MODES de VIE aux 16,17e siècles à travers les archives d'Anjou et Normandie, par Odile HALBERT

14 mars 2017

Nomination de crieur de patenôtres : Angers 1624

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par Amaury de l’Advocat, official du diocèse d’Angers (AD49 série 5E5)

Je pense que l’acte qui suit aide sans doute à mieux percevoir ce curieux métier, donc je le propose d’abord, puis mes tentatives d’explication suivront :

Retranscription de l’acte notarié :
Le 2 août 1624 après midy, par devant nous Nicolas Leconte notaire royal à Angers, Me Amory Deladvocad prestre official d’Angers (juge ecclésiastique du diocèse) et chapelain de la chapelle du Mesnil deppendant de la seigneurie du Gast et auquel chapelain appartient la nomination et provision (en matière éclésiastique, droit de pourvoir) de la charge de crieur de pastenostres de ceste ville d’Angers fondée entiennement (anciennement bien entendu) par les seigneurs du Gast et attribué la provision audit chapelain lequelle a présentement pourveu et pourvoit René Massonneau demeurant en la paroisse Sainct Maurille de ceste ville, lequel a ce présent et stipulant et deuement estably soubmis et obligé a promys et demeure tenu de bien et deument faire et exercer icelle charge de cryeur de patenostre, de ladite charge de crieur de pastenostres vacquant par la mort de feu Nicollas Terré pour y faire la charge comme on a accoustumé et jouir des revenuz et profitz gages et esmolluements accoustumez dont il a requis acte qui luy a esté octroyé par ledit notaire, fait audit Angers maison dudit sieur Deladvocad en présente de Pierre Tesnier et Jan Lebecheux praticiens audit Angers tesmoins, ledit Massonneau a dit ne savoir signer.

Pour tenter de comprendre j’ai consulté beaucoup de dictionnaires anciens, puis Diderot, puis plus modernes, à l’article patenôtre, qui vient bien sur de Pater noster.

Diderot ne voit que l’aspect chapelet et sa fabrication. Cela ne convient donc pas car cela implique un objet : une marchandise et un commerce. On voit mal l’official nommer à un commerce !
le Larousse du moyen Français (époque Renaissance) donne : 1. Oraison dominicale. – 2. Prière dite en d’autres occasions. – 3. la patenostre du singe : grognement, discours inutile (Rabelais). – 4. Grains de chapelet.
le Dictionnaire de L’Académie française, 4th Edition, 1762 donne déjà mieux : patenôtre : On appelle ainsi parmi le peuple, L’Oraison Dominicale, ou le Pater; & on comprend aussi sous le même nom l’Ave, & les autres premières prières qu’on apprend aux enfans. Cet enfant sait sa Patenôtre. – Il se dit aussi populairement pour Toute sorte d’autres prières chrétiennes. Dire ses Patenôtres. Avez-vous achevé vos Patenôtres ? C’est une grande diseuse de Patenôtres. – On dit proverbialement & bassement, quand un homme gronde & murmure entre ses dents, qu’Il dit la Patenôtre de singe. – Patenôtres, au pluriel se prend aussi populairement pour Les grains d’un chapelet, & pour tout le chapelet.
Mais plusieurs dictionnaires font allusion au fait que les prières étaient marmonnées… Et le dictionnaire encyclopédique Larousse donne une définition plus satisfaisante 1. Prières où dominaient les Pater Noster, que récitaient les frères convers dans l’office religieux. – 2. Prières que marmonaient les fidèles illetrés incapables de suivre l’office litturgique célébré à l’époque en latin. – 3. Prières quelconques ou suite de prières plus ou moins intelligibles.

Me souvenant alors que j’ai longtemps suivi la messe en latin, que nos ancêtres devaient la suivre en latin, qu’ils ne savaient pas tous lire, je pense alors qu’ils ne connaissaient pas tous les prières parfaitement, et comme le dit si joliement Rabelais ils grommelaient. J’ai alors cru que ce seigneur du Gast avait créée la charge de crieur de patenôtres, pour réciter dans l’église à haute et intelligible voix les prières.
Mais, selon Mr Bodard de la Jacopière (Chroniques Craonnaises, p. 660) : « l’usage était établi à Craon, d’avoir un crieur de patenôtres, qui, à minuit, devait parcourir les rues et rappeler aux habitants trop endormis, l’obigation de ne pas oublier les pauvres trépassés. A cet office, encore existant en 1616, était attachée une maison en appentis, rue des Juifs, et un jardin à la porte Valaise. Sa nomination était dans les attributions du sénéchal, ce qui doit faire penser que ces fonctions n’étaient pas étrangères à la police de ville. Ces crieurs de nuit succédaient aux veilleurs du moyen âge, chargés la nuit, de crier dans les rues l’heure indiquée par les clepsydres et les sabliers avant l’invention des horloges, c’est à dire avant 1350 ou 1380. »
Donc, à Angers paroisse saint Maurille, c’était un crieur nommé par l’église (pouvoir religieux) alors qu’à Craon il était nommé par le sénéchal (pouvoir civil). Nommé par l’église, ce qu’il criait dans les rues, devait être l’heure des prières ou des offices religieux, dans doute pour les trépassés. Je ne suis pas certaine qu’il se soit limité de crier à minuit car autrefois, on se couchait très tôt et on se levait très tôt, et à minuit l’immense majorité des habitants dormait. A moins qu’il n’ait eu pour charge de penser, de réciter des patenôtres dans les rues pour les trépassés pendant que la population dormait, afin qu’ils ne soient pas oubliés pendant ce temps d’assoupissement général…
Ainsi, Mr Bodard de la Jacopière avait une mention jusqu’en 1616 et mon acte notarié le mentionne en 1624, peu après, mais cette fois à Angers.
Ne me demandez pas de quel Gast il s’agit, car Célestin Port en donne plusieurs. Par contre saint Maurille, à ne pas confondre avec saint Maurice qui est la cathédrale, était une collégiale avec chapitre de 8 chanoines. L’église possédait, entre autres reliques, du sang de Jésus-Christ, des débris de son sépulcre, du lait de la Vierge, des cheveux de sainte Cécile, un doigt de saint Gilles. On y venait invoquer saint Avertin contre les maux de tête et Notre Dame des Serpents contre les mauvaises langues. (Dict. Maine-et-Loire, C. Port). L’église a disparu à la Révolution, pour l’aménagement de la place du Ralliement. Elle était située au haut de la place, vers la rue St Maurille. Le service paroissial, supprimé en 1790, fut transféré aux Cordeliers, avec celui des églises saint Denis et saint Michel du Tertre.

  • Commentaires
  • 1. Le lundi 14 juillet 2008 à 16:09, par Du Périgord

    Dans notre Périgord noir, il existe un lieu-dit qui se nomme Pater Noster …

    Note d’Odile : le collet de Pater Noster à Coursegoules (06), Pater Noster à La Bachellerie (24), Pater Noster à Bonifacio (24), Pater Noster au Pouget (34), et Vallat de Pater Noster à Malaucène (84). Et en Allemagne l’ascenceur non stop qui tire son nom de la chaîne à godets auquel il emprunte son système.

    2. Le mardi 15 juillet 2008 à 12:02, par Du Périgord

    Décidément, vous êtes un puits de connaissance !

    Odile Halbert – Lorsque vous mettez mes travaux sur un autre site ou base de données, vous enrichissez leurs propriétaires en leur donnant toujours plus de valeur marchande dans mon dos

    Un commentaire »

    1. -Egalement « Les crieurs d’enterrements ».
      .E.4409.(Carton.).-1 pièce,papier,imprimée.
      1759.-JURES-CRIEURS d’ENTERREMENTS d’ANGERS.
      -Mémoire signifié par Cordier-Dupré,propriétaire des offices de jurés-crieurs d’Angers,appelant pour le maintien et le règlement de ses droits d’un jugement de police,contre Rojou,ancien consul.
      (Série E.Corporations d’arts et métiers. AD de Maine et Loire.C.Port.)
      https://www.tombes-sepultures.com/crbst_1711.html

      Commentaire by Marie — 14 mars 2017 @ 14:13

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