﻿{"id":1776,"date":"2008-02-13T07:46:31","date_gmt":"2008-02-13T05:46:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1776"},"modified":"2008-09-11T07:48:42","modified_gmt":"2008-09-11T05:48:42","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-i-le-brouillard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1776","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE I : LE BROUILLARD."},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Le train de Bretagne reptilait par la Fosse ses anneaux enlac\u00e9s d&rsquo;une lourde pelisse de brouillard. Sur les glaces des porti\u00e8res un \u00e9ventail de bu\u00e9e grise s\u2019\u00e9tait coll\u00e9. Au travers, la roulerie monotone des roues contre les rails se m\u00ealait au grouillement des travailleurs sur les quais liser\u00e9s de navires. On ne voyait rien, mais on devinait proche &#8211; \u00e0 cette heure de l\u2019apr\u00e8s-midi &#8211; tout un monde en activit\u00e9 de d\u00e9bardeurs culbutant les sacs, roulant les barriques, une vie intensive au chant des grues et des poulies cependant que des commandements brefs giclaient comme des coups assourdis d&rsquo;horloges battant le temps.<br \/>\nApr\u00e8s une halte rapide \u00e0 la minuscule gare de la Bourse &#8211; hangar coquet au centre de la difficile travers\u00e9e de la Ville &#8211; le train reprit \u00e0 gros souffles sa lente p\u00e9r\u00e9grination. La locomotive sous sa couverture jaune ruisselante crevait du poitrail la muraille brumeuse ; \u00e0 chaque effort elle lan\u00e7ait un jet d&rsquo;\u00e9cume gluante comme une poitrinaire qui r\u00e2le une vieille agonie. Les interminables bar-ri\u00e8res des passages \u00e0 niveau battaient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s des gammes ferraillardes au nez placide des chevaux, aux jurons des cochers qui attendaient la masse noire se glisser derri\u00e8re un opaque rideau.<br \/>\nLa gare d&rsquo;Orl\u00e9ans &#8211; illumin\u00e9e comme une f\u00e9e \u00e9lectrique &#8211; s&rsquo;\u00e9largit, mettant un point d&rsquo;or dans l&rsquo;ensemble terreux. De toute la force de ses poumons la locomotive siffla un hennissement sonore, piaffa son bruyant orgueil sur les voies enchev\u00eatr\u00e9es, scabreuse et raide sons l&rsquo;immense hall vitr\u00e9, puis s\u2019immobilisa les freins cercl\u00e9s aux jambes.<br \/>\nParmi l&rsquo;inextricable brouhaha des employ\u00e9s hurleurs et des voyageurs bouscul\u00e9s Ren\u00e9 de Lorcin se pressait vers la sortie. Dans la cour il h\u00e9la un fiacre, fit charger ses malles.<br \/>\nChez-lui ! rue Saint-Pierre.<br \/>\nSur les coussins de la voiture il se reposa une main sous le menton, paressant d&rsquo;un geste familier sa barbe naissante, dans la moiteur de son respir qu&rsquo;il regardait voluter indiff\u00e9rent.<br \/>\nQuelques minutes \u00e0 peine la voiture s\u2019arr\u00eata. Le cocher ouvrit la porti\u00e8re \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019une vaste maison. Sous le porche se tenait une bonne femme en coiffe.<\/p>\n<li>C\u2019est vous, monsieur de Lorcin. Par quel fichu temps, mon Dieu ! Vous allez bien ?<\/li>\n<li>Bonjour, madame. Demeux, me chambre est elle pr\u00eate ?<\/li>\n<li>Je vais vous conduire, monsieur. Vous prendrez ensuite une tasse de chocolat bien chaud que je vous ai pr\u00e9par\u00e9e. Le froid arrive, monsieur, les rhumes avec.<\/li>\n<p>Un quart d&rsquo;heure plus tard Ren\u00e9 de Lorcin sirotait l\u2019excellente tasse de chocolat chez son aimable propri\u00e9taire. Celle-ci assise dans un vieux fauteuil de cuir d\u00e9mod\u00e9 regardait son h\u00f4te avec curiosit\u00e9.<\/p>\n<li>Vous arrivez de Brest, monsieur, demanda-t-elle, attirant son chat sur ses genoux et frappant d\u2019un geste machinal le coin gauche de son tablier pour en chasser une imaginaire poussi\u00e8re.<\/li>\n<li>Directement. J\u2019en suis parti ce matin.<\/li>\n<p>Soudain le chat ronronna plus fort. Dress\u00e9 sur queue droite comme une asperge, il tournait au sommet du genou de sa ma\u00eetresse. Ses narines gonfl\u00e9es humaient les ondes a\u00e9riennes satur\u00e9es du d\u00e9licieux fumet du chocolat.<\/p>\n<li>Vous habitiez Nantes autrefois m&rsquo;avez-vous dit dans votre lettre ? Avec vos parents sans doute ? <\/li>\n<li>J\u2019ai toujours habit\u00e9 Nantes depuis ma naissance avec ma famille. Je n&rsquo;ai quitt\u00e9 cette ville que momentan\u00e9ment jusqu&rsquo;\u00e0 ma majorit\u00e9 apr\u00e8s la mort rapide de mes parents pour aller \u00e0 Brest chez un oncle.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 but une gorg\u00e9e. Cette fois le chat n&rsquo;y tint plus. Il quitta son poste favori et commen\u00e7a un multitudineux frottage aux jambes de l&rsquo;inconnu.<\/p>\n<li>Ah ! vous \u00eates Nantais !<\/li>\n<li>Nantais de naissance, nantais de culture, ma bonne dame. Mes parents avaient une propri\u00e9t\u00e9 dans les Dervalli\u00e8res. Une gentille maisonnette en briques rouges avec un jardin drap\u00e9 de larges pelouses vertes o\u00f9 couraient d&rsquo;innombrables poulets, pigeons, canards, pintades et autres volatiles. Ma m\u00e8re affectionnait beaucoup ce petit monde. Puis un jour on apporta mon p\u00e8re mort d&rsquo;un accident de voiture et ma m\u00e8re ne tarda pas \u00e0 le suivre. Oh C&rsquo;est de l&rsquo;histoire banale !<\/li>\n<li>Pauvre monsieur, c&rsquo;est dur tout de m\u00eame de perdre son p\u00e8re et sa m\u00e8re si jeune, en si peu de temps !&#8230; Alors vous restez \u00e0 Nantes d\u00e9finitivement ?<\/li>\n<li>Je n&rsquo;en sais rien encore. Je m&rsquo;ennuyais profond\u00e9ment \u00e0 Brest. Tous mes souvenirs \u00e9taient ici. J&rsquo;ai voulu revenir terminer mes \u00e9tudes de droit. L\u00e0-bas, c&rsquo;\u00e9tait une tristesse froide et maladive qui me cerclait le coeur. A Nantes, ma tristesse sera peupl\u00e9e d&rsquo;accoutumances surann\u00e9es. Il n&rsquo;est pas un pav\u00e9 qui ne me soit un compagnon, un bavard de mon existence journali\u00e8re.<\/li>\n<li>Ah, Monsieur, vous avez bien raison. Nantes n\u2019est pas une jolie ville. C&rsquo;est boueux et sale pour s\u00fbr. Mais quand on est n\u00e9 \u00e0 Nantes, on aime sa ville comme elle est. Moi, j&rsquo;ai soixante ans pass\u00e9s de la Mi-Ao\u00fbt, eh bien ! je serais malade de penser que je ne mourrais pas ici o\u00f9 est mort mon d\u00e9funt mari.<\/li>\n<li>Oui, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 comme de l&rsquo;autre, on peut aimer sa ville natale.<\/li>\n<p>Et sur cette \u00e9nigmatique r\u00e9flexion Ren\u00e9 achevant sa tasse se leva pour sortir.<br \/>\nLe chat n&rsquo;avait cess\u00e9 de sillonner contre les barreaux de la chaise. L&rsquo;extr\u00eame pointe de sa queue virotait \u00e0 coups secs.<\/p>\n<li>Viendrez-vous d\u00eener ce soir, monsieur Ren\u00e9 ? Volontiers, madame. A quelle heure ?<\/li>\n<li>Comme vous voudrez. Sept heures. Nous causerons. Je suis bavarde, mais pr\u00eate \u00e0 vous rendre service, si vous avez besoin d&rsquo;un coup de main pour d\u00e9faire vos malles ?<\/li>\n<li>Merci Merci ! vous \u00eates trop bonne.<\/li>\n<p>Le coucou sortit sa t\u00eate du ciboire antique appel\u00e9 horloge, hullula cinq fois, alors que sans bruit le minet profitant de l&rsquo;inattention grimpait sur la table et lappait sournoisement le reste du chocolat.<\/p>\n<p>On \u00e9tait \u00e0 l\u2019or\u00e9e du mois de Novembre. La lumi\u00e8re frileuse des jours \u2014 masqu\u00e9e d\u00e9j\u00e0 par le blocus du brouillard \u2013 avait fui au fond de ses boudoirs inexpugnables.<br \/>\nRen\u00e9, le col du pardessus relev\u00e9, les mains dans les poches, descendit la Grande Rue, se dirigeant machinalement vers le centre de la ville. Cr\u00e9billonner, suivant l&rsquo;ancestre coutume des Nantais, c&rsquo;est-\u00e0-dire monter et descendre cinq ou six fois vers cinq heures la plus belle rue sem\u00e9e de lumi\u00e8res comme une courtisane violemment f\u00eat\u00e9e.<br \/>\nLes mailles de la brume se resserraient en se rapprochant du sol. On aurait dit traverser de la gel\u00e9e compacte qui avait des baisers glacials de cadavres. Les globes \u00e9lebtrics semblaient des figures bouffies d&rsquo;anges tels qu&rsquo;on en voit dans les \u00e9glises aux jours de f\u00eates resplendis de l&rsquo;\u00e9clat myriadaire des cierges environnant. Encombr\u00e9es de jouets fantaisistes les devantures des bazars riaient des grimaces burlesques et bariol\u00e9es, alors que celles des chapeliers et des drapiers pleu-raient des vers luisants dans des foss\u00e9s de moires. De vaniteux reflets giclaient jusque sur le trottoir du coeur des bijoux et des colliers for\u00e7ant les papillons humains \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater dans leur h\u00e9mistiche tentateur, et les vendeurs de journaux s&rsquo;\u00e9gosilaient ; l\u00e0 bouche pleine de vapeurs r\u00e2clait des fonds de gorges encrass\u00e9es. Avec leurs veilleuses blanchies en leur puits d&rsquo;ombre, au petit trot de leurs rosse apeur\u00e9es, les fiacres craquaient sourdement des d\u00e9chirures de bois pourri. Les coups de fouet cassaient l\u2019ai comme une mare gluante d\u2019un son \u00e9pais. Plus puissants les automobiles d\u00e9vidaient un roulement brutal et rageur d\u2019\u00eatre maintenus. Le museau \u2013 ras du sol \u2013 avec leurs gros yeux ronds gicl\u00e9s des orbites ils coupaient la route condens\u00e9e, secouaient des lambeaux furieux sur leurs flancs d\u2019acier ; leurs beuglements gutturaux tourbillonnaient les poussi\u00e8res qui barraient la voie, affolaient la continuelle descente de ces flots entass\u00e9s ainsi que d\u2019innombrables et minuscules moutons bl\u00eames.<br \/>\nUn tohu-bohu de conversations fluctuait. L&rsquo;habitude : Nantes, au, travers le parcours des \u00e9poques, lisse ses longs cheveux de brumes du m\u00eame geste familier. Ses regards enfouis sous des voiles t\u00e9nus de pluies &#8211; la pluie liseuse monotone de ses ennuis, infirmi\u00e8re cantale de ses chevets ! \u2014 mirent perp\u00e9tuellement les pensers les plus simples et les identiques plus enracin\u00e9s. Elle somnole berc\u00e9e dans sa chevelure comme en un hamac pers\u00e9v\u00e9rant de r\u00eaves vieillots. Son \u00e2me ressemble \u00e0 ces papiers de soie mouill\u00e9s. N\u2019y touchez qu&rsquo;avec des doigts coutumiers ! Son \u00e0me ne sait que la chanson des r\u00e9miniscences qu\u2019elle s&rsquo;est lentement assimil\u00e9es. Contez-lui la m\u00eame histoire, elle vous \u00e9coutera. Chantez-lui la m\u00eame rengaine, elle s&rsquo;endormira futilement heureuse. Un rythme nouveau la ferait pleurer de douleur ou hurler de frayeur.<br \/>\nAh ! la grise paresseuse de l&rsquo;Ouest. Elle vieillit comme la statue de ses promenades, passive entre le souffle du temps transformant ses bijoux, donnant diverses couleurs \u00e0 sa robe flottante, sans la migraine des impr\u00e9vus, sans effort de foi ou de vaillance, de regret ou d&rsquo;espoir, parce qu&rsquo;il emploie les si\u00e8cles \u00e0 son oeuvre novatrice \u2014 insensiblement.<\/p>\n<p><figure style=\"width: 480px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Cartes\/Cartes_44\/44_Nantes-Quai.80.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"le train \u00e0 Nantes \" src=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Cartes\/Cartes_44\/44_Nantes-Quai.80.jpg\" width=\"476\" height=\"315\" \/><\/a><figcaption class=\"wp-caption-text\">le train \u00e0 Nantes <\/figcaption><\/figure><br \/>\n<strong>Collections priv\u00e9es \u2013 Reproduction interdite,<\/strong> y compris sur autre lieu d&rsquo;Internet comme blog ou site<br \/>\n<em>Cliquez sur l&rsquo;image pour l&rsquo;agrandir :<\/em><\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Le train de Bretagne reptilait par la Fosse ses anneaux enlac\u00e9s d&rsquo;une lourde pelisse de brouillard. 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