﻿{"id":1788,"date":"2008-02-29T07:49:27","date_gmt":"2008-02-29T05:49:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1788"},"modified":"2008-09-23T09:13:47","modified_gmt":"2008-09-23T07:13:47","slug":"nantes-la-brume-de-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-ii-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1788","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, de Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE II. LA VILLE."},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Huit heures battit de l&rsquo;aile.<br \/>\nEveill\u00e9, Ren\u00e9 de Lorcin b\u00e2illait \u00e0 pleine bouche, ses membres qui craquaient. Enfin, il sortit du lit, enfila ses chaussettes, et apr\u00e8s avoir solidement boucl\u00e9 ses jarretelles, il alla en chemise de nuit ouvrir la fen\u00eatre.<br \/>\nApparut alors \u2014 montre au c\u00f4t\u00e9 gauche \u2014 la cath\u00e9drale cachant presque tout le ciel d\u00e9sembrum\u00e9. Ren\u00e9 resta quelques minutes immobile \u00e0 la contempler comme s&rsquo;il ne l&rsquo;avait jamais vue. Admiration profonde venue de ne sait quelle impression lointaine et sensitive, de quelles accordailles d&rsquo;\u00e2mes dans une ar\u00eane en dehors de nos vies banales ? La chaire salie des poussi\u00e8res de la ville, elle le fascinait de sa carrure o\u00f9 le maquis des sculptures all\u00e9goriques plaquait une panoplie vivante l\u00e9gendaire. A peine quelques d\u00e9votes trottinaient &#8211; mouches lugubres \u2013 sur le parvis. Et l\u00e0, sur le flanc, bien petite, une \u00e9norme croix de bois o\u00f9 se mourait encore le christ embruni. Etrange anomalie ! Le Ma\u00eetre, fr\u00eale, en un coin, \u00e9cras\u00e9 plut\u00f4t que soutenu par la magnificence du temple construit en son honneur ! Le Ma\u00eetre, dans un angle d&rsquo;ombre nue, sous les soufflets du vent, comme une loque inapparente ! Le Ma\u00eetre, humble, sur le seuil de sa demeure somptueuse, troubl\u00e9 dans son \u00e9ternelle m\u00e9ditation par des insectes ironiques : les hymnes aux ailes d&rsquo;or parfum\u00e9es filtrant au travers l&rsquo;\u00e9clat des f\u00eates et des richesses c\u00e9r\u00e9moniales, \u2014 comme un pauvre prenant les miettes lui tend.<br \/>\nRen\u00e9 se promit de lui consacrer sa premi\u00e8re visite officielle. Puis il s\u2019habilla, tra\u00eenaillant sur les moindres d\u00e9tails. Devant la glace passa et repassa cent fois. Bref, \u00e0 neuf heures, il descendait sur la place Saint-Pierre et p\u00e9n\u00e9trait par le portail gauche dans l&rsquo;\u00e9glise.<br \/>\nCertes, il l\u00e0 connaissait par coeur. Combien de fois \u00e9tait-il venu ? D\u00e8s son enfance il aimait en faire le tour \u00e0 la main de sa bonne, appuyant ses pieds tr\u00e8s fort sur les dalles. Comme autrefois il se plaisait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cho de ses pas qui s&rsquo;en allait mourir dans un geste large sous les vo\u00fbtes. Il renversait encore une chaise pour jouir et frissonner de ce bruit ondulant.<br \/>\nRen\u00e9 la parcourut donc alentour, les yeux fig\u00e9s vers cette hauteur colossale des nefs ; objet principal de son admiration.<br \/>\nll en avait un vertige absorbant de toutes ses fibres. Il fr\u00f4lait, sans voir, les merveilleurx tombeaux des Ducs de Bretagne et de Lamorici\u00e8re. Seules des sculptures na\u00efves dans les piliers \u2013 pieux r\u00e9cits d\u2019aventures patriarcales \u2013 l\u2019arr\u00eataient dans sa contemplation fascinatrice.<br \/>\nLe concierge passa. R\u00e9n\u00e9 lui demanda l\u2019autorisation de monter dans une tour. Et bient\u00f4t il gravissait les nombreuses marches qui le conduisirent sur la plate-forme ultime encastr\u00e9e d\u2019une balustrace de pierre effritable.<\/p>\n<p>Devant lui, sous le ciel bleu et clair, la ville \u00e9panouissait le chaos mouvement\u00e9 de son existence, ses entassements de toits gris d&rsquo;o\u00f9 giclaient les fl\u00e8ches des \u00e9glises et des paratonnerres, ses rues \u00e9troites et tortueuses, ses places mal \u00e9quarries, l&rsquo;inextricable. de ses v\u00e9sicules et de ses art\u00e8res encombr\u00e9es d&rsquo;un sang lourd et press\u00e9 de travailleurs et de commer\u00e7ants, ses pouls battant d&rsquo;un affolement mou d&rsquo;affaires combin\u00e9es, de pouss\u00e9es sourdes donn\u00e9es \u00e0 la machine des apports et des exports, cependant, qu&rsquo;alentour une \u00e9charpe verte de collines en culture se d\u00e9roulait.<br \/>\nD&rsquo;un coup d&rsquo;\u0153il Ren\u00e9 embrassait toutes les saillies de Nantes. L&rsquo;h\u00f4tel de Ville, bourgeoise maison des \u00e9diles modernes, \u2014 comment en serait-il autrement, avec son portique balourd ? L\u2019Eglise Saint-Nicolas, le rendez-vous mondain des \u00e9l\u00e9gantes paroissiennes, dont la fl\u00e8che bravarde s&rsquo;efforce de piquer le ciel et d\u00e9chirer les nuages au passage. Saint-Similien, sur sa butte, occup\u00e9 sans cesse \u00e0 sa toilette qui n&rsquo;en finit jamais. Le Palais-de-Justice o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;a pas oubli\u00e9 de hisser une femme avec une lourde \u00e9p\u00e9e d&rsquo;or : franche all\u00e9gorie du geste de Brennus \u00e0 Rome, \u2014 ne sait-on pas depuis longtemps que dans ces antres infernaux la justice est la glorification l\u00e9gale de l&rsquo;injustice ? Le mus\u00e9e Dobr\u00e9e comme un cam\u00e9l\u00e9on caf\u00e9 au lait, n\u00e9 en France d&rsquo;un crocodile exotique et d&rsquo;un l\u00e9zard ayant des go\u00fbts moyenn\u00e2geux. Le th\u00e9\u00e2tre Graslin sur le cerveau duquel sont perch\u00e9es huit muses au repos. \u2014 Est-ce pour cela que les oeuvres modernes y trouvent rarement place ?<br \/>\nLe sculpteur n&rsquo;a pas oubli\u00e9 la neuvi\u00e8me. La muse sans logia fut exil\u00e9e au fronton d&rsquo;un temple \u00e9minem\u00acment terre \u00e0 terre, le palais de la Bourse \u2014 (sans doute Thalie, car le Tribunal de commerce si\u00e8ge en cet h\u00f4tel.) Le Beffroi de Sainte-Croix coiff\u00e9 d&rsquo;une tiare en plomb cisel\u00e9e d&rsquo;anges sonnant de tous c\u00f4t\u00e9s l&rsquo;ordre r\u00e9gisseur municipal de la marche des jours et des nuits. Saint-Louis avec sa coupole comme un casque de prussien finement d\u00e9coup\u00e9. Dans le lointain Sainte-Anne, simplice, pointant le nez en l&rsquo;air, dans le dos de sa patronne immense qui b\u00e9nit d&rsquo;un geste supr\u00eame la domination enti\u00e8re du port de Nantes. Saint-Clair perdu dans un hallier de boulevards m\u00ealant la commune de Nantes \u00e0 celle de Chantenay.<br \/>\nA droite la Pr\u00e9fecture, ancien palais de la cour des comptes o\u00f9 ne passent plus sur les tapis les v\u00e9n\u00e9rables magistrats aux fronts de marbre. Derri\u00e8re, les coll\u00e8ges Saint Stanislas et Bel-Air avec leurs belv\u00e9d\u00e8res apparents comme des chapeaux de clowns sur d&rsquo;\u00e9normes perrruques. L\u00e0-bas les casernes agiles au son des tambours et des clairons, et dont les aiguillons brillent leur \u00e9clat d&rsquo;acier sous les ba\u00efonnettes du soleil. La basilique de Saint-Donatien, blanche comme une vierge en premi\u00e8re communiante et la vieille \u00e9glise Saint-Cl\u00e9ment moutonnant sa carcasse, h\u00e9rissant une ar\u00eate d\u00e9mesur\u00e9e entre le Jardin des Plantes et les cours Saint-Pierre et Saint-Andr\u00e9, promenades r\u00e9guli\u00e8res, leurs arbres en deux rangs de boutons sur le veston brun du sable. Au centre la colonne du bon roi Louis XVI. S\u2019ennuie-t-il l\u00e0-haut ? nul ne le sait ! Il peut au moins conter sa peine et celle de ses f\u00e9aux aux innombrables corbeaux qui vont se nicher irrespectueusement sur son cr\u00e2ne de saint. Un peu plus loin le mus\u00e9e des Beaux-Arts dont on n&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;un clos yo\u00fbt\u00e9 de vitres, et le lyc\u00e9e, riche et coquet monument, taudis enrubannn\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;on empoisonne avec du miel l\u2019\u00e2me des moucherons dupes des phraseries de l\u2019Universit\u00e9.<br \/>\nA gauche, le ch\u00e2teau ab\u00e2tardi par des restaurations imb\u00e9ciles raidit contre les crocs de la vieillesse son manteau gourd parsem\u00e9 de lucarnes, d\u2019une frise et d\u2019un donjon \u2014 breloques oubli\u00e9es par les cloportes propri\u00e9taires.<br \/>\nL\u00e0 Loire !<br \/>\nDepuis les campagnes carillonnantes de fra\u00eecheur jusqu&rsquo;au del\u00e0 des digues de Chantenay et de Trentemoult la Loire glisse ses reins d&rsquo;acier comme des \u00e9charpes fulgurantes. A l&rsquo;entr\u00e9e, de tranquilles clochers inclinent leurs fronts calmes vers son miroir \u2014 nappe lam\u00e9e de sable fin et de pensifs roseaux. Soudain ouvrant ses bras elle \u00e9tale une table blan\u00acche o\u00f9 germent des touffes d&rsquo;\u00eeles in\u00e9gales reli\u00e9es les unes aux autres par les banderolles fantaisistes des ponts. Les arches d\u00e9coupent des yeux stridents entre les remparts des quais. Barques et remorqueurs passent dans ces orbites, &#8211; \u00e0 chacun l\u2019on dirait une paupi\u00e8re qui se ferme. L&rsquo;\u00eele Feydeau sem\u00acble un torpilleur dont la Poissonnerie est l\u2019avant-train piquant le nez dans les flots et le march\u00e9 de la Petite-Hollande la capote vitr\u00e9e de l&rsquo;arri\u00e8re. L&rsquo;Ile Gloriette a la forme d&rsquo;un \u00e9crin de chasse repli\u00e9. Ici s&rsquo;attriste l&rsquo;h\u00f4pital, tombeau des souffrances mis\u00e9rables, accroupi entre deux petits squares \u2014 les feuil\u00acles ont du sang lourd, la brise qui les berce est faite de chants fun\u00e8bres. Alentour les cales avec leurs sautoirs de meules d&rsquo;or blond hullulent des m\u00e9lop\u00e9es de ferrailles. Les prairies se coudoient tumultueuses et paisibles, \u00e9toff\u00e9es de verdures ou d&rsquo;usines. Les locomotives \u00e0 la gare de l&rsquo;Etat sifflent entre leurs rateliers de charbons. De la poussi\u00e8re noire volute par airs dans le hal\u00e8tement des marteaux et des forges.<br \/>\nGrossie de la S\u00e8vre au sourire incertain, vers Pirmil, et de l&rsquo;Erdre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, descendant des rives de Barbin, la Loire reprend bient\u00f4t son cours uniforme avec la majest\u00e9 d&rsquo;une reine qui replie son manteau d&rsquo;azur un instant entrouvert. Les navires g\u00e9ants sur son manteau sont des perles frivoles, tandis que les minuscules vapeurs &#8211; mouches et abeilles \u2014 volent au sommet d&rsquo;une salive blanche, le long des chantiers o\u00f9 dorment les carcasses dont on forge l\u2019\u00e2me. Puis elle dispara\u00eet vers Basse-lndre et Indret, \u00e0 l&rsquo;horizon, dans une accalmie \u00e0 peine troubl\u00e9e par l&rsquo;aile d&rsquo;un voilier furtif, laissant derri\u00e8re sa route \u00e0 la mer les fouillis en rumeur des usines, centre organique, pourvoyeur du trouble de ses eaux.<br \/>\nL\u00e0 sont les poumons de la ville grondant sous leurs pl\u00e8vres arides, o\u00f9 se brassent les humbles cr\u00e9ateurs d&rsquo;un sang vivifiant qu&rsquo;\u00e0 chaque rugissent \u2014 formidables battements de c\u0153ur \u2014 les enclumes font gicler jusqu&rsquo;aux extr\u00eames fins des art\u00e8res. Et cent bouches, fusant contre le ciel, crachent des tiges de fum\u00e9e souple qui se croisent en cha\u00eenes fugitives, sans cesse renouvel\u00e9es, gravant sur l&rsquo;\u00e9ternel firmament la devise triomphale de la foi nantaise sa raison industrielle de vivre : Utilit\u00e9 et Productibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Huit heures battit de l&rsquo;aile. Eveill\u00e9, Ren\u00e9 de Lorcin b\u00e2illait \u00e0 pleine bouche, ses membres qui craquaient. 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