﻿{"id":1800,"date":"2008-03-04T08:34:42","date_gmt":"2008-03-04T06:34:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1800"},"modified":"2008-09-11T08:37:05","modified_gmt":"2008-09-11T06:37:05","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-iii-le-batonnier-et-larmateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1800","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE III. LE BATONNIER ET L&rsquo;ARMATEUR"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Vers deux heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi Ren\u00e9 alla rendre visite \u00e0 son oncle paternel. M. de Lorcin, avocat de talent, b\u00e2tonnier de l&rsquo;ordre, pr\u00e9sident d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de Saint-Vincent de Paul, et de beaucoup d&rsquo;autres cercles catholiques, patriotes, d&rsquo;\u00e9tudes, habitait boulevard Delorme. Sa politique militante et autoritaire, jointe \u00e0 une tr\u00e8s s\u00fbre \u00e9rudition lui donnait une influence consid\u00e9rable dans la ville. Le parti Catholique et r\u00e9actionnaire le regardait, non comme un chef, mais comme son soutien le plus n\u00e9cessaire. Son besoin de calme pratique ne lui aurait jamais permis de se mettre en t\u00eate d&rsquo;un groupe par trop agit\u00e9. Fait d&rsquo;un seul bloc, il respectait ses croyances comme sa vie, n&rsquo;avait qu&rsquo;une ligne de conduite : le devoir. Qu&rsquo;\u00e9tait son devoir ? Pour lui l&rsquo;ob\u00e9issance indiscutable \u00e0 la foi de ses a\u00efeux. Au premier rang \u00e0 toutes les f\u00eates religieuses, il suivait le dais aux processions, et m\u00e9prisait carr\u00e9ment ceux qui ne pensaient pas comme lui. Sa femme, aussi rigide que son mari sur les principes religieux, passait une partie de sa journ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise ou dans des r\u00e9unions pieuses, l&rsquo;autre dans la surveillance tyrannique de son personnel. Jamais gr\u00e2ce d&rsquo;un mot grossier, d&rsquo;une allusion l\u00e9g\u00e8re, cerb\u00e8re inquisiteur de l&rsquo;accomplissement des rites \u00ab chez des catholiques, disait-elle, nul n&rsquo;a le droit d&rsquo;\u00eatre impie. \u00bb Quoique mari\u00e9s tard ans amour, ils s&rsquo;aimaient par devoir, fid\u00e8les par devoir \u00e0 loi la conjugale. Jarreti\u00e8re \u00e9go\u00efste et utilitaire qui les ceint d&rsquo;une honn\u00eatet\u00e9 bien pensante, \u00e9minemment respectable et respect\u00e9e.<br \/>\nEn arrivant sur le boulevard Ren\u00e9 fut douloureusement surpris. Au lieu de la lointaine et splendide vo\u00fbte aux doigts fluets que formaient l&rsquo;allure hautaine des arbres g\u00e9ants entrela\u00e7ant leurs innombrables arceaux, c&rsquo;\u00e9tait une all\u00e9e somnolente d&rsquo;idiotisme avec son asphalte au centre comme un cordeau \u00e9cras\u00e9, bord\u00e9e d&#8217;embryons arborescents emmaillot\u00e9s dans des grilles mal \u00e9quilibr\u00e9es. O\u00f9 l&rsquo;ombre qui\u00e8te des feuilles d&rsquo;automne versait ses caresses moites, la crudit\u00e9 quelconque d&rsquo;une place de march\u00e9 avec de rachitiques nourrissons \u00e0 la couv\u00e9e. A l&rsquo;entr\u00e9e, La statue du docteur Gu\u00e9rin qui doit \u00eatre \u00e9tonn\u00e9 d&rsquo;avoir un tel monument \u00e0 sa gloire bourgeoise ! Et maintenant que les grands arbres sont morts du venin de la meute \u00e9pici\u00e8re, il domine sa taille sombre en sa redingote v\u00e9n\u00e9rable.<br \/>\nQuelle raison indispensable avait pu pousser les \u00e9diles de Nantes \u00e0 cette sauvage battue ? Ren\u00e9 tourmentait encore son cerveau lorsqu&rsquo;il sonna \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel de son oncle. Un gar\u00e7on en livr\u00e9e vint lui ouvrir et le fit entrer au salon. Une vaste salle encombr\u00e9e de meubles et de tentures indiff\u00e9rentes dans leur couleur s\u00e9v\u00e8re malgr\u00e9 leur richesse. M. de Lorcin arriva presque aussit\u00f4t. Grand, fort, la barbe grise, il se montra tr\u00e8s affable.<\/p>\n<li>Mets-toi \u00e0 ton aise. Prends ce fauteuil.<\/li>\n<p>Il lui demanda des nouvelles de sa sant\u00e9, o\u00f9 il habitait.<\/p>\n<li>Alors, mon neveu, tu n&rsquo;as pas pu rester chez mon toqu\u00e9 de fr\u00e8re \u00e0 Brest. Il n\u2019en \u00e0 pas pour longtemps \u00e0 vivre, n&rsquo;est-ce pas ? Les rhumatismes lui joueront un mauvais tour.<\/li>\n<li>C&rsquo;est malheusement vrai, il baisse de jour en jour. Il est bizarre, mais il \u00e0 \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bon pour moi.<\/li>\n<li>Enfin, tu t\u2019ennuyais \u00e0 Brest et tu reviens dans notre ville. \u00c7\u00e2 me fait plaisir. Tu n&rsquo;as pas la manie de Paris comme tous les jeunes gens de ton \u00e2ge. Tu seras cent fois mieux ici, car en ta tante et moi, tu trouveras les rempla\u00e7ants directs et naturels de ton p\u00e8re et de ta m\u00e8re. Nous avons le droit et le devoir de te consid\u00e9rer comme notre enfant puisque le ciel n&rsquo;a pas voulu nous en donner.<\/li>\n<li>Mon oncle, je vous suis tr\u00e8s reconnaissant de \u2026<\/li>\n<p>M. de Lorcin poursuivant une id\u00e9e l&rsquo;interrompit.<\/p>\n<li>Pourquoi n&rsquo;habiterais-lu pas avec nous ? La vie de famille est beaucoup plus salutaire aux jeunes gens. J&rsquo;en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 \u00e0 ta tante, elle est parfaitement de mon avis. D&rsquo;ailleurs elle ne va pas tarder \u00e0 entrer. Elle est &#8211; ce me semble &#8211; \u00e0 une r\u00e9union de dames patronnesses. Elle t&rsquo;en causera elle-m\u00eame.<\/li>\n<li>Je vous remercie, mon oncle, de votre bont\u00e9, mais je tiens \u00e0 rester libre. Tout en \u00e9tant familier de votre demeure, vous ne m&rsquo;en voudrez pas de me conduire seul, ou du moins de l&rsquo;essayer.<\/li>\n<li>Hum ! Hum! C&rsquo;est tr\u00e8s joli la libert\u00e9. On en raffole et l&rsquo;on fait, des b\u00eatises. Fais connue tu voudras, je n&rsquo;ai aucunement le droit de mettre obstacle \u00e0 ta volont\u00e9. Mon devoir m&rsquo;autorise cependant \u00e0 te donner d&rsquo;excellents avis, que ton p\u00e8re te donnerait s\u2019il \u00e9tait de ce monde. D\u00e9fie-toi des relations quelconques. Choisis les amis v\u00e9ritables, c&rsquo;est-\u00e0-dire ceux qui ne te conduiront pas au mal. Tu es d&rsquo;une famille catholique, observe tes devoirs religieux. Marche la t\u00eate haute, sans qu&rsquo;on puisse jeter le moindre reproche sur ta conduite. N&rsquo;\u00eatre pas un \u00e9cervel\u00e9, avide de fantaisies malsaines, capables de n&rsquo;entra\u00eener autre chose que la tristesse et le d\u00e9shonneur. Le devoir, mon ami, accomplir son devoir. Pour t&rsquo;aider tu devrais faire partie d&rsquo;associations s\u00e9rieuses qui seront, une aide \u00e0 ton inexp\u00e9rience et qui te feront conna\u00eetre l&rsquo;\u00e9lite de la meilleure soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<li>Sur ce point-l\u00e0, mon oncle, permettez-moi de r\u00e9fl\u00e9chir ; vous connaissez depuis longtemps mon esprit d&rsquo;ind\u00e9pendance absolue.<\/li>\n<li>Oui, et j&rsquo;en ai peur. Bref, nous en reparlerons. Tu es arriv\u00e9 hier soir, tu n&rsquo;as pas eu le temps de songer \u00e0 ces questions. Retiens bien ceci, je dois \u00eatre ton guide et je tiens \u00e0 ce que tu sois digne de ton oncle&#8230; Assez sermonn\u00e9&#8230; as-tu vu l&rsquo;armateur ?<\/li>\n<p>Il d\u00e9signait toujours ainsi avec une moue de d\u00e9dain le mari de sa soeur.<br \/>\nLes deux hommes ne pouvaient se sentir. Cette haine venait de leurs divergences d&rsquo;id\u00e9es, et, aussi d&rsquo;une sourde rivalit\u00e9 de puissance. M. R\u00e9champs, l&rsquo;armateur, libre-penseur et socialiste influent, \u00e9tait le chef d&rsquo;un nouveau parti en voie d&rsquo;augmentation. C&rsquo;\u00e9tait le terrain qui tremblait sous les pas de la r\u00e9action alors ma\u00eetresse de la ville. M. de Lorcin aurait bien voulu emp\u00eacher son neveu de l\u2019aller voir, mais comment ? Ren\u00e9 voudrait-il embrasser une haine sans raison pour lui envers un oncle qui l&rsquo;affectionnait beaucoup.<br \/>\nInterloqu\u00e9 par cette brusque question Ren\u00e9 qui savait r\u00e9pondit vex\u00e9.<\/p>\n<li>Non ! Ma premi\u00e8re visite \u00e0 la famille \u00e9tait pour vous puisque vous \u00eates l&rsquo;a\u00een\u00e9, mais je compte aller chez lui aujourd&rsquo;hui m\u00eame. Ne dois-je pas \u00e9galement le respect \u00e0 tous mes parents ?<\/li>\n<li>C&rsquo;est vrai&#8230; c&rsquo;est vrai&#8230; grommela M. de Lorcin. <\/li>\n<p>Il se leva pour \u00e9couter \u00e0 la porte. Un bruit de pas se fit entendre.<\/p>\n<li>Voil\u00e0 ta tante.<\/li>\n<p>A l&rsquo;apparition d&rsquo;une longue femme roide, vieillie par des bandeaux grisonnant \u00e0 ses tempes, Ren\u00e9 se leva et tendit, respectueusement le front au baiser obligatoire.<\/p>\n<li>Bonjour, ma tante, vous allez bien.<\/li>\n<li>Je suis fatigu\u00e9e. Cette r\u00e9union m&rsquo;a donn\u00e9 la migraine. Le rapport de la secr\u00e9taire sur une de nos ch\u00e8res soci\u00e9taires \u00e9tait trop consid\u00e9rable. Enfin qu\u2019importe, c&rsquo;est pour le bien !<\/li>\n<p>Elle s&rsquo;installa dans un fauteuil et se penchant vers son neveu l\u2019accabla de mille et une questions, lui donna mille et un conseils qu\u2019approuvait du bonnet son \u00e9poux. D\u00e9clarant se substituer \u00e0 sa m\u00e8re, elle lui tra\u00e7a minutieusement le genre de vie qu&rsquo;il devait avoir, les vertus qu&rsquo;un jeune homme chr\u00e9tien devait ouvertement pratiquer. La rengaine de l\u2019oncle redite d&rsquo;un ton plus sec, avec plus de pr\u00e9cision dans les mots. Mme de Lorcin ne m\u00e2chait pas ses paroles.<\/p>\n<li>Faire la noce, mon enfant, c&rsquo;est \u00eatre pire qu&rsquo;un pourceau <\/li>\n<p>Pour voir plus vite la fin de cette insipide \u00e9num\u00e9ration, Ren\u00e9 acquies\u00e7ait \u00e0 tous les d\u00e9sirs de sa tante. Celle-ci satisfaite se mit \u00e0 lui parler du pass\u00e9, de sa famille, de sa carri\u00e8re future, de ses aspirations. Sur ce sujet la conversation dura longtemps.<br \/>\nRen\u00e9 fut fort enchant\u00e9 lorsque son oncle lui donna cong\u00e9 par ces mots :<\/p>\n<li>Nous sommes aujourd&rsquo;hui jeudi.Tu n&rsquo;auras pas trop de deux jours pour mettre un peu d&rsquo;ordre dans ton nouveau genre de vie. Viens d\u00eener dimanche soir \u00e0 sept heures. Nous inviterons des hommes \u00e9minents dont tu seras enchant\u00e9 de faire la connaissance.<\/li>\n<p>Au moment de partir Ren\u00e9 se souvint de la tonte ridicule du boulevard.<\/p>\n<li>Dites-moi donc, mon oncle, pourquoi l&rsquo;on mutil\u00e9 ainsi le boulevard Delorme ? Lui, si joli autrefois est bien mesquin et laid maintenant.<\/li>\n<li>Laid, ma foi, non ! Et puis la beaut\u00e9 apr\u00e8s l&rsquo;utile. Les grands arbres nous amenaient trop d&rsquo;ombre et d&rsquo;humidit\u00e9. Nous nous sommes solidaris\u00e9s et avons obtenu de la municipalit\u00e9 qu&rsquo;on nous d\u00e9livra de nos maux.<\/li>\n<li>Tu vois, reprit \u00e0 son tour la tante, le jour entre librement par les fen\u00eatres, et nos meubles ne moisissent plus.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 descendit la rue Franklin. Commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se vomir des rues Scribe et environnantes le monde criard des trottoirs. Ce quartier leur appartenait comme autrefois les Juifs \u00e9taient parqu\u00e9s alentour la rue de la Juiverie. Elles pr\u00e9paraient leurs engins de chasse autoris\u00e9e dans les brasseries et les principales rues. Hardi les vautours clairs A.G.D.G. Les imb\u00e9ciles s&rsquo;\u00e9merveillent ; les m\u00e2les s&rsquo;incendient !<br \/>\nRen\u00e9 franchit la place Graslin ombr\u00e9e de son th\u00e9\u00e2tre aux huit colonnes, traversa d&rsquo;une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre la rue Jean-Jacques Rousseau, \u00e9troite et raide comme un manche de parapluie. Place de la Bourse avec sa couronne d&rsquo;arbres et ses saltimbanques de passage entour\u00e9s de badauds en guenilles, Il regarda l&rsquo;horloge marquer cinq heures. Longeant le monument, il arriva sur la place du Commerce.<br \/>\nUn tintamarre indiscontinu assourdissait les oreilles. Les lourds camions r\u00e9sonnaient brutalement sur les rails enchev\u00eatr\u00e9s des tramways. Ceux-ci, gu\u00eapes fauves autour de leur kiosque central, bourdonnaient et toussaient \u00e0 qui mieux mieux. La voix des employ\u00e9s fl\u00e9chaient : Les voyageurs pour Rennes, en voiture\u2026 La Bourse, tout le monde descend\u2026 Pirmil&#8230; place Mellinet.,.. Doulon, en voiture ! \u2026 Les sifflets piaillaient ordonnateurs de la vol\u00e9e \u00e9parpillante. Les vendeurs hurlaient les journaux du soir, les jouets d&rsquo;enfants, l&rsquo;indicateur des chemins de fer. Sur la ligne qui coupait le quai, les trains passaient brassant du vacarme. C&rsquo;\u00e9tait certes la place la plus mouvement\u00e9e avec sa ceinture de hautes maisons : \u2014 du Phare de la Loire, un des grands journaux quotidiens de Nantes projetant ses rayons sur toutes les branches du commerce et de l&rsquo;industrie, le palais de la Bourse figeant l&rsquo;heure \u00e0 sa paupi\u00e8re rigide \u2014 qui se mourait jusqu&rsquo;au fleuve d&rsquo;or brun.<br \/>\nRen\u00e9 rencontra son oncle dans le couloir de son appartement.<\/p>\n<li>Quelle surprise ! Ma femme est sortie. Viens avec moi. Je vais place de l&rsquo;\u00c9cluse ; nous causerons en route.<\/li>\n<p>M. R\u00e9champs, petit, sec, p\u00e9tillant, quarante ans, prit le bras de son neveu. Il entama une conversation alerte. Ren\u00e9 lui raconta sa visite chez M. de Lorcin, les conseils salutaires de l&rsquo;oncle, le cat\u00e9chisme de la tante.<\/p>\n<li>Hein ! mon petit, tu n&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 t&rsquo;acheter une ceinture de chastet\u00e9 dont tu leur donneras la clef. Quand on est jeune, on s&rsquo;amuse, que diable ! \u00c7\u00e0 vous b\u00e2tit un homme mieux qu\u2019une m\u00e8re. Les femmes nous montrent la vie r\u00e9elle avec ses emb\u00fbches et ses hypocrisies. Il faut aller dans ses sentiers autrement qu&rsquo;une gourde. Voici trois avis qui te seront plus salutaires que les badauderies des Lorcin. Prends les femmes que tu voudras ou que tu pourras, ne te ruine pas et ne te rends pas malade.<\/li>\n<p>En devisant ainsi, ils arriv\u00e8rent sur le pont de l\u2019\u00c9cluse.<\/p>\n<li>Attends-moi un instant, j&rsquo;en ai pour cinq minutes.<\/li>\n<p>Rest\u00e9 seul Ren\u00e9 s&rsquo;accouda \u00e0 la balustrade. L&rsquo;\u00e9cluse grouillante et moqueuse grondait, vomissant le long des pilotis et des vannes des jets de salive blanchh\u00e2tre. Interminable d\u00e9roulement d&rsquo;une pi\u00e8ce de satin bouillonn\u00e9e de plis et de replis chatoyant d\u2019un blong diapr\u00e9. Les \u00e9normes chalands heurtaient du front les portes qui s&rsquo;ouvraient en grin\u00e7ant des dents ; ils descendaient lentement et lentement leur voyage du m\u00eame pas t\u00eatu. L&rsquo;amas des pourritures de l&rsquo;Erdre venait entrem\u00ealer ses charognes crissant des odeurs satur\u00e9es d&rsquo;infection. Toujours des spectateurs s&rsquo;arr\u00eataient devant ces tourbilIonnances affol\u00e9es, l\u00e0, ainsi que des intrigues que nuI passant ne peut d\u00e9nouer. Lorsque M. R\u00e9champs revint, ils mont\u00e8rent en ensemble la rue de Feltre et la rue du Calvaire. Des bouff\u00e9es de musique balay\u00e8rent leurs oreilles des portes entrouvertes du caf\u00e9 Riche.<\/p>\n<li>Entrons, dit l&rsquo;oncle.<\/li>\n<p>Ils s&rsquo;install\u00e8rent sur les coussins d&rsquo;un angle libre pour \u00eatre plus \u00e0 l&rsquo;aise et mieux observer.<br \/>\nLe caf\u00e9 \u00e9tait comble. Les lumi\u00e8res croulaient vers les visages attentifs et la p\u00e2leur des tables de marbre. Les consommations reluisaient des princesses na\u00efves bariol\u00e9es dans un bal o\u00f9 la toilette verte des absinthes se refl\u00e9tait dans les manteaux grenats ou jaunes des sirops. Sur un pi\u00e9destal improvis\u00e9, l&rsquo;orchestre raccrochait des lambeaux d&rsquo;art au passage. Les femmes en blanc lilial avec des ceintures \u00e0 gros n\u0153uds ; leurs yeux agrandis sous les fleurs isol\u00e9es d&rsquo;un parterre de chevelures. Des hommes, quelconques, plong\u00e9s dans un h\u00e9b\u00e9tement sournois. Les bourgeois \u00e9coutaient suffisamment silencieux, les valses de Waldteufel ou les fantaisies de <em>Faust<\/em> et des <em>Huguenots<\/em>, satisfaits davantage de l&rsquo;exhibition des femmes sur un tr\u00e9teau \u2014 proie facile \u00e0 la curiosit\u00e9 de leurs regards secr\u00e8tement pornographiques. A la fin de chaque morceau, elles passaient entre les groupes une assiette en main ; ils allaient de leurs gros sous, payant la jouissance de se sentir fr\u00f4ler par les corps des dames. Le fruit d\u00e9fendu qu&rsquo;ils \u00e9voquaient en la fum\u00e9e des cigares et la mousse des bocks, qu&rsquo;ils r\u00eaveraient \u00e0 la sortie. Un peu d\u2019animalit\u00e9 pure que le voisin ne trahira pas, qui cr\u00e8ve \u00e0 la surface au contact peureux des qu&rsquo;en-dira-t-on.<\/p>\n<li>Le brun \u00e0 la moustache cir\u00e9e, les cheveux teints, n&rsquo;est-ce pas Malteigne ?<\/li>\n<li>Tu connais donc, Ren\u00e9, ce vilain monsieur ?<\/li>\n<li>Qui ne conna\u00eet pas le procureur de filles\u2026 <\/li>\n<p>Et le vieux l\u00e0-bas qui roule des yeux cuits sur la blonde violoncelliste ?<\/p>\n<li>Le gros qui n&rsquo;a plus de cheveux&#8230; C&rsquo;est Varlette, l&rsquo;architecte, p\u00e8re de famille, client de Malteigne. D\u2019ailleurs tu le conna\u00eetras mieux, le vieux salaud, il d\u00eene souvent chez Lorcin\u2026 Une cigarette. Ren\u00e9.<\/li>\n<p>L\u2019orchestre entamait la \u00ab Mousm\u00e9 \u00bb de Ganne. Les groupes se levaient ; la salle devenait vide. Le rythme se d\u00e9bilitait au milieu des heurts des tables et des chaises,<\/p>\n<li>Partons, dit alors M. R\u00e9champs, Je t&#8217;emm\u00e8ne d\u00eener \u00e0 la fortune du pot. Nous aurons ensuite la visite des Lonneril. Le p\u00e8re est contre-ma\u00eetre dans mes chantiers. Ce sont des gens que j&rsquo;estime beaucoup. Tu ne refuses pas.<\/li>\n<li>Non, non ! J&rsquo;accepte de grand c\u0153ur au contraire. Mon \u00e9go\u00efsme me crie que je vais passer une d\u00e9licieuse soir\u00e9e.<\/li>\n<p>Ils d\u00e9croch\u00e8rent leurs chapeaux.<\/p>\n<p>Mme R\u00e9champs embrassa franchement son neveu et son mari sur les deux joues Tr\u00e8s heureuse elle s\u2019agitait, de la cuisine au salon, gourmandant d&rsquo;une voix gaie les domestiques. Un couvert fut vite pr\u00e9par\u00e9 et l&rsquo;on se mit \u00e0 tables<\/p>\n<li>Tu ne t&rsquo;attendais pas \u00e0 cette surprise, Louisette.<\/li>\n<li>Ren\u00e9 n&rsquo;est pas aimable de ne pas avoir pr\u00e9venue.<\/li>\n<li>Ma tante je suis arriv\u00e9 sans crier gare comme un cataclysme.<\/li>\n<li>Agr\u00e9able, Ren\u00e9&#8230; Tu deviens un beau gar\u00e7on. Toutes les femmes vont courir apr\u00e8s toi.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 \u00e9tait joli, la figure peut-\u00eatre un peu eff\u00e9min\u00e9e avec ses yeux bleus. Il \u00e9tait le portrait de sa tante, sosie de la m\u00e8re de Ren\u00e9, \u00e0 tel point qu&rsquo;on les prenait souvent l&rsquo;une pour l&rsquo;autre.<\/p>\n<li>Tu sais bien que tu lui ressembles, ma ch\u00e8re amie, tu te flattes, reprit l&rsquo;oncle en versant la soupe fumante dans les assiettes.<\/li>\n<li>Si vous n&rsquo;aviez pas \u00e9t\u00e9 ravissante, mon oncle ne vous aurait pas \u00e9pous\u00e9e. Dites-le lui. Il en est tr\u00e8s fier de votre beaut\u00e9.<\/li>\n<li>Certainement, certainement, encore plus que jamais, dit R\u00e9champs d&rsquo;excellente humeur.<\/li>\n<p>Leur mariage \u00e9tait heureux malgr\u00e9 les tentatives de la famille des Lorcin. Depuis cinq ans d&rsquo;intimit\u00e9, ils s&rsquo;adoraient loin des craintes pusillanimes des prudes et des tyranniques railleries des jaloux. Pour assurer la plus parfaite concorde, Mme R\u00e9champs avait adopt\u00e9 les id\u00e9es de son mari. Comme lui, elle croyait \u00e0 l&rsquo;avenir proche d\u2019une justice morale vraiment, juste, bas\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et la fraternit\u00e9 des riches et des pauvres. La science mise \u00e0 la port\u00e9e des humbles bannissant la charite humiliante remplac\u00e9e par le partage l\u00e9gitime du fr\u00e8re \u00e0 fr\u00e8re.<br \/>\nElle encourageait l&rsquo;armateur aux minutes de d\u00e9ception, calmait des col\u00e8res inutiles, le soutenait de son sourire aim\u00e9 dans sa lutte p\u00e9nible contre la routine aux abois.<br \/>\nQuoique-loin de partager les th\u00e9ories du socialiste, Ren\u00e9 se plaisait \u00e0 l&rsquo;entendre parler, go\u00fbtant de profondes v\u00e9rit\u00e9s en ses diatribes humanitaires.<br \/>\nAussi le d\u00eener fut-il tr\u00e8s gai. Salade de plaisanteries compliments, de litt\u00e9rature, politique, faits, et maintes pointes aigus \u00e0 l&rsquo;adresse du b\u00e2tonnier. L&rsquo;oncle parla, avec enthousiasme de ses chantiers o\u00f9 vivait une \u00e8re nouvelle de solidarit\u00e9. Son \u0153uvre \u00e0 lui, ces hommes qui s&rsquo;aimaient et s&rsquo;entr&rsquo;aidaient aux labeurs quotidiens le coeur fier d&rsquo;\u00eatre les collaborateurs conscients du mouvement de la machine sociale ! Ses ouvriers \u00e9taient ses meilleurs amis. La haine ne couvait pas sous les marteaux contre le patron. Sur ce pivot de granit, il rassemblait ses forces de d\u00e9fi. Au printemps prochain, je lancerai mon trois m\u00e2ts \u00ab <em>l\u2019Hercule<\/em> \u00bb. Tu seras de la f\u00eate, Ren\u00e9. On ne le baptisera pas. Pas de pr\u00eatres, pas de parrains, sept cents p\u00e8res orgueilleux comme aux premiers pas d&rsquo;un b\u00e9b\u00e9. \u00c7\u00e0 fera une histoire dans le ban et l\u2019arri\u00e8re-ban de la cl\u00e9ricaillerie. Ils hurleront au blasph\u00e8me.<br \/>\nSes yeux brillaient d&rsquo;une volont\u00e9 t\u00eatue. Donner un formidable coup \u00e0 l&rsquo;accomplissement de son r\u00eave !<br \/>\nApr\u00e8s le d\u00eener on passa au salon attendre les Lon\u00acneril. Ils ne tard\u00e8rent pas. Maigre et petit, M. Lonneril \u00e9tait v\u00eatu simplement, l&rsquo;oeil sournois, peu loquace. Il semblait un nain aupr\u00e8s de sa corpulente \u00e9pouse satisfaite de sa vaste personne ! La demoiselle, une gentille blonde mise avec \u00e9l\u00e9gance, coquetterie m\u00eame pr\u00e9tentieuse.<br \/>\nLes pr\u00e9sentations d&rsquo;usage termin\u00e9es, Ren\u00e9 s&rsquo;offrit de chanter. Il se mit au piano et ex\u00e9cuta une de ses ballades, \u2014 musique heurt\u00e9e, discordante parfois, paroles \u00e9tranges au rythme curieux.<\/p>\n<li>Bravo, criai l&rsquo;oncle du fond de la salle o\u00f9 il causait avec son contre-ma\u00eetre. Tu seras un v\u00e9ritable artiste. Tous louangeaient.<\/li>\n<p>Le th\u00e9 fuma dans les tasses. La vapeur cerclait leur cou de boas gris\u00e2tres. Les friandises se passaient ; les dents mordaient les chairs sucr\u00e9es.<br \/>\nRen\u00e9 s&#8217;empressait alentour Mlle Lonneril. Galant, il la f\u00e9licitait du charme de sa toilette, de ses yeux tendres, de ses dents blanches. Il accompagna comme une caresse la romance sentimentale qu&rsquo;elle voulut bien roucouler. Au milieu des minauderies, on fit une partie de cartes. Ren\u00e9 tricha pour faire gagner sa mignonne voisine, \u00e0 la virulente indignation de Mme Lonneril, qui ne comprenait ni la perte, ni la triche. Ren\u00e9 ne lui plaisait pas. Des mani\u00e8res en dessous. Les hommes caus\u00e8rent politique, les dames jas\u00e8rent de modes, abandonnant les jeunes gens. Ils en profit\u00e8rent pour augmenter leur connaissance. Ils fouill\u00e8rent les replis secrets des d\u00e9licieuses futilit\u00e9s, feuillet\u00e8rent pour se les conter les na\u00efvet\u00e9s roses qui se disent aux, heures demi-famili\u00e8res. Ren\u00e9 \u00e9blouit la petite de son \u00e9rudition louangeuse nuanc\u00e9e de mi-rires. Au d\u00e9part, ils se serr\u00e8rent la main lentement.<\/p>\n<p>Ren\u00e9, \u00e0 l&rsquo;ombre de la Cath\u00e9drale qui semblait m\u00e9dire sous la clart\u00e9 goguenarde de la lune, r\u00eava d&rsquo;yeux et de blonde-allure un peu pr\u00e9tentieuse.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Vers deux heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi Ren\u00e9 alla rendre visite \u00e0 son oncle paternel. M. de Lorcin, avocat de talent, b\u00e2tonnier de l&rsquo;ordre, pr\u00e9sident d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de Saint-Vincent de Paul, et de beaucoup d&rsquo;autres cercles catholiques, patriotes, d&rsquo;\u00e9tudes, habitait boulevard &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1800\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE III. 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