﻿{"id":1809,"date":"2008-03-09T09:52:13","date_gmt":"2008-03-09T07:52:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1809"},"modified":"2008-09-11T09:54:12","modified_gmt":"2008-09-11T07:54:12","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-iv-le-peintre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1809","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE IV : LE PEINTRE."},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Dimanche !<br \/>\nA poign\u00e9es les cloches jettent leurs appels dans l&#8217;embrassade de la ville. \u00c7a danse au-dessus de clocher en clocher ; \u00e7a saute de toit, en toit ; \u00e7a se repose \u00e0 califourchon sur les chemin\u00e9es ; \u00e7a se meurt au fond des lucarnes ; \u00e7a d\u00e9gringole aussi contre les fen\u00eatres faisant trembler les vitres des dormeurs ; \u00e7\u00e0 bondit de pav\u00e9 en pav\u00e9, du trottoir aux \u00e9gouts. Une bacchanale assourdissante de danseurs \u00e9grillards ; une fusillade de sons qui cr\u00e9pite en l&rsquo;air, qui se r\u00e9percute de fus\u00e9es en fus\u00e9es.<br \/>\nLes tours de la cath\u00e9drale \u00e9branlent leurs cr\u00e2nes qui se pelliculent. Sur le parvis une large tra\u00een\u00e9e multicolore s&rsquo;engouffre dans les gueules des portails avec un bruit de mar\u00e9e.<br \/>\nPlace Saint-Pierre Ren\u00e9 aper\u00e7ut Mme Lonneril et sa fille qui se rendaient \u00e0 la grand-messe. Il les suivit.<br \/>\nLes dalles fr\u00e9missaient sous les chatouillements de la foule cherchant des places. Les chaises hyst\u00e9riques se tr\u00e9moussaient de main en main. Le troupeau des fid\u00e8les align\u00e9s dans la nef semblait une prairie sem\u00e9e de feuilles d&rsquo;automne et d&rsquo;\u00e9claboussures de printemps.<br \/>\nUn coup de cloche. Le Suisse, bariol\u00e9 d&rsquo;or et de rouge comme un polichinelle du jour de l\u2019an, pr\u00e9c\u00e9dait de sa pertuisane les choristes et les pr\u00eatres chamarr\u00e9s de chasubles \u00e9clatantes. Les orgues surgirent leurs accords \u00e9tincelants &#8211; le rythme vers les vo\u00fbtes s&rsquo;\u00e9levait, se croisait, se cassait, pleuvait en morceaux \u00e9caill\u00e9s. Et les chantres hurl\u00e8rent la liturgie musicale &#8211; fracas grotesque hebdomadaire.<br \/>\nIls beuglaient pour leur argent, &#8211; ineptes ventrus ouvrant des gueules de crocodiles affam\u00e9s. Mesquine ritournelle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qu&rsquo;on peut r\u00eaver de n\u00e9cessaire \u00e0 la majest\u00e9 du temple : les anges des vitraux descendant accompagner les hymnes divines de la romance des harpes m\u00e9lodieuses.<br \/>\nRen\u00e9 avait un pli de raillerie au bord des l\u00e8vres, un pli de rancune contre ces c\u00e9r\u00e9monies d\u00e9chues \u00e0 la vapeur &#8211; ex\u00e9cutants aussi press\u00e9s d&rsquo;en finir que les auditeurs. Rares ceux ou celles songeant au myst\u00e8re religieux qui s&rsquo;accomplissait entre les doigts de l&rsquo;officiant. Les femmes d\u00e9taillaient les coupes des robes voisines, les hommes laissaient flotter leur esprit \u00e0 des souvenirs quelconques, au froufrou des soies et des parfums.<br \/>\nEn face, la vaste prestance de Mme Lonneril se d\u00e9coupait dans la lumi\u00e8re d&rsquo;entre les rosaces et sa fille luisait ses beaux yeux pers \u00e0 travers le rai d&rsquo;un soleil audacieux. Ren\u00e9 sentait qu&rsquo;elle l&rsquo;avait aper\u00e7u. De temps \u00e0 autre elle le regardait d&rsquo;un coup d&rsquo;oeil sous l&rsquo;envergure de son chapeau grenat lorsqu&rsquo;il tournait la t\u00eate. Ren\u00e9 berc\u00e9 de ce man\u00e8ge enfourcha les chim\u00e8res qui chevauchent le long des lacs azur\u00e9s et des solitudes \u00e9ternelles \u00e0 deux. Par les vitraux de son \u00e2me filtraient des silhouettes de d\u00e9votions savantes et hasardeuses.<br \/>\nLe tintement d\u00e9sagrable des qu\u00eates et des chaisi\u00e8res r\u00e9clamant leur obole balayait d&rsquo;ombres les lumi\u00e8res imaginatives. Gr\u00eale moqueuse sonnant la r\u00e9alit\u00e9 aux pieds des enseignements du J\u00e9sus grelot\u00acteux sur sa croix de pierre cramponn\u00e9e au torse d&rsquo;un pilier.<br \/>\nA la sortie, il s&rsquo;arrangea pour saluer les Lonneril. Le sourire gracieux de la jeune fille compensa la raideur froide de la m\u00e8re. Chacun se perdit dans la masse des ambiants.<br \/>\nRen\u00e9, ind\u00e9cis, ne savait quel chemin prendre lorsqu&rsquo;une main lui frappa l&rsquo;\u00e9paule :<\/p>\n<li>Eh ! bien, Ren\u00e9; on n&rsquo;avertit plus les amis de son arriv\u00e9e !<\/li>\n<p>De Lorcin se d\u00e9tourna. Un jeune homme de sa taille, maigre, avec des cheveux bruns, une barbe des yeux profonds et noirs o\u00f9 br\u00fblait une violence qui contrastait avec la douceur de sa voix.<\/p>\n<li>Je n&rsquo;ai pas eu le temps, mon cher ami, de t\u2019\u00e9crire. Mon voyage s&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9 brusquement. Je comptais me mettre \u00e0 ta recherche aujourd&rsquo;hui m\u00eame. Que deviens-tu ?<\/li>\n<li>Ne restons pas ici. Viens chez moi, dans mon nouvel atelier rue Pr\u00e9mion. Nous causerons \u00e0 l&rsquo;aise.<\/li>\n<li>Nous sommes voisins ; j&rsquo;habite \u00e0 cette seconde fen\u00eatre.<\/li>\n<li>Quel hasard !<\/li>\n<p>Et bras dessus, bras dessous, les voil\u00e0 partis gesticulant comme des fous dans la rue Mathelin Rodier qui conduit devant le ch\u00e2teau \u00e0 la rue Pr\u00e9mion.<br \/>\nPr\u00e8s du ciel ! Au quatri\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n<li>Oh ! hisse ! souffla Ren\u00e9,<\/li>\n<p>En haut :<\/p>\n<li>Prends la peine d&rsquo;entrer, dit Charles en ouvrant une petite porte brune.<\/li>\n<p>C\u2019\u00e9tait une longue salle \u00e9clair\u00e9e par trois fen\u00eatres, deux s\u2019ouvrant sur le ch\u00e2teau et la Loire, la troisi\u00e8me sur le nez des arbres du cours Saint-Pierre. Avec cela un d\u00e9sordre augiatique : tentures bleues, vertes, junes, tra\u00eenaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 parmi les peaux de b\u00eates sur le sol, dans les fauteuils, des sophas chevauchaient de malheureux poufs \u00e9touff\u00e9s. Les fleurs bombaient des caisses ; le mur \u00e9tait couvert de pl\u00e2tres antiques comme des verrues grises. Les chevalets supportaient des toiles, les unes immacul\u00e9es, les autres inachev\u00e9es ou cach\u00e9es sous des voiles \u00e9pais. Aussi des croquis bizarres d&rsquo;\u00eatres \u00e9tranges, de femmes androgynes, d&rsquo;animaux monstrueux, des t\u00eates de serpents en cuivre, des tapis, des chiens et des \u00e9cureuils empaill\u00e9s, un m\u00e9li-m\u00e9lo de luxe et de bric-\u00e0-brac au centre duquel un gros ara juch\u00e9 sur un perchoir peint comme une vieille grue braillait de temps en temps des cantiques. Son ma\u00eetre \u00e0 ses heures d&rsquo;ennuis les lui apprenait. <em>\u00c7\u00e0 me rappelera l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, disait-il !<\/em><\/p>\n<li>Voici ma turne ! Qu&rsquo;en penses-tu, mon vieux Ren\u00e9 ? Ce n&rsquo;est pas en ordre ; je ne suis pas encore organis\u00e9. Prends un si\u00e8ge o\u00f9 tu pourras. Ah ! que je te pr\u00e9sente Bigot.<\/li>\n<p>Il s&rsquo;approcha du perroquet.<\/p>\n<li>Monsieur est mon meilleur ami. Tu n&rsquo;iras donc pas lui piquer le cerveau lorsqu&rsquo;il rentrera ici sans moi. S&rsquo;il am\u00e8ne son chien, son chat ou sa ma\u00eetresse, tu seras poli et galant comme il convient. Je t&rsquo;autorise \u00e0 les assourdir de cantiques. Si \u00e7a ne leur fait pas de bien, \u00e7a ne pourra pas leur faire de mal.<\/li>\n<p>Bigot battit de l&rsquo;aile et d&rsquo;une voix rauque, entonna:<\/p>\n<blockquote><p>Esprit Saint, Dieu de lumi\u00e8re&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<li>Quel \u00e0-propos ! L&rsquo;Esprit-saint va suffisamment nous \u00e9clairer.<\/li>\n<li>Charles, au coll\u00e8ge tu \u00e9tais d\u00e9vot.<\/li>\n<p>Le peintre haussa les \u00e9paules.<\/p>\n<li>Ils m&rsquo;ont d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par leur surabondance. J&rsquo;ai encore la foi, une foi d&rsquo;artiste qui veut le champ libre et non la cage noire d&rsquo;un Credo.<\/li>\n<li>Peut-\u00eatre as-tu raison. Nous ne sommes pas ensemble pour pol\u00e9miquer. Dis-moi comment tu te trouves possesseur de ce palais aussi h\u00e9t\u00e9roclite que sompteueux ?<\/li>\n<p>Charles s&rsquo;allongea dans une chaise longue, alluma une \u00e9norme pipe, et, au centre d&rsquo;un v\u00e9ritable feu de chemin\u00e9e.<\/p>\n<li>Tu sais que mon p\u00e8re est banquier rue de la Barillerie. Quand j&rsquo;ai atteint mes vingt et un ans il m\u2019a offert la rente de ma m\u00e8re \u00e0 condition de lui en laisser le capital. J&rsquo;ai accept\u00e9. Elisons, me suis-je dit, un domicile ind\u00e9pendant. Pendant un mois, j&rsquo;ai visit\u00e9 plus de cent logements, l&rsquo;un manquait de ceci, l\u2019autre de cela. A bout de patience et craignant de me caler dans une cave, j&rsquo;ai termin\u00e9 en celui-ci mes laborieuses p\u00e9r\u00e9grinations. Il me pla\u00eet : soixante quinze marches, vue splendide sur la Loire, enfin le ch\u00e2teau m&rsquo;illusionne un peu sur une \u00e9poque ab\u00e2tardie de cr\u00e9tinisme.<\/li>\n<p>Il aspira quelques bouff\u00e9es.<\/p>\n<li>Ce que j&rsquo;aurais r\u00eav\u00e9 pour logis ce sont les restes du ch\u00e2teau. Depuis Merc\u0153ur il dort inutile et sans force. Au lieu de laisser cro\u00eetre l&rsquo;herbe sur ses membres fatigu\u00e9s des luttes, on le rafistole maladroitement, on le farcie d&rsquo;ignobles badigeonnements on \u00e9ventre ses toits, on case des soldats malpropres et brutaux. O\u00f9 \u00eates-vous, \u00e9clats des seigneurs, chansons des lances, mortdieux des hommes d&rsquo;armes ?&#8230; Dans l&rsquo;oubli des jurons paillasses de nos pioupious.<\/li>\n<p>Charles s&rsquo;\u00e9tait, lev\u00e9 allant de la fen\u00eatre \u00e0 Ren\u00e9 qui \u00e9coutait impassible l&rsquo;exaltation de son ami.<\/p>\n<li>D\u00e9go\u00fbtant ! Ces vieux murs bestialement fr\u00f4l\u00e9s par les actuels parasites lourds et gauches transportant les seaux de vidanges regrettent les pages roses qui glissaient jadis leurs pas malicieux!.. Ils montent la garde \u00e0 la grille. Devant quoi, les brutes ! Des masses de flingots absurdes entass\u00e9s dans les logis sacr\u00e9s des vestiges d&rsquo;antan&#8230; Les ombres des ligueurs doivent s&rsquo;amuser follement des d\u00e9bris guerriers en culottes rouges qui somnolent du pont-levis \u00e0 la chambr\u00e9e.<\/li>\n<p>Charles fumait terriblement.<\/p>\n<li>Il para\u00eet qu&rsquo;un architecte a manifest\u00e9 le d\u00e9sir de l&rsquo;arracher du croc des rustres, de lui redonner son prestige d&rsquo;autrefois. Et cela !&#8230; Devine !&#8230; non&#8230; C&rsquo;est impossible !&#8230; Pour y loger les puces de l&rsquo;h\u00f4tel de ville, les gratte-papier, les bureaucrates, et m\u00eame les conseillers municipaux !&#8230; Mais, bon Dieu ! si je voyais cela, j&rsquo;\u00e9crirais en grosses lettres sur les tours&#8230; <em>D\u00e9fense est faite au nom de l&rsquo;art de d\u00e9poser ici des ordures !.<\/em>.. Qu&rsquo;il trouve d&rsquo;abord les nobles gestes des ch\u00e2telaines, leurs fiers manteaux de pourpre et d\u2019azur !&#8230; Qu&rsquo;il fasse miroiter les cuirasses au clair soleil de Dieu, surgir les galantes bravoures des chevaliers !&#8230; Sera-ce avec son \u00e9lectricit\u00e9 et redingotes macabres ou bien avec l&rsquo;ombre palinodienne de son haut de forme ? Hein, Ren\u00e9, \u00e7a les flatterait ces bourgeois de conduire leurs fianc\u00e9es en robles blanches au ch\u00e2teau s&rsquo;unir devant la ceinture tricolore d&rsquo;un maire. Les petites commer\u00e7antes auront des naus\u00e9es de princesses et le calicot sentira un vent de fronde lui br\u00fbler le derri\u00e8re&#8230; Qui sait si un gros n\u00e9gociant n&rsquo;ach\u00e8tera pas plus tard les ruines retap\u00e9es pour y loger ses confitures ou ses sardines ?<\/li>\n<p>Toujours fumant il revint se planter sous la lumi\u00e8re de la fen\u00eatre.<\/p>\n<li>Au lieu de nous honnir, ils devraient nous en faire cadeau \u00e0 nous les artistes. Nous remplirions d\u2019eau les foss\u00e9s o\u00f9 croissent les pommes de terre et haricots du chef des troupiers. Nous chasserions la clique qui se vautre dans son domaine respectable, et nous le laisserions s&rsquo;ouvrir peu \u00e0 peu \u00e0 la disparition d&rsquo;une terre qui ne le comprend plus&#8230; Vois-tu, Ren\u00e9, nous errerions dans les vastitudes des salles avec de longues robes, songeant \u00e0 des puret\u00e9s immenses. Les \u00e9chos se lanceraient nos gestes harmonieux. A travers les l\u00e9zardes agrandissantes aux l\u00e8vres moussues nous boirions dans la nuit l&rsquo;or des \u00e9toiles et dans le jour le velours du ciel&#8230; Le pont-levis serait lev\u00e9. Nul profane ne viendrait souiller notre sanctuaire\u2026 Ombres des preux assoiff\u00e9es d&rsquo;id\u00e9al, trop faibles pour les cavalcades ensoleill\u00e9es&#8230; P\u00e2les et silencieux nos manteaux flotteraient au vent de l&rsquo;ensevelissement !<\/li>\n<p>Il se tut, tirant les derni\u00e8res bouff\u00e9es de sa pipe cependant que le perroquet hurlait sur son perchoir un triomphal <em>Tantum ergo.<\/em><br \/>\nRen\u00e9 applaudit l&rsquo;\u00e9pilogue. Charles cria : \u00ab Bigot, ferme ton bec tonnerre de sort, ou je te flanque ma pipe dedans. \u00bb<br \/>\nDevant le terrible geste Bigot poussa des cris stridents, battit de l\u2019aile et s&rsquo;enfuit pr\u00e9cipitamment sous un pouf \u00e9loign\u00e9.<\/p>\n<li>Tu \u00e9tais sublime, Charles.<\/li>\n<li>Ridicule. Par les temps qui courent toute franchise est sosie de sottise&#8230; \u00c7a m&rsquo;a creus\u00e9 l&rsquo;estomac&#8230; Si nous allions d\u00e9jeuner ?<\/li>\n<li>Volontiers.<\/li>\n<p>Les deux amis quitt\u00e8rent l&rsquo;atelier et le perroquet r\u00e9int\u00e9gra ses p\u00e9nates.<\/p>\n<p>Ils pass\u00e8rent l&rsquo;apr\u00e8s-midi ensemble, d\u00e9ambulant n&rsquo;importe o\u00f9, heureux de se trouver c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, de causer d&rsquo;art, de peinture, de musique, de po\u00e9sies pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Ces bavardages semblent enrager les aiguilles banales des cadrans et acc\u00e9l\u00e9rer ainsi leur voyage.<br \/>\nIls arriv\u00e8rent par hasard sur le cours Saint-Pierre o\u00f9 l\u2019ombre de l&rsquo;abside de la cath\u00e9drale et des ruines moisies de l&rsquo;\u00c9v\u00each\u00e9, cravat\u00e9es de touffes d&rsquo;arbres, s\u2019\u00e9panouit par les rondes enfantines et les vieux qui p\u00e9rorent assis en chiquant et bavant dans le sable. A l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 se d\u00e9tache, sous le plein ciel, le monument des Enfants de la Loire-Inf\u00e9rieure morts pour la Patrie, groupe all\u00e9gorique entour\u00e9 de soldats modernes et flanqu\u00e9 des statues fra\u00eechement bross\u00e9es d&rsquo;Anne de Bretagne et d&rsquo;Arthur III, rigides ainsi que des valets de bonne maison.<br \/>\nTous deux s&rsquo;\u00e9taient approch\u00e9s.<\/p>\n<li>De ma fen\u00eatre \u00e0 travers les arbres, j&rsquo;aper\u00e7ois ce groupe&#8230; Bareau son auteur est un v\u00e9ritable artiste\u2026 C&rsquo;est si vrai que le Conseil Municipal l&rsquo;en a bafou\u00e9 le jour de l&rsquo;inauguration&#8230; si vrai encore que le go\u00fbt ignare des Nantais l&rsquo;insulte tous les jours de ces quatre soldats de bronze l&rsquo;arme au pied du socle&#8230; caricatures de je ne sais qui ?&#8230; J\u2019enrage pour lui, et jai parfois des envies folles de jeter \u00e0 l&rsquo;eau ces quatre chauve-souris que des rustres ont clou\u00e9es l\u00e0, comme si c&rsquo;\u00e9tait la porte de l\u2019\u00e9curie de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme.<\/li>\n<p>A ce moment deux belles filles passaient et les regardaient en souriant. Puis l&rsquo;une d&rsquo;elles \u00e0 mi-voix.<\/p>\n<li>Charlot.<\/li>\n<p>Le peintre se d\u00e9tourna.<\/p>\n<li>Tiens ! Touffe d&rsquo;or&#8230; Voil\u00e0 huit jours que je te cherche. J&rsquo;ai failli croire \u00e0 ton enl\u00e8vement.<\/li>\n<li>Pas encore, mon petit&#8230; Nous habitons place Viarmes.<\/li>\n<li>Ren\u00e9, dit le peintre, je te pr\u00e9sente Mlle Berthe, Touffe d&rsquo;or, et son amie..?<\/li>\n<li>Lolette, acheva Touffe d&rsquo;or, d\u00e9barqu\u00e9e hier soir.<\/li>\n<li>Mesdemoiselles, mon intime ami Ren\u00e9 de Lorcin&#8230; Je te cherchais Berthe pour t&rsquo;inviter \u00e0 l&rsquo;inauguration de mon atelier.<\/li>\n<li>Tu as un atelier&#8230; chouette !<\/li>\n<li>Rue Premion, ma ch\u00e8re, au quatri\u00e8me. Tu am\u00e8neras Mlle Lolette. C&rsquo;est convenu, mercredi soir \u00e0 huit heures.<\/li>\n<li>Lolette, Lu acceptes !<\/li>\n<p>Sur un signe de t\u00eate de celle-ci elle reprit :<\/p>\n<li>Convenu, Charlot. On ira sans manque.<\/li>\n<li>Am\u00e8ne qui tu voudras, pas d&rsquo;hommes. On boira du champagne et du th\u00e9&#8230; Allons, au revoir.<\/li>\n<li>Pourra pas te voir avant !<\/li>\n<li>Non! Non mercredi. Je ne re\u00e7ois personne. Je me pr\u00e9pare comme les \u00e9cuyers d&rsquo;antan avant le jour solennel de la chevalisation.<\/li>\n<li>Chevalisa&#8230; Quoi ?&#8230; Quelle vertu ! Charlot&#8230; A ce soir quand m\u00eame !<\/li>\n<p>Elles se sauv\u00e8rent en riant comme des folles, saluant de joyeux coups de t\u00eate.<br \/>\nLa meilleure des p\u00e2tes cette Berthe, dit Charles en prenant le bras de son ami.<br \/>\nElle est gentille la brune Lolette, r\u00e9pondit Ren\u00e9.<\/p>\n<li>Ah ! les femmes, ce sont les cha\u00eenes de nos utopies. Nos doigts lass\u00e9s de caresser les r\u00eaves se reposent en leurs cheveux.<\/li>\n<li>Pourvu qu&rsquo;ils n&rsquo;y restent pas captifs un beau jour et n&rsquo;y trouvent une absurde s\u00e9nilit\u00e9.<\/li>\n<p>Une foule consid\u00e9rable traversait le cours d&rsquo;un bariolage mill\u00e9naire.<\/p>\n<li>Allons au Jardin des Plantes, dit Ren\u00e9. Il doit y avoir musique.<\/li>\n<p>Ils prirent la rue du Lyc\u00e9e, s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent une seconde devant le Palais des Beaux-Arts lam\u00e9 de statues comme un bol\u00e9ro d&rsquo;actrice, ne prirent garde \u00e0 la riante sourici\u00e8re appel\u00e9e Lyc\u00e9e et franchirent la grille du Jardin des Plantes. A l&rsquo;entr\u00e9e sommeille dans l\u2019oubli d&rsquo;un songe vieillot la statue du Docteur Ecorchard, fondateur dudit jardin, troubl\u00e9e seulement par la bascule sa compagne ayant sa l\u00e9gende traditionnelle<\/p>\n<blockquote><p>Qui souvent se p\u00e8se bien se conna\u00eet<br \/>\nQui bien se conna\u00eet bien se porte<\/p><\/blockquote>\n<p>et par les promenades qu&rsquo;on lui impose de temps en au travers des all\u00e9es \u00e0 la recherche d&rsquo;une place introuvable. Au centre de l&rsquo;all\u00e9e des magnolias la musique d\u00e9ploie ses \u00e9toffes \u00e9clatantes au-dessus d&rsquo;une foule en spectacle sem\u00e9e de rares auditeurs. La fourmili\u00e8re bariol\u00e9e s&rsquo;agite par les all\u00e9es de sable fin et les ponts rustiques. De gentes cascades ont des rires grelins \u00e9touff\u00e9s dans les lierres. Les b\u00e9b\u00e9s blonds ou roses s&rsquo;asseoient sur les roches graciles et croquent \u00e0 belles dents les g\u00e2teaux de la marchande au bonnet gauffr\u00e9. Ils partagent avec les poissons gourmands qui fendent des rides \u00e0 l&rsquo;eau calme. La voiture aux ch\u00e8vres trottine ses petits pas bruyants et les mignons voyageurs un doigt dans le nez prennent le s\u00e9rieux de circonstance. Des boutons clairs aux poils artistement soign\u00e9s cr\u00e8vent la chair verte des pelouses. Les h\u00e9rons pensifs de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 des au-del\u00e0s c\u00f4toient les gros canards repus qui se grattent le jabot. Sur le miroir des pi\u00e8ces d&rsquo;eau, entre les roseaux ab\u00eatis et les maisonnettes des \u00eeles frelat\u00e9es, un jet siffle des grelots d&rsquo;argent et des cygnes majestueux voguent les calices blancs de leur immaculation. Au sommet du labyrinthe ombrag\u00e9 de fronts orgueilleux d&rsquo;arbres et, d&rsquo;essences exsangues ils trouv\u00e8rent Charmel et Ormanne assis sur un banc.<br \/>\nCharles les invita \u00e0 sa plantation de cr\u00e9maill\u00e8re. En descendant ce furent la petite Belle et son ins\u00e9parable Line \u2014 deux gringalettes avec des yeux fripons, voire canailles, gamines trop avanc\u00e9es pour leur \u00e2ge. Elles promirent de venir. Du moment qu&rsquo;on rigole, \u00e7a va !<br \/>\nPeu \u00e0 peu Ren\u00e9 ne pr\u00eata plus qu&rsquo;une oreille distraite aux propos de son ami. Il cherchait quelqu&rsquo;un dans la foule. Etait-ce le hasard qui l&rsquo;avait amen\u00e9 au jardin ? Il eut un regard joyeux quand les Lonneril entr\u00e8rent dans la meme all\u00e9e, salua, et sourit \u00e0 la jeune fille qui venait de lui r\u00e9pondre. Charles lanc\u00e9 dans une th\u00e9orie fulminante ne s&rsquo;aper\u00e7ut pas que Ren\u00e9 lui faisait suivre les Lonneril. De temps en temps Mlle Lonneril se retournait discr\u00e8te. Alors Ren\u00e9 devint loquace, brassant en un langage ironique tout ce qui lui tombait dans l&rsquo;esprit.<br \/>\nLes Lonneril rentr\u00e8rent chez eux. Les deux amis arriv\u00e8rent place Royale au coeur de la ville. La nuit tombait. Ren\u00e9 vit l&rsquo;heure de se rendre chez son oncle.<\/p>\n<li>Tu d\u00eenes chez M. de Lorcin. Tu y trouveras sans doute mon p\u00e8re ; il est banquier de ton oncle et de toute sa bande.<\/li>\n<p>Ils mont\u00e8rent, la rue Cr\u00e9billon, heurt\u00e9s par les groupes qui venaient en sens inverse, promeneurs sous l&rsquo;arc des lumi\u00e8res \u00e9lectriques.<\/p>\n<li>Mon cher Ren\u00e9, je ne te dis pas \u00e0 mercredi. Viens quand tu voudras, ma porte et mon d\u00e9vouement ne te seront jamais ferm\u00e9s.<\/li>\n<li>Merci, Charles, r\u00e9pondit Ren\u00e9, en lui serrant affectueusement la main, merci, une amiti\u00e9 comme la n\u00f4tre n&rsquo;a pas besoin de s&rsquo;affirmer. Je suis ton fr\u00e8re quoi qu&rsquo;il arrive.<\/li>\n<p>Ils savaient qu&rsquo;un pacte inexprim\u00e9 et inexprimable en langage humain s&rsquo;\u00e9tait inscrit dans leurs \u00e2mes soeurs, grav\u00e9 dans leurs coeurs. Un lien \u00e9troit et tenace qui les unissait malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<li>Des journ\u00e9es pass\u00e9es ensemble sont des fruits d&rsquo;or cueillis \u00e0 l&rsquo;arbre de la vie.<\/li>\n<li>Et, nous aurons des veill\u00e9es d&rsquo;art o\u00f9 nous boirons des r\u00eaves tranquilles loin des brutes qui nous entourent.<\/li>\n<li>H\u00e9las ! Nantes ne comprend pas l&rsquo;expression v\u00e9ritable du beau, l&rsquo;art \u00e9ternel qui se transforme \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration dans les cerveaux de ses d\u00e9vots, l&rsquo;art qui chaque jour se sublime dans une nouvelle expression. Elle trame glorieusement les haillons sordides des vieilles modes.<\/li>\n<li>Il nous faut la conqu\u00e9rir de nos audaces, de nos juv\u00e9niles passions. Etonner ses gros yeux cercl\u00e9s de pr\u00e9jug\u00e9s, remuer son \u00e2me du fracas exub\u00e9rant des n\u00f4tres.<\/li>\n<li>Faire l&rsquo;\u00e9ducation des bourgeois \u00e0 coups de bottes dans le derri\u00e8re. Prendre d&rsquo;assaut ses murailles alourdies de mesquineries \u00e0 la pointe de noire g\u00e9nie !<\/li>\n<p>Il montait se m\u00ealant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cho de leurs paroles exalt\u00e9es le bruit des rues sceptiques des lumi\u00e8res, r\u00e9percut\u00e9 par les regards comme un rire ind\u00e9fini ment sarcastique.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Dimanche ! A poign\u00e9es les cloches jettent leurs appels dans l&#8217;embrassade de la ville. \u00c7a danse au-dessus de clocher en clocher ; \u00e7a saute de toit, en toit ; \u00e7a se repose \u00e0 califourchon sur les chemin\u00e9es ; \u00e7a &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1809\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE IV : LE PEINTRE.&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[78],"tags":[247,246,248],"class_list":["post-1809","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nantes","tag-garnica-de-la-cruz","tag-nantes-la-brume","tag-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1809","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1809"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1809\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1816,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1809\/revisions\/1816"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1809"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1809"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1809"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}