﻿{"id":1905,"date":"2008-03-16T10:17:34","date_gmt":"2008-03-16T08:17:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1905"},"modified":"2008-09-12T10:20:05","modified_gmt":"2008-09-12T08:20:05","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-v-le-clan-des-maitres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1905","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE V. LE CLAN DES MA\u00ceTRES"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Les invit\u00e9s offrirent le bras aux dames pour passer. Les \u00e9paules nues coulaient des rivi\u00e8res incarnats entre les velours et les satins des robes. Les groupes se formaient. Le feu brillait dans la chemin\u00e9e son souffle fauve.<br \/>\nL\u2019avou\u00e9 Dosmun, trente-cinq ans, chuchotait une courbette \u00e0 l&rsquo;ombre de la jolie Mme Ernaud. Le mari calme, ventre en pointe, cheveux gris, gesticulait devant Varlette, l&rsquo;architecte.<\/p>\n<li>Il ne se doutera jamais qu&rsquo;il est cocu ! disait un avocat imberbe, gazette de potins \u00e0 son noble ami le vicomte de la Revrolli\u00e8re.<\/li>\n<p>A gauche de la chemin\u00e9e l&rsquo;abb\u00e9 Doreux, coquet, migon, galantait avec les dames.<\/p>\n<li>Le r\u00f4le de la femme est \u00e0 son extr\u00eame limite d\u2019importance. Une femme \u00e9crasa jadis la t\u00eate du serpent, elles en ont toutes le devoir aujourd&rsquo;hui. Qui ne c\u00e9derait devant la force et le charme du geste f\u00e9minin ?<\/li>\n<li>Monsieur l&rsquo;abb\u00e9, quand on aime son mari et que&#8230; \u2014 le reste se rougit derri\u00e8re un \u00e9cran opportun.<\/li>\n<li>Se sacrifier, madame, pour la bonne cause<\/li>\n<li>Peut-on h\u00e9siter, grogna une de la Ligue Patriotique des Fran\u00e7aises. Si mon mari n&rsquo;ob\u00e9issait pas ?&#8230;<\/li>\n<p>Ren\u00e9 entendit. Il sourit devant la moiteur \u00e9pic\u00e9e de la vaillante \u00ab vertu de Lysistrata. \u00bb<br \/>\nLe beau Gachard, raie cir\u00e9e, bagues aux doigts, sentant l&rsquo;ambrosa, \u2014 parfum nantais \u00e0 la mode \u2014 aggrippa le bras de Ren\u00e9<\/p>\n<li>M. de Lorcin&#8230; une occasion unique&#8230; un chien magnifique&#8230; \u00e0 c\u00e9der pour presque rien&#8230; race&#8230;<\/li>\n<li>Je ne chasse pas.. merci ?<\/li>\n<p>L&rsquo;autre le laissa d\u00e9sappoint\u00e9.<br \/>\nAu fumoir il salua M. Delange \u2014 bonne figure sympathique \u2014 en pleine manille avec le baron des Valormets et deux conseillers municipaux. Des Valormets, vieux gar\u00e7on poivre et sel. A quoi pense-t-il sous ses sourcils \u00e9pais ? Myst\u00e8re ! Abonn\u00e9 de l&rsquo;Autorit\u00e9, ambitieux, d\u00e9sirerait \u00eatre conseiller g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<li>M. Delange, j&rsquo;ai pass\u00e9 la journ\u00e9e avec votre fils.<\/li>\n<li>Il a d\u00fb vous en conter de dr\u00f4les. Ce pauvre Charles d\u00e9raisonne. Il installe un atelier rue Pr\u00e9mion, m&rsquo;a-t-il-dit ?<\/li>\n<li>Ah ! C&rsquo;est lui qui encombrait cette semaine les escaliers de ses meubles. J&rsquo;allais porter des bons du bureau de Bienfaisance \u00e0 une mis\u00e9rable famille, il m\u2019a \u00e9t\u00e9 impossible de monter. De plus un perroquet a failli m&rsquo;arracher les yeux. Votre fils pour excuses m&rsquo;a pri\u00e9 violemment de ne pas insulter son perroquet afin de ne pas lui apprendre un langage bourgeois. Savez-vous ce qu&rsquo;il chante, M. Delange, le perroquet de votre fils ? Des cantiques ! C&rsquo;est un peu raide<\/li>\n<li>Je ne laisserai jamais mon fils se moquer impun\u00e9ment des choses saintes, observa d&rsquo;un ton rogue un des conseillers municipaux, moustaches noires tr\u00e8s longues, cr\u00e2ne en pain de sucre.<\/li>\n<li>Bah ! r\u00e9pliqua le banquier en riant, c&rsquo;est son affaire. Qu&rsquo;il fasse comme il voudra. D&rsquo;ailleurs je perdrais mon temps et ma tranquillit\u00e9 \u00e0 le sermonner. Il veut ce qu&rsquo;il veut.<\/li>\n<li>Mon fils a vingt-cinq ans, claironna le second conseiller municipal, un gros joufflu, cela ne l&#8217;emp\u00eache pas d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;une soumission exemplaire.<\/li>\n<p>M. de Lorcin appelait Ren\u00e9.<\/p>\n<li>Colonel Hamond, je vous pr\u00e9sente mon neveu<\/li>\n<li>Jeune homme, r\u00e9pondit du ton d\u00e9daigneux qu\u2019a le militaire pour le civil, j&rsquo;ai connu votre p\u00e8re. Une \u00e2me loyale et honn\u00eate. C&rsquo;est rare \u00e0 notre \u00e9poque. Il respectait l&rsquo;arm\u00e9e, votre p\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait un homme d\u2019une vaillante estime. M. B\u00e9thenie vous en dira autant que moi. Tenez, le petit chauve qui joue au besigue.<\/li>\n<p>Il d\u00e9signait du doigt un homme maigre, la barbe en c\u00f4telettes, fort occup\u00e9 \u00e0 tricher son adversaire le notaire S\u00e9niland, rouge comme une \u00e9crevisse, les l\u00e8vres lippues et sensuelles, le cr\u00e2ne simili-dos de casserole fra\u00eechement \u00e9tam\u00e9e.<\/p>\n<li>Vous faites du droit ? Suivez les traces de mon ami votre oncle. Vous serez plus ind\u00e9pendant que nous. Sale gouvernement ! On nous met des colliers de garde-chiourmes. Chasser les moines et les bonnes soeurs. Infamie !<\/li>\n<li>R\u00e9voltez-vous, refusez d&rsquo;ob\u00e9ir. D&rsquo;un bout-\u00e0 l&rsquo;autre de la France on applaudira vote courage. De l&rsquo;ext\u00e9rieur, moins de l\u00e2chet\u00e9, s&#8217;emportait M. de Lorcin, la discipline apr\u00e8s la croyance !<\/li>\n<li>Des officiers ob\u00e9iront toujours avec plaisir. La nouvelle \u00e9pid\u00e9mie des francs-ma\u00e7ons s&rsquo;est abattue sur les casernes. D&rsquo;autres pleureront, mais n&rsquo;oseront sacrifier leur avenir.<\/li>\n<li>Voil\u00e0 le mal&#8230;on n&rsquo;ose pas<\/li>\n<p>Un journaliste gr\u00eale, figure de fouine, se joignit au groupe. Habitude de se glisser par les fentes les plus \u00e9troites.<\/p>\n<li>On a peur&#8230;peur&#8230;\u00e0 quoi bon les \u00e9crits, si les actes n&rsquo;arrivent jamais ?&#8230; Est-ce que la canaille a peur ? Les socialistes se remuent. Si nous les laissons faire ils mettront le grappin sur la ville aux prochaines \u00e9lections.<\/li>\n<li>Vous \u00eates pessimiste, Maurville, n&rsquo;avons-nous pas l\u2019argent, les conf\u00e9rences, les f\u00eates ? Les commer\u00e7ants suivront notre \u00e9gide pr\u00e9coniseuse de paix et de tranquillit\u00e9. Le trouble les \u00e9pouvante.<\/li>\n<li>Pas trop d&rsquo;assurance. Les socialistes se sentent des bases solides. M. R\u00e9champs pr\u00e9pare un vaste meeting au lancement de son navire l\u2019Hercule. Ses chantiers sont prosp\u00e8res tandis que les autres subissent une crise lamentable. A quoi cela tient-il ? \u2026 Peut-\u00eatre, les fonds secrets ?&#8230;<\/li>\n<li>Pardon, interrompit s\u00e8chement Ren\u00e9, M. R\u00e9champs ne doit son succ\u00e8s qu&rsquo;\u00e0 son travail et son d\u00e9vouement effectif pour ses ouvriers. Il les traite avec bont\u00e9 ; il les conna\u00eet tous et tous le connaissent. Il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 anonyme o\u00f9 leur d&rsquo;une action s&rsquo;enrichit de la sueur d&rsquo;un troupeau d&rsquo;hommes qu&rsquo;il ignore.<\/li>\n<li>Ren\u00e9, dit M. de Lorcin, je te prie de ne pas t\u2019exprimer ainsi devant moi.<\/li>\n<li>Excusez-moi, mon oncle, mais je ne permettrai par qu\u2019on essaie de jeter le discr\u00e9dit sur ma famille par des insinuations perfides et ridicules.<\/li>\n<p>Un silence. Le journaliste pin\u00e7ait les l\u00e8vres d\u00e9pit. Le colonel frisait sa moustache. Le b\u00e2tonnier semblait m\u00e9content.<\/p>\n<li>Vous trichez, monsieur le juge, vous trichez, hurla soudain le notaire, ce roi a d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 son point.<\/li>\n<li>Pardon, pardon, soyez poli, monsieur, cria le juge, vous ne voyez pas clair.<\/li>\n<p>Une dispute violente s&rsquo;\u00e9leva. Le ton aigre devint, acide, piment\u00e9. L&rsquo;un argua de son titre de membre du tribunal, l&rsquo;autre de sa situation \u00e0 l&rsquo;abri de tout soup\u00e7on. Le colonel voulut trancher la question. Il re\u00e7ut comme un obus le l\u00e9gendaire : Cedant arma toquaoe. Grand \u00e9moi !&#8230; Une heure apr\u00e8s les deux comp\u00e8res r\u00e9concili\u00e9s se gorgaient de petits fours qu&rsquo;ils trempaient dans du th\u00e9. Ces gens-l\u00e0, m\u00eames races, se disputent, se battent pour la frime. Une vieille complicit\u00e9 n\u00e9e dans les grimoires, aliment\u00e9e du suc des malheureux qu&rsquo;ils ran\u00e7onnent \u00e0 travers le maquis des codes et des formules.<br \/>\nDes \u00e9clats de rires. Un novice brun d\u00e9bitait un monologue dr\u00f4latique. Tr\u00e8s fier de son succ\u00e8s, les demoiselles le prisaient fort, et puis, une aventure qui peut se raconter entre jeunes filles l&rsquo;avait \u2014 par ses soins \u2014 rendu int\u00e9ressant. Il aurait aim\u00e9, ou plut\u00f4t, une actrice ravissante l&rsquo;aurait aim\u00e9 ; ils se serait \u00e9gar\u00e9 une ou deux fois sur une place publique, et de m\u00e9chantes langues &#8211; il y en a partout &#8211; l&rsquo;auraient trahi. Son p\u00e8re serait arriv\u00e9 par l&rsquo;express, aurait surpris des lettres enflamm\u00e9es qu&rsquo;il aurait \u00e0 son tour enflamm\u00e9es, mis en branle les fermoirs ordinaires de ces genres d&rsquo;histoires. \u00ab Mon seul p\u00e9ch\u00e9 de jeunesse, disait-il en riant. N&rsquo;est-il pas facile de m&rsquo;en excuser ? \u00bb \u00c7\u00e0 faisait songer ces demoiselles \u00e0 de roses polissonneries autoris\u00e9es. Le vicomte de la Revrolli\u00e8re g\u00e2tait tout de son cynisme.<\/p>\n<li>Croyez-vous ? Marans !. . Ne le perdra jamais.<\/li>\n<p>Une dame accompagna son mari : le grand air de Faust. Une autre offrit un po\u00e8me de sa composition. Sans se lever, fixant les yeux sur le n\u00e9ant.<\/p>\n<ol>\nPo\u00e8me d&rsquo;hiver !<br \/>\nO les mignons oiseaux gel\u00e9s dans les venelles !<br \/>\nPourquoi ne plus chanter ? tendez pour moi vos ailes !<br \/>\n&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;<\/ol>\n<p>On s&rsquo;exclama ! Oh ! Quel talent ! ma ch\u00e8re, j&rsquo;en pleurais ! Madame, mille compliments ! D\u00e9licieux ! Exquis ! Quelle m\u00e9lodie !&#8230;<br \/>\nM. de Lorcin vaniteux :<\/p>\n<li>Madame, nous avons un autre po\u00e8te parmi nous. Mon neveu voudra bien nous faire part d\u2019une de ses oeuvres.<\/li>\n<li>Oh ! Oui, Monsieur Ren\u00e9, d\u00e9clama en un pr\u00e9cieux d\u00e9lire la dame aux <em>oiseaux gel\u00e9s dans les venelles,<\/em> dites-nous quelque chose de vous ; c&rsquo;est sublime, j&rsquo;en suis s\u00fbr&#8230; Oh ! la po\u00e9sie&#8230;le charme&#8230; le rythme qui nous berce&#8230; nous transporte&#8230; Ah ! c\u2019est divin&#8230; Il faut avoir l&rsquo;\u00e2me sensitive pour comprendre. Comment peut-on \u00eatre indiff\u00e9rent&#8230; Dites, Monsieur Ren\u00e9, pour l&rsquo;art ?<\/li>\n<p>Ren\u00e9 n&rsquo;avait pu s&#8217;emp\u00eacher de sourire discr\u00e8tement pendant le <em>Po\u00e8me d&rsquo;hiver<\/em>. Il refusa. Nul ne saisirait son originalit\u00e9 po\u00e9tique ; ses auditeurs bourgeois auraient des naus\u00e9es de stup\u00e9factions. Il ne prostituerait pas ses efforts. On insistait ; on se r\u00e9criait. D&rsquo;aucuns semblaient le narguer. Marans paonnait, blaguant la frousse, l&rsquo;insuffisance. Lass\u00e9. Ren\u00e9 c\u00e9da avec un mauvais rire. Imitant le geste de Baudelaire, il s&rsquo;appuya le bras \u00e0 la chemin\u00e9e, et de la m\u00eame voix du po\u00e8te des <em>Fleurs du Mal<\/em> \u00e0 crier <em>La Charogne,<\/em> il laissa tomber sec : <em>Le Chemineau.<\/em> L&rsquo;effet fut le m\u00eame. Les bourgeois sont toujours identiques \u00e0 travers le temps et les espaces, des bornes kilom\u00e9triques.<br \/>\nRen\u00e9 r\u00e9citait \u00e2prement la violente satyre du mis\u00e9rable sans g\u00eete, ni caresse, pouilleux, chassieux, dont<\/p>\n<ol>\nLe vent, salait les cro\u00fbtes de poussi\u00e8res<\/ol>\n<p>et sur qui<\/p>\n<ol>\nL&rsquo;ombre des feuillages pleuvaient des sueurs de soleil.<\/ol>\n<p>Un silence profond, ind\u00e9cis ; les visages grima\u00e7aient. Quelque chose d&rsquo;inattendu qui leur secouait la peau.<\/p>\n<p>\u00ab Juif-errant du m\u00e9pris le chemineau allait d&rsquo;un bout du monde \u00e0 l&rsquo;autre. L&rsquo;eau claire des fontaines<\/p>\n<ol>\nEn sa main courb\u00e9e devenait, pourriture<br \/>\nEt d\u00e9layait le pus de ses ger\u00e7ures. \u00bb<\/ol>\n<p>Les auditeurs broyaient leur souffle ; un malaise g\u00eanait leur respiration. Ren\u00e9 satisfait de l\u2019impression d&rsquo;\u00e9bahir ces imb\u00e9ciles qui qu\u00eataient des vers comme on qu\u00eate des gros sous, termina de plus en plus ironique.<\/p>\n<ol>\n\u00ab Un passant cassa la jambe la moins torse du pauvre chemineau. ll se tra\u00eena sur un monceau de fu\u00acmier souffrir en paix. La nuit venue un chien l\u2019attaquait. La lutte fut terrible dans le silence des campagnes. Le chien d\u00e9chiqueta ses maigres chairs ; les os broy\u00e9s se m\u00eal\u00e8rent \u00e0 la paille et le sang s&rsquo;anhila dans le purin. Mais le chien creva empoisonn\u00e9 avec un long r\u00e2le d&rsquo;agonie et ce fut l&rsquo;oraison fun\u00e8bre du chemineau.<\/ol>\n<ol>\nSon glas : des vomissements laborieux,<br \/>\nVidant son \u00e2me \u00e0 la porte des cieux. \u00bb<\/ol>\n<p>Le salon claqua des mains par politesse ; il semblait fauch\u00e9 d&rsquo;un froid cyclone. Les uns pens\u00e8rent : un fous, les autres : un original, d&rsquo;autres : un dangereux. La dame aux oiseaux gel\u00e9s se crut dans l&rsquo;obligation de quelques f\u00e9licitations embarrass\u00e9es.<br \/>\nMme de Lorcin navr\u00e9e s&rsquo;\u00e9cria :<\/p>\n<li>O\u00f9 vas-tu chercher de pareilles horreurs ?<\/li>\n<li>Vous \u00eates anarchiste, monsieur, trancha le baron des Valormets.<\/li>\n<li>Pourquoi avez-vous insist\u00e9 ? r\u00e9pliqua Ren\u00e9. Je ne fabrique pas les vers \u00e0 la mesure des auditeurs.<\/li>\n<li>Ne vous f\u00e2chez pas, Monsieur Ren\u00e9, dit une une dame en bleu p\u00e2le, \u00e9tincelante sous le casque blond de sa chevelure fleurie de chrysanth\u00e8mes. Je veux d\u00e9fendre votre \u00ab chemineau \u00bb contre ses d\u00e9tracteurs, votre talent contre les railleurs.<\/li>\n<li>Madame, s&rsquo;inclina Ren\u00e9, vous \u00eatre trop indulgente.<\/li>\n<li>Allons donc, j&rsquo;aime votre franchise. Ce qu&rsquo;on pense, il faut le dire&#8230; Je vous inviterai \u00e0 mon prochain five o&rsquo;clock, nous causerons ensemble de po\u00e9sie et de musique, pendant que le sexe faible bavardera chiffons et le sexe fort politique.<\/li>\n<li>Oh ! sursauta le beau Gachard inquiet, et, avec toupet, se penchant \u00e0 l&rsquo;oreille de la belle veuve :<\/li>\n<li>Serait-ce un rival ?<\/li>\n<li>Peut-\u00eatre, r\u00e9pondit-elle \u00e0 voix basse.<\/li>\n<li>Prends garde.<\/li>\n<p>Elle laissa tomber son mouchoir.<\/p>\n<li>Ramassez.<\/li>\n<p>Puis plus haut :<\/p>\n<li>Monsieur Ren\u00e9, voulez-vous m&rsquo;offrir votre bras et me conduire au piano. Vous tournerez les pages.<\/li>\n<li>Avec plaisir, madame.<\/li>\n<p>Gachard rageait. Si cette folle l&rsquo;abandonnait pour ce Ren\u00e9, qui paierait ses dettes ?<br \/>\nMme Verdian pr\u00e9luda d&rsquo;un doigt\u00e9 l\u00e9ger et s\u00fbr. Son brillant morceau dissipa les troubles des esprits. Ren\u00e9 ne se sentit plus seul dans le vaste salon o\u00f9 les notes rossignolaient.<br \/>\nLa soir\u00e9e continua de plus en plus anim\u00e9e. Les plateaux charg\u00e9s de friandises circul\u00e8rent. Les flirts discrets se savouraient derri\u00e8re les \u00e9ventails et les \u00e9crans. L&rsquo;avou\u00e9 Dosmun caressa les \u00e9paules de Mme Ernaud. Marans tira de son sac des aventures imaginaires.<br \/>\nL\u2019avocat imberbe, gazette des potins, apprit en secret que Bambert le bijoutier en pin\u00e7ait pour la jeune femme du juge B\u00e9thenie. Mme Verdian accaparait Ren\u00e9 de ses sourires et de ses regards caressants. Vex\u00e9, Gachard les regardait du coin de l\u2019\u0153il. L\u2019abb\u00e9 Doreux allongeait ses pieds au ras du feu riant et blaguant avec le cercle de ses admiratrices.<br \/>\nNaturellement on jasa du Pont-Transbordeur. Les premiers pyl\u00f4nes \u00e9taient tr\u00e8s avanc\u00e9s, l\u00e0-bas, sur la Fosse. Tout Nantes le regardait grandir peu \u00e0 peu, pousser son squelette trou\u00e9 vers le ciel. Les journaux en chronique locale avaient sur lui une tartine quotidienne. Aux devantures des libraires et des buralistes, on ne voyait presque plus que son portrait. Les \u00e9diteurs se disputaient la nouveaut\u00e9 des premiers pas. Et l&rsquo;on parlait des cartes postales. C\u2019\u00e9tait la mode. Une fureur insens\u00e9e pour ces bouts de papier, ces brins d&rsquo;images.<br \/>\nAu fumoir les groupes discutaient sur la conduite \u00e0 tenir pour les prochaines \u00e9lections l\u00e9gislatives.<\/p>\n<li>Prenons la corde, prenons-la bien, ne la l\u00e2chons pas. D\u00e9fendons nos droits jusqu&rsquo;au bout. Le pr\u00e9fet est \u00e0 la solde de Combes. R\u00e9sistons. La ville le sait ; nous sommes les protecteurs du commerce.<\/li>\n<li>Les condamneriez-vous les pauvres moines, M. B\u00e9thenie ?<\/li>\n<li>Non ! Non ! Je suis des v\u00f4tres, vous le savez bien !<\/li>\n<li>M. Varlette, soupira une dame qui venait chercher son mari pour partir, une pierre est tomb\u00e9e \u00e0 deux m\u00e8tres devant moi sur les marches Saint-Pierre. Il y aura des tu\u00e9s avant peu.<\/li>\n<li>Nous y songeons, ch\u00e8re dame, nous y songeons, vous serez prot\u00e9g\u00e9e.<\/li>\n<p>Minuit sonnait \u00e0 la pendule. D\u00e9j\u00e0.! La brouhaha du d\u00e9part s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rait de-ci, de-l\u00e0.<\/p>\n<li>Maman, mon chapeau !<\/li>\n<li>Charles, mon \u00e9ventail !<\/li>\n<li>Tu me d\u00e9peignes ; fais donc attention !<\/li>\n<li>Comment trouvez-vous ce manteau ?<\/li>\n<li>Merveilleux ; vous \u00eates exquise !<\/li>\n<li>Au revoir, ma Loulou.<\/li>\n<li>Au revoir, Cl\u00e9mence.<\/li>\n<p>M. de Lorcin arr\u00eata son neveu au passage.<\/p>\n<li>Ren\u00e9, un mot. J&rsquo;ai des reproches \u00e0 te faire. Tu as manqu\u00e9 d&rsquo;amabilit\u00e9 ce soir. Ta conduite a pu froisser bien des personnes.Tu sais le r\u00f4le important que joue la plupart de mes invit\u00e9s dans la vie des affaires nantaises, que nous sommes tous des militants de la bonne cause r\u00e9unis chez moi en s\u00e9curit\u00e9. Tes paroles pourraient me nuire \u00e0 leurs yeux. Tu t&rsquo;\u00e9cartes des principes que nous t\u2019avons donn\u00e9s. Prends garde de faire fausse route et de ne pas regretter plus tard le chemin parcouru alors peut-\u00eatre qu&rsquo;il ne sera plus temps.<\/li>\n<p>Mme Verdian \u00f4ta la r\u00e9ponse aux l\u00e8vres de Ren\u00e9.<\/p>\n<li>M. de Lorcin, j&rsquo;abuse de votre neveu. ll vous fait honneur par sa galanterie. Je vais le prier de m\u2019apporter ma fourrure.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 aida la jolie veuve \u00e0 s&rsquo;enfouir dans les poils duvet\u00e9s. Sa main fr\u00f4la la gorge chaude. Elle lui sourit de ses dents claires. Bient\u00f4t elle fut pelotonn\u00e9e dans sa voiture. Ren\u00e9 lui baisa la main.<\/p>\n<li>Vous viendrez me voir&#8230; votre parole !<\/li>\n<p>Gaschard s&rsquo;avan\u00e7a furieux.<\/p>\n<li>Puis-je vous accompagner jusque chez vous ?<\/li>\n<p>Ses yeux flambaient dune col\u00e8re mal contenue.<\/p>\n<li>Merci, Monsieur, railla-t-elle, le soleil \u00e9clipse les \u00e9toiles.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 comprit. Et, tandis que la voiture fuyait sous les arbres du boulevard, il lui confia l\u00e9g\u00e8rement moqueur.<\/p>\n<li>Je vole pas les situations\u2026 sp\u00e9ciales.<\/li>\n<p>L\u2019autre bl\u00e9mit, leva la main. Mais Ren\u00e9 lui tourna le dos et s&rsquo;en alla dans le rire flottant de la lune, cire coul\u00e9e parmi la nappe nocturne.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Les invit\u00e9s offrirent le bras aux dames pour passer. Les \u00e9paules nues coulaient des rivi\u00e8res incarnats entre les velours et les satins des robes. Les groupes se formaient. Le feu brillait dans la chemin\u00e9e son souffle fauve. L\u2019avou\u00e9 Dosmun, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1905\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE V. LE CLAN DES MA\u00ceTRES&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[78],"tags":[246,248],"class_list":["post-1905","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nantes","tag-nantes-la-brume","tag-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1905","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1905"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1905\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1912,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1905\/revisions\/1912"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1905"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1905"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1905"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}