﻿{"id":1914,"date":"2008-03-23T10:38:11","date_gmt":"2008-03-23T08:38:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1914"},"modified":"2008-09-12T10:41:26","modified_gmt":"2008-09-12T08:41:26","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-vi-rue-premion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1914","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE VI RUE PR\u00c9MION"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<li>Zut ! J&rsquo;en ai assez&#8230; Charles, donne-moi une cigarette ?<\/li>\n<p>Berthe s&rsquo;allongea sur un canap\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;atelier de Charles Delange avait subi une compl\u00e8te transformation. Les meubles en ordre, les tapis bien tendus, les pl\u00e2tres \u00e9pousset\u00e9s, les vitres des fen\u00eatres remplac\u00e9s par de superbes vitraux all\u00e9goriques, les chevalets align\u00e9s, les tentures soigneusement install\u00e9es, le perroquet gorg\u00e9 des poussi\u00e8res du balayage, coi sur son perchoir fra\u00eechement reverni. Charles, drap\u00e9 dans une ample robe de chambre grenat, un bonnet turc sur ses cheveux, visitait pour la centi\u00e8me fois son temple d&rsquo;artiste ; il rangeait de nouveau les pipes du ratelier, regardait encore si le pot \u00e0 tabac avait le ventre bond\u00e9 et si le petit crocodile en bronze b\u00e2illait pleinement ses allumettes. Berthe roula sa cigarette avec une dext\u00e9rit\u00e9 remarquable et l&rsquo;alluma aux tisons du foyer.<\/p>\n<li>Malgr\u00e9 ton g\u00e9nie tu n&rsquo;aurais jamais pu rendre ton atelier si coquet.<\/li>\n<p>Le peintre joyeux vint s&rsquo;asseoir pr\u00e8s d&rsquo;elle.<\/p>\n<li>Oui, ma petite chatte d&rsquo;or, tu es la f\u00e9e de mon domaine. Tu auras un ticket d&rsquo;honneur pour entrer au paradis des artistes.<\/li>\n<p>Il passa sa main droite dans les cheveux d\u00e9nou\u00e9s de son amie baisant son front, ses sourcils.<br \/>\nElle \u00e9tait v\u00eatue d&rsquo;une longue robe blanche avec une ceinture en cuir de m\u00eame couleur. Sa chevelure tra\u00eenait comme un liquide d&rsquo;or renvers\u00e9 le long du bras du canap\u00e9.<br \/>\nIl la chatouillait de caresses dans la nuque, derri\u00e8re l&rsquo;oreille, sur la gorge \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9toffe. Des d\u00e9sirs la picotaient ; elle s&rsquo;agitait au cou du peintre.<br \/>\nLe bonnet turc tomba sur le sol&#8230; et l&rsquo;on sait ce qui serait arriv\u00e9 sur le canap\u00e9 moelleux aux fleurs roses quand deux coups de poings \u00e9branl\u00e8rent violemment la porte.<br \/>\nIls se lev\u00e8rent en sursaut.<\/p>\n<li>Imb\u00e9cile, s&rsquo;\u00e9cria Charles, je savais bien que j\u2019avais oubli\u00e9 quelque chose&#8230; la sonnette, parbleu !<\/li>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient Lolette et Ren\u00e9.<\/p>\n<li>Comment, ensemble&#8230; d\u00e9j\u00e0 ! s&rsquo;exclama Berthe.<\/li>\n<li>Nous nous sommes rencontr\u00e9s par hasard dans l\u2019escalier, expliqua Lolette.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 la regarda interloqu\u00e9. Elle rougit.<br \/>\nOn arrangea les si\u00e8ges. Le d\u00e9fil\u00e9 commen\u00e7ait.<br \/>\nCharmel, complet gris, serrant les mains \u00e0 les briser ; Ormanne, maigre, deux m\u00e9ridionaux bavards. Belle et son ins\u00e9parable Line, les deux gamines, habill\u00e9es pareilles et qui riaient pour ne pas \u00eatre s\u00e9rieuses. Claire Vernant et Jos\u00e9phine Bournier, une institutrice et une du t\u00e9l\u00e9phone. De Remirmont, tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles, frais ras\u00e9, c\u00e9l\u00e8bre par ses saluts parabolants. Verneuil, roux, les cheveux baign\u00e9s d&rsquo;huile brillantine, l&rsquo;air un peu stupide avec son monocle de difficile \u00e9quilibre. Deux couples bras dessus bras dessous. Mussaud le sculpteur, gras gueulard et Marthe la Rouquine, sa ma\u00eetresse, grande fille qui grima\u00e7ait des r\u00e9ponses en signes compliqu\u00e9s des yeux et de la bouche ; Frayss\u00e8re, \u00e9tudiant en m\u00e9decine, une grosse t\u00eate bonasse touffue de cheveu noirs fris\u00e9s et hirsutes, avec son amie la blonde Mme Boucran en fuite du domicile conjugal, ayant sem\u00e9 ici et l\u00e0 deux ou trois enfants de p\u00e8res inconnus, et pour le moment courbant sous son despotisme le faible et nouvel amant qu&rsquo;elle suce de tout son coeur. Il la croyait fid\u00e8le ; elle l&rsquo;\u00e9tait souvent.<br \/>\nTrois autres \u00e0 la queue leu-leu. En t\u00eate, un petit joufflu, sombre comme un pasteur protestant, sournois comme un rat d&rsquo;\u00e9gout que la lumi\u00e8re \u00e9bloui, frisant d&rsquo;un geste sec sa fr\u00eale moustache noire : M. Gustave Monn\u00e8s, auteur dramatique embryonnaire. Personne n&rsquo;ignorait ses premiers essais en un acte, d\u00e9layages d&rsquo;id\u00e9es auxquelles s&rsquo;attachent les novices en qu\u00eate d&rsquo;originalit\u00e9. Ils dormaient au fond d\u2019un tiroir dans l&rsquo;attente du sauveteur promis, le Mo\u00efse provincial d\u00e9sireux d&rsquo;une renomm\u00e9e d\u00e9centralisatrice dont le geste th\u00e9atral imposera une miette de gloire au front du d\u00e9butant prostern\u00e9 humblement aux pieds de ce grand C\u00e9sar trag\u00e9dien, professeur d\u2019un conservatoire succursale de Paris ! On le jouerait, chaque acteur aurait sa petite tirade \u00e0 effet ; l\u2019auteur viendrait sur la sc\u00e8ne payer d&rsquo;une risette sa claque d\u2019un soir de chaleur communicative. Triomphe \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qu&rsquo;une presse infid\u00e8le douchera d&rsquo;un compte rendu passe-partout. Le dernier produit inconnu de Monn\u00e8s \u00e9tait, disait-il, un fameux drame en cinq actes cas\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Od\u00e9on. Papa Sardou, enfonc\u00e9 ? Quant \u00e0 Rostand, heu ! Il avouait un regret : \u00ab Sarah Bernhard seule est capable de rendre le v\u00e9ritable caract\u00e8re de mon h\u00e9ro\u00efne. \u00bb On gardait son s\u00e9rieux, mais l&rsquo;on songeait \u00e0 la r\u00eaveuse Perrette de Lafontaine.<br \/>\nDerri\u00e8re lui venait Tr\u00e9mat, un gigantesque maigriot barbu, aux yeux gris malades se reposant \u00e0 l\u2019ombre de l&rsquo;\u00e9toile en gestation de Monn\u00e8s, \u00e9toile qui devait en son \u00e2me de croyant briller un jour au fronton du th\u00e9\u00e2tre des triomphes. Puis Mondin, toujours \u00e9l\u00e9gant, toujours press\u00e9, ardent directeur d\u2019une revue bretonne, subventionn\u00e9e de ducs et de marquis, devant conduire la Bretagne \u00e0 son \u00e8re d&rsquo;intelligence et d&rsquo;ind\u00e9pendance nationales. Une revue parsemant aussi ses ailes na\u00efves et coquettes sur toutes les tables de famille avec des concours de broderies et de po\u00e9sies dont le jury b\u00e9nin distribue aux laur\u00e9ats timides des petites tapes d&rsquo;encouragement et des sucreries roses aux vainqueurs. Une de ces petites revues de province qui vivote doucement dans un parfum sp\u00e9cial de tranquillit\u00e9, de blancheur anodine, conservant loin du tam tam des \u00ab <em>litt\u00e9raire, artistique, th\u00e9\u00e2tral<\/em> \u00bb chers aux jeunes pourfendeurs de bourgeois la tradition d&rsquo;art susceptible de r\u00e9veiller parfois l&rsquo;esth\u00e9tique que n&rsquo;a pas encore tu\u00e9e tout \u00e0 fait le \u00ab cochon qui sommeille. \u00bb<br \/>\nBruit de voix. Geray, laid, avec un tic qui lui tirait le cou. L\u00e9ris de Montdieux, tra\u00eenant deux d\u00e9fauts superficiels, une mani\u00e8re excentrique et baroque de s&rsquo;habiller, l&rsquo;autre de ne pas giffler les sots qui se moquaient de lui, et\u2026 une petite femme brune comme une chauve-souris, enguirland\u00e9e de fourrures.<\/p>\n<li>Mes amis, dit L\u00e9ris, je vous am\u00e8ne une \u00e9toile du ballet, Mlle Secacio, \u00e0 qui j&rsquo;apprends la langue fran\u00e7aise depuis quelques nuits sans succ\u00e8s.<\/li>\n<p>La danseuse montra ses dents blanches et babilla une flottille de sons que personne ne comprit.<br \/>\nSoigneusement son compagnon l&rsquo;enfouit au fond d&rsquo;une berg\u00e8re.<\/p>\n<li>Sommes-nous au complet ? demanda Delange.<\/li>\n<li>Marguerite Renaud m&rsquo;a promis de venir sit\u00f4t d\u00e9barass\u00e9e de son vieux, dit Claire Vernant.<\/li>\n<li>Oh ! alors&#8230; les vieux sont pires que les chiens, maugr\u00e9 Charles.<\/li>\n<li>Crampons et salauds, dirent ensemble du fond du c\u0153ur Belle et Line.<\/li>\n<p>A cet aveu tous \u00e9clat\u00e8rent de rire, et les gamines sans se d\u00e9sappointer firent chorus.<br \/>\nLa danseuse \u00e9tonn\u00e9e interrogea Leris. Il dit oui de la t\u00eate sans comprendre. Elle pouffa se tortillant comme une anguille.<\/p>\n<li>Ah ! mince, clama Belle, regardez donc la Bonifacio !<\/li>\n<p>Quand le calme fut r\u00e9tablit Charles commen\u00e7a :<\/p>\n<li>Mesdames, Messieurs, nous sommes r\u00e9unis en ce sanctuaire, non pour planter la cr\u00e9maill\u00e8re&#8230;<\/li>\n<li>\u00c7a fait des vers, remarqua Line.<\/li>\n<li>Esprit et paix, les gosses, ou je vous flanque une fess\u00e9e.<\/li>\n<li>Oh ! faudrait voir, malin !&#8230; on se tait.<\/li>\n<li>Non pour planter la cr\u00e9maill\u00e8re, il n&rsquo;y en pas, non pour causer politique, car la politique est essentiellement le d\u00e9potoir r\u00e9serv\u00e9 aux bourgeois afin qu\u2019il puissent s&rsquo;agiter \u00e0 l&rsquo;aise dans l&rsquo;\u00e9gout collecteur de leurs ambitions, non pour assister \u00e0 quelque messe noire ou saturnale folichonne, au dire des vieilles filles radoteuses \u00e0 la veill\u00e9e quand le chat fait ronron, mais pour inaugurer de votre pr\u00e9sence mon atelier si bien ordonn\u00e9 par Mlle Berthe, ma favorite.<\/li>\n<li>Oh ! ce pacha !<\/li>\n<li>Silence. Laissez-moi terminer mon la\u00efus, vous baverez apr\u00e8s \u00e0 votre fantaisie.<\/li>\n<p>Le peintre \u00e9tendit les bras au-dessus de ses invit\u00e9s et s&rsquo;\u00e9cria d&rsquo;un air inspir\u00e9 : Invocation.<\/p>\n<blockquote><p>O libert\u00e9, princesse inconnue des bourgeois, descends de ton refuge inaccessible, viens te reposer parmi nous, viens pr\u00e9sider en mon c\u00e9nacle dont murs ne sont pas souill\u00e9s de la devise nationale, comme une insulte \u00e0 ta beaut\u00e9&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<li>Amen, dit Marguerite qui entrait sans frapper. Pardon la compagnie&#8230; j&rsquo;arrive en courant&#8230; mon vieux est parti&#8230; je suis toute essouffl\u00e9e&#8230;<\/li>\n<li>Pauvre chou I&#8230; viens te chauffer, dit Berthe.<\/li>\n<li>Il pleut &#8230; il ne voulait pas s&rsquo;en aller.<\/li>\n<li>Quel est donc cet antique amoureux ? questionna Verneuil.<\/li>\n<li>Lestique, le fabricant de chaussures de la rue des Arts.<\/li>\n<li>Un divorc\u00e9, s&rsquo;exclama Ren\u00e9, un noir pas commode. Il habitait autrefois pr\u00e8s de mes parents. On le connaissait, fort dans les Dervalli\u00e8res ; il battait sa femme, la tra\u00eenait dans les massifs de rosiers o\u00f9 elle s&rsquo;\u00e9corchait les mains et la figure&#8230; Il a trois ou quatre enfants&#8230; A son proc\u00e8s de divorce presque toutes les filles de son atelier d\u00e9clar\u00e8rent avoir couch\u00e9 avec lui.<\/li>\n<li>Il n&rsquo;est pas m\u00e9chant pourtant, plut\u00f4t hypocrite et pas gourmand sur l&rsquo;amour&#8230; N&rsquo;est-ce pas Claire ?<\/li>\n<li>C\u2019est vrai ! Nous logions ensemble. Quand il venait le lit n&rsquo;\u00e9tait pas souvent d\u00e9fait.<\/li>\n<li>Il se mettait \u00e0 genoux et me prenait les mains. Il roucoulait :<\/li>\n<li>Ma Marguerite ch\u00e9rie&#8230; ma mignonne&#8230; aimes tu ton petit Tatave \u2014 il s&rsquo;appelle Gustave \u2014 veux tu l\u2019aimer toujours tout seul&#8230;.. tu seras heureuse avec moi&#8230; \u00e0 mon \u00e2ge on meurt en s&rsquo;attachant&#8230; et patati&#8230; et patata.,<\/li>\n<li>Elle mimait tr\u00e8s dr\u00f4matique, les sc\u00e8nes d&rsquo;amour de son \u00ab michet \u00bb.<br \/>\nIl m&rsquo;a fait la cour pendant longtemps sans m\u00eame avoir c\u00e0&#8230;\u2014 elle claqua son ongle sur ses dents \u2013 Il a casqu\u00e9 des bijoux, des robes, de l&rsquo;argent. Quand il insistait je lui jetais ses bouquets par la t\u00eate. Il payait mes trois chambres\u2026 oui, trois, une pour mes amis, une pour mon amant, la derni\u00e8re pour lui.<\/li>\n<li>Maintenant tu habites chez lui.<\/li>\n<li>\u00c7&rsquo;\u00e0 me plaisait d&rsquo;avoir la m\u00eame place que sa femme&#8230; il me promet le mariage.<\/li>\n<li>Le m\u00eame truc qu&rsquo;avec Marie Le Jean, dit Belle. Elle travaillait dans ses bureaux nuit et jour pour lui \u00e9viter la faillite dans un moment de crise&#8230; Une honn\u00eate fille qui s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 prendre \u00e0 ses messes. Elle l&rsquo;acceptait parce qu&rsquo;elle avait une m\u00e8re \u00e0 soutenir&#8230; La fatigue l&rsquo;a rendue malade et pendant ce temps-l\u00e0 il courait avec d&rsquo;autres&#8230; Puis il l&rsquo;a laiss\u00e9e dehors mourir de chagrin et de mis\u00e8re&#8230; Lui est toujours fier et riche. C&rsquo;est lui qu&rsquo;on salue bas dans la rue, elle, qu&rsquo;on insulte, qu&rsquo;on m\u00e9prise&#8230; il a des voitures, des chevaux, elle est crev\u00e9e comme un chien sans un sou&#8230; mais ce qu&rsquo;il a, c&rsquo;est une femme qui le lui a gagn\u00e9, c&rsquo;est un maquereau. S&rsquo;il y avait de la Justice, on devrait le fiche \u00e0 l&rsquo;eau avec une pierre au cou.<\/li>\n<li>Bien parl\u00e9, petite, dit Ren\u00e9. Il manque \u00e0 notre organisation sociale un tribunal devant lequel compara\u00eetraient les criminels que les lois \u00e9go\u00efstes du tien et du mien ne peuvent atteindre. Il n&rsquo;est pas moral que les voleurs d&rsquo;\u00e2mes vivent impun\u00e9ment du produit de leur crapulerie. Ouvrez le code. Les juges punissent l&rsquo;assassinat, le vol, le viol, l&#8217;empoisonnement, l&rsquo;attentat \u00e0 la pudeur, le faux, l&rsquo;infanticide, les coups et blessures volontaires, les d\u00e9tournements de mineurs, les abus de confiance, que sais-je encore ? Et l&rsquo;homme qui les commet tous \u00e0 la fois peut cependant \u00e9chapper \u00e0 la censure n\u00e9cessaire surtout en pareil cas. Voici la preuve. Lestique demande \u00e0 la m\u00e8re de Marie de prendre fille pour travailler \u00e0 ses bureaux : abus de confiance&#8230; Par ses mensonges, il empoisonne son innocence, viole ses esp\u00e9rances les plus naturelles, et vole son honneur ; mensonges, faux en paroles, meurtre pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 d&rsquo;une virginit\u00e9 confiante. Il vit d&rsquo;elle, vagabondage sp\u00e9cial, la jette ensuite \u00e0 la voirie des prostitu\u00e9es. C\u2019est l&rsquo;\u00e9tranglement final d&rsquo;une existence humaine dont il s&rsquo;est rassasi\u00e9. Et je ne compte pas le honteux exemple que donne ce mis\u00e9rable affichant dans sa pelisse chaude la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et la paix d&rsquo;une conscience tranquille. C&rsquo;est un monsieur riche ! L&rsquo;or fait taire les indign\u00e9s ; pas un de ses ouvriers n&rsquo;ose lui cracher \u00e0 la face son m\u00e9pris ! A quoi bon d&rsquo;ailleurs ? Ne sont-ils pas, ces inf\u00e2mes, \u00e0 l&rsquo;abri des attaques derri\u00e8re le paravent d&rsquo;un rang social qui commande ! Les bourgeois savent se d\u00e9fendre. N&rsquo;est pas construit encore que nous r\u00e9serverions \u00e0 la punition de leurs crimes silenci\u00e9s : \u2014 une potence de Montfaucon.<\/li>\n<p>Cette tirade mi-railleuse, mi-haineuse \u00e9ploya du silence dans l&rsquo;atelier. Les yeux se fixaient pensifs vers le foyer. Charles rompit le p\u00e9nible froid.<\/p>\n<li>Assez parl\u00e9 de votre hibou en chaussures. L\u00e9ris a bien quelque monologue gai dans son vieux sac d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve du conservatoire.<\/li>\n<p>Leris ne se faisait jamais prier. Il s&rsquo;ex\u00e9cuta de bonne gr\u00e2ce ; la gaiet\u00e9 reprit son gr\u00e9sillet tintamarre.<br \/>\nBerthe pr\u00e9parait avec l&rsquo;aide de Belle et de Line la table surcharg\u00e9e de friandises et de liqueurs. La danseuse claqua de la langue.<\/p>\n<li>Madame est gourmande sans doute, dit Line en faisant la courbette.<\/li>\n<p>L&rsquo;italienne courut l&#8217;embrasser. Geray chanta une m\u00e9lodie. Musicien convaincu, il versait \u00e0 flots une \u00e2me cristallis\u00e9e dans la douceur harmonieuse de son rythme. Il pouvait devenir un artiste de g\u00e9nie s&rsquo;il voulait, mais peureux de l&rsquo;incertain, il tra\u00eenait une simple existence de commis-voyageur, m\u00ealant \u00e0 sa vie banale quelques gouttes d&rsquo;un \u00e9lixir divin digne de Berlioz ou de Saint-Saens. Un concert s&rsquo;organisa tr\u00e8s vite. Charmel raconta une blague en patois proven\u00e7al. Ormanne entonna une chansonnette du midi. Mussaud brailla une grivoiserie brutale. Chacune leur tour, ensemble, Claire, Marguerite et les autres d\u00e9vid\u00e8rent leur r\u00e9pertoire folichon.<br \/>\nSoudain le perroquet, tranquille jusqu&rsquo;alors, se mit \u00e0 hurler :<\/p>\n<blockquote><p>Il est n\u00e9 le divin enfant,<br \/>\nChantez hautbois, r\u00e9sonnez musettes.<\/p><\/blockquote>\n<p>On regarda. Line et Belle sortaient de la chambre du fond costum\u00e9es en Amours, disaient-elles. A chaque \u00e9paule une aile d&rsquo;oiseau vol\u00e9e \u00e0 quelque malheureux mod\u00e8le empaill\u00e9 ; sur la t\u00eate une couronne de fleurs artificielles ; autour de leurs hanches un morceau de toile. Perclus parmi leurs cheveux flottants deux petits seins blancs \u00e9mergeaient un bout de nez rose. On aurait dit des b\u00e9b\u00e9s de neige, le ventre insignifiant, les membres bien proportionn\u00e9s. Elles \u00e9taient arr\u00eat\u00e9es devant Bigot un doigt dans la bouche, stup\u00e9faites de leur audace, se regardant en c\u00f4t\u00e9 une forte envie de rire.<\/p>\n<li>Oh ! les folles, s&rsquo;\u00e9cri\u00e8rent les dames.<\/li>\n<p>La danseuse battit un entrechat sur son fauteuil. L\u00e9ris eut beaucoup de peine \u00e0 l&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;en faire autant.<\/p>\n<li>Des Amours d\u00e9licieux, d\u00e9clara Ren\u00e9.<\/li>\n<li>Quel toupet ! murmura Lolette en le regardant,<\/li>\n<li>Et toi Charles, que penses-tu de l&rsquo;id\u00e9e ? cria Touffe d&rsquo;or.<\/li>\n<li>Originale&#8230; mais pas compl\u00e8te. Donne-leur l&rsquo;aiguill\u00e8re et l&rsquo;amphore. Elles nous verseront le champagne. Cupidon et son fr\u00e8re servant le nectare \u00e0 I\u2019Olympe.<\/li>\n<p>Le chahut s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ra. Les assiettes de g\u00e2teaux se vidaient comme des trous d&rsquo;eau dans le sable des plages. Geray arp\u00e9geait sur le piano. Mussaud hurlait un refrain de caf\u00e9-concert. D&rsquo;aucuns s&#8217;embrassaient. De Bemirmont chatouillait Claire qui se tr\u00e9moussait, d&rsquo;aise. Verneuil voulait cueillir les miettes qui pendaient aux l\u00e8vres de Jos\u00e9phine. Monn\u00e8s projetait des regards fascinateurs sur la danseuse de L\u00e9ris. Une danseuse du th\u00e9\u00e2tre, \u00e7\u00e0 le tentait. N\u2019aurait-ce \u00e9t\u00e9 que la fille du concierge, c&rsquo;\u00e9tait une entr\u00e9e ? Il exultait. A un Moment d&rsquo;accalmie il invita \u00e0 la lecture du fameux drame en cinq actes re\u00e7u \u00e0 l\u2019Od\u00e9on. Tr\u00e9mat gu\u00e9rissait sa neurasth\u00e9nie en regardant Frayss\u00e8re b\u00e9coter sa ma\u00eetresse et l&rsquo;appeler ma cotte cotte. Lolette et Ren\u00e9 formaient un couple plus calme \u00e0 l&rsquo;angle de la chemin\u00e9e. Ils devisaient une joyeuse intimit\u00e9. Elle croquait du bout des dents les bonbons que Ren\u00e9 lui tendait.<br \/>\nLes bouchons de champagne saut\u00e8rent. Delange amena Line et Belle, l&rsquo;une avec son amphore, l&rsquo;autre avec son aiguill\u00e8re. Elles doraient les coupes du flot mousseux. P\u00e8lerinage difficile. On les chatouillait ; elles riaient trop. On les embrassait ; elles arrosaient les v\u00eatements, les tapis. Quand ce fut fini, elles coururent se blottir sur les genoux de Charmel et d&rsquo;Ormanne. \u00ab Tu sais, confi\u00e8\u00acrent-elles, si tu n&rsquo;es pas sage, je m&rsquo;en irai. \u00bb<br \/>\nCharles porta le premier toast.<\/p>\n<li>Peintres, sculpteurs, po\u00ebtes, musiciens, litt\u00e9rateurs, amoureuses et autres, cessez vos caresses indiscr\u00e8tes ! Tendez vers moi une oreille attentive. Dans cinq minutes il serait trop tard ; vos yeux se bercent d\u00e9j\u00e0 de lueurs d&rsquo;ivresses. Je ne bl\u00e2me pas. L&rsquo;ivresse est la poussi\u00e8re d&rsquo;or qui enfante les mol\u00e9cules de l&rsquo;art. Le beau n&rsquo;est pas le vrai ; ce serait plut\u00f4t l&rsquo;id\u00e9alisation d&rsquo;une vision enfourchant le r\u00eave au harnais compliqu\u00e9 des formes de la nature synth\u00e9tique. Ainsi comprise la nature trouvera toujours place en mon atelier. Qu&rsquo;il soit pour nous le phare de ralliement ou l&rsquo;antre sibyllin circonscrit d&rsquo;un Styx que nul bourgeois ne franchira jamais, o\u00f9 on causera silencieusement des ma\u00eetres et du g\u00e9nie, o\u00f9 l&rsquo;on aiguisera les glaives du combat contre les M\u00e9c\u00e8nes vaniteux de province. A notre pers\u00e9v\u00e9rante amiti\u00e9 ! A notre triomphe ! A nos passions, veilleuses de la nuit pr\u00e8s desquelles les doigts de nos cerveaux vont r\u00e9chauffer leurs ongl\u00e9es ! A nos vices juv\u00e9niles, escalier unique du talent ! Malheur au vertueux, de cette vertu idiote pr\u00e9conis\u00e9e par notre si\u00e8cle enchristianis\u00e9, il n\u2019est plus g\u00e9nial qu&rsquo;en peignant les devantures des bouquinistes ou les grilles des tombeaux ! Dans le coeur du mal se recrute la foi qui illumine les vrais artistes. Ouvre la fen\u00eatre, Ren\u00e9, regarde s&rsquo;il ne passe pas quelque p\u00e2le voyou, mis\u00e9reux, apache, d\u00e9serteur, appelle-les tous. Leur compagnie nous sera plus salutaire que l&rsquo;ambiance des pr\u00e9jug\u00e9s.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 avait ouvert la fen\u00eatre. Un froid humide satura l\u2019air chaud de la salle. Il pleuvait douillettement au dehors comme des caresses lasses de la sur la ville.<\/p>\n<li>On ne peut rien voir, dit Ren\u00e9.<\/li>\n<p>Belle et Line claquaient des dents. On referma la fen\u00eatre.<\/p>\n<li>Tant pis, reprit Delange, portons un toast \u00e0 tout le rancart de l&rsquo;humanit\u00e9 qui g\u00eet au del\u00e0 des barri\u00e8res o\u00f9 se parquent les honn\u00eates gens. A la souffrance du maudit ! Aux souffreteux de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 ! Au tas gangreneux des marais infect\u00e9s d&rsquo;\u00e9go\u00efsme au bord desquels se prom\u00e8ne le groin glacial et repu des accapareurs de la libert\u00e9. A la r\u00e9surrection future d&rsquo;un soleil de fraternit\u00e9 \u00e9crasant de sa lumi\u00e8re les hibous serviles des innombrables religions ! A l&rsquo;\u00e8re nouvelle ! l&rsquo;artiste respect\u00e9, pouvant enseigner \u00e0 la table du pauvre, d\u00e9barrass\u00e9 du sifflement jaloux des parvenus, l&rsquo;alphabet du symbole de bonheur dont chaque lettre est une maille au filet invisible qui encercle l&rsquo;homme \u00e0 Dieu ! L&rsquo;art ne doit plus \u00eatre une fantaisie, mais un b\u00e9lier agressif \u00e0 l&rsquo;assaut des vieux murs d&rsquo;une \u00e9poque \u00e9mascul\u00e9e. Jeunes.., ayant un c\u00e9nacle&#8230; une ville \u00e0 surprendre&#8230; d\u00e9bordants d&rsquo;audaces irr\u00e9fl\u00e9chies\u2026 jetons notre caillou aupr\u00e8s de ceux de nos a\u00een\u00e9s. A notre tournoi, chevaliers assoiff\u00e9s de chim\u00e8res, contre les masses imb\u00e9ciles,&#8230; en champ clos dans les art\u00e8res brumeuses de Nantes !<\/li>\n<p>La coupe de champagne en la main droite, Charles semblait le proph\u00e8te transfigur\u00e9 d&rsquo;un avenir nouveau. Il avait croyance exag\u00e9r\u00e9e en l&rsquo;accomplissement prochain de ses utopies. Il ne s&rsquo;apercevait pas de l&rsquo;obstacle formidable o\u00f9 butaient ses pas. Le pav\u00e9 qui barre le chemin, ses faibles bras ne le rejetteront jamais dans le foss\u00e9. La lumi\u00e8re qui l&rsquo;\u00e9blouit de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la haie ne br\u00fblera pas ses cils inspir\u00e9s. L&rsquo;ange de David ne vient plus sur terre aider les nains \u00e0 ma\u00eetriser les g\u00e9ants ; la fronde est distendue, les pierres sont de laine sur les cuirasses de l&rsquo;ennemi.<\/p>\n<li>A Nantes ! s&rsquo;\u00e9cria Ren\u00e9 avec \u00e9lan. A notre ville au sol boueux ! A Nantes, qui se parchemine du r\u00e2le de ses poitrinaires ! A Nantes dont le front est soucieux d&rsquo;une angoisse terrible, peut-\u00eatre le regret de sentir ses visc\u00e8res se d\u00e9chiqueter entre les mains des scoriques descendants d&rsquo;un autrefois incompris ? A celle qui se voudrait vid\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 la moelle des vers qui la rongent et qui n&rsquo;ont pas le cerveau assez large pour songer un peu de son histoire s\u00e9culaire ! A Nantes la Brume multipliant le tourbillon mou de ses draperies tiss\u00e9es en gaze de pluies, en fils de nuages danseuse nonchalante des ombres et des silences aux fr\u00f4lements lascifs sur les toitures lymphatiques, les murs goutteux, les rues tortueuses, les quais endeuill\u00e9s des vapeurs du grand fleuve, l&rsquo;hirsute abracadabrant de ses conservations et le multicolore de ses blanches nouveaut\u00e9s pr\u00e8s des vieux rateliers o\u00f9 les arch\u00e9ologues mangent le foin de leur science piteuse et frigorifique ! Faire revivre ses membres rid\u00e9s de notre audace ! A nous le souffle ardent de l&rsquo;inspiration formida-ble qui consume la masse paresseuse des brouillards ! La faire jaillir vaporeuse comme une amante qu&rsquo;on divinise ! Lui presser le coeur, en extraire les beaut\u00e9s incomprises, ployer les genoux devant le fougueux orchestre de ses missions secr\u00e8tes ignor\u00e9es des futiles ! Reine, on ne lui d\u00e9niera pas son pouvoir de hantise \u00e9go\u00efste&#8230; ; On s\u2019enivrera de son empire ondoyeux. Se plonger dans la lutte ; son haleine glacer le feu de nos nerfs enthousiastes,.. et s&rsquo;il faut succomber que ce soit \u00e0 ses pieds avec la supr\u00eame oraison de fid\u00e9lit\u00e9 et d&rsquo;adulation !<\/li>\n<p>Tour \u00e0 tour chacun porta son toast. On eut dit qu&rsquo;un pastiche du Bernard des Crois\u00e9s avait surgi au-dessus d&rsquo;eux, leur insufflant le p\u00e8lerinage sublime de la d\u00e9livrance de leur ville hors la captivit\u00e9 des bourgeois. Les femmes m\u00eal\u00e8rent leurs folies absurdes Le champagne troublait les t\u00eates. La danseuse sauta sur la table, renversa les coupes, les bouteilles, et elle dansa, s&rsquo;accompagnant d&rsquo;une chanson gutturale espagnole ou italienne. A chaque mesure claquan des doigts, enlevant un morceau de ses habits. Bient\u00f4t elle fut nue ; sa danse devint effr\u00e9n\u00e9e ; elle gesticulait son ventre pro\u00e9minent d&rsquo;une fa\u00e7on ignoble ; ses seins ballonnaient. Non qu&rsquo;elle fut laide ; elle avait m\u00eame un charme brutal, celui de la chair o\u00f9 l&rsquo;on devine des volupt\u00e9s savantes.<br \/>\nMonn\u00e8s regardait de tous ses yeux.<\/p>\n<li>Si l&rsquo;on mettait le feu aux v\u00ealements qui gisent \u00e0 ses pieds, quel merveilleux tableau : La bacchante aux flammes, murmura Charles.<\/li>\n<p>Mondin fila \u00e0 l&rsquo;anglaise et bient\u00f4t Marguerite. Line et Belle b\u00e2illaient.<br \/>\nMonn\u00e8s s&rsquo;approcha de L\u00e9ris.<\/p>\n<li>Voulez-vous me la c\u00e9der ce soir votre,.. amie ? Je crois que je suis pris.<\/li>\n<li>Le coup de foudre.<\/li>\n<li>J&rsquo;en doutais jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui<\/li>\n<li>Faites, cher ami. Je vous comprends.<\/li>\n<p>Il Ia cueillit comme un papillon, fatigu\u00e9e, tout en sueur. Elle s&rsquo;habilla et ils partirent ensemble suivis du fid\u00e8le Tr\u00e9mat.<br \/>\nQuand ils eurent disparu L\u00e9ris ricana :<\/p>\n<li>Il est amoureux d&rsquo;une boh\u00e9mienne. Ce pauvre Monn\u00e8s se croit l\u2019amant d&rsquo;une actrice. C&rsquo;est une de ces femmes qui font la danse du ventre sur la place Bretagne que j\u2019ai raccroch\u00e9e au passage. Il m&rsquo;a demand\u00e9 l&rsquo;autorisation de l&#8217;emporter I Ce que je m&rsquo;en moque !&#8230; Il s&rsquo;en souviendra peut-\u00eatre un peu trop du ballet !<\/li>\n<p>L\u00e9ris se frottait les mains heureux du tour jou\u00e9 \u00e0 ce fat pr\u00e9tentieux.. Mussaud devenait tendre. Il pressait Frayss\u00e8re sur son coeur l&rsquo;appelant son fr\u00e8re son bien aim\u00e9. \u00ab Je te sculpterai nu demain acec des nichons gros comme le poing \u00bb. Frayss\u00e8re bagayit : \u00ab Viens que je t\u2019embrasse, mon vieux zozo ! \u00bb<br \/>\nLeurs ma\u00eetresses les emmen\u00e8rent. Charmel et Ormanne prirent \u00e0 califourchon sur leurs \u00e9paules les petites Line et Belle qui se mirent \u00e0 brailler !<\/p>\n<li>On joue au cheval&#8230; hue&#8230; hue&#8230; cocotte.<\/li>\n<p>Remirmont avec Claire, Verneuil avec Jos\u00e9phine, Ren\u00e9 avec Lolette suivaient, L\u00e9ris et Geray fermaient la marche.<br \/>\nQuelle temp\u00eate dans l&rsquo;escalier ! Les voisins s\u2019en plaignirent pendant un mois. D&rsquo;aucuns se lev\u00e8rent en chemise croyant \u00e0 un incendie. Des t\u00eates bonnet de coton apparaissaient aux portes et s&rsquo;\u00e9clipsaient vite accabl\u00e9es d&rsquo;injures terribles, de cris de guerre, de cris de mort. Ils hurlaient, r\u00e9clamaient l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, chantaient un <em>de profundis<\/em>. Les gamines donnaient des coups de poings dans les portes. Devant la loge du concierge ils entonn\u00e8rent en choeur un couplet farouche. Le pipelet ouvrit, mais devant la troupe mena\u00e7ante n&rsquo;eut pas le courage de ronchonner.<br \/>\nLa pluie qui glissait dense calma leur effervescence, les dipersa. Pas un seul n&rsquo;avait le brave p\u00e9pin si n\u00e9cessaire \u00e0 Nantes. Courbant le dos, serr\u00e9s les uns contre les autres, ils s&rsquo;enfuirent se prot\u00e9geant de leur mieux.<br \/>\nOn entendait les voix de Line et de Belle criant sur les \u00e9paules de leurs cavaliers :<\/p>\n<li>Ho&#8230; ha&#8230; cocotte&#8230; au trot &#8230; au galop.. hua&#8230; hue&#8230;!<\/li>\n<p>Ren\u00e9 avait pass\u00e9 sa main autour de la taille de Lolette. Elle se laissait blottir contre lui et ils se couvraient ensemble de sa p\u00e8lerine. En montant la rue Mathelin Rodier, il lui dit \u00e0 voix basse, tr\u00e8s doucement :<\/p>\n<li>Tu viens chez moi?<\/li>\n<p>Sans lever les yeux, elle r\u00e9pondit simplement :<\/p>\n<li>Oui.<\/li>\n<p>La pluie d\u00e9vidait toujours sa l\u00e9gende incompr\u00e9hensible d&rsquo;une voix de grand&rsquo;m\u00e8re qui n&rsquo;a plus de dents pour les r\u00e9cits des pavanes du temps jadis.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Zut ! J&rsquo;en ai assez&#8230; Charles, donne-moi une cigarette ? Berthe s&rsquo;allongea sur un canap\u00e9. L&rsquo;atelier de Charles Delange avait subi une compl\u00e8te transformation. Les meubles en ordre, les tapis bien tendus, les pl\u00e2tres \u00e9pousset\u00e9s, les vitres des fen\u00eatres &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1914\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE VI RUE PR\u00c9MION&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[78],"tags":[246,248],"class_list":["post-1914","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nantes","tag-nantes-la-brume","tag-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1914","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1914"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1914\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1924,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1914\/revisions\/1924"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1914"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1914"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1914"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}