﻿{"id":2326,"date":"2008-03-31T09:37:22","date_gmt":"2008-03-31T07:37:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2326"},"modified":"2008-09-17T09:46:08","modified_gmt":"2008-09-17T07:46:08","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-vii-labyrinthe-urbain-suite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2326","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE VII. LABYRINTHE URBAIN suite"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><em>Suite et fin du chapitre commenc\u00e9 hier<\/em><\/p>\n<p>Un jour qu&rsquo;il faisait clair \u2014 par hasard \u2014 Lolette voulut voir ce qu&rsquo;on appelait les Ponts.<\/p>\n<li>Les Ponts, lui expliqua d&rsquo;abord Ren\u00e9, c&rsquo;est un immense quartier form\u00e9 d\u2019\u00eeles sur la Loire. habit\u00e9 presque exclusivement par des ouvriers, des viveurs de curieuses industries. Quartier croquemi\u00actaine des gens peureux. Pass\u00e9 minuit les d\u00e9trousseurs de goussets sont les rois absolus du passage. Ils font payer les droits \u00e0 la barbe des agents solidement arm\u00e9s de prudence.<\/li>\n<p>Nouveau p\u00e8lerinage. Ils prirent par le pont de la Rotonde sur le canal St-F\u00e9lix ondoyant du reflet de la gare d&rsquo;Orl\u00e9ans. L\u2019usine de la biscuiterie Lef\u00e8vre-Utile croupissait un bouddha gourmand \u2014 manteau bleu et rouge \u2014 endiad\u00e9m\u00e9 d&rsquo;un Petit Beurre Lu. Le Champ de Mars. Cadavre nu, crevass\u00e9 de fentes, suppurant de vieux d\u00e9chets, perc\u00e9 de kystes : chroniques cadeaux des expositions et des attractions extraordinaires. De pauvres diables y fumaient leur soupe, d&rsquo;autres battaient une manille crasseuse. Au del\u00e0, les ponts de la Vend\u00e9e barraient l&rsquo;horizon. Des senteurs frigides soufflaient des r\u00e9servoirs des maisons de fruits et primeurs. Apr\u00e8s l&rsquo;ellipse des rues Baron et avoisinantes d\u00e9chiquet\u00e9es de biscornements, une s\u00e9rie interminable de quais, de dentelures, de prairies soud\u00e9es les unes aux autres par les ponts.<br \/>\nLe quai Magellan \u00e9cras\u00e9 de troncs d&rsquo;arbres abattus comme des moignons g\u00e9ants. En face, la prairie de Biesse \u00e9tale ses vertes gencives o\u00f9 se crispent des t\u00e9tards errants, des chaudronneries b\u00e2tardes. Le phtisique pont de la Madeleine les s\u00e9pare des quais Moncousu et Andr\u00e9 Rhuys. La cale aux foins, vide, chevelue d&rsquo;herbe en paix qu&rsquo;oppressent des tiges de fer roussi ou des blocs de bois \u00e9corch\u00e9, semblant des cuissards saignants de moutons. Une dizaine d&rsquo;hommes halent un train de planches aux crocs d&rsquo;une longue corde. La tristesse d\u00e9cemnale modul\u00e9 l&rsquo;aile terne de l&rsquo;h\u00f4pital planant sur l&rsquo;angle sournois de la morgue. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;\u00e9glise de la Madeleine pointe par dessus les toits jaun\u00e2sses sur les pierres la silhouette effiloch\u00e9e de son clocher. Plus loin le pont vieillot des R\u00e9collets enseveli de bure : extase solitaire parmi la boue et le cloaque morbide des bavures gluantes de ses rives. Aux claques des battoirs on d\u00e9barbouillait les linges dans un courant chiche sur le seuil du pr\u00e9 du Bois-joli inquiet cependant d&rsquo;\u00eatre n\u00e9glig\u00e9 de la main d\u00e9fonceuse des hommes. Serpent lamentable de masures enfum\u00e9es, de boutiques \u00e9troites o\u00f9 le jour est mal \u00e0 l&rsquo;aise. Il est mont\u00e9 de l&rsquo;eau ceinturant la rue de Vertais une g\u00e2teuse torpeur charpissant des guenilles de pestilences malheureuses.<br \/>\nSubitement une lumi\u00e8re \u00e9claircie s&rsquo;affole ! <a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Pont.htm\">Le Pont de Pirmil<\/a> ! Huit arches, huit pieds formidables d&rsquo;\u00e9l\u00e9phants immobilis\u00e9s au coeur de la Loire majestueuse d&rsquo;insolence. Ciel immense ! Regards d&rsquo;acier ! Elle se ballade entre la prairie d&rsquo;Amont bord\u00e9e de chalets enrubann\u00e9s et d&rsquo;usines et la c\u00f4te de Saint-S\u00e9bastien inaugur\u00e9e par l&rsquo;h\u00f4pital Saint-Jacques, puis se meurt au lointain du brouillard dans des estampes de rives artistiques. Une phalange de bateaux plats se tassent sous les arches. On dirait, avec leurs bras noirs en \u00e9querre enlac\u00e9s de filets, les cadavres enfum\u00e9s d&rsquo;un incendie des au-del\u00e0 s\u00e9chant les suaires transparents des p\u00eacheurs d&rsquo;alose. Lolette, que le vent fou d&rsquo;espace glace et enrage, s&rsquo;enthousiasmait :<\/p>\n<li>L&rsquo;\u00e9t\u00e9, qu&rsquo;il doit faire bon ici !<\/li>\n<li>Nous viendrons, mignonne, r\u00e9pondait Ren\u00e9.<\/li>\n<p>Il \u00e9voquait des souvenirs futurs d&rsquo;idylles printani\u00e8res, des beurre-blanc et des plats de grenouilles.<br \/>\nL&rsquo;hiver est long ! L&rsquo;hiver est cruel ! Prenez garde ! Il g\u00e8le les mailles humides de baisers de nos r\u00eaves d&rsquo;amour Elles cassent comme le verre \u00e0 la moindre pes\u00e9e !<br \/>\nIls s&rsquo;en revinrent par le boulevard Victor-Hugo, au travers le pr\u00e9 des R\u00e9collets et la Prairie-au-Duc. Les moustiquailles des <a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Gare.htm\">chemins de fer des gares de Lege et de l&rsquo;Etat <\/a>agacent le repos, la t\u00eate sur les marches de l&rsquo;Institut Pasteur, une de ces oeuvres utilitaires ch\u00e8res \u00e0 l\u2019auteur de l&rsquo;Homme qui rit, et qui ricanerait de la maigreur ridicule de la place de la R\u00e9publique.<br \/>\nRen\u00e9 s&rsquo;arr\u00eata \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e <a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Pont.htm\">du Pont Haudaudine<\/a> et descendit sur le quai Andr\u00e9 Rhuys avec son amie. Des man\u0153uvres transportaient des planches sur leurs \u00e9paules \u00e0 la queue leu leu. Fourmili\u00e8re en cha\u00eenons s&rsquo;engouffrant sous des toits volcaniques en poussi\u00e8res paillet\u00e9es.<\/p>\n<li>Regarde, ch\u00e9rie, le d\u00e9roulement splendide de ce pont. Quelle structure Et des nantais restent indiff\u00e9rents devant ce lumineux soleil des eaux, r\u00e9servant leur admiration pour des cochonneries patriotardes. Ne semble-t-il pas un \u00e9talon-chim\u00e8re qui se cabre sur l&rsquo;ar\u00e8ne miroitant de la Loire ? P\u00e9gase fabuleux aux flancs minces l&rsquo;\u00e9crasant de sa beaut\u00e9, qui grince d&rsquo;avoir le licou riv\u00e9 aux quais. Des enjolivures d&rsquo;images comme des couronnes de triomphe l&rsquo;enlacent de f\u00e9eries : ces remorqueurs \u00e0 roues et \u00e0 h\u00e9lices brillants comme des carosses de princes, ces grues comme des clowns les pattes en l&rsquo;air, ces doubles dragues grattant de leurs ongles creux le lit du fleuve rapetiss\u00e9 par la folie \u00e9clatante du Pont.<\/li>\n<p>Des hommes jur\u00e8rent de les sentir sur leur passage. Un train raillonnait sur le quai, faillit les \u00e9craser. Ils s&rsquo;en all\u00e8rent.<br \/>\nMaintenant on apercevait distinctement le <a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Transbordeur.htm\">premier pyl\u00f4ne du Pont transbordeur<\/a> qui devait relier la Fosse \u00e0 la gare de l&rsquo;Etat. Il \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;ordre du jour ; on supputait la hauteur ; 76 m\u00e8tres et la grue l\u00e0-haut piquait le ciel. Il serait termin\u00e9 l&rsquo;an prochain. Ren\u00e9 dans ses explications en oublia le pont Maudit, appel\u00e9 ainsi la suite de nombreux crimes, et le Pont de la Belle-Croix qui se dessinait au bout du quai Turenne, derri\u00e8re un gigantesque lavoir on s\u00e9chait du linge. Le march\u00e9 couvert de la Petite Hollande, comme une verrue enfl\u00e9e en sa presqu&rsquo;\u00eele, avec des vitraux minces ench\u00e2ss\u00e9s par les serpentins de plomb. La lumi\u00e8re ind\u00e9cise des tons et des demi-tons l&rsquo;\u00e9panouissait ainsi que l&rsquo;\u00e9ventail caudal d&rsquo;un paon. Les maisons a\u00efeules de l&rsquo;\u00eele Feydeau se penchaient vers le centre \u2014 la rue Kerv\u00e9gan. Elles approchaient leurs fronts pour un baiser chaste de nonnes, tir\u00e9es en avant par leurs gorges \u00e9normes de balcons ouvrag\u00e9s d&rsquo;art ancien.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Pont.htm\">Le Pont de la Bourse<\/a> franchi et ses embarras de voitures au passage \u00e0 niveau esquiv\u00e9s, ils furent repris par le brouhaha cr\u00e9pusculaire de la ville. Les becs de gaz s&rsquo;allumaient aupr\u00e8s des \u00e9lectricit\u00e9s m\u00e2les. La foule devenait compacte, bavarde, enliz\u00e9e de fl\u00e2neries au long des devantures \u00e9panouies. Ils glissaient, le r\u00eave \u00e9gar\u00e9 dans le houleux tic tac du d\u00e9versoir des futilit\u00e9s !<br \/>\nUn soir Ren\u00e9 rentra de leurs excursions de fort m\u00e9chante humeur. Il s&rsquo;\u00e9tait aper\u00e7u des sourires malveillants qui soulignaient leur passage. D&rsquo;aucuns s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9tourn\u00e9s avec des rictus de haine. La racaille des pr\u00e9jug\u00e9s s&rsquo;agitait dans l&rsquo;ombre ; les langues venimeuses se d\u00e9lectaient, parmi le suc de leurs calomnies. La nouvelle grossie, contourn\u00e9e, estropi\u00e9e bassement, se r\u00e9pandait comme une fum\u00e9e intarissable. Quelle impudence ! Promener son amour avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 au centre de nos moeurs hypocrites ! Quelle audace ! Avouer \u00e0 nos yeux honn\u00eates un bonheur inavouable ! A-t-on le droit d&rsquo;\u00eatre heureux lorsque l&rsquo;on se baigne ainsi ouvertement dans le vice ? M\u00ealant le besoigneux du bas ventre qui cherche une satisfaction charnelle, avec celui qui aime, ils auraient voulu, ces pharisiens de la Basilerie, qu&rsquo;ils rasent les murs, qu&rsquo;ils se terrent comme des criminels proscrits. Allons donc ! Pourquoi rougir du plus noble des sentiments ? Rougir et devant qui ? Les prostitu\u00e9es du bouge, du mariage et du qu\u2019en-dira-t-on. Les femmes du plaisir grossier, du mensonge et de l\u2019hypocrisie.<br \/>\nMaintenant qu\u2019ils sortaient encore ensemble, Ren\u00e9 entendait gronder l\u2019ennemi l\u00e2che et insaisissable dans l&rsquo;ambiance, la sourde hostilit\u00e9 des jaloux et des imb\u00e9ciles. La bande jacassait par le vaste champ de foire de la ville, un vaste champ de foire \u00e0 potins. Une meute de choix, de derri\u00e8re les fagots, aiguisait ses crocs de roquets empoisonneurs.<br \/>\nII \u00e9tait surtout une marchande de meubles anciens et modernes qui les couvait de sa rage baveuse. Quand elle les voyait, elle sortait au pas de sa boutiques et les regardait sournoisement ; hideux masque bouffi. Elle appelait parfois une comm\u00e8re pour montrer du doigt et croquer de bon coeur un morceau d&rsquo;insanes mal\u00e9dictions. Ce droit de critique lui venait, disait-elle, de ce qu&rsquo;elle avait connu M. de Lorcin. \u00ab Songez donc, son fils, de si bonne famille, mener avec une pareille salet\u00e9. (Elle ne l&rsquo;avait tant vue.) Je ne comprends pas que l&rsquo;on tol\u00e8re pareil scandale ! Que fait sa famille ? \u00bb Une fois, Ren\u00e9 voulut aller cracher \u00e0 la figure de la grosse femme, Lolette l&rsquo;en emp\u00eacha. Ces gens-l\u00e0, on les m\u00e9prise simplement. S&rsquo;arr\u00eate-t-on parce qu&rsquo;une ordure barre le caniveau de sa mauvaise odeur ? C&rsquo;\u00e9tait la race b\u00e2tarde de jalousie qui d\u00e9versait son coeur furieux contre les ind\u00e9pendants en dehors de leurs mesquineries grotesques. C&rsquo;\u00e9tait la synth\u00e8se du troupeau des envieux, ayant un moyen de tenter l&rsquo;avilissement de leurs dominateurs et par le sang et par l\u2019esprit. Le ruisseau bourbeux voulant salir le grand fleuve clair.<br \/>\nRen\u00e9 s&#8217;emporta contre cette Mme Derrin, marchande de meubles. Celle-l\u00e0 vit de la mis\u00e8re de son prochain, de sa ruine, elle aide \u00e0 d\u00e9trousser les faibles de la rue. Si l&rsquo;on prenait un par un le bric \u00e0 brac de ses marchandises, combien gardent les traces de l&rsquo;amour, de ces pauvres individus assez fous pour se ruiner ? Elle et ses pareilles en profitent, elles en vivent, elles s\u2019engraissent du mal qu&rsquo;elles critiquent. Un jolim\u00e9tier de bandit honn\u00eate, qui consiste \u00e0 s&rsquo;en\u00acrichir des derniers restes du malheureux. Peut-\u00eatre m\u00eame mendie-t-il un sou \u00e0 la vitrine o\u00f9 brille un souvenir cher sacrifi\u00e9 \u00e0 la faim, un sou que les m\u00e9g\u00e8res lui refusent ? Peut-\u00eatre sent-il la cervelle pourrie d&rsquo;un d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, ce piano dont le son \u00e9clate \u00e0 leurs yeux avares comme des tintements, joyeux d&rsquo;\u00e9cus ? Et celui-l\u00e0, pourquoi pleure-t-il en voyant des doigts impies palper le collier d&rsquo;or blond et ce cachet finement armori\u00e9 ? Leurs breloques, leurs montres, leurs meubles o\u00f9 se pr\u00e9lasse un luxe sing\u00e9, o\u00f9 les ont-ils achet\u00e9s ? Sots vaniteux par\u00e9s des plu\u00acmes du paon recueillis chez les entremetteurs de d\u00e9ch\u00e9ances.<br \/>\nL&rsquo;\u00e2me de Ren\u00e9 s&rsquo;entichait. Il brava la censure muette de ses concitoyens. Le sourire tristement narquois aux l\u00e8vres, il pavoisa son amour \u00e0 la plus visible lumi\u00e8re. Il s&rsquo;aigrissait \u00e0 ce combat perfide de moqueries d\u00e9daigneuses. Il \u00e9piait les visages, fixait les faces d&rsquo;un regard \u00e9nergique. Il acheta m\u00eame une cravache et ne sortit jamais sans elle. Il l\u2019agitait d&rsquo;un coup de main agressif. Oh ! fouailler comme un russe le monceau perfide qui le heurtait \u00e0 tout moment !<br \/>\nAu th\u00e9\u00e2tre ils all\u00e8rent applaudir \u00ab Louise \u00bb. Lolette \u00e9tait un peu gauche dans son fauteuil parmi les grandes dames d&rsquo;alentour. Ren\u00e9 souffrit des d\u00e9dains.<br \/>\nLes doigts crisp\u00e9s il r\u00e9sista jusqu&rsquo;\u00e0 la fin \u00e0 l&rsquo;envie de fuir, vaincu par la raillerie hautaine qu&rsquo;il voulait d\u00e9fier. Le po\u00e8me de Charpentier lui soufflait la vaillance. Dans le rythme divinisant, la r\u00e9volte naturelle des prisonniers de la coutume et de la famille chantait une corde attard\u00e9e sur son coeur. Sa lutte aussi \u00e0 lui qu&rsquo;on mettait en sc\u00e8ne. Les paroles de Julien d\u00e9nudaient sa soutfrance actuelle ; le p\u00e8re, le pr\u00e9jug\u00e9, la m\u00e8re, la routine. Paris s&rsquo;illuminait. Par del\u00e0 le cycle f\u00e9erique des lumi\u00e8res, il entrevit Nantes se parant de clart\u00e9s nocturnes, appelant d&rsquo;une voix plus faible le monde des plaisirs : un monde multitudineux, engou\u00e9, tremblotant sa folie comme une veilleuse dans le silence de la chambre tranquille.<br \/>\nLe lendemain que dimanche sortait ses habits de f\u00eate, ils flegmard\u00e8rent le long des devantures, entour\u00e9es de curieux le matin \u00e0 la sortie des messes paresseuses, le tant\u00f4t apr\u00e8s la musique du Jardin des Plantes. Plus frondeurs, plus os\u00e9s. Hardis condottieri d&rsquo;une vengeance en sourdine. Alors ils purent admirer la place Royale domin\u00e9e par sa fontaine colossale en granit bleu. Pi\u00e8ce mont\u00e9e d&rsquo;une table gigantesque de noces. H\u00e9rissant des seins durs ou des thorax sombres, les statues de la S\u00e8vre, de l&rsquo;Erdre, du Cher et du Loir, forment une cour rigide au bronze de la Loire, versant de ses deux bras des urnes pleines, un long voile encadrant son orgueil frontal. L&rsquo;eau jaillit de toutes parts ; huit petits g\u00e9nies \u00e9panouissent leurs jets t\u00e9nus comme des aiguilles sur les pieds de la statue de la ville de Nantes. Au sommet du disque enchev\u00eatr\u00e9 de fils d&rsquo;eau, elle appuie sa superbe prestance sur un trident, relevant de sa main gauche les plis de son royal manteau, et sa chevelure s&rsquo;\u00e9crase sous une tour de diad\u00e8me. Un tourbillon siffle, ondule, rugit ; les jets semblent les vip\u00e8res du cr\u00e2ne d&rsquo;une M\u00e9duse, une mine ouvrag\u00e9e patiemment au-dessous d&rsquo;elle. Splendide all\u00e9gorie de la Ville des brumes \u00e0 mi-corps dans l&rsquo;eau, d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent des bu\u00e9es grises de vapeurs qui l&rsquo;enveloppent, la t\u00eate haute, satisfaite de sa puissance indestructible, sublime d&rsquo;une humide indiff\u00e9rence.<br \/>\nLe caf\u00e9 Continental s&#8217;emplissait de bourgeois en famille venant \u00e9couter les fantaisies musicales d&rsquo;un orchestre de Dames Viennoises. C&rsquo;\u00e9tait le plaisir permis, peu co\u00fbteux, o\u00f9 rien ne troublerait la chastet\u00e9 des vierges humant cinq centim\u00e8tres de sirop sous l&rsquo;oeil paternel. Les vastes vitres des portes d&rsquo;entr\u00e9e ruisselaient sur le trottoir un feu blafard jusqu&rsquo;aux fiacres impassibles, jusqu&rsquo;aux songes des maigres rosses. Du dehors on voyait de longues files de consommateurs fumant pr\u00e8s des soucoupes ; les gar\u00e7ons en tabliers blancs papillonnaient de-ci, de-l\u00e0. Les deux amants regardaient pensivement arr\u00eat\u00e9s au bord de la fontaine. L&rsquo;eau chansonnait sa bataille caressante.<\/p>\n<li>Allons les voir de plus pr\u00e8s, dit Ren\u00e9.<\/li>\n<p>A leur apparition un silence brusque de conversation s\u2019unifia. Seul l\u2019orchestre d\u00e9gringolait une m\u00e9lodie plaintive. D&rsquo;un ton fier Ren\u00e9 r\u00e9clama un coin de table et deux si\u00e8ges. Le gar\u00e7on s&#8217;empressa, d\u00e9gagea une famille. \u00c7a grogna. Ren\u00e9 conservait son sourire insolent, courbant sa cravache en ses deux mains. Il promena son regard de d\u00e9fi moqueur sur l\u2019hostilit\u00e9 ambiante des moeurs apprivois\u00e9es, posa lentement la cravache sur la table pour enlever ses gants.<\/p>\n<li>Deux byrrhs !<\/li>\n<p>Lolette pouffa de rire au nez des voisins interdits et retrouvant son jargon de gamine d&rsquo;autrefois :<\/p>\n<li>\u00c7a, \u00e7a leur coupe la chique !<\/li>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Suite et fin du chapitre commenc\u00e9 hier Un jour qu&rsquo;il faisait clair \u2014 par hasard \u2014 Lolette voulut voir ce qu&rsquo;on appelait les Ponts. Les Ponts, lui expliqua d&rsquo;abord Ren\u00e9, c&rsquo;est un immense quartier form\u00e9 d\u2019\u00eeles sur la Loire. &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2326\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE VII. LABYRINTHE URBAIN suite&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[78],"tags":[247,5301,246,248],"class_list":["post-2326","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nantes","tag-garnica-de-la-cruz","tag-nantes","tag-nantes-la-brume","tag-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2326","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2326"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2326\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2332,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2326\/revisions\/2332"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2326"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2326"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2326"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}