﻿{"id":2334,"date":"2008-04-06T09:49:12","date_gmt":"2008-04-06T07:49:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2334"},"modified":"2008-09-17T10:07:36","modified_gmt":"2008-09-17T08:07:36","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-viii-les-ecailles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2334","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE VIII. LES \u00c9CAILLES."},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Ils se r\u00e9unissaient chaque soir \u00e0 l&rsquo;heure de l\u2019ap\u00e9ritif dans une petite salle au premier \u00e9tage du caf\u00e9 de Nantes. Buvant des bocks, fumant des pipes, jouant au billard, les amis causaient d&rsquo;art, de femmes, du mauvais temps. L\u00e9ris d\u00e9bitait parfois un monologue comique pour les d\u00e9rider ; Geray chantait ses romances sur le vieux piano du coin.<br \/>\nAlors que la pluie curieuse frappait du doigt contre les vitres et que le brouillard y collait ses yeux gris, Channel contait des blagues ensorcell\u00e9es de soleil m\u00e9ridional. Il exhibait ses caricatures in- vraisemblables qu&rsquo;il piquait le lendemain sur le mur de sa chambre. Ormanne crayonnait des angles de ruelles tristes, les \u00e9gayant d\u2019un coloris \u00e9tincelant. De Remirmont, \u00e9tait la gazette. On apprenait les derni\u00e8res nouvell\u00e9s locales, les petits potins passionnants, les grands mariages, les spectacles en vogue, le dernier scandale. Il intervenait pour calmer les rages de Delange et les temp\u00eates de Mussaud. Ce dernier travaillait dans l&rsquo;atelier de son p\u00e8re, fabricant talentueux de statues pour \u00e9glises. Cependant, dans cette athmosph\u00e8re d&rsquo;anges et de vierges, il s&rsquo;\u00e9tait passionn\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9alisme charnel effr\u00e9n\u00e9. Il sculptait des femmes nues, d&rsquo;une nudit\u00e9 saillante. L\u00e0 \u00e9tait son id\u00e9al entier, la mati\u00e8re captivante par elle-m\u00eame. Delange le jugeait avec sa brutalit\u00e9 ordinaire.<\/p>\n<li>Tes oeuvres, \u00e7&rsquo;a vous met b\u00eatement en rut !<\/li>\n<p>A Verneuil on ne disait rien. En pleine tranquillit\u00e9 il dessinait ses paysages surchag\u00e9s d&rsquo;une couleur presqu&rsquo;unique qu&rsquo;il savait merveilleusement modifier. Un jour il leur apporta une toile repr\u00e9sentant la cale aux foins un matin de printemps. On aurait dit voir le quai charg\u00e9 de meules \u00e0 travers une \u00e9meraude finement \u00e9clair\u00e9e.<br \/>\nEnsemble l&rsquo;on blaguait cruellement l&rsquo;idole qui exposait rue Cr\u00e9billon chez Laug\u00e9. L&rsquo;idole favorite du grand public routinier. Celui qui fait des pastels comme des chromos, celui qui a un g\u00e9nie pour les lavis, les choses bien propres, les bonnes copies d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve de dessin. Le monsieur peintre devant lequel des groupes s&rsquo;extasient, s&rsquo;entassent, s&rsquo;\u00e9tonnent, s&rsquo;\u00e9merveillent, qui croque des chairs nues, de simples chairs sans voiles, de simples chairs, comme les chairs de tous ceux qui n&rsquo;ont pas eu la petite v\u00e9role. Le brocanteur de toiles qui aurait fait, un excellent photographe ou d\u00e9calqueur avec un peu d&rsquo;exercice. Et l&rsquo;on n&rsquo;\u00e9pargnait jamais les malheureux peinturlureurs des cr\u00e2nes graves et d&rsquo;occiputs glorieux, de bouquets na\u00effs et de marines qui vous donnaient le mal de mer \u00e0 regarder leur eau verte.<br \/>\nLe m\u00e9ditatif Monn\u00e9s toujours c\u00f4toy\u00e9 de l&rsquo;infatigable Tr\u00e9mat venait m\u00ealer sa voix imp\u00e9rative aux discussions artistiques. M\u00e9diocrement estim\u00e9, pas aim\u00e9, on lui faisait cependant bon accueil. Ren\u00e9 le trouvait commun, Mussaud trop fat ; il donnait \u00e0 Delange la sensation d&rsquo;un crapaud. Un soir il d\u00e9clama son fameux drame en cinq actes. Ses joues se gonflaient de vers sonores ; ses bras scandaient les sc\u00e8nes \u00e9nergiques. Une sueur \u00e9paisse coulait sur son animation. A la fin de chaque acte, il s&rsquo;arr\u00eatait. Charles hurlait :<\/p>\n<li>Gar\u00e7on, un bock !<\/li>\n<p>A minuit le sobre auteur en avait bu six. Il fut oblig\u00e9 de prendre le bras de Tr\u00e9mat pour se rendre chez lui. A sa porte il eut un supr\u00eame effort.<\/p>\n<li>C&rsquo;est \u00e9trange, jamais la lecture de mon oeuvre ne m&rsquo;a tant gris\u00e9 qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/li>\n<li>Hum !!! Bonsoir, r\u00e9pondit Tr\u00e9mat en lui serrant la main.<\/li>\n<p>Le mois de d\u00e9cembre allait se terminer suivant son habitude dans une chlorose de boues et de pluies. Delange proposa \u00e0 ses amis la pr\u00e9paration d&rsquo;une exposition dans son atelier pour le mois de mars prochain. Mussaud exposerait ses statues, Frayss\u00e8re ses cannes et ses marrons sculpt\u00e9s, Charmel ses satires, Ormanne ses vieilles masures, Verneuil et lui quelques toiles. Le jour de l&rsquo;ouverture Ren\u00e9 r\u00e9citerait ses po\u00e8mes, G\u00e9ray ses compositions musicales. On applaudit le projet. Une exposition \u00e9trange, formidable, de quoi renverser les id\u00e9es neutres du hourgeois Chacun se creusa la t\u00eate pour trouver l\u2019id\u00e9e meurtri\u00e8re.<br \/>\nQuelques jours avant No\u00ebl, Delange semblait triste ; les dents serr\u00e9es il fumait avec rage, ne causait pas. Ren\u00e9 soup\u00e7onna quelque chagrin, et se rappelant avoir vu plusieurs fois Malteigne, le procu\u00acreur de femmes, r\u00f4der dans la rue Pr\u00e9mion, il interrogea son ami au caf\u00e9.<\/p>\n<li>Qu&rsquo;as-tu, Charles ? Est-ce Berthe qui te cause de l&rsquo;ennui ?<\/li>\n<li>Je n&rsquo;ai rien, grommela Delange.<\/li>\n<li>Allons donc, tu ne causes plus depuis deux jours. Est-ce donc un myst\u00e8re que nous ne puissions conna\u00eetre ?<\/li>\n<p>Tous insistaient amicalement.<\/p>\n<li>Tenez, foutez-moi la paix !<\/li>\n<p>Et il s&rsquo;en alla.<br \/>\nPendant trois jours il fut impossible, m\u00eame \u00e0 Ren\u00e9, de voir le peintre. Ses amis s&rsquo;inqui\u00e9taient. Quel chagrin pouvait-il avoir ? Ils soup\u00e7onnaient Berthe d\u2019en \u00eatre la cause. Un soir Ren\u00e9 for\u00e7a la porte de Charles. Il le trouva fumant sa pipe couch\u00e9 sur son lit, les yeux ind\u00e9cis dans les spirales de la fum\u00e9e.<\/p>\n<li>Charles, tu n&rsquo;es pas gentil envers moi. Tu manques de confiance.<\/li>\n<p>Le peintre sauta du lit et prenant la main de son ami,<\/p>\n<li>Viens voir, Ren\u00e9, mon chef d&rsquo;oeuvre.<\/li>\n<p>Il lui montra une toile au milieu de la chambre.<\/p>\n<li>Je l&rsquo;ai termin\u00e9e aujourd&rsquo;hui.<\/li>\n<p>Parmi des touffes de nu\u00e9es violettes comme une pluie indiscontinue de tristesses, Berthe, demi-nue, laissait flotter ses lourds cheveux d&rsquo;or. Son corps se dessinait sous les plis d&rsquo;une tunique de gaze transparente. Les dents riaient un rire devenu cruellement ironique en l&rsquo;expression des yeux. La main gauche soutenait dans sa coupe un des seins, l&rsquo;autre \u00e9crasait d&rsquo;une crispation brutale les plumes de l&rsquo;aile d\u2019un cygne planant \u00e0 ses pieds. Le cygne fusait un foyer de neige sur le fond douloureux, et sa t\u00eate se tournait vers l&rsquo;aim\u00e9e avec deux regards fr\u00e9missants d&rsquo;orgueil surhumain et d&rsquo;un noble chagrin silencieux.<\/p>\n<li>Elle est partie !&#8230; Sans raison !.. J\u2019ai voulu conserver d&rsquo;elle un souvenir\u2026 Nuit et jour dans la paix et la peine sa pens\u00e9e m&rsquo;a conduit la main&#8230; La souffrance !&#8230; merveilleuse ma\u00eetresse d&rsquo;art !<\/li>\n<p>Il avait pris le poignet de Ren\u00e9, et le serrait dans un \u00e9tau de fer.<\/p>\n<li>Son image \u00e9tait grav\u00e9e l\u00e0 en mon cerveau br\u00fblant,&#8230; plein de son corps&#8230; de ses cheveux de feu&#8230; Je ne suis m\u00eame pas bien certain d&rsquo;avoir allum\u00e9 une lampe&#8230; l&rsquo;\u00e9clat de ses regards rest\u00e9 dans mes yeux m&rsquo;\u00e9clairait&#8230; Ren\u00e9.,. les heures p\u00e9nibles&#8230; mes larmes, elles flottent dans ces nuages, ce sont elles seules, ces nuages, l&rsquo;atmosph\u00e8re de mon coeur meurtri&#8230; La femme, bonne souffrance&#8230; sans elle, aurais-je fait cette \u0153uvre ? Si elle revenait maintenant, je lui dirais merci&#8230; Merci d&rsquo;avoir ouvert la barri\u00e8re de l&rsquo;art pur, de l&rsquo;inspiration sublime&#8230; Je suis tranquille, je ne souffre plus&#8230; J&rsquo;ai tout mis l\u00e0, tout, trois jours d&rsquo;hypertrophie douloureuse de l\u2019\u00e2me et du corps&#8230; tout le pass\u00e9, tout le pr\u00e9sent&#8230; tout mon moi des hier&#8230; A mes t\u00e2tonnements infructueux il manquait cela&#8230; Je me repose un instant au but \u2026 Demain, je reprendrais une autre route incertaine. Cette fois qui allumera la lampe indicatrice ? Le hasard, un inconnu, un passant d&rsquo;une seconde qu&rsquo;on ne reverra plus jamais nous rendre visite en notre salon d&rsquo;espoir !<\/li>\n<p>Il haussa les \u00e9paules en riant du coin des l\u00e8vres.<\/p>\n<li>Tu les rassureras mes braves amis qui me croyaient perdu. Je les inviterai \u00e0 venir voir l&rsquo;enfant de mon chagrin.<\/li>\n<p>La semaine suivante le peintre entendit gratter doucement \u00e0 sa porte \u2014 le fr\u00f4lement d&rsquo;une souris qui veut se faire savoir. C&rsquo;\u00e9tait Berthe, un peu timide malgr\u00e9 son aplomb habituel.<\/p>\n<li>Bonsoir, Charles.<\/li>\n<li>Bonsoir, r\u00e9pondit Delange tr\u00e8s calme.<\/li>\n<p>Arr\u00eat\u00e9e au milieu de la chambre, n&rsquo;osant ni avancer, ni reculer, elle le regardait en dessous. Il ne dit rien.<\/p>\n<li>Tu ne m&rsquo;attendais plus ?<\/li>\n<li>Non.<\/li>\n<p>Elle leva les yeux plus franchement. Le peintre n&rsquo;avait rien de s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<li>Tu me renvoies, mon petit Charles.<\/li>\n<li>Non.<\/li>\n<li>Si tu savais&#8230; Je te dirais tout sans mentir.<\/li>\n<li>Non.<\/li>\n<p>Elle baissa compl\u00e8tement la t\u00e8te et fixa le plancher, tortillant ses gants dans ses deux mains.<br \/>\nLe silence dura quelques secondes. Comme elle ne disait plus rien, Charles, tr\u00e8s doux, la conduisit pr\u00e8s du tableau.<\/p>\n<li>Voici le pardon, murmura-t-il simplement&#8230;<\/li>\n<p>Et il l&#8217;embrassa, d\u00e9vot, sur le front.<\/p>\n<p>Janvier comme la momie d&rsquo;un pape embaum\u00e9 sous son catafalque de verglas. Gels et d\u00e9gels, bougies qui coulent de la graisse noire sur les pav\u00e9s, sur les miroirs ramoneurs des trottoirs. Les rues ont des tapis moelleux entaill\u00e9s de fioritures. Les souliers balourds s&rsquo;y font l&rsquo;illusion de pantouffles, les sabots \u00e0 clous de lapper du beurre. La ville est engourdie, malade de n\u00e9vrose monomane, et le ciel bienveillant s\u00e8me dans ses entours la paille du silence. Nul ne songe \u00e0 lever les carpettes moir\u00e9es de la boue. Le caricaturiste nantais l&rsquo;affiche \u00e0 la salle des d\u00e9p\u00eaches du journal \u00ab Le Populaire \u00bb de sa l\u00e9gende ironique : \u00ab Vu l\u2019impossibilit\u00e9 de laver les rues les habitants sont invit\u00e9s \u00e0 se munir d&rsquo;\u00e9chasses. \u00bb<br \/>\nEmmitoufll\u00e9s courageusement dans des d\u00e9bris de b\u00eates ou fourrures, Lolette et Ren\u00e9 se hasardaient au dehors. Ils pataugeaient au milieu du cloaque. Des points d&rsquo;exclamation s&rsquo;imprimaient au passage des voitures sur les v\u00eatements, s&rsquo;y collaient tenaces comme des poux affam\u00e9s. Leur amour s&rsquo;\u00e9ternisait de tendresse, soit sous les grandes vo\u00fbtes du plein air, soit dans l\u2019intimit\u00e9 des nuits bien closes.<br \/>\nDevant la chemin\u00e9e flambante, il lisait ses ch\u00e8res pr\u00e9f\u00e9rences, recopiait les vers n\u00e9s \u00e7a et l\u00e0 d&rsquo;un effort d\u2019imagination h\u00e2tive, elle brodait quelque chaussette d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e. Sur la table toujours, tachant de son doigt jaune, un livre de po\u00e8mes. Et le piano accompagnait aussi des chansonnettes, des ballades que Ren\u00e9 chantait par les soirs d&rsquo;inspiration. La liseuse vernie emplissait son ventre d&rsquo;\u0153uvres modernes de po\u00e8tes nouveaux, ceux que la province ignore, de romans quelle ne comprend pas. Et l&rsquo;on \u00e9teignait la lampe \u00e0 l&rsquo;heure des baisers, la lampe, le candide fermoir du missel de leurs veill\u00e9es tranquilles.<br \/>\nDes plaisirs enfantins, insignifiants, les trouvaient passionn\u00e9s. Ils prenaient des num\u00e9ros de loteries sur la place Bretagne ; ils perdaient, gagnaient de la vaisselle, des bibelots de rien, qu&rsquo;elle conservait pr\u00e9cieusement.<br \/>\nLa place Bretagne o\u00f9 se tenait la foire d&rsquo;hiver \u00e9tait situ\u00e9e dans le Marchix, un quartier pouilleux, vermin\u00e9 de crapules. Le cirque Pl\u00e8ge arrondissait sa forte corpulence jaunasse. Il semblait le soir, un gros pachyderme \u00e0 l&rsquo;oeil circulaire du sommet jetant des flammes. Deux rangs de baraques foraines s&rsquo;appuyaient \u00e0 l&rsquo;ombre du colosse. Bateleurs gueulant une r\u00e9clame affriolante, orgues de barbarie nasillant cent airs diff\u00e9rents \u00e0 la fois ; \u00e7a faisait avec les grosses caisses et les tambours un charivari monstre comme un vent de temp\u00eate qui ramasserait des grelots, des pi\u00e9cettes d&rsquo;argent, des castagnettes, des tuiles et des rochers. Les roues de la machine \u00e9lectrique luisante du cin\u00e9matographe sursautaient les pistons ; l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 s&rsquo;omnipotait aux frontons de la baraque brune peinturlur\u00e9e de sc\u00e8nes grotesques. Dans des trous noirs au silence dune lampe \u00e0 huile, on montrait quelque ph\u00e9nom\u00e8ne : la femme tigre, le veau \u00e0 deux t\u00eates, \u2014 les minuscules barnums vidant les poches des na\u00effs badauds. Et puis, plus clairs, les marchands de nougats \u00e0 leurs tables joyeuses d\u00e9licatement ordonn\u00e9es. Les papiers dor\u00e9s et argent\u00e9s, les faveurs bleues et jaunes, les gommes rouges et vertes, un m\u00e9li-m\u00e9lo d&rsquo;yeux vifs qui s&rsquo;entre-regardaient, narguaient de color\u00e9s sourires les passants qui les \u00e9piaient du coin de l&rsquo;oeil, les s\u00e9duisaient d&rsquo;un signe de t\u00eate gourmand. La tringle de laiton grin\u00e7ait des dents sur les manivelles des loteries. Celles-ci virotaient refl\u00e9tant des \u00e9tincelles de porcelaines miroitantes, de couvertures de sucre d&rsquo;orge. Et les macarons \u00e9tageaient leurs petits p\u00e2t\u00e9s pr\u00e8s du plat rouge boss\u00e9 de trous \u00e0 num\u00e9ros o\u00f9 la roulette saccadait son bedon de bois. En rang de quilles des bouteilles de champagne le goulot ceint d&rsquo;un cache-nez d&rsquo;or recevaient les anneaux des joueurs dont elles \u00e9taient l\u2019enjeu. Les tapisseries de vaisselles croulaient des vagues lumineuses du fond des concavit\u00e9s polies, de la transparence des flacons de cristal, du mat net des poteries bizarres. Chaque tente fusait un foyer excentrique de lumi\u00e8re crue sur les promeneurs en foule barbotant jusqu&rsquo;aux chevilles dans la boue naus\u00e9euse jonchant la place \u00e9ternellement comme les roses noires \u00e9chapp\u00e9es au corsage de Dame la ville des brouillards. Pour six sous on montre la passion de N. S. J\u00e9sus-Christ par des pitres massacrant de leur mascarade les myst\u00e8res religieux. Ici, ce sont des exhibitions f\u00e9roces de tableaux militaires ; des soldats morts sur le champ de bataille, des nonnes soignant les bless\u00e9s ; la le\u00e7on criarde du patriotisme \u00e0 la foule des bambins et des retrait\u00e9s impotents. S&rsquo;il fut jadis un art mangeant la soupe \u00e0 la table des forains, il est crev\u00e9 au coin d&rsquo;une route, il a culbut\u00e9 cul par dessus t\u00eate au fond de quelque \u00e9gout irretrouvable. De ces mesquineries affreuses ne jaillit qu&rsquo;une foule braillarde \u00e0 la cur\u00e9e des gains de hasard, de veuleries ab\u00eatissantes ou \u00e9rotiques. Pitres et badauds, avilisseurs inconscients de la nature humaine.<br \/>\nAu cirque les bancs \u00e9taient enti\u00e8rement recouverts de leur nappe humaine. La piste sem\u00e9e de sable fin se remplissait de clowns, de chevaux, de sauteuses.Tous ces pantins d&rsquo;amusement gesticulaient dans la cuvette fauve sous le nez des spectateurs b\u00e9ats. L\u00e0, comme partout ailleurs, le talent des gymnasiarques les fatiguaient vite. On r\u00e9clamait la pantomime. Oeuvre d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e du sc\u00e9nal primitif. Qu&rsquo;ils sont loin de vous, mimes Romains, ceux qui farandolent leurs lamentables singeries ! Contorsionnistes de la laideur physique, croyez-vous en votre n\u00e9cessit\u00e9 ? Pauvres gens qui salissez la volont\u00e9 morale de votre cr\u00e9ateur ! Tristes criminels que d&rsquo;imb\u00e9ciles complices entra\u00eenent au meurtre de l&rsquo;honneur du soi !<br \/>\nPendant l&rsquo;entracte, sous le pourtour, les deux amants rencontr\u00e8rent le banquier Delange. Il avait le visage grave et froid, une barre soucieuse comme la peur d&rsquo;un malheur in\u00e9vitable sur le front. Ren\u00e9 salua. Le Banquier vint \u00e0 lui.<\/p>\n<li>Bonsoir, Monsieur de Lorcin, bonsoir, mademoiselle, j&rsquo;ai eu l&rsquo;occasion de vous d\u00e9fendre aujourd&rsquo;hui m\u00eame pr\u00e8s de votre oncle.<\/li>\n<li>Me d\u00e9fendre ?<\/li>\n<p>Je me suis trouv\u00e9 nez \u00e0 nez chez lui avec Mme Derrin une de mes clientes, qui s&rsquo;\u00e9tait fait la confidente de vos amours aupr\u00e8s de ce brave M. de Lorcin. Je ne sais ce qu&rsquo;elle lui a cont\u00e9, mais il \u00e9tait furieux, d&rsquo;une fureur terrible. Il rumine contre vous projets coercitifs. Il ne parle rien moins que de mater ce qu&rsquo;il appelle votre r\u00e9bellion. J&rsquo;ai fait mon possible pour le calmer&#8230; Il faut bien que jeunesse se passe&#8230; Mon coquin de Charles fait ce qui lui pla\u00eet. Ce pauvre Charles&#8230; Il avait prononc\u00e9 tout bas, dans un murmure, ces derniers mots. Ren\u00e9 surpris le regarda fixement.<\/p>\n<li>Merci, Monsieur Delange, de votre bont\u00e9. J&rsquo;attendrai mon oncle de pied ferme. Qu&rsquo;ai-je \u00e0 craindre ? Ne suis-je pas libre ? Ais-je besoin de lui ?<\/li>\n<li>Vous \u00eates jeune, mon cher ami, mod\u00e9rez-vous. Les discordes ne valent jamais rien. Le bonheur m\u00eame que l&rsquo;on croit avoir n&rsquo;est souvent qu&rsquo;un leurre. J\u2019ai simplement voulu vous pr\u00e9venir, pour vous montrer ma sympathie.<\/li>\n<p>Les deux hommes se serr\u00e8rent la main.<\/p>\n<li>As-tu remarqu\u00e9, Ren\u00e9, quelle tristesse en ses yeux, dit-elle quand il fut loin.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 ne r\u00e9pondit pas ; il avait aussi remarqu\u00e9. Cela l\u2019intriguait d&rsquo;un pressentiment de mauvais augure.<br \/>\nAux abords de l&rsquo;\u00e9curie, \u00e0 demi-cach\u00e9es par un pilier, deux gamines causaient avec un vieux monsieur. A leur approche, le monsieur s&rsquo;\u00e9clipsa derri\u00e8re une toile, pas assez t\u00f4t pour que Ren\u00e9 ne reconn\u00fbt l&rsquo;architecte Varlette. Quant \u00e0 Belle et Line, \u2014 c&rsquo;\u00e9taient elles, &#8211; elles vinrent leur dire bonjour.<\/p>\n<li>On vous y prend, mes petites, sourit Ren\u00e9, \u00e0 faire la cour aux vieux.<\/li>\n<li>Oh ! C&rsquo;est, lui, r\u00e9pliqua Belle.<\/li>\n<li>Que vous a-t-il dit ?<\/li>\n<li>Rien, dit Line<\/li>\n<li>Comment rien ?<\/li>\n<li>Tu peux bien le dire, sotte, reprit Belle.<\/li>\n<li>Il nous a dit qu&rsquo;on \u00e9tait tr\u00e8s gentilles, qu&rsquo;on devait faire de jolis b\u00e9b\u00e9s jumeaux comme il en r\u00eavait, que si on voulait aller de suite avec lui, ils nous donnerait un louis.<\/li>\n<li>Je vous ai alors interrompu.<\/li>\n<li>Non ! C&rsquo;\u00e9tait fini.<\/li>\n<li>Ah ! Il vous attend ?<\/li>\n<li>A la sortie. Nous allons bravement aller voir ce qu&rsquo;il nous veut.<\/li>\n<li>Allez, allez, bon courage, et amusez-vous bien, vous me raconterez la suite.<\/li>\n<li>D\u00e9tails complets.<\/li>\n<p>Chez eux la chemin\u00e9e se dorlotait de tisons rouges. La cendre chaude chauffait les prunelles de Ren\u00e9 r\u00eaveur, tandis que Lolette tirait la couverture et pr\u00e9parait les chemises de nuit. La lampe sur la table bavardait silencieusement comme une vieille avec l&rsquo;abat-jour vert.<br \/>\nRen\u00e9, tu ne te couches pas ? Je suis fatigu\u00e9e.<br \/>\nCouche-toi, j&rsquo;ai bien le temps.<br \/>\nComme tu me parles ! T&rsquo;ai-je fait quelque chose ?<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;approcha de lui se penchant pour regarder ses yeux.<br \/>\nIl eut un geste agac\u00e9.<\/p>\n<li>Laisse-moi. Va te coucher ; j\u2019irai te rejoindre tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/li>\n<li>M\u00e9chant, tu ne m&rsquo;aimes plus ?<\/li>\n<li>Sotte, tu ne peux donc pas me laisser une seconde en paix.<\/li>\n<li>Dix, r\u00e9pondit-elle vex\u00e9e.<\/li>\n<p>Elle se d\u00e9shabilla lentement. Ren\u00e9 continua de r\u00eaver.<br \/>\nUn profond silence montait \u00e0 la lueur de la lampe troubl\u00e9 par la sempiternelle romance du bois qui br\u00fble, le cr\u00e9pitement des crochets du corset, le criss des boucles de jupons qu&rsquo;on d\u00e9lie, le fr\u00f4lement de moire et des \u00e9toffes. Les jarretelles claqu\u00e8rent, les bas gliss\u00e8rent leur fin murmure le long des mollets blancs. Puis dans la glace elle d\u00e9fit ses cheveux, jeta \u00e9pingles sur le marbre de la toilette, un bruit de petits doigts d&rsquo;acier pianotant.<br \/>\nRen\u00e9 n&rsquo;avait pas boug\u00e9. Alors, de la descente de lit o\u00f9 elle se tenait debout en chemise et pieds nus, elle appela suppliante.<\/p>\n<li>Ren\u00e9 !<\/li>\n<p>Il ne bougea pas davantage. Craintive de cette sc\u00e8ne inaccoutum\u00e9e, elle s&rsquo;assit \u00e0 ses pieds sur le paillasson du foyer, exposant ses cuisses \u00e0 l&rsquo;ardeur grillante de la chaleur. Ses cheveux encadraient son visage tendre et ses grands yeux inquiets.<\/p>\n<li>Mon petit Ren\u00e9, qu&rsquo;as-tu ce soir ? Dis \u00e0 ta Lolette ch\u00e9rie ? J&rsquo;ai peur de te voir ainsi. Mon coeur me fait mal. Ma gorge me pique. Suis-je la cause de ton ennui ? Ce sont peut-\u00eatre les paroles de M. Delange ?&#8230; Ton oncle ?<\/li>\n<li>Oui, reprit enfin Ren\u00e9 d&rsquo;un ton \u00e2pre, j&rsquo;ai de la col\u00e8re dans tout le corps, contre ces gens qui s&rsquo;occupent de ma vie, de mon existence intime. De quel droit ces pignoufs de mon voisinage s&rsquo;\u00e9rigent-ils en contr\u00f4leurs de ma conduite et voudraient-ils entraver ma route ? Il n&rsquo;est pas possible de prendre au grand jour une femme que l&rsquo;on aime ! L&rsquo;amour est-il donc si terrible qu&rsquo;il leur fasse peur ? Je ne leur vole pas leur femme aux bourgeois, je ne trouble pas leurs m\u00e9nages ! Nombre de gens qu&rsquo;ils saluent bas leur font porter des cornes si longues que pas un chapelier n&rsquo;a de formes assez hautes pour les y cacher. Je les laisse en paix dans leurs chenils de pr\u00e9jug\u00e9s, dans leurs \u00e9piceries de routines, qu&rsquo;ils ne m&rsquo;insultent pas derri\u00e8re leur comptoir d&rsquo;ineffables \u00e2neries !&#8230; Cette Derrin, de quoi s&rsquo;occupe-t-elle ? Pr\u00e9venir mon oncle de mes faits et gestes. J&rsquo;aurais du plaisir \u00e0 la gifler. Quant \u00e0 mon oncle je m&rsquo;en moque. Tiens, voici une carte de lui que j&rsquo;ai trouv\u00e9e en rentrant : M. de Lorcin prie son neveu de venir sans retard lui parler pour une affaire urgente. Un discours de reproches, les calembredaines de la tante ramollie par les pri\u00e9res et l&rsquo;odeur des chapelles. Il peut attendre le vieux fou, ce ne sera pas cette fois-ci. Si sa langue lui d\u00e9mange trop, qu&rsquo;il vienne ! Je rage, vois-lu, ma Lolette, je rage de ne pouvoir d&rsquo;un crispement de main mincer tons ces imb\u00e9ciles. Je sens qu&rsquo;ils me narguent dans la nuit. Du haut de leur \u00e9chafaudage d\u2019emb\u00fbches, ils vont m\u2019accabler de pierres cruelles. Je serais oblig\u00e9 de recevoir les coups sans pouvoir frapper des adversaires trop l\u00e2ches pour se montrer, ou se cachant derri\u00e8re la haie du d\u00e9fensif devoir. J&rsquo;entrevois ce soir une lutte violente et souterraine, une mine creus\u00e9e sous notre bonheur si tranquille. Alentour notre idylle aim\u00e9e, les \u00ab chulos \u00bb d&rsquo;une morale idiotis\u00e9e agiteront leurs manteaux aga\u00e7ants. Et pourtant, Lolette, parle, leur avons-nous cherch\u00e9 querelle ? N&rsquo;avons nous pas v\u00e9cu jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour en dehors de leur commerce sournois ? N&rsquo;avons-nous pas ch\u00e9ri notre solitude exquise, n&rsquo;avons-nous pas agi de m\u00eame que s&rsquo;ils n\u2019existaient pas ?<\/li>\n<p>Lolette lui avait pass\u00e9 ses bras autour du cou et s\u2019\u00e9tait attir\u00e9e sur ses genoux.<\/p>\n<li>Mon Ren\u00e9, ne pense pas \u00e0 ces choses. Laisse de c\u00f4t\u00e9 ce qui te pr\u00e9occupe. Aimons-nous. Caresse-moi plus fort. Pourquoi chercher si loin le trouble et la tristesse ? Ici nous sommes uniquement le bonheur et je suis ton aim\u00e9e.<\/li>\n<p>Elle se pressait contre lui. Et Ren\u00e9 oubliait. Il oubliait sa rancune au contact de la chair ti\u00e8de qui le voulait, des l\u00e8vres folles qui cherchaient les siennes comme le moineau cherche les chauds raisins d&rsquo;une grappe dor\u00e9e. Il glissa ses mains sous la chemise, caressa la nudit\u00e9 enti\u00e8re de son amante. Il posa ses l\u00e8vres sur le ventre poli et les petits seins durcis de passion. Elle l&rsquo;appelait, lui criait son d\u00e9sir en un d\u00e9lire d&rsquo;enivrement, l&rsquo;appel enfi\u00e9vr\u00e9 du bonheur de la possession compl\u00e8te, de l&rsquo;unification voluptueuse de leurs deux corps en une seule \u00e2me.<br \/>\nRen\u00e9 comprit la voix puissante de l&rsquo;amour, la source du courage, la consolation de la douleur, la communion eucharistique du pain transfigurateur. Ils m\u00eal\u00e8rent leurs r\u00e2les de plaisir devant la flamme qui m\u00e9lodiait un rythme tr\u00e8s doux de b\u00e9n\u00e9diction.<br \/>\nEt peu \u00e0 peu la lampe s&rsquo;\u00e9teignit faute d&rsquo;huile. La chemin\u00e9e comme un tabernacle d&rsquo;or \u00e9clairait le d\u00e9licieux sacrement d&rsquo;amour sur l&rsquo;autel des divins myst\u00e8res.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Ils se r\u00e9unissaient chaque soir \u00e0 l&rsquo;heure de l\u2019ap\u00e9ritif dans une petite salle au premier \u00e9tage du caf\u00e9 de Nantes. Buvant des bocks, fumant des pipes, jouant au billard, les amis causaient d&rsquo;art, de femmes, du mauvais temps. L\u00e9ris &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2334\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE VIII. 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