﻿{"id":2344,"date":"2008-04-13T10:30:16","date_gmt":"2008-04-13T08:30:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2344"},"modified":"2008-09-17T10:52:18","modified_gmt":"2008-09-17T08:52:18","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-ix-emprises-mesquines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2344","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE IX. EMPRISES MESQUINES."},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Le facile m\u00e9nage du peintre subit quelques l\u00e9zardes. Apr\u00e8s plusieurs sc\u00e8nes la fantasque Touffe d&rsquo;or disparut d\u00e9finitivement un beau matin en criant \u00e0 son amant un adieu sinc\u00e8re. Charles la regarda paisiblement partir bourrant sa pipe. Un mince d\u00e9tail, sinon un d\u00e9barras. Elle l&rsquo;ennuyait avec sa jalousie depuis quelques jours. Il r\u00eavait d&rsquo;un tableau original pour leur exposition du mois de mars. Or il avait trouv\u00e9 le mod\u00e8le en la personne de sa voisine.<br \/>\nMadame Janny, la voisine, \u00e9tait une jeune femme de vingt-deux ans, forte, aux hanches puissantes, brune avec de larges cheveux et des yeux sombrement clairs comme des gueules de fournaise. Elle habitait avec son mari une mansarde \u00e9troite de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du palier. Un logis qui sentait la mis\u00e8re affreuse. Peu de temps apr\u00e8s son mariage, son \u00e9poux fut clou\u00e9 sur le lit par une maladie de la mo\u00eblle \u00e9pini\u00e8re. Depuis quinze mois, il n&rsquo;en bougeait plus. A cet homme qu&rsquo;elle adorait, elle consacrait son existence enti\u00e8re, le soignant, le nourrissant de son travail assez rare, car elle ne pouvait s&rsquo;absenter. Jamais elle ne demandait de secours ; par exception seulement elle recevait chaque semaine des bons du Bureau de bienfaisance.<br \/>\nLorsque Charles apprit sa situation p\u00e9nible et son noble servage, il s&#8217;empressa de lui rendre d\u00e9licatement de bons services. Puis un jour il lui demanda de poser le nu. Il lui donnerait un prix tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9. Vainement il essaya de la s\u00e9duire par des offres m\u00eame exag\u00e9r\u00e9es. Elle refusait toujours. Nul homme n\u2019aurait le droit de voir son corps que son mari. Il ne le saurait pas. Qu&rsquo;importe ! C&rsquo;eut \u00e9t\u00e9 une l\u00e2chet\u00e9, une tromperie. Elle serait encore plus que jamais fid\u00e8le au pauvre \u00eatre douloureux qui se confiait na\u00efvement \u00e0 sa bont\u00e9.<br \/>\nCharles n&rsquo;avait pas insist\u00e9 sur ces r\u00e9ponses fermes qui l&rsquo;avaient touch\u00e9 au fond du c\u0153ur. Et maintenant que Berthe \u00e9tait partie, il l&rsquo;avait pri\u00e9e de veiller \u00e0 son d\u00e9sordre.<br \/>\nL&rsquo;image de l&rsquo;oeuvre future le hantait. C&rsquo;\u00e9tait Mme Janny qu&rsquo;il \u00e9voquait au premier plan, puissante \u00e9ducatrice de chair merveilleuse. Il fit de longues sorties au hasard esp\u00e9rant rencontrer un type semblable. Il fr\u00e9quenta les mauvais lieux, les cabarets, les caf\u00e9s chantants, les rues sordides. Rien ne r\u00e9pondait \u00e0 son vouloir. Il palpa de ces viandes humaines \u00e0 louer ou \u00e0 vendre, voulut forcer sa foi, se mentir un instant. Ch\u00e2teaux de cartes qui s&rsquo;\u00e9croulaient au moindre effort d&rsquo;imagination. Il en fut presque malade. La tristesse l&rsquo;isola. Des journ\u00e9es enti\u00e8res, il se renfermait chez lui, oubliant toute nourriture. P\u00eale-m\u00e9le sur les meubles tra\u00eenaient des croquis de femmes nues, o\u00f9 le visage \u2014 celui de sa voisine, \u2014 surmontait, des corps embryonnaires ray\u00e9s de coups de crayons rageurs. Comme elle le gourmandait de sa conduite, il s&#8217;emporta contre elle. N&rsquo;\u00e9tait-ce pas uniquement de sa faute s&rsquo;il souffrait ? Ne pouvait-elle se sacrifier pour l&rsquo;art ? Il ne la cherchait pas pour en faire sa ma\u00eetresse. Non ! Il la respecterait ainsi qu&rsquo;on v\u00e9n\u00e8re une sainte. Ce ne sont pas des regards ind\u00e9cents d\u2019homme qui l&rsquo;effleureraient de souillures, mais des yeux vierges d&rsquo;artiste, avides de l&rsquo;unique beaut\u00e9 de la forme. Elle le priait de se taire, de ne pas insister. Elle ne pouvait c\u00e9der \u00e0 cause du malade aim\u00e9, car malgr\u00e9 tout c&rsquo;\u00e9tait pour elle une vilaine trahison.<br \/>\nMussaud travaillait placidement \u00e0 son sujet, une matrone \u00e9paisse devant \u00e9panouir un luxe de mati\u00e8re affriolante. Frayss\u00e8re caricaturait des types avec ses ses marrons ; il en avait d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 une demi-douzaine tr\u00e8s dr\u00f4les. Verneuil gardait sur son travail un silence discret. Il n&rsquo;en \u00e9tait pas ainsi de Charmel. Oh ! les m\u00e9ridionaux, ils ne doutent jamais de rien.<br \/>\nCharles contait son insucc\u00e8s \u00e0 son ami Ren\u00e9. Celui ci le consolait. Bah ! elle c\u00e9dera d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre. De la patience et de la douceur. Bras dessus, bras dessous ils arpentaient les rues malpropres. L&rsquo;oncle, M. de Lorcin avait r\u00e9it\u00e9r\u00e9 ses invitations \u00e0 son neveu. Le neveu continuait malgr\u00e9 les menaces de faire la sourde oreille. \u00ab Qu&rsquo;il me flanque la paix, comme je la lui flanque. \u00bb<br \/>\nLe 28 janvier \u00e0 un d\u00eener offert par Ren\u00e9 \u00e0 son ami Delange pour sa f\u00eate, il y eut les petites Belle et Line. Ren\u00e9 ne les avait pas revues depuis leur rencontre au cirque. Il les interrogea adroitement sur le rendez-vous avec Varlette. L\u00e9g\u00e8rement surexcit\u00e9es par le champagne, elles dirent tout avec une impudeur \u00e9tonnante. Elles avaient trouv\u00e9 l&rsquo;architecte \u00e0 la porte ; il les avait conduites dans un h\u00f4tel meubl\u00e9 de la rue de la Boucherie. Pendant quatre heures il avait cherch\u00e9 des plaisirs insens\u00e9s de lubricit\u00e9 o\u00f9 le ridicule se m\u00ealait \u00e0 l&rsquo;ignoble. Assez ob\u00e9issantes aux d\u00e9sirs du vieil impuissant, elles s&rsquo;\u00e9taient efforc\u00e9es de ranimer le feu \u00e9teint sous la cendre encore un peu chaude de la vieillesse. Elles riaient de raconter le hideux poussah nu comme un ver, allong\u00e9 entre elles, la t\u00eate appuy\u00e9e sur leurs pieds, passant sa langue avide entre leurs doigts, le long des chevilles, sous la plante, r\u00e2lant comme un phoque avec des soupirs de joie, des cris d&rsquo;enfants inarticul\u00e9s. Il les avait fait revenir plusieurs fois, se livrant presqu&rsquo;uniquement \u00e0 son vice pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, son mode de jouissance aphrodisiaque de ses sens s\u00e9niles. Ren\u00e9 sentait ce r\u00e9cit lui mettre un gant de cuir d\u00e9fensif contre ces bourgeois aux salet\u00e9s cach\u00e9es, aux passions de pourceaux.<br \/>\nRen\u00e9 se rendait souvent rue Pr\u00e9mion, apr\u00e8s son d\u00e9jeuner, car il \u00e9tait s\u00fbr d&rsquo;y rencontrer son ami. A la bonne chaleur de la salamandre nouvellement install\u00e9e, ils causaient de leurs juv\u00e9niles aspirations. Deux amis go\u00fbtent d&rsquo;immenses joies, que ne comprendront jamais les oiseux, \u00e0 se r\u00e9citer les fables de leurs \u00e2mes en une intimit\u00e9 \u00e9pur\u00e9e de femmes. Une fois en montant l&rsquo;escalier, il rencontra le baron des Valormets. Celui-ci l&rsquo;arr\u00eata.<\/p>\n<li>N&rsquo;\u00eates-vous pas monsieur Ren\u00e9 de Lorcin ?<\/li>\n<li>Si, Monsieur !<\/li>\n<li>Je crois en effet vous reconna\u00eetre, car si vous souvenez je vous ai rencontr\u00e9 chez votre oncle vers le mois de novembre dernier.<br \/>\nJe me souviens aussi de vous.<\/li>\n<li>Je connais parfaitement M. de Lorcin. Nous faisions souvent la partie ensemble. Il y a bien longtemps qu&rsquo;il ne vous a vu, m&rsquo;a-t-il dit. Il me semble qu\u2019il y a quelque chose d&rsquo;urgent \u00e0 vous apprendre. Ce sont vos affaires ; je n&rsquo;aurais garde d&rsquo;\u00eatre indiscret.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 le regarda en face se demandant ce que signifiaient ses paroles.<\/p>\n<li>Vous connaissez donc quelqu&rsquo;un dans la maison ?<\/li>\n<li>C\u2019est ici qu&rsquo;habite mon ami Delange.<\/li>\n<li>Ah ! vous allez chez lui ! Un dr\u00f4le d&rsquo;individu ! Ce qui me d\u00e9plait chez ces artistes, c&rsquo;est la conduite dissip\u00e9e qu&rsquo;ils affichent partout. La jeunesse n&rsquo;est pas de bois, je le sais malheureusement, mais qu&rsquo;elle se cache. Votre oncle est absolument de mon avis.<\/li>\n<li>Vous venez de sa part, on le jurerait !<\/li>\n<li>Certes, non, M. de Lorcin lave son linge sale en famille, \u00e0 moins de circonstances f\u00e2cheuses pour qui le veut bien !<\/li>\n<li>Monsieur, je vous demande pardon, je suis press\u00e9.<\/li>\n<p>Quatre \u00e0 quatre il se pr\u00e9cipita chez le peintre \u00e0 qui naturellement ii raconta la sc\u00e8ne. Charles n\u2019y prit qu&rsquo;une m\u00e9diocre attention. D\u00e8s que Ren\u00e9 eut fini son r\u00e9cit, il lui demanda brusquement :<\/p>\n<li>La derni\u00e8re fois que tu as vu mon p\u00e8re, as-tu remarqu\u00e9 sa tristesse pr\u00e9occup\u00e9e ?<\/li>\n<li>Pourquoi cette question ?<\/li>\n<li>R\u00e9ponds-moi&#8230; Il m&rsquo;a sembl\u00e9 ce matin excessivement dr\u00f4le, craintif ; ses mains tremblotaient. Il m&rsquo;a affirm\u00e9 n&rsquo;\u00eatre pas malade. Je crains cependant quelque malheur. Le monde des affaires est changeant et la roue de la fortune s&rsquo;arr\u00eate plus souvent sur les z\u00e9ros que sur les dix.<\/li>\n<li>Je ne veux pas te le cacher. Lolette et moi avons \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s de son visage au cirque. Questionne-le plus vivement. Essaie de savoir.<\/li>\n<p>Charles allait r\u00e9pondre, quand Mme Janny se pr\u00e9cipita comme une folle dans l&rsquo;atelier.<\/p>\n<li>J&rsquo;ai eu tort, monsieur Delange, de vous refuser de poser \u00e0 vous qui \u00eates si bon pour moi. Vous me pardonnez, n&rsquo;est-ce pas, car je suis toute pr\u00eate maintenant, mais devant vous seul ?<\/li>\n<p>Elle s&rsquo;appuya sur le dos d&rsquo;un fauteuil et deux grosses larmes coul\u00e8rent sur ses joues qui p\u00e2lissaient peu \u00e0 peu.<br \/>\nLes deux amis l&rsquo;examinaient interloqu\u00e9s.<\/p>\n<li>Qu&rsquo;avez-vous, ma ch\u00e8re dame, qu&rsquo;avez-vous \u00e0 pleurer ? Qu&rsquo;est-ce qui vous prend ? Que signifie cette offre brusque au milieu de votre douleur ?<\/li>\n<li>Acceptez, je vous en prie, c&rsquo;est de bon coeur. J\u2019ai bien regret de mon refus. Il faut souffrir pour vivre et rester honn\u00eate.<\/li>\n<li>Mais voyons, expliquez-vous ? Que vous est-il arriv\u00e9 ?<\/li>\n<li>Ah ! s&rsquo;\u00e9cria Ren\u00e9, se rappelant sa rencontre dans l&rsquo;escalier, M. des Valormets vous a donc, appris une triste nouvelle ?<\/li>\n<li>Je ne peux pas vous dire. Non ! j&rsquo;ai trop honte. Quelle canaille que cet homme !<\/li>\n<p>Elle crispait ses poings et ses dents grin\u00e7aient de col\u00e8re.<\/p>\n<li>Vous devez au contraire nous avouer ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 entre le baron et vous. Si ce monsieur doit \u00eatre puni&#8230;<\/li>\n<li>Puni, vous voulez rire. Ce sont les Ma\u00eetres devant lesquels, nous, les pauvres, nous devons courber la t\u00eate. Et ils nous tyrannisent l\u00e2chement.<br \/>\nVoyons soyez franche, que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ?<\/li>\n<li>Eh bien voil\u00e0 ! Chaque semaine le Bureau de bienfaisance m&rsquo;envoie des bons par M. des Valormets. Il m&rsquo;a fait un jour une proposition inf\u00e2me. Je l&rsquo;ai repouss\u00e9e poliment pour ne pas perdre mes bons. Depuis ce temps-l\u00e0, il n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;insister, m&rsquo;offrant le double, le triple de ce qui m&rsquo;\u00e9tait accord\u00e9, puis il mena\u00e7a de me faire rayer de la liste des pauvres. Je pris le parti d&rsquo;aller moi-m\u00eame au Bureau toucher mes bons, on me les refusa. Il le sut et insista davantage, voulut me tenter par de l&rsquo;argent. Lass\u00e9e, \u00e9c\u0153ur\u00e9e, je n&rsquo;ai pu me ma\u00eetriser aujourd&rsquo;hui, je lui ai crach\u00e9 mon m\u00e9pris en pleine figure, le jetant \u00e0 la porte de chez moi. Ses yeux flambaient, j&rsquo;ai eu peur. Il a jur\u00e9 que je n&rsquo;aurais plus \u00e0 compter sur le Bureau. Alors il faut que nous crevions de faim mon mari et moi parce que je ne veux pas coucher avec les distributeurs de bons.<\/li>\n<li>Calmez-vous, ma brave dame, lui dit doucement. Delange, vous ne manquerez de rien puisque je suis l\u00e0. En second lieu mon ami Ren\u00e9 va s&rsquo;occuper de votre affaire. Je ne sais s&rsquo;il obtiendra raison, car tous ces gens-l\u00e0, \u00e7a s&rsquo;entend comme fripons en foire. Enfin,vous allez me faire le plaisir de ne plus pleurer ce qui me g\u00e2te vos jolis yeux, et maintenant que vous \u00eates mon mod\u00e8le je tiens \u00e0 le conserver intact.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 se donna une peine bien inutile \u00e0 courir le reste de la soir\u00e9e aux guichets des r\u00e9clamations. Les humbles ont toujours tort. Ils mentent pour le plaisir de mentir et d&rsquo;insulter les honn\u00eates gens qu&rsquo;ils jalousent ? Le bon jeune homme sut d&rsquo;une fa\u00e7on pr\u00e9cise \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir sur le chapitre de la charit\u00e9 collective et administrative. Ceux qui s&rsquo;engraissent, ce ne sont pas les clients.<br \/>\nEn rentrant chez lui, il ne trouva pas Lolette, mais sur la table deux petites lettres, l&rsquo;une rose sentant le tr\u00e8fle incarnat, l&rsquo;autre simple, griffonn\u00e9e au crayon. Machinalement il ouvrit d&rsquo;abord la plus belle. C&rsquo;\u00e9tait une invitation de Mme Verdian \u00e0 un th\u00e9 pour le surlendemain. L&rsquo;autre contenait ces mots : <em>\u00ab Ren\u00e9, adieu&#8230; il faut que je m&rsquo;en aille:.. je t&rsquo;aime toujours&#8230; J&rsquo;ai nien du chagrin&#8230; oh ! les vilains hommes, les m\u00e9chants qui me s\u00e9parent de toi&#8230; ta Lolette ch\u00e9rie&#8230;<\/em> \u00bb<br \/>\nIl resta silencieux les dents serr\u00e9es, les yeux pensifs, pendant qu&rsquo;un frisson de peine lui gla\u00e7ait les \u00e9paules. Il courut chez sa propri\u00e9taire :<\/p>\n<li>Mme Demeux, avez-vous entendu venir quelqu&rsquo;un chez moi dans la journ\u00e9e ?<\/li>\n<li>Oui, Monsieur, il est venu vers deux heures un grand monsieur gris qui vous a demand\u00e9. J&rsquo;ai r\u00e9pondu que vous \u00e9tiez absent. Il est parti. Environ une demi-heure apr\u00e8s, je l&rsquo;ai vu revenir avec un autre homme. Ils ont frapp\u00e9 chez vous ; votre amie jour a ouvert<\/li>\n<li>Vous les avez entendus causer.<\/li>\n<li>J&rsquo;en \u00e9tais toute \u00e9peur\u00e9e. Ils criaient parfois d&rsquo;un ton terrible ; votre amie pleurait. Et cela pendant un bon quart d&rsquo;heure, puis ils sont partis tous les trois. Elle marchait devant avec un gros paquet pleurant \u00e0 chaudes larmes. Je n&rsquo;ai pu m&#8217;emp\u00eacher de lui demander o\u00f9 elle allait. Alors le dernier venu m&rsquo;a pri\u00e9 brutalement de m&rsquo;occuper de mes affaires si je ne voulais pas en voir plus long. Je me suis renferm\u00e9e chez moi, presque morte d&rsquo;\u00e9pouvante.<\/li>\n<p>Ren\u00e9, p\u00e2le comme une haut d&rsquo;ivoire, ne r\u00e9pondit. rien. Il devinait une manoeuvre violente de son oncle. Une rage froide le faisait trembloter, plissait \u00e2prement son front bl\u00eame. S&rsquo;il avait pu pr\u00e9voir l&rsquo;af\u00acfreuse aventure, il n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 perdre des heures pr\u00e9cieuses par charit\u00e9. La bont\u00e9 devient la balle qu&rsquo;ils se lancent de raquette en raquette. Son oncle, il allait le troubler dans son repaire, il allait lui demander des comptes face \u00e0 face sur le champ.<br \/>\nIl courut. La course le rafra\u00eechit. Il se reposa avant de sonner \u00e0 la porte du b\u00e2tonnier. Sans demander quoi que ce soit, il passa hautainement devant le domestique el p\u00e9n\u00e9tra clans le cabinet de travail de l&rsquo;avocat. En voyant entrer son neveu, M. de Lorcin qui \u00e9crivait posa sa plume et attendit tranquillement ce qu&rsquo;allait lui dire le jeune homme. Ren\u00e9 ferma la porte derri\u00e8re lui et debout, tr\u00e8s froid :<\/p>\n<li>Bonjour, mon oncle, vous m&rsquo;avez plusieurs fois pri\u00e9 devenir vous parler. Je viens vous faire les ecuses de mon retard et vous demander ce dont il s&rsquo;agit.<\/li>\n<li>Mon Dieu, mon cher ami, j&rsquo;avais \u00e0 r\u00e9primander ta conduite un peu scandaleuse. Nous \u00e9tions ici d\u00e9sol\u00e9s de te voir suivre une voie pr\u00e9judiciable \u00e0 ton honneur et au n\u00f4tre, malgr\u00e9 les conseils que bous t&rsquo;avions donn\u00e9s. Nous sommes seuls, Ren\u00e9, je fais abstraction des principes religieux. Puisque tu veux t&rsquo;amuser, pourquoi ne t&rsquo;amuses-tu pas en secret ? Pourquoi veux-tu que la ville enti\u00e8re sache que tu as une ma\u00eetresse et qu&rsquo;on nous le jette au nez ironiquement ? Mais c&rsquo;est de la b\u00eatise de se ridiculiser ainsi, de se coller avec une femme quelconque quand on peut en cueillir des milliers qui fuient aux approches du matin ! Ma situation ne me permet pas d&rsquo;avoir un neveu du m\u00eame nom que moi balladant \u00e0 son bras une catin par les rues de Nantes. D&rsquo;ailleurs je ne comprends pas que tu n&rsquo;aies pas eu honte d&rsquo;abaisser ton nom aux yeux de tous les passants. Et ceux qui sont venus me le dire, des bourgeois fiers d&rsquo;avilir notre race, de se montrer plus hauts parce que plus corrects. Ils riaient ; leurs rires cruels me faisaient mal. A mon \u00e2ge, j&rsquo;ai re\u00e7u, depuis un mois, trop de soufflets et trop de hontes !<\/li>\n<p>Ren\u00e9 baissait la t\u00eate ; des larmes de col\u00e8re honteuse mouillaient ses yeux. Il ne s&rsquo;attendait pas \u00e0 ce genre de reproches. Les paroles de son oncle touchaient juste. Le sang de ses veines avait le bleu du sang des Lorcin, le bleu de la noblesse orgueilleuse. Il avait \u00e9t\u00e9 ridicule parce qu&rsquo;il avait aim\u00e9. S&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 le chercheur de plaisirs grossiers, il serait rest\u00e9 le parfait gentilhomme. Et pourquoi la brute doit-elle annoblir l&rsquo;homme, et l&rsquo;amour l&rsquo;avilir ?<\/p>\n<li>Tu as peut-\u00eatre cru l&rsquo;aimer, continua M. de Lorcin, en es-tu bien s\u00fbr ? Je suis convaincu du contraire. L&rsquo;amour n&rsquo;est pas cet attrait rapide d&rsquo;une chair facile \u00e0 poss\u00e9der et dont le charme n&rsquo;a pas eu le temps de s&rsquo;\u00e9puiser. Echafauder l&rsquo;amour sur de la volupt\u00e9, c&rsquo;est b\u00e2tir avec des bulles de savon. Lorsqu&rsquo;on a suc\u00e9 le fruit jusqu&rsquo;\u00e0 la peau, on croque celle ci avec moins d&rsquo;app\u00e9tit, le reste, on le jette d\u00e9go\u00fbt\u00e9.<\/li>\n<li>Et si je veux go\u00fbter ce fruit jusqu&rsquo;\u00e0 la peau pour rejeter les d\u00e9chets dans la paix de mon verger, de quel droit les passants viennent-ils lancer des pierres par dessus la haie ?<\/li>\n<li>Du droit qu&rsquo;ont les jaloux de se venger de leurs rancunes mesquines. Tr\u00e8s beau de vouloir r\u00e9former la soci\u00e9t\u00e9, mais auparavant courbons-nous \u00e0 ses lois si despotiques et g\u00eanantes soient-elles<\/li>\n<li>Alors, qui montrera l&rsquo;exemple de la future r\u00e9formation ?<\/li>\n<li>Ceux qui voudront pourvu que ce ne soit pas toi.<\/li>\n<li>Pourquoi pas moi ?<\/li>\n<li>Parce que tu ne t&rsquo;appartiens pas uniquement \u00e0 toi, mais \u00e0 une race honorable dont il reste des descendants du m\u00eame taux.<\/li>\n<li>Et si c&rsquo;\u00e9tait justement la raison de marcher en \u00e9claireur dans cette nouvelle voie, guid\u00e9 par la colonne lumineuse d&rsquo;un nom immense. Si je le voulais parce qu&rsquo;au-dessus des imb\u00e9ciles qui m&rsquo;insultent j&rsquo;ai le m\u00e9pris de les sentir mordre au talon, de les voir s&rsquo;abaisser \u00e0 leur tour en des replis de vip\u00e8res, Si, parce que je puis les d\u00e9lier du sommet d&rsquo;un orgueil auquel ils ne parviendront jamais.<\/li>\n<li>Je t&#8217;emp\u00eacherais de faire une folie inutile !<\/li>\n<li>Comme vous l&rsquo;avez d\u00e9j\u00e0 fait ?<\/li>\n<li>Comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 fait.<\/li>\n<li>Sournoisement, cruellement, sans vous soucier des larmes, des chagrins, des heures sans sommeils, de la tristesse des brusques s\u00e9parations. Briser du bonheur avec autant d&rsquo;indiff\u00e9rence qu&rsquo;un crayon de deux sous, parce que l&rsquo;orgueil, \u2014 la vanit\u00e9 plut\u00f4t \u2014 est froiss\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter b\u00e9n\u00e9volement ces serfs du qu&rsquo;en-dira-t-on !<\/li>\n<li>Parce qu&rsquo;il faut couper le mal dans les racines.<\/li>\n<li>Qu&rsquo;en avez-vous fait de ma Lolette aim\u00e9e ? Quelle puissance draconienne avez-vous encore au vingti\u00e8me si\u00e8cle, qu&rsquo;il vous suffise de parler pour que l\u2019on s\u00e9pare les amants en une seconde ?<\/li>\n<li>Aucune puissance, seulement des droits pour mod\u00e9rer les t\u00eates folles.<\/li>\n<li>Vous appelez folie la sinc\u00e8re chanson d&rsquo;amour, le duo des rires c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, l&rsquo;attachement juv\u00e9nile des coeurs qui s&rsquo;apprennent la vie myst\u00e9rieuse ! Folie, les heures de bonheur parfait, du seul bonheur o\u00f9 le mensonge ne met pas ses doigts velus ! Folie, le charme de la jeunesse qui se penche en flots limpides de volupt\u00e9s ! Folie, l&rsquo;oubli des mesquineries du monde, l&rsquo;indiff\u00e9rence des m\u00e9chancet\u00e9s d&rsquo;autrui ! &#8230; Folie, si vous voulez, mais folie que vous devriez saluer au passage et non tacher de boue ou de sang.<\/li>\n<li>Tes expressions me sont la preuve qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait que temps d&rsquo;agir brusquement.<\/li>\n<li>Avec des fa\u00e7ons de valets, des pr\u00e9cautions de bandits louches de romans.<\/li>\n<li>Mon neveu, tu t&rsquo;oublies \u00e0 m&rsquo;insulter !<\/li>\n<li>Dites-moi o\u00f9 est mon amie ?<\/li>\n<li>Pour que tu ailles la chercher&#8230;. cela m&rsquo;aurait bien peu servi de l&rsquo;avoir fait partir.<\/li>\n<li>Je ne resterais pas \u00e0 Nantes. Je ne vous g\u00eanerais plus, car c&rsquo;est uniquement votre orgueil qui est en jeu.<\/li>\n<li>Un orgueil qui est le tien et qui sera le m\u00eame \u00e0 cent lieues. Inutile d&rsquo;insister davantage.<\/li>\n<li>C&rsquo;est dit. Vous \u00eates le plus fort aujourd&rsquo;hui. Il ne me reste plus qu&rsquo;\u00e0 me venger en attendant que des gens plus \u00e9clair\u00e9s suppriment ces droits exorbitants qui n&rsquo;ont d&rsquo;autre source n\u00e9cessaire que \u00e9go\u00efsme. Plus d&rsquo;amour, plus de ma\u00eetresses. Ou prendra l&rsquo;autre route, celle qui vous g\u00e8ne le moins dites vous, mais sur cette route il y a des pierres, et ces pierres seront pour vous. Vous me faites souffrir en mon corps et en mon \u00e2me, je vous le revaudrai au centuple. Je sais o\u00f9 est l&rsquo;angle sensible, je chercherai qui l&rsquo;\u00e9cornera le mieux. Nous sommes de m\u00eame race, t\u00eatus et volontaires. Merci de me l&rsquo;avoir r\u00e9appris. Je ne l&rsquo;oublierai plus. Le mal pour le mal, chacun selon sa force, belle devise de conduite haineuse et vindicative que l\u2019on apprend \u00e0 votre \u00e9cole. Aurez-vous le courage de vous en prendre directement \u00e0 moi au lieu d&rsquo;attaquer une petite fille ?<\/li>\n<li>As-tu fini bient\u00f4t ?<\/li>\n<li>Un mot encore. Je ne d\u00e9pends pas de vous. Si je n&rsquo;ai pas su prot\u00e9ger mon bien contre les d\u00e9trousseurs de l&rsquo;ombre, je me tiendrai sur mes gardes pour me d\u00e9fendre. D&rsquo;homme \u00e0 homme, sang contre sang, il n&rsquo;est pas bien s\u00fbr que vous ayez la victoire malgr\u00e9 votre puissance, votre fortune et vos adulateurs. Vous ne repr\u00e9sentez ni mon p\u00e8re, ni ma m\u00e8re, vous n&rsquo;\u00eates plus pour moi que la race d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Je la respecte avec d\u00e9fiance.<\/li>\n<li>Va-t-en, tu deviens grossier !<\/li>\n<li>Au revoir, mon oncle, vous pr\u00e9senterez mes ramages respectueux \u00e0 ma tante.<\/li>\n<p>Quand la porte se fut referm\u00e9e sur les pas de son neveu, M. de Lorcin cassa d&rsquo;un coup sec son coupe-papier d&rsquo;ivoire et ses doigts osseux en \u00e9miett\u00e8rent les restes sur le tapis.<\/p>\n<p>Rentr\u00e9 chez lui, Ren\u00e9 s&#8217;empressa d&rsquo;accepter l&rsquo;invitation de Mme Verdian.<\/p>\n<li>Autant commencer par celle-l\u00e0 puisqu&rsquo;elle y tient, pensait-il.<\/li>\n<p>Charles auquel il conta son aventure, lui donna des conseils sto\u00efciens.<\/p>\n<li>Vois-tu, Charles, elle serait partie de son plein gr\u00e9, je n&rsquo;aurais pas fait un pas pour courir apr\u00e8s elle. J&rsquo;aurais b\u00eatement pleur\u00e9 au coin du foyer d\u00e9sert. Mais savoir qu&rsquo;ils me l&rsquo;ont enlev\u00e9e, \u00e7\u00e0 m&rsquo;enrage au point que j&rsquo;en oublie mon chagrin.<\/li>\n<li>Allons, mon pauvre Ren\u00e9, prenons notre si\u00actuation avec une sage tranquillit\u00e9. Il y a quelques jours nous \u00e9tions mari\u00e9s, aujourd&rsquo;hui nous sommes veufs comme le jour de ton arriv\u00e9e \u00e0 Nantes. Est-ce un malheur ? Nous n&rsquo;en savons rien ! Ce qui arrive doit \u00eatre une n\u00e9cessit\u00e9 contre laquelle nous serions bien fats de r\u00e9agir. A quoi bon ? Cailloux l\u00e9gers des bas-fonds de la vie, les vagues des \u00e9v\u00e9nements nous arrondissent le caract\u00e8re. Rire et souffrir, tout est l\u00e0, parfois l&rsquo;apoth\u00e9ose d&rsquo;une conscience ind\u00e9cise. Berthe, Lolette deux fleurs \u00e9closes sur le parterre de nos jardins, fleurs cueillies, hum\u00e9es, fleurs perdues dont le souvenir se dissipera comme leur parfum tendre de femmes aim\u00e9es. Incidents de notre existence, chausse-trappes au long de la route, pass\u00e9 d&rsquo;hier d\u00e9j\u00e0 trop loin. Ne regarder jamais derri\u00e8re soi, agir le pr\u00e9sent, contempler fi\u00e8rement l&rsquo;avenir, indiff\u00e9rents aux lambeaux de nos v\u00eatements accroch\u00e9s dans les haies !<\/li>\n<p>Ren\u00e9 se promenait les bras crois\u00e9s au travers de l&rsquo;atelier ; son air sombre contrastait avec le calme de l&rsquo;ami qui le haranguait du fond d&rsquo;un fauteuil voltaire.<\/p>\n<li>Ren\u00e9, tu ne m&rsquo;\u00e9coutes pas.<\/li>\n<li>Je te dis que ce sont des canailles !<\/li>\n<li>Soit. Ton \u00e2me fi\u00e8re devrait-elle s&rsquo;attarder \u00e0 des niaiseries ?<\/li>\n<li>Des niaiseries ! Tu es fou ! Des niaiseries, ce droit de me voler ma ma\u00eetresse !<\/li>\n<li>Niais ton emportement !<\/li>\n<li>Que veux-tu donc que je fasse : pleurer comme un sot ou leur tordre le cou ?<\/li>\n<li>Ni l&rsquo;un, ni l&rsquo;autre. Prendre la fortune comme elle vient et te rappeler qu&rsquo;au-dessus des vicissitudes de nos vies, il y a notre amiti\u00e9 qui vaut plus de cent haines, plus de cent amours.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 fut touch\u00e9. Il s&rsquo;apaisa.<\/p>\n<li>Merci, mon vieux, nous ne nous quitterons plus. Aucune femme ne viendra rompre notre fraternit\u00e9 de son ostracisme tenace.<\/li>\n<p>Chez Mme Verdian le th\u00e9 servi aux reflets d&rsquo;un salon vert et or, Ren\u00e9 retrouva d&rsquo;anciennes connais\u00acsances : Varlette qu&rsquo;il affecta beaucoup de conna\u00eetre et, qu&rsquo;il terrifia de ses sous-entendus indiscrets, le baron des Valormets auquel il confia que le pire de l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 \u00e9tait de satisfaire un vice avec de moyens vertueux, le beau Gachard qu&rsquo;il complimenta sur l&rsquo;odeur nouvelle de son mouchoir, il entoura publiquement l&rsquo;h\u00f4tesse de ses soins empress\u00e9s et ultra-galants, afin de faire jaser la soci\u00e9t\u00e9 sur de futures relations. Mme Verdian, charm\u00e9e, cong\u00e9dia d\u00e9finitivement le jeune Gachard en une courte sc\u00e8ne derri\u00e8re un paravent. Au bout d&rsquo;une heure, Ren\u00e9, ma\u00eetre de la place, blagua les moeurs inqui\u00e8tes de la ville.<\/p>\n<li>L&rsquo;amour est le premier devoir de l\u2019homme. Sans l&rsquo;acte d&rsquo;amour que serions-nous ? Des bonbons de n\u00e9ant ! Des bonbons que l&rsquo;on go\u00fbte \u00e0 deux entre la mousseline des caresses. Et c&rsquo;est l\u2019acte le plus sacrifi\u00e9. On en rougit, on le cache, ou l&rsquo;ensevelit dans la lourdeur de l&rsquo;ombre comme une jolie fillette sous d&rsquo;affreuses capelines moires. Si parmi vous, mesdames, j&rsquo;avais une ma\u00eetresse ou une femme qui me d\u00e9sirerait, oserait-elle ici-m\u00eame se mettre nue et se coucher sur le tapis ? Si je la prenais devant vous, y en a-t-il une seule qui resterait calme et respectueuse ? Ne deviendriez-vous pas un troupeau hostile d&rsquo;enfiell\u00e9es semant partent la grande nouvelle de la contamin\u00e9e sur la porte de laquelle vous inscririez le signe du l\u00e9preux. Chose \u00e9trange, l&rsquo;amour, ce b\u00ealement exquis de la douceur, enfanterait la haine, ou plut\u00f4t l&rsquo;ennui de ne pouvoir suivre la m\u00eame voie, sans que le voisin agisse comme vous agiriez aujourd\u2019hui. L&rsquo;amour n&rsquo;a qu&rsquo;un ennemi unique, un ennemi qui vaut la plus formidable des arm\u00e9es hostiles, l&rsquo;envie. Souvenez-vous de la parole de Renan : \u00ab Si l\u2019humanit\u00e9 n&rsquo;avait plus qu&rsquo;une heure et qu&rsquo;elle en f\u00fbt avertie, elle se transformerait en un immense troupeau de b\u00eates \u00e0 deux dos.<\/li>\n<p>Lon se r\u00e9criait. L&rsquo;on discutait. C&rsquo;\u00e9tait un beau d\u00e9bat de femmes prudes qui savaient depuis longtemps \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir sur la vertu forc\u00e9e de leurs amies. Varlette s&rsquo;agitant trop vertement contre Ren\u00e9 re\u00e7ut le coup de fouet suivant, qui lui cala la langue le reste de la soir\u00e9e : Monsieur Varlette, notez qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;acte naturel de l&rsquo;amour et non de certains proc\u00e9d\u00e9s grotesques qui le disqualifient. Puis Ren\u00e9 all\u00e9grement voulut clore la discussion par un toast malin :<\/p>\n<li>Le plus sage d&rsquo;entre nous, c&rsquo;est M. le baron de Valormets. Son silence cependant n&rsquo;est pas charitable. Sa longue carri\u00e8re aurait pu nous fournir bien des arguments pour ou contre. Vous \u00eates avare de paroles, M. le baron, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l&rsquo;on fait march\u00e9 de tout, m\u00eame de la charit\u00e9. Un toast \u00e0 M. des Valormets, sans rancune.<\/li>\n<p>Celui-ci n&rsquo;osa pas se f\u00e2cher devant le regard cruellement moqueur du jeune homme. Il avait compris.<\/p>\n<p>Cette nuit, alors que Mme Verdian se p\u00e2mait entre ses bras, Ren\u00e9 songea avec d\u00e9lices que ses gestes audacieux dans le salon envers sa nouvelle ma\u00eetresse avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9pi\u00e9s, que ses paroles railleuses allaient donner du coeur et de la langue aux bavardes, et que le remplacement du beau Gachard ferait boule de neige jusqu&rsquo;au boulevard Delorme.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Le facile m\u00e9nage du peintre subit quelques l\u00e9zardes. Apr\u00e8s plusieurs sc\u00e8nes la fantasque Touffe d&rsquo;or disparut d\u00e9finitivement un beau matin en criant \u00e0 son amant un adieu sinc\u00e8re. Charles la regarda paisiblement partir bourrant sa pipe. Un mince d\u00e9tail, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2344\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    CHAPITRE IX. 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