﻿{"id":2382,"date":"2008-04-20T08:34:08","date_gmt":"2008-04-20T06:34:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2382"},"modified":"2008-09-18T08:40:27","modified_gmt":"2008-09-18T06:40:27","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-x-carnaval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2382","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905    Chapitre X. CARNAVAL"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Des affiches multicolores avaient annonc\u00e9 que le \u00ab <em>Carnaval \u00e0 Nantes n&rsquo;est pas mort <\/em>\u00bb. On croit toujours qu&rsquo;il veut mourir. Chaque ann\u00e9e assiste \u00e0 son d\u00e9sossement. Les commer\u00e7ants s&rsquo;ing\u00e9nient pourtant \u00e0 le ranimer de leurs efforts. Mais la d\u00e9fiance et la jalousie sont telles que leur succ\u00e8s reste st\u00e9rile. Quoique rnal second\u00e9s les organisateurs avaient fait de leur mieux.<br \/>\nD\u00e8s le matin une vive animation s&rsquo;entrecroisait les rues. Les baladeuses aux tas de confettis, aux rnains courbes soutenant des sacs jaunes, des chasse-belles-m\u00e8res et autres fantaisies anodines, s\u2019allaient caler sur le bord des carrefours, sur le centre de la place Graslin et de la place Royale, d\u00e9j\u00e0 encombr\u00e9es de marchandes de violettes et d&rsquo;oranges. Les caf\u00e9s pr\u00e9paraient leurs tables, ornaient leurs devantures. La ruche nantaise terminait ses pr\u00e9paratifs de plaisirs. Le monde ouvrier surtout s&rsquo;appr\u00eatait au franc rire.<br \/>\nQuand deux heures sonn\u00e8rent chacun son tour aux cadrans de la ville, les groupes se tass\u00e8rent rue Cr\u00e9billon, place Royale et plac\u00e9 Graslin. Toutes les autres rues de la ville vomissaient ce sang de bonne humeur sur un m\u00eame point. Ch\u00e8re aux Nantais, la bousculade commen\u00e7a parsem\u00e9e de luttes en couleurs ; les confettis flottaient comme des poussi\u00e8res \u00e9chapp\u00e9es des ailes de papillons vari\u00e9s. Les serpentins se rendaient visite de crois\u00e9es en crois\u00e9es. C&rsquo;\u00e9tait un d\u00f4me de tapisserie claire en fils de satin brillamment entrelac\u00e9s. En avant, les jolies filles aux dents blanches, aux yeux humides de rires, aux l\u00e8vres bavardes, en avant, dans les pouss\u00e9es formidables des tourbillons humains ! Hardi, les giffles aux indiscrets. Les confettis sont des diables curieux. O\u00f9 vont-ils parfois se nicher ? C&rsquo;est une mar\u00e9e de lib\u00e9ralit\u00e9s qui passe, n&rsquo;est-il pas vrai ? Osez donc, c&rsquo;est jour de liesse et l&rsquo;on ne se f\u00e2che que pour la forme ! Carnaval, jour de mascaraderies, jour qui ne compte pas dans l&rsquo;ann\u00e9e de la sagesse ! Il faudra bien ce soir d\u00e9nouer ses bandeaux bourr\u00e9s de poussi\u00e8res et r\u00eaver d&rsquo;avoir pu les laisser d\u00e9nouer en r\u00eave. Audacieux ou rosses, c&rsquo;est une fus\u00e9e de moqueries o\u00f9 le plus trompeur est tromp\u00e9 lui-m\u00eame. Ouvrez le parapluie de l&rsquo;inconstance sous le d\u00e9luge des vaines promesses et des menteuses futilit\u00e9s ! Qui saura la v\u00e9rit\u00e9 de ce regard, de ce geste matin effeuillant les papiers roses ? Qui p\u00e9n\u00e9trera le secret rapide de ce front mince o\u00f9 vous avez pos\u00e9 les doigts ? Que dit sous les corsages la chanson des coeurs essouffl\u00e9s ? Quel refrain r\u00e9p\u00e8tent-ils \u00e0 l\u2019unisson ? Un rythme affolant d&rsquo;ivresse se d\u00e9ploie au grand air, plane en des accords martel\u00e9s de cris rauques, d&rsquo;effarouchements cr\u00e9dules ou rus\u00e9s. Un tambour de basque sonne la charge d\u00e9lirante de la folie des mots, de la d\u00e9bauche des esprits, des \u00e9tincelles gauloises et, hardies. Ouvri\u00e8res habilleuses, gamines, \u00e9tudiants, calicots, barbes grises, surveillantes, et autres, les grelots battent la mesure du vaste chahut l\u00e9gendaire de vos tranquillit\u00e9s, de vos laisses habituelles et de vos paix sournoises.<br \/>\nParmi le fluctueux hurlement quelques travestis tachent le noir d&rsquo;une ponctuation vive. Des groupes chantaient des airs populaires, les m\u00eames scies bornant l\u2019horizon de leurs esprits f\u00eatards. Et les filles criaient qu&rsquo;on les pincait, qu&rsquo;on les chatouillait fort, se d\u00e9battaient comme des couleuvres prises au pi\u00e8ge. Il y avait aussi des voleurs de baisers sur les nuques distraites et les fouilleurs de gorges discr\u00e8tes. Il y avait encore des brutes malfaisantes qui amusaient bestialement \u00e0 la fa\u00e7on des chiens en rut : la plaie honteuse des foules qui s&rsquo;\u00e9tale contagieusement comme un ecz\u00e9ma.<br \/>\nRemu\u00e9e par les pieds la peluche \u00e9paisse des confettis dissipait un nuage compact de poussi\u00e8re. Une pluie en flocons imitant les grains de tabac \u00e0 priser s&rsquo;infiltrait au fond des nez, des paupi\u00e8res et des gorges. La fontaine de la place Royale s&rsquo;\u00e9panouissait d&rsquo;eau, et le vent collant les confettis sur les torses sombres, ils semblaient couverts de pustules saignantes o\u00f9 suppurantes. Dans le bassin se noyaient les papiers ronds. \u00c7a le transformait en un \u00e9tang fard\u00e9 de go\u00ebmon millicolore.<br \/>\nLa cavalcade trancha la foule de la beaut\u00e9 funambulesque ou ironique de ses chars et des voitures fleuries. Les humains, faisant abstraction de leur dignit\u00e9 d&rsquo;\u00eatres sup\u00e9rieurs, formaient le cort\u00e8ge du B\u0153uf Gras royalement entour\u00e9 de sa cour de futurs bourreaux. L&rsquo;\u00e9norme roi que l&rsquo;on applaudissait, \u00e0 qui l&rsquo;on jetait des fleurs et des baisers, arrondissait ses gros yeux placides, ses yeux inquiets de tout ce bruit, de ces honneurs \u00e9tranges. Peut-\u00eatre son \u00e9troite cervelle devinait-elle le rire de la mort dans les cris de joie qui le saluaient ? Nul ne saura le drame effroyable qui se passe au creux de ses prunelles \u00e9largies ! Son indiff\u00e9rence n&rsquo;est-elle que l&rsquo;h\u00e9ro\u00efque r\u00e9signations \u00e0 l&rsquo;\u00e9chafaud o\u00f9 le char enjoliv\u00e9 le conduit ? Qui sait, si dans son attitude impassible, il n&rsquo;y a pas du m\u00e9pris pour les l\u00e2ches qui l&rsquo;acclament, polir les tortionnaires qui demandent sa t\u00eate derri\u00e8re le bouquet offert ? Royaut\u00e9 carnavalesque, mensonge sto\u00efque, pauvre innocent, dont on mangera les reins, sublime captif, par\u00e9 de cha\u00eenes d&rsquo;or pour la plus sinc\u00e8re des f\u00eates, la mort ! Sur l&rsquo;autel de la folie, il faut du sang, du sang comme un sanglot sauvage excitant la foule au charivari monstrueux.<br \/>\nLes bouquets s&rsquo;arquent-en-ciel. Les violettes parfument discr\u00e8tement les corsages. Les oranges font la joie des enfants petits ou grands. Des voitures fleuries \u00e0 la foule, et aux fen\u00eatres pleuvent les lazzis, les saluts, les bombes. Le boa bariol\u00e9 du cort\u00e8ge glisse lentement au bruit de ses \u00e9cailles \u00e0 travers les rues.<br \/>\nCharles et Ren\u00e9 regardaient nonchalamment dans leur voiture orn\u00e9e de fleurs jaunes la masse grouillante des curieux. On les interpellait, \u00e9tonn\u00e9s de les voir en dominos jaunes avec des masques verts. D\u00e9daigneux, ils laissaient errer leurs yeux sur l&rsquo;oc\u00e9an moutonn\u00e9 de t\u00eates flottantes. Jouir de l&rsquo;amusement insane de leurs concitoyens ; les hommes et les femmes riant b\u00eatement de leurs jeux ridicules, comme un moutard qui rirait d&rsquo;effeuiller les p\u00e9tales d\u2019une rose ! Inconsciemment gris\u00e9s de bruit fant\u00f4male, ils gesticulaient au bout de la corde, la corde des pantins de foires aux pains d&rsquo;\u00e9pices.<br \/>\nPuis le soir s&rsquo;\u00e9tait affol\u00e9 sur la gaiet\u00e9 ambiante. Les caf\u00e9s blancs de lumi\u00e8res se gavaient de consommateurs. Au caf\u00e9 de France, sur la place Graslin, les deux amis all\u00e8rent s&rsquo;attabler. Il se d\u00e9roula une trame plus fantaisiste. Un mendiant de circonstance chanta des airs abracadabrants et fit la qu\u00eate pour les pauvres. Les sous tintaient. Renversant verres et soucoupes une sultane singeait la danse du ventre, s&rsquo;accompagnant de gestes ignobles et provocateurs, ennivr\u00e9e des souillures qu&rsquo;elle devinait en l&rsquo;\u00e2me de ses admirateurs. Une autre s&rsquo;\u00e9vanouissait pour exhiber ses seins et les faire caresser des voisins. Plus audacieuses les grues, fi\u00e8res de leurs travestissements, guettaient les m\u00e2les, les fr\u00f4laient d&rsquo;impudences. <\/p>\n<li>Allons, beaux museaux verts, leur dit-une clownesse, en portant les mains \u00e0 son corsage, il y a ici de quoi travailler toute une nuit sans repos.<\/li>\n<li>Si \u00e7a t&rsquo;arrive souvent, ricana Charles, ils doivent \u00eatre flasques.<\/li>\n<li>Viens donc voir, mon petit. Flasques, tu sais, faudrait pas me le dire deux fois.<\/li>\n<p>Charles haussa les \u00e9paules. La femme recommen\u00e7a son offre ailleurs.<\/p>\n<p>A la nuit, l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 vidait ses ventres lumineux sur les carpettes des rues. Un flot nouveau s&rsquo;amoncela. Les chansons cascad\u00e8rent plus nombreuses, plus brutales, hurl\u00e9es par des poumons enthousiastes. Vers le cours de la R\u00e9publique, les groupes se pressaient. Entre les grilles d&rsquo;entr\u00e9e, deux grandes tentes abritaient les humains des \u00e9toiles. Ou les avait remplac\u00e9es plus pr\u00e8s du sol par des lampions en guirlandes. Des orchestres primitifs et surtout tapageurs gueulaient des chachuts enlevants, des valses populaires. Et \u00e7a sautait, \u00e7a tournait, \u00e7a broyait les pieds, d\u00e9chirait les robes, renversait les chaises. Des bandes de filles bras dessus, bras dessous cherchaient des cavaliers.<\/p>\n<li>Masques verts, venez avec nous. Nous sommes gentilles et nous savons de jolies farces.<\/li>\n<li>Passez, passez, les belles.<\/li>\n<p>Les familles venaient avec leurs jeunes filles chastes. Des voyous leur pin\u00e7aient le derri\u00e8re en passant. Le p\u00e8re roulait des yeux terribles. Joli bal des familles au milieu d&rsquo;une promiscuit\u00e9 de vice qui forme glue. Hors des tentes, dans l&rsquo;ombre, des couples s\u2019\u00e9cartent, cherchent du secret pour de calmes march\u00e9s. Au centre, la statue du g\u00e9n\u00e9ral Cambronne gromm\u00e8le encore une fois \u00e0 l&rsquo;adresse de son entourage fantoche le fameux mot, le r\u00e9sum\u00e9 philosophique de ce bal \u00e0 toutes les laideurs.<br \/>\nMinuit vomi dans la temp\u00eate des gosiers, le peintre et le po\u00e8te entr\u00e8rent au grand th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nLe bal.<br \/>\nLes costumes scintillaient leurs satins pr\u00e9cieux et leurs dorures. Une gamme f\u00e9erique de couleurs \u00e0 jets indiscontinus d&rsquo;\u00e9blouissements sonores. Glissaient au vent de l&rsquo;insens\u00e9 les chamarris diapr\u00e9s. Ondulaient les groupes \u00e9tincelants de velours d&rsquo;or ou de soie, \u00e0 travers les bu\u00e9es fol\u00e2tres de la joie. Et des beaux inconnus passaient doucement au bras sur des chemins de miel et de charmeuses causeries. Dans une atmosph\u00e8re de secrets, semblant les ailes de moulins illusoires, arlequins, gn\u00f4mes, pierrelets, tournaient au froufou des satins et des moires. Les intimes grelots de passag\u00e8res amourettes tintaient de jolis airs d\u00e9vots dans le parfum des collerettes.<br \/>\nLes dames du ballet esquiss\u00e8rent de gracieux pas, plus gracieux qu&rsquo;un vol d&rsquo;anges, semant les lueurs d\u00e9 leurs riches d\u00e9cors. Les galeries des spectrateur \u00e9taient combles. Badauds enfantins venus pour s&rsquo;\u00e9gayer des projections d&rsquo;une lanterne magique, \u00e9talant une m\u00eal\u00e9e fluctueuse de va et vient, fragiles accoutumances de tableaux disparates ! Vieillards passionn\u00e9s s&rsquo;effor\u00e7ant de cueillir sur la frivolit\u00e9 des trames de ces longues tapisseries en f\u00eate les flammes d&rsquo;amour qui s&rsquo;y consument ! Et ceux qui ont besoin d&rsquo;oublier, d&#8217;emplir leurs cr\u00e2nes de fantastiques v\u00eapres de d\u00e9mences ! Et ceux qui s&rsquo;amusent de riens, ceux qui n&rsquo;ont pas de pens\u00e9es, ceux qui ne savent pas pourquoi ils sont \u00e0 regarder leurs semblables grimacer.<br \/>\nEst-ce encore une grimace sinc\u00e8re ? Une grimace oublieuse du pass\u00e9, insoucieuse de l&rsquo;avenir qui ne sait pas que le pr\u00e9sent paie le fossoyeur de sa tombe ! Gens de plaisir, jetez-vous au creux de la fosse d&rsquo;oubli des brass\u00e9es de pleurs, des brass\u00e9es de ris, des brass\u00e9es de douleurs fra\u00eeches ; inapais\u00e9es ? Une heure de foi sublime s. v. p ! Adorez le b\u00e9n\u00e9vole dieu des farces sur les d\u00e9bris du vieux pr\u00e9jug\u00e9 ! Raillez les cervelles ritournelles de sermons ! Puisez \u00e0 la ti\u00e9deur des \u00e9paules des ferments de s\u00e8ve galante ! Sonnez aux portes de la gaiet\u00e9 un carillon funambulesque ! M\u00ealez devant l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, le diable \u00e0 polichinelle, l&rsquo;inanit\u00e9 sublime au grotesque !<\/p>\n<p><em>Note d&rsquo;Odile : Cette page est num\u00e9ris\u00e9e de l&rsquo;ouvrage Nantes la Brume,1905. <a href=\"http:\/\/www.odile-halbert.com\/Paroisse\/Loireat\/Nantes-Chat.htm\">Vous verrez ici d&rsquo;autres auteurs et th\u00e8mes du vieux Nantes. <\/a>Vos souvenirs seront les bienvenus sur ce blog. Merci !<\/em><\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Des affiches multicolores avaient annonc\u00e9 que le \u00ab Carnaval \u00e0 Nantes n&rsquo;est pas mort \u00bb. On croit toujours qu&rsquo;il veut mourir. 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