﻿{"id":2506,"date":"2008-04-27T06:25:49","date_gmt":"2008-04-27T04:25:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2506"},"modified":"2008-09-20T06:30:57","modified_gmt":"2008-09-20T04:30:57","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-paris-1905-chapitre-xl-le-cul-de-sac","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2506","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE Xl. LE CUL-DE-SAC."},"content":{"rendered":"\n<li><strong>NANTES LA BRUME<\/strong>, Ludovic Garnica de la Cruz, 1905<\/li>\n<p>chapitre <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1776\">1 : le brouillard <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1788\">2 : la ville <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1800\">3 : la batonnier et l&rsquo;armateur <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1809\">4 : le peintre <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1905\">5 : le clan des ma\u00eetres <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=1914\">6 : rue Pr\u00e9mion <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2165\">7 : labyrinthe urbain<\/a> &#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2326\">chapitre 7, suite<\/a> &#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2334\">8 : les \u00e9cailles <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2344\">9 : emprises mesquines <\/a>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2382\">10 : carnaval<\/a> &#8211; <\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>A l&rsquo;Elys\u00e9e-Graslin, <em>alias<\/em> au beuglant. Les vitres qui s\u00e9paraient la grande salle de l&rsquo;entr\u00e9e demi-cour garnie d&rsquo;arbustes \u00e9taient fourr\u00e9es de bu\u00e9es grises. L&rsquo;\u00e9clairage r\u00e9fl\u00e9chi par le poli des tables de marbre sur les murailles peintes faisait saillir les dessins ineptes et crus. Et les chaises noires, et les canap\u00e9s de cuir d&rsquo;alentour \u00e9taient occup\u00e9s par de nombreux curieux : jeunes gens \u00e0 tournure d&rsquo;\u00e9tudiants, tapant du poing, hurlant \u00e0 pleins poumons pr\u00e8s de galants minois artificiels, potaches imberbes, ins\u00e9r\u00e9s entre deux vieilles apprentisseuses, barbes v\u00e9n\u00e9rables, sirotant leur absinthe en s&rsquo;\u00e9gayant le tympan de luxures inabordables, sous-officiers tapageurs, belliqueux du m\u00e9rite d&rsquo;avoir un sabre et d&rsquo;\u00eatre un militaire pour ces dames. Oh ! les dames, un ramassis de tous les bouquets fan\u00e9s, us\u00e9s. Des cheveux rouges \u00e9tincelants au bord de maquillages savants. Des yeux sillonn\u00e9s de noir, des pattes d&rsquo;oie mal d\u00e9guis\u00e9es, des rires menteurs qui se paient comptant. Leur p\u00e9nible travail commence sous l\u2019oeil paternel du bon agent de planton pr\u00e8s de la caisse du patron de c\u00e9ans. La force publique veillant sur les pr\u00e9paratifs des heures de basse orgie au nom de la morale.<br \/>\nUn chut prolong\u00e9 coupa les conversations. Une femme corpulente, d\u00e9collet\u00e9e jusqu&rsquo;au ventre et de rouge court-v\u00eatue, nasillait une romance de Botrel. On entendait \u00e0 peine le filet de voix de ce gros corps faisant des gr\u00e2ces :<\/p>\n<ol>\nEt lon lon laine<br \/>\nEt, lon lon la<\/ol>\n<p>Puis elle disparut. Une gringalette prit sa place. Quel diable mouvement\u00e9 ! Elle gesticulait des pieds, des mains, du croupion, de la gorge, piaillait \u00e0 cris per\u00e7ants, montrait son pantalon de dentelle rose. Elle regardait surtout les vieux d&rsquo;un air narquois,. en reprenant le refrain :<\/p>\n<ol>\nC&rsquo;est un objet qui s&rsquo;allonge<br \/>\nEt se tire, tire&#8230;<\/ol>\n<p>Et d&rsquo;autres suivirent \u00e0 tour de r\u00f4le. Des grandes, des moyennes, des vertes, des jaunes. Chacune y alla de sa petite ordure et s&rsquo;\u00e9clipsa dans une temp\u00eate de tr\u00e9pignements. Une brune jura, insulta les assistants. Des duettistes chantaient faux, en camarades avec le piano ; plus os\u00e9s se t\u00e2taient partout devant le public s&rsquo;excitant. 0n riait ; ils eurent du succ\u00e8s. Enfin le principal comique fit son entr\u00e9e sur la sc\u00e8ne, en m\u00eame temps qu&rsquo;un petit crev\u00e9, les \u00e9paules rondes, face comique et r\u00e9jouie, coiff\u00e9 d&rsquo;un tube mat envelopp\u00e9 d&rsquo;une fourrure, faisait la sienne dans la salle.<\/p>\n<li>Tiens, hurla le nouvel arrivant, c&rsquo;est encore ce vieux cochon de cochon de soulaud qui va nous em&#8230; de ses salet\u00e9s. Fous-le-camp, gros ventru, ou je te colle un verre dans la gueule.<\/li>\n<p>Un murmure accueillit cette r\u00e9flexion. Tranquillement l&rsquo;autre enleva sa peau et commanda un bock.<\/p>\n<li>Allons, vas-y tout de m\u00eame, vieille canaille, qu&rsquo;on entende ta voix !<\/li>\n<p>Le gar\u00e7on le pr\u00e9vint qu&rsquo;on le flanquerait dehors S&rsquo;il ne se mod\u00e9rait pas. Habitu\u00e9 \u00e0 ces sortes d&rsquo;avertissements, le type d\u00e9grad\u00e9 de la vadrouille infinissable, de la noce \u00e0 toutes les vilenies, alluma sa pipe et r\u00e9pondit :<\/p>\n<li>Jules, am\u00e8ne-moi une femme, n&rsquo;importe laquelle, je paie un louis.<\/li>\n<p>Pendant ce temps-l\u00e0, le comique avait entam\u00e9 ses chansonnettes \u00e9maill\u00e9es de gros sel, d&rsquo;\u00e9grillardes plaisanteries. Quand il vit la salle tr\u00e9pigner de bonne humeur, il reprit l&rsquo;idiote rosserie, l&rsquo;id\u00e9al de ce genre de foule avachie ? la fille du Remouleur. Les choeurs reprenaient le refrain d&rsquo;un commun accord :<\/p>\n<ol>\nAh !qu\u2019elle est gentille<br \/>\nMa fille&#8230;<\/ol>\n<p>Une voix complaisante lan\u00e7ait les mots sous-entendus, les mots. ignobles que la rime appelait. <\/p>\n<p>Au fond, Charles et Ren\u00e9 humaient d\u00e9licatement leurs chartreuses. Tandis que le peintre semblait se distraire, Ren\u00e9 restait triste et pensif.<\/p>\n<li>Qu&rsquo;as-tu donc, Ren\u00e9, \u00e7a ne t&rsquo;amuse pas d&rsquo;entendre ces soi-disants hommes \u00e9taler, leur vaine mat\u00e9rialit\u00e9 ?<\/li>\n<li>Charles, je m&rsquo;ennuie. II me faut une femme.<\/li>\n<li>Choisis, mon cher. Tiens, les deux en noir qui sont seules pr\u00e8s le pilier de gauche.<\/li>\n<li>Pas mal, en effet. Gar\u00e7on ! Dites \u00e0 ces dames de venir.<\/li>\n<p>Sans se faire prier, elles s&rsquo;attabl\u00e8rent avec les jeunes gens. Ils caus\u00e8rent. Banalit\u00e9s des conversations, de cette fa\u00e7on, salade de grossi\u00e8ret\u00e9s assaisonn\u00e9e de disances et de calomnies sur les camarades.<br \/>\nVers mihuit, ils sortirent ensemble. Dans l\u2019\u00e9troite rue Corneille, \u00e0 la lueur du gros oeil \u00e9lectrique du caf\u00e9 ? ils se consult\u00e8rent.<\/p>\n<li>Vous venez chez nous ? demand\u00e8rent les femme.<\/li>\n<p>Ils accept\u00e8rent. Chacun partit de son c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<li>O\u00f9 demeurez-vous ? demanda Ren\u00e9 \u00e0 celle qui lui \u00e9tait \u00e9chue.<\/li>\n<li>Rue Lekain, \u00e0 deux pas.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 la suivit en silence. C&rsquo;\u00e9tait une chambre assez grande. Un lit de milieu garni de rideaux bleus, une armoire \u00e0 glace, un large canap\u00e9. Elle alluma une haute lampe \u00e0 pied, retira son manteau et se campa devant le jeune homme impassible. Elle dit :<\/p>\n<li>Donne-moi des sous ?<\/li>\n<p>Ren\u00e9 eut d\u00e9go\u00fbt de cette demande, il r\u00e9pondit:<\/p>\n<li>Combien veux-tu ?<\/li>\n<li>Ce que tu voudras !<\/li>\n<li>Dix francs.<\/li>\n<li>Donne-moi un louis, je t&rsquo;amuserai de jolis secrets que tu ne connais pas ?<\/li>\n<p>Il lui donna les vingt francs. Elle sourit et les serra dans un noeud de son mouchoir o\u00f9 se cachaient d\u00e9j\u00e0 quelques autres.<\/p>\n<li>Si j&rsquo;\u00e9tais riche, je ne te demanderai rien ! Tu es trop gentil.<\/li>\n<p>Ils se couch\u00e8rent. Ren\u00e9 se regardait comme \u00e9tonn\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0, dans cette chambre froide sillonn\u00e9e fantastiquement des lueurs, des p\u00e9nombres et des ombres de la lampe \u00e0 abat-jour rose grimp\u00e9e sur la table de nuit. Il pensait \u00e0 Lolette, \u00e0 son petit int\u00e9rieur \u00e0 pr\u00e9sent triste, ce qui lui donnait une grise mine d&rsquo;amoureux.<\/p>\n<li>A quoi penses-tu ? reprit la femme.<\/li>\n<li>Pas \u00e0 toi, bien s\u00fbr, r\u00e9pliqua Ren\u00e9.<\/li>\n<p>Dans le silence, il murmura : \u00ab J&rsquo;ai honte \u00bb.<\/p>\n<li>Hein, quoi ? Est-ce que tu es venu pour m&rsquo;insulter ?<\/li>\n<li>Ne te f\u00e2che pas, reprit Ren\u00e9, en s&rsquo;\u00e9talant sur le dos. J&rsquo;ai grand besoin de ton talent promis pour m\u2019\u00e9chauffer.<\/li>\n<p>La femme boudait. Il se rapprocha d&rsquo;elle et la prit ses bras.<\/p>\n<li>Tu as de jolis yeux ; on dirait deux agathes fonc\u00e9es.<\/li>\n<p>Ren\u00e9, avec sa douceur de temp\u00e9rament, se faisait tendre, caressant. Il l&rsquo;accabla de menues gentillesses comme \u00e0 une amie que l&rsquo;on revoie. Et l&rsquo;autre se laissait c\u00e2liner. Une joie franche l&rsquo;enveloppait. A son tour elle fr\u00f4la le jeune homme de ses doigts habiles. Ren\u00e9 donna son corps au plaisir, son corps car l&rsquo;\u00e2me \u00e9tait loin, bien loin de cette bouche empuantant des relans d&rsquo;alcool qui l&rsquo;\u00e9coeurait. Ils s\u2019aim\u00e8rent, selon l&rsquo;expression imb\u00e9cile qui d\u00e9signe les accouplements mat\u00e9riels. Ils se tr\u00e9mouss\u00e8rent des positions grotesques malmenant leurs corps pour les faire vibrer de plaisir, comme un violoneux grin\u00e7ant des airs sur un instrument monocorde.<\/p>\n<p>Non ! Ren\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas content de sa vie actuelle ! Il maudissait son oncle et ses opinions draconiennes. Son \u00e2me saignait des plaisirs qu&rsquo;il cherchait. Il \u00e9tait devenu incapable de lire en paix un po\u00e8me pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Son esprit en qu\u00eate d&rsquo;images luxurieuses le troublait aux d\u00e9pens de sa sant\u00e9. Il devenait m\u00e9chant, solitaire, acari\u00e2tre. A la nuit, il se rendait invariablement \u00e0 la Cigale. Au fond du caf\u00e9, il trouvait des grues patientes attendant sur les cuirs rouges les michets fortun\u00e9s, par\u00e9es comme les mari\u00e9es d&rsquo;un bal fantaisiste, d&rsquo;un sabbat dont elles m\u00e8neraient la danse maudite. Il puisait dans le tas. Elles y passaient les unes apr\u00e8s les antres, Se joignant \u00e0 certains groupes, il courait de brasseries en brasseries, pataugeant dans l&rsquo;immondice charnel de foss\u00e9 en foss\u00e9.<br \/>\nComme il \u00e9vitait de s&rsquo;enivrer avec ces femmes, il se regardait crouler, la honte au coeur, dans un engrenage graisseux de stupre immonde. Il ne se sentait pas la force de fuir, et parfois il pleurait. Il apprenait une histoire secondaire de la ville, une histoire cach\u00e9e, remplie de mis\u00e8res, de maladies, de souillures, de crimes, d&rsquo;\u00e9claboussures de morts, et le mensonge des jours \u00e9talant son infecte v\u00e9rit\u00e9 en la nuit muette et complice.<br \/>\nUn soir, il entra\u00eena Charles. Le peintre s&rsquo;effor\u00e7ait, doucement de distraire son ami, de l&rsquo;\u00e9carter du chemin antiesth\u00e9thique qu&rsquo;il suivait.<\/p>\n<li>Ren\u00e9, tu railles les bourgeois, tu es plus coupable qu&rsquo;eux en les imitant.<\/li>\n<li>Mon oncle sera content. Je lui ai \u00e9crit ma vie, vie de cr\u00e9tin inepte.<\/li>\n<p>Et Charles l\u2019accompagnait pour lui plaire, un peu aussi pour veiller sur lui, pont le d\u00e9fendre m\u00eame, Ren\u00e9 dans sa haine contre les grues, les insultait publiquement avec rage. Des disputes eurent lieu entre leurs d\u00e9fenseurs et le po\u00e8te. Un soir, \u00e0 la brasserie Moderne, il y eut bataille ; Ren\u00e9 esquinta de sa cravache son adversaire. Ce fut une grosse affaire. L&rsquo;autre porta plainte. Mr de Lorcin fut oblig\u00e9 d\u2019intervenir pour arr\u00eater les poursuites. Un autre soir, il s&rsquo;oublia au point de frapper en pleine rue, une rouleuse ivre qui le narguait, On l&#8217;emmena au poste. Il fut violent. Il passa la nuit sur la planche.<br \/>\nIl entra\u00eena donc le peintre vers une maison bariol\u00e9e de vert. La patronne du lieu les fit, entrer dans petit salon entour\u00e9 de banquettes capitonit\u00e9es o\u00f9 des femmes en chemisettes transparentes \u00e9taient assises, exhibant leurs croupes pollutionnelles. Ils les prirent sur leurs genoux: Ils t\u00e2taient comme bons fermiers en foire la b\u00eate la plus solide et la mieux faite. Quand ils eurent fini leur choix, il s\u2019attabI\u00e8rent \u00e0 quelque coutumi\u00e8re orgie.<br \/>\nPar la porte entr&rsquo;ouverte, ils entendirent des rires, des chansons, des voix d\u2019hommes m\u00eal\u00e9es \u00e0 celles de femmes ! Ren\u00e9 grommela.<\/p>\n<li>Ils sont bien gais, ceux-l\u00e0 !<\/li>\n<li>Allons, reprit Charles, qu&rsquo;est-ce que cela peut te faire ?<\/li>\n<li>Je connais ces voix Je veux voir.<\/li>\n<li>Ren\u00e9, je t&rsquo;en prie, tu vas t&rsquo;attirer des ennuis. <\/li>\n<p>T\u00eatu, Ren\u00e9 s&rsquo;en alla frapper deux coups de poing \u00e0 la porte voisine. Le silence se fit dans l&rsquo;autre salon.<\/p>\n<li>Ouvrez-donc ! vous n&rsquo;\u00eates pas morts de peur, que diable ! On ne vous mangera pas<\/li>\n<p>Une voix de femme demanda :<\/p>\n<li>Qui est l\u00e0 ?<\/li>\n<li>Le voisin parbleu qui vient faire votre connaissance. Ouvrez ou j&rsquo;enfonce la porte.<\/li>\n<p>Charles arriva juste au moment o\u00f9 la porte s&rsquo;ouvrait. Il entra derri\u00e8re son ami. Celui-ci se confondait en saluts.<\/p>\n<li>Bonsoir M. Seniland, bonsoir M. B\u00e9thenie. Vous croyiez peut-\u00eatre que vos dames venaient vous chercher ? Une belle affaire d\u2019adult\u00e8re, n&rsquo;est-ce pas M.le Juge ?<\/li>\n<p>Les deux interpell\u00e9s restaient penauds, ayant une petite femme sur chaque genou, celles-ci riaient de leurs t\u00eates.<\/p>\n<li>Mazette, reprit Ren\u00e9, vous n&rsquo;y allez pas de main morte. Cinq pour deux. Nous sommes des d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, nous, n&rsquo;est-ce pas Charles ? Nous n&rsquo;avons plus de mo\u00eblle. Voil\u00e0 une petite aventure que vous ne raconterez pas \u00e0 ce cher M. de Lorcin, mon v\u00e9n\u00e9rable oncle !<\/li>\n<p>Remis de leur surprise, ils se lev\u00e8rent furieux.<\/p>\n<li>Monsieur, ces mani\u00e8res sont\u2026<\/li>\n<li>Ne nous f\u00e2chons pas, chers amis, continuons la f\u00eate ensemble.<\/li>\n<p>Ils grond\u00e8rent des sons inarticul\u00e9s et partirent fort ennuy\u00e9s sous les regards moqueurs des filles. Ren\u00e9 offrit du champagne.<\/p>\n<li>Et ce sont ces gens les plus rigides cerb\u00e8res la vertu, ces gens \u00e0 qui l&rsquo;on confie le juste et l&rsquo;injuste, en qui l&rsquo;on met son enti\u00e8re confiance, nos pires ennemis \u00e0 nous tous.<\/li>\n<p>Une femme conclut.<\/p>\n<li>Ce sont des habitu\u00e9s.<\/li>\n<p>Le col relev\u00e9 par dessus les oreilles, les mains dans le linceul des poches, Ren\u00e9 descendait la rue Cr\u00e9billon. Un froid venteux battait la nuit silencieuse. Il ne songeait qu&rsquo;\u00e0 regagner son g\u00eete, s&rsquo;y terrer frileusement. Quelques rares voyous tremblotaient en guenilles sur les trottoirs. Une petite fillette de huit \u00e0 neuf ans coll\u00e9e aux vitres du Terminus mendiait les passants.<br \/>\nLe long de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale une femme l&rsquo;accosta.<\/p>\n<li>Monsieur, venez chez moi.<\/li>\n<li>Non. Non.<\/li>\n<li>Monsieur, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 Paris.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 trouva la phrase bizarre.<\/p>\n<li>Que faire \u00e0 Paris ?<\/li>\n<li>Apprendre \u00e0 travailler !<\/li>\n<li>Ah !<\/li>\n<p>Il la regarda. Ni belle, ni vilaine, ni bien, ni mal v\u00eatue, bref, une raccrocheuse quelconque. Alors il se mit \u00e0 rire.<\/p>\n<li>A Paris on <em>travaille<\/em> donc mieux qu&rsquo;ailleurs ?<\/li>\n<li>Acceptez. ! Vous ne vous en repentirez pas.<\/li>\n<li>Soit. Je vous suis.<\/li>\n<p>La femme, heureuse de l&rsquo;aubaine, pressa le pas. Son logis pauvre et nu manquait de propret\u00e9. Bas, savates \u00e9cul\u00e9es, morceaux de bois etc&#8230; tra\u00eenaient par la place. L&rsquo;air \u00e9tait glacial.<\/p>\n<li>Fais du feu, dit Ren\u00e9.<\/li>\n<p>Il jeta un louis sur la table.<br \/>\nAssis aupr\u00e8s de la chemin\u00e9e, le jeune homme appuyait son front sur le pl\u00e2tre. La chaleur l\u2019engourdissait. La flamme sautillante cuisait, ses yeux. Son cerveau se pelotonnait chattement indiff\u00e9rent.<br \/>\nLa femme jeta de nouveau du bois dans l\u2019\u00e2tre et resta accroupie sans rien dire. Elle avait rev\u00eatu un long peignoir blanc. Elle agitait ses mains maigres dans les lueurs fauves.<br \/>\nL&rsquo;engourdissement du froid pass\u00e9, Ren\u00e9 s&rsquo;\u00e9tira, faisant craquer ses jointures. Et brutalement, nerveux, il prit la femme sous les aisselles l&rsquo;attira entre ses genoux. Il sentit la chair chaude \u00e0 travers le peignoir. Cette nudit\u00e9 le grisa. Il passa ses mains sur les seins tombants, arracha le peignoir<\/p>\n<li>Fais-moi voir ce que tu as appris \u00e0 Paris, lui souflla-t-il \u00e0 l&rsquo;oreille.<\/li>\n<p>Docile, elle se mit \u00e0 l&rsquo;oeuvre.<br \/>\nL\u2019oeuvre, Ren\u00e9 ne croyait pas que l&rsquo;on conn\u00fbt mieux les moyens de salir le vice \u00e0 Paris qu&rsquo;\u00e0 Nantes. Cette femme n&rsquo;avait probablement jamais quitt\u00e9 les rives de la Loire. Elle usait d&rsquo;un stratag\u00e8me \u00e0 succ\u00e8s parmi les provinciaux admirateurs de toutes les salet\u00e9s portant le cachet de la capitale. Mais il fut \u00e9pouvant\u00e9 de l\u2019ignoble d\u00e9gradation lubrique de cette goule. Il \u00e9prouva un tel d\u00e9go\u00fbt de son contact qu&rsquo;\u00e0 une minute plus abjecte il la repoussa violemment, et lui cracha au visage. Elle tomba sur le sol avec un juron terrible.<\/p>\n<p>Ne voyant plus son ami. Charles se rendit chez lui. Ren\u00e9 atteint d&rsquo;une m\u00e9lancolie n\u00e9vros\u00e9e ne bougeait plus de son fauteuil. Des journ\u00e9es enti\u00e8res, il r\u00eavait ou sommeillait, mangeant \u00e0 peine ce que lui pr\u00e9parait Mine Demeux. La bonne femme cherchait en vain \u00e0 le distraire de ses racontars faits-divers.<\/p>\n<li>Je m&rsquo;ennuie, lui disait Ren\u00e9, je m&rsquo;ennuie terriblement.<\/li>\n<p>A Charles, il tint le m\u00eame langage.<\/p>\n<li>Je m&rsquo;ennuie, r\u00e9p\u00e9tait-il, d&rsquo;une voix d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<li>Travaille.<\/li>\n<li>Je n&rsquo;en ai pas la force. Ce sont maintenant pour moi de maudites souffrances. Des souffrances qui font le vide. Pas de chagrin v\u00e9ritable, pas de regrets. Je souffre de me sembler un exil\u00e9 dans le n\u00e9ant. J&rsquo;ai honte de me regarder nu dans ma glace. Je ne suis pourtant pas fou, j&rsquo;ai honte de ma chair, de chacun de mes membres que ces femmes veni\u00acmeuses ont touch\u00e9s. Je crois sentir mon \u00e2me ombrer la glace d&rsquo;une tristesse mortelle. Aimer, me soulagerait ! Qu&rsquo;ai-je \u00e0 offrir \u00e0 une amante ador\u00e9e ? Un coeur fan\u00e9 dans une loque souill\u00e9e\u2026 Leur emprise \u00e0 ces femmes s&rsquo;\u00e9tend sur mes pensers. Si je me clos entre mes murs, c&rsquo;est pour ne pas les revoir, retourner \u00e0 l&rsquo;appel mielleux de leurs l\u00e8vres peintes. Oh ! finir cette vie fausse de lubricit\u00e9s imb\u00e9ciles et de flasques plaisirs !<\/li>\n<p>Ren\u00e9 eut une forte fi\u00e8vre. Il garda le lit plusieurs jours. Charles fut le m\u00e9decin exp\u00e9riment\u00e9 de sa gu\u00e9rison, de sa convalescence. De douces journ\u00e9es pass\u00e9es ensemble, de franches causeries d&rsquo;art, les visites amicales des membres de leur c\u00e9nacle artistique lui retrac\u00e8rent la voie de la sant\u00e9. Mussaud, toujours fougueux, voyait le triomphe d\u00e9finitif de l&rsquo;amplitude de la chair saine et vigoureuse. Sa \u00ab Femme d&rsquo;amour \u00bb \u00e9tait presque termin\u00e9e. Dans une quinzaine de jours l&rsquo;exposition aurait lieu rue Pr\u00e9mion. Ils en parlaient tous avec orgueil. Ils \u00e9taient pr\u00eats. Un dernier coup de main et l&rsquo;on commencerait les pr\u00e9paratifs \u00e0 l&rsquo;atelier.<br \/>\nAvec des ruses d&rsquo;apaches sur le sentier de la guerre, ils cherchaient \u00e0 savoir quel serait le tableau de Delange. Mais celui-ci souriait.<\/p>\n<li>Attendez, attendez. Vous verrez.<\/li>\n<p>Ren\u00e9 lui-m\u00eame l&rsquo;ignorait. Le tableau \u00e9tait renferm\u00e9 sous clef dans la chambre du peintre et la clef ne quittait jamais la poche de son veston.<br \/>\nC\u2019\u00e9taient des jeunes, des tr\u00e8s jeunes, pleins d&rsquo;audace, de verve et d&rsquo;aptitude s\u00e9rieuse au talent. Par aux-m\u00eames ils voulaient arriver \u00e0 percer la foule ambiante des m\u00e9diocrit\u00e9s. A coup d&rsquo;\u00e9paule se frayer \u00e0 peu un chemin dans le hallier de l&rsquo;envie. De Remirmont pr\u00e9parait un \u00e9clatant manifeste dont Charmel et Ormanne seraient les d\u00e9corateurs.<br \/>\nLa vie d&rsquo;antan avait repris sa place au foyer de l\u2019existence o\u00f9 se r\u00e9chauffait leur camaraderie. Ren\u00e9 \u00e9crivait ses po\u00e8mes avec enthousiasme et chantait ses ballades sur le vieux piano du caf\u00e9 de Nantes.<\/p>\n<li>Le joli minois, murmura-t-il.<\/li>\n<p>Machinalement il le suivit. Elle avait un d\u00e9hanchement particulier des reins, accentu\u00e9 par le poids d\u2019un paquet noir au bras gauche. Sa croupe se balan\u00e7ait d\u00e9licieuse au trottinement de ses bottines minces.<br \/>\nRen\u00e9 la d\u00e9taillait des yeux. Un manteau court, fonc\u00e9, emp\u00eachait de distinguer sa taille, mais ses cheveux blonds en nattes \u00e9normes d\u00e9passaient le collier de fourrures o\u00f9 ses oreilles se baignaient frileusement et retombaient sur ses \u00e9paules \u00e9troites. Un chapeau breton garni d&rsquo;un ruban blanc terminait le charme qu&rsquo;elle d\u00e9gageait.<br \/>\nIl la suivait tranquillement sans trop savoir pour\u00acquoi. Et le vent qui soufflait fort amena la neige dans ses dents. Les pilules blanches s&rsquo;entrechoquaient par brass\u00e9es, s&rsquo;avalanchaient si brusques, si \u00e9paisses qu&rsquo;en un instant les pav\u00e9s et le trottoir se couvrirent d&rsquo;un suaire M\u00eame. Des parapluies rares s&rsquo;\u00e9tir\u00e8rent. Les gens surpris fuyaient.<br \/>\nRen\u00e9 presssa le pas. Comme il marchait plus vite que le joli minois, il se rencontra bient\u00f4t \u00e0 cot\u00e9 de lui. Elle le regarda un peu \u00e9tonn\u00e9e. Il eut alors une r\u00e9solution subite.<\/p>\n<li>Mademoiselle; voulez-vous accepter l&rsquo;abri de mon bras ?<\/li>\n<li>Un appui plut\u00f4t qu&rsquo;un abri, souria-t elle.<\/li>\n<li>Les deux&#8230; si vous voulez.<\/li>\n<p>Une rafale violente de neige les aveugla branlant les portes et les devantures. Ils se rapproch\u00e8rent. Elle se cramponna \u00e0 son pardessus. Quand l&rsquo;accalmie revint, il se trouva qu&rsquo;elle se serrait contre lui et qu&rsquo;ils marchaient c\u00f4te-\u00e0 c\u00f4te.<\/p>\n<li>Vous rentrez chez vous, mademoiselle ?<\/li>\n<li>Non, monsieur, je suis en course.<\/li>\n<li>Vous avez aussi oubli\u00e9 de vous pr\u00e9cautionner contre la neige \u2026 Blottissez-vous le long de ma peau de ch\u00e8vre, les poils vous garantiront \u00e0 moiti\u00e9.<\/li>\n<p>La neige \u00e9tait certes glac\u00e9e. Sur le visage elle glissait des filets d&rsquo;eau trop fra\u00eeche. Ni l\u2019un, ni l&rsquo;autre n\u2019avait cependant froid. La grosse main de Ren\u00e9 couverte de gants \u00e9pais entourait la taille de la fille qui disparaissait presque sous son aisselle dans la for\u00eat des poils bruns. Ils bavardaient pour dire quelques paroles. En un clin d&rsquo;\u0153il une paire d\u2019amis s&rsquo;entendant comme une paire de gants. Si bien qu&rsquo;au moment pr\u00e9cis du \u00ab o\u00f9 allez-vous \u00bb question et du \u00ab chez moi \u00bb r\u00e9ponse, il compl\u00e9ta laccord parfait \u00ab ensemble au restaurant \u00bb.<br \/>\nIl d\u00een\u00e8rent joyeusement dans un petit salon moelleusement chauff\u00e9. Et ce fut tout naturel qu\u2019\u00e9tant deux gentils mari\u00e9s du hasard, ils allassent f\u00eater leur nuit de noces dans un grand lit roux de hasard.<br \/>\nParmi les caresses de la petite, Ren\u00e9 recueillait les bribes d&rsquo;amour qu&rsquo;il avait perdues avec le d\u00e9part de Lolette. La tendresse de son coeur aimant maltrait\u00e9 par les marchandes de volupt\u00e9s lui monta en bouff\u00e9es aux l\u00e8vres. Il aima de toute son \u00e2me, follement, franchement, comme elle se donna \u00e0 lui follement et franchement. A ce corps exquis et frais, il go\u00fbta un raffinement de jouissances sup\u00e9rieures telles qu&rsquo;il n\u2019en avait connues depuis longtemps. Et ce fut une paix qui le ber\u00e7a dans ses heureux d\u00e9lires.<br \/>\nIl baisa ses l\u00e8vres roses et ses yeux doux ; il croqua doucement la pointe de ses seins durs ; il fr\u00f4la curieux la croupe ferme qui se balan\u00e7ait si d\u00e9licieu\u00acsement dans la rue ; il voulut m\u00eame voir le duvet myst\u00e9rieux qu&rsquo;il frisottait de ses doigts malins. Elle rougit et refusa, tenant sa main crisp\u00e9e sur sa chemise qu&rsquo;elle maintint raide entre ses jambes. Alors il n&rsquo;insista plus devant cette na\u00efve pudeur. Au contraire, il aima davantage cette chair velout\u00e9e qu&rsquo;il savoura les yeux ferm\u00e9s.<br \/>\nFatigu\u00e9e, la mignonne s&rsquo;endormit sur l&rsquo;oreiller touffu de ses cheveux. Ren\u00e9, devenu seul, songea malgr\u00e9 lui \u00e0 celles qu&rsquo;il avait fr\u00e9quent\u00e9es auparavant. Sans scrupules, sans hontes, elles exhibaient \u00e0 tout venant leur nudit\u00e9, excitant \u00e0 l&rsquo;appat la brute humaine. Il les compara \u00e0 l&rsquo;autre qui dormait pr\u00e8s de lui. Ses caresses d&rsquo;amour avaient conserv\u00e9 de candides na\u00efvet\u00e9s. Charmeuse cr\u00e9ature, encore vierge d&rsquo;\u00e2me \u2014 sinon de corps &#8211; faite pour le plaisir d\u00e9licat, pour la chanson des sens. Je suis la chair qui aime.<br \/>\nAu matin, elle disparut apr\u00e8s une derni\u00e8re caresse, ch\u00e8re inconnue qui n&rsquo;avait laiss\u00e9 d&rsquo;elle qu&rsquo;un parfum de passion dans l&rsquo;air atti\u00e9di. Partie sans laisser son nom, sans d\u00e9tourner la t\u00eate, vers d&rsquo;autres coeurs \u00e0 contenter, d&rsquo;autres chairs \u00e0 satisfaire. Toujours avec la m\u00eame bonne humeur, la m\u00eame joie, toujours l&rsquo;ange qui va \u2014 o\u00f9 le vent le pousse \u2014 aux foyers froids que ses l\u00e8vres vont r\u00e9chauffer. Grands enfants, voici la consolante volupt\u00e9 ! Accueillez-la respectueusement comme un h\u00f4te c\u00e9leste. Elle est la distributrice des bonheurs humains, des heures d&rsquo;oubli de peines, des r\u00e9conforts de la d\u00e9faite et des d\u00e9ceptions ! Paralytiques qui souffrez, approchez vous de cette piscine gu\u00e9rissante. Elle passe rapide comme la lueur phare tournant. Elle passe sur la vie, insconsciente peut-\u00eatre de son r\u00f4le bienfaisant. Le jour, elle est courb\u00e9e sur quelque ingrat travail qui la fait vivre le soir, elle donne au pauvre qui l&rsquo;implore le sourire clair de ses yeux, le pollen rouge de ses l\u00e8vres, le manteau blond de ses caresses. Le brutal collectif ne comprendra rien \u00e0 sa mission, il la salira de ses bavures, il la souffletera de ses m\u00e9pris de ma\u00eetre \u00e0 tournure de valet. Elle rougira parfois sous l\u2019outrage, et des pleurs humideront ses cils d\u00e9licats, attendant qu&rsquo;un jour, elle aille mourir \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital d\u2019une maladie terrible communiqu\u00e9e par un inf\u00e2me sc\u00e9l\u00e9rat, en r\u00e9compense de ses baisers confiants et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s.<\/p>\n<li>Demandez <em>l&rsquo;Ouest-Artiste,<\/em> programme de la soir\u00e9e avec son suppl\u00e9ment illustr\u00e9, dix centimes &#8211; <em>Nantes-Mondain,<\/em> programme de la soir\u00e9e, dix centimes &#8211; Demandez l<em>a Silhouette <\/em>\u2013 Pr\u00f4gramme \u2013 Pr\u00f4\u00f4gramme \u2026!<\/li>\n<p>Le long des, marches du th\u00e9\u00e2tre Graslin les camelots s&rsquo;\u00e9gosillaient. Ils couraient jusqu&rsquo;au milieu la rue Cr\u00e9billon. Ils harcelaient les promeneursde leur insupportable charivari. Entre les larges colonnes du p\u00e9ristyle, des hommes, des femmes, des enfants, v\u00eatus de couleurs diff\u00e9rentes s&rsquo;engouffraient par les portes basses \u00e0 tambour, ainsi que des abeilles rentrant se perdre sous le d\u00f4me de la ruche, Au reflet des lampes \u00e9lectriques rougeoyait l&rsquo;affiche du spectacle : <em>Louise<\/em>, douzi\u00e8me repr\u00e9sentation.<br \/>\nEn face, la place Graslin, ceintur\u00e9e de caf\u00e9s fulgurants s&rsquo;agitait dans des moissons de clart\u00e9s bl\u00eames dont le respir \u00e9claircissait la craie noire de la nuit. Sur le trottoir du caf\u00e9 de la Cigale des grues \u00e0 ramages froufoutaient, pavanaient des devantures excentriques, attrayantes de leurs yeux prometteurs \u00e0 la foule presque uniquement compos\u00e9e d&rsquo;hommes. D&rsquo;aucunes se plongeaient, dans les rangs des promeneurs. Hardies commer\u00e7antes, elles en sortaient bient\u00f4t avec un m\u00e2le \u2014 \u00f4 combien ! \u2014 assailli et vaincu.<br \/>\nRen\u00e9 flegmatique, regardait le man\u00e8ge curieux de ces femmes, la foule bariol\u00e9e de leurs chapeaux chamarr\u00e9s de clinquants. Le cide se faisait au pied du th\u00e9atre. Quelques sires infects discutaient alentours un braser ensanglantant de lumi\u00e8re leurs pantalons en loques. Parfois, silencieux, ils admiraient l&rsquo;audace des cocottes, \u00ab leurs chouettes soeurs \u00bb.<br \/>\nUn froid cinglait. Les pieds gel\u00e9s, Ren\u00e9 se dirigea vers le cours de la R\u00e9publique, fr\u00f4lant les caf\u00e9s remplis de joueurs de cartes, &#8211; les coeurs saignaient, les piques samblaient ricaner d&rsquo;infinissables railleries. Devant le cabaret des arts, Ren\u00e9 songea \u00e0 cette ridicule pl\u00e9\u00efade de province intitulant ainsi ses vagues auberges, pour s&rsquo;y croire l&rsquo;h\u00f4te vaniteux des arts, parce qu&rsquo;elle d\u00e9salt\u00e8re Cabots, Sil\u00e8nes et Spartacus. Il bifurqua vers la rue de l&rsquo;H\u00e9ronni\u00e8re. Brusquement le silence ; \u00e9clariage peu ou nil. Personne. Il tourne \u00e0 droite. Le quartier du vice. Rue d&rsquo;Ancin, \u00e9troite, form\u00e9e d&rsquo;escaliers. Les lanternes des maisons peinturlur\u00e9es de jaune, de brun, de vert, l&rsquo;habillaient comme une mari\u00e9e. Une file d&rsquo;enseignes : <em>Au moulin rouge &#8211;<\/em> un vieux moulin dressant lamentablement ses ailes ; le corps teint\u00e9 de route, semblait un quartier de boeuf sanguinolent ; &#8211; \u00e0<em> l&rsquo;Ancre d&rsquo;or, \u00e0 la Patte de Chat, au Vert galant<\/em>. Aux portes, aux fen\u00eatres, les femmes larges, d\u00e9braill\u00e9es, fard\u00e9es, les l\u00e8vres trop rouges, l&rsquo;appel\u00e8rent.<\/p>\n<li>Viens, mon ch\u00e9ri, viens donc nous voir.<\/li>\n<p>Elles l&rsquo;entouraient, le touchaient, lui prenaient le bras, le tiraient par son manteau. La plupart, des paquets de chairs gonfl\u00e9es, d\u00e9bordantes, d&rsquo;autres maigres, phtisiques, les dents jaunes ; des vois br\u00fbl\u00e9es d&rsquo;alcool, sentant mauvais. Il se d\u00e9battit, les repoussa. Elles n&rsquo;insist\u00e8rent plus, jur\u00e8rent, l&rsquo;insult\u00e8rent de canailleries obsc\u00e8nes. Une seule le poursuivit jusqu&rsquo;au quai de la Fosse.<\/p>\n<li>Je suis jeune, regarde, j&rsquo;ai des volupt\u00e9s fra\u00eeches, mon beau monsieur.<\/li>\n<p>Il la fixa le front dur. Elle \u00e9tait joliette : ses yeux bleus avaient une sorte de m\u00e9lancolie malheureuse si douce qu&rsquo;il eut piti\u00e9. La curiosit\u00e9 le prit de causer avec elle. Il revint. Les autres s&rsquo;\u00e9taient mises \u00e0 leurs portes, ricanaient. Alors la victorieuse les traita de nms ignobles, d&rsquo;un vocabulaire ordurier. Et Ren\u00e9 eut une naus\u00e9e de se trouver parmi cette turpitude. Il s&rsquo;enfuit \u00e0 toutes jambes sans d\u00e9tourner la t\u00eate.<br \/>\nSur la Fosse, il respira plus \u00e0 l&rsquo;aise. Puis il se mit \u00e0 rire de sa peur. Les buvettes \u00e9taient bruyantes ; les chansons giclaient dans la boue \u00e9ternelle de la chauss\u00e9e. Des ivrognes titubaient et s&rsquo;affalaient le long des trottoirs. Il marcha devant lui. Les becs de gaz toussotaient des hoquets safrans. AU fond d&rsquo;une rue, de grosses lanternes \u00e9clairaient les titres : <em>Maison Girondine, A l&rsquo;Esp\u00e9rance<\/em>. Les portes \u00e9taient closes. Des ombres frappaient, sournoisement la porte s&rsquo;entr&rsquo;ouvrait et se refermait sur eux. Ren\u00e9 continua. Rue des Marins. A un coude de grosses lettres se d\u00e9tachaient : <em>A la T\u00eate noire<\/em>. Un gigantesque tableau accroch\u00e9 au dessus de l&rsquo;entr\u00e9e servait d&rsquo;enseigne parlante. C&rsquo;\u00e9tait une n\u00e9gresse nue jusqu&rsquo;\u00e0 mi-corps, pendant des t\u00e9tons \u00e9normes. Ren\u00e9 grimpa les marches de la rue. Une bande de matelots hurlants le d\u00e9passa. Ils cogn\u00e8rent, puis s&rsquo;enfourn\u00e8rent dans la maison. L&rsquo;aspect \u00e9tait lugubre. Une odeur de vice et de mort prenait \u00e0 la gorge comme du soufre. Ce lui fut aussi la sensation d&rsquo;\u00e2tre entre ces murs rapproch\u00e9s, dans quelque cachot affreux, quelque effroyable coupe-gorge. Des mines patibulaires le couvaient de regards hostiles.<br \/>\nLes femmes chuchotaient avec eux. Ren\u00e9 eut une frayeur atroce. Des frissons lui moit\u00e8rent la peau. Ses jambes trembl\u00e8rent. Il lui sembla que le ruisseau coulait des pourritures et du sang caill\u00e9. Il s&rsquo;appuya au mur. Un homme vint vers lui. Une nouvelle bande de soldats fit irruption dans la ruelle. Ivres, ils insult\u00e8rent l&rsquo;homme. Il y eut bataille, coups. Ren\u00e9 profita de la bagarre pour monter la rue, tremblant sous les appels des h\u00f4tes de <em>A mon d\u00e9sir, Au grand I..<\/em>.! croyant sentir le froid d&rsquo;un couteau entre les \u00e9paules. Il quitta ce quartier maudit de stupre abominablement autoris\u00e9.<br \/>\nLes exploiteurs de la d\u00e9bauche ont plant\u00e9 leurs tentes au m\u00eame endroit. L&rsquo;air y est lourd des puanteurs de syphilis, de maladies exotiques apport\u00e9es par les marins priv\u00e9s de femmes pendans les longues travers\u00e9es et venant apaiser leur fringale dans d&rsquo;immondes naufrages en ces puits de tares morales et physiques, de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence contagieuse.<br \/>\nLudovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NANTES LA BRUME, Ludovic Garnica de la Cruz, 1905 chapitre 1 : le brouillard &#8211; 2 : la ville &#8211; 3 : la batonnier et l&rsquo;armateur &#8211; 4 : le peintre &#8211; 5 : le clan des ma\u00eetres &#8211; 6 : rue Pr\u00e9mion &#8211; 7 : labyrinthe urbain &#8211; chapitre 7, suite &#8211; 8 : &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=2506\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE Xl. 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