﻿{"id":3313,"date":"2008-10-10T05:43:46","date_gmt":"2008-10-10T03:43:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=3313"},"modified":"2008-10-10T06:37:19","modified_gmt":"2008-10-10T04:37:19","slug":"nantes-la-brume-ludovic-garnica-de-la-cruz-chapitre-xii-les-portes-de-neptune","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=3313","title":{"rendered":"NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XII Les portes de Neptune"},"content":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p>Le mois de mars s&rsquo;\u00e9clipsait derri\u00e8re le paravent du pass\u00e9 avec son attirail d&rsquo;hiver. Le soleil montait plus haut dans le ciel, versant plus \u00e0 pic ses mille fl\u00eachettes br\u00fblantes, et comme un soupir de gai soulagement se dilatait en la ville.<br \/>\nOn \u00e9tait au samedi quatre avril. Le lancement de l&rsquo;<em>Hercule <\/em>dans les chantiers de M. R\u00e9champs devait avoir lieu vers quatre heures. Ren\u00e9 s&rsquo;y rendit \u00e0 pied le long de la Fosse.<\/p>\n<p>Le quai grondait du cahotement des va-et-vient. A l&rsquo;entr\u00e9e la maison des Tourelles o\u00f9 fut sign\u00e9 l&rsquo;\u00e9dit de Nantes pointait ses deux c\u00f4nes. Tranquillement, en promeneur qui n&rsquo;a pas les minutes \u00e0 compter, Ren\u00e9 s&rsquo;acheminait sous les arbres de la promenade de la Bourse devant l&#8217;embarcad\u00e8re des <em>Abeilles<\/em>. L&rsquo;ouverture des pontons est diad\u00e9m\u00e9e d&rsquo;un croissant bleu \u00e0 lettres blanches. Ou c&rsquo;est un coquet pavillon en briques rouges pr\u00e8s duquel soufflent doucement les naseaux des <em>Abeilles<\/em> corset\u00e9es de clair. Depuis la gare de la Bourse jusqu&rsquo;au Bureau du port des files interminables de linges s\u00e9chaient au courant de l&rsquo;air. Les remous de b\u00e2teaux \u00e0 vapeur fl\u00eachaient de la la bave laineuse aux flancs des lougres et des canots au repos. <\/p>\n<p>L&rsquo;alignement des maisons bloquaient d&rsquo;infinissables yeux. Au ras du trottoir les iris se multicoloraient de boutiques en buvettes. Au fond des orbites color\u00e9s causaient des cordiers ou buvaient des marins jargonnant en langues \u00e9trang\u00e8res. Des stridences dures de cornes \u00e0 chaque instant. Sobrement, des vieux cass\u00e9s tiraient des cha\u00eenettes de chaque c\u00f4t\u00e9 des rails. Un train passe \u00e0 pas compt\u00e9s, ren\u00e2cle ; la bielle fulgure. La fum\u00e9e se perd dans des arbres \u00e9tiques, sur les toitures malpropres des hangars o\u00f9 s&rsquo;adossent des signaux rouges et blancs.<br \/>\nLabyrinthal enchev\u00eatrement des rails, de becs de gaz isol\u00e9s comme des piq\u00fbres de voile, de poteaux t\u00e9l\u00e9graphiques &#8211; \u00e9tag\u00e8res \u00e0 bonnets de coton, &#8211; de piles colossales de sacs, des caisses entre lesquelles cerclaient les camions, les chevaux dolents tiraillant les wagons poussifs, des barriques aux culs verts ou rouges align\u00e9es.<\/p>\n<p>Alentour, les mains derri\u00e8re le dos, flegmatiquement les douaniers, les d\u00e9bardeurs en blouses bleues, culottes grasses, les rentiers fumant leur pipe ou dig\u00e9rant.<\/p>\n<p>D&rsquo;\u00e9normes b\u00e2ches noires goudronn\u00e9es calfeutrent les membres jaun\u00e2tres des planches. Les ventres gris des bidons de p\u00e9trole. Abc\u00e8s sombres dans les gencives du quai. Parmi la duret\u00e9 de l&rsquo;ambiance, une petite gu\u00e9rit\u00e9 \u00e9gaye sa robe blanche \u00e0 rayyres bleues, pr\u00e8s d&rsquo;une panoplie-\u00e9criteau encadr\u00e9e de crocs, &#8211; de la soci\u00e9t\u00e9 des <em>Hospitaliers sauveteurs bretons<\/em>. Sur les blocs de fonte, quartiers de momies formidables, des voyous battent une manille. Dans les wagons vides, les enfants rajeunissent le port de leurs \u00e9bats.<\/p>\n<p>Les curieux, le nez en l&rsquo;air, s&rsquo;\u00e9baubissent devant le pont transbordeur qui s&rsquo;ach\u00e8ve peu \u00e0 peu. Son premier pyl\u00f4ne est compl\u00e8tement termin\u00e9 depuis le mois de novembre, le second fiit de grandir \u00e0 son tour, et la rue, au sommet, le doigt en l&rsquo;air, semble vouloir sans cesse monter plus haut, orgueilleuse de toucher le visage du ciel. Les hommes travaillent dans les replis des tiges de fer, semblables \u00e0 d&rsquo;infimes araign\u00e9es tissant une toile inextricable.<\/p>\n<p>Plus loin, l&rsquo;\u00e9glise Saint-Louis en un renfoncement cligne de l&rsquo;oeil un bout de quai ; l&rsquo;ange de sa fl\u00eache ferme les ailes sur le d\u00f4me en boule de billard. Le passage du Sanitat, curieux par sa vo\u00fbte louche, prot\u00e8ge le simple commerce d&rsquo;une marchande de pommes de terre frites.<br \/>\nScell\u00e9s au port par d&rsquo;\u00e9normes amarres nou\u00e9es, les navires ont repli\u00e9 les ailes du voyage. Les chemin\u00e9es luisent comme des fleurs brutales au travers le r\u00e9seau des m\u00e2ts \u00e9chevel\u00e9s de cordages. Tout contre fig\u00e9es, les grues impassibles semblent lever des bras \u00e9pouvant\u00e9s. A l&rsquo;arri\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;avant, sabrent la vue les noms internationaux ; quelques drapeaux flottent.<\/p>\n<p>L\u00e0 bas, en face des Entrep\u00f4ts de la Douane, cloportes sombres accoupis dans la boue n\u00e9cessaire, au frontal perl\u00e9 du titre en lettres d&rsquo;or, le d\u00e9chargement du sucre s&rsquo;op\u00e8re avec animation. Les cha\u00eenes grincent, decendent en plein estomac d&rsquo;un vapeur, extirpent un \u00e0 un les barils &#8211; ils pendent en l&rsquo;air comme des gros crabes &#8211; les reposent sur le quai. Ils sont roul\u00e9s, bouscul\u00e9s ; les hommes s&rsquo;acharnent ; la fourmili\u00e8re s&rsquo;accentue ; la fum\u00e9e m\u00eame son ombre sur les visages. Puis ce sont des gures \u00e0 bras que cinq manoeuvres tournent.Les cr\u00e9maill\u00e8res des roues craqu\u00e8lent \u00e0 chaque effort. Et les charges lentement s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent, boulant une t\u00e2che sur l&rsquo;horizon pur.<\/p>\n<p>Au-dessus, l&rsquo;horloge des docks veille, fixant irr\u00e9vocablement la mesure du temps. Son ordre va plonger au-del\u00e0 du fleuve dans les chantiers de constructions navales, o\u00f9 les poutres \u00e9rigent un gigantesque jeu de quilles. Des houles invisibles passent en grondant un bruit terrible d&rsquo;enclume. La chanson du fer s&rsquo;attendrissant aux doigts de l&rsquo;homme. La coque d&rsquo;un b\u00e2timent inachev\u00e9 semble un saumon \u00e9norme rest\u00e9 prisonnier entre les pieux.<\/p>\n<p>Des estacades \u00e9tendent leur ratelier \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du port. Les dragues tournoient leurs seaux vaseux. Les remorqueurs, tra\u00eenant une flotille plurale de chalands, brutalisent l&rsquo;eau tranquille \u00e0 coups d&rsquo;h\u00e9lices. Les chaloupes tendent leurs voiles de couleur. Les yachts fusent le nez dans l&rsquo;\u00e9cume. Un lougre cheche une place. Incessamment bourdonnent les bateaux-omnibus entre Nantes et Trentemoult.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la rue montante de l&rsquo;Ermitage, born\u00e9e de rochers, l&rsquo;escalier aux cent marches \u00e9largie \u00e0 sa base ses perrons r\u00e9guliers domin\u00e9s parla statue de Sainte-Anne, le bras lev\u00e9, hautaine de b\u00e9n\u00e9dictions sur l&rsquo;ensemble du port de Nantes.<\/p>\n<p>Un formidable chaos bout dans le cr\u00e2ne du jeune homme, \u00e0 l&rsquo;\u00e9talage de la vie sanguine de la ville. C&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;on bat la p\u00e2te de l&rsquo;alimenation o\u00f9 puisent les intestins de la Cit\u00e9. La flotte fluctueuses des fum\u00e9es d&rsquo;usines gonfle ses voiles au souffle des haleines du travail. Nantes, immense entrep\u00f4t de denr\u00e9es coloniales pour le bassin de la Loire ! Nantes, parterre colossal d&rsquo;usines m\u00e9tallurgiques, de raffineries, de savonneries ! Nantes, poitrine volcanique de triturations \u00e0 charbons ! Nantes, \u00e9pop\u00e9e de l&rsquo;outil, de l&rsquo;industrie, du commerce ! Nantes, la v\u00e9ritable assoiff\u00e9e du mat\u00e9riel, de l&rsquo;utilitaire, du broyage perp\u00e9tuel ! Nantes, qui s&rsquo;entend seulement vivre par le bruit des treuils sur son port, son port que fauchent les mats en f\u00eate, que colore le hal\u00eatement des charrues du fleuve patiemment pouss\u00e9es par les h\u00e9lices frondeuses. Les sir\u00e8nes s&rsquo;appellent, se r\u00e9pondent. Elles se comptent ; les poitrails sont hors de l&rsquo;eau. G\u00e9nisses \u00e9nerv\u00e9es attendant l&rsquo;assaut du m\u00e2le ; la car\u00e8ne s&rsquo;assouplit pour le choc d&rsquo;amour. Il passe un long frisson comme l&rsquo;aile d&rsquo;un albatros ivre de vin. La cuve d\u00e9borde de s\u00e8ve \u00e9paisse, de chyle r\u00e9sorbant, d&rsquo;un chr\u00eame luxuriant. Les d\u00e9chets cr\u00e9ent la vie, la cie cr\u00e9e les d\u00e9chets. Tour \u00e0 tour dans le cercle fatal \u00e9colue la transcormation des choses, le rite sacramental de bapt\u00eame et d&rsquo;onction. C&rsquo;est Nantes qui s&rsquo;accouche perp\u00e9tuellement d&rsquo;elle-m\u00eame par la f\u00e9condation incessante de son gigantesque port.<\/p>\n<p>Les chantiers R\u00e9champs grouillent en habits de f\u00eate. Le patron serre la main de ses ouvriers qu&rsquo;il f\u00e9licit\u00e9 chacun son tour. Et ils sont eux aussi joyeux \u00e0 l&rsquo;ombre du titan que refr\u00e8nent de larges langes de bois et d&rsquo;\u00e9normes ceintures de fer.<br \/>\nRen\u00e9 est l\u00e0. Il vient de pr\u00e9senter ses hommages \u00e0 la famille Lonneril. La jeune fille a sur lui attach\u00e9 son oeil clair tintant d&rsquo;un simple reproche. Il n&rsquo;a pu soutenir intr\u00e9pidement ce regard. Cependant il eut le vertige doucereux d&rsquo;un sympt\u00f4me de paix atterrissant \u00e0 son \u00e2me.<\/p>\n<p>L&rsquo;heure approchait du navire allant plonger ses flancs vierges dans la vulve \u00e9claboussante de l&rsquo;onde. Ayant sa femme au bras, M. R\u00e9champs filt le tour du pont, attacha lui-m\u00eame un bouquet rouge \u00e0 la proue, puis le plus ancien des ouvriers hissa le drapeau rouge \u00e0 la poupe. Et le ma\u00eetre parla. Il parla chaleureusement de fraternit\u00e9 profonde, d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 cordiale, d&rsquo;union ineffritable. Il combla les coeurs d&rsquo;espoirs, de bonheurs pacifiques. Son geste superbe semblait dess\u00e9cher le lac qui les s\u00e9parait du parfait domaine de justice, ses yeux poindre un horizon ensoleill\u00e9 du cantique triomphal des travailleurs et des d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. Sur le silence respectueux et enthousiaste de la foule sa voix fripait des froufrous d&rsquo;\u00e2mes r\u00e9confort\u00e9es. Les coeurs s&rsquo;\u00e9largissaient d&rsquo;aimer ; les poings se serraient pour la lutte malheureusement imminente. La petite taille de l&rsquo;amateur grandissait infiniment au choc des mots m\u00e9talliques dont les \u00e9tincelles emflammaient les autours. Sa main d\u00e9signait la Ville. La Ville lointaine, un \u00e2t\u00e9 de toits moul\u00e9s dans la g\u00e9latine grise, un volcan sourd o\u00f9 grondaient des laves d&rsquo;id\u00e9es contraires ; la Ville comme une citadelle \u00e0 conqu\u00e9rir, un quartier malsain \u00e0 pacifier de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et de la routine, une terre \u00e0 d\u00e9fricher des mauvaises herbes de l&rsquo;envie et de l&rsquo;orgueil, pur y semer la bont\u00e9 et la fraternit\u00e9. Sa main leur montra le fleuve mousseux d&rsquo;or et d&rsquo;argent, la fiere brute qui ne supporte aucun obstacle, d\u00e9vore les arbres, les navires et les hommes ; le fleuve qu&rsquo;ils allaient dompter une fois encore \u00e0 l&rsquo;aide de leur travail commun : l&rsquo;<em>Hercule<\/em>. Son h\u00e9lice \u00e9peronnait l&rsquo;au rageuse, soumise malgr\u00e9 sa force. Le Fleuve vaincu, au tour de la ville. Puisse l&rsquo;<em>Hercule<\/em> porter un jour &#8211; pr\u00e9cieuse comme un diamant &#8211; la victoire drap\u00e9e dans les plis pourpres de leur flamboyant drapeau :<br \/>\nDes centaines de poitrines entonn\u00e8rent une ovation cordiale \u00e0 l&rsquo;armateur. Tous regardaient leur travail avec orgueil. La joie d&rsquo;avoir mis la main \u00e0 une oeuvre fraternelle et d&rsquo;\u00e9mancipation future les faisait acclamer l&rsquo;homme qui les commandait, l&rsquo;homme qui se d\u00e9vouait pour leur cause, qui leur offrait leur formidable ex\u00e9cution, sa conception, sa pens\u00e9e, lueur rouge de ralliement, b\u00e9lier tranchant de l&rsquo;avant-garde, pivot d\u00e9fiant les assises ancestrales du capitalisme. Et quand la masse descendit, faisant flamber les poutres \u00e0 son frottement, le nez coupait les pl\u00e8vres de la Loire, chassait l&rsquo;eau loin derri\u00e8re lui, l&rsquo;\u00e9cume ballonnait alentour, lasse d&rsquo;une lutte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e entre le fleuve et le navire. Illeur parut \u00eatre le conqu\u00e9rant d&rsquo;une premi\u00e8re bataille et se reposer sur les flots comme un guerrier las sur le champ de ses exploits. Les maisons de Tretemoult s&rsquo;estompaient de brume, le port s&#8217;emmaillotait de brouillard, les grues surgissaient pareilles \u00e0 des machines de guerre qui s\u00e8meront des cadavres au lever de la lumi\u00e8re, les navires \u00e9chelonn\u00e9s le long des quais se transformaient en colossals canons, gueules b\u00e9es, attendant le signal pour vomir la mort, les maisons repliaient leurs manteaux, fortifiaient leurs fa\u00e7ades. Tout \u00e9tait gris, terriblement gris, sympt\u00f4me de combat. Et l&rsquo;<em>Hercule<\/em> impassible se dandinait, sa silhouette allong\u00e9e d\u00e9mesur\u00e9ment sur le cr\u00e9puscule.<\/p>\n<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; <strong>Reproduction interdite<\/strong>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileO.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/images\/odileH.gif\" title=\" \" class=\"alignnone\" width=\"40\" height=\"50\" \/> Odile Halbert &#8211; <strong>Reproduction interdite sur autre endroit d&rsquo;Internet <\/strong> seule une citation ou un lien sont autoris\u00e9s.<strong><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Num\u00e9risation Odile Halbert, 2008 &#8211; Reproduction interdite. Le mois de mars s&rsquo;\u00e9clipsait derri\u00e8re le paravent du pass\u00e9 avec son attirail d&rsquo;hiver. 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