﻿{"id":37517,"date":"2022-04-24T18:16:37","date_gmt":"2022-04-24T16:16:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37517"},"modified":"2022-04-24T18:16:37","modified_gmt":"2022-04-24T16:16:37","slug":"emile-pehant-jeanne-de-belleville-chanson-de-geste-en-plusieurs-poemes-distincts-1868-tome-1-a-suivre-le-tome-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37517","title":{"rendered":"Emile P\u00e9hant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00e8mes distincts, 1868 &#8211; Tome 1 (\u00e0 suivre le tome 2)"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Cette chanson de geste, long, tr\u00e8s long po\u00e8me \u00e0 la gloire d\u2019Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, \u00e9crit par Emile P\u00e9hant, est num\u00e9ris\u00e9 sur GALLICA, et j\u2019ai seulement remis en forme le texte apr\u00e8s avoir corrig\u00e9 les quelques erreurs de texte de la machine.<\/span><\/p>\n<p>tome 1<br \/>\n\u00c9MILE P\u00c9HANT<br \/>\nCONSERVATEUR DE LA BIBLIOTH\u00c8QU\u00c9 PUBLIQUE DE NANTES<\/p>\n<p>CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00ebmes distincts<\/p>\n<p>V. Forest et Grimaud (Nantes) A. Aubry (Paris)<br \/>\n1868<br \/>\nBiblioth\u00e8que nationale de France, d\u00e9partement Litt\u00e9rature et art, YE-29702<\/p>\n<p>OLIVIER DE CLISSON<br \/>\nCHANSON DE GESTE, EN PLUSIEURS POEMES DISTINCTS<\/p>\n<p>Pour constater le succ\u00e8s de Jeanne de Belleville nous pourrions \u00e9num\u00e9rer de pr\u00e9cieux suffrages, dont plusieurs \u00e9manent des plus grands noms de la litt\u00e9rature contemporaine. Nous nous bornerons \u00e0 d\u00e9tacher, des vingt pages consacr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de ce po\u00ebme dans une des plus importantes revues parisiennes, par Victor de Laprade, l&rsquo;immortel auteur de Pernette, les quelques lignes suivantes, en y supprimant \u00e0 dessein les expressions qui pourraient para\u00eetre trop \u00e9logieuses :<\/p>\n<p>\u00ab M. \u00c9mile P\u00e9hant a entrepris de faire revivre l&rsquo;\u00e9poque la plus glorieuse de la Bretagne, dans un tableau complet, auquel la vie du conn\u00e9table Olivier de Clisson servira de cadre. Le premier po\u00ebme de ce cycle, Jeanne de Belleville, a paru l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier&#8230; et sept po\u00ebmes pareils&#8230; nous sont promis. Voil\u00e0 certes une h\u00e9ro\u00efque entreprise et qui d\u00e9note bien l&rsquo;audace et l&rsquo;obstination bretonnes ! On ne croirait pas \u00e0 une tentative semblable en 1869, si on ne la voyait sous ses yeux en partie r\u00e9alis\u00e9e, avec un talent \u00e9gal \u00e0 cette vaillance&#8230; L&rsquo;Auteur a compos\u00e9 son po\u00ebme comme une chronique, en s&rsquo;\u00e9cartant le moins possible de l\u2019histoire ; il a demand\u00e9 la po\u00e9sie aux faits eux-m\u00eames, \u00e0 la peinture des caract\u00e8res et des \u00e9motions, \u00e0 ces deux sources \u00e9ternelles de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e : les \u00e9v\u00e9nements vrais et le c\u0153ur humain&#8230; L&rsquo;art du po\u00ebte, et il est tr\u00e8s grand, c&rsquo;est d&rsquo;avoir d\u00e9velopp\u00e9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dramatique de chaque situation, d&rsquo;avoir introduit dans son r\u00e9cit la peinture des lieux, des moeurs, et tous les d\u00e9tails ressortant de l&rsquo;action qui pouvaient animer les portraits de ses personnages&#8230; Saluons dans M. \u00c9mile P\u00e9hant un des po\u00e8tes, qui avaient \u00e9mu notre jeunesse, et qui repara\u00eet apr\u00e8s trente ans, avec une \u0153uvre des plus consid\u00e9rables entre les \u0153uvres po\u00e9tiques de nos jours, un po\u00ebte qui va prendre place, dans cette noble pl\u00e9iade bretonne, imm\u00e9diatement apr\u00e8s notre cher Brizeux&#8230; M. \u00c9mile P\u00e9hant n&rsquo;atteint pas \u00e0 cette perfection de la ciselure, qu&rsquo;on admire chez ce Celte nourrisson d&rsquo;Ath\u00e8nes et de Florence ; mais, comme l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e le comporte, il peint \u00e0 fresque, et ses pages sont vivantes, pleines de mouvement et de couleur, etc. \u00bb<\/p>\n<p>De Jeanne la Flamme, les \u00e9diteurs n&rsquo;ont rien \u00e0 dire, si ce n&rsquo;est que, dans sa r\u00e9alit\u00e9 rigoureusement historique, ce po\u00ebme offrira comme Jeanne de Belleville, tout l&rsquo;attrait du roman le plus accident\u00e9, sans jamais froisser les susceptibilit\u00e9s morales les plus ombrageuses. Les lecteurs y trouveront l&rsquo;\u00e9cho vivant des alternatives de joie et de d\u00e9sespoir qui ont assailli leur \u00e2me dans cette guerre n\u00e9faste de 1870.<\/p>\n<p>Table des mati\u00e8res<br \/>\nAVANT-PROPOS. 4<br \/>\nPREMI\u00c8RE PARTIE 6<br \/>\nL&rsquo;ATTENTE 6<br \/>\nI- LE DONJON DE CLISSON 6<br \/>\nII. &#8211; LES ANC\u00caTRES. 9<br \/>\nIII. &#8211; LE VIEIL HERBLAIN. 14<br \/>\nIV. &#8211; LA CALOMNIE. 16<br \/>\nV. &#8211; UN PR\u00c9SAGE. 19<br \/>\nVI. -SOUVENIRS. 20<br \/>\nVII. &#8211; LA F\u00caTE DU RETOUR. 23<br \/>\nVIII. &#8211; LA VIE DE CHATEAU 27<br \/>\nIX- UNE LE\u00c7ON DE LOYAUT\u00c9. 28<br \/>\nX. &#8211; UNE LE\u00c7ON DE JUSTICE. 32<br \/>\nXI. &#8211; LA CULTURE D&rsquo;UNE AME. 36<br \/>\nXIIN &#8211; LE TOURNOI. 37<br \/>\nDEUXI\u00c8ME PARTIE 39<br \/>\nLE SUPPLICE 39<br \/>\nI-LA PLACE DU GRAND-CHATELET. 39<br \/>\nII. &#8211; L&rsquo;ACCUSATION. 41<br \/>\nIII. &#8211; LA D\u00c9FENSE. 44<br \/>\nIV. &#8211; LA CONDAMNATION. 48<br \/>\nV. &#8211; LA D\u00c9GRADATION. 52<br \/>\nVI. &#8211; UN OURAGAN. 55<br \/>\nVII. &#8211; UN RAYON DE SOLEIL. 57<br \/>\nVIII. &#8211; LE PSAUME DES MAL\u00c9DICTIONS. 59<br \/>\nIX. &#8211; UNE ARME A DEUX TRANCHANTS. 62<br \/>\nX. &#8211; LE BAIN D&rsquo;IGNOMINIE. 65<br \/>\nXIN &#8211; LA CIVI\u00c8RE. 67<br \/>\nXII. &#8211; LES DERNI\u00c8RES PRI\u00c8RES. 69<br \/>\nXIII. &#8211; LA GRACE. 71<br \/>\nXIV. &#8211; LES CHAMPEAUX. 73<br \/>\nXV. &#8211; MONTFAUCON. 77<br \/>\nTROISI\u00c8ME PARTIE 78<br \/>\nLE RETOUR D&rsquo;HERBLAIN 78<br \/>\nI- LA F\u00caTE DE FAMILLE. 78<br \/>\nII. &#8211; L&rsquo;UNIQUE V\u0152U D&rsquo;UNE M\u00c8RE. 81<br \/>\nIII. &#8211; LES EFFUSIONS D&rsquo;UN C\u0152UR HEUREUX. 83<br \/>\nIV. &#8211; UNE LE\u00c7ON DE CHEVALERIE. 86<br \/>\nV. &#8211; LE BOURREAU DE NANTES. 89<br \/>\nVJ. &#8211; LA FUITE D&rsquo;HERBLAIN. 91<br \/>\nVII. &#8211; LE RATEAU DE L&rsquo;ERDRE. 93<br \/>\nVIII. &#8211; LES PONTS DE NANTES. 95<br \/>\nIX.- L&rsquo;AUBERGE DU GRAND LION D&rsquo;ARGENT. 99<br \/>\nX. &#8211; LE COMPLOT. 102<br \/>\nXI. &#8211; L&rsquo;AUBERGISTE PR\u00c9VOYANT. 105<br \/>\nXII. &#8211; UN DOULOUREUX MONOLOGUE. 106<br \/>\nXIII. &#8211; COMPLIMENTS ET BOUQUETS. 109<br \/>\nXIV. &#8211; HERBLAIN ET JEANNE. 113<br \/>\nXV. &#8211; LE R\u00c9CIT D&rsquo;HERBLAIN. 115<br \/>\nXVI. &#8211; LE D\u00c9FI. 118<\/p>\n<p>AVANT-PROPOS.<br \/>\nPour oser publier en plein dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, au milieu d&rsquo;un \u00e9t\u00e9 asphyxiant et dans une ville de province ! un po\u00e8me de huit mille et quelques cents vers, il faut \u00eatre de cette vieille race celtique, que rien n&rsquo;effraie, que rien ne d\u00e9courage d\u00e8s qu&rsquo;elle a devant elle un noble but.<br \/>\nEh bien! ce long po\u00ebme n&rsquo;est qu&rsquo;une sorte de prologue. Pour peu qu&rsquo;il agr\u00e9e \u00e0 ce public sp\u00e9cial et choisi dont il envie les seuls suffrages, d&rsquo;autres po\u00e8mes le suivront, \u00e0 de courts intervalles : en quel nombre ? je ne sais, mais aussi nombreux qu&rsquo;il le faudra pour ex\u00e9cuter. dans son entier, le plan que m&rsquo;ont impos\u00e9 les Muses, en r\u00e9pondant \u00e0 mon appel apr\u00e8s trente ans de bouderie et de silence.<br \/>\nCe plan est simple, mais ne manque pas de grandeur.<br \/>\nMa t\u00e2che est de retracer de ma vieille Bretagne, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque la plus splendide de sa glorieuse histoire, un tableau complet, auquel la vie du conn\u00e9table Olivier de Clisson servira de cadre.<br \/>\nDans ces po\u00ebmes, ind\u00e9pendants les uns des autres, et qui pourtant formeront un ensemble plein d&rsquo;unit\u00e9, on ne fera ni de la chronique ni de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e. On essaiera de glisser entre ces deux \u00e9cueils, et, repoussant du pied cette friperie du moyen \u00e2ge, heureusement pass\u00e9e de mode, on veut que les personnages revivent dans leur caract\u00e8re plut\u00f4t que dans leur costume, dans leurs sentiments et leurs aspirations, plus encore que dans leurs actions r\u00e9elles.<br \/>\nIl ne faudra pas \u00e0 l\u2019Auteur de grands efforts d&rsquo;imagination, pour voir se dessiner dans son cerveau et se mouvoir dans son \u0153uvre des h\u00e9ros que lui eussent envi\u00e9s et Tasse, et Camo\u00ebns, et toute la phalange des po\u00e8tes qui ont demand\u00e9 leur inspiration \u00e0 l\u2019Histoire. Quels noms \u00e9blouissants ! Parmi les hommes, Du Guesclin, les trois Clisson, Beaumanoir, les deux Montfort, Charles de Blois, Gautier de Mauny, Jean<br \/>\nChandos, Pierre de Craon, Louis d&rsquo;Espagne ! Et sur l\u2019arri\u00e8re-plan, Edouard III, le Prince Noir, Philippe de Valois,Jean le Bon, Charles le Mauvais, et Charles V le Sage, et Charles VI l&rsquo;Insens\u00e9 ! Et parmi les femmes, Jeanne de Penthi\u00e8vre, Jeanne la Flamme, Jeanne de Belleville, Marguerite de Clisson ! Toutes les nuances, toutes les couleurs !<br \/>\nLes actes valent les personnes : \u00e0 chaque pas, des \u00e9v\u00e9nements si grandioses, si merveilleux, si \u00e9mouvants, que nos romanciers les plus hardis n&rsquo;oseraient les inventer.<br \/>\nL&rsquo;histoire que nous racontons aujourd hui au public lui donnera l&rsquo;id\u00e9e des tr\u00e9sors de po\u00e9sie qu offrirait \u00e0 une main plus forte ou plus exp\u00e9riment\u00e9e cette riche mine historique, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent laiss\u00e9e en oubli.<br \/>\nMalgr\u00e9 quelques longueurs, nous ne pensons pas que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat et l\u2019\u00e9motiun fassent d\u00e9faut \u00e0 notre r\u00e9cit ; mais comme il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit de verve et presque au courant de la plume, dans les rares loisirs dont il nous est permis de disposer, la versification en reste malheureusement entach\u00e9e de nombreuses n\u00e9gligences : des oh ! des mais, des c&rsquo;est que beaucoup trop fr\u00e9quents, des rimes qui se r\u00e9p\u00e8tent, des h\u00e9mistiches qui se ressemblent, le Et bibIique trop souvent employ\u00e9 peut-\u00eatre, et bien d&rsquo;autres incorrections que nul ne signalerait mieux que nous.<br \/>\nQu&rsquo;importe ? Si la vie circule dans l\u2019oeuvre, il sera facile d&rsquo;en faire dispara\u00eetre plus tard toutes ces bavures d&rsquo;unc fonte trop h\u00e2tive. Si, au contraire, l\u2019oeuvre manqu\u00e9e est destin\u00e9e \u00e0 un prochain oubli, \u00e0 quoi bon perdre notre temps \u00e0 des retouches sans profit pour personne ?<br \/>\nQuand une maison, quoique nouvellement construite, est menac\u00e9e d&rsquo;un arr\u00eat\u00e9 de d\u00e9molition, bien fou qui s&rsquo;aviserait d&rsquo;en gratter les tuffeaux, d&rsquo;en ciseler les sculptures. Si le public ne prononce pas contre notre po\u00ebme une sentence de mort, oh ! alors, mais seulement alors, nous le polirons sans cesse et le repolirons, puisque Boileau l&rsquo;exige. Pas trop cependant ; quelque peu de mousse ne messied pas aux troncs rugueux des ch\u00eanes.<br \/>\nEn parlant \u00e0 nos juges de la pr\u00e9cipitation avec laquelle cette composition a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue et \u00e9crite, nous ne songeons pas \u00e0 solliciter leur indulgence. Pour les d\u00e9lits litt\u00e9raires, il n&rsquo;existe pas de circonstances att\u00e9nuantes, et cette fois BOILEAU a raison :<br \/>\n\u00ab Il n&rsquo;est point de degr\u00e9s du m\u00e9diocre au pire \u00bb<\/p>\n<p>Pourtant, il ne nous para\u00eet pas inutile de donner, avant l&rsquo;arr\u00eat rendu, quelques explications, qui peuvent en modifier, sinon le fond, au moins les consid\u00e9rants.<br \/>\nOn ne doit juger un \u00e9crivain qu&rsquo;en se pla\u00e7ant \u00e0 son point de vue et selon ce qu&rsquo;il a voulu faire. Or, ceci n&rsquo;est point un po\u00ebme \u00e9pique ; qu&rsquo;on ne lui oppose donc pas les r\u00e8gles de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e, si tant est que chaque forme de po\u00e9sie ait des r\u00e8gles uniformes et constantes. Nous avons voulu faire quelque chose d&rsquo;interm\u00e9diaire entre le drame et l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e : le titre de DRAME \u00c9PIQUE aurait donc bien rendu notre pens\u00e9e ; mais nous avons craint que le public ne cr\u00fbt avoir affaire \u00e0 l\u2019une de ces pi\u00e8ces avort\u00e9es qui, apr\u00e8s avoir frapp\u00e9 en vain \u00e0 la porte de dix th\u00e9\u00e2tres, viennent demander \u00e0 l\u2019impression un pi\u00e9destal et n\u2019y trouvent le plus souvent qu&rsquo;un tombeau.<br \/>\nQuant au style de ce trop long po\u00e8me, nous n&rsquo;avons le droit d&rsquo;en rien dire, sinon que nous avons essay\u00e9 d&rsquo;en changer le ton chaque fois que changeaient les situations ou les personnages ; mais qu&rsquo;en tout cas et de parti pris, nous en avons partout \u00e9cart\u00e9 la m\u00e9taphore. C&rsquo;est peut-\u00eatre tenter de peindre sans couleurs ; que voulez-vous ? nous restons fid\u00e8le \u00e0 notre opinion de 1834, que, sauf pour la po\u00e9sie lyrique, qui doit rev\u00eatir toutes les magnificences du langage, le mot le plus simple et le plus naturel est encore celui qui traduit le mieux l&rsquo;id\u00e9e, m\u00eame la plus sublime.<br \/>\nAbsorb\u00e9 depuis longues ann\u00e9es par mille occupations pr\u00e9tendues s\u00e9rieuses, nous avons eu cette heureuse chance de n&rsquo;avoir jamais lu un seul livre d&rsquo;esth\u00e9tique ; les questions d&rsquo;\u00e9coles et de modes ne nous ont donc pas troubl\u00e9 l&rsquo;esprit. Nous ne nous en pr\u00e9occupons m\u00eame pas.<br \/>\nLa forme ! la forme! personne n&rsquo;en admire plus que nous et n&rsquo;en savoure mieux les d\u00e9licatesses ; mais il y a en r\u00e9alit\u00e9 des milliers de formes, et chaque \u0153uvre doit avoir la sienne. Une toilette tir\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles n&rsquo;e\u00fbt gu\u00e8re convenu \u00e0 notre drame farouche et sanglant.<br \/>\nAvouons, toutefois, que l&rsquo;art, nous dirions presque l&rsquo;artifice, n&rsquo;y manque pas autant que nous voudrions le faire croire ; certaine expression n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e9teinte que pour en faire briller une autre ; telle platitude a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e avec soin et n&rsquo;a d&rsquo;autre but que de faire mieux saillir quelque relief.<br \/>\nC&rsquo;est que tout homme qui prend une plume ou un pinceau, est bien forc\u00e9 d&rsquo;avoir devant lui une philosophie de l&rsquo;art, qui l&rsquo;\u00e9claire et le guide. Ne connaissant pas les syst\u00e8mes que nos devanciers et nos ma\u00eetres sont cens\u00e9s avoir suivis, nous en avons cr\u00e9\u00e9 un \u00e0 notre usage, et, nous aussi, nous avons maxim\u00e9 notre pratique. Deux mots expliqueront compl\u00e9tement notre syst\u00e8me. Ayant une \u00e9gale horreur des chevilles et des fioritures, nous nous sommes impos\u00e9 pour id\u00e9al la sobri\u00e9t\u00e9 limpide de la prose, unie \u00e0 la fermet\u00e9 harmonieuse du vers.<br \/>\nSi cette \u00e9bauche, plut\u00f4t bross\u00e9e que peinte, \u00e9tait ce que nous avions r\u00e9v\u00e9 la faire, nous comparerions volontiers la po\u00e9sie narrative, telle que mais l\u2019avons comprise, \u00e0 l\u2019infanterie fran\u00e7aise en marche sur une terre \u00e9trang\u00e8re et ennemie. L&rsquo;uniforme de nos soldats pris isol\u00e9ment n&rsquo;a rien peut-\u00eatre qui s\u00e9duise le regard, et nous ne poussons pas le patriotisme jusqu&rsquo;\u00e0 voir dans chacun de nos fantassins des Hercule ou des Antino\u00fcs.<br \/>\nMais que le tambour batte, que le clairon sonne qu&rsquo;il faille emporter d&rsquo;assaut une position difficile cette masse un peu terne, un peu confuse, o\u00f9 vous remarquiez \u00e0 regret quelques tra\u00eenards, voyez comme elle s&rsquo;anime et combien vite le courant \u00e9lectrique l&rsquo;a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e tout enti\u00e8re. Tout cela prend le pas, tout cela court, tout cela vole, et le lecteur surpris et subjugu\u00e9 applaudit lui-m\u00eame \u00e0 sa d\u00e9faite, sans songer d\u00e9sormais aux critiques de d\u00e9tail qui tout \u00e0 l&rsquo;heure encore excitaient ses sourires, peut-\u00eatre ses d\u00e9dains.<\/p>\n<p>PREMI\u00c8RE PARTIE<br \/>\nL&rsquo;ATTENTE<\/p>\n<p>I- LE DONJON DE CLISSON<\/p>\n<p>Une femme, un enfant sont seuls dans le donjon,<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 le regard d\u00e9couvre un immense horizon.<\/p>\n<p>La femme, l&rsquo;\u0153il humide et la joue amaigrie,<br \/>\nBrode d&rsquo;un doigt distrait une tapisserie,<br \/>\nO\u00f9, comme en un tableau, revivent les exploits<br \/>\nDu glorieux \u00e9poux dont son c\u0153ur a fait choix.<br \/>\nL&rsquo;enfant, \u00e9panoui dans le bonheur de vivre,<br \/>\nFeuillette, en souriant, le v\u00e9lin d&rsquo;un gros livre,<br \/>\nO\u00f9 la couleur et l&rsquo;or, artistement m\u00eal\u00e9s,<br \/>\nFont flotter dans l&rsquo;azur de beaux anges ail\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;enfant rose et blond fait semblant de sourire ;<br \/>\n\u00c9piant en secret sa m\u00e8re qui soupire,<br \/>\nSon oblique regard suit ses \u00e9motions.<\/p>\n<p>Soudain, levant des yeux tout pleins de questions :<br \/>\n\u2014 \u00ab Vous avez renvoy\u00e9, dit-il, mes gouvernantes<br \/>\nEt je surprends toujours votre \u0153il tourn\u00e9 vers Nantes. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab J&rsquo;ai besoin d&rsquo;\u00eatre seule, enfant, pour qu&rsquo;\u00e0 mes pleurs,<br \/>\nNul ne devine ici mes secr\u00e8tes douleurs. \u00bb<br \/>\n-\u00ab M\u00e8re, pourquoi pleurer ? Vous \u00eates ch\u00e2telaine,<br \/>\nBien riche, bien puissante, et notre cour est pleine<br \/>\nDe soldats, dont les bras sauraient nous prot\u00e9ger,<br \/>\nSi les Montfort osaient jamais nous assi\u00e9ger.<br \/>\nVoyez comme les murs sont \u00e9pais et solides . \u00bb<br \/>\n-\u00ab Oui, ce chastel est fort et nos gens intr\u00e9pides :<br \/>\nC&rsquo;est une \u00e2me robuste en un corps vigoureux ;<br \/>\nLe p\u00e9ril, quel qu&rsquo;il soit, n&rsquo;a pas d&rsquo;effroi pour eux.<br \/>\nVotre peur, Olivier, n&rsquo;est donc qu&rsquo;une chim\u00e8re. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Ma peur ! Je n&rsquo;ai jamais connu la peur, ma m\u00e8re.<br \/>\nChaque fois que j&rsquo;entends des r\u00e9cits de combats,<br \/>\nJe tressaille et voudrais me m\u00ealer aux soldats,<br \/>\nPour essayer un peu comment coupe la hache<br \/>\nQue je tiens de mon p\u00e8re. Oh ! je ne suis pas l\u00e2che ! \u00bb<br \/>\n-\u00ab Votre p\u00e8re !. Olivier, vous tenez trop de lui :<br \/>\nEn parlant de combats, votre regard a lui.<br \/>\nOh ! je ne voudrais pas \u00e9teindre en ta jeune \u00e2me,<br \/>\nCher fils, l&rsquo;ardent foyer dont j&rsquo;admire la flamme ;<br \/>\nMais se battre toujours! Mais n&rsquo;aimer que le sang!<br \/>\nSi grand que soit le c\u0153ur, reste-t-il innocent ?<br \/>\nAh! quand donc verrons-nous la paix enfin rena\u00eetre ? \u00bb<\/p>\n<p>Et la femme, en pleurant, pench\u00e9e \u00e0 la fen\u00eatre,<br \/>\nFouillait de son regard le lointain horizon ;<br \/>\nMais rien que la poussi\u00e8re ou l&rsquo;aride gazon,<br \/>\nUn brouillard lumineux, aussi vague qu&rsquo;un songe,<br \/>\nEt le chemin d\u00e9sert, qui tourne et qui s&rsquo;allonge.<\/p>\n<p>Si sur ce tableau vide ainsi son \u0153il se tend,<br \/>\nQu&rsquo;est-ce donc, \u00f4 mon Dieu ! que cette femme attend ?<\/p>\n<p>-\u00ab Vous ne m&rsquo;avez pas dit, m\u00e8re, pourquoi vos larmes ;<br \/>\nCar vous n&rsquo;avez pas peur, n&rsquo;est-ce pas ? de nos armes.<br \/>\nQuand mon p\u00e8re, entour\u00e9 de ses soldats nombreux,<br \/>\nCouverts de fer, souvent tout noirs ou tout poudreux,<br \/>\nApparaissait l\u00e0-bas sur la route de Nantes,<br \/>\nSans vous inqui\u00e9ter de vos robes tra\u00eenantes,<br \/>\nVous descendiez en h\u00e2te et, le pont abaiss\u00e9,<br \/>\nAu-devant des soldats marchant d&rsquo;un pas press\u00e9,<br \/>\nVous passiez au travers de leurs rangs, sans rien craindre,<br \/>\nEt, d&rsquo;ici, je voyais mon p\u00e8re vous \u00e9treindre. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Tu ne sais pas le mal que tu me fais.<br \/>\nTais-toi, Tais-toi, cher Olivier. \u00bb \u2014 \u00ab Oh! dites-moi pourquoi,<br \/>\nM\u00e8re, vous pleurez tant, et je saurai me taire. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Pour toi, fils bien-aim\u00e9, je n&rsquo;ai pas de myst\u00e8re.<br \/>\nMais me comprendras-tu ?. Je pleure sans raison. \u00bb<\/p>\n<p>Et la femme toujours regardait l&rsquo;horizon.<br \/>\n-\u00ab M\u00e8re, vous me cachez sans doute quelque chose.<br \/>\nVous savez que jamais on ne pleure sans cause ;<br \/>\nMoi, quand je vais pleurer dans un coin, tout boudeur,<br \/>\nC&rsquo;est quelque gros chagrin qui m&rsquo;oppresse le c\u0153ur&#8230;<br \/>\nEt vous en avez un ! vous avez beau sourire.<br \/>\nOh ! je t&#8217;embrasserai, si tu veux me le dire ! \u00bb<\/p>\n<p>La m\u00e8re l&#8217;embrassa cent fois et puis cent fois ;<br \/>\nEt son c\u0153ur d\u00e9bordait dans ses yeux, dans sa voix,<br \/>\nPendant que, sur son sein pressant la t\u00eate blonde,<br \/>\nElle accablait son fils des plus doux noms du monde.<br \/>\nSe faisant un remords de l&rsquo;avoir tourment\u00e9,<br \/>\nSa douleur sembla fuir devant sa volont\u00e9 :<br \/>\nL&rsquo;enfant vit sur son front la ga\u00eet\u00e9 repara\u00eetre ;<br \/>\nMais un dernier regard consulta la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>-\u00ab Mes chagrins, Olivier, n&rsquo;\u00e9taient que de l&rsquo;ennui ;<br \/>\nTa voix les a chass\u00e9s; je veux rire aujourd&rsquo;hui.<br \/>\nPour te remercier, je vais te dire un conte<br \/>\nDe quelque m\u00e9chant ogre ou de quelque beau comte. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Pas de contes! Oh! non, vois-tu, je n&rsquo;y crois pas ;<br \/>\nJ&rsquo;aime bien mieux du vrai ! Parle-moi de soldats.<br \/>\nQuand sous les grands ormeaux, le soir, je t&rsquo;accompagne,<br \/>\nTu m&rsquo;as souvent promis la guerre de Bretagne ;<br \/>\nOu bien, si ce su jet t&rsquo;arrache encor des pleurs,<br \/>\nCar tu dis que de l\u00e0 viennent tous tes malheurs,<br \/>\nParle-moi de ces preux qui, la croix \u00e0 leur lance ,<br \/>\nOnt pour le saint Tombeau fait assaut de vaillance ;<br \/>\nOn y vit, n&rsquo;est-ce pas, des sires de Clisson ? \u00bb<\/p>\n<p>Un humide regard plana sur l&rsquo;horizon.<\/p>\n<p>-\u00ab Vous \u00eates, mon enfant, issu de noble race :<br \/>\nVos a\u00efeux dans l&rsquo;histoire ont tous laiss\u00e9 leur trace ;<br \/>\nMais si je vous disais ce qu&rsquo;ont fait vos a\u00efeux,<br \/>\nOh ! n&rsquo;allez pas lever un front trop orgueilleux :<br \/>\nL&rsquo;orgueil est un p\u00e9ch\u00e9. \u00bb \u2014 \u00ab Je le sais bien, ma m\u00e8re ;<br \/>\nJe ferai, si je peux, mieux qu&rsquo;eux&#8230; sauf \u00e0 me taire. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais si l&rsquo;orgueil est toujours interdit,<br \/>\nMais, si c&rsquo;est un p\u00e9ch\u00e9, la m\u00e8re le commit ;<br \/>\nCar, per\u00e7ant l&rsquo;avenir, d\u00e9j\u00e0 son esp\u00e9rance<br \/>\nCourbe aux pieds de son fils la Bretagne et la France.<\/p>\n<p>II. &#8211; LES ANC\u00caTRES.<\/p>\n<p>-\u00ab Allons, beau chevalier, pourfendeur de g\u00e9ants,<br \/>\nSeyez-vous pr\u00e8s de moi, grand homme de sept ans<br \/>\nLa maison de Clisson, qu&rsquo;\u00e9claire tant de gloire,<br \/>\nCache son origine aux lointains de l&rsquo;Histoire ;<br \/>\nMais vos p\u00e8res brillaient parmi ces fiers Germains<br \/>\nQui conquirent la Gaule asservie aux Romains.<br \/>\nQu&rsquo;ils aient accompagn\u00e9 Clovis ou Charlemagne,<br \/>\nIls prirent pour leur part ces marches de Bretagne . \u00bb<br \/>\n\u00ab Les nommait-on d\u00e9j\u00e0 les sires de Clisson ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Ce fut Guy qui porta le premier ce grand nom&#8230;<br \/>\nMais chez les Francs vainqueurs, quand on fit le partage,<br \/>\nChaque homme obtint un fief \u00e9gal \u00e0 son courage.<br \/>\nVotre premier a\u00efeul dut verser bien du sang,<br \/>\nCar nul soldat ne fut plus riche, plus puissant ;<br \/>\nSes serfs et ses vassaux se comptaient par centaines :<br \/>\nSes fils purent choisir, dans ses nombreux domaines,<br \/>\nLes noms qu&rsquo;il leur plaisait d&rsquo;illustrer aux combats. \u00bb<br \/>\n\u00ab Peut-\u00eatre bien qu&rsquo;alors Clisson n&rsquo;existait pas? \u00bb<br \/>\n\u00ab Ce nom est, en effet, tout r\u00e9cent dans nos fastes ,<br \/>\nEt nos puissantes tours, nos murailles si vastes<br \/>\nN&rsquo;ont gu\u00e8re que cent ans; mais sous notre manoir<br \/>\nSe cache un vieux chastel que le temps faisait noir.<br \/>\n\u00bb Les grands monuments seuls font les grandes ruines :<br \/>\nAux d\u00e9bris imposants qui couvrent nos collines,<br \/>\nOn devine quels forts, ici m\u00eame, autrefois<br \/>\nB\u00e2tirent les Romains, peut-\u00eatre les Gaulois. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Mais qui donc a d\u00e9truit tant de choses si grandes ? \u00bb<br \/>\n-\u00ab Ne te souviens-tu plus de ces hordes normandes<br \/>\nDont ma voix si souvent t&rsquo;a fait de longs discours ? \u00bb<br \/>\n-\u00ab Si bien, mais vos r\u00e9cits m&rsquo;ont toujours sembl\u00e9 courts. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Pour en entendre encor, voil\u00e0 que tu me flattes. \u00bb<br \/>\n-\u00ab S&rsquo;ils se laissaient ainsi piller par des pirates,<br \/>\nLes hommes de ce-temps n&rsquo;avaient donc pas de c\u0153ur ?<br \/>\nSi p\u00e8re e\u00fbt \u00e9t\u00e9 l\u00e0, p\u00e8re e\u00fbt \u00e9t\u00e9 vainqueur,<br \/>\nN&rsquo;est-ce pas, \u00f4 ma m\u00e8re ? Et moi, pour te d\u00e9fendre,<br \/>\nComme, la hache au poing, j&rsquo;aurais su les pourfendre!<br \/>\nLeur sang aurait coul\u00e9 partout en longs ruisseaux&#8230;<br \/>\nJe ris, en les voyant s&rsquo;enfuir sur leurs bateaux. \u00bb<br \/>\n-\u00ab C&rsquo;est beau, cher Olivier, c&rsquo;est bien beau, le courage ;<br \/>\nMais prends garde, \u00f4 mon fils, d&rsquo;aller jusqu&rsquo;\u00e0 la rage .<br \/>\nIl ne faut pas verser le sang comme de l&rsquo;eau :<br \/>\nLe manque de piti\u00e9 ne convient qu&rsquo;au bourreau. \u00bb<br \/>\n-\u00ab O ma m\u00e8re, excusez l&rsquo;ardeur o\u00f9 je me livre.<br \/>\nEst-ce ma faute \u00e0 moi si la gloire m&rsquo;enivre ?<br \/>\nTuer ses ennemis, c&rsquo;est l&rsquo;honneur des soldats !<br \/>\nPeut-\u00eatre, quand j&rsquo;aurai connu de vrais combats,<br \/>\nQuand j&rsquo;aurai bien fait voir que je suis bien sans crainte,<br \/>\nDes vaincus, des bless\u00e9s j&rsquo;\u00e9couterai la plainte :<br \/>\nEn souvenir de toi, je leur tendrai la main ;<br \/>\nMais je dois \u00eatre brave avant que d&rsquo;\u00eatre humain. \u00bb<\/p>\n<p>D&rsquo;une telle fiert\u00e9 brillait son beau visage,<br \/>\nQue sa m\u00e8re n&rsquo;osa le gronder davantage :<br \/>\n\u2014 \u00ab Ils sont donc tous ainsi, ces barons de Clisson !<br \/>\nDit-elle, en regardant tristement l&rsquo;horizon.<br \/>\nEt rien, rien sur la route o\u00f9 ma vue est tourn\u00e9e !<br \/>\nIl faudra donc encor perdre cette journ\u00e9e.<br \/>\nMais le temps aujourd&rsquo;hui, non plus, ne marche point :<br \/>\nLe soleil est toujours, toujours au m\u00eame point. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Je t&rsquo;en prie, \u00f4 ma m\u00e8re, ach\u00e8ve ton histoire.<br \/>\nQuels Clisson apr\u00e8s Guy se sont couverts de gloire ?<br \/>\nMais dis-moi donc pourquoi tous ces h\u00e9ros bretons,<br \/>\nS&rsquo;ils \u00e9taient si puissants, sont-ils rest\u00e9s barons :<br \/>\nA leur place, j&rsquo;aurais, moi, conquis un royaume. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Baudry, Geoffroy, Gaudin, Aimeric et Guillaume<br \/>\nBrill\u00e8rent apr\u00e8s Guy ; mais, de tous tes a\u00efeux.<br \/>\nL&rsquo;un des plus renomm\u00e9s fut Guillaume le Vieux.<br \/>\nIl \u00e9tait riche et beau, fier et plein de vaillance ;<br \/>\nEudon de Pont-Ch\u00e2teau, pour sa fille Constance ,<br \/>\nDans son ch\u00e2teau de Blain, le choisit pour \u00e9poux,<br \/>\nEt c&rsquo;est de leurs amours que vous descendez tous. \u00bb<\/p>\n<p>Et la femme plongea son regard sur la route.<\/p>\n<p>-\u00ab M\u00e8re, continuez; voyez comme j&rsquo;\u00e9coute. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Un jour, m&rsquo;a dit ton p\u00e8re, un jour pr\u00e8s des remparts<br \/>\nGuillaume promenait le grand Guy de Thouars ,<br \/>\nQui, du chef de sa fille, \u00e9tait duc de Bretagne :<br \/>\n\u2014Comment, duc, trouvez-vous ma petite campagne?<br \/>\n-Vous \u00eates assez riche et je vous fais baron.<br \/>\n-Baron ! Vrai ! Monseigneur ? Oh! vous \u00eates trop bon !<br \/>\nPersonne ne dira cette gr\u00e2ce usurp\u00e9e,<br \/>\nCar mes p\u00e8res l&rsquo;\u00e9taient du droit de leur \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nEt ce droit en mes mains n&rsquo;est pas tomb\u00e9 caduc :<br \/>\nNous \u00e9tions donc barons, que vous n&rsquo;\u00e9tiez pas duc. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Oh ! la belle r\u00e9ponse, et comme elle \u00e9tait fi\u00e8re !<br \/>\nJe donnerais mes jours&#8230; Oh ! non, ma bonne m\u00e8re,<br \/>\nPas mes jours; mais, vois-tu, pour avoir dit cela,<br \/>\nBien s\u00fbr, je donnerais le ch\u00e2teau que voil\u00e0 :<br \/>\nAvec un pareil c\u0153ur, j&rsquo;en aurais vite un autre. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Comme il est g\u00e9n\u00e9reux ! Voyez le bon ap\u00f4tre !<br \/>\nOlivier, ce qu&rsquo;on donne, il faut le poss\u00e9der ;<br \/>\nEt votre fr\u00e8re Jean voudra-t-il vous c\u00e9der,<br \/>\nPour d\u00e9gager un jour votre folle promesse,<br \/>\nLe ch\u00e2teau de Clisson et tous ses droits d&rsquo;a\u00eenesse ?&#8230;<br \/>\nMon pauvre et cher Maurice , h\u00e9las ! mort \u00e0 sept ans,<br \/>\nFait de vous le premier de mes autres enfants ;<br \/>\nMais l&rsquo;a\u00een\u00e9, c&rsquo;est le fils de Blanche de Bouville .<br \/>\nNe vous effrayez pas : Jeanne de Belleville<br \/>\nAux besoins de ses fils peut noblement pourvoir.<br \/>\nMontaigu, Palluau, La Garnache, Beauvoir,<br \/>\nEt d&rsquo;autres fiefs encor que je tiens de mon p\u00e8re,<br \/>\nVous assurent \u00e0 tous un avenir prosp\u00e8re. \u00bb<br \/>\n-\u00ab O ma m\u00e8re, merci, merci de vos bienfaits.<br \/>\nVos a\u00efeux aux Clisson sont \u00e9gaux, je le sais ;<br \/>\nMais si mon fr\u00e8re Jean, gr\u00e2ce \u00e0 son droit d&rsquo;a\u00eenesse,<br \/>\nMe surpasse en honneurs et sans doute en richesse,<br \/>\nJe veux, m\u00e8re, attacher tant de gloire \u00e0 mon nom,<br \/>\nQu&rsquo;on me prendra toujours pour le chef des Clisson. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Puisses-tu, cher enfant, r\u00e9aliser ton r\u00eave !<br \/>\nMais \u00e9coute-moi donc, si tu veux que j&rsquo;ach\u00e8ve.<br \/>\nGuillaume avait deux fils, dont l&rsquo;un porta son nom<br \/>\nEt mourut pauvre d&rsquo;ans, mais riche de renom.<br \/>\nUn noble c\u0153ur battait dans ces larges poitrines ;<br \/>\nSur le Mont-Saint-Michel, comme aux champs de Bouvines,<br \/>\nLa gloire couronna l&rsquo;un et l&rsquo;autre guerrier&#8230;<br \/>\nLeur splendide h\u00e9ritage enrichit Olivier. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Olivier ! quel beau nom ! qu&rsquo;il est doux \u00e0 la l\u00e8vre ! \u00bb<br \/>\n-\u00ab Olivier fut l&rsquo;\u00e9poux de Plaisou de Penthi\u00e8vre . \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Mais&#8230; \u00bb \u2014 \u00ab Si dans mon r\u00e9cit tu m&rsquo;interromps toujours ;<br \/>\nL&rsquo;histoire finira moins vite que nos jours. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Est-ce cet Olivier, si vant\u00e9, que l&rsquo;on nomme<br \/>\nLe Vieux ? \u00bb \u2014 \u00ab Oui, mon enfant, et ce fut un grand homme, \u00bb<br \/>\nFatigu\u00e9 de repos, plus avide d&rsquo;exploits,<br \/>\nEn douze cent dix-huit Olivier prit la croix.<br \/>\nQuelque jour, quand j&rsquo;aurai l&rsquo;\u00e2me moins occup\u00e9e,<br \/>\nJe te raconterai tous ses grands coups d&rsquo;\u00e9p\u00e9e.<br \/>\nTu verras qu&rsquo;il \u00e9tait un glorieux baron<br \/>\nEt qu&rsquo;il sut porter haut sa banni\u00e8re et son nom.<br \/>\n\u00bb Apr\u00e8s cinq ans de guerre aux champs de Palestine,<br \/>\nSon pied avec bonheur foula notre colline ;<br \/>\nMais l&rsquo;antique chastel qui lui donna le jour<br \/>\nNe parut \u00e0 ses yeux qu&rsquo;un bien ch\u00e9tif s\u00e9jour.<br \/>\nRasant jusques au sol cette muraille noire<br \/>\nQue le Temps outrageait, mais qu&rsquo;honorait la Gloire,<br \/>\nC&rsquo;est lui, c&rsquo;est Olivier qui b\u00e2tit ce ch\u00e2teau ,<br \/>\nDont l&rsquo;aspect r\u00e9unit le terrible et le beau.<br \/>\nSur des rocs de granit repose cette masse,<br \/>\nDont l&rsquo;\u00e9norme \u00e9paisseur brave toute menace ;<br \/>\nMais l&rsquo;architecte a fait sa part \u00e0 la beaut\u00e9,<br \/>\nEt d&rsquo;\u00e9l\u00e9gantes tours, montant de tout c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nOrnement et soutien de la forte muraille,<br \/>\nComme une paludi\u00e8re \u00e0 la puissante taille,<br \/>\n\u00c9talent fi\u00e8rement leurs beaux flancs arrondis,<br \/>\nCouronn\u00e9s de cr\u00e9naux et de m\u00e2chicoulis.<br \/>\nSouvenirs d\u2019Orient, ch\u00e2teau de C\u00e9sar\u00e9e,<br \/>\nVous revivez surtout dans la porte d&rsquo;entr\u00e9e .<br \/>\n\u00bb Heureux d&rsquo;avoir pris rang parmi les paladins,<br \/>\nClisson a reproduit la Tour des P\u00e8lerins,<br \/>\nPour que le voyageur, \u00e0 ces lignes mauresques,<br \/>\nSe rappel\u00e2t toujours ses faits chevaleresques<br \/>\nEt dit, \u00e9merveill\u00e9 : Voil\u00e0 bien ces Bretons!<br \/>\nJusqu&rsquo;au bout de la terre ils porteraient leurs noms. \u00bb<\/p>\n<p>III. &#8211; LE VIEIL HERBLAIN .<\/p>\n<p>La femme se penchait \u00e0 l&rsquo;\u00e9troite fen\u00eatre&#8230;<br \/>\nSon regard s&rsquo;\u00e9claircit : elle voit appara\u00eetre,<br \/>\nAu fond de l&rsquo;horizon, un point noir et mouvant.<br \/>\nN&rsquo;est-ce qu&rsquo;un arbre, h\u00e9las! que tourmente le vent?<br \/>\nIl approche, il grossit !&#8230; A travers la poussi\u00e8re,<br \/>\nSon \u0153il a distingu\u00e9 des \u00e9clats de lumi\u00e8re !<br \/>\nPrenant avec transport son fils entre ses bras :<br \/>\n\u2014 \u00ab Enfant, regarde bien ! Qu&rsquo;aper\u00e7ois-tu l\u00e0-bas ?<br \/>\nJe crains de me laisser tromper par un mirage. \u00bb<br \/>\n\u00ab Comme un point de soleil \u00e0 travers un nuage,<br \/>\nUn tourbillon poudreux me montre un cavalier<br \/>\nQui galope vers nous, tout \u00e9clatant d&rsquo;acier. \u00ab<br \/>\n-\u00ab C&rsquo;est bien lui, c&rsquo;est Herblain, l&rsquo;\u00e9cuyer de ton p\u00e8re !<br \/>\nJ&rsquo;ai longtemps attendu ce jour, ce jour prosp\u00e8re&#8230;<br \/>\nIL va donc revenir!&#8230; Embrasse-moi, mon fils.<br \/>\nTous mes maux et les tiens, tous nos maux sont finis.<br \/>\nEmbrasse-moi plus fort !&#8230; Je vais devenir folle ;<br \/>\nOh ! parle et calme-moi de ta douce parole. \u00bb<br \/>\n\u00ab Je ne vous comprends pas, ma m\u00e8re. Qu&rsquo;avez-vous ?<br \/>\nJ&rsquo;ai peur de vos regards, qui pourtant sont si doux.<br \/>\nVous disiez ce matin que vous pleuriez sans cause ;<br \/>\nM\u00e8re, vous me cachiez quelque terrible chose. \u00bb<br \/>\n\u00ab Enfant, tu sauras tout, mes terreurs, mon espoir ;<br \/>\nMais Herblain vient d&rsquo;entrer&#8230; J&rsquo;ai h\u00e2te de le voir.<br \/>\nVotre p\u00e8re m&rsquo;a dit, en partant pour l&rsquo;arm\u00e9e :<br \/>\nJeanne, quand sur mon sort vous serez alarm\u00e9e,<br \/>\nChassez devant Herblain tous pensers douloureux;<br \/>\nHerblain seul portera mes messages heureux. \u00bb<\/p>\n<p>Des pas ont retenti sur l&rsquo;escalier de pierre&#8230;<br \/>\nJeanne court vers la porte, et, couvert de poussi\u00e8re,<br \/>\nHerblain tombe \u00e0 genoux, \u00e9puis\u00e9, sur le seuil ;<br \/>\nMais son \u0153il bleu rayonne et de joie et d&rsquo;orgueil :<\/p>\n<p>-\u00ab Oh ! dit-il, d&rsquo;une voix o\u00f9 tout son bonheur vibre,<br \/>\nMadame, louez Dieu, car Monseigneur est libre,<br \/>\nEt d\u00e8s demain sans doute il sera pr\u00e8s de vous. \u00bb<br \/>\n-\u00ab B\u00e9ni soit le Seigneur. s&rsquo;il me rend mon \u00e9poux.<br \/>\nOlivier, va jouer avec ton jeune fr\u00e8re,<br \/>\nMais cache encore \u00e0 tous le retour de ton p\u00e8re. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Mon bonheur est trop grand pour qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9clate pas.<br \/>\nO m\u00e8re, laissez-moi l&rsquo;apprendre \u00e0 nos soldats,<br \/>\nEt, la bonne nouvelle allant de proche en proche,<br \/>\nVous entendrez beau bruit de trompette et de cloche. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Mon fils, j&rsquo;ai mes raisons pour garder le secret. \u00bb<br \/>\n-\u00ab C&rsquo;est demain qu&rsquo;il arrive ; et si tout n&rsquo;est pas pr\u00eat&#8230; \u00bb<br \/>\n-\u00ab Tout sera pr\u00eat, enfant, croyez-en ma tendresse.<br \/>\nAllons, ne pleurez pas; je vous fais la promesse,<br \/>\nPourvu que vous sachiez m\u00e9riter ma bont\u00e9,<br \/>\nQue bient\u00f4t&#8230; d\u00e8s qu&rsquo;Herblain m&rsquo;aura tout racont\u00e9e<br \/>\nSi, comme je le crois, sa r\u00e9ponse est pr\u00e9cise,<br \/>\nSi mon bonheur n&rsquo;a plus \u00e0 craindre de m\u00e9prise,<br \/>\nSi ton p\u00e8re demain doit combler notre espoir,<br \/>\nTu seras le premier \u00e0 l&rsquo;annoncer ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;enfant lui saute au cou, l&#8217;embrasse avec ivresse,<br \/>\nMais lui jette, en sortant, un regard de tristesse:<\/p>\n<p>IV. &#8211; LA CALOMNIE.<br \/>\n\u00ab Herblain, nous sommes seuls&#8230; Rien qu&rsquo;\u00e0 ton air joyeux<br \/>\nJ&rsquo;ai senti se s\u00e9cher mes larmes dans mes yeux ;<br \/>\nMais la joie en mon c\u0153ur peut avec peine \u00e9clore.<br \/>\nJe ne sais quelle angoisse, h\u00e9las ! y r\u00e8gne encore. \u00bb *<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! Madame, chassez tout chagrin , tout souci :<br \/>\nSi le Ciel fut s\u00e9v\u00e8re, il s&rsquo;est bien adouci.<br \/>\nVotre bonheur demain n&rsquo;aura plus un nuage.<\/p>\n<p>\u00bb Quand, sous les murs de Venne, un exc\u00e8s de courage<br \/>\nDans les mains des Anglais fit tomber Monseigneur<br \/>\nD&rsquo;une longue prison nous redoutions l&rsquo;honneur.<br \/>\nPlus un soldat est brave et plus sa gloire est grande,<br \/>\nMoins on doit esp\u00e9rer que l&rsquo;ennemi le rende.<br \/>\nLes hauts faits de Clisson, qui font votre fiert\u00e9,<br \/>\nTous ses hauts faits plaidaient contre sa libert\u00e9.<br \/>\nVainement vous eussiez multipli\u00e9 vos offres,<br \/>\nVainement vos Tr\u00e9sors eussent vid\u00e9 leurs coffres,<br \/>\nVainement vous eussiez livr\u00e9 tous vos bijoux,<br \/>\nLa paix seule pouvait vous rendre votre \u00e9poux.<\/p>\n<p>\u00bb Mais sous Vennes venu, pour en pousser le si\u00e8ge,<br \/>\nEdouard d&rsquo;Angleterre \u2014 ah! que Dieu le prot\u00e9ge,<br \/>\nEn tout ce qui n&rsquo;est pas contraire \u00e0 nos drapeaux ! \u2014<br \/>\nOuvrit \u00e0 notre espoir des horizons nouveaux :<br \/>\nJ&rsquo;avais dans sa prison rejoint mon noble ma\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00bb Comme entre eux les grands c\u0153urs savent se reconna\u00eetre !<br \/>\nS&rsquo;ils se craignaient l&rsquo;un l&rsquo;autre, \u00c9douard et Clisson<br \/>\nS&rsquo;estimaient, et leurs c\u0153urs battaient \u00e0 l&rsquo;unisson.<br \/>\nLe roi, de votre \u00e9poux admirait le courage ;<br \/>\nLui rendant en public un \u00e9clatant hommage .<br \/>\n: \u2014 Une \u00e9p\u00e9e, Olivier, va bien \u00e0 votre bras ;<br \/>\nLes fers du prisonnier ne lui conviennent pas.<br \/>\nCe n&rsquo;est pas \u00e0 prix d&rsquo;or qu&rsquo;on rach\u00e8te un tel homme,<br \/>\nEt puisque pour ran\u00e7on tu n&rsquo;as pas un royaume,<br \/>\nSois libre de par Dieu, libre de par le roi.<br \/>\n-Sire, vous m\u00e9ritez et mon c\u0153ur et ma foi :<br \/>\nMon c\u0153ur est d\u00e9sormais tout \u00e0 vous, sans partage ;<br \/>\nMais, qu&rsquo;Edouard pardonne \u00e0 mon libre langage,<br \/>\nSi longtemps qu&rsquo;on verra le l\u00e9opard anglais<br \/>\nMenacer de sa griffe ou Bretons ou Fran\u00e7ais,<br \/>\nMa foi n&rsquo;est pas \u00e0 vous, ma foi ni ma vaillance,<br \/>\nMais \u00e0 Charles de Blois, \u00e0 Philippe de France ;<br \/>\nOr, rien de son serment ne d\u00e9gage un Clisson.<br \/>\nMon admiration, oui ! mon d\u00e9vo\u00fbment, non !<br \/>\n-Vrai Dieu ! serre ma main, car tu m&rsquo;as su comprendre,<br \/>\nOlivier ; j&rsquo;ai voulu donner et non pas vendre.<br \/>\nTu peux rester fid\u00e8le \u00e0 ton duc, \u00e0 ton roi ;<br \/>\nJe ne t&rsquo;en trouverai que plus digne de moi.<br \/>\n-Sire, mettez le comble \u00e0 vos bont\u00e9s royales :<br \/>\nAcceptez sans hauteur et de mes mains loyales,<br \/>\nNon pas comme retour, j&rsquo;en rougirais bien fort,<br \/>\nAcceptez sans ran\u00e7on le comte de Stafford.<br \/>\nC&rsquo;est un brave soldat, un noble caract\u00e8re ;<br \/>\nLa France ainsi serait quitte envers l&rsquo;Angleterre.<br \/>\n-Puisque tu l&rsquo;aimes mieux, sois donc libre \u00e0 ran\u00e7on :<br \/>\nOui, Clisson vaut Stafford, mais Stafford vaut Clisson<\/p>\n<p>\u00bb Quand mon noble seigneur s&rsquo;est vu libre, Madame,<br \/>\nVers vous, vers ses enfants tournant toute son \u00e2me,<br \/>\nIl voulait sans retard venir entre vos bras<br \/>\nGo\u00fbter enfin la joie apr\u00e8s tant de combats ;<br \/>\nMais quand parlait l&rsquo;honneur, l&rsquo;amour a d\u00fb se taire.<br \/>\nVenne, assi\u00e9g\u00e9 toujours par le roi d&rsquo;Angleterre,<br \/>\nTient t\u00eate \u00e0 ses assauts et brave ses efforts ;<br \/>\nMais ses fiers d\u00e9fenseurs ont besoin de renforts.<br \/>\nClisson, pour seconder leur vaillance hardie,<br \/>\nA Nantes a rejoint le duc de Normandie .<\/p>\n<p>\u00bb Ce fils du roi de France, et mon noble Seigneur,<br \/>\nQui de Venne, apr\u00e8s tout, est toujours gouverneur<br \/>\nVont conduire au secours de la ville en alarmes,<br \/>\nVingt mille gens de pied et cinq mille hommes d&rsquo;armes.<br \/>\nTout sera bient\u00f4t pr\u00eat au gr\u00e9 de leurs d\u00e9sirs ;<br \/>\nMais mettant \u00e0 profit quelques jours de loisirs,<br \/>\nMon ma\u00eetre, avant d&rsquo;aller o\u00f9 le devoir l&rsquo;appelle,<br \/>\nVeut puiser dans votre \u00e2me une force nouvelle :<br \/>\n\u2014 Va, dit-il; \u00e0 ma femme annonce mon retour ;<br \/>\nJ&rsquo;appartiendrai demain tout entier \u00e0 l&rsquo;amour. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Dans ma poitrine, Herblain, mon c\u0153ur bat \u00e0 se rompre.<br \/>\nJ&rsquo;ai voulu te laisser parler sans t&rsquo;interrompre :<br \/>\nLes beaux faits, les beaux mots que tu m&rsquo;as racont\u00e9s,<br \/>\nComme des diamants mon c\u0153ur les a compt\u00e9s ;<br \/>\nJ&rsquo;en garde le tr\u00e9sor au fond de ma m\u00e9moire.<br \/>\nOui, mon \u00e9poux est grand et m\u00e9rite sa gloire ;<br \/>\nMais son m\u00e9rite m\u00eame excite mon effroi.<br \/>\nIl a des envieux tout puissants pr\u00e8s du Roi ;<br \/>\nCe sont les hauts sommets qui provoquent la foudre.<\/p>\n<p>\u00bb A t&rsquo;ouvrir tout mon c\u0153ur dois-je enfin me r\u00e9soudre ?<br \/>\nOui, je n&rsquo;ai pas besoin de tes nouveaux serments ;<br \/>\nComme en un livre ouvert je lis tes sentiments :<br \/>\nNul ne saura jamais, nul, pas m\u00eame ton ma\u00eetre!<br \/>\nL&rsquo;indjgne question que je vais me permettre.<br \/>\nCe que je vais te dire est vraiment monstrueux :<br \/>\nTrahison et Clisson, ces mots hurlent entre eux !&#8230;<br \/>\nHerblain, comprends-moi bien ; Herblain, je suis sa femme<br \/>\nCes mots sont sur ma l\u00e8vre et non pas dans mon \u00e2me ;<br \/>\nMais, Herblain, r\u00e9ponds-moi sur ta foi de chr\u00e9tien,<br \/>\nCes bruits ont-ils couru ? Sois franc : n&rsquo;en sais-tu rien ?<\/p>\n<p>-\u00ab Par la croix de mon Dieu, par le nom de mon p\u00e8re,<br \/>\nPar tout ce qu&rsquo;ici-bas comme au ciel je r\u00e9v\u00e8re,<br \/>\nSi d&rsquo;une bouche d&rsquo;homme un tel mot f\u00fbt sorti,<br \/>\nHerblain aurait cri\u00e9 : Vous en avez menti ! \u00bb<br \/>\n\u00ab Brave Herblain! J&rsquo;applaudis \u00e0 l&rsquo;ardeur qui t&#8217;emporte :<br \/>\nL&rsquo;indignation juste a toujours la voix forte.<br \/>\nEh bien, ces bruits menteurs, que je hais comme toi,<br \/>\nCes bruits calomnieux sont venus jusqu&rsquo;\u00e0 moi.<br \/>\nL&rsquo;on feint de s&rsquo;\u00e9tonner, comme d&rsquo;un grand myst\u00e8re,<br \/>\nQu&rsquo;en vain Charles de Blois offre au roi d&rsquo;Angleterre<br \/>\nSi haut prix qu&rsquo;il voudra pour Herv\u00e9 de L\u00e9on ,<br \/>\nSans pouvoir l&rsquo;obtenir par \u00e9change ou ran\u00e7on ;<br \/>\nEt qu&rsquo;au riche Olivier ce m\u00eame prince rende<br \/>\nSa pleine libert\u00e9, m\u00eame avant sa demande.<br \/>\nEntre eux la paix est faite et l&rsquo;on serait surpris<br \/>\nQue la France avant peu n&rsquo;en pay\u00e2t pas le prix.<br \/>\nOn dit cela. tout bas, mais on ose le dire ;<br \/>\nEt je ne sais pas qui, pour pouvoir le maudire ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il n&rsquo;est plus de serpents \u00e0 certaines hauteurs,<br \/>\nMadame: d\u00e9daignez ces bruits et leurs fauteurs;<br \/>\nMoi-m\u00eame, je rougis d&rsquo;avoir pu les admettre<br \/>\nEt d&rsquo;avoir d\u00e9fendu contre eux mon noble ma\u00eetre.<br \/>\nLe duc de Normandie avant-hier, devant moi,<br \/>\nParlant en son nom propre ainsi qu&rsquo;au nom du Roi,<br \/>\nAu milieu des barons \u00e0 cheval sous leurs armes,<br \/>\nComme s&rsquo;il e\u00fbt voulu dissiper vos alarmes,<br \/>\nTout haut de votre \u00e9poux vantait la loyaut\u00e9<br \/>\nEt pour un grand succ\u00e8s comptait sa libert\u00e9.<br \/>\nMadame, soyez donc tranquille, heureuse et fi\u00e8re ;<br \/>\nClisson n&rsquo;aura jamais de tache \u00e0 sa banni\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne, enfin convaincue, est tomb\u00e9e \u00e0 genoux :<br \/>\n\u2014 \u00ab B\u00e9ni soit le Seigneur, qui me rend mon \u00e9poux.<br \/>\nO mon Dieu, dissipez mes derni\u00e8res alarmes<br \/>\nEt d&rsquo;un peu de bonheur payez enfin mes larmes&#8230;<br \/>\n\u00ab Que mon fils de son p\u00e8re annonce le retour,<br \/>\nEt que notre \u00e9tendard flotte sur chaque tour. \u00bb<\/p>\n<p>V. &#8211; UN PR\u00c9SAGE.<br \/>\nNuit terrible! L&rsquo;orage,<br \/>\nFou de haine et de rage,<br \/>\nHurlait sur le coteau ;<br \/>\nEt sa voix \u00e9mouvante<br \/>\nRemplissait d&rsquo;\u00e9pouvante<br \/>\nLa ville et le ch\u00e2teau.<br \/>\nAux flancs de la ravine<br \/>\nLa col\u00e8re divine<br \/>\nSecouait les grands bois ;<br \/>\nEt, du fond des t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nMille clameurs fun\u00e8bres<br \/>\nG\u00e9missaient \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>Cherchez-vous donc des \u00e2mes<br \/>\nPour vos lugubres flammes<br \/>\nO d\u00e9mons qui passez ?<br \/>\nPour fuir ainsi vos bi\u00e8res,<br \/>\nVous faut-il des pri\u00e8res,<br \/>\nSpectres des tr\u00e9pass\u00e9s ?<\/p>\n<p>Est-ce la fin du monde<br \/>\nEt la foudre qui gronde<br \/>\nVa-t-elle tout broyer ?<br \/>\nCe cri de la temp\u00eate,<br \/>\nEst-ce donc la trompette<br \/>\nDu jugement dernier ?<\/p>\n<p>Mais non, le ciel s&rsquo;\u00e9pure,<br \/>\nEt toute la nature<br \/>\nQue rassure le jour,<br \/>\nReconnaissante envoie<br \/>\nA l&rsquo;auteur de sa joie<br \/>\nL&rsquo;hymne de son amour.<\/p>\n<p>Comme un mystique vase,<br \/>\nL&rsquo;\u00e2me s&#8217;emplit d&rsquo;extase<br \/>\nEt d&rsquo;admiration ;<br \/>\nCar elle prend, ravie,<br \/>\nCe r\u00e9veil de la vie<br \/>\nPour la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>VI. -SOUVENIRS.<br \/>\nDe l&rsquo;ouragan qui fuit la trace est effac\u00e9e.<br \/>\nTout s&rsquo;\u00e9veille, joyeux de sa terreur pass\u00e9e.<br \/>\nSur les tours, sur les toits et dans chaque jardin,<br \/>\nGazouillent les oiseaux, gais h\u00e9rauts du matin ;<br \/>\nLe cri du coq se m\u00eale au chant si frais des merles ;<br \/>\nLa pluie \u00e0 chaque feuille a suspendu ses perles ;<br \/>\nLa clart\u00e9, qui poind, rend, aux arbres comme aux fleurs,<br \/>\nLa gr\u00e2ce de la forme et l&rsquo;\u00e9clat des couleurs.<br \/>\nMais tout est vague encore et les lignes se fondent :<br \/>\nDans un lointain brumeux les objets se confondent,<br \/>\nEt l&rsquo;\u0153il surpris croit voir, tout au fond du ciel bleu,<br \/>\nL&rsquo;Oc\u00e9an calme et rose et des \u00eeles de feu.<br \/>\nL&rsquo;air est limpide et frais, la brise parfum\u00e9e,<br \/>\nEt de la S\u00e8vre monte une blanche fum\u00e9e.<br \/>\nOn n&rsquo;entend d&rsquo;autre bruit que le chant des oiseaux,<br \/>\nLe murmure des bois et la chute des eaux,<br \/>\nOu, parfois, sur la tour le cri du guet qui veille.<br \/>\nDans la ville, au ch\u00e2teau, tout le monde sommeille,<br \/>\nM\u00eame les c\u0153urs bless\u00e9s que le chagrin poursuit :<br \/>\nTout cherche \u00e0 r\u00e9parer le trouble de la nuit.<\/p>\n<p>Jeanne seule est debout \u00e0 sa fen\u00eatre ouverte,<br \/>\nPlongeant de longs regards sur la campagne verte,<br \/>\nSur les coteaux bois\u00e9s, sur les toits des maisons,<br \/>\nSur la vall\u00e9e ombreuse aux fuyants horizons,<br \/>\nSur ces rocs de granit, gris et tach\u00e9s de mousses,<br \/>\nSur ces pr\u00e9s inclin\u00e9s en longues pentes douces,<br \/>\nSur la rivi\u00e8re brune au cours capricieux,<br \/>\n\u00c9cumant en cascade ou refl\u00e9tant les cieux,<br \/>\nPuis franchissant d&rsquo;un bond le rocher qui l&rsquo;attarde.<br \/>\nMais Jeanne ne voit rien de ce qu&rsquo;elle regarde :<br \/>\nCe ciel bleu, ces parfums, ce bruit vague et lointain,<br \/>\nTout lui reste \u00e9tranger des charmes du matin.<br \/>\nLa nature pour elle est \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de songe.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans son propre c\u0153ur que cette femme plonge ;<br \/>\nC&rsquo;est son propre destin qu&rsquo;elle s&rsquo;efforce \u00e0 voir.<br \/>\nSa m\u00e9moire, une f\u00e9e au magique miroir,<br \/>\nLui montre le tableau de sa vie \u00e9coul\u00e9e,<br \/>\nRayonnante d&rsquo;\u00e9clat, mais triste et d\u00e9sol\u00e9e :<br \/>\nPas d&rsquo;ombre ni d&rsquo;eau vive; \u00e0 peine quelques fleurs,<br \/>\nDont un soleil br\u00fblant d\u00e9vore les couleurs.<br \/>\nElle a tout, noble nom, richesse, honneurs, puissance ;<br \/>\nMais ce n&rsquo;est pas cela que r\u00eavait son enfance.<br \/>\nAme exalt\u00e9e et tendre, il lui fallait l&rsquo;amour,<br \/>\nEt l&rsquo;amour n&rsquo;a sur elle, h\u00e9las ! lui qu&rsquo;un seul jour.<\/p>\n<p>Un Anglais, jeune et beau, d&rsquo;une noble famille,<br \/>\nPo\u00e9tique et r\u00eaveur comme la jeune fille,<br \/>\nAvait conquis son \u00e2me et demand\u00e9 sa main ;<br \/>\nMais son p\u00e8re a nou\u00e9 pour elle un autre hymen.<br \/>\n\u00c9touffe ton amour, Jeanne de Belleville !<\/p>\n<p>Oui, l&rsquo;amante a fait place \u00e0 la fille docile,<br \/>\nEt Geoffroy , fils hautain des fiers Ch\u00e2teau-Brient,<br \/>\nL&#8217;emm\u00e8ne comme \u00e9pouse en son manoir brillant.<br \/>\nLe c\u0153ur de Jeanne est pur, et Gautier Benthel\u00e9e<br \/>\nN&rsquo;y sera plus qu&rsquo;une ombre incertaine et voil\u00e9e :<br \/>\nLe s\u00e9v\u00e8re devoir r\u00e8gnera sur ses jours ;<br \/>\nMais le bonheur a fui, peut-\u00eatre pour toujours.<\/p>\n<p>De plaisirs renaissants en vain sa vie est pleine ;<br \/>\nUn \u00e9ternel ennui ronge la ch\u00e2telaine.<br \/>\nCes orgueilleux barons, aux armures de fer,<br \/>\nOnt le c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;amour moins qu&rsquo;\u00e0 la gloire ouvert :<br \/>\nGeoffroy se montre heureux des gr\u00e2ces de sa femme,<br \/>\nMais froisse, sans les voir, toutes les fleurs de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Dieu, pour la consoler, accorde \u00e0 Jeanne un fils<br \/>\nL&rsquo;amour et le devoir portent les m\u00eames fruits ;<br \/>\nMais ces fruits ont toujours des saveurs in\u00e9gales,<br \/>\nEt le plus doux m\u00fbrit aux flammes conjugales.<br \/>\nOui, le c\u0153ur a parfois besoin d&rsquo;\u00e9panchements :<br \/>\nLa femme la plus chaste a des r\u00eaves charmants,<br \/>\nEt, s&rsquo;il lui faut toujours refouler sa tendresse,<br \/>\nEn vain son jeune enfant l&#8217;embrasse et la caresse,<br \/>\nCette joie innocente aggrave ses douleurs<br \/>\nEt souvent ses baisers sont tout mouill\u00e9s de pleurs.<\/p>\n<p>Mais Jeanne a l&rsquo;\u00e2me brave et dompte sa souffrance :<br \/>\nL&rsquo;oubli de son \u00e9poux et son indiff\u00e9rence<br \/>\n\u00c9tendent sur sa vie un lourd nuage noir ;<br \/>\nRien ne fera fl\u00e9chir son respect du devoir.<br \/>\nSe donnant tout enti\u00e8re \u00e0 sa jeune famille,<br \/>\nCar le Ciel \u00e0 son fils daigne adjoindre une fille ,<br \/>\nJeanne voit s&rsquo;apaiser les troubles de son c\u0153ur,<br \/>\nEt la m\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9pouse a rendu le bonheur.<\/p>\n<p>Le bonheur ! En est-il, h\u00e9las! sur cette terre ?<br \/>\nSes enfants ador\u00e9s sont en deuil de leur p\u00e8re :<br \/>\nCh\u00e2teau-Brient n&rsquo;est plus, et, sur son fier manoir,<br \/>\nFlotte un grand \u00e9tendard o\u00f9 pend un cr\u00eape noir.<br \/>\nSa navrante douleur prouve \u00e0 la pauvre femme<br \/>\nQu&rsquo;une affection vraie avait cr\u00fb dans son \u00e2me,<br \/>\nEt que, malgr\u00e9 leurs torts, les c\u0153urs unis par Dieu<br \/>\nOnt des d\u00e9chirements \u00e0 leur dernier adieu.<\/p>\n<p>Ses v\u0153ux appelleraient un \u00e9ternel veuvage ;<br \/>\nMais comment prot\u00e9ger ses enfants en bas \u00e2ge ?<br \/>\nDans ces jours de tourmente, o\u00f9 coule tant de sang,<br \/>\nLeur faiblesse a besoin d&rsquo;un protecteur puissant.<br \/>\nJeanne se sacrifie, et la tremblante veuve<br \/>\nD&rsquo;un second hym\u00e9n\u00e9e accepte encor l&rsquo;\u00e9preuve.<br \/>\nCette fois, un grand c\u0153ur bat sous le dur acier :<br \/>\nClisson, le haut baron, est un vrai chevalier.<br \/>\nSa femme \u00e0 lui s&rsquo;attache, et de toute son \u00e2me,<br \/>\nCar l&rsquo;admiration comme l&rsquo;amour enflamme ;<br \/>\nEt cinq jeunes enfants, gages de leurs amours,<br \/>\nFont des jours de bonheur de chacun de ses jours.<\/p>\n<p>Le bonheur ! En est-il, h\u00e9las! sur cette terre ?<br \/>\nLe p\u00e8re de ses fils, son noble \u00e9poux, la guerre<br \/>\nL&rsquo;arrache de ses bras, et ses chastes douleurs<br \/>\nAux baisers maternels m\u00ealent encor des pleurs.<br \/>\nEt ce n&rsquo;est pas assez de l&rsquo;effroi qui l&rsquo;assi\u00e8ge,<br \/>\nDes p\u00e9rils du combat et des hasards d&rsquo;un si\u00e8ge ;<br \/>\nL&rsquo;envie a distill\u00e9 son odieux poison :<br \/>\nIl circule dans l&rsquo;air des bruits de trahison.<br \/>\nClisson, trahir ! Clisson, la fid\u00e9lit\u00e9 m\u00eame !<br \/>\nLe penser est un crime, et le dire, un blasph\u00e8me :<br \/>\nSon retour triomphal d\u00e9ment ce bruit menteur&#8230;<br \/>\nEt, je ne sais pourquoi, Jeanne pourtant a peur.<br \/>\nEst-ce un signe, \u00f4 mon Dieu, que ce terrible orage ?<br \/>\nSeigneur, ayez piti\u00e9 ! chassez le noir pr\u00e9sage :<br \/>\nQu&rsquo;en son ch\u00e2teau Clisson rentre et voie, \u00e0 son seuil,<br \/>\nLa femme dont il fait la douleur et l&rsquo;orgueil.<\/p>\n<p>VII. &#8211; LA F\u00caTE DU RETOUR.<br \/>\nPendant que Jeanne ainsi, d\u00e9roulant sa pens\u00e9e,<br \/>\nContemple les tableaux o\u00f9 sa vie est trac\u00e9e,<br \/>\nLe jour remplit le ciel, et le donjon vermeil<br \/>\nAu-dessus des grands bois voit monter le soleil.<br \/>\nAlors de toute \u00e9glise, \u00e0 rapides vol\u00e9es,<br \/>\nLes cloches de leurs sons inondent les vall\u00e9es ;<br \/>\nTout s&rsquo;\u00e9veille au ch\u00e2teau : les clairons dans les cours<br \/>\nM\u00ealent leurs bruits aigus aux bruits sourds des tambours ;<br \/>\nChaque tour fait flotter de longues oriflammes<br \/>\nEt tout jusqu&rsquo;aux cr\u00e9neaux se pavoise de flammes.<\/p>\n<p>Le bouillant Olivier pr\u00e9side \u00e0 ces appr\u00eats<br \/>\nEt n&rsquo;a plus qu&rsquo;une peur, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ne soient pas pr\u00eats ;<br \/>\nA tout ce qu&rsquo;il rencontre il annonce son p\u00e8re,<br \/>\nVa, vient, monte, descend, interroge sa m\u00e8re.<br \/>\nEt, gourmandant les chefs, excitant les soldats,<br \/>\nFait tout pour se lasser, sans jamais \u00eatre las&#8230;<br \/>\nEt la m\u00e8re \u00e0 son fils rit, fi\u00e8re et satisfaite.<\/p>\n<p>Mais dans la ville aussi tout prend un air de f\u00eate.<br \/>\nLes bourgeois, affair\u00e9s au seuil de leur maison,<br \/>\nApr\u00e8s avoir scrut\u00e9 du regard l&rsquo;horizon,<br \/>\nApr\u00e8s avoir caus\u00e9 longuement de l&rsquo;orage<br \/>\nEt cit\u00e9, l&rsquo;un sa crainte et l&rsquo;autre son courage,<br \/>\nTendent de longs tapis au-devant de chez eux ;<br \/>\nLes herbes et les fleurs jonchent le sol pierreux,<br \/>\nEt, pour mieux c\u00e9l\u00e9brer le retour d&rsquo;un bon ma\u00eetre,<br \/>\nLe drapeau des Clisson brille \u00e0 chaque fen\u00eatre ;<br \/>\nPour tout peindre d&rsquo;un mot, partout, de tout c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nChacun fait dans la ville assaut de loyaut\u00e9.<\/p>\n<p>Puis tout s&rsquo;anime encor&#8230; Voyez ! de chaque rue<br \/>\nLa foule endimanch\u00e9e et se presse et se rue ;<br \/>\nSur la route de Nante on court, et les enfants<br \/>\nRemplissent les \u00e9chos de leurs cris triomphants.<br \/>\nPeut-\u00eatre que Clisson ram\u00e8nera ses troupes,<br \/>\nEt cet espoir secret fait, dans chacun des groupes,<br \/>\nPalpiter plus d&rsquo;un c\u0153ur, briller plus d&rsquo;un regard :<br \/>\nLes douceurs du retour consolent du d\u00e9part.<\/p>\n<p>H\u00e9las! ces beaux archers et ces hardis gens d&rsquo;armes<br \/>\nQu&rsquo;au d\u00e9part on couvrit de baisers et de larmes,<br \/>\nTous ne reviendront pas au foyer paternel :<br \/>\nLa mort a pr\u00e9par\u00e9 plus d&rsquo;un deuil \u00e9ternel ;<br \/>\nMais, si le doute affreux fait p\u00e2lir chaque m\u00e8re,<br \/>\nTout c\u0153ur jeune est joyeux, car tout c\u0153ur jeune esp\u00e8re.<\/p>\n<p>Celle pour qui l&rsquo;espoir a les chants les plus doux,<br \/>\nC&rsquo;est Jeanne, et ses baisers volent vers son \u00e9poux.<br \/>\nElle est impatiente et vers lui sa pens\u00e9e,<br \/>\nSur l&rsquo;aile du d\u00e9sir, s&rsquo;est vingt fois \u00e9lanc\u00e9e :<br \/>\nLe voil\u00e0 qui para\u00eet sur son coursier fougueux ;<br \/>\nDu duc de Normandie il re\u00e7oit les adieux ;<br \/>\nIl part. Dieu ! que la ville est longue !&#8230; Il la d\u00e9passe<br \/>\nEt, d&rsquo;un ardent galop, il d\u00e9vore l&rsquo;espace ;<br \/>\nMais son cheval rapide et fumant de sueur<br \/>\nLui semble mal r\u00e9pondre aux \u00e9lans de son c\u0153ur ;<br \/>\nSon \u00e9peron d&rsquo;acier \u00e0 grands coups l&rsquo;aiguillonne ;<br \/>\nLa poussi\u00e8re autour d&rsquo;eux s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve et tourbillonne.<\/p>\n<p>Il avance, il approche, il arrive. H\u00e9las! non :<br \/>\nLe guet reste muet au sommet du donjon.<br \/>\nJeanne y monte, et son \u0153il plonge au loin sur la route.<br \/>\nDans les champs, le silence, et dans son c\u0153ur, le doute !<\/p>\n<p>Cependant le temps marche et, sous les feux du jour,<br \/>\nL&rsquo;ombre s&rsquo;est repli\u00e9e au pied de chaque tour.<br \/>\nMidi ! d\u00e9j\u00e0 midi! c&rsquo;est l&rsquo;Angelus qui sonne,<br \/>\nEt Clisson ne vient pas ! Jeanne en secret frissonne,<br \/>\nMais, cachant ses terreurs sous des dehors joyeux,<br \/>\nElle vient se m\u00ealer aux soldats soucieux,<br \/>\nLes convie \u00e0 la joie et, vantant leur tenue,<br \/>\nLeur fait verser \u00e0 flots le vin de bienvenue.<br \/>\nOlivier court vers elle et, d&rsquo;un air effar\u00e9 :<br \/>\n\u2014 \u00ab Eh ! que fait donc mon p\u00e8re ? Oh ! je le gronderai. \u00bb<\/p>\n<p>Et l&rsquo;on attend toujours, et l&rsquo;heure indiff\u00e9rente<br \/>\nVa de son pas \u00e9gal, bien qu&rsquo;on la trouve lente.<br \/>\nLe soleil moins ardent baisse vers l&rsquo;horizon,<br \/>\nEt rien n&rsquo;annonce encor le retour de Clisson !<\/p>\n<p>Pourtant sur le chemin que la poussi\u00e8re masque,<br \/>\nLe guet a vu briller comme l&rsquo;\u00e9clair d&rsquo;un casque ;<br \/>\nIl donne le signal, et mille cris joyeux,<br \/>\nComme une seule voix ont mont\u00e9 vers les cieux.<br \/>\nLa ch\u00e2telaine heureuse a les yeux pleins de larmes.<br \/>\nLe clairon retentit, le soldat court aux armes ;<br \/>\nSous les drapeaux, marqu\u00e9s d&rsquo;insignes diff\u00e9rents,<br \/>\nTous les chefs empress\u00e9s ont fait former les rangs.<br \/>\nOlivier bat des mains et les passe en revue :<br \/>\n\u2014 \u00ab H\u00e2tez-vous, leur dit-il, car mon p\u00e8re est en vue.<br \/>\nMa m\u00e8re, faites donc baisser le pont-levis :<br \/>\nLes premiers qu&rsquo;il doit voir, sont sa femme et ses fils. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne n&rsquo;avait pas eu de temps pour sa r\u00e9ponse,<br \/>\nQu&rsquo;un varlet descendu des tours, tout triste, annonce<br \/>\nQue le guerrier l\u00e0-bas par le guet d\u00e9couvert<br \/>\nEst seul ; derri\u00e8re lui le chemin est d\u00e9sert.<br \/>\nC&rsquo;est sans doute un courrier que Monseigneur envoie.<br \/>\nJeanne au fond de son c\u0153ur sent se briser sa joie<br \/>\nEt, pour ne pas tomber s&rsquo;appuyant \u00e0 son fils,<br \/>\nDe son collier de jais baise le crucifix :<br \/>\n\u2014 \u00ab Va, dit-elle, en riant malgr\u00e9 son regard terne,<br \/>\nVa, mon cher Olivier, fais ouvrir la poterne ;<br \/>\nIl me tarde d&rsquo;apprendre, \u00f4 mon fils, la raison<br \/>\nQui retient loin de nous le chef de la maison. \u00bb<\/p>\n<p>Pauvre femme ! en disant ces mots \u00e0 double entente,<br \/>\nElle semblait en proie \u00e0 quelque horrible attente :<br \/>\nUn p\u00e9ril inconnu, planant sur les Clisson ,<br \/>\nMena\u00e7ait leur ch\u00e2teau, leurs armes et leur nom.<\/p>\n<p>Fendant les rangs press\u00e9s de la foule bruyante,<br \/>\nQue la garde \u00e9cartait de la porte b\u00e9ante,<br \/>\nLe courrier de Clisson, avec peine introduit,<br \/>\nDevant la ch\u00e2telaine est aussit\u00f4t conduit.<br \/>\n-\u00ab O\u00f9 donc as-tu, dit-elle, abandonn\u00e9 ton ma\u00eetre? \u00bb<br \/>\nEt comme, haletant, il tendait une lettre,<br \/>\nSa main impatiente a saisi le v\u00e9lin<br \/>\nQui contient dans ses plis sa joie ou son chagrin.<\/p>\n<p>Pendant que son \u0153il lit la missive si ch\u00e8re,<br \/>\nD&rsquo;un bonheur grandissant son visage s&rsquo;\u00e9claire.<br \/>\nTel un nuage \u00e9pais fond, se dissipe et fuit,<br \/>\nA mesure qu&rsquo;au ciel la lune monte et luit.<br \/>\nEt ce qui plonge Jeanne en cette heureuse ivresse,<br \/>\nCe ne sont pas ces mots tout br\u00fblants de tendresse,<br \/>\n\u00c9lans d&rsquo;un c\u0153ur ardent qui cherche \u00e0 s&rsquo;apaiser<br \/>\nEt que la l\u00e8vre trouve aussi doux qu&rsquo;un baiser ;<br \/>\nCe n&rsquo;est pas le serment de s&rsquo;envoler pr\u00e8s d&rsquo;elle,<br \/>\nSit\u00f4t que le devoir ne l\u00eera plus son aile ;<br \/>\nSort cruel ! ce n&rsquo;est pas l&rsquo;espoir m\u00eame incertain<br \/>\nD&rsquo;un grand p\u00e9ril qui cesse ou qui devient lointain ;<br \/>\nNon, pour longtemps encor l&rsquo;absence se prolonge :<br \/>\nIls ne se verront plus qu&rsquo;en pens\u00e9e ou qu&rsquo;en songe ;<br \/>\nNon, de prochains combats attendent cet \u00e9poux<br \/>\nQu&rsquo;enivrent les dangers et qui les brave tous.<br \/>\nMais du loyal Clisson Jeanne conna\u00eet bien l&rsquo;\u00e2me<br \/>\nEt n&rsquo;a jamais dout\u00e9 de l&rsquo;amour qui l&rsquo;enflamme :<br \/>\nSi pendant de longs jours son mari reste absent,<br \/>\nPour venir l&#8217;embrasser il donnerait son sang ;<br \/>\nElle en est assur\u00e9e, et son grand c\u0153ur pardonne<br \/>\nA l&rsquo;honneur du soldat les chagrins qu&rsquo;il lui donne.<\/p>\n<p>Ce qui la rend heureuse et fait briller son \u0153il<br \/>\nDes splendeurs de la joie&#8230; et d&rsquo;un \u00e9clair d&rsquo;orgueil,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;admirant sa gloire incessamment grandie,<br \/>\nLe noble fils du roi, le duc de Normandie,<br \/>\nAccorde \u00e0 son \u00e9poux toute son amiti\u00e9<br \/>\nEt n&rsquo;a pour ses rivaux que d\u00e9dain ou piti\u00e9.<br \/>\nJeanne peut donc braver les trames de l&rsquo;envie,<br \/>\nEt le bonheur encore est promis \u00e0 sa vie.<br \/>\nAutour d&rsquo;elle assemblant les chefs et les soldats :<br \/>\n\u2014 \u00ab Amis, dispersez-vous ; Monseigneur ne vient pas.<br \/>\nDe son heureux retour si la joie est remise,<br \/>\nUne gloire nouvelle \u00e0 son nom est promise.<br \/>\nHier soir, au moment o\u00f9 mon illustre \u00e9poux<br \/>\nFaisait tous ses appr\u00eats pour revenir vers nous,<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral en chef, le fils du roi de France<br \/>\nApprit, par un courrier exp\u00e9di\u00e9 d&rsquo;urgence,<br \/>\nQue nos fr\u00e8res de Venne \u00e9taient serr\u00e9s de pr\u00e8s<br \/>\nEt qu&rsquo;\u00e0 les secourir si nous n&rsquo;\u00e9tions pas pr\u00eats,<br \/>\nLes Anglais sous cinq jours entreraient dans la place,<br \/>\nTant la ville est souffrante et la garnison lasse.<br \/>\nLe duc de Normandie, \u00e9cartant tout retard,<br \/>\nA de toute l&rsquo;arm\u00e9e ordonn\u00e9 le d\u00e9part ;<br \/>\nEt quelque ardent d\u00e9sir que Clisson e\u00fbt dans l&rsquo;\u00e2me<br \/>\nDe revoir ses soldats, ses enfants et sa femme,<br \/>\nDevant l&rsquo;ordre du prince il n&rsquo;a pas h\u00e9sit\u00e9 :<br \/>\nLe premier des devoirs, c&rsquo;est la fid\u00e9lit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re, il a bien fait ; mais moi, quand donc pourrai-je<br \/>\nCombattre pr\u00e8s de lui? Qu&rsquo;un jour l&rsquo;Anglais assi\u00e8ge,<br \/>\nS&rsquo;il l&rsquo;ose, ce ch\u00e2teau, sois sans peur, tu verras<br \/>\nSi le fils de Clisson se sert bien de son bras. \u00bb<br \/>\n-\u00ab Oh! le grand fanfaron ! \u00bb \u2014 \u00ab Qu&rsquo;on me mette \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve ! \u00bb<br \/>\n_\u00ab Allons, petit ruisseau, t\u00e2chez d&rsquo;\u00eatre un grand fleuve. \u00bb<\/p>\n<p>VIII. &#8211; LA VIE DE CHATEAU<\/p>\n<p>La paix est revenue au manoir agit\u00e9<br \/>\nEt la vie y reprend son uniformit\u00e9.<br \/>\nQuand le ma\u00eetre est absent et que la ch\u00e2telaine<br \/>\nN&rsquo;admet que ses devoirs \u00e0 consoler sa peine,<br \/>\nLe s\u00e9jour des ch\u00e2teaux compte peu de plaisirs,<br \/>\nEt c&rsquo;est tout un travail d&rsquo;occuper ses loisirs.<br \/>\nAux chevaux dans les cours faire faire des voltes,<br \/>\nDes Flamands imiter ou punir les r\u00e9voltes,<br \/>\nDisputer \u00e0 grands coups un carr\u00e9 de fumier,<br \/>\nEssayer au palet quel sera le premier,<br \/>\nDu fou de Monseigneur \u00e9couter les sottises,<br \/>\nFaire avec les jongleurs assaut de gaillardises,<br \/>\nQue sais-je? Tout cela n&rsquo;est pas r\u00e9jouissant,<br \/>\nEt l&rsquo;on aimerait mieux verser un peu de sang.<br \/>\nC&rsquo;est l\u00e0 le vrai plaisir pour des hommes de guerre ;<br \/>\nMais tout homme n&rsquo;a pas du bonheur sur la terre.<br \/>\nGardiens de ce ch\u00e2teau, vous \u00eates en prison<br \/>\nEt, malgr\u00e9 les beaut\u00e9s qu&rsquo;\u00e9tale l&rsquo;horizon,<br \/>\nJe ne m&rsquo;\u00e9tonne pas de l&rsquo;ennui qui vous gagne :<br \/>\nToujours la m\u00eame ville et la m\u00eame campagne !<br \/>\nAh ! si c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;hiver, autour des feux assis,<br \/>\nOn aurait la ressource au moins des longs r\u00e9cits.<br \/>\nMais l&rsquo;\u00e9t\u00e9 ! Ce serait \u00e0 se couper la gorge,<br \/>\nSans ce bon petit vin de Vallet ou de Gorge .<br \/>\nEnfin! en attendant la chance d&rsquo;un danger,<br \/>\nC&rsquo;est quelque chose encor de boire et de manger.<br \/>\nEt puis, de temps en temps, quand on re\u00e7oit sa paie,<br \/>\nOn peut risquer aux d\u00e9s quelque peu de monnaie :<br \/>\nLa vie est, apr\u00e8s tout, passable en tout s\u00e9jour,<br \/>\nAvec le jeu, le vin et&#8230; des r\u00eaves d&rsquo;amour.<\/p>\n<p>Jeanne, dans le donjon tout le jour retir\u00e9e,<br \/>\nSavourait l&rsquo;esp\u00e9rance en son \u00e2me rentr\u00e9e :<br \/>\nClisson d\u00e9livrait Venne et chassait les Anglais ;<br \/>\nBient\u00f4t par son courage il conqu\u00e9rait la paix ;<br \/>\nCharles de Blois vainqueur lui devait sa couronne ;<br \/>\nDe Philippe de France il assurait le tr\u00f4ne ;<br \/>\nPuis le triomphateur, suivi de ses guerriers,<br \/>\nA ses pieds accourait d\u00e9poser ses lauriers.<br \/>\nOh 1 que la vie alors leur sera bonne et douce 1<\/p>\n<p>Comme un couple d&rsquo;oiseaux cach\u00e9s au nid de mousse,<br \/>\nDes voiles du myst\u00e8re enveloppant leurs jours,<br \/>\nIls seront tout entiers \u00e0 leurs chastes amours.<br \/>\nComme ils r\u00e9pareront les heures \u00e9coul\u00e9es<br \/>\nDans les larmes ici, l\u00e0-bas dans les m\u00eal\u00e9es :<br \/>\nPour elle plus d&rsquo;effroi ; pour lui plus de dangers.<br \/>\nAux querelles des grands d\u00e9sormais \u00e9trangers,<br \/>\nSatisfaits du bonheur qui sur leur t\u00eate brille,<br \/>\nIls vivront pour eux seuls et leur jeune famille.<br \/>\nJeanne a pay\u00e9 bien cher leur droit de vivre heureux,<br \/>\nEt Dieu, qui vit ses pleurs, Dieu veillera sur eux.<\/p>\n<p>Plus tard, oh ! bien plus tard, si quelque juste guerre<br \/>\nDes Clisson aux combats rappelait la banni\u00e8re,<br \/>\nOlivier serait grand , Olivier serait fort ;<br \/>\nC&rsquo;est lui qui partirait, et son bras, sans effort,<br \/>\nBrandissant sur l&rsquo;Anglais la hache paternelle,<br \/>\nConquerrait \u00e0 son nom une gloire nouvelle.<br \/>\nSans reproche et sans peur, en tout lieu respect\u00e9,<br \/>\nLe plus grand des Bretons, le duc seul except\u00e9,<br \/>\nGagnant le plus haut prix promis \u00e0 la vaillance,<br \/>\nOlivier deviendra conn\u00e9table de France.<\/p>\n<p>IX- UNE LE\u00c7ON DE LOYAUT\u00c9.<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;on lui pr\u00eatait ces exploits merveilleux,<br \/>\nLe petit Olivier se livrait \u00e0 ses jeux ;<br \/>\nMais ses plaisirs d&rsquo;enfant ne l&rsquo;amusent plus gu\u00e8res<br \/>\nEt, pour lui plaire, il faut lui raconter des guerres.<\/p>\n<p>-\u00ab M\u00e8re, vous m&rsquo;avez dit comment, sur ce coteau,<br \/>\nOlivier le Vieux fit b\u00e2tir notre ch\u00e2teau :<br \/>\nA-t-il par d&rsquo;autres faits m\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;autre gloire ?<br \/>\nPuisqu&rsquo;on en parle tant, contez-moi son histoire. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Clisson vit son manoir en sept ans achev\u00e9.<br \/>\nA peine son drapeau, dans les airs \u00e9lev\u00e9,<br \/>\nBrillait sur ce donjon et sur ces tours si hautes,<br \/>\nQue des h\u00f4tes royaux y vinrent, et quels h\u00f4tes !<br \/>\nLouis neuf , le grand saint et l&rsquo;exemple des rois,<br \/>\nEt le dernier des preux qui port\u00e8rent la croix,<br \/>\nHonora de ses pas notre grande bastille,<br \/>\nSuivi, comble d&rsquo;honneur ! de Blanche de Castille,<br \/>\nSa m\u00e8re, et cette m\u00e8re \u00e9tait digne de lui.<br \/>\nSaluez ces deux noms, jamais plus grands n&rsquo;ont lui.<br \/>\nCe mod\u00e8le accompli des m\u00e8res et des reines,<br \/>\nBlanche, au nom de son fils enfant, tenait les r\u00eanes<br \/>\nDu royaume de France et, dans sa loyaut\u00e9,<br \/>\nVeillait sur tous les droits qui font la royaut\u00e9.<\/p>\n<p>Les hauts barons jaloux voulaient y faire br\u00e8che,<br \/>\nEt leur ligue en secret dans les ch\u00e2teaux se pr\u00eache.<br \/>\nBlanche l\u00e8ve une arm\u00e9e et va marcher contre eux ;<br \/>\nIls subissent l&rsquo;affront d&rsquo;un pardon g\u00e9n\u00e9reux.<br \/>\nNotre duc seul, h\u00e9las! persiste dans la lutte<br \/>\nEt de Blanche sa haine \u00e0 tout prix veut la chute.<br \/>\nInfid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise, \u00e0 son roi d\u00e9loyal,<br \/>\nPierre de Dreux pourtant \u00e9tait de sang royal !<br \/>\nQue son exemple, enfant, t&rsquo;apprenne \u00e0 quelles fautes<br \/>\nPeut entra\u00eener l&rsquo;orgueil d&rsquo;ambitions trop hautes.<br \/>\nLe duc avait besoin d&rsquo;un aide et, pour l&rsquo;avoir,<br \/>\nOublieux de son nom comme de son devoir,<br \/>\nD\u00e9daignant tout souci de honte ou de dommage,<br \/>\nAu roi de l&rsquo;Angleterre il alla rendre hommage ;<br \/>\nEt nous, que l&rsquo;habitude a faits presque Fran\u00e7ais,<br \/>\nNous Bretons, nous \u00e9tions vassaux d&rsquo;un prince anglais !<br \/>\nDreux \u00e0 son suzerain livrait ses places fortes,<br \/>\nEt Nantes dut ouvrir, en fr\u00e9missant, ses portes.<\/p>\n<p>\u00ab Plus d&rsquo;un noble, sentant la rougeur \u00e0 son front,<br \/>\nRefusa de subir cet odieux affront<br \/>\nDe joindre sa banni\u00e8re \u00e0 la banni\u00e8re anglaise . \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De ceux-l\u00e0 soit Clisson, si tu veux qu&rsquo;il me plaise. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Clisson fut de ceux-l\u00e0. La reine au parlement<br \/>\nCita Dreux, pour avoir viol\u00e9 son serment.<br \/>\nLe parlement lui mit le sceau de f\u00e9lonie<br \/>\nEt sa trahison fut de toute voix honnie.<br \/>\nMais un glaive punit encor mieux qu&rsquo;un arr\u00eat :<br \/>\nBlanche accourt, et voil\u00e0 son drapeau qui para\u00eet,<br \/>\nMena\u00e7ant et vengeur. Chaque baron fid\u00e8le<br \/>\nVient avec ses vassaux se ranger autour d&rsquo;elle,<br \/>\nEt les tra\u00eetres tremblants se cachent dans leurs nids.<br \/>\nBlanche capture Oudon, Chantoceaux, Ancenis ;<br \/>\nHenri, roi des Anglais, reste enferm\u00e9 dans Nantes !<br \/>\nIl entend les d\u00e9fis des trompettes sonnantes,<br \/>\nEt ne songe qu&rsquo;\u00e0 fuir. Mais comment et par o\u00f9 ?<\/p>\n<p>Alors, pour lui barrer les portes du Poitou,<br \/>\nOlivier de Clisson ouvrit sa forteresse<br \/>\nA Louis, son vrai ma\u00eetre, \u00e0 Blanche, sa ma\u00eetresse ;<br \/>\nEt sur ce fier donjon tous trois virent longtemps<br \/>\nLeurs drapeaux glorieux m\u00ealer leurs plis flottants.<\/p>\n<p>Henri restait toujours retranch\u00e9 dans la ville ;<br \/>\nLa reine, lasse enfin d&rsquo;une attente inutile,<br \/>\nReprit avec son fils le chemin d&rsquo;Ancenis ;<br \/>\nMais de sa loyaut\u00e9 Clisson re\u00e7ut le prix.<br \/>\nPour que cet aigle p\u00fbt, du haut de sa montagne,<br \/>\nProt\u00e9ger \u00e0 la fois la France et la Bretagne,<br \/>\nBlanche avait, en partant, doubl\u00e9 sa garnison.<br \/>\nNul \u00e9tendard anglais ne souilla l&rsquo;horizon.<\/p>\n<p>Par de secrets d\u00e9tours conduisant son arm\u00e9e,<br \/>\nHenri trois mena\u00e7a la Saintonge alarm\u00e9e.<br \/>\nCe roi, qu&rsquo;humiliait une femme au grand c\u0153ur,<br \/>\nCrut cacher son affront sous un laurier vainqueur.<br \/>\nDe Mirebeau d&rsquo;abord il for\u00e7a les enceintes,<br \/>\nMais son orgueil alla se briser contre Saintes ;<br \/>\nEt Clisson vit un jour, du haut de son ch\u00e2teau,<br \/>\nRevenir le vaincu, qui, longeant le coteau,<br \/>\nSuivait dans leurs d\u00e9tours les rives de la S\u00e8vre,<br \/>\nTout triste, et, les sourcils crisp\u00e9s comme la l\u00e8vre .<br \/>\nPour d\u00e9fier le roi, le duc et ses barons,<br \/>\nOlivier fit sonner par trois fois les clairons,<br \/>\nSur les tours qu&rsquo;enflammait le soleil comme un phare.<\/p>\n<p>\u00ab Quand le prince entendit la joyeuse fanfare,<br \/>\nSon c\u0153ur se souleva; son \u0153il resta baiss\u00e9.<br \/>\nSon arm\u00e9e apr\u00e8s lui, comme un serpent bless\u00e9,<br \/>\nD\u00e9roulait lentement ses lignes onduleuses ;<br \/>\nLa honte alourdissait ces troupes orgueilleuses,<br \/>\nDont le pas cadenc\u00e9 sur ces rochers d\u00e9serts<br \/>\nTroublait seul d&rsquo;un bruit sourd le silence des airs ;<br \/>\nOn les suivit longtemps aux \u00e9clairs de leurs armes.<br \/>\nOn raconte qu&rsquo;alors Henri versa des larmes :<br \/>\nLes splendeurs d&rsquo;un beau ciel, chez des soldats vainqueurs,<br \/>\nFont flamboyer la joie aux yeux et dans les c\u0153urs ;<br \/>\nMais pour un roi vaincu, c&rsquo;est presque une ironie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Honte au roi dont le bras soutient la f\u00e9lonie !<br \/>\nMais pourquoi donc ne pas leur barrer le chemin ?<br \/>\nJ&rsquo;aurais voulu contre eux tenter un coup de main. \u00bb<br \/>\n-\u00ab La vertu du soldat n&rsquo;est pas qu&rsquo;en sa vaillance,<br \/>\nMon fils ; la valeur vraie a pour s\u0153ur la prudence.<br \/>\nSi Clisson peut braver les Anglais dans son fort,<br \/>\nPour leur livrer bataille, il n&rsquo;est pas assez fort ;<br \/>\nMais c&rsquo;est une action digne d&rsquo;\u00eatre acclam\u00e9e,<br \/>\nQue son d\u00e9fi si fier \u00e0 toute cette arm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00bb Henri rentre dans Nante, et ses honteux loisirs,<br \/>\nD\u00e9rob\u00e9s \u00e0 l&rsquo;honneur, sont donn\u00e9s aux plaisirs ;<br \/>\nPuis \u00e0 Blanche humblement il demande une tr\u00eave,<br \/>\nEt la Guerre au fourreau remet enfin son glaive. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Et Dreux? tous ses m\u00e9faits furent-ils impunis ? \u00bb<br \/>\n-\u00ab D\u00e9grad\u00e9 par les pairs si\u00e9geant dans Ancenis,<br \/>\nDreux fit tous ses efforts pour rallumer la guerre ;<br \/>\nMais trahi, d\u00e9laiss\u00e9 par Henri d&rsquo;Angleterre,<br \/>\nIl fut forc\u00e9 d&rsquo;aller, lui duc, la corde au cou,<br \/>\nDemander son pardon , le front sur le genou.<\/p>\n<p>\u00bb Il faut \u00eatre indulgent, mon fils, pour sa m\u00e9moire,<br \/>\nCar, malgr\u00e9 tous ses torts, ce duc n&rsquo;est pas sans gloire :<br \/>\nLa Bretagne lui dut de s\u00e9rieux bienfaits<br \/>\nEt plus d&rsquo;un m\u00e9nestrel a chant\u00e9 ses hauts faits.<br \/>\nLorsque son fils majeur du duch\u00e9 prit les r\u00eanes,<br \/>\nDreux, qui se fit alors nommer Pierre de Braines,<br \/>\nSe croisa par deux fois et, pr\u00e8s de saint Louis,<br \/>\nFit admirer sa force \u00e0 nos preux \u00e9blouis.<br \/>\nQuand, dans un jour n\u00e9faste et pr\u00e8s de la Massoure,<br \/>\nLa victoire trahit l\u00e2chement la bravoure,<br \/>\nQuand Dreux fut prisonnier \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son roi,<br \/>\nLes Sarrasins vainqueurs tremblaient encor d&rsquo;effroi.<br \/>\nPour cette \u00e2me si brave et d\u00e9sormais loyale,<br \/>\nLouis, comme pour lui, paya ran\u00e7on royale ;<br \/>\nMais Dreux avait perdu trop de sang aux combats.<br \/>\nDoux pays de Bretagne, il ne te revit pas.<br \/>\nMais chez nous, mon enfant, le c\u0153ur a sa m\u00e9moire,<br \/>\nEt Dreux sera toujours l&rsquo;orgueil de notre histoire :<br \/>\nSon sang a bien lav\u00e9 les taches de son nom. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab M\u00e8re, laissons ce tra\u00eetre et parlons de Clisson. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab O neige immacul\u00e9e ! O pure conscience !<br \/>\nC\u0153ur sans tache et sans ombre. et sans exp\u00e9rience !<br \/>\nSeigneur, garde \u00e0 mon fils, m\u00eame au prix du bonheur,<br \/>\nCe sentiment exquis de l&rsquo;inflexible honneur.<\/p>\n<p>X. &#8211; UNE LE\u00c7ON DE JUSTICE.<\/p>\n<p>Le temps avait fauch\u00e9 de nombreuses ann\u00e9es<br \/>\nEt foul\u00e9 sous ses pas bien des choses fan\u00e9es.<br \/>\nSous cet \u00e9croulement de printemps et d&rsquo;hivers,<br \/>\nTout ici-bas subit des changements divers,<br \/>\nMais l&rsquo;\u00e9ternelle loi veut qu&rsquo;ici-bas tout change.<br \/>\nClisson et son ch\u00e2teau, par un contraste \u00e9trange,<br \/>\nVieillis ensemble, offraient un aspect dissemblant :<br \/>\nLe castel \u00e9tait noir, le baron \u00e9tait blanc.<br \/>\nMais Clisson portait bien sa vieillesse robuste ;<br \/>\nRedout\u00e9 comme fort, respect\u00e9 comme juste,<br \/>\nPour le crime terreur, pour l&rsquo;innocence appui,<br \/>\nLes fronts les plus hautains se courbaient devant lui.<\/p>\n<p>\u00bb Jean le Roux, fils de Dreux, pour obtenir du pape<br \/>\nSon pardon d&rsquo;attentats sur la mitre et la chappe ,<br \/>\nA l&rsquo;\u00c9glise octroya je ne sais trop quels dons<br \/>\nQui froissaient tous les droits de nos barons bretons.<br \/>\nOn vit se soulever plus d&rsquo;une baronnie. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Mais la guerre \u00e0 son duc, c&rsquo;est une f\u00e9lonie ! \u00bb<br \/>\n-\u00ab Non, car Jean violait un serment solennel.<br \/>\nLes nobles et le duc, en face de l&rsquo;autel,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9taient jur\u00e9, le jour o\u00f9 Jean prit la puissance,<br \/>\nLui sa protection, eux leur ob\u00e9issance.<br \/>\nL&rsquo;une sans l&rsquo;autre ? non, car nous avons nos lois :<br \/>\nLe noble ne doit rien \u00e0 qui trahit ses droits.<\/p>\n<p>\u00bb La Coutume est constante et n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9quivoque ;<br \/>\nOui, du prince au sujet le n\u0153ud est r\u00e9ciproque.<br \/>\nSi les libres enfants des Francs ou des Germains<br \/>\nLaissent, dans leur hommage, un chef lier leurs mains,<br \/>\nIls ne pr\u00eatent jamais leur foi que sous r\u00e9serve,<br \/>\nEt le contrat n&rsquo;est bon que si chacun l&rsquo;observe.<br \/>\nD\u00e8s qu&rsquo;un chef porte atteinte \u00e0 quelque libert\u00e9,<br \/>\nChaque front se redresse et reprend sa fiert\u00e9.<br \/>\nSupporter l&rsquo;injustice humblement et sans plainte,<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;affaire des serfs qu&rsquo;attache au joug la crainte ;<br \/>\nChez les nobles, tout droit tu\u00e9 tue un devoir.<br \/>\nDans ce faisceau de droits dont est fait le pouvoir,<br \/>\nChacun fait son offrande \u00e0 la chose publique<br \/>\nEt l&rsquo;on met en commun ce que chacun abdique ;<br \/>\nLe roi, le duc, le comte en devient le gardien :<br \/>\nC&rsquo;est le tr\u00e9sor de tous, mais ce n&rsquo;est pas le sien.<br \/>\nSuzerain et vassal, vavasseur, homme-lige,<br \/>\nUn seul et m\u00eame n\u0153ud les lie et les oblige :<br \/>\nLe faisceau d\u00e9nou\u00e9, le droit passe aux plus forts&#8230;<br \/>\nSous l&rsquo;\u0153il de Dieu, qui juge et qui punit les torts.<\/p>\n<p>\u00bb Rejetant loin de lui le masque de l&rsquo;intrigue,<br \/>\nClisson se proclama bien haut chef de la ligue.<br \/>\nJean le Roux, rassemblant ses bataillons \u00e9pars,<br \/>\nFit camper son arm\u00e9e aux pieds de ces remparts<br \/>\nOn essaya de tout, balistes, sape et mine ;<br \/>\nOn employa tout, force et ruse, assaut, famine,<br \/>\nTout ce que la valeur ou l&rsquo;adresse fournit.<br \/>\nLe ma\u00eetre \u00e9tait de fer, le ch\u00e2teau de granit.<br \/>\nLe si\u00e8ge n&rsquo;avan\u00e7ait en rien ; c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;arm\u00e9e<br \/>\nEt non la garnison qu&rsquo;on voyait alarm\u00e9e ;<br \/>\nC&rsquo;est que l&rsquo;arm\u00e9e, enfant, n&rsquo;avait pour chef qu&rsquo;un duc,<br \/>\nContre un h\u00e9ros, bien vieux, mais pas encor caduc.<br \/>\n\u00bb Parfois Clisson, guidant une troupe hardie,<br \/>\nPortait au camp breton la mort et l&rsquo;incendie ;<br \/>\nPlus souvent il restait tranquille au haut des tours,<br \/>\nAigle altier d\u00e9fiant des bandes de vautours :<br \/>\nEt l&rsquo;ennemi tremblait sous son regard de flamme,<br \/>\nCar dans ce grand vieillard flamboyait toujours l&rsquo;\u00e2me.<br \/>\nOn e\u00fbt dit un jeune homme, \u00e0 part ses cheveux blancs.<br \/>\nTels, dit-on, dans le Nord, on voit certains volcans<br \/>\nLancer leurs feux au ciel, quoique couverts de neige.<\/p>\n<p>\u00bb A bout d&rsquo;efforts, le duc honteux leva le si\u00e8ge ;<br \/>\nMais il cita Clisson, pour viol de serment,<br \/>\nDevant le roi de France assis en parlement.<br \/>\nA qui veut condamner, il ne faut qu&rsquo;un pr\u00e9texte :<br \/>\nLe parlement trouva facilement un texte,<br \/>\nEt, par arr\u00eat, Clisson, pour d&rsquo;apparents griefs,<br \/>\nFut, en faveur du duc, dessaisi de ses fiefs&#8230;<br \/>\nMais il avait, en fait, pour lui sa bonne \u00e9p\u00e9e.<br \/>\nEt, chaque forteresse \u00e9tant bien occup\u00e9e,<br \/>\nLe calme et fier vieillard ne s&rsquo;inqui\u00e9tait pas ;<br \/>\nSon bras \u00e9tait tout pr\u00eat pour de nouveaux combats.<\/p>\n<p>\u00bb Le roi de France mit son arm\u00e9e au service<br \/>\nDe ce que l&rsquo;on osait appeler la Justice ;<br \/>\nEt la ligue effray\u00e9e accepta tout, oui, tout !<br \/>\nClisson r\u00e9sista seul, inflexible et debout :<br \/>\nDuc et roi contre lui ! son \u00e2me \u00e9tait charm\u00e9e ;<br \/>\nMais, seul, que pouvait-il contre leur double arm\u00e9e?<br \/>\nUn par un ses ch\u00e2teaux, longuement d\u00e9fendus,<br \/>\n\u00c9ventr\u00e9s et croulants furent pris ou rendus.<br \/>\nLe vieux loup s&rsquo;en allait de tani\u00e8re en tani\u00e8re.<br \/>\nTant qu&rsquo;il eut une tour o\u00f9 dresser sa banni\u00e8re,<br \/>\nAu haut de cette tour sa banni\u00e8re flotta&#8230;<br \/>\nClisson n&rsquo;avait plus rien, lorsque Clisson traita.<br \/>\nCalme et majestueux comme un grand lion fauve,<br \/>\nIl tomba noblement et sa dignit\u00e9 sauve :<br \/>\nBravant, avec hauteur, ducs, parlements et rois,<br \/>\nEn c\u00e9dant sur les faits, il maintint tous ses droits .<\/p>\n<p>\u00bb La Bretagne soumise et ses troupes ma\u00eetresses,<br \/>\nJean le Roux d&rsquo;Olivier rase les forteresses ;<br \/>\nCar ce prince, que seul l&rsquo;\u00e9tranger fait vainqueur,<br \/>\nN&rsquo;a pas plus de piti\u00e9 que de courage au c\u0153ur.<br \/>\nCe ch\u00e2teau de Clisson, par faveur sp\u00e9ciale<br \/>\nLaiss\u00e9 debout, re\u00e7ut la garnison ducale.<\/p>\n<p>\u00bb Louis neuf, le saint roi, daigna se souvenir<br \/>\nQu&rsquo;enfant, le vieux guerrier l&rsquo;avait su soutenir.<br \/>\nDe sa reconnaissance \u00f4 solennelle marque !<br \/>\nLouis se fait arbitre, et ce puissant monarque,<br \/>\n\u00c9levant pour la paix un rameau d&rsquo;olivier,<br \/>\nObtient de Jean le Roux que le fils d&rsquo;Olivier,<br \/>\nDe son p\u00e8re vivant recevra la d\u00e9pouille,<br \/>\nPourvu qu&rsquo;humble vassal, qui ploie et s&rsquo;agenouille,<br \/>\nIl se lie \u00e0 jamais, en termes bien formels,<br \/>\nEt paie en beaux \u00e9cus les forfaits paternels.<br \/>\nQuant au vieil Olivier, que son fils vive ou meure,<br \/>\nIl ne doit plus r\u00eaver son ch\u00e2teau pour demeure :<br \/>\nUne somme d&rsquo;argent pour vivre, et puis c&rsquo;est tout !<br \/>\nTout homme e\u00fbt succomb\u00e9 sous un semblable coup.<br \/>\nLe noble et grand vieillard avait l&rsquo;\u00e2me tremp\u00e9e<br \/>\nComme sa hache d&rsquo;arme et comme son \u00e9p\u00e9e ;<br \/>\nVieillesse et d\u00e9sespoir sont deux fardeaux pesants :<br \/>\nClisson ne ploya pas et v\u00e9cut ses cent ans . \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Oh ! tant d&rsquo;ingratitude est-elle donc croyable ?<br \/>\nJe t&rsquo;ai laiss\u00e9 finir l&rsquo;histoire lamentable :<br \/>\nJe voulais \u00e0 tout prix l&rsquo;apprendre jusqu&rsquo;au bout.<br \/>\nMais je suis indign\u00e9, m\u00e8re, et le sang me bout. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Ne sais-tu pas-, mon fils, que la reconnaissance<br \/>\nFleurit, bien rarement sur la toute-puissance ?<br \/>\nMa\u00eetres de tout par Dieu, les rois ne font \u00e9tat<br \/>\nQue de leur int\u00e9r\u00eat ou des raisons d&rsquo;\u00c9tat.<br \/>\nPuis saint Louis, tromp\u00e9 par ses juges, put croire<br \/>\nL&rsquo;arr\u00eat juste et, qui sait ? peut-\u00eatre m\u00e9ritoire :<br \/>\nClisson avait pour lui sa conscience et Dieu ;<br \/>\nMais qu&rsquo;est-ce que cela contre un texte d&rsquo;aveu ?<br \/>\nDans tous les cas, il faut pardonner une injure. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Je n&rsquo;en pardonnerai jamais, moi, je le jure.<br \/>\nSi jamais quelqu&rsquo;un ose attenter \u00e0 mon droit,<br \/>\nQue Dieu l&rsquo;ait fait roi, duc ou baron, quel qu&rsquo;il soit,<br \/>\nJe ne le l\u00e2che pas qu&rsquo;il n&rsquo;en ait rendu compte :<br \/>\nIl faudra qu&rsquo;\u00e0 mes pieds il en boive la honte.<br \/>\nContre le monde entier duss\u00e9-je lutter seul,<br \/>\nEh bien ! je lutterai comme a fait mon a\u00efeul.<br \/>\nMon \u00e2me au d\u00e9shonneur pr\u00e9f\u00e8re la d\u00e9faite. \u00bb<\/p>\n<p>La chr\u00e9tienne trouva la r\u00e9ponse mal faite,<br \/>\nMais la m\u00e8re, pressant son enfant sur son sein,<br \/>\nScella d&rsquo;un gros baiser ce serment peu chr\u00e9tien.<\/p>\n<p>XI. &#8211; LA CULTURE D&rsquo;UNE AME.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;au donjon Olivier et sa m\u00e8re<br \/>\nPar de longs entretiens trompaient l&rsquo;absence am\u00e8re.<\/p>\n<p>Tous les enfants de Jeanne ont part \u00e0 son amour :<br \/>\nChacun, sans l&rsquo;\u00e9puiser, peut y boire \u00e0 son tour,<br \/>\nMais l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 m\u00eame aux nuances se pr\u00eate,<br \/>\nEt pour Olivier coule une source secr\u00e8te.<\/p>\n<p>S&rsquo;il est le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, ce n&rsquo;est pas sans raison,<br \/>\nCar il doit \u00eatre un jour le chef de la maison,<br \/>\nPuisque la Mort, h\u00e9las ! dans un cruel caprice,<br \/>\nEst venue, \u00e0 sept ans ! lui prendre son Maurice.<br \/>\nLes a\u00een\u00e9s ont leurs droits ; tous les v\u0153ux sont pour eux.<br \/>\nPuis son fils est si beau, si fier, si vigoureux !<br \/>\nAvec cet air hautain, qu&rsquo;un sourire temp\u00e8re,<br \/>\nIl rappelle si bien tous les traits de son p\u00e8re !<br \/>\nEt son \u00e2me ! Et son c\u0153ur ! Quels \u00e9clairs ! Quels \u00e9lans !<br \/>\nQue de traits de bont\u00e9, de mots \u00e9tincelants !<br \/>\nComme dans cet enfant on sent bien le grand homme !<br \/>\nCherchez-en un meilleur dans Ath\u00e8nes ou Rome.<br \/>\nPeut-\u00eatre n&rsquo;est-il pas tout \u00e0 fait sans d\u00e9faut :<br \/>\nIl s&#8217;emporte un peu vite et s&rsquo;estime un peu haut.<br \/>\nLa col\u00e8re et l&rsquo;orgueil ! C&rsquo;est vrai : leurs fortes pousses<br \/>\nMenacent d&rsquo;\u00e9touffer un jour les vertus douces ;<br \/>\nMais prenez-les \u00e0 temps, sachez les diriger,<br \/>\nLes d\u00e9fauts vont bient\u00f4t en vertus se changer :<br \/>\nL&rsquo;orgueil ne sera plus que l&rsquo;amour de la gloire<br \/>\nEt la col\u00e8re aura pour fille la victoire.<\/p>\n<p>Aussi, Jeanne, attentive, examine avec soin<br \/>\nDans l&rsquo;\u00e2me de son fils tout sentiment qui poind,<br \/>\nEt, pendant tout le jour, son active tendresse<br \/>\nSarcle, \u00e9monde, soutient, d\u00e9veloppe ou redresse.<br \/>\nAinsi le laboureur va voir chaque matin<br \/>\nLes progr\u00e8s que la nuit a fait faire au jardin :<br \/>\nSi telle graine sort, si telle plante pousse,<br \/>\nSi le pois succulent se gonfle dans sa gousse,<br \/>\nSi la greffe prend bien sur l&rsquo;arbre ou le rosier,<br \/>\nSi quelque rameau penche et r\u00e9clame l&rsquo;osier,<br \/>\nSi la s\u00e8ve s&#8217;emporte en pousse trop gourmande,<br \/>\nSi le plant de la veille a bien l&rsquo;eau qu&rsquo;il demande,<br \/>\nQue sais-je ? tant d&rsquo;objets sollicitent ses soins !<br \/>\nMais si sa main devine et remplit leurs besoins,<br \/>\nPour le r\u00e9compenser des peines qu&rsquo;il se donne,<br \/>\nQue de fleurs au printemps, que de fruits \u00e0 l&rsquo;automne !<\/p>\n<p>Comme lui, Jeanne esp\u00e8re et, triomphant d\u00e9j\u00e0<br \/>\nDes vertus qu&rsquo;en son fils son amour prot\u00e9gea,<br \/>\nSa main dans ses cheveux avec volupt\u00e9 joue ;<br \/>\nPuis, attirant soudain la ronde et fra\u00eeche joue,<br \/>\nJeanne y colle un baiser long et retentissant,<br \/>\n\u00c9panchement d&rsquo;un c\u0153ur trop plein et bondissant.<\/p>\n<p>Dans son sein ce baiser semble allumer la fi\u00e8vre :<br \/>\nCourbant sur ses genoux l&rsquo;enfant qui rit, sa l\u00e8vre<br \/>\nSe pose avidement sur son cou gracieux,<br \/>\nSur ses cheveux boucl\u00e9s, sur ses deux beaux grands yeux.<br \/>\nDe son \u00e9poux absent sans doute la pens\u00e9e<br \/>\nAjoute \u00e0 ses transports une ardeur insens\u00e9e ;<br \/>\nCar ses baisers de flamme, entrecoup\u00e9s de cris,<br \/>\nN&rsquo;ont un moment cess\u00e9 que pour \u00eatre repris :<br \/>\nOn dirait un autour qui d\u00e9vore sa proie&#8230;<br \/>\nMais les cris qu&rsquo;on entend sont tous des cris de joie.<\/p>\n<p>Enlevant dans ses bras le fruit de ses amours,<br \/>\nJeanne le baise encore, et le baise toujours ;<br \/>\nEt l&rsquo;enfant, enivr\u00e9 de ses chaudes tendresses,<br \/>\nLa serre \u00e0 l&rsquo;\u00e9touffer et lui rend ses caresses.<br \/>\nLe soleil du couchant, traversant les vitraux,<br \/>\nProjette sur les murs leurs couleurs aux tons chauds,<br \/>\nEt Jeanne avec son fils rayonne de lumi\u00e8re,<br \/>\nComme J\u00e9sus enfant sur le sein de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Oh ! si l&rsquo;\u00e9poux qu&rsquo;on pleure entrait dans ce moment,<br \/>\nVous le verriez sourire \u00e0 ce groupe charmant,<br \/>\nPuis, enla\u00e7ant ensemble et son fils et sa femme,<br \/>\nSur leurs fronts rapproch\u00e9s verser toute son \u00e2me.<\/p>\n<p>Mais le bonheur complet est bien rare ici-bas :<br \/>\nLe groupe se s\u00e9pare, et l&rsquo;\u00e9poux ne vient pas.<\/p>\n<p>XIIN &#8211; LE TOURNOI.<\/p>\n<p>Une tr\u00eave a mis fin \u00e0 la guerre civile ;<br \/>\nLes m\u00e9nestrels errants chantent de ville en ville,<br \/>\nEt Jeanne, sur la tour un soir assise au frais,<br \/>\n\u00c9coute avec bonheur cet hymne de la paix :<br \/>\nEntendez-vous l\u00e0-bas la cloche ?<br \/>\nVoyez-vous l\u00e0-bas ces lueurs ?<br \/>\nContre l&rsquo;ennemi qui s&rsquo;approche,<br \/>\nBr\u00fblant les toits de proche en proche,<br \/>\nEst-ce un appel aux braves c\u0153urs ?<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la voix haletante<br \/>\nDu tocsin dans le clocher noir ;<br \/>\nCette sonnerie \u00e9clatante<br \/>\nDe bonheur semble palpitante :<br \/>\nElle ne chante que l&rsquo;espoir.<\/p>\n<p>Le vent sur le feu qui flamboie<br \/>\nNe tord aucun noir tourbillon ;<br \/>\nCes brasiers, dont la cime ondoie,<br \/>\nCe sont aux champs des feux de joie,<br \/>\nD\u00e9ployant leur gai pavillon.<\/p>\n<p>Et dans les villes, ces trompettes<br \/>\nSonnant au coin des carrefours,<br \/>\nElles n&rsquo;annoncent que des f\u00eates<br \/>\nP\u00e2les chagrins, fuyez et faites<br \/>\nPlace au cort\u00e8ge des amours.<br \/>\nVoil\u00e0 trop longtemps que nos guerres<br \/>\nFont porter le deuil au pays ;<br \/>\nJeunes amantes, et vous, m\u00e8res,<br \/>\nVous toutes qui pleuriez nagu\u00e8res,<br \/>\nRev\u00eatez vos brillants habits.<\/p>\n<p>Ils sont pass\u00e9s les jours d&rsquo;\u00e9preuve ;<br \/>\nL&rsquo;arc-en-ciel a brill\u00e9 sur nous :<br \/>\nQuitte l&rsquo;\u00e9glise, \u00f4 pauvre veuve ;<br \/>\nVoici venir, en robe neuve,<br \/>\nLa fianc\u00e9e et son \u00e9poux.<\/p>\n<p>De vos champs arrachez les herbes,<br \/>\nLaboureurs, creusez vos sillons :<br \/>\nVos moissons jauniront superbes ;<br \/>\nNe redoutez plus pour vos gerbes<br \/>\nLe pied lourd des longs bataillons.<\/p>\n<p>Car dans le ciel, \u00f4 ma Bretagne,<br \/>\nPlane la Paix aux tresses d&rsquo;or ,<br \/>\nEt l&rsquo;Abondance, sa compagne,<br \/>\nDans tes villes, sur ta campagne,<br \/>\nVerse en souriant son tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>Oui, l&rsquo;hymne avait raison, oui, la paix \u00e9tait faite,<br \/>\nEt pour Jeanne et ses fils ce fut un jour de f\u00eate ;<br \/>\nPourtant le cher absent partait pour un tournoi.<br \/>\nMais Jeanne sait qu&rsquo;il part invit\u00e9 par le Roi !<\/p>\n<p>DEUXI\u00c8ME PARTIE<br \/>\nLE SUPPLICE<\/p>\n<p>I-LA PLACE DU GRAND-CHATELET.<\/p>\n<p>C&rsquo;EST un de ces matins si beaux, o\u00f9 tout flamboie,<br \/>\nDans les cieux le soleil et dans les c\u0153urs la joie ;<br \/>\nLe vent est doux et frais, l&rsquo;air est d&rsquo;un bleu profond ;<br \/>\nIl semble qu &lsquo;on va voir passer Dieu dans le fond.<br \/>\nSa bont\u00e9 se r\u00e9pand partout : pas un coin sombre ;<br \/>\nTout prend un air de f\u00eate et sourit, m\u00eame l&rsquo;ombre,<br \/>\nEt l&rsquo;horrible prison, le Grand-Ch\u00e2telet noir<br \/>\nA ces rayons s&rsquo;\u00e9gaie et laisse entrer l&rsquo;espoir.<br \/>\nTel l&rsquo;homme au c\u0153ur glac\u00e9 que l&rsquo;ambition ronge ;<br \/>\nSi quelque intrigue heureuse, une promesse, un songe<br \/>\nRapproche de sa main son but, le noir sillon<br \/>\nDe son front dur s&rsquo;\u00e9claire, et vous le croiriez bon.<\/p>\n<p>Hommes, femmes, enfants accourent sur la place,<br \/>\nO\u00f9 deux \u00e9chafauds sont dress\u00e9s et se font face.<br \/>\nLa foule incessamment s&rsquo;accumule et s&rsquo;accro\u00eet.<\/p>\n<p>\u2014Est-ce une f\u00eate? \u2014 Non. \u2014 Un supplice ? \u2014 On le croit.<br \/>\nOn va couper un cou ? \u2014 Tout au plus va-t-on pendre ;<br \/>\nVoyez-vous ce drap noir qu&rsquo;on s&#8217;empresse d&rsquo;\u00e9tendre ?<br \/>\nLe sang le tacherait. \u2014 Qu&rsquo;est-ce enfin ? Le sait-on<br \/>\n\u2014 Oui ! l&rsquo;on va d\u00e9grader un chevalier breton.<br \/>\nJ&rsquo;\u00e9tais l\u00e0, quand hier on l&rsquo;amena du Temple<br \/>\nAu Ch\u00e2telet . On dit qu&rsquo;on veut faire un exemple&#8230;<br \/>\nLe pauvre homme ! il pliait sous le poids de ses fers.<br \/>\nIl doit \u00eatre jug\u00e9 ce matin par ses pairs.<br \/>\n\u2014Qu&rsquo;a-t-il fait ? &#8211; Je ne sais.\u2014 Et son nom ? &#8211; Je l&rsquo;ignore.<\/p>\n<p>Et le marteau battait sur le poteau sonore :<br \/>\nLes charpentiers, press\u00e9s, se h\u00e2taient d&rsquo;en finir,<br \/>\nCar, dit-on, le cort\u00e8ge allait bient\u00f4t venir.<br \/>\nMais rien ne vient, et l&rsquo;heure ermuyeusement coule.<\/p>\n<p>Les voil\u00e0 ! \u2014Grand tumulte et grands cris dans la foule.<br \/>\nOn se presse, on se pousse, on s&rsquo;\u00e9touffe. On veut voir :<br \/>\n\u00catre alors trop petit, c&rsquo;est presque un d\u00e9sespoir.<br \/>\nOh ! comme on porte envie aux gentes damoiselles,<br \/>\nQui, sous leur coiffe haute et leurs riches dentelles,<br \/>\nOrnent chaque crois\u00e9e et peuvent, en causant,<br \/>\nSuivre en tous ses d\u00e9tails ce spectacle imposant.<\/p>\n<p>Une troupe d&rsquo;archers \u00e0 cheval \u2014 dans la place<br \/>\nD\u00e9bouche, et, refoulant ces flots de populace,<br \/>\nOuvre un libre chemin jusqu&rsquo;aux deux \u00e9chafauds.<br \/>\nLe peuple, se garant comme il peut des chevaux,<br \/>\nForme une double haie, o\u00f9 passe le cort\u00e8ge.<\/p>\n<p>Sur un des \u00e9chafauds, qu&rsquo;un riche dais prot\u00e8ge,<br \/>\nMontent, d&rsquo;un pas \u00e9gal et lent, vingt chevaliers,<br \/>\nTous richements v\u00eatus et fiers de leurs colliers :<br \/>\nC\u0153urs braves et loyaux, sans taches, sans alarmes .<br \/>\nDerri\u00e8re eux un h\u00e9raut et deux poursuivants d&rsquo;armes.<br \/>\nChacun a pris son rang; les juges sont assis :<br \/>\nL&rsquo;or de leurs \u00e9perons brille sur les tapis.<\/p>\n<p>Sur l&rsquo;autre \u00e9chafaud, grimpe, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une \u00e9chelle,<br \/>\nUn homme grand et fort, et qui pourtant chancelle,<br \/>\nComme si quelque cha\u00eene alourdissait son pied,<br \/>\nOu que dans la torture on l&rsquo;e\u00fbt estropi\u00e9.<\/p>\n<p>Cet homme est rev\u00eatu d&rsquo;armes \u00e9blouissantes,<br \/>\nEt le soleil y met des flammes jaillissantes.<br \/>\nL&rsquo;armure est au complet : du heaume \u00e0 l&rsquo;\u00e9peron,<br \/>\nRien n&rsquo;y manque; on voit bien que c&rsquo;est un haut baron.<br \/>\nEt voici son \u00e9cu que sur l&rsquo;\u00e9chelle on hisse :<br \/>\nL&rsquo;\u00e9cu d\u00e9shonor\u00e9 suit son ma\u00eetre au supplice ;<br \/>\nSur un ignoble pal il doit \u00eatre attach\u00e9 ;<br \/>\nMais, l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tant pas l\u00e9galement tach\u00e9,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9cu restera droit pendant une heure encore,<br \/>\nEt d&rsquo;un dernier reflet la gloire le d\u00e9core.<br \/>\nPar un large escalier, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9tend le drap noir<br \/>\nDe l&rsquo;inf\u00e2me \u00e9chafaud, qu&rsquo;h\u00e9las! le d\u00e9sespoir<br \/>\nEt la honte ont tremp\u00e9 trop souvent de leurs larmes,<br \/>\nSont mont\u00e9s un h\u00e9raut et trois poursuivants d&rsquo;armes,<br \/>\nOrn\u00e9s de leurs \u00e9maux et richement par\u00e9s.<br \/>\nIls vont s&rsquo;asseoir au fond, sur des bancs s\u00e9par\u00e9s.<br \/>\nLe spectacle est si beau, si douce est la journ\u00e9e,<br \/>\nQue l&rsquo;\u00e2me est au plaisir plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effroi tourn\u00e9e,<br \/>\nEt tous ces chevaliers, tous ces h\u00e9rauts brillants,<br \/>\nN&rsquo;excitent que la joie et les propos bruyants :<br \/>\nLa foule \u00e9merveill\u00e9e applaudit leur costume.<br \/>\nUn des poursuivants tient un grand bassin qui fume :<br \/>\nBeau sujet pour causer et rire, car pourquoi<br \/>\nCette eau bouillante aux mains d&rsquo;un officier du roi ?<br \/>\nOn en rit sur la place, on en rit aux fen\u00eatres.<\/p>\n<p>Mais les rires bient\u00f4t se glacent ; douze pr\u00eatres,<br \/>\nP\u00e2les, en surplis blancs, tenant en croix leurs mains,<br \/>\nGravissent, front baiss\u00e9, les lugubres gradins.<br \/>\nTous sont silencieux ; plusieurs versent des larmes.<br \/>\nAu signe que du doigt leur fait le h\u00e9raut d&rsquo;armes,<br \/>\nCes fant\u00f4mes muets vont lentement s&rsquo;asseoir<br \/>\nAutour de l&rsquo;inconnu debout sur le drap noir.<br \/>\nComptez-les : ils sont six \u00e0 gauche et six \u00e0 droite.<br \/>\nD&rsquo;une froide sueur toute chair devient moite ;<br \/>\nCar on comprend enfin, malgr\u00e9 ce ciel brillant,<br \/>\nQu&rsquo;ici va se passer quelque drame effrayant.<\/p>\n<p>II. &#8211; L&rsquo;ACCUSATION.<\/p>\n<p>Aux bancs des chevaliers, le premier par son grade<br \/>\nFait un signe ; un h\u00e9raut s&rsquo;avance sur l&rsquo;estrade.<br \/>\nDe son clairon de cuivre il sonne par trois fois,<br \/>\nPuis dans ce grand silence il \u00e9l\u00e8ve la voix,<br \/>\nMena\u00e7ant de la hart, de la ge\u00f4le ou des verges,<br \/>\nSerfs, manants et bourgeois, soit mari\u00e9s, soit vierges.<br \/>\nQuiconque, par \u00e9meute ou propos sonnant mal,<br \/>\nTroublerait dans ses faits le noble tribunal.<br \/>\nIl se tait et s&rsquo;assied. \u2014 Sur l&rsquo;\u00e9chafaud inf\u00e2me,<br \/>\nL&rsquo;autre h\u00e9raut s&rsquo;avance \u00e0 son tour et proclame,<br \/>\nApr\u00e8s avoir trois fois sonn\u00e9 de son clairon,<br \/>\nQue les hommes et Dieu vont juger le f\u00e9lon.<\/p>\n<p>Alors, au nom du Roi, son seigneur et son ma\u00eetre,<br \/>\nIl accuse tout haut l&rsquo;homme que voil\u00e0, d&rsquo;\u00eatre<br \/>\nNoble faux, d\u00e9loyal, foi-mentie, \u00e0 la fois<br \/>\nVers Philippe de France et vers Charles de Blois.<br \/>\n\u00ab Charles avait re\u00e7u son serment d&rsquo;homme-lige,<br \/>\nLe lien le plus fort par o\u00f9 l&rsquo;homme s&rsquo;oblige ;<br \/>\nPhilippe, qui l&rsquo;aimait, l&rsquo;avait fait chevalier :<br \/>\nEt tous ces n\u0153uds sacr\u00e9s qui devaient le lier,<br \/>\nSon pied les a foul\u00e9s comme choses profanes.<br \/>\nUn jour, par les Anglais pris au si\u00e8ge de Vannes,<br \/>\nAvare de son or, ce fut la trahison<br \/>\nQui lui servit de clef pour ouvrir sa prison.<br \/>\nCroyant s&rsquo;\u00eatre assur\u00e9 les profits du myst\u00e8re,<br \/>\nIl a vendu la France au prince d&rsquo;Angleterre :<br \/>\nHeureusement le Roi fut \u00e0 temps inform\u00e9<br \/>\nEt put rompre le plan par le tra\u00eetre form\u00e9.<br \/>\nLa mort serait trop peu pour tant de f\u00e9lonie :<br \/>\nIl faut d\u00e9shonorer le l\u00e2che. En vain il nie ;<br \/>\nTous ses actes honteux, on les a retrouv\u00e9sn<br \/>\nSon scel est reconnu, tous les faits sont prouv\u00e9s.<br \/>\nAussi, sans que jamais nulle pri\u00e8re y serve,<br \/>\nLe Roi l&rsquo;a condamn\u00e9 sans merci, sans r\u00e9serve.<br \/>\nDevant ce tribunal si le f\u00e9lon para\u00eet,<br \/>\nCe n&rsquo;est pas pour chercher si le tra\u00eetre a forfait :<br \/>\nC&rsquo;est s\u00fbr; la mission qui vous est confi\u00e9e,<br \/>\nC&rsquo;est de voir si la foi l\u00e2chement oubli\u00e9e<br \/>\nPermet que ce faux noble, en mourant, laisse ou non<br \/>\nSon blason sans souillure et sans tache son nom.<br \/>\nEn un mot, s&rsquo;il est l\u00e0, tremblant sur cette estrade,<br \/>\nC&rsquo;est pour que vous jugiez s&rsquo;il faut qu&rsquo;on le d\u00e9grade.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oui, je tremble, c&rsquo;est vrai! mais ce n&rsquo;est pas de peur,<br \/>\nC&rsquo;est d&rsquo;indignation, h\u00e9raut l\u00e2che et trompeur !<br \/>\nTu tortures les faits sans honte ni vergogne ;<br \/>\nMais, puisqu&rsquo;on t&rsquo;a pay\u00e9, remplis donc ta besogne.<br \/>\nSeulement je le crie \u00e0 tous : Cet homme ment. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Baron, d\u00e9fendez-vous, mais pas d&#8217;emportement ;<br \/>\nDiscutez les griefs dont ce h\u00e9raut vous charge :<br \/>\nSi votre crime est grand, notre indulgence est large,<br \/>\nEt vous pouvez parler en toute libert\u00e9 ;<br \/>\nMais \u00e9cartez l&rsquo;injure et l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;\u00e2pret\u00e9,<br \/>\nSinon le tribunal ne saurait vous entendre. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Chevalier, vous raillez ! A quoi bon me d\u00e9fendre ?<br \/>\nVous croyez-vous le droit de rendre un jugement ?<br \/>\nCe h\u00e9raut vous l&rsquo;a dit pourtant bien clairement :<br \/>\nCette c\u00e9r\u00e9monie est tout ext\u00e9rieure.<br \/>\nLe Roi m&rsquo;a condamn\u00e9, le Roi veut que je meure ;<br \/>\nJe mourrai. Nul ne peut rien pour ou contre moi.<br \/>\nVous \u00eates une hache entre les mains du Roi :<br \/>\nFrappez, sans recourir \u00e0 de vains subterfuges,<br \/>\nEt qu&rsquo;au moins les bourreaux ne se disent pas juges ! \u00bb<\/p>\n<p>Dans la foule \u00e0 ces mots courut comme un frisson,<br \/>\nEt quelqu&rsquo;un s&rsquo;\u00e9cria : \u00ab Tr\u00e8s-bien, brave Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>Les juges \u00e0 leur front sentent monter la honte ;<br \/>\nMais leur chef plus adroit ou la cache ou la dompte :<br \/>\n\u2014 \u00ab Sergents d&rsquo;armes, veillez, et, s&rsquo;il crie \u00e0 nouveau,<br \/>\nSaisissez le coupable et livrez-le au bourreau.<br \/>\nQuant \u00e0 vous, accus\u00e9, le tribunal pardonne<br \/>\nLes mots durs \u00e9chapp\u00e9s d&rsquo;une t\u00eate bretonne ;<br \/>\nMais en nous respectant faites-vous respecter :<br \/>\nOn voit bien rarement l&rsquo;innocent s&#8217;emporter.<br \/>\nSerait-il vrai, d&rsquo;ailleurs, que votre mort f\u00fbt s\u00fbre,<br \/>\nPuisque du tribunal d\u00e9pend la fl\u00e9trissure,<br \/>\nExpliquez-lui les faits qui vous font accuser :<br \/>\nS&rsquo;il ne peut vous absoudre, il peut vous excuser. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab O mes nobles a\u00efeux, dont l&rsquo;origine antique<br \/>\nSe perd dans les splendeurs de la fable h\u00e9ro\u00efque ;<br \/>\nQuand, aux bords de l&rsquo;Escaut, vous vous faisiez des rois<br \/>\nD&rsquo;un de vos compagnons port\u00e9 sur le pavois ;<br \/>\nQuand vous veniez chasser les Romains de la Gaule ;<br \/>\nQuand l&rsquo;Empire croulait au choc de votre \u00e9paule ;<br \/>\nQuand vous vous partagiez le pays en vainqueurs<br \/>\nEt que vous mesuriez votre part \u00e0 vos c\u0153urs ;<br \/>\nQuand, imposant \u00e0 tous le droit de votre \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nVous brisiez d&rsquo;un bras fort toute force usurp\u00e9e ;<br \/>\nQuand votre gloire \u00e9tait le prix de cent combats ;<br \/>\nO mes nobles a\u00efeux, vous ne pr\u00e9voyiez pas<br \/>\nQu&rsquo;un jour un tribunal aurait la hardiesse<br \/>\nDe venir marchander \u00e0 vos fils la noblesse !<\/p>\n<p>\u00bb Chevaliers, votre espoir est vraiment peu sens\u00e9.<br \/>\nDieu m\u00eame est impuissant, oui, contre le pass\u00e9.<br \/>\nIl peut \u00e0 tout jamais en effacer la trace ;<br \/>\nLe fait survit, et seul le souvenir s&rsquo;efface :<br \/>\nSous l&rsquo;oubli, ce qui fut n&rsquo;en a pas moins \u00e9t\u00e9.<br \/>\nMais vous, la force manque \u00e0 votre volont\u00e9,<br \/>\nEt vous n&rsquo;effacez rien !&#8230; L&rsquo;arbre de ma noblesse,<br \/>\nVous pouvez le couper, si sa grandeur vous blesse ;<br \/>\nContre son souvenir vous \u00eates impuissants :<br \/>\nLa gloire a des rameaux sans cesse renaissants.<br \/>\nQuand vous m&rsquo;enl\u00e8veriez et mes fiefs et mes titres,<br \/>\nDu renom qui m&rsquo;attend vous n&rsquo;\u00eates pas arbitres ;<br \/>\nMalgr\u00e9 tous vos arr\u00eats, puisqu&rsquo;il a lui, mon nom<br \/>\nEst un astre \u00e9ternel promis \u00e0 l&rsquo;horizon,<br \/>\nEt tous mes descendants, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que tout croule,<br \/>\nBrilleront d&rsquo;un reflet que n&rsquo;aura pas la foule. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Non ! quand un noble aux lois de l\u2019honneur a forfait,<br \/>\nIl efface ou salit ce que sa race a fait. \u00bb<\/p>\n<p>III. &#8211; LA D\u00c9FENSE.<\/p>\n<p>\u00ab Je laisserai tomber \u00e0 mes pieds cette injure.<br \/>\nJe me dis innocent et le suis, je le jure.<br \/>\nOui, soyez mes t\u00e9moins, soleil brillant, ciel bleu&#8230;<br \/>\nMon serment va plus haut et j&rsquo;en atteste Dieu.<br \/>\nMais puisque vous voulez qu&rsquo;ici je me d\u00e9fende,<br \/>\n\u00c9coutez, et voyez si l&rsquo;injustice est grande.<br \/>\nPour Philippe de France et pour Charles de Blois,<br \/>\nJ&rsquo;ai vers\u00e9 bien du sang et fus bless\u00e9 vingt fois.<br \/>\nQuand un exc\u00e8s d&rsquo;audace et le sort de la guerre<br \/>\nMe firent prisonnier d&rsquo;Edouard d&rsquo;Angleterre,<br \/>\nSi son c\u0153ur g\u00e9n\u00e9reux m&rsquo;offrit la libert\u00e9,<br \/>\nLe mien, en acceptant, conserva sa fiert\u00e9.<br \/>\nCe ne fut pas un don, ce ne fut qu&rsquo;un \u00e9change :<br \/>\nStafford fut ma ran\u00e7on&#8230; Vraiment, c&rsquo;est chose \u00e9trange<br \/>\nQu&rsquo;aux nobles actions on cherche un motif bas.<br \/>\nJ&rsquo;admirais Edouard, mais ne lui cachai pas<br \/>\nQue je le combattrais et toujours et quand m\u00eame,<br \/>\nTant qu&rsquo;il ferait la guerre aux deux pays que j&rsquo;aime.<br \/>\n\u00bb L&rsquo;entretien avait lieu devant plus d&rsquo;un t\u00e9moin.<br \/>\nQu&rsquo;on en fasse venir&#8230; Plusieurs ne sont pas loin !<br \/>\nSi dans ce tribunal aucun d&rsquo;eux n&rsquo;a de si\u00e8ge,<br \/>\nIl en est au tournoi, ce tournoi , l\u00e2che pi\u00e8ge,<br \/>\nO\u00f9 l&rsquo;on m&rsquo;a fait tomber surpris et d\u00e9sarm\u00e9 !<br \/>\nAh! l&rsquo;on aurait eu peur d&rsquo;un Breton alarm\u00e9 !<br \/>\nEn effet, notre main, pourvu qu&rsquo;elle soit pr\u00eate,<br \/>\nSait bien, et contre tous, prot\u00e9ger notre t\u00eate ;<br \/>\nEt j&rsquo;ai de mes a\u00efeux pris plus d&rsquo;une le\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>La voix de l&rsquo;inconnu cria : \u00ab Tr\u00e8s-bien, Clisson ! \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Accus\u00e9, calmez-vous; surtout pas de menace :<br \/>\nLa honte prend souvent le masque de l&rsquo;audace&#8230;<br \/>\nNous ne ferons ici venir aucun t\u00e9moin :<br \/>\nPour des faits \u00e9vidents il n&rsquo;en est pas besoin.<br \/>\nOui, vos discours publics ont \u00e9t\u00e9 magnanimes :<br \/>\nCe n&rsquo;est pas au grand jour que poussent les grands crimes.<br \/>\nMais si l&rsquo;ombre a couvert le trait\u00e9 d\u00e9loyal<br \/>\nO\u00f9, faussant les devoirs d&rsquo;un fid\u00e8le vassal,<br \/>\nVous vendiez aux Anglais, pour de l&rsquo;or, l&rsquo;esp\u00e9rance<br \/>\nDe vaincre un jour, par vous, la Bretagne et la France,<br \/>\nVous ne pouvez nier ce dessein criminel,<br \/>\nCar voici votre pacte et voici votre scel. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Mais cette pi\u00e8ce est fausse, et tu le sais, parjure!<br \/>\nOn a, contre moi noble, employ\u00e9 la torture ;<br \/>\nL&rsquo;inf\u00e2me brodequin, oui ! m&rsquo;a broy\u00e9 le pied ;<br \/>\nLe bourreau, moi baron ! m&rsquo;a tout estropi\u00e9 ;<br \/>\nEt, dans tous ces tourments qu&rsquo;ordonnait votre ma\u00eetre,<br \/>\nJ&rsquo;ai reni\u00e9 ce scel. Pour me le faire admettre,<br \/>\nL&rsquo;on m&rsquo;a promis pardon, l&rsquo;on m&rsquo;a promis merci ;<br \/>\nEh bien ! j&rsquo;ai dit l\u00e0-bas, comme je fais ici,<br \/>\nEt je dirais encor sur le bord de ma fosse,<br \/>\nEt je dirai toujours que cette pi\u00e8ce est fausse.<\/p>\n<p>\u00bb Je ne sais pas pourquoi le Roi veut mon tr\u00e9pas ;<br \/>\nMais enfin qu&rsquo;il me tue et ne m&rsquo;outrage pas.<br \/>\nLui, qui m&rsquo;ose imputer une \u0153uvre d\u00e9loyale,<br \/>\nA-t-il donc respect\u00e9 sa parole royale ?<br \/>\nQuand son fils m&rsquo;invitait, en son nom, au tournoi,<br \/>\nJe devais me fier pleinement \u00e0 leur foi,<br \/>\nEt je vins seul : j&rsquo;aurais rougi m\u00eame d&rsquo;un doute.<br \/>\nLorsqu&rsquo;un prince convie un noble \u00e0 quelque joute,<br \/>\nPour quiconque prend part au glorieux d\u00e9duit,<br \/>\nUne invitation, mais c&rsquo;est un sauf-conduit !<br \/>\nQuitte \u00e0 r\u00e9gler plus tard ou la faute ou l&rsquo;offense.<br \/>\nEt l&rsquo;on est venu, moi, m&rsquo;arr\u00eater sans d\u00e9fense,<br \/>\nAu moment o\u00f9 sortant de la lice, vainqueur,<br \/>\nJe laissais reposer et mes bras et mon c\u0153ur.<br \/>\nPour un roi, l&rsquo;action n&rsquo;est ni juste, ni belle. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Baron, vousvous trompez ; l&rsquo;ordonnance est formelle :<br \/>\nQue la preuve soit faite ou qu&rsquo;on n&rsquo;ait qu&rsquo;un soup\u00e7on,<br \/>\nQuiconque a commis faute et tach\u00e9 son blason,<br \/>\nSi d&rsquo;entrer au tournoi il a la folle audace,<br \/>\nNon-seulement il peut \u00eatre arr\u00eat\u00e9 sur place,<br \/>\nMais on doit le chasser, apr\u00e8s l&rsquo;avoir battu. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oui, quand il vient pour voir; non, s&rsquo;il a combattu.<br \/>\nIl fallait m&rsquo;arr\u00eater \u00e0 l&rsquo;examen des armes .<br \/>\nLe duc de Normandie a r\u00e9pandu des larmes,<br \/>\nEn voyant vos soldats porter la main sur moi,<br \/>\nCar ce m\u00e9fait tachait non pas moi, mais le Roi.<br \/>\nIl s&rsquo;est jet\u00e9 plus tard aux genoux de son p\u00e8re,<br \/>\nEt, s&rsquo;il n&rsquo;a pu fl\u00e9chir une aveugle col\u00e8re,<br \/>\nPardonnez-lui, mon Dieu, de m&rsquo;avoir amen\u00e9 :<br \/>\nIl ne connaissait pas le f\u00e9lon couronn\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Laissez-moi !&#8230; Je n&rsquo;ai plus que quelques mots \u00e0 dire.<br \/>\nSur le bord du tombeau je ne veux pas maudire,<br \/>\nMais Dieu remplit mes yeux d&rsquo;une \u00e9trange clart\u00e9 :<br \/>\nDe l&rsquo;avenir pour moi le voile est \u00e9cart\u00e9.<br \/>\nQuel est l\u00e0-bas ce spectre \u00e0 la face hagarde ?<br \/>\nPhilippe de Valois, roi de France, prends garde :<br \/>\nMa vengeance te suit en tout temps, en tout lieu,<br \/>\nEt tu vieilliras vite \u00e0 son regard de feu.<br \/>\n\u00bb Toi, de qui l&rsquo;on vantait l&rsquo;humeur sans cesse \u00e9gale,<br \/>\nTon \u0153il est toujours sombre et ton front toujours p\u00e2le ;<br \/>\nToi, qu&rsquo;on voyait partout vainqueur et tout-puissant,<br \/>\nTu fuis, et ton pied glisse en des mares de sang.<br \/>\nPuisqu&rsquo;il te pla\u00eet de voir tomber de nobles t\u00eates,<br \/>\nSois content, car la Mort te pr\u00e9pare des f\u00eates<br \/>\nOui, par milliers un jour tes barons tomberont,<br \/>\nEt ton cercle royal branlera sur ton front .<br \/>\nAh! tu regretteras ton inj uste col\u00e8re,<br \/>\nCruel, qui vas priver mes enfants de leur p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00bb Et vous, beaux chevaliers, plus prudents que hardis,<br \/>\nQui, courbant sous le joug des fronts ab\u00e2tardis,<br \/>\nVous laissez atteler aux fonctions de juges,<br \/>\nH\u00e2tez-vous de chercher quelques secrets refuges.<\/p>\n<p>\u00bb Je laisserai deux fils, orphelins de par vous ;<br \/>\nLeur m\u00e8re leur dira : Si je n&rsquo;ai plus d&rsquo;\u00e9poux,<br \/>\nSi vous \u00eates priv\u00e9s des caresses d&rsquo;un p\u00e8re,<br \/>\nSi tous nous n&rsquo;avons plus que honte et que mis\u00e8re,<br \/>\nC&rsquo;est que vingt chevaliers ont, pour plaire \u00e0 leur roi,<br \/>\nPris ses d\u00e9sirs pour r\u00e8gle et ses ordres pour loi ;<br \/>\nEt notre unique ami, leur l\u00e2che complaisance<br \/>\nL&rsquo;a tu\u00e9, sans piti\u00e9, malgr\u00e9 son innocence&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Tremblez, beaux chevaliers, car mes fils ont grandi :<br \/>\nLeur corps est vigoureux et leur c\u0153ur est hardi.<br \/>\nVous leur appartenez, oui, tous tant que vous \u00eates !<br \/>\nSous leur glaive vengeur tomberont vos vingt t\u00eates.<br \/>\nVous vous cachez en vain : ils vous reconna\u00eetront<br \/>\nAux taches de mon sang qui marquent votre front&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Jouissez de ma honte et n&rsquo;en soyez pas sobres ;<br \/>\nCar votre mort \u00e0 vous sera pleine d&rsquo;opprobres<br \/>\nA ce point, que vos fils, honnis et d\u00e9pouill\u00e9s,<br \/>\nRougiront de porter des blasons trop souill\u00e9s.<br \/>\nNe pouvant les laver, malgr\u00e9 toutes leurs larmes,<br \/>\nIls quitteront vos noms, ils quitteront vos armes.<br \/>\nPersonne ne saura quels vous avez \u00e9t\u00e9 ;<br \/>\nL&rsquo;on ne conna\u00eetra plus que votre l\u00e2chet\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb L&rsquo;oubli vous offrira ses ignobles refuges :<br \/>\nEn racontant ma mort, si l&rsquo;on cherche mes juges,<br \/>\nL&rsquo;Histoire r\u00e9pondra, dans ses justes d\u00e9dains :<br \/>\nOn ne sait plus les noms de ces vingt assassins ! \u00bb<\/p>\n<p>Et cet homme avait pris une pose si fi\u00e8re,<br \/>\nQue ses juges n&rsquo;osaient relever leur paupi\u00e8re.<br \/>\nIls avaient peur de voir, s&rsquo;ils entr&rsquo;ouvraient les yeux,<br \/>\nL&rsquo;Ange exterminateur planant au-dessus d&rsquo;eux.<br \/>\nIls sentaient se d\u00e9battre en eux leur conscience ;<br \/>\nMais, esclaves li\u00e9s \u00e0 la toute-puissance<br \/>\nEt voulant ob\u00e9ir \u00e0 n&rsquo;importe quel prix,<br \/>\nIls tremblaient d&rsquo;\u00e9pouvante et s&rsquo;avouaient maudits.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;accus\u00e9 sur eux fixait son regard calme !<br \/>\nOn e\u00fbt dit un martyr assur\u00e9 de sa palme.<\/p>\n<p>La foule palpitante avait comme un frisson,<br \/>\nEt l&rsquo;inconnu cria : \u00ab Tr\u00e8s-bien, brave Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>Ce cri, retentissant dans l&rsquo;effrayant silence,<br \/>\nRompt enfin la stupeur.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh! c&rsquo;est trop d&rsquo;insolence!<br \/>\nAmenez le coupable au pied de l&rsquo;\u00e9chafaud,<br \/>\nEt qu&rsquo;il soit ch\u00e2ti\u00e9&#8230; Je le veux; il le faut. \u00bb<br \/>\nOn rechercha longtemps l&rsquo;inconnu dans la foule,<br \/>\nQui, comme l&rsquo;Oc\u00e9an tourment\u00e9 par la houle,<br \/>\nHeurtait dans tous les sens ses flots tumultueux.<br \/>\nQuelques hommes voulaient, d&rsquo;un choc imp\u00e9tueux,<br \/>\nRenverser l&rsquo;\u00e9chafaud et sauver la victime,<br \/>\nDebout, les bras crois\u00e9s, fi\u00e8re et vraiment sublime ;<br \/>\nMais le peuple avait peur des soldats bien arm\u00e9s :<br \/>\nLe tumulte et les cris furent bient\u00f4t calm\u00e9s&#8230;<br \/>\nLe peuple ! oh ! non ! tremblant sous le pied qui le foule,<br \/>\nCe n&rsquo;\u00e9tait pas un peuple, h\u00e9las ! mais une foule.<\/p>\n<p>L&rsquo;inconnu, dont la voix , bravant le tribunal,<br \/>\nLan\u00e7ait \u00e0 l&rsquo;accus\u00e9 son salut cordial,<br \/>\nD\u00e9joua les sergents par sa pose immobile.<br \/>\nLe juge fit cesser la poursuite inutile ;<br \/>\nMais aux plis de sa l\u00e8vre, \u00e0 son \u0153il en courroux,<br \/>\nLes sergents, revenus pr\u00e8s de lui, tremblaient tous.<\/p>\n<p>Brave et loyal Herblain, sois content, car ton ma\u00eetre<br \/>\nSous ton habit d&#8217;emprunt a su te reconna\u00eetre :<br \/>\nTon regard, avec lui fr\u00e9quemment \u00e9chang\u00e9,<br \/>\nLui dit qu&rsquo;il est compris et qu&rsquo;il sera veng\u00e9.<\/p>\n<p>IV. &#8211; LA CONDAMNATION.<\/p>\n<p>Cependant le clairon r\u00e9clame le silence.<br \/>\nDes vingt juges l&rsquo;on va lire enfin la sentence ;<br \/>\nCar entre eux, pour la forme, ils ont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9,<br \/>\nMais depuis plusieurs jours l&rsquo;arr\u00eat est pr\u00e9par\u00e9.<br \/>\nLe h\u00e9raut, se tournant vers la foule anxieuse,<br \/>\nLit tout haut cet arr\u00eat d&rsquo;une voix lente et creuse :<\/p>\n<p>\u00ab Au nom du roi de France, et le Ciel invoqu\u00e9,<br \/>\nLe tribunal, supr\u00eame et d\u00fbment convoqu\u00e9 ;<br \/>\nVu le proc\u00e8s instruit dans la prison du Temple<br \/>\nEt sans qu&rsquo;il soit besoin d&rsquo;une enqu\u00eate plus ample ;<br \/>\nOu\u00ef l&rsquo;accusateur en ses conclusions<br \/>\nEt l&rsquo;accus\u00e9 lui-m\u00eame en ses n\u00e9gations ;<br \/>\nConsid\u00e9rant qu&rsquo;il est notoire et manifeste<br \/>\nQue ledit accus\u00e9, lequel sans droit proteste,<br \/>\nA commis f\u00e9lonie envers son souverain,<br \/>\nPar un pacte ni\u00e9, mais scell\u00e9 de sa main<br \/>\nEt qui, repr\u00e9sent\u00e9, fait preuve de sa trame ;<br \/>\nD\u00e9clare devant tous le susdit tra\u00eetre inf\u00e2me,<br \/>\nAtteint et convaincu de l\u00e8se-majest\u00e9 ;<br \/>\nPar quoi, voulant punir ce f\u00e9lon d\u00e9test\u00e9,<br \/>\nPrononce contre lui la peine capitale,<br \/>\nProclame tous ses biens propri\u00e9t\u00e9 royale,<br \/>\nOrdonne que ses fils, de noblesse d\u00e9chus,<br \/>\nSeront de tous honneurs \u00e0 tout jamais exclus ;<br \/>\nEnfin dit que celui qui vendait sa patrie<br \/>\nDoit \u00eatre d\u00e9grad\u00e9 de sa chevalerie.<br \/>\nLe pr\u00e9sent jugement sera, selon la loi,<br \/>\nEx\u00e9cut\u00e9 ce jour&#8230; et Dieu sauve le Roi ! \u00bb<\/p>\n<p>Quand le h\u00e9raut se tut, la joie et l&rsquo;\u00e9pouvante<br \/>\nSoulev\u00e8rent les flots de la foule mouvante.<br \/>\nCent avis oppos\u00e9s, \u00e9clatant \u00e0 la fois,<br \/>\nSe choquaient bruyamment dans ce chaos de voix :<br \/>\nTumulte de for\u00eats que le vent bouleverse.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9motion \u00e9tait profonde, mais diverse :<br \/>\nQuelques c\u0153urs g\u00e9n\u00e9reux bondissaient indign\u00e9s ;<br \/>\nUn grand nombre attendaient, doutants ou r\u00e9sign\u00e9s ;<br \/>\nMais la masse, soumise aux d\u00e9crets de son ma\u00eetre,<br \/>\nCria : \u00ab Vive le Roi ! Honte et mort \u00e0 ce tra\u00eetre ! \u00bb<br \/>\nLe condamn\u00e9 lui jette un regard de d\u00e9dain<br \/>\nEt commande du doigt silence au vieil Herblain,<br \/>\nDont le visage p\u00e2le est sillonn\u00e9 de larmes.<\/p>\n<p>Sur l&rsquo;ordre de son chef, un des poursuivants d&rsquo;armes,<br \/>\nPrenant l&rsquo;\u00e9cu qui brille au bord de l&rsquo;\u00e9chafaud,<br \/>\nLe renverse et le pend au pal la pointe en haut.<br \/>\nLe ma\u00eetre de l&rsquo;\u00e9cu sous cette fl\u00e9trissure<br \/>\nFr\u00e9mit, mais cache \u00e0 tous sa profonde blessure.<\/p>\n<p>Le clairon du h\u00e9raut de nouveau retentit ;<br \/>\nOn se tait. De la cour le chef se l\u00e8ve et dit :<br \/>\n\u00ab Condamn\u00e9, je vous dois un avis. Votre crime<br \/>\nVient d&rsquo;\u00eatre constat\u00e9, d&rsquo;une voix unanime ;<br \/>\nCet arr\u00eat, sans appel, ne peut se discuter :<br \/>\nVous n&rsquo;avez pas le droit m\u00eame de protester.<br \/>\nDonc, \u00e0 moins que le Roi, pardonnant votre offense,<br \/>\nNe daigne sans retard d\u00e9ployer sa cl\u00e9mence,<br \/>\nPriez Dieu, car ce soir vous serez devant lui ;<br \/>\nVotre sort est fix\u00e9 : vous mourrez aujourd&rsquo;hui.<br \/>\nMais, condamn\u00e9, la cour consent \u00e0 vous entendre<br \/>\nSur le genre de mort que vous devez attendre.<br \/>\nA crime avilissant ch\u00e2timent vil est d\u00fb,<br \/>\nEt la loi stricte veut que vous soyez pendu ;<br \/>\nToutefois, par \u00e9gard pour votre noble \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nVous ne serez pendu que la t\u00eate coup\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Vraiment, beaux chevaliers, vous \u00eates indulgents !<br \/>\nVeuillez me pardonner mes propos outrageants ;<br \/>\nQuand on le conna\u00eet bien, le tribunal y gagne.<\/p>\n<p>\u00bb Un des plus hauts barons qu&rsquo;honore la Bretagne,<br \/>\nUn acte d\u00e9loyal le livre entre vos mains ;<br \/>\nCe noble est innocent ; vous en \u00eates certains :<br \/>\nEt vous dites lui faire une faveur bien grande<br \/>\nDe lui trancher la t\u00eate avant qu&rsquo;on ne le pende !&#8230;<br \/>\nUne \u00e9p\u00e9e ! un champ-clos ! et contre tous je tiens<br \/>\nQue c&rsquo;est vous qu&rsquo;on devrait pendre comme des chiens !<\/p>\n<p>\u00bb Pardonnez-moi, mon Dieu, je crois que je m&#8217;emporte. \u00bb<br \/>\nEt tombant \u00e0 genoux, il dit d&rsquo;une voix forte :<br \/>\n\u00ab J\u00e9sus-Christ, mon Sauveur, vous qu&rsquo;on vit autrefois<br \/>\nMourir d\u00e9shonor\u00e9 sur une inf\u00e2me croix,<br \/>\nEt mourir innocent, pour les p\u00e9ch\u00e9s des hommes,<br \/>\nPour nous plaindre apr\u00e8s vous,qu&rsquo;est-ce donc que nous sommes ?<br \/>\n\u00bb A Charles, \u00e0 Philippe ayant promis ma foi,<br \/>\nJe n&rsquo;ai jamais trahi ni ce duc, ni ce roi ;<br \/>\nPour la derni\u00e8re fois, devant tous je le jure :<br \/>\nQue l&rsquo;enfer, si je mens, punisse mon parjure !<br \/>\nMais, si je fus toujours un fid\u00e8le vassal,<br \/>\nUn soldat courageux, un chevalier loyal ;<br \/>\nSi mon bras d\u00e9fendit partout, fier et robuste,<br \/>\nCe qui me semblait vrai, ce qui me semblait juste ;<br \/>\nSi je puis d\u00e9fier les jugements humains :<br \/>\nJe d\u00e9pose, en tremblant, mon \u00e2me entre vos mains,<br \/>\nO mon Dieu; car, h\u00e9las! en actes, en pens\u00e9es,<br \/>\nVos lois furent par moi trop souvent offens\u00e9es.<br \/>\nFrappez ; j&rsquo;ai m\u00e9rit\u00e9 toute punition :<br \/>\nMa mort inf\u00e2me n&rsquo;est qu&rsquo;une expiation.<br \/>\n\u00bb Que je doive p\u00e9rir par le glaive ou la corde,<br \/>\nJ\u00e9sus, je me confie en ta mis\u00e9ricorde.<br \/>\nO\u00f9 pourraient nos p\u00e9ch\u00e9s trouver juge plus doux<br \/>\nQu&rsquo;un Dieu qui nous aima jusqu&rsquo;\u00e0 mourir pour nous ?<br \/>\nInterc\u00e9dez pour moi, douce Vierge Marie !<br \/>\nMais pour d&rsquo;autres encor souffrez que je vous prie.<br \/>\nMa femme, mes enfants , mes uniques amours,<br \/>\nMa mort va les laisser aujourd&rsquo;hui sans secours&#8230;<br \/>\nQuand chacun pleurera soit l&rsquo;\u00e9poux, soit le p\u00e8re,<br \/>\nQue votre douce voix leur dise encore : Esp\u00e8re ! \u00bb<\/p>\n<p>Et l&rsquo;homme agenouill\u00e9 se relevant alors :<br \/>\n\u2014 \u00ab Chevaliers, j&rsquo;ai fini ; je vous livre mon corps.<\/p>\n<p>\u00bb Lorsqu&rsquo;au pr\u00eatre hier soir j&rsquo;ai confess\u00e9 mes fautes,<br \/>\nMon \u00e2me a pris son vol vers des cimes si hautes,<br \/>\nQue j&rsquo;avais en m\u00e9pris tous les honneurs humains ;<br \/>\nRois, ducs et chevaliers, tous me semblaient des nains,<br \/>\nOu plut\u00f4t des cirons disputant un atome :<br \/>\nLa gloire n&rsquo;\u00e9tait plus, pour moi, m\u00eame un fant\u00f4me ;<br \/>\nEt je fis sans regret \u00e0 mon saint confesseur<br \/>\nLe serment que, malgr\u00e9 tout propos agresseur,<br \/>\nTout traitement inique&#8230; et m\u00eame tout outrage,<br \/>\nJe saurais mettre un frein \u00e0 mon ancien courage<br \/>\nEt supporterais tout, en souvenir de Dieu.<br \/>\nCe matin, malgr\u00e9 moi, j&rsquo;ai viol\u00e9 mon v\u0153u ;<br \/>\nMe taire m&rsquo;a paru la plus lourde des t\u00e2ches,<br \/>\nQuand je vous ai trouv\u00e9s si menteurs et si l\u00e2ches.<\/p>\n<p>\u00bb Vous ne me verrez plus m&#8217;emporter d\u00e9sormais :<br \/>\nBaron, j&rsquo;ai protest\u00e9; chr\u00e9tien, je me soumets.<br \/>\nOui, je me d\u00e9firai de ma t\u00eate bretonne ;<br \/>\nPardonnez-moi donc tous, comme je vous pardonne.<br \/>\n\u00bb Toutefois, n&rsquo;esp\u00e9rez du serment que je fis,<br \/>\nNi le pardon de Dieu, ni celui de mes fils :<br \/>\nJe ne puis arr\u00eater ce qui sur vous doit fondre,<br \/>\nEt de moi seul ici, juges, je peux r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>\u00bb Prodiguez contre moi l&rsquo;outrage et les tourments :<br \/>\nPour vous, je ne vis plus ; vous verrez si je mens !<br \/>\nQue ma d\u00e9cision vous semble grande ou folle,<br \/>\nDe moi vous n&rsquo;aurez plus une seule parole.<br \/>\nAllons, acharnez-vous sur mon corps ou mon nom ;<br \/>\nMoi, je vous ferai voir ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un Breton. \u00bb<\/p>\n<p>V. &#8211; LA D\u00c9GRADATION.<\/p>\n<p>Les vingt juges restaient clou\u00e9s sur leur estrade ;<br \/>\nLeur chef balbutia tout bas : \u00ab Qu&rsquo;on le d\u00e9grade ! \u00bb<\/p>\n<p>Et dans l&rsquo;affreux silence on entendit alors<br \/>\nLes pr\u00eatres qui chantaient les vigiles des morts.<br \/>\nSous ce soleil ardent, sous ce ciel bleu sans ombre,<br \/>\nLeur voix effrayait plus que dans l&rsquo;\u00e9glise sombre.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9pouvante gla\u00e7a tous les c\u0153urs, quand ces chants<br \/>\nRemplirent l&rsquo;air de sons lugubres et tra\u00eenants.<br \/>\nDans l&rsquo;\u00e9glise du moins l&rsquo;esp\u00e9rance se glisse :<br \/>\nL\u00e0 , c&rsquo;est une pri\u00e8re ; ici, c&rsquo;est un supplice.<br \/>\nL&rsquo;\u00e2me, pour qui l&rsquo;on dit les vigiles des morts,<br \/>\nDieu ne l&rsquo;a pas jug\u00e9e&#8230; Elle est l\u00e0, dans ce corps<br \/>\nQue vous voyez debout, grand, fier, calme et robuste,<br \/>\nEt qui vous fait p\u00e2lir sous son regard auguste.<br \/>\nCet homme, est-ce un martyr et non un criminel ?<br \/>\nL&rsquo;\u00e9chafaud va-t-il donc se changer en autel ?<\/p>\n<p>Le ch\u0153ur fit une pause apr\u00e8s le premier psaume.<br \/>\nLe h\u00e9raut, se haussant, d\u00e9pouille de son heaume<br \/>\nLe condamn\u00e9 muet, qui ne se d\u00e9fend pas.<br \/>\nSon front nu reste haut ; ceux des juges sont bas,<br \/>\nEt leur chef seul emprunte \u00e0 l&rsquo;audace son masque.<\/p>\n<p>Le h\u00e9raut montre \u00e0 tous, par son cimier, le casque,<br \/>\nEt crie \u00e0 pleine voix : \u00ab Peuple loyal et bon,<br \/>\nCe casque, c&rsquo;est celui d&rsquo;un chevalier f\u00e9lon,<br \/>\nLe casque d&rsquo;un soldat l\u00e2che et tra\u00eetre \u00e0 son ma\u00eetre. \u00bb<br \/>\nSur la place des voix cri\u00e8rent : \u00ab Honte au tra\u00eetre ! \u00bb<br \/>\nLes juges \u00e0 ces cris lev\u00e8rent leurs regards,<br \/>\nMais leurs yeux effray\u00e9s demeur\u00e8rent hagards ;<br \/>\nIls avaient esp\u00e9r\u00e9 voir enfin, sous sa honte,<br \/>\nLe condamn\u00e9 rougir; mais rien, rien ne le dompte :<br \/>\nSous ses beaux cheveux gris son grand front d\u00e9test\u00e9<br \/>\nSe dresse toujours calme et plein de majest\u00e9.<\/p>\n<p>Alors sous le marteau l&rsquo;on fit briser le heaume ;<br \/>\nEt le lugubre ch\u0153ur chanta le second psaume.<\/p>\n<p>Un silence se fit, d\u00e8s qu&rsquo;il fut termin\u00e9.<br \/>\nLe h\u00e9raut, s&rsquo;avan\u00e7ant, enl\u00e8ve au condamn\u00e9,<br \/>\nMuet sous le d\u00e9dain qui gonfle sa narine,<br \/>\nLe riche collier d&rsquo;or flottant sur sa poitrine :<br \/>\nPuis crie \u00e0 toute voix : \u00ab Vous voyez ce collier ?<br \/>\nC&rsquo;est celui d&rsquo;un f\u00e9lon et mauvais chevalier,<br \/>\nLe collier d&rsquo;un soldat l\u00e2che et tra\u00eetre \u00e0 son ma\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>Quelques voix seulement cri\u00e8rent : \u00ab Mort au tra\u00eetre ! \u00bb<br \/>\nLe h\u00e9raut, du collier brisant les longs anneaux,<br \/>\nLe jette, et fait semblant d&rsquo;en fouler les morceaux ;<br \/>\nMais on voit qu&rsquo;il les suit d&rsquo;un \u0153il ivre de joie,<br \/>\nCar ce collier rompu, c&rsquo;est son prix, c&rsquo;est sa proie.<br \/>\nLe condamn\u00e9 sourit et, pr\u00e8s d&rsquo;entrer aux cieux,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9tonne qu&rsquo;un peu d&rsquo;or semble si pr\u00e9cieux.<\/p>\n<p>Mais du troisi\u00e8me psaume, h\u00e9las! le chant commence ;<br \/>\nIl est bient\u00f4t suivi d&rsquo;un troisi\u00e8me silence.<br \/>\nLe h\u00e9raut h\u00e9sitant va vers le condamn\u00e9,<br \/>\nMais du collier son \u0153il ne s&rsquo;est pas d\u00e9tourn\u00e9.<br \/>\nIl se h\u00e2te d&rsquo;\u00f4ter la riche cotte d&rsquo;armes<br \/>\nEt la d\u00e9chire&#8230; Herblain seul en verse des larmes.<br \/>\nQuand ce cri retentit : \u00ab Peuple loyal et bon,<br \/>\nCette cotte appartient au chevalier f\u00e9lon<br \/>\nC&rsquo;est celle d&rsquo;un soldat l\u00e2che et tra\u00eetre \u00e0 son ma\u00eetre \u00bb :<br \/>\nNulle voix cette fois ne cria : \u00ab Mort au tra\u00eetre! \u00bb<br \/>\nL&rsquo;aust\u00e8re condamn\u00e9, de son \u0153il fier et doux,<br \/>\nGla\u00e7ait les spectateurs ou les dominait tous.<\/p>\n<p>Les juges s&rsquo;indignaient de sa pose si grave ;<br \/>\nMais comment triompher du d\u00e9dain qui les brave ?<br \/>\nIl leur est interdit de h\u00e2ter les moments<br \/>\nO\u00f9 doivent commencer enfin les vrais tourments.<br \/>\nLa justice est en eux d\u00e9sarm\u00e9e et honnie,<br \/>\nMais il leur faut subir cette c\u00e9r\u00e9monie ;<br \/>\nLeur arr\u00eat est formel : cet homme, on ne peut pas,<br \/>\nSans qu&rsquo;il soit d\u00e9grad\u00e9, le livrer au tr\u00e9pas.<\/p>\n<p>Juges, soyez heureux! sous son air froid et calme,<br \/>\nCroyez-moi, le martyr a bien gagn\u00e9 sa palme ;<br \/>\nCar le supplice est grand, pour le c\u0153ur d&rsquo;un Breton,<br \/>\nDe s&rsquo;entendre appeler d\u00e9loyal et f\u00e9lon.<br \/>\nJuges, si vous osiez le regarder en face,<br \/>\nDe son \u00e0pre douleur, oui, vous verriez la trace.<br \/>\nQue ce soit patience ou que ce soit orgueil,<br \/>\nSa m\u00e2le volont\u00e9 cache \u00e0 tous son grand deuil ;<br \/>\nMais sous ses cheveux gris, le long de chaque tempe,<br \/>\nD&rsquo;une froide sueur son front br\u00fblant se trempe :<br \/>\nL&rsquo;orage gronde au c\u0153ur et souvent monte aux yeux.<br \/>\nCet homme souffre bien, quoique silencieux !<\/p>\n<p>Cependant sous le chant monotone et lugubre,<br \/>\nQui r\u00e9pand tant d&rsquo;effroi dans l&rsquo;air ti\u00e8de et salubre,<br \/>\nQu&rsquo;il glace plus le sang que ne ferait la nuit,<br \/>\nLa d\u00e9gradation lentement se poursuit.<br \/>\nLe h\u00e9raut, sans piti\u00e9, pi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce d\u00e9pouille<br \/>\nLe glorieux baron, que le d\u00e9shonneur souille<br \/>\nEt sur qui sont fix\u00e9s mille avides regards.<br \/>\nCe sont les gantelets, puis ce sont les brassards,<br \/>\nPuis c&rsquo;est le baudrier et la riche ceinture ;<br \/>\nMaintenant c&rsquo;est la dague et l&rsquo;\u00e9p\u00e9e&#8230; O torture !<br \/>\nEn les voyant ainsi fl\u00e9trir aux yeux de tous,<br \/>\nLe fier Breton ne peut r\u00e9primer son courroux :<br \/>\nIl arrache au h\u00e9raut son \u00e9p\u00e9e, et la baise&#8230;<br \/>\nPuis, regardant le ciel, il la rend et s&rsquo;apaise.<br \/>\nLe h\u00e9raut, la brisant en deux sous son talon :<br \/>\n\u2014 \u00ab C&rsquo;est le glaive, dit-il, d&rsquo;un chevalier f\u00e9lon,<br \/>\nLe glaive d&rsquo;un soldat l\u00e2che et tra\u00eetre \u00e0 son ma\u00eetre. \u00bb<br \/>\nLa foule se taisait, mais regardait le tra\u00eetre,<br \/>\nLes yeux lev\u00e9s au ciel, immobile et priant.<\/p>\n<p>Et le chant reprenait, toujours plus effrayant :<br \/>\nPlusieurs pr\u00eatres \u00e9mus versaient de grosses larmes.<br \/>\nPoursuivant son office, alors le h\u00e9raut d&rsquo;armes,<br \/>\nMarchant au condamn\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;on suspend les chants.<br \/>\nBrise \u00e0 coups de marteau la hache \u00e0 deux tranchants<br \/>\nQui, dans ses fortes mains, \u00e0 son manche nou\u00e9es,<br \/>\nOuvrait devant ses pas de si larges trou\u00e9es&#8230;<br \/>\nOh tant d&rsquo;exploits fl\u00e9tris ! fl\u00e9tris dans un seul jour !<\/p>\n<p>Oui, le h\u00e9raut cruel enl\u00e8ve tour \u00e0 tour<br \/>\nA ce vaillant soldat, vainqueur dans dix batailles,<br \/>\nEt le haubert d&rsquo;acier, et les chausses de mailles,<br \/>\nEt les \u00e9perons d&rsquo;or, dont il \u00e9tait si fier ;<br \/>\nPuis il rompt tout cela sous le maillet de fer :<br \/>\nR\u00e9p\u00e9tant, chaque fois qu&rsquo;il enl\u00e8ve une pi\u00e8ce,<br \/>\nLe terrible refrain de la loi vengeresse<br \/>\nQui soufflette en public le chevalier f\u00e9lon.<\/p>\n<p>Mon Dieu ! que ce supplice est effroyable et long<br \/>\nLe patient se tait, mais il courbe la t\u00eate ;<br \/>\nVoyez son \u0153il humide et son flanc qui halette,<br \/>\nEt ses cheveux coll\u00e9s de sueur \u00e0 son front&#8230;<br \/>\nJuges, soyez contents: il sent bien chaque affront !<br \/>\nIl \u00e9vite vos yeux dont le regard le faille.<br \/>\nLe gambison de cuir qui lui serrait la taille,<br \/>\nSon dernier v\u00eatement de soldat, le h\u00e9raut<br \/>\nL&rsquo;en d\u00e9pouille et le foule aux pieds sur l&rsquo;\u00e9chafaud.<br \/>\nLe voil\u00e0 presque nu ! jouissez du spectacle :<br \/>\nLa hache du bourreau frappera sans obstacle.<\/p>\n<p>Cet orgueilleux baron est donc enfin vaincu !<br \/>\nPlus rien \u00e0 lui briser, si ce n&rsquo;est son \u00e9cu.<br \/>\nLe chef, le d\u00e9signant du doigt, dit : \u00ab Qu&rsquo;on le rompe! \u00bb<\/p>\n<p>VI. &#8211; UN OURAGAN.<\/p>\n<p>Le h\u00e9raut a sonn\u00e9 par trois fois de sa trompe,<br \/>\nPuis, marchant lentement vers le pal abhorr\u00e9,<br \/>\nO\u00f9 pend, la pointe en haut, l&rsquo;\u00e9cu d\u00e9shonor\u00e9,<br \/>\nRemet la pointe en bas, puis \u00e0 deux bras l&rsquo;enl\u00e8ve<br \/>\nEt, faisant un effort, sur sa t\u00eate l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Cet \u00e9cu, qu&rsquo;aux combats portait le chevalier,<br \/>\nSerait pour le h\u00e9raut un trop lourd bouclier,<br \/>\nCar ses deux mains ont peine \u00e0 le soutenir seules.<br \/>\nLe grand lion d&rsquo;argent s&rsquo;y dresse au champ de gueules,<br \/>\nDe triomphe et d&rsquo;orgueil tout palpitant encor,<br \/>\nLangue ardente, ongle aigu, le front couronn\u00e9 d&rsquo;or.<br \/>\nLe soleil sur l&rsquo;\u00e9cu reluit, comme un symbole,<br \/>\nEt de sa gloire antique on croit voir l&rsquo;aur\u00e9ole.<\/p>\n<p>Le h\u00e9raut crie \u00e0 tous : \u00ab Peuple loyal et bon,<br \/>\nCet \u00e9cu, c&rsquo;est celui d&rsquo;un chevalier f\u00e9lon,<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;\u00e9cu d&rsquo;un baron l\u00e2che et tra\u00eetre \u00e0 son ma\u00eetre.<br \/>\nPuisse \u00eatre ch\u00e2ti\u00e9 comme lui chaque tra\u00eetre ! \u00bb<br \/>\nAlors, faisant le tour du sinistre \u00e9chafaud<br \/>\nEt ployant sous le poids de l&rsquo;\u00e9cu qu&rsquo;il tient haut,<br \/>\nA tous les spectateurs lentement il le montre.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup il p\u00e2lit. C&rsquo;est que son \u0153il rencontre,<br \/>\nImmobile et fix\u00e9 sur lui, l&rsquo;ardent regard<br \/>\nDu condamn\u00e9, qui s&rsquo;est redress\u00e9 tout hagard.<br \/>\nBien qu&rsquo;il soit d\u00e9sarm\u00e9, cet homme-l\u00e0 vous glace :<br \/>\nEn lui tout est col\u00e8re, en lui tout est menace.<br \/>\nDans sa haute stature il se tient l\u00e0 debout ;<br \/>\nLa sueur de son front vous dit que son sang bout ;<br \/>\nSes cheveux tout mouill\u00e9s se dressent sur sa t\u00eate ;<br \/>\nDe sa gorge s&rsquo;exhale un souffle de temp\u00eate ;<br \/>\nSous ses sourcils fronc\u00e9s ses yeux sont pleins d&rsquo;\u00e9clairs<br \/>\nEt l&rsquo;ongle de ses poings s&rsquo;enfonce dans les chairs.<\/p>\n<p>Un indicible effroi plane sur l&rsquo;assembl\u00e9e ;<br \/>\nJusqu&rsquo;en ses profondeurs l&rsquo;\u00e2me se sent troubl\u00e9e :<br \/>\nIl semble qu&rsquo;on ait vu se dresser un g\u00e9ant<br \/>\nDont un geste pourrait vous plonger au n\u00e9ant.<br \/>\nImmobile de peur, le h\u00e9raut, qui frissonne,<br \/>\nLaisse glisser l&rsquo;\u00e9cu, qui lugubrement sonne.<br \/>\nClisson a fait un pas : le h\u00e9raut terrass\u00e9<br \/>\nTombe \u00e0 genoux, de crainte et de respect glac\u00e9.<br \/>\nIl se tra\u00eene \u00e0 ses pieds, mains jointes, t\u00eate basse,<br \/>\nEt sa voix, s&rsquo;il l&rsquo;osait, lui demanderait gr\u00e2ce.<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;il a reconnu sur le front de ce preux<br \/>\nToute la majest\u00e9 de ses vaillants a\u00efeux&#8230;<\/p>\n<p>Et le spectacle est beau de voir, sur cette estrade,<br \/>\nLe d\u00e9grad\u00e9 courbant celui qui le d\u00e9grade.<\/p>\n<p>Sur les juges alors le sombre condamn\u00e9<br \/>\nFixe ses yeux br\u00fblants, et leur chef constern\u00e9,<br \/>\nLe c\u0153ur gros des terreurs que son front dissimule,<br \/>\nCrie au h\u00e9raut : \u00ab Poltron, r\u00e9p\u00e8te la formule.<br \/>\nCet homme \u00e0 moiti\u00e9 nu peut-il te faire peur ?<br \/>\nNe sais-tu pas qu&rsquo;il est l\u00e2che autant que trompeur ? \u00bb<\/p>\n<p>Le patient bondit sous le trait qui le blesse :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pardonnez-moi, mon Dieu, d&rsquo;oublier ma promesse.<br \/>\nJ&rsquo;ai besoin de crier. Cet homme en a menti ! \u00bb<br \/>\nCe cri dans tous les c\u0153urs terrible a retenti.<br \/>\nLes regards anxieux attendent une lutte<br \/>\nEt pour un si\u00e8cle entier comptent chaque minute.<br \/>\nLes juges sont tout pr\u00e8s d&rsquo;appeler le bourreau,<br \/>\nPour leur venir en aide et dompter ce taureau ;<br \/>\nLeur chef surtout, tachant l&rsquo;effroi de ridicule,<br \/>\nSe rejette en arri\u00e8re et malgr\u00e9 lui recule.<br \/>\nLe h\u00e9raut, qu&rsquo;il menace et qui craint son courroux,<br \/>\nVeut en vain se lever&#8230; il reste \u00e0 deux genoux.<br \/>\nEperdu, fascin\u00e9, tremblant, ployant la t\u00eate,<br \/>\nIl laisse sur son front passer cette temp\u00eate.<\/p>\n<p>Tous sont p\u00e9trifi\u00e9s, jusqu&rsquo;au dernier archer :<br \/>\nClisson e\u00fbt voulu fuir, nul n&rsquo;e\u00fbt pu l&#8217;emp\u00eacher ;<br \/>\nMais ce grand c\u0153ur n&rsquo;en eut pas m\u00eame la pens\u00e9e :<br \/>\nSa mort l&rsquo;occupe moins que sa gloire offens\u00e9e.<\/p>\n<p>VII. &#8211; UN RAYON DE SOLEIL.<\/p>\n<p>Parfois, quand l&rsquo;ouragan bouleverse les mers,<br \/>\nDont les flots affol\u00e9s vont d\u00e9fier les airs,<br \/>\nS&rsquo;il \u00e9clate soudain quelque grand coup de foudre,<br \/>\nVous voyez la temp\u00eate aussit\u00f4t se dissoudre.<br \/>\nTout se calme, et ces flots, nagu\u00e8re furieux,<br \/>\nOffrent leur clair miroir au pur azur des cieux.<\/p>\n<p>Tel le noble Breton sent tomber sa col\u00e8re ;<br \/>\nSon visage crisp\u00e9 s&rsquo;adoucit et s&rsquo;\u00e9claire.<br \/>\nSi quelque long soupir, quelque tressaillement,<br \/>\nVous rappellent encor son grand rugissement,<br \/>\nNe vous effrayez pas de ce reste de houle :<br \/>\nSon indignation s&rsquo;est fait jour et s&rsquo;\u00e9coule.<\/p>\n<p>Un terrible combat s&rsquo;est livr\u00e9 dans son c\u0153ur ;<br \/>\nMais la lutte a cess\u00e9 : le chr\u00e9tien est vainqueur.<br \/>\nIl tombe \u00e0 deux genoux, et l\u00e0, du sacrifice,<br \/>\nA l&rsquo;exemple du Christ, acceptant le calice,<br \/>\nMalgr\u00e9 son amertume, il le boit tout entier.<\/p>\n<p>S&rsquo;il nous conduit \u00e0 Dieu, qu&rsquo;importe le sentier ?<br \/>\nQuand de l&rsquo;\u00e9glise au loin la cloche nous invite,<br \/>\nOn coupe \u00e0 travers champs pour arriver plus vite :<br \/>\nEt cette douce image \u00e9veille en son esprit<br \/>\nMaint souvenir charmant qui gazouille et qui rit;<br \/>\nEt son \u00e2me se fait de plus en plus sereine.<br \/>\nAinsi le cerf bless\u00e9, s\u2019il trouve une fontaine,<br \/>\nDe la meute cruelle oubliant les abois,<br \/>\nS&rsquo;abreuve, et fuit heureux sous la fra\u00eecheur des bois.<\/p>\n<p>Pour le r\u00e9compenser de la volont\u00e9 saine<br \/>\nQui dompte en lui l&rsquo;orgueil et chasse enfin la haine,<br \/>\nDieu verse au condamn\u00e9 cette divine paix<br \/>\nQui fait tout accepter comme autant de bienfaits.<br \/>\nLa r\u00e9signation vaut mieux que le courage ;<br \/>\nPourquoi craindre la mort ? pourquoi craindre l&rsquo;outrage ?<br \/>\nNon, Dieu ne choisit pas parmi les glorieux :<br \/>\nSes \u00e9lus les plus chers, ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s aux cieux,<br \/>\nSont les justes qu&rsquo;ici l&rsquo;on raille et l&rsquo;on bafoue,<br \/>\nJoyaux \u00e9tincelants ramass\u00e9s dans la boue.<br \/>\nOui, vous aimez, Seigneur, ceux que vous corrigez !<\/p>\n<p>J\u00e9sus, le doux J\u00e9sus , l&rsquo;ami des afflig\u00e9s,<br \/>\nApr\u00e8s l&rsquo;avoir ainsi consol\u00e9 sur lui-m\u00eame,<br \/>\nRam\u00e8ne sa pens\u00e9e \u00e0 ceux que son c\u0153ur aime,<br \/>\nSa femme, ses deux fils et leurs deux jeunes s\u0153urs,<br \/>\nGroupe aim\u00e9, rayonnant d&rsquo;ineffables douceurs.<br \/>\nDans son \u0153il attendri, voyez ! le bonheur brille :<br \/>\nSes deux bras font un nid \u00e0 toute sa famille.<br \/>\nIls sont l\u00e0 tous les cinq, sur son sein se pressant,<br \/>\nTous les cinq caress\u00e9s, tous les cinq caressant.<\/p>\n<p>Sa Jeanne, elle a toujours ce doux sourire aux l\u00e8vres,<br \/>\nQui de son sang fougueux sait apaiser les fi\u00e8vres.<br \/>\nQue de gr\u00e2ce et d&rsquo;attraits dans son calme maintien !<br \/>\nEt ses fils, qu&rsquo;ils sont forts et comme ils poussent bien !<br \/>\nSes filles, deux boutons naissants et pleins de charmes.<br \/>\nSon Olivier surtout, le grand manieur d&rsquo;armes,<br \/>\nVoyez comme il est fier et comme son \u0153il luit,<br \/>\nEn portant cette \u00e9p\u00e9e aussi haute que lui.<br \/>\nL&rsquo; heureux p\u00e8re sourit \u00e0 ce jeune courage :<br \/>\nQuel brillant avenir l&rsquo;attend dans un autre \u00e2ge !<\/p>\n<p>L&rsquo;avenir ! Ah ! ce mot est vraiment d\u00e9chirant !<br \/>\nQu&rsquo;est-ce que l&rsquo;avenir pour cet homme mourant ?<br \/>\nL&rsquo;avenir pour Clisson, c&rsquo;est le temps du supplice ;<br \/>\nCar il faut qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui son destin s&rsquo;accomplisse.<br \/>\nO ses chers ador\u00e9s, Dieu serait sans merci,<br \/>\nSi Dieu leur faisait voir ce qui se passe ici.<\/p>\n<p>Non, la bont\u00e9 de Dieu, qui partout se r\u00e9v\u00e8le,<br \/>\nSaura leur adoucir la navrante nouvelle.<br \/>\nQuand Herblain leur dira qu&rsquo;il est mort r\u00e9sign\u00e9,<br \/>\nEux diront que l\u00e0-haut son pardon est sign\u00e9<br \/>\nEt que pour eux au ciel un p\u00e8re, un \u00e9poux prie.<br \/>\nQu&rsquo;ils soient heureux, Seigneur ; Clisson vous les confie :<br \/>\nSi vous aimez toujours la veuve et l&rsquo;orphelin,<br \/>\nLe bonheur peut encor fleurir sur leur chemin.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Pour moi, Seigneur, pour moi, je chante ta louange.<br \/>\nDe mes nombreux p\u00e9ch\u00e9s ta bont\u00e9 ne se venge<br \/>\nQu&rsquo;en m&rsquo;envoyant, Seigneur, l&rsquo;Esp\u00e9rance et la Foi<br \/>\nMe prendre sur leur aile et m&#8217;emporter vers toi.<br \/>\nMes actions de gr\u00e2ce, eh bien, j&rsquo;irai moi-m\u00eame<br \/>\nLes offrir \u00e0 J\u00e9sus, que j&rsquo;adore et qui m&rsquo;aime. \u00bb<\/p>\n<p>VIII. &#8211; LE PSAUME DES MAL\u00c9DICTIONS.<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;ainsi Clisson, chr\u00e9tien vraiment contrit,<br \/>\nLaissait monter vers Dieu, qui du ciel lui sourit,<br \/>\nLes transports enflamm\u00e9s de son \u00e2me en extase,<br \/>\nComme les doux parfums que l&rsquo;encensoir embrase,<br \/>\nLe h\u00e9raut, le voyant, le front dans les deux mains,<br \/>\n\u00c9tranger comme un mort \u00e0 tous soucis humains,<br \/>\nSe h\u00e2te d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 l&rsquo;ordre de son ma\u00eetre,<br \/>\nUne seconde fois tout haut fl\u00e9trit le tra\u00eetre,<br \/>\nPuis, faisant sur l&rsquo;\u00e9cu retentir le marteau,<br \/>\nLe brise en trois et foule aux pieds chaque morceau,<br \/>\nCriant : \u00ab Vive Philippe et que Dieu nous prot\u00e8ge ! \u00bb<\/p>\n<p>Alors sur l&rsquo;\u00e9chafaud o\u00f9 le tribunal si\u00e8ge,<br \/>\nL&rsquo;autre h\u00e9raut s&rsquo;avance et dit \u00e0 haute voix :<br \/>\n\u00ab L&rsquo;homme que vous voyez l\u00e0 parut autrefois<br \/>\nDigne, par son c\u0153ur brave et sa main aguerrie,<br \/>\nDes saints \u00e9perons d&rsquo;or de la chevalerie.<br \/>\nIl les re\u00e7ut du Roi, son ma\u00eetre et son seigneur ;<br \/>\nMais avant d&rsquo;\u00eatre admis \u00e0 ce supr\u00eame honneur,<br \/>\nPour \u00e9carter de lui l&rsquo;ombre m\u00eame d&rsquo;un bl\u00e2me,<br \/>\nIl dut purifier et son corps et son \u00e2me.<br \/>\nUn bain limpide et froid purifia le corps ;<br \/>\nDans la confession l&rsquo;\u00e2me lava ses torts :<br \/>\nAlors, pur devant Dieu, dans sa candeur premi\u00e8re,<br \/>\nIl passa dans l&rsquo;\u00e9glise une nuit en pri\u00e8re,<br \/>\nA genoux sur le marbre et tout v\u00eatu de blanc.<\/p>\n<p>\u00bb Vous le voyez encore \u00e0 genoux et tremblant,<br \/>\nEt peut-\u00eatre ses yeux pleurent-ils ; mais ces larmes<br \/>\nNe sont plus les pleurs purs de la veille des armes.<br \/>\nChevalier d\u00e9loyal, il s&rsquo;est d\u00e9shonor\u00e9 :<br \/>\nSoit son nom \u00e0 jamais et partout abhorr\u00e9 !<br \/>\nSa carri\u00e8re d&rsquo;honneur est aujourd&rsquo;hui finie,<br \/>\nEt l&rsquo;on va lui donner le bain d&rsquo;ignominie. \u00bb<\/p>\n<p>Les pr\u00eatres, se levant et marchant deux par deux,<br \/>\nSe rangent en silence autour du malheureux,<br \/>\nEt, l&rsquo;\u00e2me en pleurs devant cette grandeur tomb\u00e9e,<br \/>\nTous ont pos\u00e9 la main sur sa t\u00eate courb\u00e9e.<br \/>\nLe peuple avec effroi contemple ce tableau.<br \/>\nLe doute et la piti\u00e9 se heurtant de nouveau,<br \/>\nPr\u00eatres et spectateurs ont les yeux pleins de larmes.<\/p>\n<p>Au-devant de l&rsquo;estrade, un des poursuivants d&rsquo;armes,<br \/>\nDebout, tient le bassin, dont l&rsquo;onde exhale encor<br \/>\nSa l\u00e9g\u00e8re fum\u00e9e, o\u00f9 joue un rayon d&rsquo;or,<br \/>\nComme fait le soleil dans un brouillard d&rsquo;automne.<\/p>\n<p>Le signal est donn\u00e9 : le ch\u0153ur fun\u00e8bre entonne<br \/>\nLe Cantique effrayant des mal\u00e9dictions,<br \/>\nO\u00f9 David flagellait de ses pr\u00e9dictions<br \/>\nEt le tra\u00eetre Judas et ceux qui lui ressemblent.<br \/>\nPour que chacun comprenne et que les f\u00e9lons tremblent,<br \/>\nOn chante tour \u00e0 tour les terribles versets,<br \/>\nSix pr\u00eatres en latin, six pr\u00eatres en fran\u00e7ais.<br \/>\nLes \u00e2mes de terreur pourraient devenir folles,<br \/>\nCar l&rsquo;air est effroyable autant que les paroles.<br \/>\nOh ! c&rsquo;est trop d&rsquo;\u00e9pouvante ! Et tout cela, mon Dieu,<br \/>\nSous ton soleil si gai, sous ton ciel pur si bleu !<\/p>\n<p>\u00ab Dieu qu&rsquo;a lou\u00e9 ma voix, romps enfin le silence.<br \/>\nLe p\u00e9cheur et le fourbe ont avec impudence<br \/>\nOuvert leur bouche contre moi.<br \/>\nIls parlent contre moi d&rsquo;une langue f\u00e9lonne ;<br \/>\nDe discours venimeux leur haine m&rsquo;environne ;<br \/>\nIls m&rsquo;attaquent sans bonne foi.<\/p>\n<p>\u00bb J&rsquo;ai fait tous mes efforts pour gagner leur tendresse ;<br \/>\nMais leur ingrate voix m&rsquo;a d\u00e9chir\u00e9 sans cesse ;<br \/>\nEt pourtant je priais pour eux.<br \/>\nIls barrent mon chemin, et leur malice oppose<br \/>\nLe mal \u00e0 mes bienfaits, et leur haine sans cause<br \/>\nAux \u00e9lans d&rsquo;un c\u0153ur g\u00e9n\u00e9reux. \u00bb<\/p>\n<p>Le condamn\u00e9 priait \u00e0 genoux, en silence.<br \/>\nIl tressaille \u00e0 ce chant qui vers le ciel s&rsquo;\u00e9lance :<br \/>\nLes accents d\u00e9sol\u00e9s du lamentable ch\u0153ur,<br \/>\nC&rsquo;est la voix d&rsquo;un ami qui console son c\u0153ur.<br \/>\nCe n&rsquo;est pas contre lui que cette plainte est faite ;<br \/>\nIl pourrait r\u00e9p\u00e9ter les cris du Roi-Proph\u00e8te :<br \/>\nLe fourbe et le p\u00e9cheur le d\u00e9chirent aussi,<br \/>\nEt ce n&rsquo;est pas son front que l&rsquo;on maudit ici.<br \/>\nSans effroi, sans orgueil, son \u00e2me repos\u00e9e<br \/>\nB\u00e9nit le doux David de sa douce ros\u00e9e.<\/p>\n<p>Il se rappelle alors le v\u0153u du saint Pater<br \/>\nEt, levant son visage aussi calme que fier,<br \/>\nIl jette un long regard de pardon \u00e0 ses juges.<br \/>\nLeur chef a p\u00e2li, mais, f\u00e9cond en subterfuges,<br \/>\nIl crie \u00e0 toute voix : \u00ab Mis\u00e9rable, \u00e9coutez<br \/>\nLes arr\u00eats que Dieu m\u00eame a contre vous dict\u00e9s. \u00bb<br \/>\nLes pr\u00eatres, indign\u00e9s de ce cri sacril\u00e8ge,<br \/>\nOnt clou\u00e9 d&rsquo;un coup d&rsquo;\u0153il le juge sur son si\u00e8ge,<br \/>\nPuis reprennent leurs chants, o\u00f9 tremblent des sanglots.<\/p>\n<p>La foule sur la place alors calme ses flots.<br \/>\n\u00ab Pour le punir des maux que le tra\u00eetre convoite,<br \/>\nQu&rsquo;il ait le grand P\u00e9cheur pour ma\u00eetre, et qu&rsquo;\u00e0 sa droite<br \/>\nSe tienne toujours le D\u00e9mon.<br \/>\nQue chaque jugement le condamne et me venge ;<br \/>\nQu&rsquo;\u00e0 jamais sa pri\u00e8re en un p\u00e9ch\u00e9 se change ;<br \/>\nQue Dieu lui dise toujours non.<\/p>\n<p>\u00bb Soient ses jours peu nombreux et soit sa vie inf\u00e2me ;<br \/>\nSoient ses fils orphelins et veuve soit sa femme ;<br \/>\nQu&rsquo;un autre succ\u00e8de \u00e0 leurs droits.<br \/>\nQue ses enfants tremblants, rong\u00e9s de maladie,<br \/>\nSoient transport\u00e9s bien loin et que leur main mendie ;<br \/>\nQu&rsquo;ils soient chass\u00e9s hors de leurs toits.<\/p>\n<p>\u00bb Que l&rsquo;avare usurier d\u00e9vore sa substance ;<br \/>\nQue l&rsquo;\u00e9tranger le pille et disperse ou d\u00e9pense<br \/>\nLes fruits par ses mains entass\u00e9s ;<br \/>\nQu&rsquo;il crie et que personne \u00e0 son aide n&rsquo;accoure ;<br \/>\nQue personne jamais ne plaigne et ne secoure<br \/>\nLes pupilles par lui laiss\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00bb Que ce soit pour la mort qu&rsquo;il lui naisse une race ;<br \/>\nQu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9teigne vite et que son nom s&rsquo;efface ;<br \/>\nQue de ses a\u00efeux les forfaits<br \/>\nSoient devant Dieu toujours un objet de col\u00e8re ;<br \/>\nQu&rsquo;\u00e0 jamais rappel\u00e9, le p\u00e9ch\u00e9 de sa m\u00e8re<br \/>\nNe puisse s&rsquo;effacer jamais.<\/p>\n<p>\u00bb Que leurs crimes toujours contre le ciel se dressent ;<br \/>\nQu&rsquo;ils soient extermin\u00e9s ; que leurs noms disparaissent<br \/>\nDe la m\u00e9moire des vivants.<br \/>\nPuisqu&rsquo;oubliant la loi d&rsquo;o\u00f9 la bont\u00e9 d\u00e9borde,<br \/>\nCet homme n&rsquo;a pas su faire mis\u00e9ricorde,<br \/>\nQue sa cendre aille \u00e0 tous les vents.<\/p>\n<p>\u00bb Il a pers\u00e9cut\u00e9 qui mendie et qui prie ;<br \/>\nL&rsquo;homme contrit de c\u0153ur, son aveugle furie<br \/>\nA voulu le faire mourir.<br \/>\nLa mal\u00e9diction qu&rsquo;il ch\u00e9rissait l&rsquo;accable ;<br \/>\nLa b\u00e9n\u00e9diction que fuyait le coupable,<br \/>\nLoin de lui se h\u00e2te de fuir.<\/p>\n<p>\u00bb La mal\u00e9diction ! cet homme l&rsquo;a v\u00eatue.<br \/>\nElle p\u00e9n\u00e8tre en lui comme l&rsquo;eau qu&rsquo;il a bue<br \/>\nEt comme l&rsquo;huile dans ses os.<br \/>\nOh! qu&rsquo;elle soit pour lui l&rsquo;habit dont il se couvre ;<br \/>\nQu&rsquo;elle soit sa ceinture et que sa boucle s&rsquo;ouvre<br \/>\nPour serrer ses reins sans repos.<\/p>\n<p>\u00bb Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;<br \/>\nVoil\u00e0 ce que mon Dieu r\u00e9serve en sa col\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>IX. &#8211; UNE ARME A DEUX TRANCHANTS.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab C&rsquo;est assez, dit le juge ; arr\u00eatez, s&rsquo;il vous pla\u00eet,<br \/>\nEt suspendez le psaume \u00e0 ce dernier verset. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Dieu ne se pr\u00eate pas aux caprices des hommes ;<br \/>\nSa justice pour tous est \u00e9gale, et nous sommes,<br \/>\nNous ses pr\u00eatres, tenus de respecter sa loi,<br \/>\nComme vous \u00eates, vous, soumis \u00e0 votre roi.<br \/>\nNous sommes la pri\u00e8re ici, vous le supplice :<br \/>\nCe psaume tel qu&rsquo;il est appartient \u00e0 l&rsquo;office,<br \/>\nEt c&rsquo;est vous qui l&rsquo;avez fait traduire en fran\u00e7ais ;<br \/>\nNous en devons pour tous chanter tous les versets,<br \/>\nSans chercher \u00e0 savoir qui de nos chants s&rsquo;offusque. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Eh bien! poursuivez donc vos chants,\u00bb dit d&rsquo;un ton brusque<br \/>\nLe juge, qui cacha dans ses deux mains son front,<br \/>\nComme pour d\u00e9rober la rougeur d&rsquo;un affront :<br \/>\nC&rsquo;est que le condamn\u00e9, qui relevait la face,<br \/>\nDe son calme regard terrassait son audace.<\/p>\n<p>Le peuple devenait de plus en plus bruyant ;<br \/>\nMais il se tut encor quand on reprit le chant.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;<br \/>\nVoil\u00e0 ce que mon Dieu r\u00e9serve en sa col\u00e8re<br \/>\nA ceux qui parlent mal de moi.<br \/>\nEt toi, Seigneur, Seigneur, dans ta douce cl\u00e9mence,<br \/>\nFais de ton nom divin \u00e9clater la puissance<br \/>\nEt de mon c\u00f4t\u00e9 range-toi.<\/p>\n<p>\u00bb D\u00e9livre-moi : je suis plong\u00e9 dans la mis\u00e8re ;<br \/>\nJe suis pauvre, et mon c\u0153ur qui de douleur se serre,<br \/>\nDans mes entrailles s&rsquo;est troubl\u00e9.<br \/>\nJ&rsquo;ai disparu, semblable \u00e0 l&rsquo;ombre qui s&rsquo;efface ;<br \/>\nComme la sauterelle, h\u00e9las ! que le vent chasse,<br \/>\nJe fuis au hasard, essouffl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00bb Mes genoux, affaiblis par le je\u00fbne, s&rsquo;affaissent,<br \/>\nEt, comme l&rsquo;huile manque aux nerfs qui s&rsquo;en repaissent,<br \/>\nOn voit ma chair se dess\u00e9cher.<br \/>\nJe leur suis devenu comme un opprobre horrible ;<br \/>\nAussit\u00f4t qu&rsquo;ils m&rsquo;ont vu, sous un signe invisible,<br \/>\nLeurs fronts se sont mis \u00e0 hocher.<\/p>\n<p>\u00bb Toi que je dis mon Dieu, Seigneur, viens \u00e0 mon aide ;<br \/>\nQue ta mis\u00e9ricorde apporte mon rem\u00e8de ;<br \/>\nD\u00e9livre-moi, fais-moi merci.<br \/>\nQu&rsquo;ils sachent que ta main a fait toutes ces choses,<br \/>\nQue toi seul es le ma\u00eetre et la cause des causes,<br \/>\nQue toi seul as fait tout ceci.<\/p>\n<p>\u00bb Quand ils me maudiront, que ta voix me b\u00e9nisse ;<br \/>\nPar toi soit confondu qui cherche mon supplice ;<br \/>\nTon serviteur sera joyeux.<br \/>\nQue qui me calomnie \u00e0 la honte succombe ;<br \/>\nQue leur confusion sur leurs \u00e9paules tombe,<br \/>\nDouble manteau jet\u00e9 sur eux.<\/p>\n<p>\u00bb Et je chanterai Dieu dans ma reconnaissance !<br \/>\nJe le c\u00e9l\u00e9brerai de toute ma puissance,<br \/>\nDevant de nombreux auditeurs ;<br \/>\nCar, pauvre, je l&rsquo;ai vu se tenir \u00e0 ma droite,<br \/>\nPour relever mon \u00e2me et la maintenir droite<br \/>\nContre tous mes pers\u00e9cuteurs. \u00bb<\/p>\n<p>Les pr\u00eatres terminaient le chant de ce long psaume,<br \/>\nQuand soudain sur leurs fronts se dresse un grand fant\u00f4me :<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait le condamn\u00e9, qui, se levant tout droit,<br \/>\nImmobile, montrait ses vingt juges du doigt,<br \/>\nSes juges fascin\u00e9s et tout transis d&rsquo;alarmes.<br \/>\nLe h\u00e9raut, assist\u00e9 des deux poursuivants d&rsquo;armes,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lance et balbutie : \u00ab A genoux ! \u00e0 genoux ! \u00bb<br \/>\nD&rsquo;un geste et d&rsquo;un regard il les ma\u00eetrise tous :<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;ai promis le silence, oui, c&rsquo;est vrai; mais arri\u00e8re !<br \/>\nCar je ne me suis pas interdit la pri\u00e8re.<br \/>\nPeuple, et vous chevaliers, tra\u00eetres et gens de bien,<br \/>\nEcoutez-moi : je vais prier en vrai chr\u00e9tien. \u00bb<\/p>\n<p>Tous l&rsquo;\u00e9coutent ; et lui, de sa voix foudroyante,<br \/>\nFait retentir au loin sa pri\u00e8re effrayante :<br \/>\nIl parle lentement, voulant \u00eatre entendu,<br \/>\nEt vers le tribunal son bras reste \u00e9tendu.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;<br \/>\nVoil\u00e0 ce que mon Dieu r\u00e9serve en sa col\u00e8re<br \/>\nA ceux qui parlent mal de moi.<br \/>\nEt toi, Seigneur, Seigneur, dans ta douce cl\u00e9mence,<br \/>\nFais de ton nom divin \u00e9clater la puissance<br \/>\nEt de mon c\u00f4t\u00e9 range-toi.<\/p>\n<p>\u00bb Quand ils me maudiront, que ta voix me b\u00e9nisse ;<br \/>\nPar toi soit confondu qui cherche mon supplice ;<br \/>\nTon serviteur sera joyeux.<br \/>\nQue qui me calomnie \u00e0 la honte succombe ;<br \/>\nQue leur confusion sur leurs \u00e9paules tombe,<br \/>\nDouble manteau jet\u00e9 sur eux.<\/p>\n<p>\u00bb Et je chanterai Dieu dans ma reconnaissance !<br \/>\nJe le c\u00e9l\u00e9brerai de toute ma puissance,<br \/>\nParmi de nombreux auditeurs ;<br \/>\nCar, pauvre, je l&rsquo;ai vu se tenir \u00e0 ma droite,<br \/>\nPour relever mon \u00e2me et la maintenir droite<br \/>\nContre tous mes pers\u00e9cuteurs. \u00bb<\/p>\n<p>Alors le condamn\u00e9, croisant ses bras, regarde<br \/>\nSes juges, qui restaient tremblants, malgr\u00e9 leur garde.<br \/>\nJuges, ne tremblez pas : son front est triomphant,<br \/>\nMais ses yeux sont plus doux que les yeux d&rsquo;un enfant ;<br \/>\nLa charit\u00e9 chr\u00e9tienne y brille tout enti\u00e8re.<br \/>\nSon pardon est complet, son pardon est sinc\u00e8re&#8230;<br \/>\nIl en cache la cause et je vais la trahir :<br \/>\nIl vous m\u00e9prise trop, pour pouvoir vous ha\u00efr.<\/p>\n<p>Les pr\u00eatres sont all\u00e9s se rasseoir \u00e0 leur place,<br \/>\nEt pour le malheureux chacun prie \u00e0 voix basse :<br \/>\nA leur compassion son titre est de souffrir ;<br \/>\nMais quelques-uns en lui r\u00e9v\u00e8rent un martyr.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t le patient, courbant sa noble t\u00eate,<br \/>\nS&rsquo;agenouille et reprend sa pri\u00e8re muette ;<br \/>\nDans le peuple courut encore un long frisson<br \/>\nEt l&rsquo;inconnu cria de loin : \u00ab Tr\u00e8s-bien, Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e2me du vieil Herblain n&rsquo;est pas la seule \u00e9mue :<br \/>\nJe ne sais quel projet dans la place remue ;<br \/>\nA la haine, au m\u00e9pris succ\u00e8de la piti\u00e9 :<br \/>\nDans l&rsquo;admiration va fleurir l&rsquo;amiti\u00e9 ;<br \/>\nEt plus d&rsquo;un spectateur, les yeux baign\u00e9s de larmes,<br \/>\nS&rsquo;inqui\u00e8te o\u00f9 trouver des pierres ou des armes.<\/p>\n<p>Cependant le clairon fait retentir sa voix,<br \/>\nEt l&rsquo;agitation tombe encore une fois ;<br \/>\nMais on sent que la foule est toute palpitante<br \/>\nEt qu&rsquo;un courroux grondant se m\u00eale \u00e0 son attente.<\/p>\n<p>X. &#8211; LE BAIN D&rsquo;IGNOMINIE.<\/p>\n<p>Un mouvement s&rsquo;est fait sur les deux \u00e9chafauds.<br \/>\nAu bord de chacun d&rsquo;eux se rangent les h\u00e9rauts,<br \/>\nLeur trompe en main, suivis de leurs officiers d&rsquo;armes :<br \/>\nLeur costume \u00e9clatant brille de tous ses charmes.<br \/>\nLe h\u00e9raut, de l&rsquo;estrade o\u00f9 le vent encor frais<br \/>\nJoue avec les glands d&rsquo;or et le velours du dais,<br \/>\nDit alors par trois fois, de sa voix la plus forte :<br \/>\n\u2014 \u00ab H\u00e9raut au riche \u00e9mail, h\u00e9raut \u00e0 mine accorte ;<br \/>\nQuel est l&rsquo;homme \u00e0 genoux sur ce fatal drap noir,<br \/>\nQui courbe ainsi la t\u00eate et semble au d\u00e9sespoir ?<br \/>\nSi tu connais son nom, que ta voix le proclame. \u00bb<\/p>\n<p>Et le h\u00e9raut, debout sur l&rsquo;\u00e9chafaud inf\u00e2me,<br \/>\nAux deux premi\u00e8res fois resta silencieux,<br \/>\nMorne, les bras crois\u00e9s, n&rsquo;osant lever les yeux ;<br \/>\nMais, quand la question se fit encore entendre,<br \/>\nVers l&rsquo;homme qui priait on vit son bras s&rsquo;\u00e9tendre,<br \/>\nEt sa voix retentit comme un son de clairon :<br \/>\n\u2014 \u00ab H\u00e9raut trop curieux, tu veux savoir son nom ?<br \/>\nCet homme \u00e0 moiti\u00e9 nu, dont tu vois la d\u00e9pouille<br \/>\nEt qui sur ce drap noir humblement s&rsquo;agenouille,<br \/>\nC\u2019est un puissant baron, un noble chevalier.<br \/>\nCe guerrier valeureux, qu&rsquo;on appelle Olivier,<br \/>\nEst sire de Clisson, seigneur de Blain, de Gorge<br \/>\nEt de vingt autres fiefs. \u00bb \u2014 \u00ab Ou tu mens par ta gorge,<br \/>\nH\u00e9raut, ou tes amis t&rsquo;ont renseign\u00e9 bien mal :<br \/>\nCet homme est un f\u00e9lon, un soldat d\u00e9loyal,<br \/>\nFoi-mentie \u00e0 son roi, foi-mentie \u00e0 son prince,<br \/>\nEt l&rsquo;opprobre \u00e9ternel de toute une province.<br \/>\n\u00bb Or, pour que ce bon peuple, autour de nous group\u00e9,<br \/>\nPar tes discours menteurs ne puisse \u00eatre tromp\u00e9,<br \/>\nO loyaux chevaliers, qui si\u00e9gez comme juges,<br \/>\nJe vous prends \u00e0 t\u00e9moins, parlez sans subterfuges,<br \/>\nQue nous faut-il penser de l&rsquo;homme que voici ? \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident se l\u00e8ve, et d&rsquo;un ton adouci :<br \/>\n\u00ab Le tribunal, dit-il, n&rsquo;a pas droit de cl\u00e9mence.<br \/>\nPour la derni\u00e8re fois, h\u00e9raut, lis la sentence. \u00bb<\/p>\n<p>Et le h\u00e9raut, debout sur l&rsquo;estrade au drap noir,<br \/>\nA ce peuple assembl\u00e9 r\u00e9p\u00e8te et fait savoir<br \/>\nQu&rsquo;Olivier de Clisson n&rsquo;est plus qu&rsquo;un tra\u00eetre inf\u00e2me<br \/>\nEt que, laissant \u00e0 Dieu le souci de son \u00e2me,<br \/>\nSon corps doit, ce jour m\u00eame, \u00eatre au bourreau livr\u00e9<br \/>\nQuand le dernier affront l&rsquo;aura d\u00e9shonor\u00e9.<br \/>\n\u2014 \u00ab Eh bien ! donnez-lui donc le bain d&rsquo;ignominie :<br \/>\nSa d\u00e9gradation sera close et finie. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;ordre du pr\u00e9sident \u00e0 peine est prononc\u00e9,<br \/>\nQu&rsquo;au front du patient le bassin est vers\u00e9 :<br \/>\nLe long de tout son corps cette eau fumante coule&#8230;<br \/>\nIl se redresse et jette un coup d&rsquo;\u0153il dans la foule,<br \/>\nFait ostensiblement le signe du chr\u00e9tien,<br \/>\nEt retombe \u00e0 genoux, muet. S&rsquo;il ne dit rien,<br \/>\nOn voit \u00e0 coups press\u00e9s tressaillir ses \u00e9paules,<br \/>\nLarges \u00e0 supporter, comme Atlas , les deux p\u00f4les&#8230;<br \/>\nOh ! s&rsquo;il ne bondit pas, le terrible lion,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;il est encha\u00een\u00e9 par la Religion.<\/p>\n<p>Et le peuple restait mena\u00e7ant, mais tranquille !<br \/>\n\u2014 \u00ab Les l\u00e2ches! dit Herblain. Foule ignoble et servile !<br \/>\nA l&rsquo;entendre, on dirait qu&rsquo;elle est pr\u00eate \u00e0 marcher ;<br \/>\nMais son courage tombe \u00e0 l&rsquo;aspect d&rsquo;un archer. \u00bb<\/p>\n<p>Le fid\u00e8le Breton d\u00e9courag\u00e9 s&rsquo;\u00e9vade.<\/p>\n<p>XIN &#8211; LA CIVI\u00c8RE.<\/p>\n<p>Les juges cependant descendaient de l&rsquo;estrade<br \/>\nEt, cachant les habits qui paraient leur orgueil,<br \/>\nSous des chaperons noirs et des robes de deuil,<br \/>\nIls vont en double file \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise prochain\u00e9,<br \/>\nO\u00f9 leur garde leur fraie une voie \u00e0 grand&rsquo;peine.<br \/>\nLa col\u00e8re du peuple autour d&rsquo;eux gronde haut.<\/p>\n<p>Le reste des archers prot\u00e8ge l&rsquo;\u00e9chafaud<br \/>\nO\u00f9 le condamn\u00e9 prie. On entend une cloche<br \/>\nSonner des glas. Alors un des h\u00e9rauts s&rsquo;approche<br \/>\nEt lui dit : \u00ab Levez-vous, il est temps de partir \u00bb ;<br \/>\nEt l&rsquo;on voit se lever le grand et doux martyr.<br \/>\nCe serait trop d&rsquo;honneur que l&rsquo;inf\u00e2mante \u00e9chelle ;<br \/>\nD&rsquo;une corde aux gros n\u0153uds, passant sous chaque aisselle,<br \/>\nLe noble et fier baron \u00e0 terre est descendu ;<br \/>\nPuis sur une civi\u00e8re on le couche, \u00e9tendu<br \/>\nDe toute sa longueur, comme on fait d&rsquo;un cadavre.<br \/>\nSur son visage p\u00e2le et dont la douceur navre,<br \/>\nOn jette un long drap noir, o\u00f9 se d\u00e9coupe en blanc<br \/>\nUne croix. Ni le corps, ni le c\u0153ur n&rsquo;est tremblant ;<br \/>\nSi parfois quelque pli du suaire remue,<br \/>\nC&rsquo;est la brise qui passe, et non l&rsquo;haleine \u00e9mue.<\/p>\n<p>Les pr\u00eatres deux par deux, tous le front d\u00e9couvert,<br \/>\nDescendent les degr\u00e9s de l&rsquo;\u00e9chafaud d\u00e9sert.<br \/>\nIls entourent, muets, la civi\u00e8re lugubre.<br \/>\nChacun d&rsquo;eux \u00e0 longs flots aspire l&rsquo;air salubre,<br \/>\nPour soulager un peu son pauvre c\u0153ur gonfl\u00e9 ;<br \/>\nLe h\u00e9raut insensible est lui-m\u00eame troubl\u00e9<br \/>\nEt soupire ; il n&rsquo;est pas jusqu&rsquo;aux poursuivants d&rsquo;armes<br \/>\nQui ne sentent monter \u00e0 leurs yeux quelques larmes :<br \/>\nTant c&rsquo;est chose terrible et douloureuse \u00e0 voir<br \/>\nQue ce baron couch\u00e9 vivant sous ce drap noir !<\/p>\n<p>Les archers \u00e0 cheval, rang\u00e9s en double file,<br \/>\nFont un large sillon dans la foule mobile,<br \/>\nQui referme ses rangs et se presse autour d&rsquo;eux.<br \/>\nAussit\u00f4t deux sergents, de leurs bras vigoureux<br \/>\nEnl\u00e8vent la civi\u00e8re et se mettent en marche :<br \/>\nLa lourdeur du fardeau ralentit leur d\u00e9marche ;<br \/>\nEt les pr\u00eatres, chantant les pri\u00e8res des morts,<br \/>\nEscortent ce cadavre ou, disons mieux, ce corps,<br \/>\nJusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9glise sombre o\u00f9 les juges l&rsquo;attendent.<br \/>\nSur le seuil, des archers bien arm\u00e9s en d\u00e9fendent<br \/>\nL&rsquo;entr\u00e9e, \u00e0 qui n&rsquo;est pas du cort\u00e8ge fatal.<br \/>\nPour comble de prudence, une troupe \u00e0 cheval<br \/>\n\u00c9carte du parvis le peuple et le refoule,<br \/>\nComme si l&rsquo;on craignait quelque \u00e9meute en la foule !&#8230;<\/p>\n<p>La curiosit\u00e9 la pousse, mais c&rsquo;est tout :<br \/>\nLa terreur, d\u00e9sormais \u00e9puis\u00e9e, est \u00e0 bout.<br \/>\nPlus que le vent et l&rsquo;eau la foule est variable :<br \/>\nCompter sur son appui, c&rsquo;est b\u00e2tir sur le sable.<br \/>\nLorsque le fier Breton se dressait sous ses yeux,<br \/>\nTour \u00e0 tour r\u00e9sign\u00e9, tour \u00e0 tour furieux,<br \/>\nMais imposant toujours, son geste ou sa parole<br \/>\nBouleversait les flots de ce peuple frivole ;<br \/>\nMais sur cette civi\u00e8re \u00e0 l&rsquo;appareil mesquin,<br \/>\nCe n&rsquo;est plus qu&rsquo;un spectacle et qui touche \u00e0 sa fin.<br \/>\nQui sait m\u00eame ? Clisson, avant longtemps peut-\u00eatre,<br \/>\nDoit entendre hurler les cris de : \u00ab Mort au tra\u00eetre ! \u00bb<br \/>\nCe n&rsquo;est pas sous le drap qu&rsquo;il est enseveli,<br \/>\nC&rsquo;est sous l&rsquo;indiff\u00e9rence et bient\u00f4t sous l&rsquo;oubli.<\/p>\n<p>A ce peuple inconstant ne jetez pas le bl\u00e2me,<br \/>\nO lecteurs ! Descendez avec moi dans votre \u00e2me :<br \/>\nVous \u00eates d\u00e9j\u00e0 las de vos \u00e9motions<br \/>\nEt mes vers sont pour vous des d\u00e9clamations !<br \/>\nEh bien ! dussiez-vous tous refuser de me suivre,<br \/>\nMoi, que la passion de la justice enivre,<br \/>\nJ&rsquo;irai jusques au bout de ce drame de sang,<br \/>\nJ&rsquo;irai fl\u00e9trir le crime et venger l&rsquo;innocent.<br \/>\nCependant la civi\u00e8re et son morne cort\u00e8ge,<br \/>\nQue la troupe d&rsquo;archers accompagne et prot\u00e8ge,<br \/>\nSont entr\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9glise, o\u00f9 sonne encor le glas.<br \/>\nCette \u00e9glise est d\u00e9serte et l&rsquo;on entend les pas,<br \/>\nComme de sourds sanglots, r\u00e9sonner sur les dalles.<br \/>\nDans le bas de la nef tremblent les lueurs p\u00e2les<br \/>\nDes cierges, dont le jour brillant ternit les feux :<br \/>\nDu crime qu&rsquo;on commet on les dirait honteux.<br \/>\nIls forment un carr\u00e9 dont un c\u00f4t\u00e9 s&rsquo;\u00e9ventre,<br \/>\nPour qu&rsquo;on puisse ais\u00e9ment p\u00e9n\u00e9trer dans le centre,<br \/>\nO\u00f9 se dressent, couverts d&rsquo;un lugubre tapis,<br \/>\nDeux tr\u00e9teaux, dont les pieds brillent au bas des plis.<br \/>\nNoire et de pleurs d&rsquo;argent sem\u00e9e, une tenture<br \/>\nForme \u00e0 la nef en deuil une longue ceinture.<br \/>\nLa lumi\u00e8re \u00e0 grands flots entre par le portail ;<br \/>\nLe soleil radieux rit \u00e0 plus d&rsquo;un vitrail ;<br \/>\nMais flambeaux et soleil n&rsquo;ont pu qu&rsquo;\u00e9loigner l&rsquo;ombre,<br \/>\nQui plane et sur l&rsquo;abside \u00e9tend son aile sombre.<br \/>\nSix cierges, allum\u00e9s sur l&rsquo;autel principal,<br \/>\nRayonnent faiblement d&rsquo;un \u00e9clat s\u00e9pulcral.<br \/>\nOn aper\u00e7oit au fond, sous leurs clart\u00e9s fun\u00e8bres,<br \/>\nLes juges, qui du ch\u0153ur ont cherch\u00e9 les t\u00e9n\u00e8bres.<br \/>\nSous leur robe de deuil et leur noir chaperon,<br \/>\nOnt-ils donc peur encor, qu&rsquo;ils courbent tous le front ?<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;ils viennent de voir s&rsquo;avancer la civi\u00e8re.<br \/>\nAh ! si le grand baron, rejetant son suaire,<br \/>\nSe redressait terrible, et l\u00e0, sous l&rsquo;\u0153il de Dieu,<br \/>\nAllait les souffleter, pour son dernier adieu !<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 qu&rsquo;en effet la civi\u00e8re s&rsquo;approche,<br \/>\nSous les chants du clerg\u00e9, sous les glas de la cloche.<br \/>\nLes sergents sur son socle ont mis leur lourd fardeau<br \/>\nEt s\u00e8chent de leurs poings leur front ruisselant d&rsquo;eau.<br \/>\nMais hors du long drap noir nul spectre ne se l\u00e8ve.<br \/>\nJuges, rassurez-vous, votre peur n&rsquo;est qu&rsquo;un r\u00eave :<br \/>\nLe martyr vous oublie et Dieu remplit son c\u0153ur&#8230;<br \/>\nOh ! non, juges, tremblez, Dieu lui garde un vengeur !<br \/>\nContinuant toujours leurs chants, les pr\u00eatres, p\u00e2les<br \/>\nEt les yeux baiss\u00e9s, vont remplir au ch\u0153ur leurs stalles.<br \/>\nOn voit alors entrer, entour\u00e9 de soldats,<br \/>\nUn des pr\u00e9v\u00f4ts du roi, grave et comptant ses pas.<br \/>\nIl s&rsquo;avance et s&rsquo;assied pr\u00e8s des officiers d&rsquo;armes.<br \/>\nDans un coin de l&rsquo;\u00e9glise \u00e9tait un homme en larmes.<\/p>\n<p>XII. &#8211; LES DERNI\u00c8RES PRI\u00c8RES.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un court silence, au repos consacr\u00e9,<br \/>\nLe clerg\u00e9, d\u00e9rogeant au rituel sacr\u00e9,<br \/>\nDit, quoique fatigu\u00e9 de la c\u00e9r\u00e9monie,<br \/>\nLes chants habituels pour l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;agonie,<br \/>\nChants parfum\u00e9s d&rsquo;espoir, \u00e0 la fois doux et forts ;<br \/>\nPuis, \u00e9levant la voix pour l&rsquo;office des morts,<br \/>\nRecommande cette \u00e2me au Cr\u00e9ateur des \u00eatres.<\/p>\n<p>Quand le dernier verset fut chant\u00e9, tous les pr\u00eatres<br \/>\nRevinrent, sur deux rangs, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s de la croix,<br \/>\nB\u00e9nir le moribond pour la derni\u00e8re fois.<\/p>\n<p>O pr\u00eatres, puisqu&rsquo;il faut que cet innocent meure,<br \/>\nC&rsquo;est bien de lui montrer la c\u00e9leste demeure ;<br \/>\nMais comme il serait beau que, levant son drap noir,<br \/>\nUn de vous lui rend\u00eet m\u00eame ici-bas l&rsquo;espoir,<br \/>\nEt, d\u00e9daignant les cris d&rsquo;un haineux entourage,<br \/>\nLui d\u00eet : \u00ab Que font au juste et la mort et l&rsquo;outrage ?<br \/>\nLa mort ! mais un Breton ne la redoute pas :<br \/>\nNe l&rsquo;as-tu pas brav\u00e9e en plus de cent combats ?<br \/>\nTu l&rsquo;affrontais alors aux risques de ton \u00e2me ;<br \/>\nIci, c&rsquo;est le salut, le creuset o\u00f9 la flamme<br \/>\nDe la vile scorie \u00e9pure le m\u00e9tal :<br \/>\nSouvent un \u00e9chafaud devient un pi\u00e9destal.<br \/>\nIls te jettent en vain et la honte et l&rsquo;injure,<br \/>\nIls t&rsquo;appellent en vain et f\u00e9lon et parjure ;<br \/>\nLe temps lave toujours l&rsquo;outrage imm\u00e9rit\u00e9 :<br \/>\nClisson peut faire appel \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9.<br \/>\n\u00bb Mais ce n&rsquo;est pas assez d&rsquo;esp\u00e9rer pour toi-m\u00eame<br \/>\nEt d&rsquo;attendre de Dieu le salaire supr\u00eame :<br \/>\nNe sois pas inquiet pour tes jeunes enfants.<br \/>\nQuand la guerre rugit, les partis triomphants<br \/>\nOutragent sans piti\u00e9 qui leur a fait obstacle ;<br \/>\nMais quand les passions se taisent, doux miracle !<br \/>\nLes noms les plus maudits, s&rsquo;ils sont maudits \u00e0 tort,<br \/>\nReprennent leurs rayons dans la nuit de la mort :<br \/>\nChacun veut effacer leurs taches sous ses larmes&#8230;<br \/>\nTes fils retrouveront tes ch\u00e2teaux et tes armes.<br \/>\nMonte donc vers le ciel, libre de tout souci,<br \/>\nEt souviens-toi de nous qui t&rsquo;absolvons ici. \u00bb<\/p>\n<p>Vain espoir ! le doyen, trop fid\u00e8le aux saints rites,<br \/>\nSe borne \u00e0 r\u00e9citer les pri\u00e8res prescrites&#8230;<br \/>\nApr\u00e8s qu&rsquo;il e\u00fbt trois fois secou\u00e9 l&rsquo;aspersoir<br \/>\nEt balanc\u00e9 l&rsquo;encens fumant dans l&rsquo;encensoir,<br \/>\nLes pr\u00eatres vers le ch\u0153ur lentement remont\u00e8rent,<br \/>\nPuis dans la sacristie, en priant bas, rentr\u00e8rent ;<br \/>\nMais bien des yeux en pleurs ont jet\u00e9 leur adieu<br \/>\nAu martyr, qui n&rsquo;a plus pour d\u00e9fenseur que Dieu.<\/p>\n<p>Le silence se fait et les cierges s&rsquo;\u00e9teignent.<br \/>\nD\u00e9livr\u00e9s des t\u00e9moins qu&rsquo;au fond du c\u0153ur ils craignent,<br \/>\nLes juges, d\u00e9posant leurs v\u00eatements de deuil,<br \/>\nD&rsquo;un pas majestueux ont regagn\u00e9 le seuil ;<br \/>\nMais leur chef, s&rsquo;arr\u00eatant aupr\u00e8s de la civi\u00e8re.<br \/>\nDit tout haut, d&rsquo;une voix qui voulait \u00eatre fi\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Les juges ont fini; noble pr\u00e9v\u00f4t du roi,<br \/>\nC&rsquo;est \u00e0 vous maintenant de remplir votre emploi \u00bb ;<br \/>\nPuis, d&rsquo;un pas grave et lent, il marche vers la porte.<\/p>\n<p>Au parvis de l&rsquo;\u00e9glise aussit\u00f4t on emporte,<br \/>\nSur l&rsquo;ordre du pr\u00e9v\u00f4t, la civi\u00e8re au drap noir ;<br \/>\nEt cet homme, qu&rsquo;on croit glac\u00e9 de d\u00e9sespoir,<br \/>\nMais qui b\u00e9nit son Dieu de la l\u00e8vre et de l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nOn l&rsquo;enl\u00e8ve, on l&rsquo;\u00e9tend sur une claie inf\u00e2me,<br \/>\nPar les pieds et les reins solidement li\u00e9,<br \/>\nToujours couvert du drap avec soin repli\u00e9,<br \/>\nMais conservant toujours, sur son noble visage,<br \/>\nChr\u00e9tien, toute sa foi, soldat, tout son courage.<\/p>\n<p>XIII. &#8211; LA GRACE.<\/p>\n<p>On attelle \u00e0 la claie, en signe de m\u00e9pris,<br \/>\nUne cavale ignoble, aux longs flancs amaigris.<br \/>\nSur le parvis s&rsquo;amasse \u00e0 flots bruyants la foule,<br \/>\nMais la garde nombreuse avec soin la refoule :<br \/>\nUn large espace est libre, o\u00f9 les hommes du roi<br \/>\nPeuvent vaquer en paix chacun \u00e0 son emploi.<br \/>\nMont\u00e9s sur leurs chevaux, les trois officiers d&rsquo;armes<br \/>\nY font avec orgueil parade de leurs charmes ;<br \/>\nMais le plus fier de tous, c&rsquo;est le grave pr\u00e9v\u00f4t :<br \/>\nComme il s&rsquo;agit de mort sa dignit\u00e9 pr\u00e9vaut.<\/p>\n<p>Les chevaliers arm\u00e9s, rang\u00e9s en double haie,<br \/>\nEntourent la cavale et son ignoble claie.<br \/>\nLe signal est donn\u00e9 : tous partent au grand trot,<br \/>\nEt la claie a bondi sous plus d&rsquo;un dur cahot.<br \/>\nIls courent aux Champeaux, cette place des Halles,<br \/>\nO\u00f9 tomba plus d&rsquo;un front fameux dans nos annales.<\/p>\n<p>Au milieu du march\u00e9 se dresse un \u00e9chafaud,<br \/>\nComptant neuf pieds de large et douze pieds de haut.<br \/>\nSur le devant, un bloc, d\u00e9j\u00e0 tach\u00e9 de rouge,<br \/>\nEt trois hommes debout, dont l&rsquo;ombre seule bouge.<\/p>\n<p>Partout des spectateurs, du pav\u00e9 jusqu&rsquo;aux toits ;<br \/>\nTout cela crie, ou cause, ou murmure \u00e0 la fois ;<br \/>\nEt le soleil, qui veut prendre part \u00e0 ces f\u00eates,<br \/>\nEnvoie un doux sourire \u00e0 ces milliers de t\u00eates :<br \/>\nLe spectacle du soir vaut celui du matin,<br \/>\nMais il sera moins long&#8230; la f\u00eate est \u00e0 sa fin !<\/p>\n<p>La claie est l\u00e0. D\u00e9j\u00e0 du bourreau les deux aides,<br \/>\nLevant le drap, qui tremble aux vents du soir tout ti\u00e8des,<br \/>\nOnt d\u00e9li\u00e9 Clisson. Ses membres d\u00e9tir\u00e9s,<br \/>\nCalme et les yeux au ciel, il monte les degr\u00e9s,<br \/>\nEt de son agonie apercevant le terme,<br \/>\nIl jette au billot rouge un coup d&rsquo;\u0153il doux et ferme.<\/p>\n<p>Dans la foule soudain se fait un mouvement.<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;au loin dans la rue on entend vaguement<br \/>\nDes battements de mains m\u00eal\u00e9s de cris de joie,<br \/>\nEt ce bruit sourd augmente, approche et se d\u00e9ploie.<br \/>\nTous les yeux sont tourn\u00e9s vers le m\u00eame c\u00f4t\u00e9.<br \/>\n\u00ab Des applaudissements!&#8230; C&rsquo;est de la cruaut\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p>Mais non ! \u00e9coutez bien, car d&rsquo;espace en espace,<br \/>\nOn distingue ce mot, ce doux mot : \u00ab Gr\u00e2ce ! gr\u00e2ce ! \u00bb<br \/>\nChacun respire \u00e0 l&rsquo;aise et, sans savoir pourquoi,<br \/>\nCrie instinctivement : \u00ab Vive notre bon Roi ! \u00bb<\/p>\n<p>Oh ! oui, Philippe est bon : sans doute sa cl\u00e9mence<br \/>\nVient arracher Clisson \u00e0 la dure sentence<br \/>\nQu&rsquo;ont prononc\u00e9e \u00e0 tort des juges inhumains&#8230;<br \/>\nEt sur la place aussi le peuple bat des mains.<br \/>\nHerblain lui-m\u00eame esp\u00e8re, et sa t\u00eate alourdie<br \/>\nSe redresse, en songeant au duc de Normandie.<br \/>\nCe prince est g\u00e9n\u00e9reux : son \u00e2me aura fr\u00e9mi<br \/>\nDu destin qui menace Olivier, son ami,<br \/>\nSon compagnon de gloire, h\u00e9las ! et sa victime.<br \/>\nC&rsquo;est lui! c&rsquo;est lui qui vient emp\u00eacher un grand crime !<\/p>\n<p>Herblain lance \u00e0 son ma\u00eetre un regard de bonheur<br \/>\nEt de ses bras crois\u00e9s le presse sur son c\u0153ur.<br \/>\nLe condamn\u00e9 sourit, mais, secouant la t\u00eate,<br \/>\nLui montre le billot et cette hache pr\u00eate,<br \/>\nQui semble, pour frapper, n&rsquo;attendre qu&rsquo;un signal.<\/p>\n<p>Cependant on entend le galop d&rsquo;un cheval ;<br \/>\nLes cris ont redoubl\u00e9 d&rsquo;ardeur sur son passage.<br \/>\nPour lui faire un chemin le peuple se partage,<br \/>\nEt l&rsquo;on voit sur la place appara\u00eetre un h\u00e9raut.<br \/>\nQui s&rsquo;avance, muet, vers le haut \u00e9chafaud.<\/p>\n<p>En voyant sur son sein les fleurs de lys de France,<br \/>\nHerblain sent, malgr\u00e9 lui, fl\u00e9chir son esp\u00e9rance :<br \/>\nLe duc de Normandie est-il tra\u00eetre \u00e0 sa foi ?<br \/>\nSes pleurs ont-ils enfin pu triompher du Roi ?<br \/>\nSous les ongles cruels du doute qui le ronge,<br \/>\nDans les yeux du h\u00e9raut son regard ardent plonge ;<br \/>\nMais ce h\u00e9raut muet garde un visage froid :<br \/>\nRien ne trahit en lui son secret, quel qu&rsquo;il soit.<\/p>\n<p>Son doigt hautain fait signe au bourreau de descendre.<br \/>\nEn deux bonds le bourreau s&rsquo;est h\u00e2t\u00e9 de se rendre<br \/>\nPr\u00e8s du coursier fringant du messager royal.<br \/>\nCelui-ci, de la main caressant son cheval,<br \/>\nD&rsquo;un air indiff\u00e9rent comme au champ de man\u0153uvres,<br \/>\nGlisse \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cuteur sanglant des hautes \u0153uvres<br \/>\nL&rsquo;ordre&#8230; de mettre \u00e0 part la t\u00eate de Clisson.<\/p>\n<p>Le bourreau, qui n&rsquo;a pu r\u00e9primer un frisson,<br \/>\nPromet oui par un signe, et, tout rouge de honte,<br \/>\nSur le sombre \u00e9chafaud \u00e0 pas lents il remonte,<br \/>\nPendant que le h\u00e9raut, flegmatique et discret,<br \/>\nRepart au grand galop et bient\u00f4t dispara\u00eet.<\/p>\n<p>Au fond du d\u00e9sespoir le p\u00e2le Herblain retombe<br \/>\nEt, sans sa mission, il env\u00eerait la tombe :<br \/>\nHerblain se donnerait la mort, quoique chr\u00e9tien.<\/p>\n<p>XIV. &#8211; LES CHAMPEAUX.<\/p>\n<p>Pendant le court moment que dura l&rsquo;entretien,<br \/>\nLa foule se taisait ou parlait \u00e0 voix basse ;<br \/>\nMais bient\u00f4t retentit de nouveau le cri : \u00ab Gr\u00e2ce ! \u00bb<br \/>\nDe tous les spectateurs, pas un n&rsquo;a soup\u00e7onn\u00e9 L&rsquo;ordre qu&rsquo;au nom du Roi, le h\u00e9raut a donn\u00e9 ; Clisson a compris seul quelque nouvel outrage&#8230;<br \/>\nSans qu&rsquo;un muscle ait fr\u00e9mi sur son noble visage.<br \/>\nLe bourreau s&rsquo;approchant lui dit : \u00ab N&rsquo;esp\u00e9rez plus. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Merci, mais tes avis, ma\u00eetre, sont superflus.<br \/>\nCar je n&rsquo;esp\u00e9rais pas ; du moins mes esp\u00e9rances<br \/>\nSe pr\u00e9occupaient peu du coup auquel tu penses. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Tant mieux donc ! mais j&rsquo;ai cru devoir vous pr\u00e9venir :<br \/>\nMon m\u00e9tier est cruel, et je dois ob\u00e9ir.<br \/>\nN&rsquo;allez pas m&rsquo;en vouloir, car ce n&rsquo;est pas ma faute. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;ai pour te pardonner une raison plus haute :<br \/>\nQuand tu vas \u00e0 mon corps donner le coup mortel,<br \/>\nC&rsquo;est toi qui m&rsquo;ouvriras, \u00e0 ton insu, le ciel. \u00bb<\/p>\n<p>Le peuple, s&rsquo;indignant d&rsquo;une trop longue attente,<br \/>\nMugissait comme fait la mer dans la tourmente,<br \/>\nQuand son ressac se brise aux flancs noirs des rochers.<br \/>\nQuelques pierres volaient d\u00e9j\u00e0 sur les archers.<\/p>\n<p>Au bord de l&rsquo;\u00e9chafaud le condamn\u00e9 s&rsquo;avance<br \/>\nEt d&rsquo;un geste imposant commande le silence :<br \/>\n\u2014 \u00ab Tous ces archers ne font qu&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 leur roi ;<br \/>\nDieu seul doit prononcer entre Philippe et moi,<br \/>\nEt, d\u00fbt, sous tant d&rsquo;affronts, mon v\u0153u para\u00eetre \u00e9trange,<br \/>\nMon Dieu, fais que jamais personne ne me venge !<br \/>\nQu&rsquo;amis, \u00e9pouse, enfants, tous ceux qui m&rsquo;ont aim\u00e9,<br \/>\nSachent bien que mon c\u0153ur \u00e0 la haine est ferm\u00e9.<br \/>\nJe n&rsquo;ai pas cet-espoir : oh ! non, quoique sinc\u00e8re,<br \/>\nNi les hommes ni Dieu n&rsquo;entendront ma pri\u00e8re.<br \/>\nQuand le juge trahit sa sainte mission,<br \/>\nQuand pour r\u00e8gle il subit ou prend la passion,<br \/>\nTous les droits viol\u00e9s, int\u00e9r\u00eat ou tendresse,<br \/>\nSe courbent; mais bient\u00f4t chacun d&rsquo;eux se redresse :<br \/>\nLa Vengeance les suit, et son emportement<br \/>\nMet souvent la fureur aupr\u00e8s du ch\u00e2timent.<br \/>\nDieu ne s&#8217;emporte pas, lui, dans son calme auguste ;<br \/>\nMais si c&rsquo;est le Dieu bon, c&rsquo;est aussi le Dieu juste,<br \/>\nEt tout crime lui doit une expiation :<br \/>\nLe roi la paie ici, l\u00e0 c&rsquo;est la nation ;<br \/>\nQuelquefois tous les deux la subissent ensemble&#8230;<br \/>\nOh ! que de flots de sang ! Je me tais, car je tremble :<br \/>\nJe tremble pour la France et Philippe son roi ;<br \/>\nCh\u00e8re Bretagne, h\u00e9las ! je tremble aussi pour toi.<br \/>\nLa guerre est pour longtemps de retour \u00e0 son poste .<br \/>\n\u00bb Seigneur, accepte-moi pour unique holocauste :<br \/>\nQue mon sang innocent, d\u00e9sarmant ton courroux,<br \/>\nFasse pour ces ingrats luire des jours plus doux. \u00bb<\/p>\n<p>La foule tressaillante \u00e9coutait en silence<br \/>\nCet \u00e9lan de bont\u00e9 qui du tombeau s&rsquo;\u00e9lance :<br \/>\nClisson, au-dessus d&rsquo;elle \u00e9tendant les deux bras,<br \/>\nLa b\u00e9nit, puis marchant, le front calme, au tr\u00e9pas,<br \/>\nIl s&rsquo;approche \u00e0 pas lents du billot, s&rsquo;agenouille,<br \/>\nPrie. et place son front. Le bourreau le d\u00e9pouille,<br \/>\nSous le cri des ciseaux raccourcit les cheveux,<br \/>\nEt dit : \u00ab \u00cates-vous pr\u00eat ? \u00bb \u2014 \u00ab Oui, ma\u00eetre, si tu veux. \u00bb<\/p>\n<p>Que ne puis-je cacher des d\u00e9tails dont j&rsquo;ai honte !<br \/>\nMais mon d\u00e9go\u00fbt, lecteurs, il faut que je le dompte,<br \/>\nCar ces affreux d\u00e9tails, Herblain les a tous vus ;<br \/>\nEt votre excuse y germe , \u00f4 ch\u00e2timents pr\u00e9vus!&#8230;<\/p>\n<p>Le bourreau des deux mains l\u00e8ve la lourde hache<br \/>\nEt frappe&#8230; Au second coup, la t\u00eate se d\u00e9tache,<br \/>\nEt le corps convulsif se dresse presque droit,<br \/>\nPuis tombe. Tout honteux de son bras maladroit,<br \/>\nL&rsquo;ex\u00e9cuteur saisit par les cheveux la t\u00eate,<br \/>\nLa pr\u00e9sente \u00e0 la foule. et dans un sac la jette ;<br \/>\nCar il doit la garder pour un but inconnu.<br \/>\nQuant au sang, qui jaillit du corps \u00e0 moiti\u00e9 nu<br \/>\nEt de ses rouges flots teint la chemise blanche,<br \/>\nDans des masses de son comme on peut on l&rsquo;\u00e9tanche.<br \/>\nLorsque le sang s&rsquo;\u00e9puise et se fige en caillots,<br \/>\nUn gar\u00e7on du bourreau prend le corps sur son dos,<br \/>\nDescend&#8230; et le remet sur la claie infamante ;<br \/>\nPuis, pour cacher du cou l&rsquo;ouverture b\u00e9ante,<br \/>\nReplace le drap noir&#8230; Bient\u00f4t le drap rougit,<br \/>\nEt sur la blanche croix la tache s&rsquo;\u00e9largit.<\/p>\n<p>Pauvres enfants! voil\u00e0 ce qui reste d&rsquo;un p\u00e8re!<br \/>\nIls n&rsquo;auront plus d&rsquo;appui que le c\u0153ur de leur m\u00e8re,<br \/>\nCar leur noble maison, aux a\u00efeux \u00e9clatants,<br \/>\nN&rsquo;a d\u00e9sormais pour chef qu&rsquo;un enfant de sept ans.<br \/>\nDieu bon, veillez sur eux! Dieu bon, veillez sur elle !<br \/>\nEn vous Clisson eut foi. Vous lui serez fid\u00e8le !<\/p>\n<p>Oh! c&rsquo;est assez, c&rsquo;est trop d&rsquo;horreurs pour un seul jour :<br \/>\nLes c\u0153urs vont succomber sous ce fardeau trop lourd.<br \/>\nTout est fini, l&rsquo;on peut respirer, et la foule<br \/>\nEn causant bruyamment se disperse et s&rsquo;\u00e9coule.<\/p>\n<p>Non, tout n&rsquo;est pas fini, car voil\u00e0 le h\u00e9raut<br \/>\nQui monte les degr\u00e9s sanglants de l&rsquo;\u00e9chafaud.<br \/>\nIl sonne du clairon, et le peuple s&rsquo;arr\u00eate;<br \/>\nUne foule nombreuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9couter est pr\u00eate.<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 sort-elle ? On ne sait, mais elle a recouvert<br \/>\nLe march\u00e9, qui semblait tout \u00e0 l&rsquo;heure d\u00e9sert :<br \/>\nVoyez! dans chaq ue rue elle accourt et serpente.<br \/>\nLa curiosit\u00e9 creuse \u00e0 ces flots leur pente :<br \/>\nD\u00e8s que l&rsquo;ordre ordinaire est un moment troubl\u00e9,<br \/>\nLe peuple en un clin d&rsquo;\u0153il s&rsquo;y trouve rassembl\u00e9&#8230;<br \/>\nLe h\u00e9raut tend son bras et dit d&rsquo;une voix haute :<br \/>\n\u00ab Clisson vient de subir la peine de sa faute ;<br \/>\nMais la trahison, peuple, est un crime si grand<br \/>\nQue la tache du p\u00e8re entache aussi l&rsquo;enfant.<br \/>\n\u00bb Donc, au nom de mon roi, de Philippe de France,<br \/>\nSachez que, par l&rsquo;effet de sa juste sentence,<br \/>\nTous les fils de Clisson et tous ses descendants,<br \/>\nA partir de ce jour dans la suite des temps,<br \/>\nSont, ainsi qu&rsquo;il le fut, d\u00e9grad\u00e9s de noblesse,<br \/>\nSans pouvoir all\u00e9guer leur sexe ou leur faiblesse.<br \/>\nEn pr\u00e9sence de tous, je les d\u00e9clare ici<br \/>\nIgnobles, roturiers, taillables \u00e0 merci,<br \/>\nIndignes de porter des blasons et des armes,<br \/>\nIndignes de servir dans les rangs des gens d&rsquo;armes,<br \/>\nIndignes de para\u00eetre aux joutes, aux tournois,<br \/>\nDans les cours et partout o\u00f9 commandent nos rois ;<br \/>\nEt ce, sur peine d&rsquo;\u00eatre, au cas o\u00f9 leur audace<br \/>\nOserait d\u00e9daigner la pr\u00e9sente menace,<br \/>\nArr\u00eat\u00e9s \u00e0 l&rsquo;instant dans les lieux d\u00e9fendus,<br \/>\nD\u00e9pouill\u00e9s en public et de verges battus,<br \/>\nComme vilains qu&rsquo;ils sont et n\u00e9s d&rsquo;un p\u00e8re inf\u00e2me.<br \/>\nJ&rsquo;ai dit&#8230; Honte aux Clisson, mais le ciel ait leur \u00e2me !<\/p>\n<p>Et le h\u00e9raut sonna de nouveau du clairon.<br \/>\nEh bien! moi je vous dis, moi, po\u00ebte breton,<br \/>\nMais rattach\u00e9 de c\u0153ur \u00e0 la France que j&rsquo;aime :<br \/>\nHonte \u00e0 vous tous, h\u00e9raut, juges, roi, peuple m\u00eame!<br \/>\nQuoi ! ce n&rsquo;est pas assez pour un crime douteux<br \/>\n&#8211; Et quelle part je fais \u00e0 vos arr\u00eats boiteux !<br \/>\nDe juger, de tuer ou de souffrir qu&rsquo;on tue<br \/>\nLe soldat qui commit la faute pr\u00e9tendue ;<br \/>\nQuoi ! ce n&rsquo;est pas assez d&rsquo;entasser sur son front<br \/>\nTout ce qu&rsquo;on peut r\u00eaver de plus poignant affront !<br \/>\nRoi, juges et h\u00e9raut, et peuple, osent s&rsquo;en prendre<br \/>\nA de pauvres enfants, dans l&rsquo;\u00e2ge le plus tendre !<br \/>\nSi leur p\u00e8re est coupable, ils sont innocents, eux !<br \/>\nOh! je vous le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 tous, oui, c&rsquo;est honteux !<\/p>\n<p>Vous parlez de devoirs ? Rappelez-vous, \u00f4 l\u00e2ches,<br \/>\nQue d&rsquo;autres \u00e0 leur tour sauront remplir leurs t\u00e2ches !<br \/>\nTenez, voyez courir, plus encor que marcher,<br \/>\nCet homme, ce vieillard, v\u00eatu comme un archer.<br \/>\nC&rsquo;est Herblain. Quand s&rsquo;est tu l&rsquo;\u00e9loquent h\u00e9raut d&rsquo;armes,<br \/>\nIl s&rsquo;est vers Montfaucon enfui, cachant ses larmes ;<br \/>\nSa curiosit\u00e9 dompte son d\u00e9sespoir :<br \/>\nCar, pour tout raconter, cet homme veut tout voir.<\/p>\n<p>XV. &#8211; MONTFAUCON.<\/p>\n<p>De l&rsquo;horrible gibet la haute et large masse,<br \/>\nPour qui d\u00e9pla\u00eet au prince \u00e9ternelle menace,<br \/>\nAppara\u00eet au Breton, d\u00e8s qu&rsquo;il sort de Paris.<br \/>\nIl compte de ses yeux effray\u00e9s et surpris<br \/>\nLes seize gros piliers, que des poutres \u00e9normes<br \/>\nUnissent, deux par deux, et qui, spectres difformes,<br \/>\nS&#8217;embrassent&#8230; Herblain voit, en approchant plus pr\u00e8s,<br \/>\nEt les cha\u00eenes de fer et les hideux crochets<br \/>\nO\u00f9 pendent, plus ou moins d\u00e9charn\u00e9s, des squelettes ;<br \/>\nEt quelques-uns, h\u00e9las! n&rsquo;ont pas gard\u00e9 leurs t\u00eates.<br \/>\nHerblain entend au loin des chevaux galoper.<br \/>\nSous des buissons \u00e9pais se h\u00e2tant de ramper,<br \/>\nIl se signe trois fois, pour que Dieu le prot\u00e8ge.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;infamante claie et son nombreux cort\u00e8ge.<br \/>\nLes chevaux au galop passent comme le vent.<\/p>\n<p>Herblain reprend sa marche et peut, en arrivant,.<br \/>\nVoir, de loin, ce qu&rsquo;on va faire enfin de son ma\u00eetre.<\/p>\n<p>Sur une pierre g\u00eet le cadavre du tra\u00eetre.<br \/>\nNovice dans son art, le valet du bourreau<br \/>\nS&rsquo;inqui\u00e8te par o\u00f9 l&rsquo;accrocher au poteau :<br \/>\nComment ex\u00e9cuter ce que l&rsquo;arr\u00eat commande ?<br \/>\nLe corps n&rsquo;a plus assez de cou pour qu&rsquo;on le pende!<br \/>\nOh ! la difficult\u00e9 rend l&rsquo;homme industrieux.<br \/>\nDe l&rsquo;ironie ici ? Ce serait odieux !<br \/>\nLe valet du bourreau par-dessous chaque aisselle<br \/>\nFait passer une corde et, gravissant l&rsquo;\u00e9chelle,<br \/>\nIl r\u00e9ussit enfin \u00e0 suspendre au crochet<br \/>\nCe corps&#8230; dont Jeanne attend le front sur son chevet.<\/p>\n<p>Que le ciel pleure ou bien que le soleil flamboie,<br \/>\nDes caprices du temps ce cadavre est la proie :<br \/>\nLe Roi le veut ; c&rsquo;est l\u00e0 que Clisson doit pourrir,<br \/>\nA moins que les corbeaux ne viennent s&rsquo;en nourrir.<br \/>\nAh ! laissez-moi pleurer en terminant ma t\u00e2che :<br \/>\nCe ch\u00e2timent posthume est odieux et l\u00e2che.<br \/>\nPers\u00e9cuteur d&rsquo;enfants, \u00f4 Philippe, \u00f4 grand roi,<br \/>\nUn tel acharnement \u00e9tait digne de toi !<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 du couchant, l\u00e0-bas, vers la Bretagne,<br \/>\nAu point o\u00f9 l&rsquo;horizon s&rsquo;unit \u00e0 la campagne,<br \/>\nVoyez-vous ces lueurs, rouges comme du sang ?<br \/>\nSeraient-ce les reflets du soleil qui descend ?<br \/>\nEst-ce un spectre de feu qui de l&rsquo;enfer s&rsquo;\u00e9lance ?<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas le soleil; oh! non!&#8230; c&rsquo;est la Vengeance.<\/p>\n<p>TROISI\u00c8ME PARTIE<br \/>\nLE RETOUR D&rsquo;HERBLAIN<\/p>\n<p>I- LA F\u00caTE DE FAMILLE.<\/p>\n<p>Le mois aux jours br\u00fblants, le mois aux fra\u00eeches nuits,<br \/>\nQui colore la grappe et qui m\u00fbrit les fruits,<br \/>\nQui fait sous le fl\u00e9au sonner la gerbe blonde,<br \/>\nQui, m\u00ealant la ros\u00e9e \u00e0 la s\u00e9ve f\u00e9conde,<br \/>\nRend leur couronne verte aux rosiers des jardins,<br \/>\nAo\u00fbt nous donnait encore un de ces doux matins<br \/>\nTout remplis de soleil, de parfums et de brises.<\/p>\n<p>Le ch\u00e2teau de Clisson, le grand fort aux tours grises,<br \/>\nSemblait, sous ce ciel clair, rayonner de bonheur.<br \/>\nVingt enfants \u00e9gayaient sa grande cour d&rsquo;honneur,<br \/>\nBambins en qui la vie \u00e0 peine encor boutonne<br \/>\nEt dont les plus \u00e2g\u00e9s ont vu neuf fois l&rsquo;automne ;<br \/>\nCeux-ci fils de soldats, ceux-l\u00e0 fils de bourgeois,<br \/>\nMais tous par Olivier convoqu\u00e9s \u00e0 la fois,<br \/>\nPour f\u00eater avec lui le doux anniversaire<br \/>\nDu jour trois fois b\u00e9ni qui vit na\u00eetre son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Pour commencer les jeux le ma\u00eetre est attendu ;<br \/>\nMais monseigneur n&rsquo;est pas encore descendu :<br \/>\nMonseigneur est aux mains, aux mains tr\u00e8s-caressantes,<br \/>\nMais trop lentes, h\u00e9las! de ses deux gouvernantes.<br \/>\nOn habille Olivier, on boucle ses cheveux ;<br \/>\nIl a beau dire : \u00ab Assez! laissez-moi, je le veux.<br \/>\nIls m&rsquo;attendent en bas. Ce sera malhonn\u00eate \u00bb ;<br \/>\nIl faut qu&rsquo;il soit brillant pour la brillante f\u00eate ;<br \/>\nEt le couple acharn\u00e9, s&rsquo;inqui\u00e9tant d&rsquo;un rien,<br \/>\nJamais, quoique charmant, ne le trouve assez bien.<\/p>\n<p>Cependant ses amis, ennuy\u00e9s de l&rsquo;attendre,<br \/>\nSur le choix de leurs jeux ont fini par s&rsquo;entendre.<br \/>\nD\u00e9sir de libert\u00e9, peut-\u00eatre exc\u00e8s de soin,<br \/>\nLes plus sages ont mis leurs surcots dans un coin ;<br \/>\nEt voil\u00e0 tout l&rsquo;essaim qui court, qui rit, qui crie,<br \/>\nEt trouble le silence avec effronterie.<br \/>\nAux douves de Gu\u00e9rande et sur les longs roseaux<br \/>\nQue le vent du matin balan\u00e7ait sur les eaux,<br \/>\nJ&rsquo;ai vu jadis ainsi de leurs rapides ailes<br \/>\nSe croiser, en criant, les jeunes hirondelles.<\/p>\n<p>Au haut de chaque tour, on voit de vieux soldats<br \/>\nSe pencher, et sourire \u00e0 ces bruyants \u00e9bats.<br \/>\nVoix d&rsquo;oiseaux, voix d&rsquo;enfants ne font qu&rsquo;un doux vacarme :<br \/>\nAussi, dans le ch\u00e2teau tout en subit le charme.<br \/>\nLe gardien de la cour, bras crois\u00e9s sur son seuil,<br \/>\nSe souvient, et s&rsquo;\u00e9gaie, et suit les jeux de l&rsquo;\u0153il ;<br \/>\nSi, m\u00eame, \u00e0 la crois\u00e9e appara\u00eet quelque du\u00e8gne,<br \/>\nQui rechigne d&rsquo;abord, qui gronde et qui se plaigne,<br \/>\nTant de vrai plaisir coule et semble d\u00e9border,<br \/>\nQue la vieille s&rsquo;apaise et reste \u00e0 regarder.<\/p>\n<p>A quels jeux jouaient-ils ? Je ne sais, mais qu&rsquo;importe,<br \/>\nSi la joie \u00e9tait grande et l&rsquo;\u00e9motion forte ?<br \/>\nOr voici que soudain l&rsquo;h\u00e9ritier des Clisson<br \/>\nSaute en la cour d&rsquo;honneur de la cour du donjon.<br \/>\nTous l&rsquo;entourent d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;il n&rsquo;a fait que para\u00eetre.<br \/>\nIl est ais\u00e9 de voir qu&rsquo;Olivier est le ma\u00eetre,<br \/>\nNon par son rang, l&rsquo;enfance a l&rsquo;instinct peu flatteur,<br \/>\nMais Clisson porte au front le sceau dominateur.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Fi de vos jeux ! dit-il ; n&rsquo;avez-vous donc pas honte?<br \/>\nIl s&rsquo;agit bien, vraiment, d&rsquo;avoir la jambe prompte ;<br \/>\nC&rsquo;est au bras le plus fort qu&rsquo;il faut nous essayer :<br \/>\nLa guerre est le seul jeu qui puisse m&rsquo;\u00e9gayer.<br \/>\nQui m&rsquo;aime bien me suive ! Allons, mes camarades,<br \/>\nVolons en Terre-Sainte et jouons aux Croisades.<br \/>\nCe c\u00f4t\u00e9 de la cour est le camp des Chr\u00e9tiens ;<br \/>\nLes Sarrasins sont l\u00e0&#8230; Dieu maudisse ces chiens !<br \/>\nVite! divisons-nous en une double bande.<br \/>\nMoi, je ferai le chef des Crois\u00e9s.<br \/>\nQui demande A faire le Soudan, pour se battre avec moi ? \u00bb<\/p>\n<p>Mais voil\u00e0 le h\u00e9ros qui tressaille d&rsquo;effroi&#8230;<br \/>\nDevinez le danger que son regard redoute :<br \/>\nDe la cour du donjon il a vu, sous la vo\u00fbte,<br \/>\nAppara\u00eetre et courir vers lui, d&rsquo;un pas tremblant,<br \/>\nSa vieille gouvernante et son couvre-chef blanc.<br \/>\n\u2014\u00ab Laissez-l\u00e0 tous vos jeux, monseigneur, le temps presse :<br \/>\nVous verrez qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui nous n&rsquo;aurons pas la messe.<br \/>\nSi j&rsquo;en crois le soleil, neuf heures vont sonner,<br \/>\nEt nous n&rsquo;avons qu&rsquo;une heure au plus pour d\u00e9jeuner. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab C&rsquo;est toujours, dit Clisson, toujours la m\u00eame chose!<br \/>\nMadame \u00e0 tous les jeux qui me plaisent s&rsquo;oppose :<br \/>\nPour cette raison-ci, pour cette raison-l\u00e0.<br \/>\nQuand reviendra mon p\u00e8re, il mettra le hol\u00e0.<br \/>\nJ&rsquo;ai sept ans bien compt\u00e9s. A cet \u00e2ge, madame,<br \/>\nC&rsquo;est honteux de plier sous la main d&rsquo;une femme.<br \/>\nJ&rsquo;aurai pour gouverneur quelque vieil \u00e9cuyer :<br \/>\nAlors plus de sermon qui me vienne ennuyer.<br \/>\nDes r\u00e9cits de combats, des chevaux et des armes ! \u00bb<\/p>\n<p>Soudain voyant la du\u00e8gne essuyer quelques larmes,<br \/>\nL&rsquo;espi\u00e8gle enfant s&rsquo;apaise et lui sautant au cou :<br \/>\n\u2014 \u00ab Vraiment, vous \u00eates folle autant que je suis fou ;<br \/>\nAllons, ne pleurez plus, et baisez-moi, ma bonne :<br \/>\nJe vous garde en mon c\u0153ur une place, et bien bonne ! \u00bb<br \/>\nEt la vieille sourit : \u2014 \u00ab 0 le m\u00e9chant gar\u00e7on !<br \/>\nComme on le ha\u00efrait, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas si bon.<br \/>\nMais venez sans retard, beau g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;arm\u00e9e :<br \/>\nLe d\u00e9jeuner attend votre troupe affam\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Les guerriers au teint rose h\u00e9sitent par orgueil ;<br \/>\nMais, \u00e9changeant entre eux un \u00e9loquent coup d&rsquo;\u0153il,<br \/>\nBient\u00f4t chacun reprend son surcot et se pare ;<br \/>\nOublieux des lauriers promis, on se pr\u00e9pare<br \/>\nA f\u00eater comme il faut le friand d\u00e9jeuner.<br \/>\nSe laissant par la faim lui-m\u00eame aiguillonner,<br \/>\nOlivier, de son p\u00e8re imitant la d\u00e9marche,<br \/>\nVa se placer en t\u00eate et crie : \u00ab En avant, marche! \u00bb<\/p>\n<p>Sarrasins et Crois\u00e9s, devant la table assis,<br \/>\nImmolent au plaisir la gloire et ses soucis.<br \/>\nLe repas est joyeux, le repas est splendide ;<br \/>\nMais la Prudence m\u00eame en personne y pr\u00e9side :<br \/>\nLa gouvernante est l\u00e0, qui surveille, et sa main<br \/>\nSait temp\u00e9rer la soif et mod\u00e9rer la faim.<br \/>\nAucun exc\u00e8s ici ne trouvera passage<br \/>\nEt, jusqu&rsquo;au plus gourmand, chacun restera sage.<br \/>\nUne joue un peu rouge, un \u0153il un peu brillant,<br \/>\nParfois, peut-\u00eatre, un geste un peu trop s\u00e9millant,<br \/>\nQuelque soudain \u00e9clat de rire qui s&rsquo;envole,<br \/>\nC&rsquo;est tout ce qu&rsquo;on permet \u00e0 cette troupe folle ;<br \/>\nMais cette retenue ajoute \u00e0 sa ga\u00eet\u00e9 :<br \/>\nLe tombeau du plaisir, c&rsquo;est la sati\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Les cloches cependant sonnaient \u00e0 Notre-Dame .<br \/>\n\u2014 \u00ab Amis, dit Olivier, l&rsquo;\u00e9glise nous r\u00e9clame<br \/>\nEt l&rsquo;objet de la f\u00eate est un doux aiguillon ;<br \/>\nMais avant d&rsquo;ob\u00e9ir au pressant carillon,<br \/>\nPour la derni\u00e8re fois remplissons notre verre,<br \/>\nEt trinquons tous ensemble au retour de mon p\u00e8re.<br \/>\nQu&rsquo;il vienne, et je r\u00e9ponds qu&rsquo;\u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s assis,<br \/>\nVous pourrez \u00e9couter de beaux et longs r\u00e9cits ;<br \/>\nCar voil\u00e0 bien longtemps qu&rsquo;il cueille de la gloire,<br \/>\nEt vous ne pourriez pas boire \u00e0 chaque victoire. \u00bb<\/p>\n<p>Chaque enfant applaudit, et tous \u00e0 l&rsquo;unisson,<br \/>\nVerre en main, ont cri\u00e9 trois fois : \u00ab Vive Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>II. &#8211; L&rsquo;UNIQUE V\u0152U D&rsquo;UNE M\u00c8RE.<\/p>\n<p>La salle tout \u00e0 coup s&rsquo;ouvre, et la ch\u00e2telaine<br \/>\nAppara\u00eet sur le seuil, souriante et sereine.<br \/>\nJeanne, h\u00e9las! n&rsquo;est plus jeune et les soucis cuisants<br \/>\nL&rsquo;ont effleur\u00e9e ; eh bien, les soucis ni les ans<br \/>\nA sa grave beaut\u00e9 n&rsquo;ont pu porter atteinte :<br \/>\nSeulement elle a pris un peu l&rsquo;air d&rsquo;une sainte.<br \/>\nDans son port imposant, sur son front, dans son \u0153il,<br \/>\nR\u00e8gne la majest\u00e9, mais exempte d&rsquo;orgueil<br \/>\nEt laissant deviner la bont\u00e9 de son \u00e2me,<br \/>\nComme \u00e0 travers l&rsquo;alb\u00e2tre on voit luire une flamme.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Enfants, je vous b\u00e9nis, \u00bb dit-elle, en s&rsquo;avan\u00e7ant ;<br \/>\nPuis, leur jetant \u00e0 tous un regard caressant :<br \/>\n\u2014 \u00ab La loyaut\u00e9 me pla\u00eet sur une jeune bouche ;<br \/>\nVotre long cri d&rsquo;amour part du c\u0153ur et me touche.<br \/>\nJe vous en remercie au nom de mon \u00e9poux. \u00bb<br \/>\nEt prenant une coupe : \u00ab Enfants, je bois \u00e0 vous.<br \/>\nPuissiez-vous \u00eatre heureux ! Puisse pour vous la vie<br \/>\nS&rsquo;\u00e9couler sans douleurs, sans remords, sans envie !<\/p>\n<p>\u00bb Le ma\u00eetre et le vassal, d&rsquo;apr\u00e8s nos vieilles lois,<br \/>\nOnt chacun leurs devoirs comme chacun leurs droits ;<br \/>\nLes services re\u00e7us doivent toujours se rendre :<br \/>\nSi nous vous prot\u00e9geons, vous devez nous d\u00e9fendre,<br \/>\nMais \u00e0 qui nous d\u00e9fend nous devons s\u00fbret\u00e9.<br \/>\nA ces antiques m\u0153urs gardez leur puret\u00e9 :<br \/>\nQue l&rsquo;avenir vous trouve, imitant nos anc\u00eatres,<br \/>\nVous , fid\u00e8les vassaux, et mes enfants, bons ma\u00eetres.<br \/>\n\u00bb Oh ! ce n&rsquo;est pas assez de nos serments humains :<br \/>\nDieu seul lie \u00e0 jamais les c\u0153urs comme les mains.<br \/>\nPrions donc, chers enfants, et les uns pour les autres ;<br \/>\nVous, priez pour les miens, je pr\u00eerai pour les v\u00f4tres.<br \/>\nTenez ! mon Olivier est votre jeune ami,<br \/>\nEt jamais son grand c\u0153ur rie se donne \u00e0 demi ;<br \/>\nEh bien, quand nous serons ensemble \u00e0 Notre-Dame,<br \/>\nUnissez-vous \u00e0 moi de la bouche et de l&rsquo;\u00e2me.<br \/>\nJe n&rsquo;adresse pour lui qu&rsquo;une pri\u00e8re \u00e0 Dieu ;<br \/>\nJoignez vos v\u0153ux ardents \u00e0 mon unique v\u0153u :<br \/>\nPuisse mon fils avoir le destin de son p\u00e8re ! \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je lui ressemblerai, sois-en s\u00fbre, \u00f4 ma m\u00e8re. \u00bb<br \/>\nEt les enfants \u00e9mus criaient : \u00ab Vive Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Madame, pressons-nous ! voici le dernier son.<br \/>\nEt c&rsquo;est pour Monseigneur que la messe se chante ! \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh! nous avons le temps, ma ch\u00e8re gouvernante.<br \/>\nDit Olivier, d&rsquo;un ton aussi fier que moqueur ;<br \/>\nLes Clisson ont leur banc \u00e0 la droite du ch\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>Bient\u00f4t vers Notre-Dame, en pompeux \u00e9quipage,<br \/>\nAvec clairons sonnants, force archers et maint page,<br \/>\nTout Clisson vit passer, au milieu de ses cris,<br \/>\nJeanne, que pr\u00e9c\u00e9daient ses filles et ses fils.<br \/>\nDans l&rsquo;enceinte du ch\u0153ur, clos d&rsquo;\u00e9l\u00e9gants balustres<br \/>\nEt par\u00e9 des tombeaux de ses a\u00efeux illustres,<br \/>\nLa maison de Clisson prend place au banc d&rsquo;honneur.<br \/>\nClisson \u00e0 Notre-Dame est patron et seigneur :<br \/>\nAussi, pour Olivier quels indicibles charmes !<br \/>\nAux vitraux comme aux murs resplendissent ses armes.<br \/>\nSon front devient hautain , ses yeux \u00e9blouissants,<br \/>\nLorsque devant sa m\u00e8re il voit fumer l&rsquo;encens,<br \/>\nMais surtout quand le pr\u00eatre entonne la pri\u00e8re<br \/>\nO\u00f9 retentit le nom de son glorieux p\u00e8re.<br \/>\nQuel bonheur, quel orgueil d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 de celui<br \/>\nQue le ciel et la terre acclament aujourd&rsquo;hui<\/p>\n<p>O vanit\u00e9 de l&rsquo;homme! O nuage! O fum\u00e9e!<br \/>\nPaille un instant brillante et bient\u00f4t consum\u00e9e !<br \/>\nCes soldats , ces blasons, ces pompeux attributs,<br \/>\nCes honneurs dont l&rsquo;orgueil savoure les tributs,<br \/>\nCes v\u0153ux de longue vie et d&rsquo;avenir prosp\u00e8re,<br \/>\nLa Mort en rit de loin, \u00f4 pauvre enfant sans p\u00e8re.<\/p>\n<p>Quand le cort\u00e9ge fut rentr\u00e9 dans le ch\u00e2teau<br \/>\nEt de la haute porte eut d\u00e9pass\u00e9 l&rsquo;arceau :<br \/>\n\u2014 \u00ab Enfants, dit Jeanne, allez sur les bords de la S\u00e8vre ;<br \/>\nCe soleil trop ardent vous donnerait la fi\u00e8vre.<br \/>\nPour courir \u00e0 votre aise ou pour dormir en paix,<br \/>\nVous aurez dans le parc des ombrages \u00e9pais ;<br \/>\nMais songez, chers petits, \u00e0 vos m\u00e8res craintives<br \/>\nEt n&rsquo;allez pas jouer follement pr\u00e8s des rives.<br \/>\nMon fils vous rejoindra dans quelques courts instants ;<br \/>\nNous avons \u00e0 causer de sujets importants. \u00bb<\/p>\n<p>III. &#8211; LES EFFUSIONS D&rsquo;UN C\u0152UR HEUREUX.<\/p>\n<p>Quand la m\u00e8re et le fils, dans leur course in\u00e9gale,<br \/>\nEurent atteint tous deux la vaste et riche salle,<br \/>\nDont le soleil ardent enflammait les vitraux,<br \/>\nJeanne amortit ces feux sous les \u00e9pais rideaux,<br \/>\nEt, serrant dans ses bras, comme une douce proie,<br \/>\nCet enfant bien-aim\u00e9, son orgueil et sa joie :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Te souviens-tu, dit-elle, Olivier, de ce jour<br \/>\nO\u00f9 d&rsquo;Herblain, avec toi, j&rsquo;attendais le retour ?<br \/>\nComme mon c\u0153ur navr\u00e9 cachait mal ses alarmes !<br \/>\nComme mes pauvres yeux \u00e9taient noy\u00e9s de larmes ! \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Oui, ma m\u00e8re ador\u00e9e, oh ! oui, je m&rsquo;en souviens,<br \/>\nEt tu sais que mes pleurs se m\u00eal\u00e8rent aux tiens. \u00bb<br \/>\n\u00ab Eh bien, cher Olivier, \u00e0 cette m\u00eame place,<br \/>\nSeule avec mon enfant, que dans mes bras j&rsquo;enlace,<br \/>\nJ&rsquo;attends encore Herblain ; mais mon \u0153il est joyeux<br \/>\nEt, comme ce beau ciel, mon c\u0153ur est radieux.<br \/>\nCet invincible effroi dont j&rsquo;\u00e9tais consum\u00e9e<br \/>\nS&rsquo;est dissip\u00e9 dans l&rsquo;air, sans laisser de fum\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00bb Je suis brave : j&rsquo;entends autour de nos cr\u00e9naaux<br \/>\nCroasser tout le jour des bandes de corbeaux ;<br \/>\nJ&rsquo;entends hurler des chiens, j&rsquo;entends crier l&rsquo;orfraie :<br \/>\nJe suis toute \u00e0 l&rsquo;espoir, et rien, rien ne m&rsquo;effraie.<br \/>\nIl ne me manque plus, pour \u00eatre en plein bonheur,<br \/>\nQue ton p\u00e8re \u00e0 mes pieds, ou plut\u00f4t sur mon c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00bb Cette joie, o\u00f9 mon \u00e2me est sans cesse tourn\u00e9,<br \/>\nNe saurait, doux ami, longtemps \u00eatre ajourn\u00e9e ;<br \/>\nElle approche, elle approche, et je la sens venir.<br \/>\nOui, nos pressentiments devancent l&rsquo;avenir.<br \/>\nComme un marin, voguant vers des \u00eeles lointaines,<br \/>\nSans les voir les salue, aux odeurs incertaines<br \/>\nQui viennent jusqu&rsquo;\u00e0 lui sur les ailes du vent,<br \/>\nMon bonheur se devine aux parfums qu&rsquo;il r\u00e9pand,<br \/>\nEt mon c\u0153ur enivr\u00e9 les boit et les savoure.<\/p>\n<p>\u00bb Ton p\u00e8re, d\u00e9ployant sa force et sa bravoure,<br \/>\nA conquis \u00e0 son bras les honneurs du tournoi,<br \/>\nDevant ses envieux ! et sous les yeux du Roi ! ! !<br \/>\nSes lettres m&rsquo;ont appris la lutte et la victoire.<br \/>\n\u00bb Et maintenant qu&rsquo;il est rassasi\u00e9 de gloire,<br \/>\nMaintenant que la Paix, descendue \u00e0 nos v\u0153ux ;<br \/>\nNous permet d&rsquo;esp\u00e9rer des jours moins orageux,<br \/>\nMon \u00e9poux, affam\u00e9 de nos douces caresses,<br \/>\nR\u00e9pondra sans retard au cri de nos tendresses.<br \/>\nPour ne plus nous quitter d\u00e9sormais r\u00e9unis,<br \/>\nNous verrons fuir nos jours tranquilles et b\u00e9nis. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Je me reprocherais toute pens\u00e9e am\u00e8re,<br \/>\nMais pourquoi donc Herblain revient-il seul, ma m\u00e8re ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Il vient nous apporter quelque gage d&rsquo;amour,<br \/>\nEt le jour qui l&rsquo;am\u00e8ne est toujours un beau jour.<\/p>\n<p>\u00bb Cher fils, qui consolas souvent ma solitude,<br \/>\nPour charmer tes ennuis et t&rsquo;adoucir l&rsquo;\u00e9tude,<br \/>\nJ&rsquo;aimais \u00e0 te montrer les splendides dessins<br \/>\nDont j&rsquo;ai fait imager pour toi nos Livres saints.<br \/>\nTu te souviens que Dieu, bon mais s\u00e9v\u00e8re juge,<br \/>\nSur l&rsquo;univers coupable \u00e9tendit le d\u00e9luge.<br \/>\nTu vois cette maison, que porte un grand bateau<br \/>\nEt qui flotte \u00e0 tous vents sur les d\u00e9serts de l&rsquo;eau.<br \/>\nNo\u00e9 seul \u00e9tait juste, et le vieux patriarche<br \/>\nPut, avec ses enfants, se sauver dans cette arche,<br \/>\nAsile ouvert par couple \u00e0 tous les animaux,<br \/>\nQui v\u00e9curent en paix dans ses flancs colossaux .<br \/>\n\u00bb Ne vois-tu pas voler vers la fen\u00eatre ouverte<br \/>\nLa colombe, tenant au bec sa branche verte ?<br \/>\nLe doux oiseau disait \u00e0 ces pauvres reclus<br \/>\nQue les eaux s&rsquo;abaissaient et qu&rsquo;il ne pleuvait plus.<br \/>\nLa justice divine \u00e9tait donc satisfaite,<br \/>\nEt rien qu&rsquo;\u00e0 cet espoir tout leur c\u0153ur fut en f\u00eate ;<br \/>\nCar l&rsquo;espoir leur montrait, apr\u00e8s un long adieu,<br \/>\nLa terre sous leurs pieds, sur leurs fronts le ciel bleu.<\/p>\n<p>\u00bb Eh bien, l&rsquo;oiseau b\u00e9ni, la charmante colombe,<br \/>\nQui me rendrait l&rsquo;espoir m\u00eame au bord de la tombe,<br \/>\nDevines-tu qui c&rsquo;est ?&#8230; Ce n&rsquo;est pas vous, seigneur :<br \/>\nVous n&rsquo;\u00eates pas l&rsquo;espoir, vous \u00eates le bonheur !<br \/>\nC&rsquo;est&#8230; mais je ne sais pas si je dois te le dire ;<br \/>\nJe vois ton \u0153il malin qui s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 sourire.<\/p>\n<p>\u00bb Malgr\u00e9 son front aust\u00e8re et ses sourcils \u00e9pais,<br \/>\nHerblain est pour mon \u00e2me un messager de paix.<br \/>\nOui, quand le bon vieillard appara\u00eet, ma souffrance<br \/>\nSe calme et tout mon c\u0153ur resplendit d&rsquo;esp\u00e9rance ;<br \/>\nCar ton p\u00e8re m&rsquo;a dit, au moment des adieux :<br \/>\nHerblain vous portera mes messages heureux.<br \/>\nVoil\u00e0 pourquoi, mon fils, quoiqu&rsquo;il soit seul, j&rsquo;esp\u00e8re ;<br \/>\nEt si sa lettre omet de parler de ton p\u00e8re,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;en ami fid\u00e8le, il veut de vive voix<br \/>\nNous conter en d\u00e9tail ses splendides exploits.<\/p>\n<p>\u00bb Et qui sait ? cher enfant, je me trompe peut-\u00eatre,<br \/>\nMais peut-\u00eatre qu&rsquo;aussi, s&rsquo;il quitte ainsi son ma\u00eetre,<br \/>\nC&rsquo;est que dans ce ch\u00e2teau vit un jeune seigneur,<br \/>\nQui hait sa gouvernante et veut un gouverneur.<br \/>\nDepuis qu&rsquo;il est sorti de sa septi\u00e8me ann\u00e9e,<br \/>\nSa fiert\u00e9 rougit d&rsquo;\u00eatre aux femmes condamn\u00e9e :<br \/>\nPour la soumettre au joug et la faire plier,<br \/>\nIl faut un vieux soldat au gantelet d&rsquo;acier.<br \/>\nTu ne supportes plus cette plaisanterie<br \/>\nD&rsquo;un balai pour cheval, d&rsquo;un coin pour \u00e9curie. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Fille des Belleville et femme des Clisson,<br \/>\nMa m\u00e8re, respectez l&rsquo;honneur de votre nom&#8230;<br \/>\nJe t&rsquo;aime, et tu le sais sans que je te le jure,<br \/>\nMais le sang dont je sors ne souffre pas l&rsquo;injure.<br \/>\nPeux-tu parler de joug en parlant de ton fils ?<br \/>\nC&rsquo;est bon pour les vilains ou pour nos ennemis.<br \/>\nDevant ce mot honteux, oh ! tout mon c\u0153ur tressaute<br \/>\nUn joug ! pour le porter, j&rsquo;ai la t\u00eate trop haute ;<br \/>\nIl n&rsquo;est pas n\u00e9 le bras qui la fera plier. \u00bb<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re l&#8217;embrassant : \u00ab Pardon, mon Olivier,<br \/>\nJ&rsquo;ai tort; j&rsquo;ai voulu rire&#8230; Oui, ta fiert\u00e9, je l&rsquo;aime.<br \/>\nAu beau front que je baise il faut un diad\u00e8me. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Non, ma m\u00e8re, la gloire est tout ce que je veux. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! tu n&rsquo;as pas besoin pour cela de mes v\u0153ux :<br \/>\nGarde la noble ardeur qui bouillonne en tes veines,<br \/>\nEt tes ambitions ne resteront pas vaines.<\/p>\n<p>IV. &#8211; UNE LE\u00c7ON DE CHEVALERIE.<\/p>\n<p>\u00bb Pour endurcir ton corps et pour te pr\u00e9parer<br \/>\nAu poids des grands honneurs dont Dieu veut te parer,<br \/>\nO mon bel enfant blond, \u00f4 mes ch\u00e8res d\u00e9lices,<br \/>\nHerblain va te soumettre \u00e0 de durs exercices.<br \/>\nTous ces p\u00e9rils , je sais qu&rsquo;ils te plairont \u00e0 toi ;<br \/>\nMais, mon fils, sois prudent et songe \u00e0 mon effroi. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab M\u00e8re, la l\u00e2chet\u00e9 ressemble \u00e0 la prudence<br \/>\nEt je ne saurais pas faire la diff\u00e9rence.<br \/>\nPrudentj non, mais adroit; ainsi donc, ne crains rien,<br \/>\nCar ce qui pla\u00eet \u00e0 faire, on le fait toujours bien ;<br \/>\nEt pour m&rsquo;encourager aux choses les plus belles,<br \/>\nMon p\u00e8re et mes a\u00efeux seront de bons mod\u00e8les.<br \/>\nMon bon p\u00e8re surtout, la fleur des chevaliers,<br \/>\nPuisque la paix le rend enfin \u00e0 nos foyers,<br \/>\nM&rsquo;offrira ses le\u00e7ons et son exp\u00e9rience,<br \/>\nPour monter \u00e0 cheval, pour manier la lance,<br \/>\nEt l&rsquo;\u00e9p\u00e9e, et la hache, et la masse d&rsquo;airain,<br \/>\nTout ce qui d&rsquo;un soldat peut illustrer la main.<br \/>\nUn h\u00e9ros comme lui, que toute voix renomme,<br \/>\nSaura de son enfant ais\u00e9ment faire un homme.<br \/>\n\u00bb Si la guerre alors souffle aux clairons redout\u00e9s,<br \/>\nQuel bonheur de pouvoir combattre \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s !<br \/>\n\u00bb Plus tard, si, les cheveux blanchis dans la victoire,<br \/>\nIl trouve le repos permis \u00e0 tant de gloire,<br \/>\nEh bien, m\u00e8re, aux combats je le remplacerai,<br \/>\nEt je ferai, crois-moi, du mieux que je pourrai ;<br \/>\nPuis, si je r\u00e9ussis autant que je le pense,<br \/>\nUn baiser de vous deux sera ma r\u00e9compense. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Va donc, \u00f4 noble enfant ; suis ta vocation<br \/>\nEt joins \u00e0 mon amour mon admiration.<br \/>\nMais pendant que je tiens ta joue aux teintes roses,<br \/>\nJe veux, je dois ici te commander trois choses.<br \/>\nComprends bien, c&rsquo;est un ordre et non un simple v\u0153u.<\/p>\n<p>\u00bb La premi\u00e8re est, mon fils, de craindre et servir Dieu.<br \/>\nQue jamais de plein gr\u00e9 ton \u00e2me ne l&rsquo;offense.<br \/>\nDis-toi toujours, partout : Je suis en sa pr\u00e9sence ;<br \/>\nL&rsquo;acte que je m\u00e9dite \u00e0 ses yeux est-il bien ?&#8230;<br \/>\nEt ne l&rsquo;accomplis pas, si le doute te vient.<br \/>\n\u00bb Il nous a tous cr\u00e9\u00e9s et lui seul nous fait vivre ;<br \/>\nDu mal et du p\u00e9ch\u00e9 c&rsquo;est lui qui nous d\u00e9livre ;<br \/>\nSans sa gr\u00e2ce, aucun bien ne peut germer ici,<br \/>\nEt l\u00e0-haut, de lui seul nous esp\u00e9rons merci.<br \/>\nLe soir et le matin fais-lui donc ta pri\u00e8re,<br \/>\nEt sa main t&rsquo;aidera partout dans ta carri\u00e8re,<br \/>\nDont le but est l&rsquo;honneur, mais surtout le devoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab M\u00e8re, je pr\u00eerai Dieu le matin et le soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Mon second ordre, c&rsquo;est, si haut qu&rsquo;on te renomme,<br \/>\nD&rsquo;\u00eatre doux et courtois envers tout gentilhomme.<br \/>\nSois humble sans bassesse et digne sans orgueil ;<br \/>\nQu&rsquo;on trouve ouverts toujours et ton c\u0153ur et ton seuil;<br \/>\nSois serviable \u00e0 tous et plein de complaisance ;<br \/>\nNe permets \u00e0 ta l\u00e8vre aucune m\u00e9disance ;<br \/>\nJuge tout avec calme et sans s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 ;<br \/>\nQuoi qu&rsquo;il puisse advenir, aime la v\u00e9rit\u00e9,<br \/>\nNe mens jamais, jamais ! mentir est un opprobre.<br \/>\nDans la soif et la faim montre-toi toujours sobre<br \/>\n\u00bb \u00c9touffe en toi l&rsquo;envie et, comme un noble c\u0153ur,<br \/>\nEstime tes rivaux, au besoin, ton vainqueur.<br \/>\nMais ne t&rsquo;abaisse pas jusqu&rsquo;\u00e0 la flatterie ;<br \/>\nPas de m\u00e9chants rapports et pas de fourberie :<br \/>\nD\u00e9lateurs et flatteurs sont toujours m\u00e9pris\u00e9s,<br \/>\nVils instruments qu&rsquo;on brise, \u00e0 peine utilis\u00e9s.<br \/>\nN&rsquo;engage pas ta foi pour un sujet frivole,<br \/>\nMais quand tu l&rsquo;as donn\u00e9e, ami, tiens ta parole ;<br \/>\nDans tes faits, dans tes dits, sois \u00e0 ce point loyal,<br \/>\nQu&rsquo;un seul mot de toi vaille engagement royal ;<br \/>\nQue le pauvre orphelin, la veuve mis\u00e9rable,<br \/>\nQuand ils t&rsquo;invoqueront, te trouvent secourable,<br \/>\nEt sois certain que Dieu t&rsquo;en r\u00e9compensera. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ce que vous avez dit, ma m\u00e8re, on le fera&#8230;<br \/>\nJe ne vois que l&rsquo;orgueil qui puisse un jour me mordre :<br \/>\nJe le surveillerai. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Voici mon troisi\u00e8me ordre.<br \/>\nLa loi de J\u00e9sus-Christ est une loi d&rsquo;amour :<br \/>\nDe tous les biens que Dieu peut t&rsquo;accorder un jour,<br \/>\nA tous n\u00e9cessiteux fais une part bien large ;<br \/>\nLa charit\u00e9 n&rsquo;est pas une on\u00e9reuse charge,<br \/>\nEt donner pour l&rsquo; honneur et l&rsquo;amour de son Dieu,<br \/>\nN&rsquo;a jamais appauvri nul homme en aucun lieu.<br \/>\nVa ! c&rsquo;est un bon calcul que d&rsquo;\u00eatre charitable ;<br \/>\nA l&rsquo;\u00e2me comme au corps l&rsquo;aum\u00f4ne est profitable. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Chaque fois qu&rsquo;on tendra la main \u00e0 votre fils,<br \/>\nVotre fils donnera, sans songer aux profits. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Au nom des malheureux je recois ta promesse.<br \/>\nVoil\u00e0, mon cher enfant, tout ce que ma tendresse<br \/>\nD\u00e9sirait \u00e9pancher de mon c\u0153ur dans ton c\u0153ur.<br \/>\nS&rsquo;il me faut te c\u00e9der aux soins d&rsquo;un gouverneur,<br \/>\nLa s\u00e9paration en sera moins am\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh ! laisse-moi tomber \u00e0 tes genoux, ma m\u00e8re :<br \/>\nJ&rsquo;accepte avec bonheur ton bon enseignement<br \/>\nEt je t&rsquo;en remercie, \u00f4 ma m\u00e8re, humblement.<br \/>\nAussi longtemps que Dieu voudra me faire vivre.<br \/>\nTes conseils bien-aim\u00e9s, je veux en tout les suivre.<br \/>\nQue Dieu me vienne en aide, et j&rsquo;engage ma foi<br \/>\nQu&rsquo;un jour ton Olivier sera digne de toi. \u00bb<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re le couvrit de baisers et de larmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab De quelle douce f\u00e9e as-tu re\u00e7u tes charmes,<br \/>\nPour m&rsquo;\u00e9mouvoir ainsi jusqu&rsquo;au fond de mon c\u0153ur ?<br \/>\nMon bonheur trop complet me ferait presque peur :<br \/>\nHeureuse comme m\u00e8re, heureuse comme \u00e9pouse,<br \/>\nQuelle femme de moi ne serait pas jalouse ?<br \/>\n\u00ab Allons, va retrouver tous tes jeunes amis ;<br \/>\nIls t&rsquo;attendent l\u00e0-bas et tu leur es promis. \u00bb<\/p>\n<p>Olivier l&#8217;embrassa sur l&rsquo;une et l&rsquo;autre joue,<br \/>\nPuis, lui faisant de loin une joyeuse moue,<br \/>\nGai gonflement de l\u00e8vre o\u00f9 chante le baiser,<br \/>\nComme ces nids d&rsquo;oiseau qu&rsquo;avril entend jaser :<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;y vais, mais vienne Herblain, je le saurai, j&rsquo;esp\u00e8re ;<br \/>\nJe tiens au long r\u00e9cit des exploits de mon p\u00e8re. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Partez, petit despote, on vous ob\u00e9ira :<br \/>\nSit\u00f4t Herblain venu, l&rsquo;on vous en pr\u00e9viendra. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je pars, mais n&rsquo;allez pas pleurer en mon absence&#8230;<br \/>\nOu bien je vous mettrai, Madame, en p\u00e9nitence ;<br \/>\nCar vous m&rsquo;avez d\u00e9j\u00e0 tromp\u00e9 plus d&rsquo;une fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oui, mais je ne suis plus triste comme autrefois<br \/>\nEt je n&rsquo;ai plus besoin de forcer mon courage :<br \/>\nMon c\u0153ur rass\u00e9r\u00e9n\u00e9 n&rsquo;a plus un seul nuage,<br \/>\nEt, comme l&rsquo;alouette en un ciel \u00e9clatant,<br \/>\nL&rsquo;esp\u00e9rance y gazouille et s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve en chantant. \u00bb<\/p>\n<p>V. &#8211; LE BOURREAU DE NANTES.<\/p>\n<p>Le m\u00eame jour o\u00f9 Jeanne, autrefois si peureuse,<br \/>\nReprochait presque \u00e0 Dieu de trop la rendre heureuse,<br \/>\nLe bourreau, s&rsquo;arrachant aux douceurs du sommeil,<br \/>\nDevan\u00e7ait sur sa tour le lever du soleil ;<br \/>\nEt l\u00e0, seul et debout, il voyait, grand et sombre,<br \/>\nLe nord dans les lueurs et le midi dans l&rsquo;ombre ;<br \/>\nCar l&rsquo;on \u00e9tait encor dans un de ces longs jours<br \/>\nO\u00f9 l&rsquo;astre roi des cieux \u00e9largit son parcours.<br \/>\nIl regarde p\u00e2lir la lune et les \u00e9toiles,<br \/>\nA la clart\u00e9 de l&rsquo;aube entr&rsquo;ouvrant ses longs voiles,<br \/>\nFaits des blanches vapeurs qu&rsquo;exhale le Marais ;<br \/>\nSa poitrine avec joie aspire cet air frais.<br \/>\nIl \u00e9coute, \u00e0 ses pieds, le murmure de l\u2019Erdre,<br \/>\nDont l&rsquo;eau va lentement dans la Loire se perdre<br \/>\nEt, tout autour de lui, ce bruit vague, incertain,<br \/>\nQui monte de la ville ou qui vient du lointain.<\/p>\n<p>Le ciel resplendissait d&rsquo;une beaut\u00e9 si pure,<br \/>\nTout \u00e9tait si charmant dans toute la nature,<br \/>\nQue le bourreau restait lui-m\u00eame \u00e9merveill\u00e9<br \/>\nEt ne regrettait pas trop de s&rsquo;\u00eatre \u00e9veill\u00e9.<br \/>\nMais on n&rsquo;est pas bourreau pour r\u00eaver comme un homme ;<br \/>\nSecouant la langueur qui reste d&rsquo;un long somme,<br \/>\nLe sombre ex\u00e9cuteur bient\u00f4t se rappela<br \/>\nL&rsquo;ordre qui de son lit l&rsquo;avait fait venir l\u00e0.<\/p>\n<p>Le bras charg\u00e9 d&rsquo;un bois long et d&rsquo;un sac difforme,<br \/>\nOn vit son spectre noir quitter la plate-forme.<br \/>\nBient\u00f4t il reparut au sommet de l&rsquo;arceau<br \/>\nQui, d\u00e9coupant dans l&rsquo;air son quadruple cr\u00e9neau,<br \/>\nL&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre liait les deux tours de la porte<br \/>\nQu&rsquo;au-devant du Marchix ouvrait la ville forte ;<br \/>\nCar dans ces temps anciens, moins loyaux qu&rsquo;on ne croit,<br \/>\nO\u00f9 la force usurpait trop souvent sur le droit,<br \/>\nNantes s&rsquo;\u00e9tait arm\u00e9 d&rsquo;un corselet de pierre,<br \/>\nQui venait se boucler \u00e0 la Porte Saint-Pierre.<\/p>\n<p>D\u00e9posant sur le mur son sac brun, le bourreau<br \/>\nGlisse aux anneaux de fer destin\u00e9s au drapeau<br \/>\nDans les jours de combat ou de r\u00e9jouissance,<br \/>\nSon long bois, qui, debout, reprend son air de lance ;<br \/>\nPuis du sac il retire, oh ! l&rsquo;horrible tr\u00e9sor !<br \/>\nUne t\u00eate coup\u00e9e et qui suinte encor ;<br \/>\nEt, sans \u00eatre effray\u00e9 de son p\u00e2le visage,<br \/>\nLa soup\u00e8se en sa main et dit : \u00ab Ah ! c&rsquo;est dommage !<br \/>\nCet homme-l\u00e0 devait \u00eatre bien vigoureux&#8230;<br \/>\nMais ces barons sont fiers et c&rsquo;est bien fait pour eux. \u00bb<\/p>\n<p>Et l&rsquo;aube souriait \u00e0 ces choses fun\u00e8bres !<\/p>\n<p>Lui, mettant \u00e0 profit les restes de vert\u00e8bres,<br \/>\nDans le fer de la lance, aiguis\u00e9e avec soin,<br \/>\nFait entrer cette, t\u00eate, en la frappant du poing ;<br \/>\nS&rsquo;assure, d&rsquo;une main que l&rsquo;art a faite habile,<br \/>\nQu&rsquo;au bout du bois inf\u00e2me elle est bien immobile<br \/>\nEt pourra r\u00e9sister aux rafales du vent ;<br \/>\nPuis, jetant un coup d&rsquo;\u0153il du c\u00f4t\u00e9 du Levant,<br \/>\nDont la blanche lueur s&rsquo;anime et devient rose :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab C&rsquo;est bien ! le soleil dort et la ville repose ;<br \/>\nPersonne n&rsquo;a pu voir ce que j&rsquo;ai fait ici.<br \/>\nDe ce qu&rsquo;il adviendra je n&rsquo;ai pas de souci :<br \/>\nL&rsquo;important est pour moi que mon \u0153uvre soit faite,<br \/>\nSans qu&rsquo;un maudit caillou vienne troubler la f\u00eate.<br \/>\nLes Nantais n&rsquo;aiment pas \u00e0 me voir travailler<br \/>\nEt sans cesse avec eux il me faut chamailler :<br \/>\nSous ma tour dans une heure ils abo\u00eeront encore&#8230;<br \/>\nJe crois que j&rsquo;ai bien fait de devancer l&rsquo;aurore. \u00bb<\/p>\n<p>Comme il allait partir, un \u00e9norme caillou<br \/>\nL&rsquo;atteignit en plein c\u0153ur, lanc\u00e9 je ne sais d&rsquo;o\u00f9,<br \/>\nMais lanc\u00e9 d&rsquo;une main forte, quoique perverse,<br \/>\nCar le bourreau tomba du coup \u00e0 la renverse,<br \/>\nEn poussant un grand cri que l&rsquo;\u00e9cho quadrupla.<\/p>\n<p>Quand il reprit ses sens, Herblain n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0.<\/p>\n<p>Des bourgeois, des marchands, des gens de toute sorte<br \/>\nCausaient, les yeux lev\u00e9s sur l&rsquo;arceau de la porte,<br \/>\nEt chacun demandait, mais en baissant la voix,<br \/>\nQuelle \u00e9tait cette t\u00eate au haut de ce long bois.<br \/>\nA qui donc et pourquoi servait-elle d&rsquo;exemple ?<br \/>\nLa foule, \u00e0 chaque instant plus press\u00e9e et plus ample,<br \/>\nAccourait de la ville et surtout du Marchix.<br \/>\nLes questions bient\u00f4t d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en cris.<\/p>\n<p>Laissant \u00e0 qui de droit le souci d&rsquo;y r\u00e9pondre<br \/>\nEt redoutant de voir sur lui l&rsquo;orage fondre,<br \/>\nLe bourreau remonta se cacher dans sa tour :<br \/>\nLes animaux de proie ont, dit-on, peur du jour.<\/p>\n<p>O ma ch\u00e8re Bretagne, \u00f4 ma noble patrie,<br \/>\nLa trahison chez nous fut en tout temps fl\u00e9trie ;<br \/>\nComme sur ton \u00e9cu, que le temps a rouill\u00e9,<br \/>\nOn peut lire en nos c\u0153urs : \u00ab Plut\u00f4t mort que souill\u00e9 ! \u00bb<br \/>\nMais que Clisson f\u00fbt tra\u00eetre, on ne pouvait le croire :<br \/>\nSi noble, si puissant, si riche, et plein de gloire,<br \/>\nQu&rsquo;avait-il \u00e0 gagner en trahissant le Roi,<br \/>\nAuquel il n&rsquo;engagea que librement sa foi,<br \/>\nCar ce roi n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e9galement son ma\u00eetre ?<br \/>\nSur d&rsquo;autres que Clisson tombe ce nom de tra\u00eetre ;<br \/>\nSon jugement n&rsquo;a pas tach\u00e9 sa loyaut\u00e9 ;<br \/>\nPour les Bretons, sa mort n&rsquo;est qu&rsquo;une cruaut\u00e9.<\/p>\n<p>Et comme ces propos couraient tout haut dans Nante,<br \/>\nOn r\u00e9colta la haine, en semant l&rsquo;\u00e9pouvante.<\/p>\n<p>VJ. &#8211; LA FUITE D&rsquo;HERBLAIN.<\/p>\n<p>Herblain, d\u00e8s que sa pierre eut puni le bourreau,<br \/>\nGagna d&rsquo;un pas furtif la pente du coteau,<br \/>\nQue nos a\u00efeux, suivant la mode alors d\u00e9vote,<br \/>\nNommaient parfois la Butte et plus souvent la Motte<br \/>\nSaint-Nicolas, et qui, plant\u00e9 d&rsquo;ormeaux \u00e9pais,<br \/>\nOffrait aux promeneurs la fra\u00eecheur et la paix.<\/p>\n<p>Se glissant d&rsquo;arbre en arbre et prot\u00e9g\u00e9 par l&rsquo;ombre<br \/>\nDu feuillage touffu que l&rsquo;aube laissait sombre,<br \/>\nIl atteignit bient\u00f4t, sans qu&rsquo;on e\u00fbt pu le voir,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9troite rue \u00e0 pic tombant \u00e0 l&rsquo;Abreuvoir.<\/p>\n<p>Un bateau l&rsquo;attendait dans un repli de l&rsquo;Erdre.<br \/>\nSachant que tout moment perdu pouvait le perdre,<br \/>\nIl saute dans l&rsquo;esquif et, de la t\u00eate aux reins<br \/>\nSe couvrant du caban que portent les marins,<br \/>\nDe sa gaffe, appuy\u00e9e avec force \u00e0 la rive,<br \/>\nD\u00e9gage son canot, qui s&rsquo;\u00e9branle et d\u00e9rive ;<br \/>\nPuis de deux avirons mani\u00e9s avec art<br \/>\nPromptement et sans bruit nage au pied du rempart,<br \/>\nQui, se tournant soudain vers les eaux, les traverse<br \/>\nSur l&rsquo;arcade d&rsquo;un pont, clos la nuit d&rsquo;une herse.<br \/>\nLa herse \u00e9tait baiss\u00e9e, et sur les cieux obscurs<br \/>\nUn homme apparaissait au haut des Petits-Murs .<br \/>\nSous cet \u0153il vigilant et devant cet obstacle,<br \/>\nNul ne peut en secret passer, sans un miracle.<br \/>\nMais le gardien du pont, du vieil Herblain connu,<br \/>\nFait remonter la herse au signal convenu ;<br \/>\nEt le bateau , glissant entre la double pile,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lance sans encombre au milieu de la ville.<\/p>\n<p>Nul ne soup\u00e7onnerait ce qu&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Erdre alors.<br \/>\nSon nom seul, chez quiconque a visit\u00e9 ses bords,<br \/>\n\u00c9voque un souvenir de rives enchant\u00e9es,<br \/>\nQui disputent le prix aux eaux les plus vant\u00e9es ;<br \/>\nMais, apr\u00e8s la Chauss\u00e9e, \u0153uvre de saint F\u00e9lix,<br \/>\nL&rsquo;Erdre prenait soudain l&rsquo;air lugubre du Styx.<br \/>\nOn e\u00fbt dit qu&rsquo;aux abords de la ville, son onde<br \/>\nSe g\u00e2tait au contact de quelque l\u00e8pre immonde,<br \/>\nEt la rivi\u00e8re calme aux paysages frais,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9talant dans les joncs, n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;un marais<br \/>\nO\u00f9, le long des remparts, se tra\u00eenaient des eaux lentes,<br \/>\nCouvertes tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 de vapeurs pestilentes,<br \/>\nEt qui, dans Nantes m\u00eame, offrait \u00e8ncor l&rsquo;aspect<br \/>\nD&rsquo;une mare croupie et d&rsquo;un cloaque infect.<br \/>\nAussi des Petits-Murs au Carrefour du Change,<br \/>\nTous les pignons tournaient le dos \u00e0 cette fange ;<br \/>\nSauf sur un pont de bois, dont les vieilles maisons<br \/>\nRespiraient forc\u00e9ment cet air lourd de poisons.<br \/>\nUn peintre en e\u00fbt peut-\u00eatre admir\u00e9 les fa\u00e7ades,<br \/>\nMais \u00e0 leurs bois pourris on les sentait malades.<\/p>\n<p>Telle se montrait l&rsquo;Erdre au temps de mon r\u00e9cit.<br \/>\nDescendant le chenal que l&rsquo;\u00e9t\u00e9 r\u00e9tr\u00e9cit,<br \/>\nHerblain, tout en ramant, scrute au loin chaque rive,<br \/>\nS&rsquo;arr\u00eatant d\u00e8s qu&rsquo;un bruit \u00e0 son oreille arrive ;<br \/>\nMais tout se tait encor dans la grande cit\u00e9 ;<br \/>\nD&rsquo;ailleurs le caban brun dont il est abrit\u00e9<br \/>\n\u00c9carte tout soup\u00e7on, si quelqu&rsquo;un le remarque.<br \/>\nLe p\u00eacheur appr\u00eatant ses filets dans sa barque,<br \/>\nL&rsquo;ouvrier qui se l\u00e8ve et regarde le jour<br \/>\nEt le soldat de veille au haut de chaque tour,<br \/>\nTous suivent d&rsquo;un coup d&rsquo;\u0153il curieux, mais tranquille,<br \/>\nEt cette eau qui s&rsquo;\u00e9claire et cet esquif qui file.<br \/>\nGagnant, entre deux ponts, une sorte d&rsquo;\u00e9tang<br \/>\nQu&rsquo;un lourd brouillard couvrait.de son voile flottant,<br \/>\nHerblain, presque invisible \u00e0 travers cette brume,<br \/>\nAvait pass\u00e9 sans bruit dans la verd\u00e2tre \u00e9cume<br \/>\nAmass\u00e9e aux piliers du premier des deux ponts,<br \/>\nOuvrant sa rue oblique \u00e0 deux rangs de pignons<br \/>\nEt qu&rsquo;on nommait alors pont de la Mercerie.<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 sa barque touche au pont de Casserie,<br \/>\nQui, simple et nu, permet de regarder sur l&rsquo;eau ;<br \/>\nQuand un homme, enferm\u00e9 dans un vaste manteau,<br \/>\nAu garde-fou se penche et lui crie \u00e0 voix basse :<br \/>\n\u00ab Herblain, oh ! si c&rsquo;est vous, arr\u00eatez-vous, de gr\u00e2ce ! \u00bb<br \/>\nHerblain, qui n&rsquo;est pas s\u00fbr de d\u00e9guiser sa voix,<br \/>\nSans m\u00eame dire non, franchit le pont de bois<br \/>\nEt, de toute sa force appuyant sur sa rame,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9loigne en toute h\u00e2te et le trouble dans l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>VII. &#8211; LE RATEAU DE L&rsquo;ERDRE.<\/p>\n<p>Mais d&rsquo;o\u00f9 vient que sa main ralentit son bateau ?<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;il voit devant lui les barres du r\u00e2teau<br \/>\nQui cl\u00f4t pendant la nuit l&#8217;embouchure de l&rsquo;Erdre.<br \/>\nTant de soins et d&rsquo;efforts, h\u00e9las ! vont donc se perdre !<br \/>\nCar, large de vingt pieds sur vingt pieds de hauteur,<br \/>\nL&rsquo;immense grille en bois a trop de pesanteur,<br \/>\nPour que, malgr\u00e9 sa force, Herblain seul la soul\u00e8ve.<br \/>\nD&rsquo;ailleurs , sous les clart\u00e9s de l&rsquo;aube qui se l\u00e8ve,<br \/>\nQuand m\u00eame ses efforts parviendraient \u00e0 l&rsquo;ouvrir,<br \/>\nSi le guet, qu&rsquo;il entend, vient \u00e0 le d\u00e9couvrir,<br \/>\nLe vieux et noir Bouffay, dont l&rsquo;imposante masse<br \/>\nA sa gauche se dresse et semble une menace,<br \/>\nPeut refermer sur lui les murs de sa prison :<br \/>\nEt qui donc pr\u00e9viendra la veuve de Clisson ?<\/p>\n<p>Mais Herblain moins que nous du r\u00e2teau s&rsquo;inqui\u00e8te ;<br \/>\nMiaulant faiblement comme fait la chouette,<br \/>\nIl \u00e9coute, et bient\u00f4t sur la Loire il entend<br \/>\nSe r\u00e9p\u00e9ter le cri que son oreille attend ;<br \/>\nPuis, un instant apr\u00e8s, il voit contre la herse<br \/>\nUn homme en un canot, que le flot montant berce.<br \/>\n\u2014\u00ab Gu\u00e9neuf, est-ce bien vous? \u2014 Oui, ma\u00eetre Herblain, c&rsquo;est moi.<br \/>\nDepuis une heure au moins ici je me tiens coi ;<br \/>\nMais je vous appartiens tout entier, corps et \u00e2me<br \/>\nDepuis que vous m&rsquo;avez fait \u00e9pouser ma femme. \u00bb<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est bien. Approchez-vous en travers du r\u00e2teau. \u00bb<\/p>\n<p>Et lui-m\u00eame \u00e0 la grille amarrant son bateau,<br \/>\nPour qu&rsquo;il offre \u00e0 son pied un appui plus solide,<br \/>\nHerblain saisit sa gaffe et, d&rsquo;un effort rapide,<br \/>\nPesant sur le barreau qui semble le moins neuf,<br \/>\nSe fait un jour et passe au bateau de Gu\u00e9neuf.<br \/>\nComme il veut de sa fuite \u00e9carter toute marque,<br \/>\nIl laisse son caban sur les bancs de sa barque,<br \/>\nEt, des mains de Gu\u00e9neuf ayant pris un manteau,<br \/>\nD&rsquo;un gros tolet de fer, qui lui sert de marteau,<br \/>\nIl fait rentrer la barre au fond de sa mortaise.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Que votre langue, ami, soit discr\u00e8te et se taise<br \/>\nSur tout ce qu&rsquo;ont pu voir ou que verront vos yeux :<br \/>\nJ&rsquo;ai mes raisons pour \u00eatre ainsi myst\u00e9rieux. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je suis un peu bavard, c&rsquo;est vrai, comme aubergiste,<br \/>\nR\u00e9pond Gu\u00e9neuf, d&rsquo;un ton moiti\u00e9 gai, moiti\u00e9 triste ;<br \/>\nMais le vieux soldat peut conserver ses secrets,<br \/>\nEt je sais, pour causer, trouver d&rsquo;autres sujets. \u00bb<br \/>\n\u00ab Eh bien, qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui donc votre talent s&rsquo;essaie,<br \/>\nEt, sans plus de retards, nageons vers la Saulzaie . \u00bb<br \/>\nSur leur rame, \u00e0 ces mots, ils se courbent tous deux,<br \/>\nEt le canot, prenant un \u00e9lan vigoureux,<br \/>\nSous le coup cadenc\u00e9 de sa double nageoire,<br \/>\nRemonte obliquement le courant de la Loire,<br \/>\nQue le soleil levant couvrait de ses splendeurs.<br \/>\nLe vent et la mar\u00e9e aidaient aux deux rameurs,<br \/>\nEn refoulant les eaux du c\u00f4t\u00e9 de leur source ;<br \/>\nAussi, quoique forc\u00e9s d&rsquo;\u00e9viter, dans leur course.<br \/>\nVingt embarcations creusant, dans tous les sens,<br \/>\nSous le jour qui rena\u00eet, le fleuve aux flots puissants,<br \/>\nSans retard et sans peine ils accostent la gr\u00e8ve,<br \/>\nO\u00f9 de grands saules gris un long cordon s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve.<br \/>\nCes rivages, alors d\u00e9serts, sont le berceau<br \/>\nDes splendides maisons de notre Ile Feydeau.<\/p>\n<p>Quand \u00e0 l&rsquo;un des gros pieux enfonc\u00e9s dans le sable<br \/>\nLa barque fut fix\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un fort c\u00e2ble ;<br \/>\nQuand chacun eut de l&rsquo;\u0153il fouill\u00e9 tout l&rsquo;horizon<br \/>\nEt fut s\u00fbr de n&rsquo;avoir \u00e9veill\u00e9 nul soup\u00e7on,<br \/>\nLe couple disparut sous un rideau de saules.<br \/>\nL\u00e0, rendant le manteau qui couvrait ses \u00e9paules :<br \/>\n\u2014\u00ab Quittons-nous, dit Herblain, car, pour fuir tout danger,<br \/>\nJe ne veux pas qu&rsquo;on sache o\u00f9 je dois me loger;<br \/>\nDonc, pendant que je vais remonter cette berge,<br \/>\nAllez seul, mon ami, m&rsquo;attendre \u00e0 votre auberge.<br \/>\nSans doute qu&rsquo;avant peu je vous y rejoindrai ;<br \/>\nQu&rsquo;en tout cas mon logis soit pr\u00eat quand je viendrai,<br \/>\nEt, veillez avec soin, si j&rsquo;y viens, que personne,<br \/>\n\u00c9tranger ou valet, chez vous ne m&rsquo;espionne. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Ma\u00eetre, ne craignez rien, vous serez ob\u00e9i :<br \/>\nCe n&rsquo;est pas chez Gu\u00e9neuf que vous serez trahi.<br \/>\nJe vous servirai seul, et ma femme elle-m\u00eame<br \/>\nNe saura rien, si fort que son gros mari l&rsquo;aime. \u00bb<\/p>\n<p>VIII. &#8211; LES PONTS DE NANTES.<\/p>\n<p>Gu\u00e9neuf \u00e9tait parti depuis longtemps d\u00e9j\u00e0,<br \/>\nLorsqu\u00e8 de l&rsquo;oseraie Herblain se d\u00e9gagea.<br \/>\nSon immense douleur p\u00e2lissait son visage.<br \/>\nLes soucis de sa fuite, excitant son courage,<br \/>\nAvaient pu rejeter un moment dans l&rsquo;oubli<br \/>\nLes souvenirs sanglants dont son c\u0153ur est rempli ;<br \/>\nMais quand il se trouva seul avec sa pens\u00e9e,<br \/>\nIl crut son \u00e9nergie \u00e0 jamais d\u00e9pens\u00e9e,<br \/>\nTant il se sentit faible en son accablement.<br \/>\nIl invoqua la mort pour finir son tourment,<br \/>\nEt peut-\u00eatre la Loire e\u00fbt roul\u00e9 son cadavre,<br \/>\nSi Dieu , pour all\u00e9ger le chagrin qui le navre<br \/>\nEt qui lui fait souvent jeter les yeux sur l&rsquo;eau,<br \/>\nN&rsquo;avait dans son esprit retrac\u00e9 le tableau<br \/>\nDe sa belle ma\u00eetresse, au calme et doux visage,<br \/>\nLisant \u00e0 ses enfants, comme un heureux pr\u00e9sage,<br \/>\nLa lettre dans laquelle, annon\u00e7ant son retour,<br \/>\nIl lui laisse esp\u00e9rer encore un plus beau jour.<\/p>\n<p>Son devoir qu&rsquo;il comprend ranime son courage<br \/>\nEt, d&rsquo;un pas r\u00e9solu, s&rsquo;\u00e9loignant du rivage,<br \/>\nA travers les osiers et de rares maisons,<br \/>\nIl arrive bient\u00f4t \u00e0 la cha\u00eene des Ponts ,<br \/>\nQui s&rsquo;allonge pendant plus d&rsquo;une demi-lieue<br \/>\nEt forme \u00e0 notre ville une longue banlieue ;<br \/>\nMais, quoiqu&rsquo;il ait repris ses forces, ses chagrins<br \/>\nRestent sur tous ses traits profond\u00e9ment empreints.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;en allait tra\u00eenant sa triste r\u00eaverie,<br \/>\nQuand, au tournant du pont de la Poissonnerie,<br \/>\nQuelqu&rsquo;un qu&rsquo;il ne voit pas, l&rsquo;appelant par son nom,<br \/>\nLui crie : \u00ab Attendez donc un ami de Clisson. \u00bb<br \/>\nLe fid\u00e8le \u00e9cuyer, que cette voix consterne,<br \/>\nVoit, en se d\u00e9tournant, sortir de la Poterne<br \/>\nUn jeune chevalier, qui s&rsquo;avance vers lui.<br \/>\nS&rsquo;il l&rsquo;avait cru possible, Herblain sans doute e\u00fbt fui,<br \/>\nCar son \u00e2me est en proie \u00e0 l&rsquo;incessante crainte<br \/>\nDe trouver un obstacle \u00e0 sa mission sainte ;<br \/>\nMais, la fuite pouvant devenir un danger,<br \/>\nIl affecte un air calme et marche \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger.<\/p>\n<p>Pendant que son esprit, qui s&rsquo;inqui\u00e8te, songe<br \/>\nA tromper le p\u00e9ril par quelque adroit mensonge,<br \/>\nLe chevalier l&rsquo;a joint et lui serrant la main :<br \/>\n\u2014 \u00ab Silence ! dit-il bas, je sais tout, pauvre Herblain.<br \/>\nNe parlons sur ce pont que de choses frivoles,<br \/>\nMais cherchons un lieu s\u00fbr pour de graves paroles. \u00ab<br \/>\n\u00ab Votre air myst\u00e9rieux, je ne le comprends pas ;<br \/>\nJe n&rsquo;ai rien \u00e0 cacher \u00bb, r\u00e9pond Herblain tout bas.<br \/>\n\u00ab Me soup\u00e7onnez-vous donc de ruses d\u00e9loyales ?<br \/>\nEh bien, rien que deux mots : Montfaucon et les Halles! \u00bb<br \/>\nHerblain reprit tout haut : \u00ab Je vais aux Fleurs-de-Lis,<br \/>\nVenez-y, monseigneur ; l&rsquo;h\u00f4te est de mes amis. \u00bb<br \/>\nEt tous les deux alors march\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te,<br \/>\nAffectant un air libre et parlant \u00e0 voix haute ;<br \/>\nMais tous deux, inquiets, s&rsquo;assuraient avec soin<br \/>\nQu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient surveill\u00e9s ni de pr\u00e8s ni de loin.<br \/>\nNon, la foule qui cro\u00eet, affair\u00e9e et bruyante,.<br \/>\nVers la ville, autour d&rsquo;eux, coulait indiff\u00e9rente.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait un jour de foire et, sur les ponts de bois,<br \/>\nChevaux, b\u0153ufs et pi\u00e9tons les arr\u00eataient parfois ;<br \/>\nMais ils s&rsquo;applaudissaient de l&rsquo;incessant obstacle<br \/>\nQui dans leur but secret les servait \u00e0 miracle ;<br \/>\nCar, dans ce tourbillon de peu ple, ils n&rsquo;avaient pas<br \/>\nLa crainte de laisser la trace de leurs pas.<\/p>\n<p>Sur leur gauche bient\u00f4t, \u00e0 l&rsquo;angle d&rsquo;une rue,<br \/>\nUne enseigne \u00e9clatante avait frapp\u00e9 leur vue :<br \/>\nDans un \u00e9cusson bleu brillaient trois fleurs de lis.<br \/>\nHerblain, montrant l&rsquo;auberge au chevalier surpris,<br \/>\nLui dit : \u00ab Pour des Fran\u00e7ais le g\u00eete est bon sans doute,<br \/>\nMais j&rsquo;en sais un meilleur ; poursuivons notre route. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Poursuivons notre route, avait dit l&rsquo;inconnu ;<br \/>\nL&rsquo;h\u00f4tel choisi par vous sera le bienvenu.<br \/>\nUn lieu discret et s\u00fbr est tout ce qui m&rsquo;importe,<br \/>\nPour les graves secrets que chacun de nous porte. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Sachez donc, monseigneur, attendre ce lieu s\u00fbr.<br \/>\nUne rue a l&rsquo;oreille aussi fine qu&rsquo;un mur,<br \/>\nEt peut-\u00eatre un seul mot suffirait pour nous perdre. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;ai cherch\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure \u00e0 vous parler sur l&rsquo;Erdre :<br \/>\nL\u00e0, pas un espion n&rsquo;e\u00fbt surpris nos propos. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab La rivi\u00e8re elle-m\u00eame a souvent des \u00e9chos ;<br \/>\nJe puis vous garantir qu&rsquo;en mon h\u00f4tellerie<br \/>\nNous serons beaucoup mieux qu&rsquo;au pont de Casserie. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Vous \u00eates un oracle, Herblain, et je me tais. \u00bb<\/p>\n<p>Et nos deux compagnons, bien d&rsquo;accord d\u00e9sormais,<br \/>\nMarchent sans \u00e9changer une seule parole,<br \/>\nDe peur qu&rsquo;\u00e0 leur insu leur secret ne s&rsquo;envole.<\/p>\n<p>Quand ils eurent franchi le pont de Belle-Croix,<br \/>\nNoir sous le double rang de ses maisons en bois ;<br \/>\nQuand de la Magdeleine atteignant la chauss\u00e9e,<br \/>\nDans toute sa longueur ils l&rsquo;eurent travers\u00e9e,<br \/>\nLe pont du m\u00eame nom d\u00e9roula sous leurs yeux<br \/>\nUn de ces beaux tableaux dont Nante est orgueilleux.<br \/>\nMais ces grands horizons o\u00f9 coule en paix la Loire,<br \/>\nCe brouillard transparent, ce soleil dans sa gloire,<br \/>\nBlanchissant d&rsquo;un rayon, l\u00e0 des pr\u00e9s verdoyants,<br \/>\nIci les hauts sommets des arbres ondoyants,<br \/>\nCes navires voguant le long des grandes \u00eeles<br \/>\nOu dormant dans le port sous leurs m\u00e2ts immobiles,<br \/>\nCes maisons aux murs blancs au haut de noirs rochers,<br \/>\nCe m\u00e9lange de tours, de fl\u00e8ches, de clochers,<br \/>\nQue sais-je ? cet amas des plus charmantes choses<br \/>\nN&rsquo;a pas le moindre attrait pour ces deux c\u0153urs moroses.<br \/>\nIls traversent le pont, sans m\u00eame qu&rsquo;un regard<br \/>\nAu sublime spectacle ait voulu prendre part.<\/p>\n<p>Sur la Prairie au Duc, le laid faubourg des Biesses,<br \/>\nDont le pont de Toussaint r\u00e9unit les deux pi\u00e8ces,<br \/>\nOuvre \u00e0 leurs pas press\u00e9s ses d\u00e9fil\u00e9s \u00e9troits ;<br \/>\nPuis voici devant eux le pont de Brise-Bois,<br \/>\nO\u00f9 de noires maisons masquent de vertes \u00eeles.<br \/>\nAu moment de passer le court pont des Trois-Piles :<br \/>\n&#8211; \u00ab Ah ! \u00e7a, fit l&rsquo;inconnu , dites-moi sans fa\u00e7on<br \/>\nQue l&rsquo;entretien promis n&rsquo;aura lieu qu&rsquo;\u00e0 Clisson,<br \/>\nCar vous me faites faire, Herblain, un vrai voyage :<br \/>\nQuand on a peu de temps, le perdre n&rsquo;est pas sage&#8230;<br \/>\nVous froncez le sourcil : j&rsquo;ai donc tort et me tais. \u00bb<br \/>\nIls poursuivent leur route et, d\u00e9passant Vertais,<\/p>\n<p>Ce faubourg populeux, dont les deux vastes pr\u00e9es<br \/>\nSont d&rsquo;amont en aval par la Loire entour\u00e9es,<br \/>\nIls atteignent enfin le long pont de Pirmil,<br \/>\nDont le nom est l&rsquo;objet d&rsquo;un si docte babil ;<br \/>\nMais sa vue admirable et qui n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9gale,<br \/>\nVainement \u00e0 leurs yeux se d\u00e9roule et s&rsquo;\u00e9tale.<br \/>\nQue leur font ces grands bois se mirant dans les eaux<br \/>\nQui de Saint-S\u00e9bastien baignent les doux coteaux ?<br \/>\nQue leur font les rochers et le long pr\u00e9 de Mauves,<br \/>\nDont l&rsquo;herbe au soleil d&rsquo;ao\u00fbt a de si beaux tons fauves ?<br \/>\nQu&rsquo;ont pour eux de charmant ces filets de p\u00eacheurs,<br \/>\nEt ces jeux de lumi\u00e8re, et ces ti\u00e8des fra\u00eecheurs,<br \/>\nEt ces faubourgs assis en vaste amphith\u00e9\u00e2tre ?<br \/>\nQue leur fait ce grand fleuve et son mouvant th\u00e9\u00e2tre,<br \/>\nSes jaunes bancs de sable et ses profonds remous,<br \/>\nPlus loin son large lit au flot tranquille et doux,<br \/>\nIci ses naufs l\u00e9gers fuyant charg\u00e9s de toile,<br \/>\nL\u00e0 ses chalands, si lourds sous leur immense voile ?<br \/>\nQue leur font ces \u00eelots aux bleu\u00e2tres lointains ?<br \/>\nS&rsquo;ils regardent la ville et ses cr\u00e9neaux hautains,<br \/>\nC&rsquo;est que chacun nourrit un projet de vengeance<br \/>\nContre cette cit\u00e9 vendue au roi de France.<\/p>\n<p>Aux \u00e9clairs de leurs yeux leurs c\u0153urs se sont compris<br \/>\nEt, sans s&rsquo;\u00eatre expliqu\u00e9s, ils se sentent amis.<\/p>\n<p>Pendant que leur regard mariait sa menace,<br \/>\nLeurs pieds marchaient toujours et touchaient \u00e0 la place<br \/>\nQui devait voir surgir, quelque vingt ans plus tard,<br \/>\nLe ch\u00e2teau fort construit par l&rsquo;amiral Bouchard<\/p>\n<p>IX.- L&rsquo;AUBERGE DU GRAND LION D&rsquo;ARGENT.<\/p>\n<p>Comme ils allaient du pont franchir la derni\u00e8re arche :<br \/>\n&#8211; \u00ab Voici l\u00e0-bas l&rsquo;auberge o\u00f9 tendait notre marche,<br \/>\nDit Herblain ; dans cent pas nous y serons rendus.<br \/>\nNous pourrons y causer sans peur d&rsquo;\u00eatre entendus :<br \/>\nL&rsquo;h\u00f4te est un vieux soldat de mon ma\u00eetre, et sa femme,<br \/>\n\u00c9lev\u00e9e au ch\u00e2teau par les soins de Madame,<br \/>\nFut par moi mari\u00e9e au brave et gros Gu\u00e9neuf,<br \/>\nQui l&rsquo;aime d&rsquo;un amour de jour en jour plus neuf.<br \/>\nIl en parle sans cesse \u00e0 qui veut bien l&rsquo;entendre,<br \/>\nEt jamais tourtereau n&rsquo;eut le regard plus tendre.<br \/>\nTous deux pour les Clisson se jetteraient au feu :<br \/>\nPour le mari, mon ma\u00eetre est presque le bon Dieu,<br \/>\nEt pour dame Gu\u00e9neuf, Madame vaut la Vierge.<br \/>\nLeur d\u00e9vo\u00fbment s&rsquo;\u00e9tale au-devant de l&rsquo;auberge ;<br \/>\nVoyez leur Lion blanc \u00e0 la couronne d&rsquo;or :<br \/>\nLes armes des Clisson les prot\u00e8gent encor. \u00bb<\/p>\n<p>Le fid\u00e8le Gu\u00e9neuf se tenait sur sa porte ;<br \/>\nPourtant dans son h\u00f4tel la cohue \u00e9tait forte,<br \/>\nMais sa femme y pourvoit avec ses trois gar\u00e7ons.<br \/>\nLe compagnon d&rsquo;Herblain \u00e9veille ses soup\u00e7ons ;<br \/>\nToutefois, au regard que ce dernier lui jette,<br \/>\nIl les conduit tous deux \u00e0 sa chambre secr\u00e8te.<\/p>\n<p>La table \u00e9tait servie et servie avec soin :<br \/>\n\u2014 \u00ab Heurtez-l\u00e0, si de moi l&rsquo;un de vous a besoin ;<br \/>\nA vos ordres bient\u00f4t vous me verrez para\u00eetre.<br \/>\nComment cela se fait ? C&rsquo;est mon secret, mon ma\u00eetre. \u00bb<br \/>\nEt l&rsquo;on entend Gu\u00e9neuf descendre l&rsquo;escalier.<br \/>\n\u00ab Discret et d\u00e9vou\u00e9 ! mais, dit le chevalier,<br \/>\nIl vaut son pesant d&rsquo;or, votre gros aubergiste. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain distrait s&rsquo;assied , et parcourt d&rsquo;un \u0153il triste<br \/>\nCette chambre carr\u00e9e aux grands panneaux de bois,<br \/>\nO\u00f9 son bon ma\u00eetre et lui dormirent tant de fois.<br \/>\nIl en conna\u00eet \u00e0 fond les plus secrets myst\u00e8res,<br \/>\nCar, dans ces temps, troubl\u00e9s par d&rsquo;incessantes guerres,<br \/>\nLe plus brave a souvent besoin de se cacher ;<br \/>\nOr, ici, les parois, le plafond, le plancher,<br \/>\nSous de secrets ressorts, vous offrent des retraites<br \/>\nA la fuite, au repos, selon le besoin, pr\u00eates.<br \/>\nCe myst\u00e8re a son bon et son mauvais c\u00f4t\u00e9 :<br \/>\nDerri\u00e8re ces panneaux, l&rsquo;espion apost\u00e9<br \/>\nPeut surprendre ais\u00e9ment tout acte qui se passe<br \/>\nEt tout mot qui se dit ici, m\u00eame \u00e0 voix basse ;<br \/>\nMais Herblain sait qu&rsquo;il n&rsquo;a rien \u00e0 craindre aujourd&rsquo;hui,<br \/>\nS\u00fbr qu&rsquo;il est de Gu\u00e9neuf tout autant que de lui.<\/p>\n<p>Entre ces pans de bois, tout charg\u00e9s de sculptures<br \/>\nDissimulant aux yeux de secr\u00e8tes serrures,<br \/>\nIl en est un surtout qui du m\u00e2le vieillard<br \/>\nSemble, comme un aimant, attirer le regard :<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;en poussant du doigt l&rsquo;\u0153il de ce lion fauve,<br \/>\nDerri\u00e8re les panneaux roulants, s&rsquo;ouvre une alc\u00f4ve,<br \/>\nEt c&rsquo;est l\u00e0, dans ce lit, sur ce blanc oreiller,<br \/>\nQu&rsquo;il a vu si souvent son ma\u00eetre sommeiller.<br \/>\nMais cette belle t\u00eate aux grands traits h\u00e9ro\u00efques,<br \/>\nO\u00f9 brillait le sang pur des races germaniques,<br \/>\nEt dont, quand il veillait, la nuit, \u00e0 son c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nSon regard admirait la calme majest\u00e9,<br \/>\nMalgr\u00e9 tous ses efforts, il se la repr\u00e9sente<br \/>\nP\u00e2le et les traits crisp\u00e9s sur la lance infamante.<br \/>\nSa pauvre \u00e2me gonfl\u00e9e \u00e9clate en longs sanglots,<br \/>\nEt ses pleurs, qu&rsquo;il croyait taris, coulent \u00e0 flots.<\/p>\n<p>N&rsquo;osant pas consoler d&rsquo;une fa\u00e7on directe<br \/>\nCette grande douleur qu&rsquo;il comprend et respecte,<br \/>\nLe chevalier debout laisse pleurer Herblain ;<br \/>\nMais enfin il s&rsquo;approche et lui serrant la main :<br \/>\n\u2014\u00ab De pleurer devant moi n&rsquo;ayez honte ni crainte ;<br \/>\nDans les yeux d&rsquo;un vieillard les pleurs sont chose sainte,<br \/>\nSurtout quand ces pleurs, purs de toute l\u00e2chet\u00e9,<br \/>\nNe sont que le tribut de sa fid\u00e9lit\u00e9.<br \/>\nPleurez donc sur Clisson, l&rsquo;honneur de la Bretagne,<br \/>\nSur ses pauvres enfants, sur sa noble compagne,<br \/>\nPuisqu&rsquo;on ne sait quel est, quand on p\u00e8se leur sort,<br \/>\nLe plus infortun\u00e9, des vivants ou du mort.<br \/>\n\u00bb Mais pour une maison de si haute noblesse,<br \/>\nLa plaindre, quand on peut la venger, c&rsquo;est faiblesse.<br \/>\nSi je vous ai compris, vous voulez la venger. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain, se redressant, regarda l&rsquo;\u00e9tranger ;<br \/>\nUn \u00e9clair d&rsquo;esp\u00e9rance avait s\u00e9ch\u00e9 ses larmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab Continuez. Parfois la vengeance a ses charmes. \u00bb<br \/>\n\u00ab La dame de Clisson a des soldats nombreux.<br \/>\nDes vassaux d\u00e9vou\u00e9s&#8230; des amis chaleureux :<br \/>\nEh bien ! si vous voulez, je puis tripler sa force. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Vous tendez pour me prendre une excellente amorce :<br \/>\nQui me fait h\u00e9sitant, ce n&rsquo;est pas le danger&#8230;<br \/>\nMais quels droits croyez-vous avoir de nous venger ?<br \/>\nAvant de discuter l&rsquo;offre que vous me faites,<br \/>\nC&rsquo;est le moins que j&rsquo;apprenne, \u00e0 l&rsquo;instant, qui vous \u00eates. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;inconnu s&rsquo;asseyant dit : \u00ab Vous avez raison<br \/>\nEt je suis sans motifs pour vous cacher mon nom.<br \/>\nQuand vous aurez re\u00e7u toute ma confidence,<br \/>\nVous jugerez mon titre \u00e0 votre confiance,<br \/>\nMais, Herblain, mon nom seul m&rsquo;y donne d\u00e9j\u00e0 droit :<br \/>\nIl est connu ; je suis P\u00e9an de Malestroit . \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab P\u00e9an de Malestroit, recevez mon hommage :<br \/>\nBien jeune, vous avez prouv\u00e9 votre courage.<br \/>\nJe me trouverais fier de serrer votre main. \u00bb<br \/>\nLe brillant chevalier serra la main d&rsquo;Herblain :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Quoique ma modestie ais\u00e9ment s&rsquo;effarouche,<br \/>\nD&rsquo;un soldat tel que vous le compliment me touche,<br \/>\nCar toute la Bretagne a connu vos beaux faits :<br \/>\nDes lauriers de Clisson vous partagiez le faix. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Dans sa moisson de gloire, oh ! ma part fut modeste :<br \/>\nQuand il en avait trop, il me laissait son reste.<br \/>\nIl s&rsquo;est trouv\u00e9 parfois que le reste \u00e9tait bon.<br \/>\nMais pourquoi faire ainsi rougir un vieux barbon ?<\/p>\n<p>\u00bb J&rsquo;ai connu votre p\u00e8re en plus d&rsquo;une bataille ;<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait un beau vieillard, droit et de haute taille,<br \/>\nEt lorsque ses deux poings brandissaient son estoc,<br \/>\nBien fort \u00e9tait celui qui r\u00e9sistait au choc.<br \/>\n\u00bb Quand le duc Jean le Bon , Dieu b\u00e9nisse ses cendres !<br \/>\nAccompagna le roi de France dans les Flandres,<br \/>\nJe revis votre p\u00e8re au milieu des barons<br \/>\nQui derri\u00e8re le duc d\u00e9ployaient leurs pennons.<br \/>\nPr\u00e8s de lui chevauchait votre fr\u00e8re Guillaume,<br \/>\nEt j&rsquo;ai vu rarement plus grand air sous le heaume.<\/p>\n<p>\u00bb Depuis notre retour en Bretagne, je crois<br \/>\nLes avoir rencontr\u00e9s \u00e0 peine une ou deux fois,<br \/>\nMais j&rsquo;ai bien souvent eu les oreilles remplies<br \/>\nDu bruit des actions par vous trois accomplies ;<br \/>\nEt vos nobles a\u00efeux doivent \u00eatre contents,<br \/>\nCar leur nom a gard\u00e9 son \u00e9clat des vieux temps.<\/p>\n<p>X. &#8211; LE COMPLOT.<\/p>\n<p>\u00bb Parlez donc, monseigneur ; ma foi vous est acquise :<br \/>\nVous ne pouvez r\u00eaver qu&rsquo;une noble entreprise.<br \/>\nPour venger son outrage et r\u00e9tablir son droit,<br \/>\nClisson peut accepter l&rsquo;aide de Malestroit.<\/p>\n<p>\u00bb Mais, \u00f4 mon Dieu ! j&rsquo;y songe&#8230; A ce tournoi funeste,<br \/>\nO\u00f9, violant tous droits, ce roi que je d\u00e9teste<br \/>\nFit arr\u00eater Clisson et douze autres seigneurs,<br \/>\nDont le sort inconnu doit co\u00fbter bien des pleurs,<br \/>\nJe crois me rappeler, P\u00e9an, que votre p\u00e8re<br \/>\nGeoffroy de Malestroit, Guillaume votre fr\u00e8re,<br \/>\nEt vous peut-\u00eatre aussi ? vous \u00e9tiez attendus.<br \/>\nSi vous \u00e9tiez venus, ah! vous \u00e9tiez perdus ;<br \/>\nCar les vils promoteurs de l&rsquo;inf\u00e2me tuerie<br \/>\nVoulaient d\u00e9couronner notre chevalerie&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Eh ! quoi! vous p\u00e2lissez !&#8230; Ah ! je vous ai compris :<br \/>\nGuillaume et Geoffroy sont. \u00bb \u2014 \u00ab Prisonniers \u00e0 Paris !<br \/>\nOui, le jour m\u00eame, Herblain, o\u00f9 du plus l\u00e2che crime<br \/>\nClisson, en plein tournoi, devenait la victime,<br \/>\nMon vieux p\u00e8re et son fils, de gloire tout couverts,<br \/>\nSe sont vus arr\u00eat\u00e9s et charg\u00e9s de vils fers&#8230;<br \/>\nJe ne sais quel hasard, interrompant leur route,<br \/>\nNe les fit arriver qu&rsquo;\u00e0 la fin de la joute ;<br \/>\nMais, comme ils franchissaient l&rsquo;enceinte du tournoi,<br \/>\nIls furent d\u00e9sarm\u00e9s par le pr\u00e9v\u00f4t du Roi,<br \/>\nPuis jet\u00e9s sans piti\u00e9 dans la prison du Temple.<br \/>\nDu sort qui les attend Clisson nous sert d&rsquo;exemple.<\/p>\n<p>\u00bb Les parents, les amis d&rsquo;Alain de Qu\u00e9dillac,<br \/>\nDe Jean de Montauban, de Denis de Callac<br \/>\nEt des autres Bretons qu&rsquo;une injuste col\u00e8re<br \/>\nGarde sous ses verroux avec mon pauvre p\u00e8re,<br \/>\nOnt, d&rsquo;accord avec moi, tour \u00e0 tour concert\u00e9<br \/>\nVingt projets pour leur rendre \u00e0 tous la libert\u00e9. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Absorb\u00e9 tout entier par le sort de mon ma\u00eetre,<br \/>\nVos douleurs, Malestroit, je n&rsquo;ai pu les conna\u00eetre :<br \/>\nEn me citant les noms des preux charg\u00e9s de fers,<br \/>\nOn ne m&rsquo;avait pas dit les noms qui vous sont chers. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Nous voulions, quand nous vint la nouvelle fatale,<br \/>\nLes arracher de force \u00e0 la prison royale.<br \/>\nChacun \u00e0 l&rsquo;entreprise apportant ses efforts,<br \/>\nEt pr\u00eats, s&rsquo;il le fallait, \u00e0 vider nos tr\u00e9sors,<br \/>\nNous avons r\u00e9uni, par bandes diff\u00e9rentes,<br \/>\nPlus de trois cents soldats dans la ville de Nantes.<br \/>\nCe sont d&rsquo;anciens routiers, et, pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 tout,<br \/>\nPourvu qu&rsquo;ils soient pay\u00e9s, ils iront jusqu&rsquo;au bout :<br \/>\nVrais dogues, pour qui c&rsquo;est un plaisir que de mordre,<br \/>\nPour marcher sur Paris ils n&rsquo;attendent qu&rsquo;un ordre ;<br \/>\nMais \u00e0 peine \u00e0 mi-route ils seraient parvenus,<br \/>\nQue leurs secrets desseins l\u00e0-bas seraient connus.<br \/>\nOui, quand leur but se trouve \u00e0 si longue distance,<br \/>\nCes coups de main hardis n&rsquo;ont pas la moindre chance ;<br \/>\nBien avant nos soldats, le bourreau serait pr\u00eat :<br \/>\nPhilippe a sous la main son sanglant couperet.<br \/>\nAinsi, de sa vengeance \u00e0 notre insu complices,<br \/>\nNos efforts n&rsquo;auraient fait qu&rsquo;avancer les supplices<br \/>\nDe ces chers prisonniers, notre unique souci,<br \/>\nDepuis que nous savons Philippe sans merci.<\/p>\n<p>\u00bb Substituant la ruse \u00e0 la force impossible,<br \/>\nPour ouvrir en secret ce Temple inaccessible,<br \/>\nNous avons essay\u00e9 de nombreuses clefs d&rsquo;or :<br \/>\nLa haine qui veillait de nous se rit encor.<br \/>\nApr\u00e8s avoir scrut\u00e9, dans leur chance diverse,<br \/>\nTour \u00e0 tour les chemins directs ou de traverse,<br \/>\nNous avons vu qu&rsquo;aucun ne nous conduit au but :<br \/>\nIl ne nous reste, Herblain, qu&rsquo;un moyen de salut.<\/p>\n<p>\u00bb Si la mort de Clisson est largement veng\u00e9e,<br \/>\nSi la noblesse, en lui se trouvant outrag\u00e9e,<br \/>\nSe soul\u00e8ve, et, marchant contre Charles de Blois,<br \/>\nLe punit de livrer ses amis au Valois,<br \/>\nLe Roi, qu&rsquo;Edouard trois d&rsquo;Angleterre menace,<br \/>\nEn face du p\u00e9ril peut-\u00eatre fera gr\u00e2ce. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab P\u00e9an de Malestroit, si je vous ai compris,<br \/>\nL&rsquo;aide que vous m&rsquo;offrez, vous la mettez \u00e0 prix.<br \/>\nIl faut que les enfants de Clisson et sa veuve<br \/>\nFassent de votre plan, \u00e0 leurs risques, l&rsquo;\u00e9preuve. \u00bb<br \/>\n\u00ab Les risques, quels qu&rsquo;ils soient, nous les partagerons :<br \/>\nNous tomberons ensemble ou nous vous vengerons.<br \/>\nSachez qu&rsquo;un Malestroit n&rsquo;a pas l&rsquo;\u00e2me assez l\u00e2che,<br \/>\nPour que, lorsqu&rsquo;il convie \u00e0 quelque rude t\u00e2che,<br \/>\nDans le terrible enjeu son bras n&rsquo;apporte rien :<br \/>\nJe demande du sang, mais j&rsquo;offre aussi le mien.<\/p>\n<p>\u00bb Oubliez-vous, d&rsquo;ailleurs, la cruelle sentence<br \/>\nQui, poursuivant Clisson jusqu&rsquo;en sa descendance,<br \/>\nPrive \u00e0 jamais ses fils de tous droits f\u00e9odaux<br \/>\nEt livre aux mains du Roi leurs biens et leurs ch\u00e2teaux ? \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! vous ne savez pas tout ce que mon c\u0153ur souffre.<br \/>\nPauvres enfants! tomb\u00e9s aux profondeurs du gouffre,<br \/>\nPourront-ils remonter aux sommets radieux<br \/>\nQue leur avait conquis le bras de leurs a\u00efeux ? \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab La cime est escarp\u00e9e et, s&rsquo;ils veulent l&rsquo;atteindre,<br \/>\nLe moyen le plus s\u00fbr, c&rsquo;est de se faire craindre.<\/p>\n<p>\u00bb Herblain, c&rsquo;est dans ce but que je viens vous chercher :<br \/>\nUn mot, et nos soldats avec vous vont marcher. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ce mot, je le dirais, et d&rsquo;une \u00e2me ravie,<br \/>\nS&rsquo;il ne fallait risquer pour enjeu que ma vie.<br \/>\nMais, fid\u00e8le vassal, je ne sais qu&rsquo;ob\u00e9ir<br \/>\nEt me trouve trop vieux pour apprendre \u00e0 trahir :<br \/>\nOr, je ne serais plus, m\u00eame \u00e0 vos yeux, qu&rsquo;un tra\u00eetre,<br \/>\nSi, seul, sans consulter la veuve de mon ma\u00eetre,<br \/>\nJ&rsquo;attirais sur ses fils, en aggravant leur sort,<br \/>\nLa pers\u00e9cution et peut-\u00eatre la mort. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Vos scrupules, Herblain, n&rsquo;ont rien dont je me blesse ;<br \/>\nAllez donc consulter votre noble ma\u00eetresse. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Jeanne de Belleville, avant qu&rsquo;il soit midi,<br \/>\nSaura de point en point ce que vous m&rsquo;avez dit.<br \/>\nQu&rsquo;elle accepte nos plans ou bien qu&rsquo;elle y renonce,<br \/>\nJe vous rapporterai d\u00e8s ce soir sa r\u00e9ponse.<br \/>\nA dix heures soyez dans ce m\u00eame r\u00e9duit<br \/>\nEt veuillez-y m&rsquo;attendre au moins jusqu&rsquo;\u00e0 minuit.<\/p>\n<p>\u00bb A marcher sans retard tenez pr\u00eates vos troupes,<br \/>\nOu plut\u00f4t, d\u00e8s ce jour, dirigez-les, par groupes,<br \/>\nSur les divers chemins qui m\u00e8nent \u00e0 Clisson,<br \/>\nDe mani\u00e8re \u00e0 ne pas \u00e9veiller le soup\u00e7on :<br \/>\nPlus je lui montrerai de moyens de d\u00e9fense,<br \/>\nMieux Jeanne accueillera nos projets de vengeance. \u00bb<\/p>\n<p>XI. &#8211; L&rsquo;AUBERGISTE PR\u00c9VOYANT.<\/p>\n<p>Herblain, heurtant au point par leur h\u00f4te indiqu\u00e9,<br \/>\nSous le jeu d&rsquo;un ressort secret et compliqu\u00e9,<br \/>\nFait entendre \u00e0 Gu\u00e9neuf un appel \u00e9nergique.<br \/>\nNul bruit n&rsquo;a r\u00e9sonn\u00e9 dans la chambre magique,<br \/>\nMais, un moment apr\u00e8s, appara\u00eet sur le seuil<br \/>\nUn gros homme joufflu, qui n&rsquo;est pas sans orgueil.<br \/>\n\u2014 \u00ab Je ne me suis pas fait, messeigneurs, trop attendre. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Fermez donc cette porte et veuillez bien m&rsquo;entendre.<br \/>\nA dix heures du soir, ce gentilhomme-ci<br \/>\nDoit revenir chez vous et veut m&rsquo;attendre ici,<br \/>\nSans qu&rsquo;aucun indiscret le voie ou le d\u00e9range.<br \/>\nA qui l&rsquo;aurait suivi sachez donner le change.<br \/>\nQuant \u00e0 moi, vous allez me seller \u00e0 l&rsquo;instant<br \/>\nUn cheval, car Madame avant midi m&rsquo;attend. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab J&rsquo;aurai dans un clin d&rsquo;\u0153il ex\u00e9cut\u00e9 votre ordre.<br \/>\nMais quoi donc ! \u00e0 mon pain nul de vous ne veut mordre ?<br \/>\nCes mets ont pourtant l&rsquo;air assez app\u00e9tissant<br \/>\nEt d&rsquo;un mourant mes vins ranimeraient le sang&#8230;<br \/>\nQuels que soient les projets dont un brave s&rsquo;occupe,<br \/>\nIl a tort de je\u00fbner; c&rsquo;est un m\u00e9tier de dupe.<br \/>\nL&rsquo;estomac doit toujours venir en aide au c\u0153ur :<br \/>\nL&rsquo;un donne le courage et l&rsquo;autre la vigueur.<br \/>\nPar Satan !&#8230; non, que Dieu contre lui me prot\u00e8ge !<br \/>\nMais enfin, quand un fort est menac\u00e9 d&rsquo;un si\u00e8ge,<br \/>\nOn a beau le bourrer d&rsquo;armes et de soldats,<br \/>\nPas de provisions, et le fort ne tient pas.<br \/>\nVentre affam\u00e9 n&rsquo;a point de bras plus que d&rsquo;oreilles ;<br \/>\nVidez donc, messeigneurs, ces plats et ces bouteilles :<br \/>\nVous me ferez plaisir., et vous verrez chacun<br \/>\nQue l&rsquo;homme bien repu vaut deux fois l&rsquo;homme \u00e0 jeun. \u00bb<\/p>\n<p>Et le brave h\u00f4telier, admirant sa faconde,<br \/>\nSans attendre qu&rsquo;Herblain ou son ami r\u00e9ponde,<br \/>\nLes force \u00e0 s&rsquo;assurer si ses vins et ses mets<br \/>\nValent les compliments que sa voix en a faits.<\/p>\n<p>Les deux nouveaux amis que la vengeance assemble,<br \/>\nHerblain et Malestroit sont descendus ensemble,<br \/>\nMontrant dans leurs regards \u00e9chang\u00e9s sur le seuil,<br \/>\nCelui-ci quelque espoir, celui-l\u00e0 tout son deuil.<br \/>\nLe chevalier salue Herblain d&rsquo;un dernier signe<br \/>\nEt des Ponts, tout r\u00eaveur, reprend la longue ligne .<\/p>\n<p>Herblain sur son cheval s&rsquo;\u00e9lance sans retard,<br \/>\nSerre \u00e0 Gu\u00e9neuf la main, pique des deux et part.<br \/>\nSon vif coursier s&rsquo;allonge et d\u00e9vore l&rsquo;espace ;<br \/>\nSous son triple galop la distance s&rsquo;efface ;<br \/>\nHerblain l&rsquo;excite encore, et son c\u0153ur agite<br \/>\nTrouve un soulagement dans sa rapidit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais, songeant tout \u00e0 coup \u00e0 l&rsquo;horrible message<br \/>\nQu&rsquo;il apporte et qui fait le but de son voyage,<br \/>\nIl s&rsquo;arr\u00eate, et, n&rsquo;allant qu&rsquo;\u00e0 pas lents d\u00e9sormais,<br \/>\nIl demande au Seigneur de n&rsquo;arriver jamais.<\/p>\n<p>XII. &#8211; UN DOULOUREUX MONOLOGUE.<\/p>\n<p>Le voyage se fait lentement, mais s&rsquo;ach\u00e8ve.<br \/>\nTout entier absorb\u00e9 dans son horrible r\u00eave,<br \/>\nLe loyal \u00e9cuyer lui-m\u00eame ne sait pas<br \/>\nTous les sentiers suivis par son cheval au pas.<br \/>\nIl a d\u00fb bien souvent s&rsquo;\u00e9carter de la route,<br \/>\nCar au ciel le soleil est bien haut ; et sans doute<br \/>\nUn voyageur \u00e0 pied, ne marchant qu&rsquo;\u00e0 pas lents,<br \/>\nDe Nantes \u00e0 Clisson aurait mis moins de temps.<\/p>\n<p>Devant Herblain se dresse une tour, que traverse<br \/>\nLa vo\u00fbte noire o\u00f9 pend la grille de la herse.<br \/>\nIl est donc arriv\u00e9 sous les murs de Clisson.<br \/>\nH\u00e9las ! son but atteint lui donne un long frisson.<br \/>\nL&rsquo;heure \u00e9cartant alors toute crainte d&rsquo;alerte,<br \/>\nLe pont-levis \u00e9tait baiss\u00e9, la porte ouverte ;<br \/>\nLe cheval entra donc librement, et son trot<br \/>\nFit retentir le pont du bruit de son sabot.<\/p>\n<p>Quand Herblain, dont le front, lourd de soucis, se baisse,<br \/>\nA pass\u00e9 sous la tour de la muraille \u00e9paisse<br \/>\nDont Olivier le Vieux, ce preux de grand renom,<br \/>\nFit entourer le bourg dont il portait le nom<br \/>\nIl voit d&rsquo;un \u0153il surpris la foule qui serpente<br \/>\nGravir du noir ch\u00e2teau la tortueuse pente,<br \/>\nO\u00f9 bruissait ga\u00eement un son confus de voix.<br \/>\nTous \u00e9taient confondus, serfs, artisans, bourgeois ;<br \/>\nMais sur cinq rangs marchaient, devant, vingt jeunes filles,<br \/>\nL&rsquo;esp\u00e9rance et l&rsquo;orgueil des plus riches familles.<br \/>\nEn longs habits de f\u00eate, aux riantes couleurs,<br \/>\nChacune a dans ses bras sa corbeille de fleurs.<br \/>\nVingt jeunes gens, portant des rameaux de verdure,<br \/>\nA ce groupe charmant forment une bordure.<\/p>\n<p>Ces fid\u00e8les vassaux ont su que, dans Paris,<br \/>\nClisson s&rsquo;est du tournoi vu d\u00e9cerner le prix :<br \/>\nTous r\u00e9clament leur part de sa gloire nouvelle,<br \/>\nEt, pour qu&rsquo;en plein soleil leur amour se r\u00e9v\u00e8le,<br \/>\nAvec leur ch\u00e2telaine ils vont, d&rsquo;un pas joyeux,<br \/>\nF\u00eater le jour natal du ma\u00eetre glorieux.<br \/>\nL&rsquo;air retentit de cris o\u00f9 le bonheur \u00e9clate.<\/p>\n<p>Herblain, \u00e0 qui son c\u0153ur a rappel\u00e9 la date,<br \/>\n\u00c9touffe un long soupir et, terrifi\u00e9, sent<br \/>\nSe dresser ses cheveux et se glacer son sang.<br \/>\nLa nouvelle qu&rsquo;il porte et dont le coup foudroie<br \/>\nVa tomber au milieu de ces transports de joie.<br \/>\nDe son message affreux jamais, jamais son c\u0153ur<br \/>\nN&rsquo;avait comme \u00e0 pr\u00e9sent compris toute l&rsquo;horreur.<br \/>\nAh! depuis Montfaucon jusqu&rsquo;\u00e0 Nantes, sans doute<br \/>\nSon unique penser sur cette longue route,<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait le d\u00e9sespoir o\u00f9 l&rsquo;atroce r\u00e9cit<br \/>\nAllait bient\u00f4t plonger les \u00eatres qu&rsquo;il ch\u00e9rit ;<br \/>\nMais, pour leur adoucir le coup et sa blessure,<br \/>\nIl avait cru trouver une recette s\u00fbre.<br \/>\nOr, ces m\u00e9nagements, avec soin pr\u00e9par\u00e9s<br \/>\nEt qui leur partageaient la douleur par degr\u00e9s,<br \/>\nComment y recourir devant tant d&rsquo;all\u00e9gresse ?<br \/>\nEncor, si l&rsquo;on avait du temps !&#8230;<br \/>\nNon, l&rsquo;aveu presse : Un vassal de Clisson \u00e0 Nantes pourra voir<br \/>\nSa t\u00eate ; et son r\u00e9cit, circulant, d\u00e8s ce soir,<br \/>\nDe la ville au ch\u00e2teau, du ch\u00e2teau dans la ville,<br \/>\nEn plein c\u0153ur frappera Jeanne de Belleville.<br \/>\nAh ! ce n&rsquo;est pas cela qu&rsquo;aux prisons de Paris,<br \/>\nLe fid\u00e8le \u00e9cuyer \u00e0 son ma\u00eetre a promis ;<br \/>\nC&rsquo;est lui qui doit porter le premier la nouvelle&#8230;<br \/>\nIl fera son devoir, puisqu&rsquo;il se le rappelle ;<br \/>\nMais l&rsquo;acte qu&rsquo;il promet \u00e0 sa fid\u00e9lit\u00e9,<br \/>\nN&rsquo;est-il pas d\u00e9loyal et plein de l\u00e2chet\u00e9 ?<br \/>\nQuoi! c&rsquo;est quand du bonheur Jeanne a gravi la cime<br \/>\nEt l\u00e8ve au ciel ses yeux oublieux de l&rsquo;ab\u00eeme,<br \/>\nQu&rsquo;il va, lui, comme un tra\u00eetre en silence approchant,<br \/>\nLa lancer sans piti\u00e9 dans le gouffre b\u00e9ant !<\/p>\n<p>Entre ses deux devoirs, dont chacun le d\u00e9chire,<br \/>\nL&rsquo;\u00e2me du vieil Herblain est en proie au d\u00e9lire :<br \/>\nDu r\u00f4le affreux qu&rsquo;il vient remplir avec terreur,<br \/>\nSa pens\u00e9e exalt\u00e9e accro\u00eet encor l&rsquo;horreur.<br \/>\nTout se pr\u00e9sente \u00e0 lui sous un aspect sinistre :<br \/>\nIl lui semble qu&rsquo;il est des bourreaux le ministre<br \/>\nEt va faire subir \u00e0 Jeanne, devant tous,<br \/>\nLa d\u00e9gradation que subit son \u00e9poux&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Mon Dieu, pardonnez-moi mon atroce franchise !<br \/>\nMa ma\u00eetresse ador\u00e9e, il faut que je lui dise :<br \/>\nL&rsquo;\u00e9poux que votre c\u0153ur attendait, il est mort.<br \/>\nPhilippe, roi de France, et le bourreau, d&rsquo;accord,<br \/>\nN&rsquo;en ont fait qu&rsquo;un cadavre, \u00e0 la place des Halles..<br \/>\nDe l&rsquo;enfeu paternel ne levez pas les dalles :<br \/>\nCe cadavre \u00e0 vos mains ne sera pas rendu.<br \/>\nLe corps est au gibet de Montfaucon pendu,<br \/>\nEt sa t\u00e9te, aux cr\u00e9neaux de Nantes expos\u00e9e,<br \/>\nN&rsquo;est pour ses ennemis qu&rsquo;un objet de ris\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00bb Vous songez \u00e0 vos fils, et leur bras g\u00e9n\u00e9reux<br \/>\nDoit rendre son \u00e9clat au nom de leurs a\u00efeux?<br \/>\nCet espoir n&rsquo;est chez vous que folie ou faiblesse ;<br \/>\nCar votre \u00e9poux est mort d\u00e9grad\u00e9 de noblesse,<br \/>\nEt, ses juges \u00e9tant de loyaux chevaliers,<br \/>\nVos deux fils ne sont plus que de vils roturiers&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb A d\u00e9faut des honneurs, vous gardez la puissance,<br \/>\nVotre or et vos ch\u00e2teaux ? Chassez cette esp\u00e9rance :<br \/>\nVos ch\u00e2teaux et votre or, le Roi vous les a pris<br \/>\nEt va les partager entre ses favoris ;<br \/>\nCar votre \u00e9poux est mort tra\u00eetre au Roi : la loi juste<br \/>\nA confisqu\u00e9 vos biens pour ce monarque auguste&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Vos vassaux d\u00e9vou\u00e9s ne le souffriront pas ?<br \/>\nComme aujourd&rsquo;hui leurs fleurs, ils offriront leurs bras ?<br \/>\nDe leur z\u00e8le pour vous, comme de leur courage,<br \/>\nLeurs acclamations sont aujourd&rsquo;hui le gage ?<br \/>\nOh ! renoncez encore \u00e0 ce dernier espoir :<br \/>\nVous les verrez soumis, et tel est leur devoir,<br \/>\nAux nouveaux possesseurs de votre baronnie ;<br \/>\nCar votre \u00e9poux est mort tach\u00e9 de f\u00e9lonie,<br \/>\nEt, puisqu&rsquo;il a foul\u00e9 ses serments sous ses pieds,<br \/>\nSes vassaux sont, de droit, envers lui d\u00e9li\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00bb Ne conservez donc plus d&rsquo;espoir d&rsquo;aucune sorte :<br \/>\nLa maison de Clisson est compl\u00e9tement morte,<br \/>\nEt, pour me r\u00e9sumer en trois mots, sachez bien<br \/>\nQu&rsquo;\u00e9poux, richesse, honneur, vous n&rsquo;avez plus rien, rien !<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;il soulageait sa pauvre \u00e2me insens\u00e9e<br \/>\nDans ce discours grondant au fond de sa pens\u00e9e,<br \/>\nHerblain avait suivi, jusqu&rsquo;au haut du coteau,<br \/>\nLa foule, qui montait lentement au ch\u00e2teau.<br \/>\nA ses bouquets de f\u00eate ouvrant la citadelle,<br \/>\nLe pont-levis s&rsquo;\u00e9tait abaiss\u00e9 devant elle,<br \/>\nEt d\u00e9j\u00e0 les \u00e9chos des tours et du donjon<br \/>\nR\u00e9p\u00e9taient ses vivat en l&rsquo;honneur de Clisson.<br \/>\nAppelant un valet, Herblain, qui saute \u00e0 terre,<br \/>\nLui laisse son cheval tout couvert de poussi\u00e8re,<br \/>\nEt, par le haut arceau, qu&rsquo;il franchit \u00e0 son tour,<br \/>\nVa se m\u00ealer au peuple assembl\u00e9 dans la cour.<br \/>\nSa premi\u00e8re pens\u00e9e est que de sa venue<br \/>\nLa ch\u00e2telaine soit \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9venue ;<br \/>\nMais la voyant entrer dans cette cour d&rsquo;honneur,<br \/>\nLe front tout rayonnant d&rsquo;espoir et de bonheur,<br \/>\nSa r\u00e9solution, qu&rsquo;il croyait ferme, ploie<br \/>\nEt n&rsquo;ose pas briser un c\u0153ur si plein de joie.<br \/>\nRemettant \u00e0 plus tard ses r\u00e9cits effrayants,<br \/>\nIl s&rsquo;enfonce muet dans les groupes bruyants<br \/>\nEt, de son chaperon se voilant le visage,<br \/>\nLaisse se reformer dans son c\u0153ur son courage.<\/p>\n<p>XIII. &#8211; COMPLIMENTS ET BOUQUETS.<\/p>\n<p>\u00c9coutant leur respect autant que leur amour,<br \/>\nLes bons vassaux, rang\u00e9s en cercle dans la cour,<br \/>\nLaissent un large vide entre eux et leur ma\u00eetresse.<br \/>\nS&rsquo;avan\u00e7ant lentement, le front plein de noblesse,<br \/>\nJeanne sur un fauteuil, qu&rsquo;apporte un grand varlet,<br \/>\nS&rsquo;assied majestueuse, ainsi que pour un plaid.<br \/>\nSes Ailles sont pr\u00e8s d&rsquo;elle avec leurs gouvernantes ;<br \/>\nDerri\u00e8re son fauteuil se groupent ses suivantes,<br \/>\nVariant d&rsquo;\u00e2ge, mais rivalisant d&rsquo;atours ;<br \/>\nPuis quelques officiers en cottes de velours.<br \/>\nLa joie et la bont\u00e9 brillent sur ses traits calmes.<\/p>\n<p>Les vingt jeunes gar\u00e7ons aux verdoyantes palmes,<br \/>\nS&rsquo;alignent sur deux rangs, et le chef des bourgeois<br \/>\nS&rsquo;avance alors vers Jeanne et lit \u00e0 haute voix<br \/>\nUn long discours en vers, o\u00f9 , dans sa courtoisie,<br \/>\nIl semait \u00e0 deux mains les fleurs de po\u00e9sie,<br \/>\nPour vanter de Clisson les exploits merveilleux.<br \/>\n\u2014 \u00ab Un tr\u00f4ne l&rsquo;attendait parmi les demi-dieux ;<br \/>\nMais, avant qu&rsquo;il mont\u00e2t aux c\u00e9lestes demeures,<br \/>\nOn devait voir longtemps le ch\u0153ur joyeux des Heures<br \/>\nApplaudir chaque jour \u00e0 ses nobles travaux ;<br \/>\nCar Jupiter, c\u00e9dant aux v\u0153ux de ses vassaux,<br \/>\nEt rognant au besoin leurs propres destin\u00e9es,<br \/>\nAccordait \u00e0 Clisson tout juste autant d&rsquo;ann\u00e9es<br \/>\nQue Jeanne offrait aux yeux de vertus et d&rsquo;attraits :<br \/>\nLa Mort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e avait bris\u00e9 ses traits.<\/p>\n<p>\u00bb Comme ils doivent b\u00e9nir leur douce ch\u00e2telaine<br \/>\nDe leur garder ainsi, de gr\u00e2ce toute pleine,<br \/>\nLe h\u00e9ros glorieux, l&rsquo;invincible lion,<br \/>\nQui daigne les couvrir de sa protection.<br \/>\nIls voudraient sur son front, et parmi ses longs voiles,<br \/>\nPoser un diad\u00e8me \u00e9tincelant d&rsquo;\u00e9toiles,<br \/>\nOu, si quelque dragon leur livrait son tr\u00e9sor,<br \/>\nEnch\u00e2sser pour ses mains les diamants dans l&rsquo;or ;<br \/>\nMais le sort les condamne aux offrandes modestes :<br \/>\nPuisse Jeanne accepter, riche des dons c\u00e9lestes,<br \/>\nA d\u00e9faut de pr\u00e9sents plus chers, mais non meilleurs,<br \/>\nLes fleurs de leurs jardins et les v\u0153ux de leurs c\u0153urs ! \u00bb<\/p>\n<p>Quand il eut achev\u00e9 de lire ce chef-d&rsquo;\u0153uvre,<br \/>\nQui de quelque trouv\u00e8re \u00e9tait sans doute l&rsquo;\u0153uvre,<br \/>\nLui cherchant dans son c\u0153ur une p\u00e9roraison,<br \/>\nL&rsquo;honn\u00eate et bon bourgeois cria : \u00ab Vive Clisson ! \u00bb<br \/>\nCe cri trouve un \u00e9cho dans toutes les poitrines :<br \/>\nLes soldats sur les tours et le long des courtines,<br \/>\nEt le peuple assembl\u00e9 par groupes dans la cour,<br \/>\nTous confondent leur voix dans un \u00e9lan d&rsquo;amour.<\/p>\n<p>Les cris \u00ab Vive Clisson ! \u00bb et \u00ab Vive Belleville ! \u00bb<br \/>\nRoulent&#8230; et sont au loin r\u00e9p\u00e9t\u00e9s dans la ville ;<br \/>\nMais ces cris triomphants ont \u00e9veill\u00e9 soudain,<br \/>\nEt dans le ch\u00e2teau m\u00eame, un \u00e9cho plus prochain.<br \/>\nC&rsquo;est le jeune Olivier et sa joyeuse bande ;<br \/>\nRangeant derri\u00e8re lui les enfants qu&rsquo;il commande :<br \/>\n&#8211; \u00ab Crions : Vive Clisson ! et crions-le trois fois. \u00bb<\/p>\n<p>Quand tous eurent cri\u00e9, dociles \u00e0 sa voix,<br \/>\nImitant de son mieux l&rsquo;air guerrier de son p\u00e8re,<br \/>\nIl marche d&rsquo;un pas ferme au fauteuil de sa m\u00e8re :<br \/>\n\u2014 \u00ab D&rsquo;une offense je viens vous demander raison.<br \/>\nVrai Dieu ! ne suis-je plus l&rsquo;a\u00een\u00e9 de la maison ?<br \/>\nEst-ce donc l\u00e0 le cas que d&rsquo;un Clisson vous faites ?<br \/>\nOn donne en ce ch\u00e2teau les plus brillantes f\u00eates,<br \/>\nEt des f\u00eates qu&rsquo;on donne on me tient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart !<br \/>\nOh ! dites-moi, du moins, que ce n&rsquo;est qu&rsquo;un hasard. \u00bb<br \/>\nEt, lui sautant au cou, d&rsquo;un geste plein de gr\u00e2ce,<br \/>\nVingt fois sur chaque joue, en riant, il l&#8217;embrasse.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab En entendant l\u00e0-bas les cris de cette cour,<br \/>\nJ&rsquo;ai cru qu&rsquo;ici d&rsquo;Herblain vous f\u00eatiez le retour.<br \/>\nEst-il donc arriv\u00e9, Madame, et de mon p\u00e8re<br \/>\nM&rsquo;apporte-t-il enfin les r\u00e9cits que j&rsquo;esp\u00e8re ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Pas encor, mon enfant, mais il ne peut tarder ;<br \/>\nToute promesse faite, Herblain sait la garder&#8230;<br \/>\nCe sont nos bons vassaux que leur amour rassemble<br \/>\nEt qui, le c\u0153ur heureux de nous f\u00eater ensemble,<br \/>\nMon noble \u00e9poux et moi, m&rsquo;apportent aujourd&rsquo;hui,<br \/>\nPour moi de fra\u00eeches fleurs, des v\u0153ux ardents pour lui.<br \/>\nMais laissez, mon enfant, continuer la f\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>Et, de ses blanches mains pressant la blonde t\u00eate,<br \/>\nJeanne place son fils entre ses deux genoux<br \/>\nEt fait pleuvoir sur lui ses regards les plus doux.<br \/>\n\u00c9mu de ce tableau, qu&rsquo;un gai soleil \u00e9claire,<br \/>\nTout le peuple applaudit et le fils et la m\u00e8re.<br \/>\nLes amis d&rsquo;Olivier, que gonfle un peu d&rsquo;orgueil,<br \/>\nSont all\u00e9s se ranger derri\u00e8re le fauteuil,<br \/>\nTout heureux de toucher de pr\u00e8s la grande dame.<\/p>\n<p>La f\u00eate alors reprend et poursuit son programme.<br \/>\nLes vingt jeunes gar\u00e7ons, \u00e9levant leurs rameaux,<br \/>\nLes croisent devant eux et forment des arceaux<br \/>\nRappelant vaguement la vo\u00fbte des charmilles.<br \/>\nSous cet arc triomphal, les blanches jeunes filles,<br \/>\nS&rsquo;avan\u00e7ant deux par deux, en inclinant le front,<br \/>\nVont offrir leur bouquet et leur salut profond ;<br \/>\nEt chacune re\u00e7oit, rougissante et vermeille,<br \/>\nUn long et doux baiser pour prix de sa corbeille ;<br \/>\nPuis leur cha\u00eene charmante, en passant, au retour,<br \/>\nDerri\u00e8re les gar\u00e7ons les encadre \u00e0 son tour.<br \/>\nVoici leur joli groupe \u00e0 sa premi\u00e8re place ;<br \/>\nPr\u00e8s de Jeanne, l\u00e0-bas, leurs bouquets leur font face :<br \/>\nEt l&rsquo;on ne sait vraiment, jeunes filles ou fleurs,<br \/>\nCe qui r\u00e9jouit l&rsquo;\u0153il de plus fra\u00eeches couleurs.<\/p>\n<p>Jeanne se l\u00e8ve et dit, versant de douces larmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pour moi cette journ\u00e9e a d&rsquo;ineffables charmes ;<br \/>\nMon \u00e2me en gardera l&rsquo;\u00e9ternel souvenir.<br \/>\nClisson, mon noble \u00e9poux, va bient\u00f4t revenir :<br \/>\nQuand ma voix lui fera le r\u00e9cit de ces f\u00eates,<br \/>\nQu&rsquo;il conna\u00eetra les v\u0153ux qu&rsquo;ici pour lui vous faites,<br \/>\nLa part que vous prenez \u00e0 ses succ\u00e8s nouveaux,<br \/>\nCe grand c\u0153ur sera fier d&rsquo;avoir de tels vassaux<br \/>\nEt leur bonheur sera le souci de sa vie.<\/p>\n<p>\u00bb En son nom comme au mien, amis, je vous convie<br \/>\nA c\u00e9l\u00e9brer ici dans un festin le jour,<br \/>\nLe jour tant d\u00e9sir\u00e9 qui doit voir son retour.<br \/>\nOui, mais en attendant que ce beau jour se l\u00e8ve,<br \/>\nQu&rsquo;au moins cette journ\u00e9e en plein bonheur s&rsquo;ach\u00e8ve :<br \/>\nDonnez un libre cours \u00e0 vos secrets d\u00e9sirs<br \/>\nEt que chacun pour tous invente des plaisirs.<br \/>\nQue sous ce beau soleil la ga\u00eet\u00e9 se d\u00e9ploie<br \/>\nEt que pendant la nuit brillent nos feux de joie.<br \/>\nN&rsquo;ayez pas peur du prix que co\u00fbte le bonheur :<br \/>\nTous mes tr\u00e9sors vous sont ouverts comme mon c\u0153ur.<br \/>\nC&rsquo;est mon amour qui crie \u00e0 tous ici : Largesse !<br \/>\n\u00bb Faites donc \u00e9clater vos transports d&rsquo;all\u00e9gresse,<br \/>\nEt puisse un voyageur, de nos grandeurs surpris,<br \/>\nRedire sur sa route, et surtout \u00e0 Paris :<br \/>\nLes jaloux de Clisson sont atteints de d\u00e9mence,<br \/>\nS&rsquo;ils osent contre lui r\u00eaver m\u00eame une offense ;<br \/>\nIl peut braver en paix leur souffle envenim\u00e9,<br \/>\nCar Clisson est puissant, autant qu&rsquo;il est aim\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne se m\u00ealant \u00e0 la foule enivr\u00e9e,<br \/>\nLui semble \u00e0 son bonheur tout enti\u00e8re livr\u00e9e ;<br \/>\nMais ses discours ont beau ne parler que d&rsquo;espoir,<br \/>\nMoi je sais qu&rsquo;elle a peur et regarde un point noir.<br \/>\nLe long retard d&rsquo;Herblain et sa lettre ambigu\u00eb<br \/>\nOnt gliss\u00e9 dans son c\u0153ur comme une \u00e9pine aigu\u00eb ;<br \/>\nSes doutes ne vont pas jusqu \u00e0 l&rsquo;\u00e9pouvanter,<br \/>\nMais la vive alouette a cess\u00e9 de chanter.<\/p>\n<p>XIV. &#8211; HERBLAIN ET JEANNE.<\/p>\n<p>En n&rsquo;entendant parler que de jeux et de f\u00eates,<br \/>\nHerblain sentait grandir ses angoisses secr\u00e8tes :<br \/>\nIl s&rsquo;indignait de voir \u00e9clater sans remord<br \/>\nTant de joie et de bruit dans la maison d&rsquo;un mort.<\/p>\n<p>Il a voulu vingt fois s&rsquo;\u00e9lancer, sombre et p\u00e2le,<br \/>\nSur la foule qui rit comme dans une halle ;<br \/>\nIl a voulu vingt fois chasser tous ces hurleurs<br \/>\nQui par leurs sots vivat outragent ses douleurs ;<br \/>\nIl a voulu vingt fois crier \u00e0 cette veuve<br \/>\nQui de tous les plaisirs provoque ici l&rsquo;\u00e9preuve :<br \/>\n\u00ab Madame, faites donc finir ces fols \u00e9bats,<br \/>\nCar ce jour est le jour des sanglots et des glas&#8230;<br \/>\nNon, pas de glas ! Clisson n&rsquo;a pas de s\u00e9pulture :<br \/>\nLes corbeaux de Paris en font large p\u00e2ture. \u00bb<br \/>\nPour ne pas succomber \u00e0 sa brutalit\u00e9,<br \/>\nLe vieillard se cramponne \u00e0 sa fid\u00e9lit\u00e9.<br \/>\nCette femme, apr\u00e8s tout, c&rsquo;est de Clisson la femme,<br \/>\nLa m\u00e8re de ses fils et de ces lieux la dame :<br \/>\nDe quel droit, lui vassal, irait-il l&rsquo;outrager ?<br \/>\nElle peut le chasser comme un simple \u00e9tranger&#8230;<br \/>\nEt d&rsquo;ailleurs, \u00f4 Dieu juste, est-elle donc coupable<br \/>\nDe ne conna\u00eetre pas le destin qui l&rsquo;accable ?<br \/>\nSon bonheur qu&rsquo;il maudit dans son emportement,<br \/>\nN&rsquo;est que de son amour l&rsquo;\u00e9panouissement.<br \/>\nEux-m\u00eames, ces vassaux, ces soldats, dont l&rsquo;ivresse<br \/>\nJette \u00e0 tous les \u00e9chos sa bruyante all\u00e9gresse,<br \/>\nLeur folie est t\u00e9moin de leur fid\u00e9lit\u00e9 :<br \/>\nTout pleurerait ici, sachant la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>N&rsquo;importe ! cette joie est aussi par trop dure<br \/>\nEt voil\u00e0 trop longtemps que le contraste dure.<br \/>\nC&rsquo;est le moins que Clisson, qui n&rsquo;a pas de tombeau,<br \/>\nObtienne enfin des pleurs dans son propre ch\u00e2teau.<\/p>\n<p>D&rsquo;un courroux mal \u00e9teint sentant gronder la flamme,<br \/>\nHerblain du mieux qu&rsquo;il peut la comprime en son \u00e2me<br \/>\nEt s&rsquo;esquive, \u00e0 travers les groupes de bourgeois<br \/>\nOrganisant les jeux et disputant du choix.<br \/>\nDans la derni\u00e8re cour il trouve un jeune page<br \/>\nEt le charge d&rsquo;aller, grave et secret message !<br \/>\nPr\u00e9venir sans retard la dame de Clisson<br \/>\nQu&rsquo;un \u00e9tranger l&rsquo;attend, mais sans suite, au donjon.<\/p>\n<p>De Jeanne, \u00e0 ce rapport, l&rsquo;effroi secret redouble ;<br \/>\nMais aux yeux de son fils dissimulant son trouble :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pendant que pour la f\u00eate on dispose ces lieux,<br \/>\nDans le parc, mon enfant, va reprendre tes jeux,<br \/>\nEt d\u00e8s qu&rsquo;Herblain viendra nous t&rsquo;en ferons instruire.<br \/>\n\u2014 \u00ab Ma m\u00e8re, j&rsquo;y consens, et sans peine, \u00e0 vrai dire,<br \/>\nCar vos bourgeois n&rsquo;ont rien de bien r\u00e9cr\u00e9atif. \u00bb<br \/>\nEt le jeune Olivier, toujours gai, toujours vif,<br \/>\nEmmenant apr\u00e8s lui sa turbulente arm\u00e9e,<br \/>\nFait bient\u00f4t retentir ses cris sous la ram\u00e9e.<\/p>\n<p>Jeanne, le front serein, mais le c\u0153ur soucieux,<br \/>\nAdresse \u00e0 ses vassaux un adieu gracieux,<br \/>\nPuis, sous quelque pr\u00e9texte, \u00e9cartant toute suite,<br \/>\nGagne enfin le donjon. \u2014 Comme son sein palpite !<br \/>\nDans la rapide nuit de son anxi\u00e9t\u00e9,<br \/>\nA vingt doutes poignants son esprit s&rsquo;est heurt\u00e9 :<br \/>\n\u2014 \u00ab Quel est cet \u00e9tranger qu&rsquo;entoure le myst\u00e8re ?<br \/>\nIl n&rsquo;a pas dit son nom. Pourquoi veut-il le taire ?<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 vient-il ? Dans quel but ce secret entretien ?<br \/>\nApporte-t-il le mal ? apporte-il le bien ?<br \/>\nNon, le malheur ici malgr\u00e9 lui se r\u00e9v\u00e8le :<br \/>\nOn ne cache pas tant une heureuse nouvelle&#8230;<br \/>\nQuel est donc ce malheur inconnu , mais certain ?<br \/>\nMenace-t-il Clisson ou frappe-t-il Herblain?<br \/>\nHerblain est en retard, mais d&rsquo;une heure, et sa lettre<br \/>\nNe datait que d&rsquo;un jour quand il l&rsquo;a fait remettre :<br \/>\nNon, ce n&rsquo;est pas Herblain pour qui vient l&rsquo;\u00e9tranger.<br \/>\nC&rsquo;est sur un front plus haut que plane le danger :<br \/>\nIl s&rsquo;agit de Clisson&#8230; J&rsquo;avais raison!&#8230; L&rsquo;envie<br \/>\nMenace son honneur et peut-\u00eatre sa vie&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne gravissait \u00e0 grands pas l&rsquo;escalier.<br \/>\nElle aper\u00e7oit Herblain debout sur le palier,<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;\u00e9troite fen\u00eatre \u00e0 peine \u00e9cartait l&rsquo;ombre.<br \/>\nIl appuyait son bras et son front au mur sombre ;<br \/>\nMais \u00e0 son large dos, mais \u00e0 son grand front nu,<br \/>\nSans h\u00e9sitation Jeanne l&rsquo;a reconnu,<br \/>\nEt dans un cri per\u00e7ant tout son bonheur d\u00e9borde :<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh! sois b\u00e9ni, mon Dieu, de ta mis\u00e9ricorde !<br \/>\nSoyez b\u00e9ni vous-m\u00eame, Herblain, d&rsquo;\u00eatre venu !<br \/>\nMais pourquoi donc vouloir jouer \u00e0 l&rsquo;inconnu ?&#8230;<br \/>\nOh! s&rsquo;il savait la peur atroce qu&rsquo;il m&rsquo;a faite !<br \/>\nMais je ne me plains pas. tout mon c\u0153ur est en f\u00eate.<br \/>\nVous \u00eates du bonheur l&rsquo;\u00e9ternel messager :<br \/>\nJe sais qu&rsquo;Herblain ici, Clisson est sans danger. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain sent sous les pleurs son pauvre c\u0153ur se fondre<br \/>\nEt, faisant un effort, il cherche \u00e0 lui r\u00e9pondre ;<br \/>\nMais Jeanne l&rsquo;arr\u00eatant d&rsquo;un signe de la main :<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;aime \u00e0 lire ma joie aux yeux du vieil Herblain.<br \/>\nPour que je go\u00fbte mieux le bonheur qu&rsquo;il m&rsquo;apporte,<br \/>\nQu&rsquo;il nous laisse le temps de franchir cette porte. \u00bb<\/p>\n<p>Bient\u00f4t la porte s&rsquo;ouvre et se ferme sur eux ;<br \/>\nUn jour \u00e9blouissant les entoure tous deux :<br \/>\nAux quatre coins du ciel une fen\u00eatre ouverte<br \/>\nLaisse au loin l&rsquo;\u0153il plonger sur la campagne verte.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Herblain, vous m&rsquo;avez fait longtemps attendre ici,<br \/>\nMais soyez pardonn\u00e9 puisqu&rsquo;enfin vous voici&#8230;<br \/>\nMais, grand Dieu ! qu&rsquo;avez-vous ? votre poitrine r\u00e2le !<br \/>\nVous \u00eates tout en pleurs et vous \u00eates tout p\u00e2le !<br \/>\nAvez-vous donc souffert d&rsquo;un malheur impr\u00e9vu ?<br \/>\nSur cet obscur palier, oh ! je n&rsquo;avais pas vu<br \/>\nSe coller \u00e0 vos os vos pauvres chairs fan\u00e9es.<br \/>\nEn deux mois vous avez vieilli de dix ann\u00e9es ! \u00bb<\/p>\n<p>Herblain pleurait toujours et demeurait sans voix :<br \/>\nLa honte et la douleur l&rsquo;accablent \u00e0 la fois :<br \/>\nAussi cruel qu&rsquo;ingrat, cette douce ma\u00eetresse,<br \/>\nDont l&rsquo;\u00e2me \u00e0 ses chagrins \u00e0 ce point s&rsquo;int\u00e9resse<br \/>\nQue d&rsquo;un \u00e9poux absent elle en perd le souci,<br \/>\nIl va broyer son c\u0153ur pour prix de sa merci.<\/p>\n<p>XV. &#8211; LE R\u00c9CIT D&rsquo;HERBLAIN.<\/p>\n<p>Songeant \u00e0 son serment, songeant \u00e0 sa vengeance,<br \/>\nCraignant les indiscrets et l&rsquo;heure qui s&rsquo;avance :<br \/>\n\u2014 \u00ab O Madame, dit-il enfin avec effort,<br \/>\nQu&rsquo;importe d&rsquo;un vassal le mis\u00e9rable sort ?<br \/>\nGardez votre piti\u00e9 pour quelque autre infortune&#8230;<br \/>\nIl en est de plus grande&#8230; et j&rsquo;en connais plus d&rsquo;une. \u00bb<br \/>\n\u2014\u00ab Herblain, vous m&rsquo;effrayez, mais ce n&rsquo;est plus pour vous.<br \/>\nR\u00e9pondez sans retard : comment va mon \u00e9poux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Dieu dispose \u00e0 son gr\u00e9 des choses et des hommes :<br \/>\nIl nous brise \u00e0 son heure&#8230; et tous tant que nous sommes.<br \/>\nLe faible et le puissant sont au m\u00eame niveau<br \/>\nDevant la maladie et devant le tombeau. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! Clisson est malade ! Oui, la chose est trop s\u00fbre&#8230;<br \/>\nA-t-il dans le tournoi re\u00e7u quelque blessure ?<br \/>\nPartons ! Mais que Paris va donc me sembler loin \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab De vos soins ni des miens Clisson n&rsquo;a plus besoin. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne s&rsquo;appuie au mur et devient toute p\u00e2le ;<br \/>\nSon haleine n&rsquo;est plus un souffle, mais un r\u00e2le.<br \/>\n\u00ab Malheur ! malheur sur nous, \u00f4 mes pauvres enfants !<br \/>\nCelui qui nous serrait dans ses bras triomphants,<br \/>\nIl est mort!&#8230; Il est mort ! Vous n&rsquo;avez plus de p\u00e8re !&#8230;<br \/>\nParle donc ! ton silence, Herblain, me d\u00e9sesp\u00e8re.<br \/>\nMon bien-aim\u00e9 Clisson, ne te verrai-je plus ?&#8230;<br \/>\nMes v\u0153ux pour le sauver sont-ils donc superflus ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh ! Madame, songez que vous \u00eates chr\u00e9tienne&#8230;<br \/>\nEt demandez \u00e0 Dieu que son bras vous soutienne ;<br \/>\nCar,&#8230; il n&rsquo;est que trop vrai,&#8230; vous n&rsquo;avez. plus d&rsquo;\u00e9poux,<br \/>\nEt sur vous Dieu suspend de plus horribles coups :<br \/>\nLa maison de Clisson tout enti\u00e8re s&rsquo;\u00e9croule. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne sur le plancher est tomb\u00e9e, et se roule,<br \/>\nEt de ses doigts crisp\u00e9s d\u00e9chire ses cheveux :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pas de m\u00e9nagements! Dis-moi tout ; je le veux \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ah ! maudit soit le jour o\u00f9 dans le roi de France<br \/>\nJe vous fis partager ma folle confiance !<br \/>\nQuand Dieu dans votre esprit \u00e9veillait le soup\u00e7on,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;alors Dieu voulait nous conserver Clisson.<br \/>\nVotre amour vous donnait une seconde vue,<br \/>\nEt notre destin\u00e9e, ah ! vous l&rsquo;aviez pr\u00e9vue.<br \/>\n\u00bb Quand vous m&rsquo;avez parl\u00e9, Madame, il \u00e9tait temps<br \/>\nD&rsquo;\u00e9craser sous nos pieds ce groupe de serpents ;<br \/>\nMais ils l&rsquo;ont enlac\u00e9 de leurs n\u0153uds, et leur bave<br \/>\nSouille \u00e0 jamais le nom de ce baron, si brave,&#8230;<br \/>\nSi bon. et si loyal,&#8230; qu&rsquo;on admirait partout. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Pas de phrases, Herblain ! Dis-moi tout, dis-moi tout. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je vous fais bien souffrir, mais je n&rsquo;en suis pas cause :<br \/>\nMon r\u00e9cit, c&rsquo;est Clisson mourant qui me l&rsquo;impose.<br \/>\nIl devinait qu&rsquo;ici l&rsquo;on voudrait tout savoir,<br \/>\nEt, pour tout raconter, il m&rsquo;a fallu. tout voir. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Pauvre ami! cher \u00e9poux ! il m&rsquo;avait bien comprise.<br \/>\nCe qu&rsquo;ont vu tes regards, que ta langue le dise,<br \/>\nHerblain,. car, tu le vois, je suis forte \u00e0 pr\u00e9sent :<br \/>\nOb\u00e9is donc sans crainte au cher agonisant. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ce que j&rsquo;ai vu, Madame, est tellement horrible.<br \/>\nQue je ne puis le dire ; oh ! non, c&rsquo;est impossible !&#8230; \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je le veux. \u00bb\u2014 \u00ab Non, Madame, oh ! pas dans ce moment !<br \/>\nVous mourriez. Plus tard je tiendrai mon serment. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Ah ! que tu comprends mal tous lesmaux que j&rsquo;endure !<br \/>\nTous ces m\u00e9nagements prolongent ma torture&#8230;<br \/>\nOui, cher Clisson, mon c\u0153ur, du d\u00e9but jusqu&rsquo;au bout,<br \/>\nVeut dans ta passion t&rsquo;accompagner partout. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne, \u00e0 demi-couch\u00e9e au milieu de la chambre,<br \/>\nFolle de d\u00e9sespoir, se tordait chaque membre,<br \/>\nEn levant vers Herblain un regard suppliant.<br \/>\n\u2014 \u00ab Eh bien, \u00e9coutez donc ce r\u00e9cit effrayant.<br \/>\nJ&rsquo;abr\u00e8ge les d\u00e9tails, mais je jure, Madame,<br \/>\nDe vous les dire un jour, ou Dieu damne mon \u00e2me. \u00bb<br \/>\nHerblain rel\u00e8ve Jeanne et la force \u00e0 s&rsquo;asseoir ;<br \/>\nPuis, domptant comme il peut son propre d\u00e9sespoir,<br \/>\nLui conte la prison, les affronts, l&rsquo;agonie<br \/>\nEt la mort de l&rsquo;\u00e9poux qui, mourant, l&rsquo;a b\u00e9nie.<br \/>\nSon \u00e2me d\u00e9licate a beau choisir les mots,<br \/>\nTous ces d\u00e9tails pour lui sont autant de sanglots.<br \/>\nJeanne, que sa douleur comme un poison enivre,<br \/>\nSur le chemin sanglant se compla\u00eet \u00e0 le suivre :<br \/>\nJeanne lui crie : \u00ab Encor ! \u00bb s&rsquo;il suspend son r\u00e9cit,<br \/>\nEt quand il le reprend, Jeanne lui dit : \u00ab Merci ! \u00bb<\/p>\n<p>Mais cette femme faible en vain fait la Romaine :<br \/>\nTant d&rsquo;effroi ne tient pas au fond d&rsquo;une \u00e2me humaine,<br \/>\nOu son explosion doit la faire \u00e9clater.<br \/>\nHerblain, qui continue \u00e0 tout lui raconter,<br \/>\nLui montre de Clisson, sous des couleurs poignantes,<br \/>\nLe corps \u00e0 Montfaucon, la t\u00eate aux murs de Nantes ;<br \/>\nA ce dernier d\u00e9tail, Jeanne pousse un grand cri,<br \/>\nEt sur le dur plancher tombe son corps meurtri.<\/p>\n<p>Herblain bondit vers elle et sur son corps se penche :<br \/>\nVains secours ! C&rsquo;est la mort, car elle est froide et blanche.<br \/>\nLa bouche et les yeux sont ouverts!&#8230; Oh! c&rsquo;est trop tard,<br \/>\nCar la bouche est sans souffle et les yeux sans regard,<br \/>\nMon Dieu ! que peut-il faire ? Appeler ? Il ne l&rsquo;ose :<br \/>\nIl faudrait expliquer de cette mort la cause.<br \/>\nAttendre ? Mais, s&rsquo;il reste encor quelque chaleur,<br \/>\nLe moindre retard peut compl\u00e9ter le malheur.<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;il se meurtrit la poitrine et la t\u00eate,<br \/>\nHerblain entend monter vers lui des chants de f\u00eate,<br \/>\nEt dans le bois, l\u00e0-bas, retentissent les cris<br \/>\nDu joyeux Olivier et de ses vingt amis.<\/p>\n<p>Au rayon du soleil qui sur son front se joue,<br \/>\nJeanne reprend ses sens ; le sang monte \u00e0 sa joue ;<br \/>\nUn souffle semble avoir soulev\u00e9 son beau sein.<br \/>\nHerblain esp\u00e8re. H\u00e9las ! s&rsquo;il esp\u00e9rait en vain !<br \/>\nCar cette teinte rosej elle est bien p\u00e2le encore :<br \/>\nC&rsquo;est la faible lueur qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;aurore ;<br \/>\nHerblain a vu souvent ces lueurs s&rsquo;effacer<br \/>\nEt des nuages noirs venir les remplacer.<br \/>\nAh ! ce semblant de vie est peut-\u00eatre un vain leurre ?<br \/>\nJeanne a rejoint au ciel l&rsquo;\u00e9poux que son c\u0153ur pleure.<\/p>\n<p>XVI. &#8211; LE D\u00c9FI.<\/p>\n<p>Non, non, Dieu soit b\u00e9ni ! ce n&rsquo;\u00e9tait pas la mort :<br \/>\nJeanne devient moins froide et respire plus fort ;<br \/>\nSon \u0153il a retrouv\u00e9 son rayonnement d&rsquo;ange.<br \/>\nOh ! que le c\u0153ur de l&rsquo;homme est un myst\u00e8re \u00e9trange !<br \/>\nMalgr\u00e9 le d\u00e9sespoir qui l&rsquo;\u00e9crase aujourd&rsquo;hui,<br \/>\nDans l&rsquo;\u00e2me du vieillard un vrai bonheur a lui.<br \/>\nQuand sous les mers du Sud quelque sourd volcan gronde,<br \/>\nOn voit parfois surgir des bouillons de leur onde<br \/>\nUn \u00eelot enchant\u00e9, bient\u00f4t couvert de fleurs.<\/p>\n<p>Jeanne vit !&#8230; Oui ! sa joue a toutes ses couleurs,<br \/>\nEt son beau corps raidi se d\u00e9tend et s&rsquo;allonge.<br \/>\nMais elle garde encor l&rsquo;apparence du songe.<br \/>\nBient\u00f4t se soulevant et se frottant les yeux :<br \/>\n\u00ab O\u00f9 suis-je donc ? dit-elle , et quels r\u00eaves affreux !<br \/>\nC&rsquo;est vous, Herblain; merci ! car j&rsquo;aime \u00e0 vous entendre.<br \/>\nParlez-moi de l&rsquo;\u00e9poux qui se fait tant attendre. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain ne r\u00e9pond pas, mais \u00e9clate en sanglots :<br \/>\nToute la v\u00e9rit\u00e9 repara\u00eet \u00e0 ces mots.<br \/>\nJeanne a bondi soudain sur ses pieds, et s&rsquo;\u00e9lance<br \/>\nVers Herblain, en criant : \u00ab Oh ! vengeance ! vengeance !<br \/>\nJe n&rsquo;ai rien oubli\u00e9 de ce qu&rsquo;Herblain m&rsquo;a dit&#8230;<br \/>\nPhilippe, roi de France, \u00f4 l\u00e2che, sois maudit !<br \/>\nLes calculs d&rsquo;un tyran ne sont pas sans m\u00e9compte :<br \/>\nAh ! tu m&rsquo;as abreuv\u00e9e et de sang et de honte !<br \/>\nAh ! ta hache a frapp\u00e9 sans piti\u00e9 mon \u00e9poux !<br \/>\nAh ! tu fl\u00e9tris mes fils ! Eh bien donc, coups pour coups!<br \/>\n\u00bb La cruaut\u00e9 n&rsquo;est pas chose si difficile ;<br \/>\nD&rsquo;ailleurs, \u00e0 ton \u00e9cole on y devient habile.<br \/>\nJe saurai comme toi verser des flots de sang,<br \/>\nCar la lutte est ouverte entre nous, roi puissant,<br \/>\nEt tu seras, cruel ! vaincu par une femme :<br \/>\nJe porterai partout et la mort et la flamme&#8230;<br \/>\nEt ne m&rsquo;accuse pas ! Je fais ce que tu fis,<br \/>\nHeureuse de venger mon \u00e9poux et mes fils. \u00bb<\/p>\n<p>En soulageant ainsi sa pauvre \u00e2me ulc\u00e9r\u00e9e,<br \/>\nJeanne marche \u00e0 grands pas, de folie enfi\u00e9vr\u00e9e ;<br \/>\nDe ses yeux, autrefois si calmes et si doux,<br \/>\nPartent de longs \u00e9clairs tout charg\u00e9s de courroux ;<br \/>\nSur sa l\u00e8vre blanchit parfois comme une \u00e9cume.<br \/>\nPrenez garde au volcan, car la menace y fume !<\/p>\n<p>En voyant ces regards plus ardents qu&rsquo;un tison,<br \/>\nHerblain plaint sa ma\u00eetresse et craint pour sa raison.<br \/>\nLui qui voulait nagu\u00e8re enflammer sa vengeance,<br \/>\nIl a peur et voudrait calmer sa violence :<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! Madame, dit-il, montrez un c\u0153ur cl\u00e9ment :<br \/>\nClisson a pardonn\u00e9 dans son dernier moment. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Tant mieux ! sa palme au ciel n&rsquo;en est que plus certaine,<br \/>\nMais mon devoir, \u00e0 moi sa femme, c&rsquo;est la haine&#8230;<br \/>\nJe n&rsquo;ai pas de remords, car j&rsquo;ob\u00e9is \u00e0 Dieu.<br \/>\nVioler tous les droits, oh ! ce n&rsquo;est pas un jeu,<br \/>\nEt ce grand crime, il faut que mon bras le punisse :<br \/>\nLe Roi dira : Vengeance ! et Dieu dira : Justice ! \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne continuait de marcher \u00e0 grands pas ;<br \/>\nSoudain, elle s&rsquo;arr\u00eate et, d&rsquo;un ton calme et bas :<br \/>\n\u2014 \u00ab Tu ne reconnais plus, pauvre Herblain, ta ma\u00eetresse,<br \/>\nEt ta douce baronne est chang\u00e9e en tigresse :<br \/>\nNos \u00e9tats divers font nos devoirs diff\u00e9rents<br \/>\nEt la mort de Clisson m&rsquo;en laisse de bien grands.<br \/>\nJe les remplirai tous. Ma mission commence.<br \/>\n\u00bb Fuis-moi, si tu me crois atteinte de d\u00e9mence,<br \/>\nFuis-moi, si la justice est pour toi cruaut\u00e9 ;<br \/>\nMais si, gardant au c\u0153ur ta vieille loyaut\u00e9,<br \/>\nTu m&rsquo;honores autant, vieil Herblain, que je t&rsquo;aime,<br \/>\nJure de m&rsquo;ob\u00e9ir toujours, partout, quand m\u00eame,<br \/>\nSans jamais discuter mon ordre, quel qu&rsquo;il soit.<br \/>\nJ&rsquo;ai besoin d&rsquo;un appui : tu seras mon bras droit. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain plie aussit\u00f4t un genou devant elle :<br \/>\n\u2014 \u00ab Autant qu&rsquo;\u00e0 votre \u00e9poux je vous serai fid\u00e8le.<br \/>\nClisson me trouvera toujours reconnaissant :<br \/>\nVous pouvez disposer, Madame, de mon sang. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab J&rsquo;y comptais, mais merci !&#8230; Descendez donc et faites,<br \/>\nAu ch\u00e2teau comme en ville, organiser nos f\u00eates&#8230;<br \/>\nOui, je veux des plaisirs, malgr\u00e9 votre r\u00e9cit :<br \/>\nJ&rsquo;ai de graves raisons pour en agir ainsi.<br \/>\nT\u00e2chez jusqu&rsquo;\u00e0 demain qu&rsquo;ici rien ne r\u00e9v\u00e8le,<br \/>\nPas m\u00eame \u00e0 mes enfants, l&rsquo;effroyable nouvelle.<br \/>\nQu&rsquo;au loin de nos chansons l&rsquo;\u00e9cho porte le bruit,<br \/>\nEt que nos feux de joie illuminent la nuit ;<br \/>\nPuis quand la nuit fuira l&rsquo;aurore qui la chasse,<br \/>\nNous tenterons peut-\u00eatre une joyeuse chasse :<br \/>\nIl faut bien dissiper ses f\u00e2cheuses humeurs&#8230;<br \/>\n\u00bb Mais tiens un canot pr\u00eat avec trois bons rameurs. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Madame, vous voyez que je vous ai comprise :<br \/>\nMon visage est riant, quoique mon c\u0153ur se brise. \u00bb<br \/>\nA peine Herblain sorti, Jeanne fait sans retard<br \/>\nTous les pr\u00e9paratifs de son prochain d\u00e9part.<br \/>\nConqu\u00e9rant sur son c\u0153ur un effrayant empire,<br \/>\nElle force ses yeux et sa bouche \u00e0 sourire ;<br \/>\nMais on peut deviner ses horribles soucis,<br \/>\nEn voyant par moments se froncer ses sourcils.<\/p>\n<p>Un grand mont abritait un lac pur et limpide ;<br \/>\nL&rsquo;ouragan n&rsquo;y pouvait creuser m\u00eame une ride ;<br \/>\nLes gr\u00e2ces du matin et les splendeurs du soir<br \/>\nAimaient \u00e0 regarder dans son calme miroir&#8230;<br \/>\nD&rsquo;une convulsion la terre est \u00e9branl\u00e9e :<br \/>\nLe mont d\u00e9racin\u00e9 roule dans la vall\u00e9e.<br \/>\nVous plaignez le grand mont, bris\u00e9, broy\u00e9, perdu ;<br \/>\nPlaignez surtout le lac qui n&rsquo;est plus d\u00e9fendu !<br \/>\nLes vents, de tous c\u00f4t\u00e9s bouleversant son onde,<br \/>\nLe font aussi cruel qu&rsquo;une mer plus profonde,<br \/>\nEt vous pourrez le voir, envahissant son bord,<br \/>\nY porter trop souvent la ruine et la mort.<\/p>\n<p>Ayant tout pr\u00e9par\u00e9 pour l&rsquo;entreprise ardue,<br \/>\nAvec son jeune fils Jeanne \u00e9tait descendue ;<br \/>\nHerblain \u00e0 sa ma\u00eetresse avait dit en secret<br \/>\nQue pour tous ses desseins tout se trouverait pr\u00eat ;<br \/>\nQuand soudain dans la cour, o\u00f9 la f\u00eate commence,<br \/>\nOn voit, ivre de joie, Olivier qui s&rsquo;avance,<br \/>\nEn triomphe port\u00e9 par ses jeunes amis.<br \/>\nLes airs en son honneur retentissent de cris :<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! je me suis montr\u00e9 digne fils de mon p\u00e8re ;<br \/>\nLe vainqueur du tournoi vous salue, \u00f4 ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne embrasse son fils et dit aux vingt bambins :<br \/>\n\u2014 \u00ab Continuez ici vos plaisirs enfantins.<br \/>\nPour toi, par ta valeur, Olivier, tu m&rsquo;enchantes<br \/>\nEt je t&rsquo;en dois le prix. Nous partons tous pour Nantes.<br \/>\nIl n\u2019est pas de plaisir plus justeent vant\u00e9<br \/>\nQue de voguer.^ur l&rsquo;eau par un oeau soir d&rsquo;\u00e9t\u00e9. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette chanson de geste, long, tr\u00e8s long po\u00e8me \u00e0 la gloire d\u2019Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, \u00e9crit par Emile P\u00e9hant, est num\u00e9ris\u00e9 sur GALLICA, et j\u2019ai seulement remis en forme le texte apr\u00e8s avoir corrig\u00e9 les quelques erreurs de texte de la machine. tome 1 \u00c9MILE P\u00c9HANT CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTH\u00c8QU\u00c9 &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37517\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Emile P\u00e9hant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00e8mes distincts, 1868 &#8211; Tome 1 (\u00e0 suivre le tome 2)&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3879],"tags":[5675,5674],"class_list":["post-37517","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-clisson-histoire-regionale","tag-emile-pehant","tag-jeanne-de-belleville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37517","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=37517"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37517\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":37519,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37517\/revisions\/37519"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=37517"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=37517"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=37517"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}