﻿{"id":37520,"date":"2022-04-24T18:20:45","date_gmt":"2022-04-24T16:20:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37520"},"modified":"2022-04-24T18:20:45","modified_gmt":"2022-04-24T16:20:45","slug":"emile-pehant-jeanne-de-belleville-chanson-de-geste-en-plusieurs-poemes-distincts-1868-tome-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37520","title":{"rendered":"Emile P\u00e9hant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00e8mes distincts, 1868 &#8211; Tome 2"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #ff00ff;\">Cette chanson de geste, long, tr\u00e8s long po\u00e8me \u00e0 la gloire d\u2019Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, \u00e9crit par Emile P\u00e9hant, est num\u00e9ris\u00e9 sur GALLICA, et j\u2019ai seulement remis en forme le texte apr\u00e8s avoir corrig\u00e9 les quelques erreurs de texte de la machine.<\/span><\/p>\n<p>tome 2<br \/>\n\u00c9MILE P\u00c9HANT<br \/>\nCONSERVATEUR DE LA BIBLIOTH\u00c8QU\u00c9 PUBLIQUE DE NANTES<\/p>\n<p>CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00ebmes distincts<\/p>\n<p>\u00c9diteur : V. Forest et Grimaud (Nantes)<br \/>\n\u00c9diteur : A. Aubry (Paris, 1868)<br \/>\nBiblioth\u00e8que nationale de France, d\u00e9partement Litt\u00e9rature et art, YE-29702<\/p>\n<p>Table des mati\u00e8res<br \/>\nQUATRI\u00c8ME PARTIE : LE SERMENT. 2<br \/>\nI. LA S\u00c8VRE NANTAISE. 2<br \/>\nII. LE REPAS CHAMP\u00caTRE. 5<br \/>\nIII. LES RENCONTRES DE NUIT. 8<br \/>\nIV. L&rsquo;ARRIV\u00c9E A NANTES. 11<br \/>\nV. LES DOUVES SAINT-NICOLAS. 13<br \/>\nVI. LA PORTE SAUVETOUR. 16<br \/>\nVII. &#8211; LA MAL\u00c9DICTION. 19<br \/>\nVIII. L&rsquo;APPEL A LA VENGEANCE. 23<br \/>\nIX. LES CONFIDENCES DANGEREUSES. 26<br \/>\nCINQUI\u00c8ME PARTIE : LA VENGEANCE. 31<br \/>\nI. CHATEAU-TH\u00c9BAUD. 31<br \/>\nII. LA SURPRISE. 34<br \/>\nIII. &#8211; LE GALOIS DE LA HEUSE. 37<br \/>\nIV. LE FL\u00c9AU DE DIEU. 40<br \/>\nV. P\u00c9AN DE MALESTROIT. 43<br \/>\nVI. L&rsquo;\u00c9VASION. 46<br \/>\nVII. LE CHATEAU DE TOUFFOU. 48<br \/>\nVIII. L&rsquo;EMBUSCADE. 51<br \/>\nIX. UNE APPARITION. 52<br \/>\nX. LES DEUX AMIS. 54<br \/>\nXI. UN ARR\u00caT POSTHUME. 57<br \/>\nXII. LES ROUTIERS EN GAIET\u00c9. 60<br \/>\nXIII. PEN-MARC&rsquo;H. 64<br \/>\nXIV. LES PIRATES. 65<br \/>\nXV. LA PROCESSION. 67<br \/>\nXVI. L&rsquo;\u00c9P\u00c9E ET LA CROIX. 70<br \/>\nXVII.\u2013 LA FLOTTE DUCALE. 73<br \/>\nXVIII. &#8211; L&rsquo;INCENDIE. 76<br \/>\nSIXI\u00c8ME PARTIE : L&rsquo;EXPIATION 77<br \/>\nI. LA TEMP\u00caTE. 77<br \/>\nII. LE CONVOI FUN\u00c8BRE. 80<br \/>\nIII. LE FID\u00c8LE KERGOFF. 82<br \/>\nIV. LA R\u00c9VOLTE. 85<br \/>\nV. LES DERNI\u00c8RES IMPR\u00c9CATIONS. 87<br \/>\nVI. &#8211; LE D\u00c9PART POUR LOC-TUDI. 88<br \/>\nVII. LE COUP DE VENT. 91<br \/>\nVIII. &#8211; DEUX GAIS REPAS SUR MER. 93<br \/>\nIX. LE RIVAGE NATAL! 96<br \/>\nX. LA FAIM. 99<br \/>\nXI. &#8211; LE CRI DU REPENTIR. 102<br \/>\nXII. UN HORRIBLE PROJET. 105<br \/>\nXIII. LES CONSOLATIONS. 108<br \/>\nA LA BRETAGNE 108<br \/>\nNOTES. 108<br \/>\nLISTE DES SOUSCRIPTEURS. 109<\/p>\n<p>QUATRI\u00c8ME PARTIE : LE SERMENT.<br \/>\nI. LA S\u00c8VRE NANTAISE.<\/p>\n<p>Oui durant les longs jours de la saison br\u00fblante,<br \/>\nO\u00f9 le corps allangui tra\u00eene une \u00e2me indolente ;<br \/>\nQuand le rayon moins vif du soleil qui descend<br \/>\nLaisse enfin votre souffle atti\u00e9dir votre sang ;<br \/>\nQuand le vent endormi se r\u00e9veille et se l\u00e8ve ;<br \/>\nQuand l&rsquo;esprit qui se calme \u00e0 ses soucis fait tr\u00eave :<br \/>\nOui, c&rsquo;est plus qu&rsquo;un plaisir, c&rsquo;est une volupt\u00e9<br \/>\nD&rsquo;\u00eatre par un bateau mollement emport\u00e9<br \/>\nA travers la fra\u00eecheur d&rsquo;une eau limpide et lisse,<br \/>\nQui devant votre proue en angle aigu se plisse,<br \/>\nOu vous suit en chantant, moins rapide que vous.<br \/>\nComme tout prend alors des tons charmants et doux !<br \/>\nIci, les longs carex courb\u00e9s par le sillage ;<br \/>\nL\u00e0, le clocher qui pointe au-dessus du feuillage ;<br \/>\nIci, les saules creux penchant leur front sur l&rsquo;eau ;<br \/>\nL\u00e0-bas, le bourg qui grimpe aux rampes du coteau ;<br \/>\nEt le toit isol\u00e9 qui blanchit et qui fume ;<br \/>\nEt l&rsquo;horizon lointain d\u00e9j\u00e0 voil\u00e9 de brume ;<br \/>\nEt, dans le fond du ciel, ce grand soleil en feu<br \/>\nQui se couche dans l&rsquo;or, sous un riche dais bleu !<br \/>\nSur ces enchantements \u00e9tendez le silence,<br \/>\nVotre c\u0153ur enivr\u00e9 prie et vers Dieu s&rsquo;\u00e9lance.<\/p>\n<p>Mais si toute rivi\u00e8re offre \u00e0 l&rsquo;\u0153il ces tableaux,<br \/>\nQui, d\u00e9peints mille fois, semblent toujours nouveaux,<br \/>\nComme leur charme augmente et parle mieux \u00e0 l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nLorsque ces fra\u00eeches eaux que vous ouvre la rame,<br \/>\nAu lieu de serpenter aux bords plats d&rsquo;un marais,<br \/>\nLongent de hauts coteaux charg\u00e9s de bois \u00e9pais !<br \/>\nA chaque tournant brille une gr\u00e2ce nouvelle,<br \/>\nEt la derni\u00e8re vue est encore la plus belle.<\/p>\n<p>Telle est la S\u00e8vre ; aussi quiconque a vu son cours<br \/>\nL&rsquo;admire autant que l&rsquo;Erdre et s&rsquo;en souvient toujours.<br \/>\nAvec leur frais silence, avec leurs eaux dormantes,<br \/>\nL&rsquo;Erdre et la S\u00e8vre sont comme deux s\u0153urs charmantes<br \/>\nEntre qui l&rsquo;\u0153il h\u00e9site ; et pourtant je sais bien<br \/>\nQui, moi, je choisirais&#8230; Mais chut ! n&rsquo;en disons rien.<\/p>\n<p>Le bateau qui portait Jeanne de Belleville<br \/>\nDepuis longtemps d\u00e9j\u00e0 glissait sur l&rsquo;eau tranquille.<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 ses trois rameurs, trois robustes lurons,<br \/>\nDont un tenait la barre et deux les avirons ?<br \/>\nIl avait, pr\u00e8s du bourg, pu franchir, sans encombre,<br \/>\nLes d\u00e9fil\u00e9s form\u00e9s par des rochers sans nombre,<br \/>\nQu&rsquo;un souffle de temp\u00eate arracha du coteau<br \/>\nEt qui sur leurs flancs bruns faisaient \u00e9cumer l&rsquo;eau.<br \/>\nLaissant bien loin l\u00e0-bas la cascade qui gronde,<br \/>\nOn nage maintenant dans une eau tr\u00e8s-profonde,<br \/>\nMais dont le lit parfois se resserre \u00e0 ce point<br \/>\nQue des bords oppos\u00e9s chaque arbre se rejoint.<br \/>\nSi longtemps qu&rsquo;un bas-fond ou des passes \u00e9troites<br \/>\nOffrirent des dangers pour des mains maladroites,<br \/>\nOlivier, attentif \u00e0 l&rsquo;\u00e9cueil \u00e9vit\u00e9,<br \/>\nAdmira les rameurs et leur dext\u00e9rit\u00e9 ;<br \/>\nD&rsquo;un regard curieux suivant chaque man\u0153uvre,<br \/>\nIl voulut bien souvent mettre la main \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre,<br \/>\nEt les marins , joyeux des efforts de l&rsquo;enfant,<br \/>\nQui, si l&rsquo;esquif passait, souriait triomphant,<br \/>\nBattirent des deux mains, quand sa gaffe rapide<br \/>\nEcarta, d&rsquo;un coup s\u00fbr, une roche perfide.<br \/>\nPendant ce temps, Herblain et Jeanne, assis tous deux,<br \/>\nRepaissaient leur douleur de souvenirs hideux,<br \/>\nRegardant sans rien voir, dans un morne silence.<br \/>\nMais quand loin des bas-fonds la barque enfin s&rsquo;\u00e9lance<br \/>\nEt, laissant \u00e0 la rame enti\u00e8re libert\u00e9,<br \/>\nSur un large courant glisse en s\u00e9curit\u00e9,<br \/>\nLe bouillant Olivier, qui ne sait plus que faire,<br \/>\nEn franchissant les bancs, s&rsquo;approche de sa m\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Je suis peu curieux et vous le savez bien,<br \/>\nCar de tous vos secrets vous ne me livrez rien ;<br \/>\nMais je n&rsquo;en garde pas une \u00e2me plus chagrine :<br \/>\nCe qu&rsquo;on veut me cacher, mon esprit le devine.<br \/>\nVous ne m&rsquo;avez point dit quelle grave raison<br \/>\nNous fait, quand on y danse, abandonner Clisson ;<br \/>\nEh bien , m\u00e8re, avec vous je parie, et, pour gage,<br \/>\nJ&rsquo;offre ces verts lauriers conquis par mon courage,<br \/>\nQue vers Nantes, tous trois, si nous voguons ce soir,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;enfin s&rsquo;accomplit votre plus doux espoir. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne \u00e0 ce mot d&rsquo;espoir fr\u00e9mit ; son c\u0153ur qui souffre<br \/>\nRevoit, sous cet \u00e9clair, les profondeurs du gouffre<br \/>\nO\u00f9 tout ce qu&rsquo;elle aimait, h\u00e9las ! s&rsquo;est ab\u00eem\u00e9<br \/>\nAttirant dans ses bras cet enfant bien-aim\u00e9<br \/>\nQui creuse \u00e0 son insu sa cruelle blessure :<br \/>\n-\u00ab Ce soir tu sauras tout, cher fils, je te le jure ;<br \/>\nMais, si tu ne veux pas me d\u00e9chirer le c\u0153ur,<br \/>\nOh ! ne me parle plus d&rsquo;espoir ni de bonheur. \u00bb<\/p>\n<p>-\u00ab Je ne sais pas pourquoi vous m&rsquo;en faites myst\u00e8re :<br \/>\nSi vous quittez Clisson, o\u00f9 l&rsquo;on f\u00eate mon p\u00e8re,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;il est de retour, pour moi c&rsquo;est \u00e9vident,<br \/>\nEt qu&rsquo;avec notre duc \u00e0 Nante il nous attend&#8230;<br \/>\nIl pourra m&#8217;embrasser sans trop courber sa taille,<br \/>\nCar j&rsquo;ai grandi beaucoup&#8230; A d\u00e9faut de bataille,<br \/>\nIl me racontera ses hauts faits au tournoi&#8230;<br \/>\nCrois-tu qu&rsquo;il ait les prix que lui donna le Roi ?&#8230;<br \/>\nMa m\u00e8re, qu&rsquo;avez-vous ? votre joue est bien p\u00e2le ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Eh ! ne voyez-vous pas que votre m\u00e8re r\u00e2le ? \u00bb<br \/>\nS&rsquo;\u00e9crie Herblain, debout et presque imp\u00e9rieux.<\/p>\n<p>\u00ab Oh ! ce n&rsquo;est rien, dit Jeanne, et je suis d\u00e9j\u00e0 mieux, \u00bb<br \/>\nPoignante est la douleur : si Jeanne la surmonte,<br \/>\nCe n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 grands efforts que son \u00e2me se dompte ;<br \/>\nCherchant donc un pr\u00e9texte au hasard pour souffrir :<br \/>\n\u00ab O le cruel enfant, qui me fera mourir ! \u00bb<br \/>\nDit-elle, en retenant Olivier, qui se penche<br \/>\nPour cueillir au passage une large fleur blanche ;<br \/>\nEt, pouvant soulager enfin son c\u0153ur trop plein,<br \/>\nJeanne pleure \u00e0 son aise, en regardant Herblain.<\/p>\n<p>Son fils lui saute au cou, l&#8217;embrasse et la rassure :<br \/>\n\u00ab Le p\u00e9ril n&rsquo;\u00e9tait pas bien grand , je te le jure ;<br \/>\nMais je sais qu&rsquo;une femme est prompte \u00e0 s&rsquo;effrayer.<br \/>\nAllons, ne pleure plus : je m&rsquo;en vais essayer<br \/>\nD&rsquo;\u00eatre, puisque d&rsquo;un rien tu te fais un fant\u00f4me,<br \/>\nTranquille comme un ange&#8230; ou mon fr\u00e8re Guillaume,<br \/>\nQui, depuis le d\u00e9part, dort l\u00e0 d&rsquo;un si bon c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>Et, donnant, en passant, un baiser au dormeur,<br \/>\nOlivier va s&rsquo;asseoir, soufflant une fanfare,<br \/>\nA c\u00f4t\u00e9 du marin dont la main tient la barre :<br \/>\n\u00ab Beau marinier, dit-il, puisqu&rsquo;il faut rester coi,<br \/>\nSi tu sais quelque histoire, eh bien, conte-la moi. \u00bb<\/p>\n<p>II. LE REPAS CHAMP\u00caTRE.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir suivi dans ses courbes charmantes<br \/>\nLa S\u00e8vre aux cent d\u00e9tours, la S\u00e8vre aux eaux tra\u00eenantes,<br \/>\nEt vu ses horizons, brod\u00e9s de pampres verts,<br \/>\nSe clore ou s&rsquo;\u00e9largir sous mille aspects divers,<br \/>\nOn avait de La Haye, illustre par sa fouace<br \/>\nD\u00e9pass\u00e9 les longs pr\u00e9s, et d\u00e9j\u00e0 dans l&rsquo;espace<br \/>\nSe montrait, au-dessus d&rsquo;un \u00e9troit d\u00e9fil\u00e9,<br \/>\nDu couvent de Vertou le clocher effil\u00e9.<\/p>\n<p>Il est tard : le soleil, qui de plus en plus baisse,<br \/>\nJette un rayon oblique \u00e0 la ram\u00e9e \u00e9paisse ;<br \/>\nL&rsquo;eau va si lentement qu&rsquo;on dirait qu&rsquo;elle dort,<br \/>\nMais on y voit trembler de larges plaques d&rsquo;or,<br \/>\nCar le ciel sans nuage y r\u00e9fl\u00e9chit sa teinte.<br \/>\nLe silence se fait : une cloche qui tinte,<br \/>\nQuelques oiseaux \u00e9pars chantant aux environs,<br \/>\nLe bruit toujours \u00e9gal des deux courts avirons,<br \/>\nOu parfois d&rsquo;Olivier la voix fra\u00eeche et sonore,<br \/>\nC&rsquo;est tout&#8230; En d&rsquo;autres temps, que dis-je ? hier encore,<br \/>\nDe ce calme profond savourant la douceur,<br \/>\nJeanne e\u00fbt tressailli d&rsquo;aise \u00e0 ce site enchanteur.<br \/>\n\u00bb Son \u00e2me po\u00e9tique et jusqu&rsquo;alors si pure,<br \/>\nDans ses charmes secrets comprenant la nature,<br \/>\nAimait \u00e0 refl\u00e9ter les chefs-d&rsquo;\u0153uvre de Dieu,<br \/>\nComme l&rsquo;eau tranquille aime \u00e0 sourire au ciel bleu ;<br \/>\nMais cherchez donc le ciel au fond d&rsquo;une eau troubl\u00e9e !<br \/>\nPour admirer encor, Jeanne est trop d\u00e9sol\u00e9e ;<br \/>\nLa pri\u00e8re elle-m\u00eame est muette en son c\u0153ur<br \/>\nEt sa pens\u00e9e enti\u00e8re est toute \u00e0 son malheur.<\/p>\n<p>Guillaume, qui s&rsquo;\u00e9veille aux fra\u00eecheurs de la brise,<br \/>\nT\u00e9moigne par des cris sa na\u00efve surprise<br \/>\nDe voir, sous les eaux, fuir les peupliers du bord.<br \/>\nDont le tronc renvers\u00e9 se balance et se tord.<br \/>\nQuant au vif Olivier, voudra-t-on bien me croire ?<br \/>\nIl reste assis, tranquille, en \u00e9coutant l&rsquo;histoire<br \/>\nDe ces pa\u00efens d&rsquo;Herbauge, outrageant le bon Dieu<br \/>\nEt submerg\u00e9s un jour dans le lac de Grand-Lieu.<\/p>\n<p>Mais se levant soudain : \u2014 \u00ab Merci de ta l\u00e9gende.<br \/>\nDe tous ces vieux r\u00e9cits mon oreille est friande,<br \/>\nMais je dois ob\u00e9ir \u00e0 la faim que j&rsquo;entends. \u00bb<br \/>\nEt, faisant \u00e0 grand bruit claquer ses blanches dents,<br \/>\nIl saute vers sa m\u00e8re : \u2014 \u00ab Avez-vous quelques vivres ?<br \/>\nPeut-\u00eatre qu&rsquo;au ch\u00e2teau mes vingt amis sont ivres ;<br \/>\nMoi, je me crois \u00e0 jeun, malgr\u00e9 mon d\u00e9jeuner,<br \/>\nTant dans mon estomac je sens le creux sonner!&#8230;<br \/>\nMon p\u00e8re nous attend, et ce serait dommage<br \/>\nDe lui mener ses fils morts de faim en voyage :<br \/>\nUne mort glorieuse , on l&rsquo;accepte parfois ;<br \/>\nMais une mort ignoble ! oh ! c&rsquo;est mourir dix fois. \u00bb<\/p>\n<p>Sentant toute l&rsquo;horreur de cette verve folle,<br \/>\nHerblain aurait voulu refouler sa parole ;<br \/>\nCar la m\u00e8re et l&rsquo;\u00e9pouse avait encor p\u00e2li,<br \/>\nA ces allusions au forfait accompli.<br \/>\nJeanne lui dit tout bas : \u00ab Vous prenez trop de peine :<br \/>\nMa douleur ne peut cro\u00eetre, Herblain, la coupe est pleine.<br \/>\nJe dois m&rsquo;accoutumer \u00e0 ces coups impr\u00e9vus :<br \/>\nBient\u00f4t mon c\u0153ur meurtri ne les sentira plus.<br \/>\nAutant que moi, d&rsquo;ailleurs, Olivier est \u00e0 plaindre :<br \/>\nTrop t\u00f4t&#8230; d\u00e8s cette nuit, sa ga\u00eet\u00e9 va s&rsquo;\u00e9teindre. \u00bb<\/p>\n<p>Puis elle dit tout haut, en caressant ses fils,<br \/>\nCar, pr\u00e8s d&rsquo;elle, Guillaume \u00e0 ses jeux s&rsquo;\u00e9tait mis :<br \/>\n\u00ab Olivier a raison : l&rsquo;arbre vit par l&rsquo;\u00e9corce.<br \/>\nNous avons tous besoin ce soir de notre force :<br \/>\nJe vais donner l&rsquo;exemple&#8230; et ceux qui m&rsquo;aimeront<br \/>\nIci, comme partout et toujours, me suivront. \u00bb<\/p>\n<p>Sur les bancs, aussit\u00f4t on ouvrit les corbeilles :<br \/>\nUn jambon, les fruits m\u00fbrs du verger et des treilles,<br \/>\nDu pain blanc et du vin, tel \u00e9tait le menu<br \/>\nOffert \u00e0 l&rsquo;app\u00e9tit \u00e0 venir ou venu ;<br \/>\nEt, l&rsquo;esquif amarr\u00e9 pr\u00e8s de la rive agreste,<br \/>\nJeanne fit les honneurs de ce festin modeste.<\/p>\n<p>Jeanne et le vieil Herblain, pr\u00e9voyants du danger,<br \/>\nSubissaient par raison le besoin de manger ;<br \/>\nMais au fond de leur c\u0153ur grondaient de tels orages<br \/>\nQue des ombres passaient souvent sur leurs visages.<br \/>\nLes enfants, au contraire, et les trois mariniers<br \/>\nAux plaisirs du repas se donnaient tout entiers :<br \/>\nLa joie \u00e9tincelait dans toutes leurs paroles,<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait un feu crois\u00e9 des ga\u00eet\u00e9s les plus folles ;<br \/>\nEt leurs propos bruyants, leurs rires et leurs cris<br \/>\nR\u00e9veillaient dans les bois les oiseaux endormis ;<br \/>\nEt Jeanne refoulait sa douleur grandissante,<br \/>\nDe peur d&rsquo;effaroucher cette joie innocente.<\/p>\n<p>Certe, aucun des t\u00e9moins de ce charmant tableau,<br \/>\nLes marchands remontant la S\u00e8vre en leur bateau,<br \/>\nLes enfants, les rameurs, le pauvre Herblain lui-m\u00eame,<br \/>\nMalgr\u00e9 les noirs desseins roulant sous son front bl\u00eame,<br \/>\nNul n&rsquo;aurait soup\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;effroyable projet<br \/>\nAuquel la ch\u00e2telaine, en souriant, songeait.<\/p>\n<p>Chacun e\u00fbt admir\u00e9, m\u00e9lang\u00e9s avec gr\u00e2ce,<br \/>\nLa douceur de la femme et l&rsquo;orgueil de la race,<br \/>\nCar Jeanne garde encor dans ce ch\u00e9tif bateau<br \/>\nLa m\u00eame majest\u00e9 qu&rsquo;en son noble ch\u00e2teau ;<br \/>\nMais s&rsquo;ils avaient appris ce qui l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 Nante,<br \/>\nTous auraient, m\u00eame Herblain, recul\u00e9 d&rsquo;\u00e9pouvante ;<br \/>\nCar la Furie antique aux cheveux de serpents,<br \/>\nLe Diable aux yeux de flamme et qui grince des dents,<br \/>\nLes Fables et l&rsquo;Histoire en leur tragique empire,<br \/>\nEt ces sombres r\u00eaveurs, Dante, Eschyle, Shakspeare,<br \/>\nNul \u0153il n&rsquo;a jamais vu, nul esprit invent\u00e9<br \/>\nCe que Jeanne m\u00e9dite en ce beau soir d&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>III. LES RENCONTRES DE NUIT.<\/p>\n<p>La collation faite et tout remis en place,<br \/>\nLe canot d\u00e9marr\u00e9 s&rsquo;\u00e9lance et fend l&rsquo;espace ;<br \/>\nCar les marins, ayant r\u00e9par\u00e9 leur vigueur,<br \/>\nFaisaient crier la rame et nageaient de tout c\u0153ur.<br \/>\nIls vont : et le soleil, derri\u00e8re un massif d&rsquo;aulnes,<br \/>\nSe couche ; l&rsquo;horizon assombrit ses tons jaunes,<br \/>\nEt, sous ce jour douteux, qui tourne \u00e0 la p\u00e2leur,<br \/>\nTout se m\u00eale et se fond, la ligne et la couleur.<br \/>\nIls vont : la nuit qui vient laisse tra\u00eener ses voiles ;<br \/>\nOn commence \u00e0 compter dans l&rsquo;air brun les \u00e9toiles ;<br \/>\nUne humide fra\u00eecheur monte en l\u00e9ger brouillard ;<br \/>\nOn n&rsquo;entend plus chanter que le flot babillard ;<br \/>\nLe vent est faible, et ti\u00e8de, et doux comme l&rsquo;haleine<br \/>\nDu bel enfant qui dort pr\u00e8s de la ch\u00e2telaine&#8230;<br \/>\nToujours silencieuse et dont l&rsquo;\u0153il fixe luit.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Vrai Dieu ! dit Olivier, c&rsquo;est une belle nuit ;<br \/>\nNos bourgeois, \u00e0 Clisson, ont beau temps pour leur f\u00eate<br \/>\nCe n&rsquo;est pas \u00e9tonnant : pour mon p\u00e8re elle est faite&#8230;<br \/>\nJe ne sais ce qu&rsquo;au Ciel a fait notre maison,<br \/>\nMais le Ciel a toujours prot\u00e9g\u00e9 les Clisson ;<br \/>\nDemandez-le plut\u00f4t \u00e0 mes deux gouvernantes. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Vous en aurez la preuve en arrivant \u00e0 Nantes,<br \/>\nDit Jeanne am\u00e8rement; mais d&rsquo;ici l\u00e0, mon fils,<br \/>\nNe me fatiguez plus de propos \u00e9tourdis. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je ne sais pas en moi ce qui peut vous d\u00e9plaire,<br \/>\nMais contre moi toujours vous semblez en col\u00e8re :<br \/>\nJe ne puis dire un mot, je ne puis faire un pas,<br \/>\nSans que vous me grondiez, soit tout haut, soit tout bas. \u00bb<br \/>\nOlivier va s&rsquo;asseoir, n&rsquo;ayant pas de r\u00e9ponse ;<br \/>\nEt Jeanne en ses projets de plus en plus s&rsquo;enfonce&#8230;<br \/>\nOh ! son noble mari, comme ils l&rsquo;ont outrag\u00e9 !<br \/>\nMais aussi, d\u00e8s demain, comme il sera veng\u00e9 !<\/p>\n<p>La barque va toujours, toujours aussi rapide,<br \/>\nSous les \u00e9toiles d&rsquo;or montant dans l&rsquo;air limpide.<br \/>\nOlivier, que l&rsquo;ennui commen\u00e7ait \u00e0 gagner,<br \/>\nVoit une masse sombre en cercle s&rsquo;aligner,<br \/>\nO\u00f9 flottaient dans la nuit cent clart\u00e9s n\u00e9buleuses,<br \/>\nDont les reflets tremblaient dans les eaux vaporeuses :<br \/>\nEst-ce un Argus g\u00e9ant entr&rsquo;ouvrant ses cent yeux ?<\/p>\n<p>Est-ce un astre bris\u00e9 tomb\u00e9 du haut des cieux,<br \/>\nEt ces points si brillants en sont-ils les parcelles ?&#8230;<br \/>\nTous ces feux, Olivier, sont de p\u00e2les chandelles :<br \/>\nC&rsquo;est le bourg de Vertou, qui, du haut du coteau,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9chelonne et descend jusques au bord de l&rsquo;eau.<br \/>\nSon rieux couvent, perch\u00e9 sur la brune colline,<br \/>\nDisperse au loin les sons de la cloche argentine,<br \/>\nCar ces moines, dont Dieu seul occupe le c\u0153ur,<br \/>\nAvant de s&rsquo;endormir vont prier le Seigneur.<\/p>\n<p>Et Jeanne se disait, l&rsquo;\u00e2me d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e,<br \/>\nEn passant au-dessous de l&rsquo;\u00e9glise \u00e9clair\u00e9e :<br \/>\n\u00ab Ceux qui peuvent prier sont bien heureux ; mais moi,<br \/>\nPrier m&rsquo;est impossible, et Dieu sait trop pourquoi !<br \/>\nIl me commanderait l&rsquo;oubli de mon offense&#8230;<br \/>\nJe veux bien pardonner, mais apr\u00e8s la vengeance. \u00bb<\/p>\n<p>Quand on n&rsquo;entendit plus tinter qu&rsquo;en sons lointains<br \/>\nLa cloche du couvent des noirs B\u00e9n\u00e9dictins,<br \/>\nLa S\u00e8vre, jusqu&rsquo;alors presque toujours d\u00e9serte,<br \/>\nOffrit, quoique plus large et d&rsquo;arbres moins couverte,<br \/>\nA nos rameurs de nuit des dangers s\u00e9rieux ;<br \/>\nCar de nombreux bateaux, se croisant avec eux,<br \/>\nLes effleuraient souvent de leurs pesantes rames.<br \/>\nLes uns, sous leurs flancs noirs faisant rouler des lames<br \/>\nEt charg\u00e9s jusqu&rsquo;aux bords d&rsquo;hommes silencieux,<br \/>\nAffectaient je ne sais quel air myst\u00e9rieux :<br \/>\nL&rsquo;\u0153il, parfois, y croyait voir briller les \u00e9cailles<br \/>\nDes haubergeons d&rsquo;acier et des cottes de mailles.<br \/>\n\u2014 \u00ab Oui, se disait Herblain, qui, lui, n&rsquo;h\u00e9sitait pas,<br \/>\nMalestroit est fid\u00e8le et ce sont nos soldats. \u00bb<\/p>\n<p>Les autres lourds bateaux, pleins de rumeurs bruyantes,<br \/>\nRamenaient au logis, de la foire de Nantes,<br \/>\nLes marchands, les bourgeois, les serfs des environs.<br \/>\nLe bruit des voix couvrant le bruit des avirons,<br \/>\nOlivier \u00e9coutait, mais sans y tenir gu\u00e8res ;<br \/>\nPresque tous, en passant, ne parlaient que d&rsquo;affaires.<br \/>\nMince \u00e9tait le plaisir, surtout pour un enfant,<br \/>\nD&rsquo;entendre ces bourgeois prendre un air important,<br \/>\nPour vanter les produits, plus ou moins profitables,<br \/>\nCeux-ci de leurs greniers, ceux-l\u00e0 de leurs \u00e9tables.<br \/>\nQuand, montrant un bateau, par son bruit d\u00e9nonc\u00e9 :<br \/>\n\u2014 \u00ab Chut ! le nom de Clisson vient d&rsquo;\u00eatre prononc\u00e9 ;<br \/>\n\u00c9coutons tous, dit-il ; on parle de mon p\u00e8re&#8230;<br \/>\nMa m\u00e8re, priez donc ma\u00eetre Herblain de se taire. \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne, comme Herblain, tremble sous un frisson<br \/>\n\u2014 \u00ab Je te dis que c&rsquo;est bien le seigneur de Clisson :<br \/>\nJe l&rsquo;ai vu trop de fois pour ne pas le conna\u00eetre. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Je ne contredis pas et cela peut bien \u00eatre ;<br \/>\nPourtant je n&rsquo;en crois rien. \u00bb \u2014 \u00ab Tu me fais enrager :<br \/>\nJ&rsquo;ai reconnu sa t\u00eate. \u00bb \u2014 \u00ab Elle a d\u00fb bien changer. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab On changerait \u00e0 moins ; mais son front haut et large.<br \/>\nEt ses sourcils \u00e9pais, si noirs et que surcharge&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Le bateau s&rsquo;\u00e9loignait. Pour en entendre plus,<br \/>\nLe pauvre Olivier fit des efforts superflus.<br \/>\nSerrant sa m\u00e8re alors de ses mains car\u00e9ssantes :<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;avais devin\u00e9 juste et mon p\u00e8re est \u00e0 Nantes.<br \/>\nComme il doit lui tarder de nous voir arriver !<br \/>\nMais notre lourd bateau ne sait que d\u00e9river&#8230;<br \/>\nAllons, ramez plus fort et h\u00e2tez notre course :<br \/>\nJ&rsquo;ai pour chacun de vous un sou d&rsquo;or dans ma bourse. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Parmi tant de bateaux courir est d\u00e9fendu ;<br \/>\nMais nous regagnerons bient\u00f4t le temps perdu :<br \/>\nPass\u00e9 le pont Rousseau , dont l\u00e0-bas on voit l&rsquo;ombre,<br \/>\nNous pourrons naviguer tr\u00e8s-vite et sans encombre.<br \/>\nLa lune va, d&rsquo;ailleurs, avant peu se lever,<br \/>\nEt dans une heure au plus nous devons arriver. \u00bb<\/p>\n<p>IV. L&rsquo;ARRIV\u00c9E A NANTES.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, vers l&rsquo;Orient, sur une bande brune,<br \/>\nL&rsquo;horizon blanchissait lentement, quand la lune,<br \/>\nBaignant de ses lueurs la cr\u00eate des coteaux,<br \/>\nPuis jetant tout \u00e0 coup ses reflets sur les eaux,<br \/>\nApparut, \u00e9chancr\u00e9e \u00e0 demi, mais brillante ;<br \/>\nEt la barque volait sous la rame moins lente.<br \/>\nL&rsquo;arche du pont Rousseau cache un moment les deux,<br \/>\nPuis la S\u00e8vre reprend son cours silencieux.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir long\u00e9 quelques saules \u00e9normes,<br \/>\nSi larges et si hauts qu&rsquo;on e\u00f9t dit de vieux ormes,<br \/>\nLes eaux ont fait un coude et leur lit s&rsquo;agrandit.<br \/>\nOlivier, tout joyeux, frappe des mains et dit :<br \/>\n\u00ab Au courant plus rapide on reconna\u00eet la Loire ;<br \/>\nVoici Nantes l\u00e0-bas et sa muraille noire.<br \/>\nTenez, gais mariniers, prenez ce beau sou d&rsquo;or,<br \/>\nMais ramez, ramez donc, ramez plus vite encor ;<br \/>\nJe suis impatient des baisers de mon p\u00e8re. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Dix minutes de nage, et nous serons, j&rsquo;esp\u00e8re,<br \/>\nAu coteau Mis\u00e9ri , qui, devant Trentemoult,<br \/>\nAvec son haut rocher semble un g\u00e9ant debout.<br \/>\nC&rsquo;est Nantes, mais pourtant pas d&rsquo;esp\u00e9rance fausse !<br \/>\nCar votre m\u00e8re veut, longeant toute la Fosse,<br \/>\nMonter au Port-au-Vin, pr\u00e8s de Saint-Nicolas ;<br \/>\nLe courant sera vif, mais l&rsquo;on a de bons bras. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant que le pilote expliquait le voyage,<br \/>\nLes deux marins ramaient toujours avec courage,<br \/>\nEt, la pente du fleuve aidant \u00e0 leur effort,<br \/>\nNantes les vit enfin p\u00e9n\u00e9trer dans son port.<br \/>\nLe silence y r\u00e9gnait, et de rares lumi\u00e8res<br \/>\nDes p\u00eacheurs de la Fosse \u00e9clairaient les chaumi\u00e8res .<br \/>\nLe timonnier ayant tourn\u00e9 le gouvernail,<br \/>\nOn remonta la Loire, et dur fut le travail ;<br \/>\nMais que ne dompte pas la force unie au z\u00e8le ?<br \/>\nBient\u00f4t de Saint-Julien appara\u00eet la chapelle,<br \/>\nEt dans le fleuve, en face, un \u00e9cusson de bois,<br \/>\nO\u00f9 le seigneur \u00e9v\u00eaque, en vertu de ses droits,<br \/>\nA tout nouvel \u00e9poux fait courir la Quintaine,<br \/>\nOu de soixante sols lui fait subir la peine .<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Le voyage est fini, dit un des mariniers;<br \/>\nVoici le Port-au-Vin, Madame, et ses chantiers .<br \/>\nFaut-il \u00e0 ce perr\u00e9 faire accoster la barque ? \u00bb<br \/>\n\u00ab M\u00e8re, dit Olivier, une seule remarque :<br \/>\nIl vaudrait mieux pousser tout droit jusqu&rsquo;au Ch\u00e2teau ;<br \/>\nCar, si nous arr\u00eatons ici notre bateau,<br \/>\nIl est bien \u00e9vident que, pour joindre mon p\u00e8re,<br \/>\nIl faudra traverser la ville tout enti\u00e8re :<br \/>\nOr, la porte est ferm\u00e9e, et, pour la faire ouvrir<br \/>\nQue de retards encor nous aurons \u00e0 souffrir,<br \/>\nQuand au palais ducal vous \u00eates attendue!&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne ne r\u00e9pond pas, mais sa main \u00e9tendue<br \/>\nOrdonne aux trois marins d&rsquo;aborder sans d\u00e9lai.<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est bien, dit Olivier, faisons ce qui vous pla\u00eet ;<br \/>\nMais c&rsquo;est dans le Ch\u00e2teau que nous attend mon p\u00e8re,<br \/>\nCar monseigneur de Blois le traite comme un fr\u00e8re.<br \/>\nQuelles f\u00eates demain le duc va nous donner ! \u00bb<br \/>\nEt voyant tout \u00e0 coup sa m\u00e8re frissonner :<br \/>\n\u2014- \u00ab Eh bien, descendez donc, puisque le froid vous gagne ;<br \/>\nLes portes s&rsquo;ouvriront quand nous dirons : Bretagne ! \u00bb<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;on eut d\u00e9barqu\u00e9 Jeanne avec ses deux fils,<br \/>\nQue le vieil \u00e9cuyer en silence a suivis,<br \/>\nElle dit aux marins : \u00ab Gardez ici la barque<br \/>\nEt d\u00e9guisez mon nom, si quelqu&rsquo;un vous remarque.<br \/>\nDans une heure au plus tard nous serons de retour ;<br \/>\nMais restez, dussiez-vous m&rsquo;attendre jusqu&rsquo;au jour. \u00bb<br \/>\nPuis, s&rsquo;\u00e9loignant du quai, de peur d&rsquo;\u00eatre entendue,<br \/>\nEt fouillant d&rsquo;un regard inquiet l&rsquo;\u00e9tendue,<br \/>\nLa veuve de Clisson, montrant du doigt le ciel,<br \/>\nDit, en baissant la voix, mais d&rsquo;un ton solennel :<\/p>\n<p>\u00ab Enfants, pr\u00e9parez-vous \u00e0 des choses fun\u00e8bres ;<br \/>\nSous les p\u00e2les clart\u00e9s de l&rsquo;astre des t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nNous allons visiter la porte Sauvetour .<br \/>\nHerblain, conduisez-nous tout droit \u00e0 cette tour. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab La porte Sauvetour ! Y songez-vous, Madame !<br \/>\nEt devant ces enfants !&#8230; Ah ! vous me glacez l&rsquo;\u00e2me. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Est-ce pour mon plaisir que je viens, par hasard ?<br \/>\nQuel but donnais-tu donc, Herblain, \u00e0 mon d\u00e9part ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Consulter vos amis et r\u00e9clamer leur aide. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oui, ce projet m&rsquo;am\u00e8ne, oui, ce souci m&rsquo;obs\u00e8de ;<br \/>\nMais mon premier d\u00e9sir est un dernier adieu ! \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab De ce qu&rsquo;il adviendra vous r\u00e9pondez \u00e0 Dieu. \u00bb<br \/>\n\u00ab J&rsquo;ai jur\u00e9 dans mon c\u0153ur la fun\u00e8bre visite.<br \/>\nLaisse-nous, si d\u00e9j\u00e0 ton d\u00e9vo\u00fbment h\u00e9site,<br \/>\nOu si ton sang glac\u00e9 ne conna\u00eet que l&rsquo;effroi. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab C&rsquo;est m&rsquo;offenser, Madame ! Eh bien donc, suivez-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Et, malgr\u00e9 la terreur qui lui serre la gorge,<br \/>\nPrenant la rue alors d\u00e9j\u00e0 dite de Gorge ,<br \/>\nPuis de Saint-Nicolas c\u00f4toyant le foss\u00e9,<br \/>\nHerblain devant eux marche, et va d&rsquo;un pas press\u00e9.<\/p>\n<p>V. LES DOUVES SAINT-NICOLAS.<\/p>\n<p>En longeant dans la nuit les eaux de cette douve,<br \/>\nO\u00f9 des hauts murs s&rsquo;\u00e9tend l&rsquo;ombre, Guillaume \u00e9prouve,<br \/>\nPauvre enfant de trois ans toujours pr\u00eat \u00e0 l&rsquo;effroi,<br \/>\nUn tremblement de peur, qu&rsquo;il appelle du froid.<br \/>\nJeanne en ses bras l&rsquo;enl\u00e8ve, et sur son sein le serre :<br \/>\n\u2014- \u00ab Malgr\u00e9 ce que je fais, va ! je suis bonne m\u00e8re ;<br \/>\nReste-l\u00e0, dans mes bras, et t&rsquo;\u00e9chauffe \u00e0 mon sein. \u00bb<\/p>\n<p>Puis, de son fils a\u00een\u00e9 prenant alors la main :<br \/>\n\u2014- \u00ab Cher enfant, as-tu peur ? Oh ! dis-le moi sans honte. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Le c\u0153ur aime \u00e0 savoir les p\u00e9rils qu&rsquo;il affronte :<br \/>\nPeut-\u00eatre l&rsquo;impr\u00e9vu pourra-t-il me troubler,<br \/>\nMais ce dont je suis s\u00fbr, c&rsquo;est de ne pas trembler ;<br \/>\nQuel que soit ton secret, tu peux donc me le dire. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oh ! merci, noble enfant, que j&rsquo;aime et que j&rsquo;admire ;<br \/>\nTu seras donc toujours ma consolation !<br \/>\nJ&rsquo;ai bien fait de compter sur ton c\u0153ur de lion&#8230;<br \/>\nPuisque tu peux, dis-tu, t&rsquo;\u00e9mouvoir, mais non craindre,<br \/>\nAvec toi je vais donc enfin cesser de feindre :<br \/>\nSous tant de d\u00e9sespoir, sous tant de d\u00e9shonneur,<br \/>\nAh ! comme je souffrais de mentir le bonheur !<\/p>\n<p>\u00bb Mon fils ! mon bien-aim\u00e9 ! le malheur nous accable :<br \/>\nTout ce qu&rsquo;on peut r\u00eaver de plus \u00e9pouvantable&#8230;<br \/>\nCe Dieu, qui prot\u00e9geait si bien notre maison,<br \/>\nSa foudre a tout bris\u00e9, puissance, amour, blason. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Si mon p\u00e8re est vivant, qu&rsquo;importe un coup de foudre ?<br \/>\nSon bras rel\u00e8vera notre maison en poudre ;<br \/>\nIl est de ceux que Dieu fait toujours triomphants :&#8230;<br \/>\nSon \u00e9pouse l&rsquo;a dit cent fois \u00e0 ses enfants. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Si ton p\u00e8re vivait, je te dirais : Esp\u00e8re !<br \/>\nMais je n&rsquo;ai plus d&rsquo;\u00e9poux et tu n&rsquo;as plus de p\u00e8re. \u00bb<br \/>\nL&rsquo;enfant pousse un grand cri, tombe \u00e0 terre, et ses pleurs<br \/>\nJaillissent \u00e0 torrent du fond de ses douleurs.<br \/>\nD\u00e9posant sur le sol son fils Guillaume, Jeanne,<br \/>\nFolle de d\u00e9sespoir et qui meurtrit son cr\u00e2ne,<br \/>\nSur Olivier se jette et le prend dans ses bras :<br \/>\n\u2014- \u00ab Dis-moi donc, \u00f4 mon fils, que tu ne mourras pas.<br \/>\nComment n&rsquo;ai-je pas mieux m\u00e9nag\u00e9 sa jeune \u00e2me ?<br \/>\nUn enfant ne sait pas souffrir comme une femme. \u00bb<\/p>\n<p>Olivier, dont l&rsquo;angoisse en sanglots d\u00e9bordait,<br \/>\nDans les bras de sa m\u00e8re Olivier se tordait.<br \/>\nVoyant en vains efforts s&rsquo;\u00e9puiser sa tendresse,<br \/>\nPour calmer de son fils la douloureuse ivresse,<br \/>\nJeanne le laisse \u00e0 terre et, sur lui se penchant,<br \/>\nElle attend que son c\u0153ur s&rsquo;apaise en s&rsquo;\u00e9panchant.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab 0 mon p\u00e8re! \u00f4 mon p\u00e8re! Est-ce chose possible ?<br \/>\nQuoi! mort! perdu pour nous! et je vis&#8230;<br \/>\nC&rsquo;est horrible : Ne plus jamais le voir! ne jamais l&#8217;embrasser!<br \/>\nNe plus sentir ses mains sur mes cheveux passer !<br \/>\nEt tous ses beaux exploits que j&rsquo;esp\u00e9rais entendre !<br \/>\nOh ! comme je voudrais \u00eatre encore \u00e0 l&rsquo;attendre !<br \/>\nQuand il me regardait, ses yeux \u00e9taient si doux!<br \/>\nIl ne me fera plus monter sur ses genoux.<br \/>\nMon p\u00e8re ! mon bon p\u00e8re !&#8230; Oh! non, c&rsquo;est un mensonge<br \/>\nIl n&rsquo;a pas pu mourir sans nos adieux&#8230; J&rsquo;y songe :<br \/>\nMa m\u00e8re a voulu voir si vraiment je l&rsquo;aimais&#8230;<br \/>\nNon, non ! c&rsquo;est bien fini!. Jamais ! jamais! ! jamais ! ! ! \u00bb<\/p>\n<p>Mon vers vous peindrait mal les tortures de Jeanne :<br \/>\nChaque cri de son fils l&rsquo;accuse et la condamne ;<br \/>\nCar Jeanne lui pr\u00e9pare un plus affreux tourment,<br \/>\nSi devant Sauvetour elle tient son serment ;<br \/>\nEt, sans mis\u00e9ricorde, Herblain, debout pr\u00e8s d&rsquo;elle,<br \/>\nLui dit tout bas : \u00ab Madame, en serviteur fid\u00e8le,<br \/>\nJe vous avais pr\u00e9dit ce qui vient d&rsquo;arriver :<br \/>\nIl est de ces terreurs qu&rsquo;on ne doit pas braver.<br \/>\nSi la mort de son p\u00e8re \u00e0 cet exc\u00e8s l&rsquo;\u00e9crase,<br \/>\nUne douleur de plus et vous brisez le vase :<br \/>\nVous le verrez mourir l\u00e0-bas, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab J&rsquo;en ai fait le serment, Dieu le veut et j&rsquo;irai&#8230;<br \/>\nAh ! ne m&rsquo;accuse pas de manquer de tendresse :<br \/>\nCes deux pauvres enfants dont tu plains la d\u00e9tresse,<br \/>\nJe donnerais ma vie, Herblain, et de grand coeur,<br \/>\nSi ma mort les pouvait arracher au malheur ;<br \/>\nMais je ne suis pas libre et c&rsquo;est Dieu qui commande ;<br \/>\nDe notre \u00e2me broy\u00e9e il exige l&rsquo;offrande.<br \/>\nL&rsquo;Ange exterminateur vole devant mes pas<br \/>\nEt, malgr\u00e9 mes efforts, il m&rsquo;entra\u00eene l\u00e0-bas&#8230;<br \/>\nNe va pas dire, Herblain, que ta ma\u00eetresse est folle :<br \/>\nIl est l\u00e0, je le vois et j&rsquo;entends sa parole&#8230;<br \/>\nJe sais que tu ne peux l&rsquo;entendre ni le voir :<br \/>\nIl n&rsquo;appara\u00eet jamais qu&rsquo;au complet d\u00e9sespoir. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain \u00e9tait breton et plein de foi chr\u00e9tienne,<br \/>\nMais il doute que Jeanne ait sa raison bien saine&#8230;<br \/>\nEh! qu&rsquo;importe, apr\u00e8s tout ? car par son d\u00e9vo\u00fbmcnt<br \/>\nA Jeanne il est li\u00e9 mieux que par son serment ;<br \/>\nEt, reprenant sa marche, il dit, courbant la t\u00eate :<br \/>\n\u2014- \u00ab Que votre volont\u00e9, Madame, soit donc faite. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant cet entretien, en r\u00e9alit\u00e9 court,<br \/>\nCar mon vers lourd se tra\u00eene, h\u00e9las! quand le temps court,<br \/>\nLe front dans les deux mains, Olivier continue<br \/>\nD&rsquo;exhaler ses regrets; et son \u00e2me ing\u00e9nue,<br \/>\nNourrissant sa douleur de chaque souvenir,<br \/>\nPleure tout le pass\u00e9, sans pr\u00e9voir l&rsquo;avenir.<\/p>\n<p>Poussant un long sanglot, Jeanne de lui s&rsquo;approche<br \/>\nEt prenant, \u00e0 dessein, presque un ton de reproche :<br \/>\n\u2014- \u00ab Fils a\u00een\u00e9 de Clisson, tu ne demandes pas<br \/>\nDe quelles mains ton p\u00e8re a re\u00e7u le tr\u00e9pas ?<br \/>\nL\u00e0-bas, o\u00f9 nous allons, eh bien! tu vas l&rsquo;apprendre&#8230;<br \/>\nMais te sens-tu de force, Olivier, \u00e0 m&rsquo;entendre ?<br \/>\nSi, pauvre et faible enfant, l&rsquo;h\u00e9ritier des Clisson<br \/>\nN&rsquo;a que des pleurs aux yeux, dans le c\u0153ur qu&rsquo;un frisson ;<br \/>\nSi le malheur qui n&rsquo;a, moi femme, pu m&rsquo;abattre,<br \/>\nOlivier n&rsquo;ose pas corps \u00e0 corps le combattre,<br \/>\nAh ! malgr\u00e9 mon serment, retournons au bateau,<br \/>\nEt cachons notre honte en notre vieux ch\u00e2teau. \u00bb<br \/>\nCe que tu dois entendre est une chose horrible,<br \/>\nEt ce que tu dois voir est encor plus terrible :<br \/>\nAs-tu peur, Olivier ? Dis, ne me cache rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab M\u00e8re, je n&rsquo;ai pas peur, non, mais je souffre bien&#8230;<br \/>\nPartons, je te suivrai, n&rsquo;importe o\u00f9 tu me m\u00e8nes.<br \/>\nQuand tu m&rsquo;y montrerais des choses surhumaines,<br \/>\nTu verras que ton fils, incapable d&rsquo;effroi,<br \/>\nEst digne de son p\u00e8re et digne aussi de toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Viens donc, mais pleure, enfant ; que ton c\u0153ur se soulage<br \/>\nAux c\u0153urs bien n\u00e9s les pleurs retrempent le courage. \u00bb<br \/>\nEt, tout enti\u00e8re alors \u00e0 son affreux dessein,<br \/>\nElle se baisse et prend de nouveau sur son sein<br \/>\nGuillaume, qui pleurait de voir pleurer les autres.<br \/>\n\u2014- \u00ab Oui, pleurez, vous aussi, car nos maux sont les v\u00f4tres. \u00bb<br \/>\nEt son fils sur le bras, l&rsquo;autre tenant sa main,<br \/>\nJeanne d&rsquo;un pas h\u00e2tif rejoint le vieil Herblain.<\/p>\n<p>VI. LA PORTE SAUVETOUR.<\/p>\n<p>Herblain sent la sueur couler froide \u00e0 sa tempe,<br \/>\nCar ils ont de la Motte enfin gravi la rampe.<br \/>\nLes voil\u00e0 parvenus sous les \u00e9pais ormeaux,<br \/>\nO\u00f9 la lune, des murs d\u00e9passant les cr\u00e9neaux,<br \/>\nFaisait glisser sa blanche et paisible lumi\u00e8re.<br \/>\nUn silence profond r\u00e9gnait sur la Hauti\u00e8re .<br \/>\n\u2014- \u00ab Pr\u00e9parez-vous, Madame, un c\u0153ur bien endurci,<br \/>\nCar nous touchons au but qui vous attire ici. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Je tiendrai mon serment ; mais avant que je l&rsquo;ose,<br \/>\nAvant de me montrer l&rsquo;horrible et douce chose<br \/>\nQue je n&rsquo;ose nommer devant ces deux enfants,<br \/>\nQue je vois de sanglots et de pleurs \u00e9touffants,<br \/>\nHerblain, r\u00e9p\u00e8te-leur, \u00e0 ces enfants que j&rsquo;aime,<br \/>\nTout ce que ce matin tu m&rsquo;as dit \u00e0 moi-m\u00eame.<br \/>\nTon r\u00e9cit va broyer leur coeur, et je le sais ;<br \/>\nJe maudis comme toi mes serments insens\u00e9s ;<br \/>\nMais plains-moi : je ne suis ici qu&rsquo;une victime.<br \/>\nIl me faut ob\u00e9ir. Lutter serait un crime :<br \/>\nJe vois toujours planer l&rsquo;Ange au glaive de feu,<br \/>\nEt sa voix \u00e0 mon c\u0153ur redit l&rsquo;arr\u00eat de Dieu.<\/p>\n<p>\u00bb Lorsque je para\u00eetrai devant le tr\u00f4ne auguste<br \/>\nDu juge souverain, cl\u00e9ment, mais surtout juste,<br \/>\nDu juge qui comprend les expiations,<br \/>\nMais p\u00e8se les forfaits et leurs punitions ;<br \/>\nQuand je lui montrerai mes mains de sang couvertes,<br \/>\nSi, des atrocit\u00e9s que Clisson a souffertes,<br \/>\nJe n&rsquo;avais pour t\u00e9moins que de simples ondit,<br \/>\nDe Dieu mon bras vengeur pourrait \u00eatre maudit.<br \/>\nVoil\u00e0 pourquoi, Clisson, tes enfants et ta veuve<br \/>\nViennent chercher ici l&rsquo;irr\u00e9cusable preuve.<br \/>\nNos pleurs ne pourraient pas seuls peut-\u00eatre effacer<br \/>\nLe souvenir du sang que nous allons verser.<br \/>\nTu nous verrais d&rsquo;en haut, tout justes que nous sommes,<br \/>\nDamn\u00e9s par le Seigneur, ex\u00e9cr\u00e9s par les hommes ;<br \/>\nMais chacun r\u00e9pondra pour nous, d&rsquo;un c\u0153ur \u00e9mu :<br \/>\nSi le bras fut cruel, c&rsquo;est que l&rsquo;\u0153il avait vu&#8230;<br \/>\nQuand nous aurons jur\u00e9 devant l&rsquo;horrible lance,<br \/>\nOn nous pardonnera notre horrible vengeance&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Commence ton r\u00e9cit&#8230; Enfants, levez vos fronts :<br \/>\n\u00c9coutez ce qu&rsquo;un p\u00e8re a pu subir d&rsquo;affronts.<br \/>\nFasse Dieu qu&rsquo;aux d\u00e9tails de l&rsquo;odieux supplice,<br \/>\nCe ne soit pas de pleurs que votre c\u0153ur s&#8217;emplisse! \u00bb<\/p>\n<p>Olivier de son poing s&rsquo;est essuy\u00e9 les yeux :<br \/>\n\u2014- \u00ab Herblain, raconte-nous le supplice odieux. \u00bb<br \/>\nEt levant vers sa m\u00e8re un regard o\u00f9 l&rsquo;audace<br \/>\nFait succ\u00e9der aux pleurs l&rsquo;\u00e9clair de la menace :<br \/>\n\u2014- \u00ab Je suis pr\u00eat ; qu&rsquo;Herblain parle, et je te ferai voir,<br \/>\nMa m\u00e8re, que ton fils sait remplir son devoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Devant tant de courage, oh ! je serais bien l\u00e2che<br \/>\nDe te laisser, Herblain, la douloureuse t\u00e2che.<br \/>\nJe porterai ma croix, dit Jeanne, jusqu&rsquo;au bout.<br \/>\nVenez, enfants, c&rsquo;est moi qui dois vous dire tout. \u00bb<br \/>\nEt, c\u00e9dant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lan de fureur qui l&#8217;emporte,<br \/>\nJeanne entra\u00eene ses fils vers la fatale porte.<\/p>\n<p>Sur le ciel blanchissant, leur regard vient de voir<br \/>\nLes tours de Sauvetour se d\u00e9tacher en noir.<br \/>\nDans la bande d&rsquo;azur entre les tours laiss\u00e9e,<br \/>\nAu-dessus de l&rsquo;arceau, dont la herse est baiss\u00e9e,<br \/>\nOn voit se d\u00e9couper une lance au bois long,<br \/>\nQui soutient dans les airs quelque chose de rond&#8230;<br \/>\nOh ! ne demandez pas ce que cela peut \u00eatre ;<br \/>\nCette chose est facile, h\u00e9las! \u00e0 reconna\u00eetre,<br \/>\nCar la lune qui monte, \u00e9pandant sa clart\u00e9,<br \/>\nD&rsquo;un oblique rayon la frappe de c\u00f4t\u00e9 :<br \/>\nC&rsquo;est une t\u00eate d&rsquo;homme, une t\u00eate livide<br \/>\nQui brille ainsi l\u00e0-haut sur ce pan de ciel vide,<br \/>\nCheveux et barbe gris, yeux clos et traits crisp\u00e9s.<\/p>\n<p>De Jeanne les regards ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s :<br \/>\nDe l&rsquo;\u00e9poux dont l&rsquo;amour faisait vivre son \u00e2me,<br \/>\nC&rsquo;est tout ce que jamais reverra cette femme !<br \/>\nUn tremblement d&rsquo;horreur a secou\u00e9 son corps ;<br \/>\nElle va s&rsquo;affaisser, malgr\u00e9 tous ses efforts,<br \/>\nQuand soudain dans le ciel l&rsquo;Ange vengeur s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve,<br \/>\nBrandissant sur l&rsquo;arceau les flammes de son glaive.<\/p>\n<p>Jeanne alors, transport\u00e9e et de rage et d&rsquo;amour,<br \/>\nA bondi jusqu&rsquo;au bout du pont de Sauvetour,<br \/>\nEt, par le pont-levis seulement s\u00e9par\u00e9e<br \/>\nDe cette t\u00eate p\u00e2le et pour elle sacr\u00e9e,<br \/>\nElle envoie un baiser ardent \u00e0 son \u00e9poux<br \/>\nEt dit \u00e0 ses deux fils : \u00ab Mes enfants, \u00e0 genoux ! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab J&rsquo;ai peur, lui dit Herblain, que le soldat de garde<br \/>\nOu le bourreau, qui loge ici, ne nous regarde.<br \/>\nDans l&rsquo;angle o\u00f9 ce matin je me suis abrit\u00e9,<br \/>\nVenez, vous verrez tout avec s\u00e9curit\u00e9.<br \/>\nPour \u00e9clore et grandir, songez-y bien, Madame,<br \/>\nIl faut l&rsquo;ombre aux projets qui couvent dans votre \u00e2me. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Venez, enfants ; d&rsquo;Herblain \u00e9coutons le conseil,<br \/>\nEt qu&rsquo;\u00e0 nos ennemis rien ne donne l&rsquo;\u00e9veil. \u00bb<\/p>\n<p>Tous trois sont \u00e0 genoux dans l&rsquo;angle de la place ;<br \/>\nJeanne entre ses deux fils, que chaque bras enlace.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Enfants, qui d\u00e9sormais avez seuls mon amour,<br \/>\nH\u00e9las ! chaque matin, quand se levait le jour,<br \/>\nChaque soir, quand mes mains pr\u00e9paraient votre couche,<br \/>\nApr\u00e8s le doux baiser cueilli sur votre bouche,<br \/>\nJe vous disais : Enfants, mettons-nous \u00e0 genoux<br \/>\nEt prions pour celui qui l\u00e0-bas pense \u00e0 nous.<\/p>\n<p>\u00bb Aujourd&rsquo;hui que mon c\u0153ur se brise et d\u00e9sesp\u00e8re,<br \/>\nJe vous dis, en pleurant : Priez pour votre p\u00e8re,<br \/>\nPriez comme autrefois; mais, h\u00e9las! aujourd&rsquo;hui<br \/>\nN&rsquo;adressez pas au Ciel les m\u00eames v\u0153ux pour lui.<br \/>\nNe dites pas \u00e0 Dieu,&#8230; s&rsquo;il daigne vous entendre :<br \/>\nConservez notre p\u00e8re et veuillez nous le rendre.<br \/>\nDieu, tout puissant qu&rsquo;il est, ne vous le rendrait pas :<br \/>\nIl reprend rarement une proie au tr\u00e9pas ;<br \/>\nCe n&rsquo;est qu&rsquo;au dernier jour que les t\u00eates tranch\u00e9es<br \/>\nPourront aux troncs saignants \u00eatre enfin rattach\u00e9es.<br \/>\nDemandez donc \u00e0 Dieu seulement, \u00f4 mes fils,<br \/>\nD&rsquo;ouvrir \u00e0 votre p\u00e8re, h\u00e9las! son paradis&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Le paradis ! Seigneur, Seigneur, quoi qu&rsquo;il advienne,<br \/>\nMon v\u0153u le plus ardent est de rester chr\u00e9tienne ;<br \/>\nMais si ma voix toujours, en s&rsquo;\u00e9levant vers vous,<br \/>\nDemandait une place au ciel pour mon \u00e9poux,<br \/>\nAh ! vous avez trop t\u00f4t exauc\u00e9 ma pri\u00e8re,<br \/>\nEt pour lui je r\u00eavais une longue carri\u00e8re&#8230;<br \/>\n\u00bb Encor, si j&rsquo;avais pu dans mes bras le presser,<br \/>\nLui porter nos enfants,,les voir le caresser !<br \/>\nSi je pouvais ; du moins, au tombeau de ses p\u00e8res,<br \/>\nArroser de mes pleurs ses reliques si ch\u00e8res !<br \/>\nMais non ! tous mes espoirs, vous me les avez pris.<br \/>\nAh ! qu&rsquo;au moins votre ciel, Seigneur, en soit le prix.<br \/>\nSon bapt\u00eame de sang double mes esp\u00e9rances :<br \/>\nIl a droit au bonheur apr\u00e8s tant de souffrances.<\/p>\n<p>\u00bb Oui, si nous l&rsquo; attendions, enfants, il nous attend ;<br \/>\nNous lui tendions les bras, c&rsquo;est lui qui nous les tend&#8230;<br \/>\nClisson, nous te suivrons. Oh puisse bient\u00f4t poindre<br \/>\nLe jour qui doit l\u00e0-haut tous enfin nous rejoindre !<br \/>\nNous irons te porter&#8230; au c\u00e9leste s\u00e9jour<br \/>\nLes baisers. amass\u00e9s ici pour ton retour. \u00bb<\/p>\n<p>Et les enfants, contre eux serrant leur pauvre m\u00e8re,<br \/>\nDisaient en sanglotant : \u00ab B\u00e9nissez-nous, \u00f4 p\u00e8re ! \u00bb<\/p>\n<p>VII. &#8211; LA MAL\u00c9DICTION.<\/p>\n<p>Jeanne, \u00e0 genoux, parlait d&rsquo;une si douce voix,<br \/>\nQu&rsquo;on e\u00fbt cru que ses pleurs baigneraient seuls sa croix ;<br \/>\nMais se levant soudain, convulsive, enfi\u00e9vr\u00e9e,<br \/>\nL&rsquo;\u0153il ardent de col\u00e8re et la joue empourpr\u00e9e :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ah ! l\u00e2che que je suis, je me laisse attendrir !<br \/>\nJ&rsquo;ai ma besogne \u00e0 faire avant que de mourir&#8230;<br \/>\nMes fils, relevez-vous. Voyez sur cette porte<br \/>\nCette t\u00eate si p\u00e2le et qu&rsquo;une lance porte.<br \/>\nLa reconnaissez-vous, enfants ?&#8230; Non, n&rsquo;est-ce pas ?<br \/>\nVous ignorez combien nous change le tr\u00e9pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab C&rsquo;est donc, crie Olivier, la t\u00eate de mon p\u00e8re !<br \/>\nEt qui me la fait voir, c&rsquo;est le doigt de ma m\u00e8re !<br \/>\nOh ! si d&rsquo;un poids trop lourd tu veux me soulager,<br \/>\nM\u00e8re, dis-moi qu&rsquo;ici nous venons le venger. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oui, tu m&rsquo;as bien comprise, Olivier : oui, sans doute,<br \/>\nClisson sera veng\u00e9 ; mais que son fils m&rsquo;\u00e9coute,<br \/>\nAfin de bien savoir \u00e0 qui doivent nos coups<br \/>\nFaire payer le sang d&rsquo;un p\u00e8re et d&rsquo;un \u00e9poux. \u00bb<\/p>\n<p>Alors Jeanne \u00e0 ses fils retrace en traits de flamme<br \/>\nLes horribles tableaux qui lui d\u00e9chirent l&rsquo;\u00e2me :<br \/>\nSa voix leur peint Clisson, au milieu du tournoi,<br \/>\nArr\u00eat\u00e9 sous les yeux et par l&rsquo;ordre du Roi ;<br \/>\nFl\u00e9tri du nom de tra\u00eetre et, sans preuve plus ample,<br \/>\nTra\u00een\u00e9, charg\u00e9 de fers, dans les cachots du Temple ;<br \/>\nAppliqu\u00e9, lui baron, \u00e0 l&rsquo;affreux chevalet ;<br \/>\nJug\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9chafaud devant le Ch\u00e2telet ;<br \/>\nCondamn\u00e9, d\u00e9grad\u00e9, d\u00e9pouill\u00e9 de ses armes ;<br \/>\nSouill\u00e9 de tant d&rsquo;affronts qu&rsquo;il en verse des larmes ;<br \/>\nD\u00e9chu de sa noblesse et priv\u00e9 de ses biens ;<br \/>\nTomb\u00e9 dans la roture, ainsi que tous les siens ;<br \/>\nSentant crouler sous lui sa maison tout enti\u00e8re ;<br \/>\nPuis, sous un long drap noir et sur une civi\u00e8re,<br \/>\nEmport\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9glise et l\u00e0, jouet du sort,<br \/>\n\u00c9coutant, lui vivant, prier Dieu pour lui mort ;<br \/>\nPuis, car l&rsquo;on veut fl\u00e9trir son corps comme son \u00e2me,<br \/>\nTra\u00een\u00e9 dans tout Paris sur une claie inf\u00e2me,<br \/>\nJusqu&rsquo;au march\u00e9 fatal qu&rsquo;on nomme les Champeaux,<br \/>\nEt l\u00e0, livrant sa t\u00eate au fer des trois bourreaux ;<br \/>\nPuis, pour mettre le comble \u00e0 tant d&rsquo;ignominie,<br \/>\nCar tout cadavre a droit \u00e0 la terre b\u00e9nie,<br \/>\nServant, sur deux gibets ! de p\u00e2ture au vautour,<br \/>\nLe corps \u00e0 Montfaucon, la t\u00eate \u00e0 Sauvetour.<\/p>\n<p>Pendant ce long r\u00e9cit, \u00e0 son insu barbare,<br \/>\nJeanne d&rsquo;aucun d\u00e9tail ne s&rsquo;est montr\u00e9e avare ;<br \/>\nSeulement elle dit parfois : \u00ab Vais-je trop loin ? \u00bb<br \/>\nHerblain r\u00e9pond toujours : \u00ab Non, car j&rsquo;en fus t\u00e9moin. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sanglotait, en regardant la lance ;<br \/>\nOlivier frissonnant \u00e9coutait en silence ;<br \/>\nMais quand Jeanne se tut, il dit : \u00ab Est-ce enfin tout ?<br \/>\nM\u00e8re, mets l\u00e0 ta main et sens mon c\u0153ur qui bout.<br \/>\nOh ! je crains que d&rsquo;horreur en mon sein il n&rsquo;\u00e9clate,<br \/>\nCar mon p\u00e8re peut croire, h\u00e9las! notre \u00e2me ingrate :<br \/>\nVoil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 huit jours qu&rsquo;ils ont pu l&rsquo;outrager,<br \/>\nEt nous n&rsquo;avons encor rien fait pour le venger ! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Si Dieu ne trompe point demain mon esp\u00e9rance,<br \/>\nDemain se l\u00e8vera le jour de la vengeance.<br \/>\nPardonne mon retard, pauvre \u00e9poux ador\u00e9 ;<br \/>\nTu le sais, mon seul crime est d&rsquo;avoir ignor\u00e9.<br \/>\nMais le retard n&rsquo;a fait qu&rsquo;accumuler ma haine ;<br \/>\nTremblez, l\u00e2ches, tremblez, car la mesure est pleine :<br \/>\nLe ch\u00e2timent sur vous est enfin suspendu,<br \/>\nEt vous ne perdrez rien pour l&rsquo;avoir attendu.<br \/>\n\u00bb Clisson vous a maudits sur l&rsquo;\u00e9chafaud inf\u00e2me :<br \/>\nEh bien ! je vous maudis \u00e0 mon tour, moi sa femme.<br \/>\n\u00bb D\u00e9lateurs de Clisson, Philippe de Valois,<br \/>\nVous juges, vous bourreaux, et toi Charles de Blois,<br \/>\nTout ce qui sur la terre a pris part au supplice,<br \/>\nComme auteur, comme acteur, instrument ou complice,<br \/>\nCeux qui s&rsquo;assoc\u00eeront \u00e0 ce que l&rsquo;on a fait,<br \/>\nCeux qui m&#8217;emp\u00eacheront de venger le forfait :<br \/>\nSoyez maudits, au nom de toute la nature,<br \/>\nMaudits par Dieu, maudits par chaque cr\u00e9ature ;<br \/>\nMaudits dans tous les lieux o\u00f9 vous vous trouverez,<br \/>\nA la ville, \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e, aux champs o\u00f9 vous fuirez ;<br \/>\nMaudits dans vos maisons et maudits \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise ;<br \/>\nMaudits par l&rsquo;ouragan et maudits par la brise,<br \/>\nPar les astres des nuits comme par le soleil ;<br \/>\nMaudits pendant le jour, maudits dans le sommeil ;<br \/>\nMaudits dans vos plaisirs, maudits sur votre couche,<br \/>\nMaudits dans les baisers cueillis par votre bouche,<br \/>\nMaudits dans vos enfants, maudits dans vos amours ;<br \/>\nMaudits dans tous vos biens, maudits, maudits toujours ;<br \/>\nDe la plante des pieds au sommet de vos t\u00eates ;<br \/>\nDans tout ce qu&rsquo;ici-bas vous r\u00eavez ou vous faites ;<br \/>\nMaudits dans votre soif, maudits dans votre faim,<br \/>\nMaudits, maudits partout. Que vous dirai-je enfin?<br \/>\nMaudits dans votre corps et maudits dans votre \u00e2me !<br \/>\nQue rien n&rsquo;y reste sain, que tout y soit inf\u00e2me ;<br \/>\nQue votre nom \u00e0 tous soit un objet d&rsquo;horreur ;<br \/>\nQue pour vous prier Dieu devienne une terreur ;<br \/>\nEt, quand sur votre front luira l&rsquo;heure derni\u00e8re,<br \/>\nQu&rsquo;aucun pr\u00eatre pour vous ne dise de pri\u00e8re ;<br \/>\nQue vos corps, repouss\u00e9s loin, bien loin des chr\u00e9tiens,<br \/>\nAillent pourrir \u00e0 l&rsquo;air o\u00f9 pourrissent les chiens ;<br \/>\nPuis, quand vous monterez vers le juge supr\u00eame,<br \/>\nQue, dans sa majest\u00e9, J\u00e9sus, J\u00e9sus lui-m\u00eame !<br \/>\nSe l\u00e8ve contre vous et vous plonge \u00e0 l&rsquo;instant<br \/>\nDans les feux \u00e9ternels, o\u00f9 Judas vous attend ! \u00bb<br \/>\nLorsque Jeanne se tut, haletante et bris\u00e9e,<br \/>\nSa coupe de fureur n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e9puis\u00e9e ;<br \/>\nElle avait encor soif de mal\u00e9dictions :<br \/>\nLe volcan pr\u00e9parait d&rsquo;autres explosions.<br \/>\nJeanne \u00e9tait \u00e0 la fois effrayante et sublime :<br \/>\nOn e\u00fbt dit N\u00e9m\u00e9sis foulant aux pieds le crime.<br \/>\nSa joue \u00e9tait en feu , ses yeux \u00e9tincelaient<br \/>\nEt sur son front crisp\u00e9 ses veines se gonflaient.<br \/>\nElle allait et venait \u00e0 grands pas sur la place,<br \/>\nEt son silence m\u00eame exhalait la menace.<br \/>\nAinsi, lorsque mugit la temp\u00eate aux cent voix,<\/p>\n<p>Secouant nos maisons, des fondements aux toits,<br \/>\nEn vain ses hurlements cessent par intervalles :<br \/>\nL&rsquo;oreille \u00e9pouvant\u00e9e attend d&rsquo;autres rafales.<\/p>\n<p>Guillaume, que gla\u00e7aient ces accents surhumains,<br \/>\nPleurait, en se voilant de ses petites mains ;<br \/>\nOlivier restait droit, mais sa face \u00e9tait bl\u00eame,<br \/>\nEn r\u00e9pondant Amen au terrible anath\u00e8me.<br \/>\nPlus pr\u00e9voyant, Herblain tremblait d&rsquo;un double effroi.<br \/>\nJeanne avait un \u00e9cho dans son c\u0153ur plein de foi :<br \/>\nIl croyait, \u00e0 ses cris, voir s&rsquo;entr&rsquo;ouvrir l&rsquo;ab\u00eeme<br \/>\nQui devait d\u00e9vorer tous les auteurs du crime ;<br \/>\nSon bras avec bonheur les e\u00fbt pr\u00e9cipit\u00e9s<br \/>\nDans ces feux \u00e9ternels, h\u00e9las ! trop m\u00e9rit\u00e9s ;<br \/>\nMais ses projets vengeurs, sa douleur les oublie,<br \/>\nEn voyant sa ma\u00eetresse au bord de la folie.<\/p>\n<p>O J\u00e9sus, \u00f4 Marie, \u00f4 saints martyrs, vous tous,<br \/>\nHolocaustes sacr\u00e9s du c\u00e9leste courroux,<br \/>\nProt\u00e9gez la raison de cette pauvre femme :<br \/>\nSes fils n&rsquo;ont plus, h\u00e9las ! d&rsquo;autre abri que son \u00e2me.<\/p>\n<p>Chaque instant accroissait son exaltation ;<br \/>\nOn entendait siffler sa respiration,<br \/>\nEt sur ses nobles traits, contract\u00e9s par le spasme,<br \/>\nPassait tant\u00f4t l&rsquo;\u00e9clair d&rsquo;un sombre enthousiasme,<br \/>\nTant\u00f4t l&rsquo;affreux rictus d&rsquo;un sourire cruel :<br \/>\nDoubl\u00e9 reflet confus des enfers et du ciel.<\/p>\n<p>VIII. L&rsquo;APPEL A LA VENGEANCE.<\/p>\n<p>Voulant arracher Jeanne \u00e0 cette horrible phase<br \/>\nQui creuse la d\u00e9mence \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;extase,<br \/>\nHerblain prend par la main les deux pauvres enfants<br \/>\nEt s&rsquo;\u00e9loigne avec eux de ces lieux effrayants.<br \/>\nJeanne, \u00e0 pas lents, les suit, comme hors d&rsquo;elle-m\u00eame&#8230;<\/p>\n<p>Herblain a donc sauv\u00e9 la ma\u00eetresse qu&rsquo;il aime !<br \/>\nLoin du hideux tableau qui semblait la charmer,<br \/>\nLa fi\u00e8vre de son sang va bient\u00f4t se calmer&#8230;<br \/>\nIl ne veut pas \u00e9teindre en elle toute haine ;<br \/>\nLa vengeance lui pla\u00eet, mais compl\u00e8te et prochaine :<br \/>\nPour ne pas dissiper au hasard leur courroux,<br \/>\nIl faut que la raison en dirige les coups.<\/p>\n<p>Jeanne des grands ormeaux atteignait la lisi\u00e8re,<br \/>\nQuand, s&rsquo;arr\u00eatant soudain, l&rsquo;\u0153il br\u00fblant de col\u00e8re :<br \/>\n\u2014- \u00ab Qui donc ose, dit-elle avec emportement,<br \/>\nAbandonner ces lieux sans mon commandement ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Madame, dit Herblain d&rsquo;un ton plein de tristesse,<br \/>\nVous avez jusqu&rsquo;au bout tenu votre promesse,<br \/>\nEn confiant ici votre vengeance \u00e0 Dieu ;<br \/>\nPartons. \u00bb \u2014- \u00ab Je ne pars pas sans accomplir mon v\u0153u.<br \/>\nCrois-tu que nous soyons venus sur cette place,<br \/>\nRien que pour voir ces traits dont la p\u00e2leur me glace,<br \/>\nOu lancer devant eux mes mal\u00e9dictions ?&#8230;<br \/>\nSi Dieu n&rsquo;exau\u00e7ait pas mes impr\u00e9cations<br \/>\nEt, qui sait ? si j&rsquo;allais mourir de ma souffrance,<br \/>\nAvant d&rsquo;avoir cueilli les fruits de ma vengeance !<br \/>\nCerte, \u00e0 ma part du ciel je devrais dire adieu,<br \/>\nCar sur mon lit de mort ma voix maudirait Dieu&#8230;<br \/>\nEt comme ils riraient tous de mes menaces vaines !<br \/>\nCe qu&rsquo;il me faut, Herblain, c&rsquo;est le sang de leurs veines,<br \/>\nLeur ruine compl\u00e8te et leur plein d\u00e9shonneur.<\/p>\n<p>\u00bb Oh ! qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 fous de briser mon bonheur !<br \/>\nIls ne connaissaient pas Jeanne de Belleville !<br \/>\nMais je vous ferai voir, troupe odieuse et vile,<br \/>\nQui servez d&rsquo;instrument aux col\u00e8res d&rsquo;un roi,<br \/>\nQue, comme lui, je peux inspirer quelque effroi.<br \/>\nLa loi du talion, voil\u00e0 ma seule r\u00e8gle.<br \/>\nL&rsquo;outrage est l&rsquo;\u00e9pervier, mais la vengeance est l&rsquo;aigle.<br \/>\nQue gagnez-vous \u00e0 fuir ? ma serre a le vol prompt<br \/>\nEt suspendra partout la mort sur votre front.<br \/>\nJe vous ai signal\u00e9s aux col\u00e8res c\u00e9lestes,<br \/>\nMais j&rsquo;aiderai le Ciel \u00e0 disperser vos restes ;<br \/>\nOui, je prendrai ma part dans votre ch\u00e2timent&#8230;<br \/>\nOn ne m&rsquo;attaque pas, l\u00e2ches, impun\u00e9ment.<\/p>\n<p>\u00bb Si longtemps que mon sang coulera dans ma veine,<br \/>\nMa main saura suffire aux conseils de ma haine ;<br \/>\nEt, si la mort un jour, car il faut tout pr\u00e9voir,<br \/>\nM&#8217;emp\u00eachait d&rsquo;accomplir jusqu&rsquo;au bout mon devoir,<br \/>\nComme il faut jusqu&rsquo;au bout que mon \u0153uvre s&rsquo;ach\u00e8ve,<br \/>\nA des bras d\u00e9vou\u00e9s je l\u00e9guerai mon glaive ;<br \/>\nMais je veux qu&rsquo;un serment, les liant envers moi,<br \/>\nDe vos tr\u00e9pas leur fasse une implacable loi&#8230;<br \/>\nVotre crime a vol\u00e9 ses traits \u00e0 la Justice :<br \/>\nLa Justice indign\u00e9e attend votre supplice. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne s&rsquo;\u00e9tait calm\u00e9e et parlait lentement ;<br \/>\nMais ce calme effrayait plus que l&#8217;emportement :<br \/>\nLa raison \u00e0 son but allait guider la haine.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Pour bien remplir mes v\u0153ux, reprit la ch\u00e2telaine,<br \/>\nEnfants, c&rsquo;est \u00e0 vous seuls que je puis me fier :<br \/>\nTon c\u0153ur comprend le mien, n&rsquo;est-ce pas, Olivier ?<br \/>\nVotre fr\u00e8re, le fils de Blanche de Bouville ,<br \/>\nA, pour nous aider, l&rsquo;\u00e2me ou trop faible ou trop vile ;<br \/>\nAussi n&rsquo;est-ce qu&rsquo;\u00e0 vous que Clisson a remis<br \/>\nLe droit de le venger de tous ses ennemis.<br \/>\nVous ne tromperez pas, enfants, son esp\u00e9rance :<br \/>\nVenez donc avec moi jurer haine \u00e0 la France. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Madame, dit alors Herblain, en s&rsquo;avan\u00e7ant,<br \/>\nVous savez que pour vous je verserais mon sang ;<br \/>\nVotre courroux est saint, votre vengeance auguste :<br \/>\nMais le bras qui punit doit toujours rester juste.<br \/>\nLa France est \u00e9trang\u00e8re au crime de son roi ;<br \/>\nLe fils du Roi lui-m\u00eame en a fr\u00e9mi d&rsquo;effroi :<br \/>\nLe duc de Normandie, oui, je l&rsquo;ai vu, Madame,<br \/>\nLa honte sur le front, le d\u00e9sespoir dans l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nEt comme un suppliant se tra\u00eenant \u00e0 genoux,<br \/>\nJe l&rsquo;ai vu demander gr\u00e2ce pour votre \u00e9poux. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Mes fils de leur serment jugeront les limites ,<br \/>\nMais que m&rsquo;importe, Herblain, tout ce que vous me dites ?<br \/>\nDevant mon mari mort, la France n&rsquo;est pour moi<br \/>\nQu&rsquo;un corps sans volont\u00e9 dont la t\u00eate est le Roi :<br \/>\nJe frapperai le corps pour atteindre la t\u00eate&#8230;<br \/>\nMon bras est pr\u00eat : malheur \u00e0 quiconque m&rsquo;arr\u00eate ! \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne, s&rsquo;\u00e9lan\u00e7ant vers la sinistre tour,<br \/>\nFranchit, avec ses fils, le pont de Sauvetour ;<br \/>\nEt l\u00e0, levant la main vers les p\u00e2les reliques<br \/>\nQue la lune \u00e9clairait de ses rayons obliques :<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Par ces t\u00e9moins trop s\u00fbrs d&rsquo;un crime d\u00e9test\u00e9 ;<br \/>\nPar son front, autrefois si plein de majest\u00e9,<br \/>\nSes yeux, clos \u00e0 jamais, h\u00e9las ! et bient\u00f4t vides,<br \/>\nSon long visage bl\u00eame et ses l\u00e8vres livides ;<br \/>\nPar ce qu&rsquo;outrage ici la pluie ou l&rsquo;aquilon,<br \/>\nEt par ce qui l\u00e0-bas pourrit \u00e0 Montfaucon,<br \/>\nSon c\u0153ur loyal, foyer d&rsquo;ineffables tendresses,<br \/>\nSes mains, dont votre front sent encor les caresses ;<br \/>\nPar tous les souvenirs qui tressaillent en nous,<br \/>\nAujourd&rsquo;hui si cruels et nagu\u00e8re si doux !<br \/>\nJurez haine \u00e9ternelle et guerre inexorable<br \/>\nA quiconque prit part \u00e0 ce meurtre ex\u00e9crable. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Nous le jurons ! \u00bb \u2014- \u00ab Jurez que pri\u00e8res ni pleurs,<br \/>\nAvant d&rsquo;\u00eatre veng\u00e9s, ne fl\u00e9chiront vos c\u0153urs. \u00bb<br \/>\n\u00ab Nous le jurons ! \u00bb \u00ab Jurez que, malgr\u00e9 paix ou tr\u00e8ves,<br \/>\nSi son titre royal le d\u00e9robe \u00e0 vos glaives,<br \/>\nVous combattrez toujours Philippe de Valois. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Nous le jurons! \u00bb \u2014- \u00ab Jurez qu&rsquo;\u00e0 ce Charles de Blois<br \/>\nQui tient notre Bretagne \u00e0 la France asservie,<br \/>\nVos bras disputeront sa couronne et sa vie. \u00bb<br \/>\n\u00ab Nous le jurons ! \u00bb \u00ab Enfants, ces deux-l\u00e0, je les hais ;<br \/>\nPourtant \u00e0 les frapper ma haine h\u00e9site ; mais.<br \/>\nJurez d&rsquo;exterminer sans piti\u00e9 ces vingt juges,<br \/>\nViolateurs du droit, de l&rsquo;honneur vils transfuges. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Nous le jurons ! \u00bb \u2014- \u00ab Jurez d&rsquo;ex\u00e9crer tout repos,<br \/>\nAvant que d&rsquo;avoir vu blanchir \u00e0 l&rsquo;air leurs os. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Nous le jurons ! \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab C&rsquo;est bien. L&rsquo;ombre de votre p\u00e8re<br \/>\n\u00c9coute ces serments&#8230; que re\u00e7oit votre m\u00e8re.<br \/>\nSi jamais l&rsquo;un de vous osait les transgresser,<br \/>\nPuisse son d\u00e9shonneur contre lui se dresser !<br \/>\nMoi-m\u00eame, pour lui faire encore un destin pire,<br \/>\nDu fond de mon tombeau je viendrais le maudire \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oh ! s&rsquo;\u00e9crie Olivier, oh ! c&rsquo;est nous outrager,<br \/>\nDe croire qu&rsquo;un de nous h\u00e9site \u00e0 le venger.<br \/>\nToute ma vie, h\u00e9las! si longtemps qu&rsquo;elle dure,<br \/>\nJ&rsquo;aurai devant les yeux cette p\u00e2le figure ;<br \/>\nEt pour les assassins l&rsquo;on craindrait mon pardon !<br \/>\nMais quel ignoble c\u0153ur, m\u00e8re, me crois-tu donc ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Que ta force r\u00e9ponde \u00e0 ton \u00e2me hardie !<br \/>\nComme en un champ de chaume o\u00f9 passe l&rsquo;incendie,<br \/>\nQu&rsquo;\u00e0 ses traces de cendre on suive ton courroux :<br \/>\nSois la flamme, eux la paille, et consume-les tous. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Madame, j&rsquo;ai pris part \u00e0 toutes vos souffrances,<br \/>\nJe veux ma part aussi de toutes vos vengeances,<br \/>\nDit le vieil \u00e9cuyer, debout devant la tour ;<br \/>\nCe qu&rsquo;ont jur\u00e9 vos fils, je le jure \u00e0 mon tour.<br \/>\n\u00bb Chers restes de mon ma\u00eetre, \u00f4 t\u00eate v\u00e9n\u00e9r\u00e9e,<br \/>\nToi qui nous sers d&rsquo;autel pour la haine jur\u00e9e,<br \/>\nToi qui savais jadis que jamais je ne mens,<br \/>\nTu m&rsquo;admets, n&rsquo;est-ce pas? en tiers \u00e0 ces serments? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oh ! dit Jeanne, dont l&rsquo;\u0153il, de pleurs humide, brille,<br \/>\nHerblain depuis longtemps est de notre famille. \u00bb<br \/>\nEt tous les quatre ont dit, en \u00e9tendant la main :<br \/>\n\u00ab Oui, nous te vengerons, Clisson, et d\u00e8s demain. \u00bb<\/p>\n<p>Sous ces explosions d&rsquo;impitoyable haine,<br \/>\nLa nature restait impassible et sereine ;<br \/>\nLes \u00e9toiles brillaient doucement dans les cieux<br \/>\nEt jamais plus d&rsquo;azur n&rsquo;a r\u00e9joui les yeux.<\/p>\n<p>IX. LES CONFIDENCES DANGEREUSES.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s que ce serment d&rsquo;\u00e9nergie effrayante<br \/>\nA d\u00e9vou\u00e9 leur vie \u00e0 leur \u0153uvre sanglante,<br \/>\nHerblain, Jeanne et ses fils ont rejoint le bateau,<br \/>\nQui, d\u00e9nou\u00e9, se laisse aller au fil de l&rsquo;eau ;<br \/>\nEt, doublant l&rsquo;angle aigu de l&rsquo;Ile Gloriette,<br \/>\nDont la berge empierr\u00e9e est d\u00e9serte et muette,<br \/>\nSur la Prairie au Duc il les a d\u00e9pos\u00e9s.<br \/>\n\u2014- \u00ab Oh! dit un des rameurs, nos bras sont repos\u00e9s;<br \/>\nNous aurions pu, Madame, et sans reprendre haleine,<br \/>\nMonter ce bras de Loire et de la Madeleine<br \/>\nGagner le pont de bois, que vous voyez d&rsquo;ici :<br \/>\nVotre chemin serait de moiti\u00e9 raccourci. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab L&rsquo;\u00eele est moins dangereuse et nous irons plus vite.<br \/>\nVous, chez quelque p\u00eacheur allez chercher un g\u00eete,<br \/>\nPuis remontez demain, par la S\u00e8vre, \u00e0 Clisson ;<br \/>\nMais que de mon voyage on n&rsquo;ait aucun soup\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant que le canot s&rsquo;\u00e9lance vers la Fosse,<br \/>\nSous son double aviron qui s&rsquo;abaisse et se hausse,<br \/>\nJeanne et ceux qu&rsquo;un serment \u00e0 sa haine a li\u00e9s<br \/>\nLongent le bord du fleuve et ses hauts peupliers.<br \/>\nLes enfants vont devant; Olivier a l&rsquo;air sombre,<br \/>\nMais Guillaume s&rsquo;amuse \u00e0 marcher sur son ombre.<\/p>\n<p>Herblain, se voyant seul avec Jeanne, lui dit :<br \/>\n\u00ab Le bras voudrait frapper d\u00e8s que la voix maudit,<br \/>\nEt vous devez trouver vos vengeances bien lentes,<br \/>\nS&rsquo;il vous faut les venir chercher demain \u00e0 Nantes.<br \/>\nEh bien, rassurez-vous : chez Gu\u00e9neuf, des ce soir,<br \/>\nDes armes s&rsquo;offriront \u00e0 votre d\u00e9sespoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Loin de me rassurer, vieil Herblain, tu m alarmes;<br \/>\nCar, pour que mes amis m&rsquo;aient pr\u00e9par\u00e9 des armes,<br \/>\nIl faut que mes malheurs soient d\u00e9j\u00e0 bien connus.<br \/>\nOr, si nos ennemis sont aussi pr\u00e9venus,<br \/>\nDans mes mains sont bris\u00e9s ces projets de vengeance<br \/>\nDont mon c\u0153ur savourait l&rsquo;effroyable esp\u00e9rance :<br \/>\nMontrelais le f\u00e9lon pourra donc m&rsquo;\u00e9chapper,<br \/>\nQuand je comptais si bien d\u00e8s demain le frapper! \u00bb<br \/>\n\u00ab Ch\u00e2teau-Th\u00e9baud est loin de la tour abhorr\u00e9e<br \/>\nEt l&rsquo;affreuse nouvelle y doit \u00eatre ignor\u00e9e :<br \/>\nLaissez donc l&rsquo;arc viser le but auquel il tend.<br \/>\nSi l&rsquo;ami qui, ce soir, chez Gu\u00e9neuf nous attend<br \/>\nEst si bien inform\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;il avait, pour l&rsquo;\u00eatre,<br \/>\nDes raisons que n&rsquo;a pas ce menteur et ce tra\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain raconte alors, tout en pressant le pas,<br \/>\nL&rsquo;offre que Malestroit lui fit de ses soldats ;<br \/>\nEt Jeanne fr\u00e9missait d&rsquo;une sinistre joie,<br \/>\nEn sentant sous son pied d\u00e9j\u00e0 trembler sa proie.<br \/>\nLe long r\u00e9cit avait abr\u00e9g\u00e9 le chemin ;<br \/>\nOn \u00e9tait sur les Ponts : Jeanne prit par la main<br \/>\nChacun de ses enfants, et leur rapide marche<br \/>\nDu dernier pont bient\u00f4t franchit la derni\u00e8re arche.<\/p>\n<p>Du long retard d&rsquo;Herblain Gu\u00e9neuf impatient,<br \/>\nL&rsquo;attendait dans la rue, \u00e9coutant et veillant.<br \/>\nComme il avait appris la v\u00e9rit\u00e9 fatale,<br \/>\nDe noirs projets gonflaient sa poitrine loyale,<br \/>\nEt vers Nantes parfois il \u00e9tendait le poing ;<br \/>\nMais quand, aupr\u00e8s d&rsquo; Herblain, qu&rsquo;il reconnut de loin,<br \/>\nIl vit, entre ses fils, la p\u00e2le et ch\u00e8re dame,<br \/>\nSa douleur n&rsquo;y tint plus et jaillit de son \u00e2me.<br \/>\nCourant au-devant d&rsquo;elle et tombant \u00e0 genoux :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ah! Madame, dit-il, que j&rsquo;ai pleur\u00e9 pour vous!<br \/>\nQuel malheur! quel malheur!&#8230; Je refusais d&rsquo;y croire ;<br \/>\nMais la chose est trop vraie. Oh! l&rsquo;effrayante histoire! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Gu\u00e9neuf, le temps des pleurs est maintenant pass\u00e9<br \/>\nEt c&rsquo;est du sang que veut notre cher tr\u00e9pass\u00e9.<br \/>\nDans la chambre secr\u00e8te un seigneur doit m&rsquo;attendre ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Il n&rsquo;attendait qu&rsquo; Herblain. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab C&rsquo;est bien ; je vais m&rsquo;y rendre.<br \/>\nDans un quart d&rsquo;heure au plus, tiens-moi deux chevaux pr\u00eats<br \/>\nMais \u00e9carte de nous tous regards indiscrets&#8230;<br \/>\n\u00bb Mes deux filles demain arriveront \u00e0 Nantes<br \/>\nEt tu les conduiras chez une de leurs tantes :<br \/>\nJe ne puis les lier \u00e0 mon sort incertain ;<\/p>\n<p>Quant \u00e0 mes fils, Gu\u00e9neuf, ils suivront mon destin.<br \/>\nGuide-nous maintenant \u00e0 la chambre secr\u00e8te. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne entre dans l&rsquo;auberge et, comme Herblain s&rsquo;appr\u00eate<br \/>\nA gravir apr\u00e8s elle un \u00e9troit escalier<br \/>\nQu&rsquo;une lampe \u00e9clairait faiblement, l&rsquo;h\u00f4telier<br \/>\nLui fait un signe : il faut que dans la salle il reste ;<br \/>\nPuis, voyant le vieillard h\u00e9siter sur son geste :<br \/>\n\u2014- \u00ab Demeurez, dit-il bas, car je vais revenir ;<br \/>\nJ&rsquo;ai d&rsquo;un grave myst\u00e8re \u00e0 vous entretenir. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Malestroit, dit Herblain, sur les plans qu&rsquo;il m\u00e9dite,<br \/>\nS&rsquo;il est seul avec vous, sera plus explicite ;<br \/>\nLaissez-moi donc, Madame, ici quelques instants. \u00bb<\/p>\n<p>Sit\u00f4t qu&rsquo;il eut conduit Jeanne et les deux enfants,<br \/>\nL&rsquo;h\u00f4telier vers Herblain descendit \u00e0 la h\u00e2te :<br \/>\n\u2014- \u00ab Notre horizon, fit-il, de tous c\u00f4t\u00e9s se g\u00e2te ;<br \/>\nCe n&rsquo;\u00e9tait pas assez du meurtre de Clisson :<br \/>\nChacun veut de ses biens s&rsquo;adjuger un tron\u00e7on. \u00ab<br \/>\n\u2014- \u00ab Je ne t&rsquo;ai pas compris, Gu\u00e9neuf, que veux-tu dire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Deux hommes ce matin, Dieu puisse les maudire!<br \/>\nDeux hommes sont venus au Grand Lion d&rsquo;argent,<br \/>\nDeux vieillards, deux seigneurs, tous deux se rengorgeant<br \/>\nDans leurs riches habits tissus d&rsquo;or et de soie,<br \/>\nEt nous jetant au nez leur insolente joie.<br \/>\nHerblain, rien qu&rsquo;\u00e0 les voir, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 les ha\u00efr,<br \/>\nEt ma haine, je crois, a failli se trahir.<br \/>\nOh ! si mon front encore avait port\u00e9 le casque !<br \/>\nMais un bon h\u00f4telier doit savoir prendre un masque :<br \/>\nUn air r\u00e9barbatif \u00e9loigne les chalands.<br \/>\nJ&rsquo;ai fait le gracieux avec ces insolents,<br \/>\nSauf \u00e0 porter ma gr\u00e2ce en compte \u00e0 leur m\u00e9moire. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Gu\u00e9neuf, au nom du Christ, abr\u00e9ge ton histoire. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Ne vous effrayez pas de vains \u00e9pouvantails ;<br \/>\nTout \u00e0 l&rsquo;heure c&rsquo;est vous qui voudrez des d\u00e9tails,<br \/>\nCar, Herblain, mon secret, je le r\u00e9p\u00e8te, est grave.<br \/>\n\u00bb Donc, en buvant mes vins, les meilleurs de ma cave,<br \/>\nCes hommes parlaient, bas mais souvent, de Clisson&#8230;<br \/>\nIl passe en mon esprit je ne sais quel soup\u00e7on :<br \/>\n\u2014-Vous \u00eates, messeigneurs, tr\u00e8s-mal dans cette chambre,<br \/>\nParmi tous ces manants&#8230; qui ne sentent pas l&rsquo;ambre ;<br \/>\nJ&rsquo;ai l\u00e0-haut un retrait, ma foi ! fort bien meubl\u00e9 :<br \/>\nOn y cause, on y boit, sans peur d&rsquo;\u00eatre troubl\u00e9.<br \/>\nCes beutiers m&rsquo;en voudraient offrir de grosses sommes,<br \/>\nMais ce logis n&rsquo;est fait que pour des gentilshommes&#8230;<br \/>\n\u00bb D\u00e9j\u00e0 vous devinez o\u00f9 je les ai conduits ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Et de ta politesse as-tu cueilli les fruits? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oui, mais je doute, Herblain, que la moisson vous plaise.<br \/>\n\u00bb Quand ils se sont vus seuls, assis bien \u00e0 leur aise,<br \/>\nDans cette riche chambre, aux sourds lambris de bois,<br \/>\nTous deux, sans plus de g\u00eane, ont \u00e9lev\u00e9 la voix<br \/>\nEt, le vin d\u00e9liant de plus en plus leurs langues,<br \/>\nS&rsquo;ils ne se livraient pas \u00e0 de longues harangues,<br \/>\nJe puis, mon cher Herblain, jurer que leurs discours<br \/>\n\u00c9taient bien \u00e9loquents, quoiqu&rsquo;ils fussent bien courts. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Mais tu me fais, Gu\u00e9neuf, mourir d&rsquo;impatience ;<br \/>\nMadame et Malestroit accusent mon absence. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab De ces hommes, l&rsquo;un est ch\u00e2telain de Touffou,<br \/>\nEt l&rsquo;autre&#8230; Devinez. \u00bb \u2014- \u00ab Veux-tu me rendre fou ?<br \/>\nL&rsquo;autre.? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Eh bien, l&rsquo;autre, c&rsquo;est. Je vous le donne en mille.<br \/>\nEt dire que mon toit put lui servir d&rsquo;asile !<br \/>\nMais Dieu pour le punir m&rsquo;envoya mon soup\u00e7on. \u00ab<br \/>\n\u2014- \u00ab Parle donc! L&rsquo;autre.? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Est un des juges de Clisson ! \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Et ton l\u00e2che poignard n&rsquo;a pas frapp\u00e9 ce tra\u00eetre !<br \/>\nQue venait faire ici l&rsquo;assassin de mon ma\u00eetre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Il disait que le Roi, pour payer dignement<br \/>\nLa part, la large part qu&rsquo;il prit au jugement,<br \/>\nLui promet, en pur don, sauf les lois f\u00e9odales,<br \/>\nUn des fiefs de Clisson tomb\u00e9s aux mains royales ;<br \/>\nIl vient donc de Paris voir, de ses propres yeux,<br \/>\nCelui de tous ces fiefs qui lui sourit le mieux :<br \/>\nEt son ami l&rsquo;aidait dans le choix qu&rsquo;il doit faire&#8230;<br \/>\n\u00ab Oh! ne me lancez pas ces regards de col\u00e8re,<br \/>\nHerblain; si j&rsquo;ai laiss\u00e9 sortir ces deux f\u00e9lons,<br \/>\nLeurs inf\u00e2mes espoirs ne seront pas bien longs&#8230;<br \/>\nEn les frappant ici, je pouvais compromettre<br \/>\nTous les plans concert\u00e9s pour venger notre ma\u00eetre :<br \/>\nJ&rsquo;\u00e9tais s\u00fbr que ce soir vous deviez revenir,<br \/>\nEt tous deux, n&rsquo;est-ce pas? vous saurez les punir. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oui, c&rsquo;est Dieu qui l&rsquo;envoie et qui le prend au pi\u00e8ge.<br \/>\nMais, parle-donc, Gu\u00e9neuf ; o\u00f9 le retrouverai-je? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Il doit passer la nuit de demain \u00e0 Touffou. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Cet homme expirera demain sous mon genou. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9nergique vieillard rejoignit sa ma\u00eetresse.<br \/>\nSur la part de chacun dans l&rsquo;oeuvre vengeresse,<br \/>\nEntre elle et Malestroit tout \u00e9tait convenu,<br \/>\nEt, malgr\u00e9 son r\u00e9cit, leur plan fut maintenu ;<br \/>\nMais au drame sanglant en germe dans ce pacte,<br \/>\nOn jura d&rsquo;ajouter les terreurs d&rsquo;un autre acte&#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;heure du d\u00e9part; on se presse la main,<br \/>\nEt, comme \u00e0 Sauvetour, chacun dit : \u00ab A demain ! \u00bb<\/p>\n<p>CINQUI\u00c8ME PARTIE : LA VENGEANCE.<br \/>\nI. CHATEAU-TH\u00c9BAUD.<\/p>\n<p>Vous que la ville ennuie avec son vain tumulte ;<br \/>\nVous qui de la nature avez gard\u00e9 le culte ;<br \/>\nVous qui, las d&rsquo;un art faux, recherchez en tout lieu<br \/>\nLes sublimes tableaux peints par la main de Dieu ;<br \/>\nVous dont la po\u00e9sie est partout la compagne :<br \/>\nVenez tous, \u00f4 r\u00eaveurs, venez dans ma Bretagne,<br \/>\nEt, vers quelque horizon que vous portent vos pas,<br \/>\nLes sites enchant\u00e9s ne vous manqueront pas.<br \/>\nOh ! sans doute, il est doux, je le sais par moi-m\u00eame,<br \/>\nDe se choisir pour guide un po\u00ebte qu&rsquo;on aime,<br \/>\nDe r\u00e9citer ses vers dans les champs qu&rsquo;il d\u00e9crit<br \/>\nEt de vivre avec lui du c\u0153ur ou de l&rsquo;esprit ;<br \/>\nMais c&rsquo;est un tort de voir avec les yeux d&rsquo;un autre,<br \/>\nCar nulle \u00e9motion ne vaut pour nous la n\u00f4tre :<br \/>\nCueillons donc nos plaisirs, pour les avoir complets,<br \/>\nEt pr\u00e9f\u00e9rons toujours les rayons aux reflets.<br \/>\nD&rsquo;ailleurs, songez-y bien, la gloire a ses caprices ;<br \/>\nMoins humble, j&rsquo;aurais pu dire : ses injustices !<br \/>\nL&rsquo;homme le plus connu , le lieu le mieux chant\u00e9<br \/>\nN&rsquo;est pas toujours celui qui l&rsquo;aurait m\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nAllez donc devant vous, comme \u00e0 la d\u00e9couverte,<br \/>\nSavourant chaque vue \u00e0 vos regards offerte ;<br \/>\nPuis, quand vous rentrerez un jour dans ce doux nid<br \/>\nAuquel un fil secret, m\u00eame au loin, vous unit.<br \/>\nFouillez aux souvenirs rapport\u00e9s du voyage :<br \/>\nParmi tous ces tableaux, le plus cher paysage,<br \/>\nCelui qui brillera du ton le plus dor\u00e9,<br \/>\nPortera quelque nom tout \u00e0 fait ignor\u00e9.<br \/>\nJ&rsquo;ai dans bien des pays tra\u00een\u00e9 ma vie errante,<br \/>\nEh bien ! apr\u00e8s des ans nombreux, presque quarante !<br \/>\nDe tous mes souvenirs peut-\u00eatre le plus beau,<br \/>\nC&rsquo;est toi, bourg sans renom, bourg de Ch\u00e2teau-Th\u00e9baud .<\/p>\n<p>Sur son coteau br\u00fblant, form\u00e9 de blocs \u00e9normes,<br \/>\nVariant de grosseur, de hauteur et de formes ;<br \/>\nAu lieu m\u00eame o\u00f9 l&rsquo;\u00e9glise et son svelte clocher<br \/>\nSemblent braver l&rsquo;ab\u00eeme; oui, sur ce haut rocher<br \/>\nQui forme sur le vide un \u00e9troit promontoire,<br \/>\nSe dressait, dans ces temps dont je conte l&rsquo;histoire,<br \/>\nUn manoir, d\u00e9j\u00e0 vieux, ceint dans tous ses d\u00e9tours<br \/>\nDe hauts murs cr\u00e9nel\u00e9s, o\u00f9 se renflaient six tours,<br \/>\nDont l&rsquo;ombre prot\u00e9geait quelques humbles demeures.<\/p>\n<p>Sur une de ces tours, depuis de longues heures,<br \/>\nUn homme, dont le coude aux cr\u00e9neaux s&rsquo;appuyait,<br \/>\nSemblait suivre des yeux la Maine qui fuyait,<br \/>\nTour \u00e0 tour blanche ou glauque, ici prompte, ici lente,<br \/>\nAux caprices du lit o\u00f9 son onde serpente,<br \/>\nL\u00e0 sur de gros cailloux, l\u00e0 sur un sable fin,<br \/>\nMais charmante toujours et gazouillant sans fin.<br \/>\nFra\u00eeches eaux, gais vallons, arbres aux bras robustes,<br \/>\nGrands rochers escarp\u00e9s, nus ou charg\u00e9s d&rsquo;arbustes,<br \/>\nBruy\u00e8re \u00e0 la fleur rose, ajoncs \u00e0 la fleur d&rsquo;or,<br \/>\nGazons verts o\u00f9 l&rsquo;on r\u00eave, ombre \u00e9paisse o\u00f9 l&rsquo;on dort,<br \/>\nO d\u00e9tails ravissants, dont, malgr\u00e9 tant d&rsquo;ann\u00e9es,<br \/>\nSous cet aride amas d&rsquo;illusions fan\u00e9es,<br \/>\nJe garde un souvenir si vivace et si doux,<br \/>\nCet homme sur sa tour ne songeait pas \u00e0 vous.<\/p>\n<p>Sur le vaste horizon si son \u0153il se prom\u00e8ne,<br \/>\nS&rsquo;il \u00e9pie avec soin les d\u00e9tours de la Maine,<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;au loin il entend la trompe des veneurs,<br \/>\nLes abois de la meute et les cris des piqueurs ;<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;il a vu parfois passer, dans les clairi\u00e8res,<br \/>\nDe grands chiens noirs, sui vis de fuyantes crini\u00e8res.<br \/>\nTous les riches seigneurs sont absents du pays,<br \/>\nLes uns pour Hennebont, les autres pour Paris :<br \/>\nQui donc m\u00e8ne aujourd&rsquo;hui cette joyeuse chasse<br \/>\nQui, depuis ce matin, de sa ga\u00eet\u00e9 l&rsquo;agace ?<\/p>\n<p>Ces barons, que le Ciel comble de ses bienfaits,<br \/>\nSes exploits n&rsquo;ont-ils pas \u00e9gal\u00e9 leurs hauts faits ?<br \/>\nN&rsquo;a-t-il donc pas comme eux risqu\u00e9 cent fois sa vie ?<br \/>\nEt l&rsquo;on vient s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;il soit rong\u00e9 d&rsquo;envie,<br \/>\nLui qui sous leurs d\u00e9dains courbe toujours le front.<br \/>\nAh ! ces affronts secrets, ses soldats les pa\u00eeront !<\/p>\n<p>Las d&rsquo;observer de loin, en se mordant la l\u00e8vre,<br \/>\nLa chasse, qui restait sur les bords de la S\u00e8vre<br \/>\nEt que les bois touffus lui cachaient trop souvent,<br \/>\nLe Galois de La Heuse, en maugr\u00e9ant, descend ;<br \/>\nEt tout soldat qu&rsquo;il trouve est s\u00fbr d&rsquo;un dur reproche.<br \/>\nIl lui semble bient\u00f4t que le cor se rapproche :<br \/>\nIl sort, et voit des serfs attroup\u00e9s dans le bourg,<br \/>\nAutour d&rsquo;un paysan qui revient du labour.<br \/>\nIl \u00e9coute et surprend une \u00e9trange nouvelle :<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab C&rsquo;est, et j&rsquo;en suis certain, car j&rsquo;ai pass\u00e9 pr\u00e8s d&rsquo;elle<br \/>\nDans la Pi\u00e8ce aux Gen\u00eats qui m\u00e8ne au Grand P\u00e2tis,<br \/>\nLa dame de Clisson qui chasse avec ses fils. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Alors, dit un jeune homme, avec un ton de haine,<br \/>\nNoble et vilain n&rsquo;ont pas m\u00eame sang dans la veine,<br \/>\nEt monsieur le cur\u00e9 d\u00e9fend avec raison<br \/>\nDu serf \u00e0 son seigneur toute comparaison ;<br \/>\nCar, chez nous autres serfs, on trouverait inf\u00e2me<br \/>\nDe voir aux yeux de tous s&rsquo;\u00e9baudir une femme,<br \/>\nLorsque de son mari, tu\u00e9 par le bourreau,<br \/>\nLa t\u00eate est \u00e0 pourrir au-dessus d&rsquo;un cr\u00e9neau. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Pouvez-vous insulter la noble ch\u00e2telaine<br \/>\nQui de tant de bont\u00e9s fut pour nous toujours pleine ?<br \/>\nDit une jeune femme \u00e0 ce jacque futur.<br \/>\nSi ce qu&rsquo;on vous a dit hier, en ville, est s\u00fbr,<br \/>\nL&rsquo;effroyable malheur dont elle est accabl\u00e9e<br \/>\nDoit nous rendre indulgents pour sa raison troubl\u00e9e :<br \/>\nC&rsquo;est la folie, h\u00e9las ! qui l&rsquo;entra\u00eene au plaisir.<br \/>\nPauvre dame ! pour elle il vaudrait mieux mourir.<br \/>\nNous la verrons bient\u00f4t descendre dans la fosse. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Non, reprit un vieillard, car sa nouvelle est fausse.<br \/>\nOn a d\u00fb la conna\u00eetre \u00e0 Clisson comme ici,<br \/>\nEt quand la ch\u00e2telaine aujourd&rsquo;hui chasse ainsi,<br \/>\nC&rsquo;est pour mieux d\u00e9mentir la calomnie inf\u00e2me.<br \/>\n\u00bb Si la folie avait frapp\u00e9 la pauvre femme,<br \/>\nAu lieu de la laisser errer sur le coteau,<br \/>\nOn l&rsquo;e\u00fbt, c&rsquo;est \u00e9vident, retenue au ch\u00e2teau.<br \/>\nOn devrait t&rsquo;arracher ta langue de vip\u00e8re,<br \/>\nMauvais gars, toujours pr\u00eat \u00e0 mal dire, \u00e0 mal faire,<br \/>\nCar ton r\u00e9cit n&rsquo;a pas un grain de v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\n\u00bb Le jour m\u00eame o\u00f9 tu dis, \u00f4 menteur effront\u00e9,<br \/>\nQue du baron \u00e0 Nante on exposait la t\u00eate,<br \/>\nOn c\u00e9l\u00e9brait pour lui la plus brillante f\u00eate,<br \/>\nEt la f\u00eate a dur\u00e9 pendant toute la nuit&#8230;<br \/>\nEt ce que je dis, moi, ce n&rsquo;est pas un vain bruit.<br \/>\nDe grands feux ont l\u00e0-bas brill\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aurore<br \/>\nEt le soleil lui-m\u00eame a pu les voir encore&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Mais, tenez ! voyez-vous passer son blanc coursier ?<br \/>\nElle tient sur son poing son gentil \u00e9pervier.<br \/>\n\u00c9videmment, vers nous la chasse se dirige. \u00bb<\/p>\n<p>A ces mots Le Galois ressent comme un vertige :<br \/>\nOh! si Jeanne pouvait s&rsquo;arr\u00eater au ch\u00e2teau,<br \/>\nIl verrait donc m\u00fbrir son espoir le plus beau !<br \/>\nEt, le c\u0153ur agit\u00e9 d&rsquo;\u00e9motions diverses,<br \/>\nIl rentre dans le fort et fait baisser les herses.<\/p>\n<p>A ce m\u00eame moment, la dame de Clisson,<br \/>\nA son vif \u00e9pervier \u00f4tant le chaperon,<br \/>\nDisait : \u00ab Que dans les airs ton essor se d\u00e9ploie,<br \/>\nEt Dieu puisse \u00e0 tous deux nous livrer notre proie ! \u00bb<\/p>\n<p>II. LA SURPRISE.<\/p>\n<p>Jeanne et ses officiers, gravissant le coteau,<br \/>\nVenaient d&rsquo;atteindre enfin la porte du ch\u00e2teau.<br \/>\nLa herse \u00e9tait baiss\u00e9e et neuf soldats de garde,<br \/>\nDebout, tenaient au poing, quatre la hallebarde,<br \/>\nLes autres l&rsquo;arbal\u00e8te, et tous semblaient vouloir<br \/>\nD\u00e9fendre \u00e0 tout venant le seuil du vieux manoir.<br \/>\nSous leurs. sourcils fronc\u00e9s brille une flamme morne.<\/p>\n<p>Herblain, portant la l\u00e8vre \u00e0 sa trompe de corne,<br \/>\nS&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 sonner un solennel appel<br \/>\nA l&rsquo;hospitalit\u00e9 des ma\u00eetres du castel,<br \/>\nQuand on vit, \u00e0 travers la grille de la porte,<br \/>\nS&rsquo;avancer dans la cour, en t\u00eate d&rsquo;une escorte,<br \/>\nUn homme aux cheveux gris, mais au port \u00e9l\u00e9gant,<br \/>\nQui marchait le front haut et d&rsquo;un pas arrogant.<br \/>\nSa cotte blasonn\u00e9e et sa brillante armure,<br \/>\nL&rsquo;orgueil de son regard , l&rsquo;orgueil de son allure,<br \/>\nTout lui sert de h\u00e9raut pour proclamer son rang.<br \/>\nPourtant, il fait effort pour se montrer galant.<br \/>\nEt son visage brun, d&rsquo;ordinaire farouche,<br \/>\nSemble comme \u00e9clair\u00e9 du souris de sa bouche.<\/p>\n<p>Quoique vieux, ses exploits ne l&rsquo;ont fait qu&rsquo;\u00e9cuyer ;<br \/>\nMais qu&rsquo;un puissant baron daigne un jour l&rsquo;appuyer,<br \/>\nIl peut r\u00eaver l&rsquo;honneur de la chevalerie,<br \/>\nEt d&rsquo;avance il s&rsquo;essaie \u00e0 la galanterie.<br \/>\nD&rsquo;un noble chevalier c&rsquo;est la premi\u00e8re loi :<br \/>\nOui, bien servir son Dieu, sa patrie et son roi,<br \/>\nN&rsquo;est qu&rsquo;un devoir commun aux plus vulgaires \u00e2mes ;<br \/>\nMais le vrai chevalier sait seul servir les dames.<br \/>\nDonc, le vieux commandant de l&rsquo;antique manoir,<br \/>\nDu but longtemps r\u00e9v\u00e9 voyant poindre l&rsquo;espoir,<br \/>\nN&rsquo;avait ferm\u00e9 son seuil devant la ch\u00e2telaine,<br \/>\nQu&rsquo;il regardait d&rsquo;en haut s&rsquo;avancer dans la plaine,<br \/>\nQue pour la recevoir avec plus d&rsquo;apparat,<br \/>\nDans toute sa puissance et dans tout son \u00e9clat.<\/p>\n<p>D&rsquo;un pas majestueux devan\u00e7ant son escorte,<br \/>\nLe Galois fait hausser la herse de la porte<br \/>\nEt, prenant \u00e0 la main son riche bicoquet,<br \/>\nFait \u00e0 Jeanne un salut gracieux et coquet :<br \/>\n\u2014- \u00ab Noble dame, dit-il, vraiment ma honte est grande<br \/>\nDe voir qu&rsquo;en un castel o\u00f9 La Heuse commande,<br \/>\nLa dame de Clisson ait pu devant ses pas<br \/>\nTrouver le seuil ferm\u00e9 par de grossiers soldats.<br \/>\n\u00bb Miracle de beaut\u00e9, parlez : que puis-je faire<br \/>\nPour calmer sans retard votre juste col\u00e8re ?<br \/>\nCar, Madame, malgr\u00e9 vos efforts gracieux,<br \/>\nDes \u00e9clairs de courroux s&rsquo;\u00e9chappent de vos yeux. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Emport\u00e9s malgr\u00e9 nous par l&rsquo;ardeur de la chasse<br \/>\nEt d&rsquo;un grand cerf dix cors suivant trop loin la trace,<br \/>\nMes officiers et moi nous sommes harass\u00e9s.<br \/>\nVoyez ! nos chevaux m\u00eame \u00e0 ce point sont lass\u00e9s,<br \/>\nQue, si de mon ch\u00e2teau nous reprenions la route,<br \/>\nPlus d&rsquo;un, frapp\u00e9 de mort, s&rsquo;abattrait sans nul doute ;<br \/>\nAussi, mes compagnons n&rsquo;ont-ils pas h\u00e9sit\u00e9<br \/>\nA venir faire appel \u00e0 l\u2019hospitalit\u00e9<br \/>\nD&rsquo;un chevalier qu&rsquo;on dit aussi galant que brave. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Madame, commandez, La Heuse est votre esclave.<br \/>\n\u00c9pouse d&rsquo;un baron qu&rsquo;aime le fils du Roi,<br \/>\nMerci, cent fois merci d&rsquo;avoir compt\u00e9 sur moi.<br \/>\nLe c\u0153ur d&rsquo;un chevalier bat dans cette poitrine<br \/>\nEt devant la beaut\u00e9, devant vous je m&rsquo;incline&#8230;<br \/>\nEt pourtant, je ne suis qu&rsquo;un modeste \u00e9cuyer !<br \/>\n\u00bb La Heuse rougirait de vous faire payer<br \/>\nL&rsquo;hospitalier accueil qu&rsquo;il vous offre avec joie ;<br \/>\nMais si la d\u00e9it\u00e9 qui passe sur ma voie<br \/>\nA mon faible m\u00e9rite accordait son appui,<br \/>\nJamais jour plus heureux dans mon ciel n&rsquo;aurait lui. \u00bb<\/p>\n<p>Tout en disant ces mots, l&#8217;emphatique La Heuse<br \/>\nA Jeanne, qui restait sombre et silencieuse,<br \/>\nAvait offert ses soins pour quitter l&rsquo;\u00e9trier<br \/>\nEt glisser mollement de son haut destrier ;<br \/>\nPuis, du noble animal prenant en main la bride :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ch\u00e2telaine, dit-il, souffrez que je vous guide,<br \/>\nA travers les d\u00e9tours de ce vaste manoir,<br \/>\nVers la salle d&rsquo;honneur qui doit vous recevoir.<br \/>\nCe castel est fameux par plus d&rsquo;un haut fait d&rsquo;armes,<br \/>\nMais jamais ses vieux murs n&rsquo;avaient vu tant de charmes. \u00bb<\/p>\n<p>D&rsquo;un sourire contraint payant ce bon accueil,<br \/>\nJeanne du fort maudit a d\u00e9pass\u00e9 le seuil.<br \/>\nSur ses pas, les seigneurs qui lui servent d&rsquo;escorte<br \/>\nFranchissent, deux par deux, l&rsquo;\u00e9troite et sombre porte,<br \/>\nEt, devant leurs chevaux, en secret excit\u00e9s,<br \/>\nQui se cabrent et font des bonds courts et heurt\u00e9s,<br \/>\nIls poussent \u00e0 dessein, mais comme par m\u00e9garde,<br \/>\nEn dehors de l&rsquo;arceau les neuf soldats de garde.<\/p>\n<p>A peine dans la cour, leur chef donne un signal :<br \/>\nTous, en cercle rang\u00e9s, ont saut\u00e9 de cheval<br \/>\nEt, plus prompts que l&rsquo;autour, dont l&rsquo;aile se d\u00e9ploie,<br \/>\nPuis qui tombe soudain comme un plomb sur sa proie,<br \/>\nSur les soldats surpris ils se sont \u00e9lanc\u00e9s<br \/>\nEt, d&rsquo;un genou nerveux les tenant terrass\u00e9s,<br \/>\nLeur appliquent au c\u0153ur la pointe de leur arme,<br \/>\nLes mena\u00e7ant de mort au moindre cri d&rsquo;alarme.<br \/>\n\u00c9nerv\u00e9s par ce choc impr\u00e9vu, les soldats<br \/>\nSe laissent b\u00e2illonner et lier pieds et bras,<br \/>\nAvant qu&rsquo;un cri d&rsquo;appel ait pu se faire entendre<br \/>\nEt sans qu&rsquo;aucun d&rsquo;entre eux essaie \u00e0 se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Herblain et deux ou trois seigneurs,<br \/>\nQui portent comme lui la trompe des veneurs,<br \/>\nFont retentir les bois d&rsquo;un joyeux air de chasse.<br \/>\nC&rsquo;est sans doute un signal qui traverse l&rsquo;espace,<br \/>\nCar, d&rsquo;un ravin creus\u00e9 dans les flancs du coteau,<br \/>\nBient\u00f4t des bruits de pas montent vers le ch\u00e2teau.<\/p>\n<p>III. &#8211; LE GALOIS DE LA HEUSE.<\/p>\n<p>La Heuse a voulu fuir et tirer son \u00e9p\u00e9e ;<br \/>\nMais sa double esp\u00e9rance est \u00e0 la fois tromp\u00e9e :<br \/>\nQuatre bras vigoureux ont enlac\u00e9 son corps<br \/>\nEt rendent impuissants sa rage et ses efforts.<br \/>\nApr\u00e8s qu&rsquo;on a li\u00e9 ses mains, on le d\u00e9sarme.<\/p>\n<p>Le vieux soldat ne peut retenir une larme :<br \/>\nO honte ! \u00f4 d\u00e9sespoir ! vainement son regard<br \/>\nParcourt avidement le cercle du rempart ;<br \/>\nTout est d\u00e9sert, les tours, le mur et la courtine ;<br \/>\nCar lui-m\u00eame, oublieux de toute discipline<br \/>\nEt ne prenant conseil que de son fol orgueil,<br \/>\nIl a, pour faire \u00e0 Jeanne un plus splendide accueil,<br \/>\nDispos\u00e9 ses soldats aux abords de la salle<br \/>\nO\u00f9 devait s&rsquo;\u00e9taler la sc\u00e8ne triomphale.<\/p>\n<p>Quoique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, La Heuse a du sang-froid<br \/>\nEt, pour gagner du temps, sait cacher son effroi :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ch\u00e2telaine, dit-il, non, je ne veux pas croire<br \/>\nQue de votre grand nom vous oubliiez la gloire.<br \/>\nLes Clisson n&rsquo;ont jamais fait actes de bandits,<br \/>\nEt vous n&rsquo;avez point part au crime ici commis.<br \/>\nSi vous aviez voulu de La Heuse la perte,<br \/>\nLa Heuse aurait p\u00e9ri, mais par la force ouverte.<br \/>\nCes hommes ont forfait \u00e0 votre volont\u00e9<br \/>\nEt vous allez nous rendre \u00e0 tous la libert\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Vassal, dans tes liens cesse donc de te tordre.<br \/>\nMes officiers n&rsquo;ont fait qu&rsquo;ex\u00e9cuter mon ordre ;<br \/>\nC&rsquo;est moi seule, entends-tu ? moi, Jeanne de Clisson,<br \/>\nQui viens dans ce ch\u00e2teau punir la trahison. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Eh bien donc, honte \u00e0 vous ! car la chose est inf\u00e2me :<br \/>\nVous souillez votre nom et vous damnez votre \u00e2me.<br \/>\nMais non; je mets un frein \u00e0 mon c\u0153ur irrit\u00e9.<br \/>\nMadame, \u00e9coutez-moi, voici la v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\n\u00bb Vous voyez, j&rsquo;ai v\u00e9cu de nombreuses ann\u00e9es,<br \/>\nEt mes illusions, si j&rsquo;en eus, sont fan\u00e9es ;<br \/>\nJ&rsquo;ai pass\u00e9 les trois quarts de mes jours dans les camps,<br \/>\nEt dans nos temps troubl\u00e9s les crimes sont fr\u00e9quents ;<br \/>\nLa Heuse n&rsquo;a donc plus de ces pudeurs farouches<br \/>\nQue font p\u00e2mer d&rsquo;effroi les actes un peu louches :<br \/>\nIl sait que certain fait dont on est r\u00e9volt\u00e9<br \/>\nPeut, \u00e0 qui r\u00e9fl\u00e9chit, offrir un beau c\u00f4t\u00e9.<br \/>\nJe suis donc indulgent pour la force et la ruse :<br \/>\nQu&rsquo;on s&rsquo;en serve, et parfois m\u00eame qu&rsquo;on en abuse,<br \/>\nPourvu qu&rsquo;on r\u00e9ussisse, eh! mon Dieu, c&rsquo;est tr\u00e8s-bien,<br \/>\nPuisque la fin, dit-on, ennoblit le moyen.<br \/>\nMais il est des forfaits si monstrueux, Madame,<br \/>\nQue, si blas\u00e9 qu&rsquo;on soit, ils vous soul\u00e8vent l&rsquo;\u00e2me.<br \/>\n\u00bb Le v\u00f4tre est de ceux-l\u00e0 , Madame; songez-y !<br \/>\nQuand, sur votre signal, ces hommes m&rsquo;ont saisi,<br \/>\nQui vous avait ouvert les murs de cette enceinte ?<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait, rougissez-en, l&rsquo;hospitalit\u00e9 sainte.<br \/>\nAh ! vous ne songiez pas \u00e0 cette \u00e9normit\u00e9,<br \/>\nDe violer les lois de l&rsquo;hospitalit\u00e9 !<\/p>\n<p>\u00bb Vous n&rsquo;aviez pas bien vu le fond de votre crime.<br \/>\nVotre haine m&rsquo;avait d\u00e9sign\u00e9 pour victime,<br \/>\nEt, comme un vieux soldat, connu par son grand c\u0153ur,<br \/>\nPouvait lutter longtemps. et demeurer vainqueur,<br \/>\nVous avez demand\u00e9 le succ\u00e8s \u00e0 la ruse.<br \/>\n\u00bb Eh bien, sur mon honneur! La Heuse vous excuse ;<br \/>\nIl vous admire m\u00eame. Oui, quelqu&rsquo;un d&rsquo;aguerri<br \/>\nN&rsquo;aurait pas de mon toit sollicit\u00e9 l&rsquo;abri ;<br \/>\nMais votre \u00e2me novice a commis cette faute&#8230;<br \/>\nVous ne pouvez plus rien sur moi : je suis votre h\u00f4te !<\/p>\n<p>\u00bb Allons, repentez-vous d&rsquo;un crime inachev\u00e9,<br \/>\nLe Galois oubl\u00eera que vous l&rsquo;avez r\u00eav\u00e9 ;<br \/>\nDu, je vous le pr\u00e9dis, tous les lieux, tous les \u00e2ges,<br \/>\nPeuples civilis\u00e9s et peuplades sauvages,<br \/>\nL&rsquo;univers tout entier cr\u00eera, sur mon signal :<br \/>\nLe bras qui frappe un h\u00f4te est un bras d\u00e9loyal. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne, dont un sourire amer plisse la bouche,<br \/>\nMarche droit \u00e0 La Heuse et dit, d&rsquo;un ton farouche<br \/>\nQui lui fait jusqu&rsquo;aux os courir un long frisson :<br \/>\n\u00ab Est-ce qu&rsquo;on s&rsquo;est montr\u00e9 loyal envers Clisson ?<br \/>\nEt pourtant il \u00e9tait l&rsquo;h\u00f4te du roi de France. \u00bb<\/p>\n<p>La Heuse a tout compris, le crime et sa vengeance :<\/p>\n<p>\u00ab Oh ! dit-il, en poussant un sourd rugissement,<br \/>\nDieu m&rsquo;avait donc frapp\u00e9 d&rsquo;un triple aveuglement ?<br \/>\nLe r\u00e9cit de ce serf \u00e9tait trop v\u00e9ritable!&#8230;<br \/>\nMais si l&rsquo;histoire est vraie, elle est \u00e9pouvantable.<br \/>\nQuoi ! son \u00e9poux est mort de la main du bourreau ;<br \/>\nNantes et Montfaucon n&rsquo;en ont plus qu&rsquo;un lambeau ;<br \/>\nLes corbeaux et les chiens du reste ont fait leur proie :<br \/>\nEt j&rsquo;ai vu resplendir hier ses feux de joie !<br \/>\nEt la voici qui chasse en pompeux appareil !<br \/>\nEt l&rsquo;or de sa parure \u00e9clate en plein soleil !<br \/>\nMais la femme n&rsquo;est donc que mensonge et que feinte,<br \/>\nCar celle-ci portait le masque d&rsquo;une sainte&#8230;<br \/>\n\u00ab Ah ! je m&#8217;emporte \u00e0 tort et vous avez raison ; Oui, je devais m&rsquo;attendre \u00e0 votre trahison : La trahison sied bien \u00e0 la veuve d&rsquo;un tra\u00eetre.<br \/>\n\u00bb Mais de moi l&rsquo;on se raille un peu trop t\u00f4t peut-\u00eatre ;<br \/>\nCar ce ch\u00e2teau, par toi si l\u00e2chement surpris,<br \/>\nO femme sans foi, tremble, il n&rsquo;est pas encor pris.<br \/>\nJ&rsquo;ai de nombreux soldats, et si, dans ma d\u00e9mence,<br \/>\nJe les ai dispers\u00e9s pour f\u00eater ta pr\u00e9sence,<br \/>\nA mon premier appel ils vont se r\u00e9unir<br \/>\nEt sauront vous chasser, tra\u00eetres, et vous punir.<br \/>\n\u00bb On ne r\u00e9ussit pas tous les crimes qu&rsquo;on tente ;<br \/>\nNous sommes plus de cent et vous \u00eates quarante.<br \/>\nOr, si tes beaux seigneurs cachent avec tant d&rsquo;art,<br \/>\nSous leurs habits brillants, leur dague ou leur poignard,<br \/>\nMes soldats sont arm\u00e9s de bonnes arbal\u00e8tes<br \/>\nEt leur carquois n&rsquo;ont pas \u00e9puis\u00e9 leurs sagettes :<br \/>\nIls pourraient \u00e0 plaisir vous tuer tous de loin ;<br \/>\nMais il leur suffira de leur \u00e9p\u00e9e au poing. \u00bb<\/p>\n<p>La Heuse avait repris toute son assurance<br \/>\nEt son front vaniteux rayonnait d&rsquo;esp\u00e9rance ;<br \/>\nC&rsquo;est que la garnison, instruite du danger,<br \/>\nMontait de toute part sur les tours se ranger.<br \/>\nChaque instant des soldats voyait cro\u00eetre le nombre,<br \/>\nEt bient\u00f4t la muraille eut sa bordure sombre<br \/>\nD&rsquo;hommes couverts d&rsquo;acier, vigoureux, aguerris,<br \/>\nEt dont l&rsquo;ardeur guerri\u00e8re \u00e9clatait en longs cris.<\/p>\n<p>La Heuse les montrant d&rsquo;un regard fier \u00e0 Jeanne :<br \/>\n\u2014- \u00ab Quoi ! c&rsquo;est donc sans profit que votre \u00e2me se damne ?<br \/>\nLes tra\u00eetres n&rsquo;ont jamais que des triomphes courts.<br \/>\nVous avez trop longtemps \u00e9cout\u00e9 mes discours ;<br \/>\nC&rsquo;est de votre c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;ont pass\u00e9 les alarmes.<br \/>\nVoyez-vous mes soldats qui pr\u00e9parent leurs armes ?<br \/>\nLes viretons sont pr\u00eats et les arcs sont tendus :<br \/>\nUn seul signe de moi, vous \u00eates tous perdus.<br \/>\n\u00bb Allons, ne mettez pas ma col\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve.<br \/>\nJe veux bien pardonner un caprice de veuve :<br \/>\nLe d\u00e9sespoir vous a mis la fi\u00e8vre au cerveau ;<br \/>\nMais le jeu n&rsquo;est pas s\u00fbr autant qu&rsquo;il est nouveau&#8230;<br \/>\nLa Heuse n&rsquo;aime pas \u00e0 se voir pris au pi\u00e8ge,<br \/>\nEt puisque ma piti\u00e9, Madame, vous prot\u00e8ge,<br \/>\nH\u00e2tez-vous donc de fuir, vous et vos gens,&#8230; sinon<br \/>\nJe pourrais avant peu retirer mon pardon. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;il s&rsquo;enivrait de sa menace folle,<br \/>\nJeanne, le regardant sans dire une parole,<br \/>\nLui montrait, \u00e0 travers la porte du ch\u00e2teau,<br \/>\nPlus de trois cents soldats qui montaient le coteau,<br \/>\nBien arm\u00e9s et tout noirs de corselets de mailles.<\/p>\n<p>Et La Heuse sentit se glacer ses entrailles ;<br \/>\nL&rsquo;espoir qu&rsquo;il conservait, aux l\u00e8vres plus qu&rsquo;au c\u0153ur,<br \/>\nIl le vit s&rsquo;envoler avec un ris moqueur.<\/p>\n<p>IV. LE FL\u00c9AU DE DIEU.<\/p>\n<p>P\u00e9an de Malestroit, qui commandait les troupes,<br \/>\nPrit soin de partager ses soldats en deux groupes :<br \/>\nL&rsquo;un d&rsquo;eux, formant ceinture aux murs du vieux manoir,<br \/>\nA tout essai de fuite enleva tout espoir ;<br \/>\nL&rsquo;autre vint se ranger pr\u00e8s de la ch\u00e2telaine.<br \/>\nLes rangs \u00e9taient serr\u00e9s : pourtant la cour fut pleine,<br \/>\nEt les captifs tremblaient devant les yeux ardents<br \/>\nDe ces deux cents bandits arm\u00e9s jusques aux dents.<br \/>\nOlivier, par le bras tra\u00eenant son jeune fr\u00e8re,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9tait, avec Herblain, plac\u00e9 pr\u00e8s de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Quand au poste assign\u00e9 chacun eut pris son rang,<br \/>\nUn silence se fit, un silence effrayant :<br \/>\nChacun , les yeux fix\u00e9s sur les regards de Jeanne,<br \/>\nAttend l&rsquo;arr\u00eat fatal qui sauve ou qui condamne.<br \/>\nJeanne reste impassible \u00e0 force de souffrir ;<br \/>\nMais Le Galois comprend qu&rsquo;il n&rsquo;a plus qu&rsquo;\u00e0 mourir.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il e\u00fbt dans le c\u0153ur des sentiments d&rsquo;esclave,<br \/>\nEn face d&rsquo;un public Le Galois \u00e9tait brave<br \/>\nEt, devant le p\u00e9ril, d\u00e8s qu&rsquo;il \u00e9tait certain,<br \/>\nSon front se redressait et devenait hautain.<br \/>\nSi c&rsquo;est d&rsquo;un noble orgueil que na\u00eet le vrai courage,<br \/>\nLa vanit\u00e9 souvent en reproduit l&rsquo;image ;<br \/>\nMais on les reconna\u00eet ais\u00e9ment \u00e0 ce trait,<br \/>\nQue l&rsquo;un veut des t\u00e9moins, quand l&rsquo;autre est toujours pr\u00eat.<br \/>\n\u2014- \u00ab Ch\u00e2telaine, dit-il, qui m&rsquo;as vol\u00e9 mes armes,<br \/>\nTu peux faire couler mon sang, mais non mes larmes.<br \/>\nTout \u00e0 l&rsquo;heure j&rsquo;ai cru, dans mon aveuglement,<br \/>\nQue ton attaque \u00e9tait un premier mouvement,<br \/>\nUn acc\u00e8s de fureur, un d\u00e9sir de vengeance<br \/>\n\u00c9clos presque au hasard d&rsquo;un exc\u00e8s de souffrance ;<br \/>\nMais \u00e0 pr\u00e9sent je vois, \u00e0 tes combinaisons,<br \/>\nQue tu n&rsquo;es pas novice en l&rsquo;art des trahisons.<br \/>\n\u00c9gorge-moi donc vite et m&rsquo;\u00e9pargne l\u2019injure<br \/>\nDe disputer ma vie \u00e0 ton \u00e2me parjure.<br \/>\nTu dois \u00eatre parfaite, et la d\u00e9loyaut\u00e9<br \/>\nA sans doute chez toi pour s\u0153ur la cruaut\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Olivier, brandissant de ses deux poings sa hache,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lan\u00e7ait pour frapper \u00e0 grands coups le bravache ;<br \/>\nMais Jeanne le retint de la main et de l&rsquo;\u0153il :<br \/>\n\u2014- \u00ab Laisse, enfant ; ce serait trop flatter son orgueil.<br \/>\nCet homme doit p\u00e9rir, mais de la mort d&rsquo;un tra\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00bb Vil chien, toujours courb\u00e9 sur les traces d&rsquo;un ma\u00eetre,<br \/>\nTais-toi, si tu ne veux rude et prompt ch\u00e2timent.<br \/>\nTout \u00e0 l&rsquo;heure ta voix me flattait bassement :<br \/>\nTu me croyais puissante, et ta l\u00e2che nature<br \/>\nAttendait de ma main quelque grasse p\u00e2ture ;<br \/>\nMais Jeanne de Clisson ne peut plus rien pour toi ;<br \/>\nJe suis une proscrite : allons, insulte-moi&#8230;<br \/>\n\u00bb Ah ! tu baisses les yeux et gardes le silence !<br \/>\nAh ! la terreur encha\u00eene enfin ton insolence!<br \/>\nTu fais bien de trembler, car nuls secours humains<br \/>\nNe sauraient d\u00e9sormais t&rsquo;arracher de mes mains. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Implorer ta piti\u00e9 serait pri\u00e8re vaine ;<br \/>\nMais, du moins, par quel crime ai-je attir\u00e9 ta haine ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Ton crime ! oh ! tu le sais, l\u00e2che, aussi bien que moi :<br \/>\nC&rsquo;est d&rsquo;avoir pr\u00e9par\u00e9 le crime de ton roi.<br \/>\n\u00ab Quand \u00e0 mon noble \u00e9poux \u00c9douard d&rsquo;Angleterre,<br \/>\nDevant toute sa cour, en plein jour, sans myst\u00e8re,<br \/>\nRendit la libert\u00e9, sans vouloir de ran\u00e7on,<br \/>\nQui donc osa parler tout bas de trahison ?<br \/>\n\u00bb Ah ! tu rougis !&#8230; Tu vois qu&rsquo;on m&rsquo;a bien renseign\u00e9e :<br \/>\nC&rsquo;est d&rsquo;ici que partit la fl\u00e8che empoisonn\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; \u00ab Officier de fortune et vivant loin des cours,<br \/>\nDe quel poids pr\u00e8s du prince ont \u00e9t\u00e9 mes discours ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Sur ta part au forfait je ne suis pas tromp\u00e9e :<br \/>\nJe te connais ; tu vends ton sang et ton \u00e9p\u00e9e<br \/>\nA qui les veut, pourvu qu&rsquo;il t&rsquo;en donne un bon prix.<br \/>\nSeul, tu n&rsquo;aurais donc droit qu&rsquo;\u00e0 mon profond m\u00e9pris ;<br \/>\nOn ne va pas chercher un serpent dans la vase,<br \/>\nEt ce n&rsquo;est qu&rsquo;en passant que mon talon t&rsquo;\u00e9crase :<br \/>\nTon venin ne pouvait atteindre mon \u00e9poux.<br \/>\nJe cherche ici quelqu&rsquo;un plus digne de mes coups.<br \/>\n\u00bb Regnaud de Montrelais , seigneur de ce domaine,<br \/>\nD\u00e9sireux d&rsquo;assouvir son envie et sa haine,<br \/>\nEt dans ses noirs projets encourag\u00e9 par toi,<br \/>\nS&rsquo;est fait le d\u00e9lateur de Clisson pr\u00e8s du Roi.<br \/>\nEh bien! contre la mort il n&rsquo;a pas de refuge ;<br \/>\nJ&rsquo;am\u00e8ne les t\u00e9moins, les bourreaux et le juge :<br \/>\nHerblain et Malestroit, mes deux t\u00e9moins sont l\u00e0 ;<br \/>\nLe juge, le voici ; les bourreaux, les voil\u00e0.<\/p>\n<p>\u00bb Soldats, j&rsquo;ai trop longtemps retard\u00e9 ma vengeance.<br \/>\nCe ch\u00e2teau tout entier tombe en votre puissance :<br \/>\nCaves, bijoux, tr\u00e9sors, ici tout est \u00e0 vous ;<br \/>\nHommes, femmes, enfants, je vous les livre tous.<br \/>\nSur eux p\u00e8se un arr\u00eat de mort irr\u00e9vocable :<br \/>\nJ&rsquo;ai fait \u00e0 mon mari serment d&rsquo;\u00eatre implacable.<\/p>\n<p>\u00bb Mais \u00e9coutez, soldats : j&rsquo;ai fait un autre v\u0153u,<br \/>\nQue je saurai tenir aussi, j&rsquo;en jure Dieu.<br \/>\nFemme, je veux respect- \u00e0 la pudeur des femmes :<br \/>\nLa mort, mais pas l&rsquo;outrage, ou malheur aux inf\u00e2mes !<br \/>\nIls seront \u00e0 l&rsquo;instant tra\u00een\u00e9s dans cette cour<br \/>\nEt fouett\u00e9s sans merci, puis pendus haut et court. \u00bb<\/p>\n<p>Malestroit s&rsquo;approchant de Jeanne, \u00e0 qui la fi\u00e8vre<br \/>\nMettait l&rsquo;\u00e9clair aux yeux et l&rsquo;\u00e9cume \u00e0 la l\u00e8vre :<br \/>\n\u2014- \u00ab Votre arr\u00eat m&rsquo;est sacr\u00e9, si s\u00e9v\u00e8re qu&rsquo;il soit,<br \/>\nEt, pour l&rsquo;ex\u00e9cuter, comptez sur Malestroit.<br \/>\nUn grand c\u0153ur ne saurait supporter une offense<br \/>\nEt punir rentre encor dans le droit de d\u00e9fense ;<br \/>\nMais je ne puis frapper qui ne se d\u00e9fend pas.<br \/>\n\u00ab Laissez-moi d\u00e9lier les mains de ces soldats,<br \/>\nEt que, l&rsquo;\u00e9p\u00e9e au poing, ils disputent leur vie.<br \/>\nQu&rsquo;on dise, en racontant notre haine assouvie :<br \/>\nEntre eux et l&rsquo;ennemi le p\u00e9ril fut \u00e9gal,<br \/>\nEt dans sa cruaut\u00e9 leur bras resta loyal.<br \/>\n\u00bb La cruaut\u00e9 n&rsquo;a rien, Madame, qui me blesse :<br \/>\nLe sang ne tache pas les mains de la noblesse.<br \/>\nLe ch\u00e2timent vengeur, je le veux tout entier<br \/>\nEt pas un combattant n&rsquo;obtiendra de quartier ;<br \/>\nMais pourquoi donc souiller votre sainte vengeance ?<br \/>\nLes femmes, les enfants ont droit \u00e0 l&rsquo;indulgence.<br \/>\nLeur sang nous maudirait s&rsquo;il coulait sous nos coups,<br \/>\nCar la Justice en pleurs se jette entre eux et nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Au volcan qui flamboie, \u00e0 l&rsquo;ouragan qui gronde,<br \/>\nA la mer qui se tord sur sa couche profonde,<br \/>\nA ces fi\u00e8vres d&rsquo;Asie aux souffles empest\u00e9s,<br \/>\nA la flamme qui court \u00e0 travers les cit\u00e9s,<br \/>\nAu fleuve d\u00e9bord\u00e9 d\u00e9vastant ses rivages,<br \/>\nAllez donc demander raison de leurs ravages !<br \/>\nAllez donc leur parler de justice et de lois !<br \/>\nEt tous vous r\u00e9pondront ce que vous dit ma voix :<br \/>\n\u00bb Nous, les fl\u00e9aux de Dieu, nous, les choses sinistres,<br \/>\nDes col\u00e8res du Ciel nous sommes les ministres ;<br \/>\nSi nous avons la force, \u00e0 lui la volont\u00e9.<br \/>\nQuand les crimes du monde ont lass\u00e9 sa bont\u00e9,<br \/>\nDieu dit \u00e0 l&rsquo;un de nous, parfois \u00e0 tous ensemble :<br \/>\nAllez! Et nous allons! Tout s&rsquo;humilie et tremble ;<br \/>\nCar nous semons partout, sans piti\u00e9, sans remord,<br \/>\nLes pleurs et les sanglots, l&rsquo;\u00e9pouvante et la mort :<br \/>\nEt si nous \u00e9crasons, o\u00f9 nous pousse le Ma\u00eetre,<br \/>\nDes femmes, des enfants, des innocents peut-\u00eatre !<br \/>\nQue nous importe \u00e0 nous? cela regarde Dieu&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Que tout p\u00e9risse ici par le fer ou le feu :<br \/>\nJ&rsquo;ai beau sentir en moi crier ma conscience, J<br \/>\ne ne puis pardonner, car je suis la Vengeance. \u00bb<\/p>\n<p>V. P\u00c9AN DE MALESTROIT.<\/p>\n<p>Pendant que Jeanne, en proie \u00e0 sa fi\u00e8vre de sang,<br \/>\nPronon\u00e7ait cet arr\u00eat cruel, mais innocent,<br \/>\nCar la raison a fui de son \u00e2me exalt\u00e9e,<br \/>\nUn homme au grand galop gravissait la mont\u00e9e.<br \/>\nLa poussi\u00e8re couvrait son long surcot de deuil<br \/>\nEt son cheval tomba mort, en touchant le seuil.<\/p>\n<p>Tous les regards vers lui se tournent en silence.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme, se d\u00e9gageant, vers Malestroit s&rsquo;\u00e9lance,<br \/>\nLe serre dans ses bras et, le couvrant de pleurs,<br \/>\nReste longtemps sans voix, courb\u00e9 sous ses douleurs.<br \/>\nMalestroit, s&rsquo;arrachant enfin \u00e0 cette \u00e9treinte :<br \/>\n\u2014- \u00ab Mon beau cousin, dit-il, d&rsquo;un ton tremblant de crainte,<br \/>\nQui peut faire pleurer un preux si renomm\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Plus d&rsquo;espoir ! plus d&rsquo;espoir!&#8230; le crime est consomm\u00e9.<br \/>\nNos plus sanglants projets deviennent l\u00e9gitimes :<br \/>\nNous avons \u00e0 venger dix nouvelles victimes . \u00ab<br \/>\n\u2014- \u00ab Quoi ! mon p\u00e8re?. mon fr\u00e8re ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab H\u00e9las ! ils ne sont plus !<br \/>\nEux et leurs compagnons, on les a tra\u00een\u00e9s nus,<br \/>\nDe leur prison du Temple au march\u00e9 de la Halle.<br \/>\nTous , oui, tous! sont tomb\u00e9s sous la hache fatale ;<br \/>\nPuis Philippe a fait pendre \u00e0 d&rsquo;inf\u00e2mes gibets<br \/>\nLeurs cadavres sanglants, de la t\u00eate incomplets&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Ce n&rsquo;\u00e9tait pas assez de cette horrible f\u00eate ;<br \/>\nLa vengeance du Roi n&rsquo;\u00e9tait pas satisfaite :<br \/>\nApr\u00e8s avoir frapp\u00e9 par deux fois ta maison,<br \/>\nVoici ce qu&rsquo;il a fait pour fl\u00e9trir ton blason.<br \/>\n\u00bb Henri de Malestroit , ton oncle, homme d&rsquo;\u00e9glise,<br \/>\nConseiller de l&rsquo;h\u00f4tel, vieillard \u00e0 barbe grise,<br \/>\nLe Valois abhorr\u00e9, mettant sa t\u00eate \u00e0 prix,<br \/>\nL&rsquo;a fait prendre en Bretagne et conduire \u00e0 Paris ;<br \/>\nEt, ne pouvant encor le livrer au supplice,<br \/>\nCar sur un clerc l&rsquo;\u00e9v\u00eaque a seul droit de justice,<br \/>\nDans un vil tombereau, sur un ais en travers,<br \/>\nIl l&rsquo;a fait promener en cotte et sous des fers ;<br \/>\nPuis, lorsque le pr\u00e9lat, trop docile \u00e0 la crainte,<br \/>\nA d\u00e9grad\u00e9 son clerc de sa qualit\u00e9 sainte,<br \/>\nLe Roi l&rsquo;a de nouveau fait montrer dans Paris,<\/p>\n<p>Sur une ignoble \u00e9chelle, insigne de m\u00e9pris.<br \/>\n\u00bb Le peuple, soudoy\u00e9, sur ton oncle se rue,<br \/>\nEt l&rsquo;incessant affront le suit de rue en rue.<br \/>\nLe guet \u00e0 son secours vient enfin, mais trop tard ;<br \/>\nLes pierres et la boue ont tu\u00e9 le vieillard. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant ce long r\u00e9cit, dont la source est trop s\u00fbre<br \/>\nEt dont chaque d\u00e9tail lui fait une blessure,<br \/>\nMalestroit, d\u00e9daigneux de tous respects humains,<br \/>\nPleurait comme un enfant, le front entre les mains.<br \/>\nChacun avec effroi le contemple en silence ;<br \/>\nLa force refoul\u00e9e a plus de violence,<br \/>\nEt chacun a compris que cet homme de fer,<br \/>\nQuand ses pleurs cesseront, les fera payer cher.<\/p>\n<p>Jeanne, le c\u0153ur \u00e9mu, du chevalier s&rsquo;approche :<br \/>\n\u2014- \u00ab Mon front rougit encor de ton sanglant reproche,<br \/>\nMais je ne t&rsquo;en veux plus, dit-elle avec douceur ;<br \/>\nTa douleur de la mienne est d\u00e9sormais la s\u0153ur&#8230;<br \/>\n\u00bb Quand \u00e0 nos deux maisons le Roi fait m\u00eame offense.<br \/>\nDes complices du Roi prendras-tu la d\u00e9fense ?<br \/>\nAh! tu peux sans remords r\u00e9pandre tout leur sang,<br \/>\nCar qui sert le Valois ne peut \u00eatre innocent. \u00bb<\/p>\n<p>Malestroit, \u00e0 ces mots, qui frappent son oreille<br \/>\nComme un son de clairon, de sa torpeur s&rsquo;\u00e9veille.<br \/>\nSon front s&rsquo;est relev\u00e9, tout charg\u00e9 de courroux ;<br \/>\nSon regard foudroyant cherche o\u00f9 porter ses coups.<br \/>\nLe souvenir rena\u00eet en lui, mais encor vague&#8230;<br \/>\nSoudain, il pousse un cri, tire, en fureur, sa dague,<br \/>\nEt court sur Le Galois, la main lev\u00e9e&#8230; Horreur!<br \/>\nChacun, jusqu&rsquo;aux bandits, a fr\u00e9mi de terreur ;<br \/>\nJeanne, Jeanne elle-m\u00eame a d\u00e9tourn\u00e9 la vue,<br \/>\nEn voyant au soleil briller la lame nue.<\/p>\n<p>La Heuse, frissonnant et les bras d\u00e9sarm\u00e9s,<br \/>\nSe courbe, et, malgr\u00e9 lui, ses yeux se sont ferm\u00e9s :<br \/>\nTout son sang va jaillir sous l&rsquo;arme vengeresse&#8230;<br \/>\nO magnanimit\u00e9 ! la dague, qui s&rsquo;abaisse,<br \/>\nRespecte sa poitrine et&#8230; tranche ses liens !<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Va-t-en, lui dit P\u00e9an, va rejoindre les tiens ;<br \/>\nJe ne r\u00e9pondrais pas longtemps de ma col\u00e8re,<br \/>\nVil supp\u00f4t du tyran qui m&rsquo;a tu\u00e9 mon p\u00e8re! \u00bb<\/p>\n<p>Puis il court tour \u00e0 tour \u00e0 chacun des captifs,<br \/>\nQui, couch\u00e9s sur le sol, tremblaient, plus morts que vifs,<br \/>\nEt, trompant leur terreur par sa mis\u00e9ricorde,<br \/>\nArrache leur b\u00e2illon et coupe en deux la corde<br \/>\nDont on avait li\u00e9 leurs jambes et leurs bras :<br \/>\n\u2014- \u00ab Fuyez, je n&rsquo;ai jamais frapp\u00e9 d&rsquo;hommes \u00e0 bas.<br \/>\nRejoignez vos amis, mais sachez vous d\u00e9fendre,<br \/>\nCar, en fait de piti\u00e9, nul n&rsquo;en doit plus attendre :<br \/>\nLe soldat pour punir vaudra bien le bourreau. \u00bb<\/p>\n<p>Et, replongeant alors son poignard au fourreau,<br \/>\nIl tire son \u00e9p\u00e9e et dans l&rsquo;air la balance,<br \/>\nEn criant par trois fois : \u00ab Vengeance ! amis, vengeance ! \u00bb<\/p>\n<p>Les bandits, quoique sourds aux sentiments humains,<br \/>\nAdmirent ce grand c\u0153ur et lui battent des mains.<br \/>\nOlivier, s&rsquo;\u00e9lan\u00e7ant d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa m\u00e8re<br \/>\nVers P\u00e9an, dont le front resplendit de lumi\u00e8re, Saisit avec transport son pesant gantelet Et le baise, en disant : \u00ab Oh! voil\u00e0 qui me pla\u00eet !<br \/>\nMon p\u00e8re e\u00fbt seul pu faire une action plus belle :<br \/>\nMalestroit, vous serez mon ma\u00eetre et mon mod\u00e8le. \u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9posant un baiser sur le front de l&rsquo;enfant,<br \/>\nQui lance alors vers Jeanne un regard triomphant :<br \/>\n\u2014- \u00ab Fils de Clisson, d&rsquo;en haut ton p\u00e8re te contemple ;<br \/>\nTu n&rsquo;as, pour \u00eatre grand, qu&rsquo;\u00e0 suivre son exemple.<br \/>\nLe meilleur d&rsquo;entre nous n&rsquo;est pas digne de lui,<br \/>\nMais tu peux \u00e0 jamais compter sur mon appui. \u00bb<\/p>\n<p>Et Malestroit ajoute, en montrant la muraille :<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est trop parler ! Voici l&rsquo;heure de la bataille.<br \/>\nIl faut que ces gens-l\u00e0 meurent jusqu&rsquo;aux derniers ;<br \/>\nDonc, soldats, \u00e0 l&rsquo;assaut ! et pas de prisonniers ! \u00bb<\/p>\n<p>Agitant son \u00e9p\u00e9e, il s&rsquo;\u00e9lance \u00e0 leur t\u00eate,<br \/>\nEt l&rsquo;on entend mugir comme un bruit de temp\u00eate.<\/p>\n<p>VI. L&rsquo;\u00c9VASION.<\/p>\n<p>Je ne d\u00e9crirai pas ce combat furieux ;<br \/>\nNon, de ces flots de sang je d\u00e9tourne les yeux :<br \/>\nJe ne sais pas chanter ce que mon c\u0153ur condamne.<\/p>\n<p>Le massacre touchait \u00e0 sa fin, lorsque Jeanne,<br \/>\nQui bravait le p\u00e9ril \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses fils,<br \/>\nEntend hors de l&rsquo;enceinte \u00e9clater de grands cris.<br \/>\nElle sort, elle court. et voit avec surprise<br \/>\nUne corde qui flotte \u00e0 la muraille grise,<br \/>\nEt, le long de la corde, un homme qui descend,<br \/>\nLes habits d\u00e9chir\u00e9s et tout rougis de sang.<\/p>\n<p>Les fl\u00e8ches et les traits volent comme la gr\u00eale :<br \/>\nLeur sifflement aigu sans fin se renouvelle<br \/>\nEt fait autour de lui tourbillonner la mort ;<br \/>\nMais il semble avoir fait un pacte avec le Sort.<br \/>\nIl descend, et n&rsquo;a pas une seule blessure ;<br \/>\nIl descend, et son c\u0153ur qui tremblait se rassure :<br \/>\nA son \u0153il abaiss\u00e9 le sol para\u00eet prochain.<br \/>\nPlus qu&rsquo;un dernier effort : son salut est certain&#8230;<br \/>\nEt sa voix b\u00e9nit Dieu de sa mis\u00e9ricorde !<\/p>\n<p>Quelqu&rsquo;un sur le rempart vient de couper la corde&#8230;<br \/>\nLa Heuse, car c&rsquo;est lui que Jeanne voit fuyant,<br \/>\nJette un grand cri de rage et tombe, en tournoyant.<\/p>\n<p>Il reste sur le sol, \u00e9tendu, sans haleine.<br \/>\nDix \u00e0 douze bandits, pleins de joie et de haine,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lancent d&rsquo;un seul bond vers lui, pour l&rsquo;achever&#8230;<br \/>\nMais soudain Le Galois vient de se relever.<br \/>\nAussi prompt que l&rsquo;\u00e9clair, il traverse la foule<br \/>\nEt, tra\u00eenant le tron\u00e7on de la corde, l&rsquo;enroule<br \/>\nAu roc que vers la Maine il voyait se dresser,<br \/>\nLa lance dans le vide et s&rsquo;y laisse glisser.<\/p>\n<p>Le voici qui franchit la rivi\u00e8re \u00e0 la nage :<br \/>\nUn nuage de traits le poursuit au passage ;<br \/>\nMais aucun ne l&rsquo;atteint, et, sous les bois touffus,<br \/>\nIl dispara\u00eet aux yeux de ses vainqueurs confus.<\/p>\n<p>Malestroit, de retour, dit : \u00ab Je vais le poursuivre. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Non, r\u00e9pond Jeanne; il a gagn\u00e9 le droit de vivre.<br \/>\nL&rsquo;heure de son tr\u00e9pas n&rsquo;a pas encor sonn\u00e9 ;<br \/>\nMais qu&rsquo;il tremble toujours : il n&rsquo;est pas pardonn\u00e9.<br \/>\nSi le Ciel lui m\u00e9nage un lambeau d&rsquo;existence,<br \/>\nLe Ciel le livrera plus tard \u00e0 ma vengeance .<br \/>\nJ&rsquo;attends patiemment : le tra\u00eetre m&rsquo;est promis&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Mais que sont devenus nos autres ennemis ?<br \/>\nDe tous ceux qui vivaient dans cette forteresse<br \/>\nEt qu&rsquo;avait condamn\u00e9s ma haine vengeresse,<br \/>\nCombien ont surv\u00e9cu ? \u00bb \u2014- \u00ab Madame, pas un seul ! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Eh bien donc, que le feu leur serve de linceul.<br \/>\n\u00bb Oui, que des Montrelais l&rsquo;odieuse tani\u00e8re,<br \/>\nSous la flamme et le pic s&rsquo;\u00e9croulant pierre \u00e0 pierre,<br \/>\nDisparaisse, \u00e0 ce point que la post\u00e9rit\u00e9<br \/>\nDoute que ce manoir ait jamais exist\u00e9 .<\/p>\n<p>\u00bb De sa destruction faites-vous une f\u00eate,<br \/>\nBraves soldats; fouillez des caves jusqu&rsquo;au fa\u00eete ;<br \/>\nPayez-vous votre sang par un riche butin ;<br \/>\nQue le reste du jour ne soit qu&rsquo;un long festin.<br \/>\nQuels que soient vos plaisirs, ne craignez aucun bl\u00e2me ;<br \/>\nMais qu&rsquo;on voie \u00e0 la nuit ce ch\u00e2teau tout en flamme,<br \/>\nEt que mes ennemis, regardant l&rsquo;horizon,<br \/>\nDisent : La France a tort de toucher \u00e0 Clisson.<\/p>\n<p>\u00bb Malestroit, pr\u00e9sidez \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre expiatoire ;<br \/>\nMais, lorsque sur le ciel s&rsquo;\u00e9tendra la nuit noire,<br \/>\nVenez me retrouver, sans bruit&#8230; vous savez o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Madame, nous serons \u00e0 minuit \u00e0 Touffou. \u00bb<\/p>\n<p>VII. LE CHATEAU DE TOUFFOU.<\/p>\n<p>Il fait nuit, nuit profonde, et la vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e<br \/>\nSous un \u00e9pais nuage est aux trois quarts voil\u00e9e.<br \/>\nSi les quelques rayons dans l&rsquo;atmosph\u00e8re \u00e9pars<br \/>\nLaissent du noir ch\u00e2teau distinguer les remparts,<br \/>\nLa for\u00eat qui l&rsquo;entoure est compl\u00e9tement sombre,<br \/>\nEt sa masse confuse au loin se perd dans l&rsquo;ombre.<\/p>\n<p>Tout dans ses profondeurs se tait; pas d&rsquo;autre bruit<br \/>\nQue les pas indistincts d&rsquo;un animal qui fuit,<br \/>\nQuelque branchage mort qui craque et tombe \u00e0 terre,<br \/>\nEt, par moments, la voix du hibou solitaire.<br \/>\nLe vent du soir lui-m\u00eame a cess\u00e9 de souffler.<\/p>\n<p>Dans ce calme profond, que rien ne vient troubler,<br \/>\nPas m\u00eame un fr\u00f4lement du feuillage immobile,<br \/>\nLe ch\u00e2teau de Touffou s&rsquo;est endormi tranquille.<br \/>\nLe guet, qui veille, a l&rsquo;air de ne rien redouter&#8230;<\/p>\n<p>Mais vous, dont l&rsquo;\u0153il sait voir et l&rsquo;oreille \u00e9couter,<br \/>\nNe vous semble-t-il pas, sous l&rsquo;abri des grands ch\u00eanes,<br \/>\nEntendre murmurer comme des voix humaines ?<br \/>\nNe vous semble-t-il pas, pr\u00e8s des halliers touffus,<br \/>\nVoir briller par instants comme des glaives nus ?<\/p>\n<p>J&rsquo;ai dit que dans le fort, comme sous la futaie,<br \/>\nTout est silencieux et noir ; la chose est vraie :<br \/>\nSes grands murs \u00e0 cr\u00e9neaux et son groupe de tours<br \/>\nNe d\u00e9coupent dans l&rsquo;air que de vagues contours ;<br \/>\nPas un seul mouvement n&rsquo;anime son enceinte<br \/>\nEt la garnison dort, libre de toute crainte.<\/p>\n<p>Mais le haut donjon jette, au milieu de la nuit,<br \/>\nDans l&rsquo;ombre une clart\u00e9, dans le silence un bruit.<br \/>\nC&rsquo;est que sa grande salle \u00e9clate de lumi\u00e8res,<br \/>\nEt deux hommes assis y boivent \u00e0 pleins verres,<br \/>\nEntrechoquant les v\u0153ux, les rires et les chants.<br \/>\nTous deux sont des vieillards, car leurs cheveux sont blancs ;<br \/>\nTous deux sont des soldats, car on voit aux murailles<br \/>\nPendre deux casques d&rsquo;or et deux cottes de mailles.<br \/>\nEt j&rsquo;ajouterai, moi, qui surprends leurs discours :<br \/>\nTous deux sont des brigands vernis du fard des cours.<\/p>\n<p>Pendant que le donjon resplendit et s&rsquo;\u00e9gaie,<br \/>\nVoici ce qui tout bas se dit sous la futaie :<\/p>\n<p>\u00ab A travers les rameaux d\u00e9j\u00e0 la lune luit,<br \/>\nHerblain : il ne doit pas \u00eatre loin de minuit.<br \/>\nL&rsquo;homme qui du ch\u00e2teau doit nous livrer la porte,<br \/>\nSemble bien retarder son signal ; mais qu&rsquo;importe ?<br \/>\nMalestroit m&rsquo;est fid\u00e8le et vient : j&rsquo;entends l\u00e0-bas<br \/>\nR\u00e9sonner le pas sourd de ses trois cents soldats,<br \/>\nEt j&rsquo;aime autant, Herblain, devoir \u00e0 l&rsquo;escalade<br \/>\nLe sang qu&rsquo;\u00e0 mes d\u00e9sirs marchande l&#8217;embuscade.<br \/>\n\u00bb Mais veilles-y ; je veux tous ici les frapper :<br \/>\nQue pas un cette fois ne puisse m&rsquo;\u00e9chapper.<br \/>\nMort \u00e0 tous ! sauf au Juge. A moi seule sa vie !<br \/>\n\u00bb O ma vengeance, enfin Dieu t&rsquo;a donc bien servie ! \u00bb<br \/>\n\u00ab A vos ordres, Madame, on se conformera<br \/>\nEt de vos ennemis aucun n&rsquo;\u00e9chappera. \u00bb<\/p>\n<p>Aux clart\u00e9s du foyer, dont les flammes dansantes<br \/>\nProjettent dans les cours des lueurs rougissantes ;<br \/>\nAux splendeurs des flambeaux sur la table allum\u00e9s ;<br \/>\nAu choc des verres pleins d&rsquo;hypocras parfum\u00e9s ;<br \/>\nSous l&rsquo;excitation d&rsquo;une ambition folle<\/p>\n<p>Qu&rsquo;un succ\u00e8s impr\u00e9vu pousse dans l&rsquo;hyperbole,<br \/>\nEt qui croit voir un fruit pendre \u00e0 chaque bourgeon,<br \/>\nVoici ce qui tout haut se dit dans le donjon :<\/p>\n<p>\u00ab Il m&rsquo;a fallu ramper assez longtemps dans l&rsquo;ombre.<br \/>\nMes blessures, dont Dieu seul conna\u00eet bien le nombre,<br \/>\nQue m&rsquo;ont-elles valu ? le rang de chevalier :<br \/>\nC&rsquo;est-\u00e0-dire un vain titre avec un vain collier.<br \/>\n\u00bb Le fief, qui donne seul ici-bas la puissance,<br \/>\nL&rsquo;or, qui de tout d\u00e9sir fait une jouissance,<br \/>\nJe les ai poursuivis au prix de tout mon sang ;<br \/>\nOn me les refusait quand j&rsquo;\u00e9tais innocent.<br \/>\nMais, cher ma\u00eetre, aujourd&rsquo;hui que j&rsquo;ai vendu mon \u00e2me<br \/>\nEt que j&rsquo;ai pris ma part d&rsquo;un jugement inf\u00e2me,<br \/>\nJe vais \u00eatre baron, je vais rouler sur l&rsquo;or :<br \/>\nMa fortune en plein ciel peut prendre un libre essor.<br \/>\n\u00bb Trouvant \u00e0 le servir ma conscience pr\u00eate,<br \/>\nLe Roi veut largement me payer une t\u00eate<br \/>\nQue j&rsquo;aurais fait tomber gratis bien volontiers,<br \/>\nTant j&rsquo;\u00e9tais las de voir ses fastueux lauriers.<br \/>\nJe vais de ce h\u00e9ros partager la d\u00e9pouille&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Oh ! l&rsquo;or ne garde pas la tache qui le souille :<br \/>\nQui me verra puissant me dira vertueux,<br \/>\nEt tous les fronts pour moi seront respectueux ;<br \/>\nTu peux donc t&rsquo;attacher sans crainte \u00e0 ma fortune&#8230;<br \/>\nCe n&rsquo;est pas le remords qui, d&rsquo;ailleurs, t&rsquo;importune :<br \/>\nPour se juger, nos c\u0153urs se connaissent assez<br \/>\nEt nos exploits communs n&rsquo;en sont pas effac\u00e9s.<br \/>\n\u00bb Puisque, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent jaloux de ton m\u00e9rite,<br \/>\nLe sort t&rsquo;a, dans ses dons, fait la part si petite,<br \/>\nQue, malgr\u00e9 cinquante ans de souffrance et d&rsquo;effort,<br \/>\nTu n&rsquo;es que ch\u00e2telain d&rsquo;un assez triste fort,<br \/>\nBeau comptable du Duc, collecteur de ses tailles ,<br \/>\nCoupons-nous tous les deux des habits \u00e0 nos tailles.<br \/>\n\u00bb Que le Roi d&rsquo;un grand fief me nomme le seigneur,<br \/>\nEt moi de mon ch\u00e2teau je te fais gouverneur.<br \/>\nNous y vivrons tous deux en compagnons d&rsquo;enfance,<br \/>\nEt ton chef n&rsquo;aura pas pour toi trop d&rsquo;arrogance.<br \/>\n\u00bb Donc, de tous ces beaux fiefs que le Roi peut c\u00e9der,<br \/>\nCite-moi le meilleur ; je vais le demander. \u00bb<\/p>\n<p>VIII. L&rsquo;EMBUSCADE.<\/p>\n<p>Du ch\u00e0teau, dont au loin la lune \u00e9tendait l&rsquo;ombre,<br \/>\nUn homme, \u00e0 pas furtifs, gagna la for\u00eat sombre.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un vieux soldat de Clisson, et sa mort<br \/>\nDe servir les Fran\u00e7ais lui faisait un remord ;<br \/>\nC&rsquo;est donc de bonne foi que, ce soir, il croit n&rsquo;\u00eatre<br \/>\nQu&rsquo;un serviteur loyal qui va venger son ma\u00eetre.<\/p>\n<p>Quand il eut d\u00e9pass\u00e9 la lisi\u00e8re du bois,<br \/>\nDe quelque oiseau des nuits il imita la voix&#8230;<br \/>\nLe cri se r\u00e9p\u00e9ta sans retard sur sa droite.<br \/>\nAlors, d&rsquo;un pas plus prompt suivant la sente \u00e9troite,<br \/>\nIl rejoint bient\u00f4t Jeanne au rendez-vous connu :<br \/>\n\u2014- \u00ab Si j&rsquo;ai, Madame, omis le signal convenu,<br \/>\nC&rsquo;est que dans le donjon notre ch\u00e2telain veille,<br \/>\nEt mon signal e\u00fbt pu monter \u00e0 son oreille ;<br \/>\nMais la porte est ouverte et vous pouvez entrer.<br \/>\nVenez venger la mort qui nous fait tous pleurer. \u00bb<\/p>\n<p>Un soldat, du donjon gravissant la spirale,<br \/>\nHeurtait au m\u00eame instant la porte de la salle.<br \/>\nLe ch\u00e2telain l&rsquo;ouvrit et dit d&rsquo;un ton bourru :<br \/>\n\u00ab Qui donc vient nous troubler ?&#8230; Insolent, que veux-tu ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Voyez donc comme \u00e0 l&rsquo;Est tout l&rsquo;horizon flamboie ;<br \/>\nQuelque grand incendie y d\u00e9vore sa proie.<br \/>\nQuels jets de flamme !&#8230; Oh ! non, je ne me trompe pas :<br \/>\nC&rsquo;est bien Ch\u00e2teau-Th\u00e9baud qui br\u00fble ainsi l\u00e0-bas.<br \/>\nFaut-il sonner l&rsquo;alarme et courir \u00e0 leur aide ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Oh ! quel exc\u00e8s de z\u00e8le aujourd&rsquo;hui te poss\u00e8de !<br \/>\nJ&rsquo;aime \u00e0 voir un chr\u00e9tien surgir dans un ribaud ;<br \/>\nMais, mon cher, laisse en paix br\u00fbler Ch\u00e2teau-Th\u00e9baud.<br \/>\nOn le reb\u00e2tira : les Montrelais sont riches.<br \/>\nSi Satan prend plaisir \u00e0 leur jouer des niches,<br \/>\nEst-ce ma faute \u00e0 moi ? Pourquoi me d\u00e9ranger,<br \/>\nQuand mon fort de Touffou ne court aucun danger ?<br \/>\nSi tu viens m&rsquo;assourdir de v\u00e9tilles pareilles,<br \/>\nJe te fais au gibet clouer par les oreilles. \u00bb<\/p>\n<p>Ah ! si, de la nature alors trompant les lois,<br \/>\nLa muette for\u00eat e\u00fbt pu prendre une voix,<br \/>\nElle e\u00fbt pouss\u00e9 dans l&rsquo;air des clameurs effar\u00e9es,<br \/>\nEn voyant la Ruine et la Mort conjur\u00e9es<br \/>\nS&rsquo;appr\u00eater \u00e0 franchir, dans cette nuit, le seuil<br \/>\nDu vieux ch\u00e2teau qui fut si longtemps son orgueil.<\/p>\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 flots incessants, par la poterne ouverte,<br \/>\nDes hommes p\u00e9n\u00e9traient dans l&rsquo;enceinte d\u00e9serte !<br \/>\nCes hommes marchaient tous d&rsquo;un pas silencieux,<br \/>\nMais dans l&rsquo;ombre brillaient leurs armes et leurs veux.<br \/>\nN&rsquo;en comptez pas le nombre : oh ! c&rsquo;est toute une arm\u00e9e<br \/>\nQui surprend et saisit la place inalarm\u00e9e ;<br \/>\nLa troupe envahissante emplit d\u00e9j\u00e0 les cours,<br \/>\nEt les tours, et les murs. il en entre toujours.<\/p>\n<p>Des postes ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s \u00e0 chaque issue :<br \/>\nLa lutte est impossible et la fuite d\u00e9\u00e7ue&#8230;<br \/>\nMais qui songe \u00e0 la lutte, et qui donc cherche \u00e0 fuir ?<br \/>\nLes lits de camp sont pleins : chacun est \u00e0 dormir.<\/p>\n<p>Seigneur, prenez piti\u00e9 de ces \u00e2mes tremblantes<br \/>\nQui, laissant ici-bas leurs d\u00e9pouilles sanglantes,<br \/>\nOnt pass\u00e9 dans la mort \u00e0 travers le sommeil<br \/>\nEt dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 vont trouver le r\u00e9veil.<br \/>\nQue votre tribunal, dans vos sph\u00e8res si hautes,<br \/>\nNe soit pas, \u00f4 Seigneur, sans piti\u00e9 pour leurs fautes :<\/p>\n<p>Ces hommes n&rsquo;ont pas eu le temps du repentir,<br \/>\nTant, \u00f4 mon Dieu, la Mort fut prompte a. les saisir !<\/p>\n<p>IX. UNE APPARITION.<\/p>\n<p>Pendant que ta vengeance, \u00f4 Jeanne, fait son \u0153uvre,<br \/>\nTerrible, mais muette, ainsi que la couleuvre<br \/>\nQui, la nuit, s&rsquo;est gliss\u00e9e au nid d&rsquo;un pauvre oiseau.<br \/>\nOn voit briller toujours le donjon du ch\u00e2teau.<\/p>\n<p>Pas un bruit n&rsquo;est venu, traversant les t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nY porter le soup\u00e7on de ces sc\u00e8nes fun\u00e8bres ;<br \/>\nLe guet, qui veillait seul, fut lui-m\u00eame surpris :<br \/>\nSa chute dans la douve a pr\u00e9venu ses cris.<\/p>\n<p>La f\u00eate, toutefois, touche enfin \u00e0 son terme :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ma t\u00eate a des vapeurs et mon pied n&rsquo;est plus ferme,<br \/>\nA dit le ch\u00e2telain, qui vient de se lever.<br \/>\nA nos futurs honneurs allons ga\u00eement r\u00eaver :<br \/>\nIl est tard, le feu meurt, les flambeaux vont s&rsquo;\u00e9teindre.<br \/>\nTout exc\u00e8s de plaisir \u00e0 notre \u00e2ge est \u00e0 craindre :<br \/>\nA quoi me servirait d&rsquo;\u00eatre riche et puissant,<br \/>\nSi j&rsquo;allais par avance appauvrir trop mon sang ? \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Mon ami, la sagesse a parl\u00e9 par ta bouche :<br \/>\nDe ma sant\u00e9 le soin autant que toi me touche ;<br \/>\nMais, puisque j&rsquo;ai choisi, docile \u00e0 ta le\u00e7on,<br \/>\nPour mon cadeau du Roi le ch\u00e2teau de Clisson,<br \/>\nRemplis, remplis ma coupe, \u00f4 mon bon camarade.<br \/>\nOffre \u00e0 ton vieux seigneur sa derni\u00e8re rasade.<br \/>\nC&rsquo;est bien. Ton hypocras est vraiment excellent,<br \/>\nEt j&rsquo;en r\u00e9jouirai le ch\u00e2teau qui m&rsquo;attend&#8230;<br \/>\nConviens que je t&rsquo;ai dit une admirable histoire ;<br \/>\nF\u00eatons-la&#8230; Je ne puis boire seul \u00e0 ma gloire :<br \/>\nVerse, verse \u00e0 pleins bords, ami, fais-moi raison,<br \/>\nEt buvons tous les deux&#8230; au sire de Clisson. \u00bb<\/p>\n<p>Comme il disait ces mots, en \u00e9levant son verre,<br \/>\nLes yeux sur son destin rayonnant de lumi\u00e8re,<br \/>\nLa porte avec fracas s&rsquo;ouvrit, et, sur le seuil,<br \/>\nUne femme apparut, en longs habits de deuil<br \/>\nEt tenant par la main ses deux fils. Cette femme<br \/>\nSe taisait, mais ses yeux lan\u00e7aient des jets de flamme,<br \/>\nEt jamais front mortel n&rsquo;eut plus de majest\u00e9.<br \/>\nLes vieillards, devinant presque la v\u00e9rit\u00e9,<br \/>\nRestaient le front baiss\u00e9 devant l&rsquo;\u00e9trange groupe,<br \/>\nEt de leur main tremblante avait gliss\u00e9 leur coupe.<\/p>\n<p>Enfin le ch\u00e2telain de Touffou s&rsquo;enhardit<br \/>\nEt, quoique p\u00e2le encore, il fait un pas et dit :<br \/>\n\u00ab O sombres visions, \u00eates-vous des fant\u00f4mes<br \/>\n\u00c9chapp\u00e9s \u00e0 minuit des lugubres royaumes ?<br \/>\nJe ne sais, mais je vais bient\u00f4t, le glaive en main,<br \/>\nVoir si de votre c\u0153ur coule du sang humain. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne s&rsquo;avance et garde un d\u00e9daigneux silence.<br \/>\nSa troupe de seigneurs derri\u00e8re elle s&rsquo;\u00e9lance<br \/>\nEt, s&rsquo;alignant aux murs, attend, l&rsquo;\u00e9p\u00e9e au poing.<br \/>\nLes vieillards ont cherch\u00e9 refuge dans un coin,<br \/>\nLes cheveux h\u00e9riss\u00e9s, la figure hagarde,<br \/>\nSous l&rsquo;\u0153il fascinateur qui toujours les regarde.<br \/>\nSoudain, \u00e0 la crois\u00e9e un d&rsquo;eux court comme un fou,<br \/>\nL&rsquo;ouvre et s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab A moi, garnison de Touffou !<br \/>\nVenez ! \u00e0 votre chef venez pr\u00eater main-forte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta garnison ! lui dit un seigneur, elle est morte.<br \/>\nNous l&rsquo;avons tout enti\u00e8re \u00e9gorg\u00e9e, et, vous deux,<br \/>\nPour \u00eatre encor vivants, n&rsquo;en valez gu\u00e8re mieux :<br \/>\nVotre mort ne d\u00e9pend que d&rsquo;un mot ou d&rsquo;un signe. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab C&rsquo;est mensonge odieux ou trahison insigne,<br \/>\nCar nul bruit de combat jusqu&rsquo;\u00e0 nous n&rsquo;est mont\u00e9 ;<br \/>\nNon, le fort de Touffou n&rsquo;est pas encor dompt\u00e9&#8230;<br \/>\nS&rsquo;il l&rsquo;\u00e9tait, vous seriez des assassins inf\u00e2mes. \u00bb<\/p>\n<p>Comme il parlait encor, des tourbillons de flammes,<br \/>\nQui des caves montaient jusqu&rsquo;au sommet des tours,<br \/>\nDe leurs rouges splendeurs ont \u00e9clair\u00e9 les cours&#8230;<br \/>\nEt garder quelque espoir serait de la d\u00e9mence,<br \/>\nCar, apr\u00e8s de grands cris, suivis d&rsquo;un rire immense,<br \/>\nOn entend tournoyer la ronde des vainqueurs.<\/p>\n<p>Le sang des deux vieillards se figeait dans leurs coeurs :<br \/>\n\u2014- \u00ab Mais qui donc \u00eates-vous et quel but vous am\u00e8ne ?<br \/>\nLa guerre qui rena\u00eet, le pillage ou la haine ? \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne ne r\u00e9pond pas, mais son \u0153il obstin\u00e9<br \/>\nDes deux amis tremblants ne s&rsquo;est pas d\u00e9tourn\u00e9 ;<br \/>\nOn dirait qu&rsquo;elle \u00e9prouve une secr\u00e8te joie<br \/>\nA sentir se d\u00e9battre et palpiter sa proie.<\/p>\n<p>Mais son regard de feu soudain s&rsquo;avive encor ;<br \/>\nSa vengeance trop lente est pour elle un remord :<br \/>\nElle a cru voir passer dans la nuit \u00e9toil\u00e9e<br \/>\nL&rsquo;ombre de son \u00e9poux, sanglante et mutil\u00e9e,<br \/>\nQui lui crie, en montrant les l\u00e2ches que voil\u00e0 :<br \/>\n\u00ab Je suis mort de la main d&rsquo;un de ces hommes-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Ces deux hommes vont donc mourir, mais pas ensemble.<br \/>\nQue celui qui jugea Clisson p\u00e2lisse et tremble ;<br \/>\nCar mieux vaudrait pour lui les tourments d&rsquo;un damn\u00e9,<br \/>\nQue le supplice auquel Jeanne l&rsquo;a condamn\u00e9.<\/p>\n<p>X. LES DEUX AMIS.<\/p>\n<p>La ch\u00e2telaine \u00e9tend le bras vers les coupables,<br \/>\nEt leur arr\u00eat se lit dans ses yeux implacables.<br \/>\nBourrel\u00e9s de remords et d&rsquo;\u00e9pouvante fous,<br \/>\nCes deux anciens soldats sont tomb\u00e9s \u00e0 genoux ;<br \/>\nDu geste et du regard ils implorent leur gr\u00e2ce.<br \/>\nLe moins l\u00e2che des deux, b\u00e9gayant \u00e0 voix basse :<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab O Madame, dit-il, pour mourir, qu&rsquo;ai-je fait?<br \/>\nPour m&rsquo;en justifier, dites-moi mon forfait \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne, croisant les bras, en face d&rsquo;eux s&rsquo;avance :<br \/>\n\u2014- \u00ab Pour oser discuter avec moi ma vengeance,<br \/>\nVotre impudence est rare et ne se comprend pas.<br \/>\nJ&rsquo;ai fait jusqu&rsquo;au dernier massacrer vos soldats,<br \/>\nEt pourtant ils n&rsquo;avaient, pour tomber mes victimes,<br \/>\nQue le tort inconnu du contact de vos crimes ;<br \/>\nEt vous, qui savez trop ce que vous m&rsquo;avez fait,<br \/>\nVous dont la langue tremble en parlant de forfait,<br \/>\nVous croyez me fl\u00e9chir par de vaines paroles ?<br \/>\n\u00c9touffez dans vos c\u0153urs vos esp\u00e9rances folles.<br \/>\nVous rougirez de vous en apprenant mon nom :<br \/>\nOsez donc implorer la veuve de Clisson ! \u00bb<\/p>\n<p>Le ch\u00e2telain se tra\u00eene \u00e0 genoux devant Jeanne :<br \/>\n\u2014- \u00ab Ce n&rsquo;est pas moi, dit-il, que votre nom condamne,<br \/>\nC&rsquo;est cet homme, Madame, et, vous le savez bien,<br \/>\nDans le crime \u00e0 punir, moi je ne fus pour rien.<br \/>\nQuand cet homme \u00e0 Touffou vint chercher un refuge,<br \/>\nDe Clisson j&rsquo;ignorais qu&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 le juge ;<br \/>\nJe l&rsquo;aurais, sans cela, croyez-en mon serment,<br \/>\nComme un tra\u00eetre qu&rsquo;il est, chass\u00e9 honteusement. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oh ! ne le croyez pas, Madame, c&rsquo;est un l\u00e2che.<br \/>\nS&rsquo;il n&rsquo;a pas partag\u00e9 la douloureuse t\u00e2che<br \/>\nQue m&rsquo;avait impos\u00e9e un ordre de mon roi<br \/>\nEt que je n&rsquo;ai remplie, h\u00e9las! qu&rsquo;avec effroi,<br \/>\nO mon Dieu, faut-il donc qu&rsquo;un tel forfait me souille ?<br \/>\nC&rsquo;est lui qui, de Clisson me montrant la d\u00e9pouille,<br \/>\nA mes cupidit\u00e9s voulait donner l&rsquo;\u00e9veil ;<br \/>\nMais j&rsquo;ai rejet\u00e9 loin son odieux conseil,<br \/>\nCar c&rsquo;est assez d&rsquo;avoir, et je m&rsquo;en d\u00e9sesp\u00e8re,<br \/>\nSans d\u00e9pouiller vos fils, fait condamner leur p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Le couard ! sous mon toit pourquoi l&rsquo;ai-je abrit\u00e9 ?<br \/>\nTu mens impudemment&#8230; Voici la v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nOui, devant vous je veux, Madame, le confondre :<br \/>\nLorsque votre courroux est sur nous venu fondre,<br \/>\nCet homme, en le disant j&rsquo;\u00e9prouve un long frisson,<br \/>\nCet homme se nommait le sire de Clisson. \u00bb<\/p>\n<p>Olivier \u00e0 ces mots a bl\u00eami de col\u00e8re :<br \/>\n\u2014- \u00ab Quelle honte pour nous, quelle honte, \u00f4 mon p\u00e8re,<br \/>\nQu&rsquo;un pareil homme ait pu, ne f\u00fbt-ce qu&rsquo;un instant,<br \/>\nParer sa l\u00e2chet\u00e9 de ton nom \u00e9clatant ! \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oh ! la honte, dit Jeanne, est pour le roi de France,<br \/>\nS&rsquo;il connut et permit une telle esp\u00e9rance. \u00bb<\/p>\n<p>Puis, lanant \u00e0 plein c\u0153ur son indignation :<br \/>\n\u2014- \u00ab C&rsquo;est assez vous vautrer dans votre abjection.<br \/>\nVotre assaut de bassesse est sans but et me lasse ;<br \/>\nLa femme de Clisson ne peut vous faire gr\u00e2ce.<br \/>\nRappelez-vous l&rsquo;auberge o\u00f9 tous deux, hier soir,<br \/>\nVous d\u00e9rouliez le plan de votre inf\u00e2me espoir.<\/p>\n<p>\u00bb P\u00e9an de Malestroit, je vous livre cet homme :<br \/>\nQu&rsquo;il meure par le fer ainsi qu&rsquo;un gentilhomme,<br \/>\nC&rsquo;est bien ; mais quand j&rsquo;irai vous retrouver l\u00e0-bas.<br \/>\nQue son \u00e2me ait rejoint l&rsquo;\u00e2me de ses soldats. \u00bb<br \/>\nLe ch\u00e2telain essaie en vain de se d\u00e9fendre ;<br \/>\nOn l&rsquo;entoure, on l&rsquo;entra\u00eene, on le force \u00e0 descendre<br \/>\nL&rsquo;escalier tortueux, dont les derniers degr\u00e9s<br \/>\nSont d&rsquo;un rouge reflet vivement \u00e9clair\u00e9s.<br \/>\nA peine a-t-il pass\u00e9 l&rsquo;ogive de la porte,<br \/>\nP\u00e9an et les seigneurs qui lui pr\u00eatent main-forte<br \/>\nLivrent le malheureux aux soldats, et bient\u00f4t<br \/>\nRetentit un grand cri, suivi d&rsquo;un sourd sanglot&#8230;<\/p>\n<p>Malestroit remontant dit \u00e0 Jeanne : \u00ab Madame,<br \/>\nSa faute est expi\u00e9e et Dieu juge son \u00e2me. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;autre vieillard qui tremble, incertain de son sort,<br \/>\nAttend \u00e0 deux genoux, aussi bl\u00eame qu&rsquo;un mort.<br \/>\nJeanne, tout absorb\u00e9e en un sombre silence,<br \/>\nSemble en ses profondeurs sonder sa conscience ;<br \/>\nVers le ciel tout \u00e0 coup elle \u00e9l\u00e8ve la main.<br \/>\nEt son \u0153il resplendit d&rsquo;un \u00e9clat surhumain.<br \/>\nTous les seigneurs rang\u00e9s dans la salle autour d&rsquo;elle<br \/>\nPressentent quelque sc\u00e8ne atroce et solennelle.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Dieu juste, Dieu vengeur, dit Jeanne, jusqu&rsquo;ici,<br \/>\nQuand ma voix pronon\u00e7a des arr\u00eats sans merci,<br \/>\nJ&rsquo;ai senti dans mon c\u0153ur des r\u00e9voltes secr\u00e8tes :<br \/>\nLe pardon e\u00fbt souvent trouv\u00e9 mes l\u00e8vres pr\u00eates,<br \/>\nSi je n&rsquo;avais pas craint de te d\u00e9sob\u00e9ir&#8230;<br \/>\nCar je ne suis pas faite, \u00f4 mon Dieu, pour ha\u00efr.<\/p>\n<p>\u00bb Mais lorsque le hasard, ou plut\u00f4t ta justice,<br \/>\nVoulant sans doute au crime \u00e9galer le supplice,<br \/>\nAm\u00e8ne de si loin et jette en mon pouvoir<br \/>\nUn de ceux dont l&rsquo;arr\u00eat me voue au d\u00e9sespoir ;<br \/>\nEn face de cet homme, aussi l\u00e2che que fourbe,<br \/>\nDont le front \u00e0 mes pieds s&rsquo;humilie et se courbe :<br \/>\nLa haine, dans mon sein allumant tous ses feux,<br \/>\nFait un souhait de mort de chacun de mes v\u0153ux,<br \/>\nEt je n&rsquo;\u00e9prouve plus ni piti\u00e9 ni scrupule.<br \/>\nJ&rsquo;attise avec bonheur la flamme qui me br\u00fble ;<br \/>\nMais parmi les tourments, m\u00eame les plus cruels,<br \/>\nQu&rsquo;ait jamais invent\u00e9s la fureur des mortels,<br \/>\nJe n&rsquo;en trouve pas un qui plaise \u00e0 ma vengeance.<br \/>\n\u00bb Oh ! que n&rsquo;ai-je ma part de ta toute-puissance,<br \/>\nEt, fondant en un seul tous les maux de l&rsquo;enfer,<br \/>\nC&rsquo;est ce supplice-l\u00e0 que cet homme e\u00fbt souffert! \u00bb<\/p>\n<p>XI. UN ARR\u00caT POSTHUME.<\/p>\n<p>Jeanne, en disant ces mots, semblait lancer la foudre.<br \/>\nLe Juge \u00e9pouvant\u00e9, se tra\u00eenant dans la poudre,<br \/>\nCriait, en soulevant ses maigres bras tremblants :<br \/>\n\u2014- \u00ab Madame , ayez piti\u00e9 d&rsquo;un homme \u00e0 cheveux blancs. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab L&rsquo;honneur de la vieillesse, oh ! c&rsquo;est moi qui le venge :<br \/>\nTes cheveux sont souill\u00e9s et de sang et de fange.<br \/>\nOui, tout ce qui commande ici-bas nos respects,<br \/>\nTu l&rsquo;as d\u00e9shonor\u00e9 par tes vices abjects,<br \/>\nO vieillard sans vergogne, \u00f4 soldat sans vaillance,<br \/>\nChevalier sans honneur, juge sans conscience&#8230;<br \/>\nQue dis-je ? un juge ! oh ! non , tu n&rsquo;es qu&rsquo;un assassin. \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne alors, tirant un poignard de son sein :<br \/>\n\u2014- \u00ab Clisson, \u00f4 mon \u00e9poux, si loyal et si brave,<br \/>\nJe rougis de t&rsquo;offrir le sang de cet esclave :<br \/>\nLa victime est, h\u00e9las ! trop peu digne de toi,<br \/>\nMais ne vois dans sa mort qu&rsquo;un gage de ma foi. \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne, d&rsquo;une main convulsive et peu s\u00fbre,<br \/>\nA saisi du vieillard la blanche chevelure,<br \/>\nPendant que l&rsquo;autre bras l\u00e8ve sur lui le fer :<br \/>\n\u2014- \u00ab Je devrais te plonger sans piti\u00e9 dans l&rsquo;enfer ;<br \/>\nMais, chr\u00e9tienne, je veux en toi respecter l&rsquo;\u00e2me<br \/>\nQue Dieu te donna pure et que tu fis inf\u00e2me.<br \/>\nLave donc ton forfait dans un dernier remord<br \/>\nEt prie&#8230; Oui, mais sois court, car j&rsquo;ai soif de ta mort. \u00bb<\/p>\n<p>Et le Juge, essayant ses derni\u00e8res d\u00e9fenses,<br \/>\nCria : \u00ab Pardonnez-nous, \u00f4 mon Dieu, nos offenses,<br \/>\nComme nous pardonnons \u00e0 qui nous offensa. \u00bb<br \/>\nSur la face de Jeanne un nuage passa.<br \/>\nRepoussant du vieillard la chevelure blanche<br \/>\nEt jetant son poignard au loin, son front se penche.<br \/>\nSoudain se redressant : \u2014- \u00ab Je ne puis pourtant pas,<br \/>\nCher Olivier, laisser impuni ton tr\u00e9pas !<br \/>\n\u00catre juste, \u00f4 mon Dieu, n&rsquo;est pas \u00eatre cruelle ;<br \/>\nTu re\u00e7us mes serments et j&rsquo;y serai fid\u00e8le :<br \/>\nDes pr\u00e9ceptes sacr\u00e9s cet homme abuse en vain ;<br \/>\nIl n&rsquo;en mourra pas moins, s&rsquo;il \u00e9chappe \u00e0 ma main.<\/p>\n<p>\u00bb P\u00e9an de Malestroit, \u00e2me droite et loyale,<br \/>\nEt vous, nobles seigneurs, vous tous qu&rsquo;en cette salle<br \/>\nRassemble autour de moi l&rsquo;espoir du ch\u00e2timent :<br \/>\nLorsque luira le jour du dernier jugement,<br \/>\nQuand nous compara\u00eetrons au tribunal supr\u00eame,<br \/>\nDevenez mes t\u00e9moins, \u00f4 compagnons que j&rsquo;aime ;<br \/>\nQue je vous trouve encor debout \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9.<br \/>\n\u00bb Et si quelqu&rsquo;un m&rsquo;osait taxer de cruaut\u00e9,<br \/>\nOh ! dites, pour m&rsquo;aider \u00e0 subir mon \u00e9preuve :<br \/>\nDieu juste , de Clisson nous avons vu la veuve<br \/>\nSous son poignard lev\u00e9 tenir son assassin,<br \/>\nEt son poignard tomba sans lui percer le sein.<br \/>\n\u00bb Ne va pas te bercer d&rsquo;une esp\u00e9rance vaine,<br \/>\nVil complice du Roi ; je conserve ma haine,<br \/>\nEt tes l\u00e2ches efforts, tra\u00eetre, pour l&rsquo;apaiser,<br \/>\nBien loin de l&rsquo;amortir, n&rsquo;ont fait que l&rsquo;aiguiser.<br \/>\n\u00bb Oh ! oui, si je renonce \u00e0 me faire ton juge,<br \/>\nPeut-\u00eatre, \u00f4 chevalier, n&rsquo;est-ce qu&rsquo;un subterfuge :<br \/>\nClisson a d\u00e8s longtemps dispos\u00e9 de ton sort ;<br \/>\nCe n&rsquo;est plus moi, mais lui qui te condamne \u00e0 mort.<\/p>\n<p>\u00bb O toi qui vis mourir ton ma\u00eetre, Herblain, avance,<br \/>\nEt de Clisson mourant redis-lui la sentence. \u00bb<br \/>\nAu fond de ses terreurs le vieillard retomb\u00e9<br \/>\nCachait entre ses mains son front p\u00e2le et courb\u00e9.<br \/>\nIl ferme en vain les yeux ; une ombre vengeresse<br \/>\nDe ses yeux clos se raille et devant lui se dresse&#8230;<br \/>\nEt puis tout s&rsquo;\u00e9claircit, tout redevient vivant ;<br \/>\nIl revoit le tableau qui le poursuit souvent :<br \/>\nEt le Grand-Ch\u00e2telet, et sa bruyante place,<br \/>\nEt les deux \u00e9chafauds se regardant en face,<br \/>\nEt, sur le noir tapis, ce grand et fier baron,<br \/>\nDont le geste ou la voix lui fait baisser le front&#8230;<br \/>\nPiti\u00e9, Seigneur, piti\u00e9 ! car tout s&rsquo;anime encore :<br \/>\nVoici du condamn\u00e9 la voix grave et sonore.<br \/>\nNon, ce n&rsquo;est pas Clisson qui parle, c&rsquo;est Herblain ;<br \/>\nMais le Juge retrouve un \u00e9cho dans son sein,<br \/>\nQui rend aux fiers adieux dont Herblain dit les termes<br \/>\nLeurs accents d&rsquo;autrefois, si m\u00e2les et si fermes.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Vous tous, beaux chevaliers, plus prudents que hardis,<br \/>\nQui, courbant sous le joug des fronts ab\u00e2tardis,<br \/>\nVous laissez atteler aux fonctions de juges,<br \/>\nH\u00e2tez-vous de chercher quelques secrets refuges.<br \/>\n\u00bb Je laisserai deux fils, orphelins de par vous ;<br \/>\nLeur m\u00e8re leur dira : Si je n&rsquo;ai plus d&rsquo;\u00e9poux,<br \/>\nSi vous \u00eates priv\u00e9s des caresses d&rsquo;un p\u00e8re,<br \/>\nSi tous nous n&rsquo;avons plus que honte et que mis\u00e8re,<br \/>\nC&rsquo;est que vingt chevaliers ont, pour plaire \u00e0 leur roi,<br \/>\nPris ses d\u00e9sirs pour r\u00e8gle et ses ordres pour loi ;<br \/>\nEt notre unique ami, leur l\u00e2che complaisance<br \/>\nL\u2019a tu\u00e9, sans piti\u00e9, malgr\u00e9 son innocence. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Ce que disait Clisson, je l&rsquo;ai dit \u00e0 mes fils,<br \/>\nEt tous de votre arr\u00eat nous vous gardons le prix&#8230;<br \/>\n\u00bb Continuez, Herblain, l&rsquo;immutable sentence. \u00bb<br \/>\nLes seigneurs fr\u00e9missants \u00e9coutaient en silence.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Tremblez, beaux chevaliers, car mes fils ont grandi ;<br \/>\nLeur corps est vigoureux et leur c\u0153ur est hardi.<br \/>\nVous leur appartenez ! oui, tous tant que vous \u00eates !<br \/>\nSous leurs glaives vengeurs tomberont vos vingt t\u00eates.<br \/>\nVous vous cachez en vain : ils vous reconna\u00eetront<br \/>\nAux taches de mon sang qui marquent votre front. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Je suis, dit Olivier, bien jeune; mais peut-\u00eatre<br \/>\nAi-je un bras assez fort pour ch\u00e2tier ce tra\u00eetre :<br \/>\nMa hache sur son cou va bient\u00f4t s&rsquo;essayer,<br \/>\nCar ta dette, mon p\u00e8re, oh ! je veux la payer. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Sois b\u00e9ni, noble enfant, de ta col\u00e8re sainte ;<br \/>\nMais \u00e9touffe en ton c\u0153ur et l&rsquo;injure et la plainte :<br \/>\nConnaissons les arr\u00eats par ton p\u00e8re dict\u00e9s<br \/>\nEt qui tous, quels qu&rsquo;ils soient, seront ex\u00e9cut\u00e9s.<br \/>\n\u00bb Tu nous fais bien souffrir, Herblain; n&rsquo;importe, ach\u00e8ve.<br \/>\n\u2014- \u00ab Gr\u00e2ce ! gr\u00e2ce! Madame&#8230; Ah! quel horrible r\u00eave ! \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Un r\u00eave ! oh ! non, h\u00e9las! tout n&rsquo;est que trop r\u00e9el.<br \/>\nMais poursuis donc, Herblain, cet arr\u00eat solennel. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Jouissez de ma honte et n&rsquo;en soyez pas sobres ;<br \/>\nCar votre mort \u00e0 vous sera pleine d&rsquo;opprobres<br \/>\nA ce point, que vos fils, honnis et d\u00e9pouill\u00e9s,<br \/>\nRougiront de porter des blasons trop souill\u00e9s.<br \/>\nNe pouvant les laver, malgr\u00e9 toutes leurs larmes,<br \/>\nIls quitteront vos noms, ils quitteront vos armes.<br \/>\nPersonne ne saura quels vous avez \u00e9t\u00e9 ;<br \/>\nL&rsquo;on ne conna\u00eetra plus que votre l\u00e2chet\u00e9&#8230;<br \/>\nL&rsquo;oubli vous offrira ses ignobles refuges :<br \/>\nEn racontant ma mort, si l&rsquo;on cherche mes juges,<br \/>\nL&rsquo;Histoire r\u00e9pondra, dans ses justes d\u00e9dains :<br \/>\nOn ne sait plus les noms de ces vingt assassins ! \u00bb<\/p>\n<p>Le Juge se roulait d&rsquo;effroi dans la poussi\u00e8re.<br \/>\nOlivier se jetant dans les bras de sa m\u00e8re :<br \/>\n\u2014- \u00ab Pauvre m\u00e8re ador\u00e9e, oh! que tu dois souffrir!<br \/>\nCet homme, tu l&rsquo;as dit, cet homme va mourir ;<br \/>\nMais mon p\u00e8re a l\u00e9gu\u00e9 ma vie \u00e0 sa vengeance :<br \/>\nLaisse-moi disposer seul de son existence.<br \/>\nJe sais comment lui faire expier son forfait ;<br \/>\nSa honte nous pa\u00eera le mal qu&rsquo;il nous a fait.<br \/>\nM\u00e8re, ici restez donc avec mon jeune fr\u00e8re,<br \/>\nEt tous deux priez Dieu pour l&rsquo;\u00e2me de mon p\u00e8re&#8230;<br \/>\n\u00bb Vous, Malestroit, tra\u00eenez cet homme dans la cour,<br \/>\nEt qu&rsquo;il maudisse l&rsquo;heure o\u00f9 son \u0153il vit le jour. \u00bb<\/p>\n<p>Bris\u00e9 par la douleur qui l&rsquo;accable et le navre,<br \/>\nLe vieillard s&rsquo;est laiss\u00e9 porter comme un cadavre.<\/p>\n<p>XII. LES ROUTIERS EN GAIET\u00c9.<\/p>\n<p>Au milieu de la cour flamboyaient de grands feux,<br \/>\nQui roulaient sur le ciel leurs tourbillons fumeux,<br \/>\nEt des flancs du fort m\u00eame, o\u00f9 br\u00fblait l&rsquo;incendie,<br \/>\nJaillissait une flamme incessamment grandie.<br \/>\nLes routiers tout sanglants, qui, depuis le matin,<br \/>\nSe gorgeaient sans mesure et de cidre et de vin,<br \/>\nPr\u00e8s des larges brasiers formant diff\u00e9rents groupes,<br \/>\nAux tonneaux d\u00e9fonc\u00e9s puisaient \u00e0 pleines coupes.<br \/>\nL&rsquo;ivresse et la ga\u00eet\u00e9 leur servant d&rsquo;\u00e9chansons,<br \/>\nC&rsquo;\u00e9taient des rires fous et de folles chansons ;<br \/>\nPuis, les mains s&rsquo;encha\u00eenant tout \u00e0 coup pour la ronde,<br \/>\nLa danse tournoyait, hurlante et furibonde.<br \/>\nAussi, quand le vieillard, dans la cour descendu<br \/>\nVit la ronde infernale, il se sentit perdu.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Herblain, dit Olivier, fais retentir ta trompe ;<br \/>\nIl faut que cette orgie \u00e0 l&rsquo;instant s&rsquo;interrompe.<br \/>\nT\u00e2che qu&rsquo;autour de moi tous viennent se ranger,<br \/>\nCar ce sont ces d\u00e9mons qui doivent nous venger. \u00bb<br \/>\nAux sons du cor d&rsquo;Herblain la ronde s&rsquo;est rompue ;<br \/>\nLes routiers, redoutant une attaque impr\u00e9vue,<br \/>\nAccourent et, formant un cercle aux rangs nombreux,<br \/>\nLa main sur leurs poignards, l&rsquo;interrogent des yeux.<\/p>\n<p>Olivier, s&rsquo;\u00e9lan\u00e7ant sur un degr\u00e9 de pierre,<br \/>\n\u00c9tend le bras et dit, d&rsquo;une voix haute et fi\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Vous n&rsquo;\u00eates menac\u00e9s, amis, d&rsquo;aucun danger<br \/>\nEt, si de vos plaisirs je viens vous d\u00e9ranger.<br \/>\nC&rsquo;est que je vous apporte une nouvelle joie&#8230;<br \/>\nOui, battez tous des mains, car voici votre proie.<br \/>\nCet homme, qui se tord l\u00e2chement \u00e0 mes pieds<br \/>\nEt cache en ses genoux ses traits terrifi\u00e9s,<br \/>\nA commis un forfait d&rsquo;une nature telle,<br \/>\nQu&rsquo;il faut pour le punir une peine nouvelle.<br \/>\nLa mort n&rsquo;y suffit pas : ce pr\u00e9varicateur<br \/>\nDoit voir souiller son nom d&rsquo;un complet d\u00e9shonneur.<br \/>\n\u00bb Vous pouvez mesurer son m\u00e9fait \u00e0 ce signe,<br \/>\nD&rsquo;entendre ainsi parler, sans que le ciel s&rsquo;indigne,<br \/>\nSans que la foudre gronde et que l&rsquo;\u00e9clair ait lui.<br \/>\nUn enfant, comme moi, d&rsquo;un vieillard, comme lui.<\/p>\n<p>\u00bb Aidez-nous donc, amis, \u00e0 ch\u00e2tier son crime.<br \/>\nPourvu que vous gardiez la vie \u00e0 la victime,<br \/>\nVersez-lui sans mesure et la honte et l&rsquo;affront ;<br \/>\nOui, qu&rsquo;il en soit sali des pieds jusques au front&#8230;<br \/>\nCet homme est un jouet que je vous abandonne.<br \/>\n\u00bb La bourse que voici, pleine d&rsquo;or, je la donne,<br \/>\nEn prix, \u00e0 ceux de vous qui sauront inventer<br \/>\nQuelque outrage qu&rsquo;on n&rsquo;ait jamais os\u00e9 tenter. \u00bb<\/p>\n<p>Un hourra de bonheur accueille la harangue.<br \/>\nTel qu&rsquo;un tigre, qui suit des yeux et de la langue<br \/>\nLa biche sur laquelle il s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 bondir,<br \/>\nTel de chaque soldat on voit l&rsquo;\u0153il resplendir,<br \/>\nA l&rsquo;espoir de gagner la bourse d&rsquo;or promise.<br \/>\nLe vieillard, pantelant sous cette convoitise,<br \/>\nCrie, en faisant pour fuir un inutile effort :<br \/>\n\u00ab Je ne demande plus pour gr\u00e2ce que la mort. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Allons, dit Olivier, commencez son supplice ;<br \/>\nQuoi que vous puissiez faire, il n&rsquo;aura que justice. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne souillerai pas, \u00f4 lecteurs, votre esprit<br \/>\nDu d\u00e9tail des horreurs que cet homme souffrit.<br \/>\nL&rsquo;injure, les souffiets, les crachats \u00e0 la face<br \/>\nNe sont de ses tourments que la simple pr\u00e9face :<br \/>\nNon content des affronts dans l&rsquo;Histoire enfouis,<br \/>\nPour lui l&rsquo;on inventa des affronts inou\u00efs ;<br \/>\nEt, pour trouver l&rsquo;outrage ou sanglant ou grotesque,<br \/>\nFiez-vous, \u00f4 lecteurs, \u00e0 cette soldatesque<br \/>\nQui se gorge de vin et veut se gorger d&rsquo;or !<\/p>\n<p>\u2014- \u00abOh ! gr\u00e2ce ! gr\u00e2ce! assez ! \u00bb \u2014- \u00ab Non ! dit l&rsquo;enfant. Encor !\u00bb<br \/>\nEt le supplice atroce alors se renouvelle,<br \/>\nAux applaudissements de la bande cruelle.<br \/>\nLa troupe est gaie et veut varier son plaisir :<br \/>\nOn d\u00e9pouille cet homme, on le force \u00e0 courir ;<br \/>\nEt chacun le poursuit; et quiconque l&rsquo;attrape,<br \/>\nDu plat de son \u00e9p\u00e9e ou de son pied le frappe&#8230;<br \/>\nSi l&rsquo;haleine lui manque et qu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eate un peu,<br \/>\nOn lui jette, en riant, des tisons tout en feu.<\/p>\n<p>A voir ces grands brasiers aux clart\u00e9s fantastiques,<br \/>\nCe vieillard nu, qui court, sous les cris fr\u00e9n\u00e9tiques<br \/>\nDe tous ces hommes noirs \u00e0 sa suite acharn\u00e9s,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9pouvante vous gagne et l&rsquo;on songe aux damn\u00e9s.<\/p>\n<p>Le Ciel, vengeur du crime, \u00f4 sombre ch\u00e2telaine,<br \/>\nA-t-il donc exauc\u00e9 le souhait de ta haine,<br \/>\nEt cet homme va-t-il souffrir de ces bandits<br \/>\nTous les maux qu&rsquo;a vus Dante et qu&rsquo;il nous a redits ?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir deux fois fait le tour de l&rsquo;enceinte,<br \/>\nSous l&rsquo;excitation nerveuse de la crainte,<br \/>\nL&rsquo;infortun\u00e9 vieillard, par la course \u00e9puis\u00e9,<br \/>\nLe corps couvert de sang, haletant et bris\u00e9,<br \/>\nGlisse aux pieds d&rsquo;Olivier sur ses jambes pliantes,<br \/>\nEt, tendant vers l&rsquo;enfant ses deux mains suppliantes,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9crie : \u00ab Ah ! par piti\u00e9, donnez-moi donc la mort ! \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;impitoyable enfant r\u00e9p\u00e8te : \u00ab Encor ! encor ! \u00bb<\/p>\n<p>Le supplice du Juge \u00e0 ces mots recommence.<br \/>\nL&rsquo;ivresse et la ga\u00eet\u00e9 vont jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9mence,<br \/>\nEt les routiers, c\u00e9dant \u00e0 leurs instincts pervers,<br \/>\nInventent des affronts qu&rsquo;ignorent les enfers.<br \/>\nC&rsquo;est que dans les exc\u00e8s de la horde infernale,<br \/>\nDieu fait r\u00e9gner encore une r\u00e8gle morale ;<br \/>\nIci, l&rsquo;on foule aux pieds toute loi, tout devoir :<br \/>\nOui, bandits, les d\u00e9mons rougiraient de vous voir !<\/p>\n<p>Olivier, indign\u00e9 de tant d&rsquo;ignominie,<br \/>\nCrie aux bourreaux : \u00ab Assez! la torture est finie \u00bb ;<br \/>\nEt leur jetant, de loin, sa bourse pleine d&rsquo;or :<br \/>\n\u2014- \u00ab Partagez, leur dit-il, entre vous ce tr\u00e9sor.<br \/>\nCette bourse est \u00e0 vous, puisque je l&rsquo;ai promise ;<br \/>\nMais vous avez franchi la limite permise :<br \/>\nAu lieu de n&rsquo;outrager que ce vieillard sans foi,<br \/>\nVos ignobles \u00e9bats m&rsquo;offensent aussi, moi<br \/>\nPour ch\u00e2tier un crime, il n&rsquo;en faut pas commettre,<br \/>\nEt je vous punirais, si j&rsquo;\u00e9tais votre ma\u00eetre.<br \/>\nVous osez murmurer! Oh! je ne vous crains pas.<br \/>\nLe premier qui m&rsquo;insulte est pr\u00e8s de son tr\u00e9pas :<br \/>\nOui, craignez le courroux qui dans mon sein s&rsquo;amasse.<\/p>\n<p>\u00bb L\u00e2chez donc ce vieillard : Olivier lui fait gr\u00e2ce.<br \/>\nTous ses torts envers nous ne sont pas effac\u00e9s,<br \/>\nMais il est temps qu&rsquo;il meure : il a souffert assez&#8230;<br \/>\n\u00bb Qu&rsquo;entre deux vils pourceaux au gibet on le pende.<br \/>\nLa diff\u00e9rence entre eux n&rsquo;est pas d\u00e9j\u00e0 si grande !<br \/>\n\u00bb Meurtriers de mon p\u00e8re, \u00f4 juges ex\u00e9cr\u00e9s,<br \/>\nVous m\u00e9ritez sa peine et vous la subirez. \u00bb<\/p>\n<p>Comme un dogue dompt\u00e9 grogne sans oser mordre,<br \/>\nLes bandits fr\u00e9missants ont ex\u00e9cut\u00e9 l&rsquo;ordre,<br \/>\nEt ce qu&rsquo;il contenait encor de cruaut\u00e9<br \/>\nLes consolait un peu du plaisir avort\u00e9.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t du haut donjon l&rsquo;enfant gagnant le fa\u00eete<br \/>\nPut dire : \u00ab Descendez, m\u00e8re; justice est faite. \u00bb<\/p>\n<p>Au souffle du matin le ciel s&rsquo;est \u00e9pur\u00e9<br \/>\nEt mainte \u00e9toile d&rsquo;or brille au d\u00f4me azur\u00e9 ;<br \/>\nDes astres de la nuit la p\u00e2le-souveraine<br \/>\nVerse les flots d&rsquo;argent de sa clart\u00e9 sereine.<br \/>\nMais depuis quelque temps, sous l&rsquo;ombre des grands bois,<br \/>\nOn entendait g\u00e9mir de lamentables voix.<br \/>\nEst-ce au vent de la nuit la feuille qui se froisse ?<br \/>\nNon, la brise n&rsquo;a pas de ces longs cris d&rsquo;angoisse.<br \/>\nCe sont, \u00f4 Dieu vengeur, les voix des tr\u00e9pass\u00e9s&#8230;<br \/>\nTous, jusqu&rsquo;\u00e0 Malestroit, sentent leurs c\u0153urs glac\u00e9s ;<br \/>\nJeanne seule et son fils n&rsquo;\u00e9prouvent nulle crainte :<br \/>\nIls ont fait leur devoir et leur vengeance est sainte.<\/p>\n<p>XIII. PEN-MARC&rsquo;H.<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 vient donc la terreur qui r\u00e8gne dans Pen-Marc\u2019h<\/p>\n<p>La mer est basse. On voit, comme dans un grand parc<br \/>\nO\u00f9 dort un troupeau noir de b\u00eates monstrueuses,<br \/>\nOn voit, couch\u00e9s aux bords des passes tortueuses,<br \/>\nDes groupes in\u00e9gaux de rochers, dont les flancs,<br \/>\nFrapp\u00e9s par le soleil, sont tout \u00e9tincelants.<br \/>\nSous le vert go\u00ebmon qui leur sert de crini\u00e8re,<br \/>\nImmobiles, muets et baign\u00e9s de lumi\u00e8re,<br \/>\nCes monstres sous-marins, ces horribles rescifs,<br \/>\nComme des ours dompt\u00e9s semblent inoffensifs ;<br \/>\nMais leur aspect hideux vous glace et vous repousse.<\/p>\n<p>Pourtant cette soir\u00e9e est charmante, et si douce<br \/>\nQue les regards, s\u00e9duits par sa ti\u00e8de clart\u00e9,<br \/>\nPr\u00eatent \u00e0 chaque objet un reflet de beaut\u00e9.<br \/>\nNon, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du jour n&rsquo;est qu&rsquo;apparente :<br \/>\nSous ce calme trompeur la nature est souffrante.<br \/>\nL&rsquo;azur \u00e9clate au ciel, mais l&rsquo;air est \u00e9touffant.<br \/>\nLa mer s&rsquo;est endormie au soleil, et le vent<br \/>\nDe son aile l\u00e9g\u00e8re en ride \u00e0 peine l&rsquo;onde ;<br \/>\nMais dans son lourd sommeil la mer sourdement gronde,<br \/>\nComme un volcan trop plein o\u00f9 bout la lave en feu.<\/p>\n<p>Des bords de l&rsquo;horizon, tout \u00e0 l&rsquo;heure si bleu,<br \/>\nD&rsquo;\u00e9pais nuages gris montent, montent sans cesse,<br \/>\nEt, jetant un linceul sur le soleil qui baisse,<br \/>\nFont, \u00e0 ce jour dor\u00e9 qui pla\u00eet tant au regard,<br \/>\nSucc\u00e9der brusquement un jour morne et blafard ;<br \/>\nEt les oiseaux de mer, qui pressentent l&rsquo;orage,<br \/>\nRegagnent, en criant, les rochers du rivage.<br \/>\nCes oiseaux ont raison : oui, c&rsquo;est bien l&rsquo;ouragan<br \/>\nQui vient avec le flux et gonfle l&rsquo;Oc\u00e9an.<br \/>\nAvez-vous vu l\u00e0-bas trembler un \u00e9clair p\u00e2le ?<br \/>\nEntendez-vous ces bruits roulant comme un sourd r\u00e2le ?<br \/>\nOui, c&rsquo;est bien l&rsquo;ouragan; mais il est encor loin.<br \/>\nEh! qu&rsquo;importe o\u00f9 qu&rsquo;il soit? Je suis votre t\u00e9moin,<br \/>\nO p\u00eacheurs de Pen-Marc&rsquo;h, dignes fils des vieux Celtes,<br \/>\nDont un c\u0153ur indompt\u00e9 fait battre les flancs sveltes :<br \/>\nNi les vents mugissants, ni la mer en fureur,<br \/>\nNi le tonnerre en feu n&rsquo;ont pour vous de terreur.<br \/>\nVous avez vu cent fois au granit de vos c\u00f4tes<br \/>\nSe heurter, en hurlant, les vagues les plus hautes ;<br \/>\nEt qu&rsquo;est-il r\u00e9sult\u00e9 de tant d&rsquo;orgueilleux chocs,<br \/>\nSinon un peu d&rsquo;\u00e9cume au sommet de vos rocs ?<br \/>\nLeurs massifs \u00e9ternels, gardant la m\u00eame forme,<br \/>\nBravent tous les assauts de l&rsquo;Oc\u00e9an \u00e9norme ;<br \/>\nEt l&rsquo;Oc\u00e9an vaincu, furieux, rugissant,<br \/>\nSe tord de d\u00e9sespoir de se voir impuissant.<\/p>\n<p>Or, les Bretons, t\u00e9moins de ces jeux redoutables,<br \/>\nSont, comme leurs rochers, devenus indomptables.<br \/>\nLorsque les \u00e9l\u00e9ments m\u00ealent, dans leurs complots,<br \/>\nLes col\u00e8res de l&rsquo;air aux col\u00e8res des flots,<br \/>\nSi le p\u00eacheur breton croit, parfois, que l&rsquo;orage<br \/>\nPeut d\u00e9passer sa force et non pas son courage,<br \/>\nIl rentre en sa cabane et, fermant les volets,<br \/>\nIl r\u00e9pare, en sifflant, les trous de ses filets,<br \/>\nPendant que, dans un coin, ses filles et leur m\u00e8re<br \/>\nPour quelque cher absent disent une pri\u00e8re,<br \/>\nEt, s&rsquo;il tonne trop fort, font \u00e0 sainte Anne un v\u0153u.<\/p>\n<p>Donc, malgr\u00e9 ce ciel noir qui se teinte de feu,<br \/>\nCe n&rsquo;est pas l&rsquo;ouragan qui trouble le village :<br \/>\nUn enfant rougirait d&rsquo;avoir peur de l&rsquo;orage.<\/p>\n<p>XIV. LES PIRATES.<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 vient donc la terreur qui r\u00e8gne dans Pen-Marc&rsquo;h?<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;un homme, plus prompt que la fl\u00e8che d&rsquo;un arc,<br \/>\nSurmenant son cheval , qui de sueur ruisselle,<br \/>\nVient d&rsquo;apporter au bourg une horrible nouvelle.<br \/>\n\u2014- \u00ab H\u00e2tez-vous, criait-il, de fuir vers Pont-l\u2019Abb\u00e9,<br \/>\nAvant que le malheur ne soit sur vous tomb\u00e9.<br \/>\nH\u00e2tez-vous, h\u00e2tez-vous ! Sur nous tous la mort plane. \u00bb<br \/>\nA ces lugubres cris chacun fuit sa cabane ;<br \/>\nOn entoure cet homme, on le force \u00e0 parler :<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Qu&rsquo;avez-vous donc, Yvon, et qui vous fait trembler?<br \/>\nUn fou peut seul pousser des clameurs aussi folles. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oh ! les fous ferment seuls l&rsquo;oreille \u00e0 mes paroles.<\/p>\n<p>\u00ab Sur la c\u00f4te, hier soir, ont paru trois vaisseaux,<br \/>\nDont la proue et la poupe ont de vastes ch\u00e2teaux ;<br \/>\nOn n&rsquo;en saurait douter, ce sont trois nefs de guerre. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Ces grands naufs de combat ne nous \u00e9meuvent gu\u00e8re,<br \/>\nCar monseigneur de France et monseigneur de Blois<br \/>\nEn ont fait naviguer sous nos yeux bien des fois. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Mais \u00e0 la pavesade ainsi que sur la hune,<br \/>\nD&rsquo;o\u00f9 descend jusqu&rsquo;au pont la large voile brune,<br \/>\nOn ne voit, et mon \u0153il s&rsquo;en est bien convaincu,<br \/>\nNi du Roi ni du Duc briller le noble \u00e9cu.<br \/>\nUn grand lion d&rsquo;argent, effrayant de menace,<br \/>\nSur un fond tout rougi de sang a pris leur place. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Nous ne comprenons pas ; Yvon, soyez plus clair :<br \/>\nA c\u00f4t\u00e9 de la foudre allumez donc l&rsquo;\u00e9clair. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Ces navires, qu&rsquo;entoure une terreur si grande,<br \/>\nC&rsquo;est Jeanne de Clisson qui tous trois les commande.<br \/>\n\u2014- \u00ab Pour la premi\u00e8re fois nous entendons ce nom. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Vous ne connaissez pas la dame de Clisson ! ! !<br \/>\nPuisse Dieu vous laisser longtemps votre ignorance !<br \/>\nLa dame de Clisson prend pour nom : la Vengeance.<br \/>\n\u00bb Oh ! vous la conna\u00eetrez bient\u00f4t&#8230; trop t\u00f4t, h\u00e9las !<br \/>\nCar, tenez ! ses trois nefs apparaissent l\u00e0-bas. \u00bb<\/p>\n<p>Et cet homme, aux p\u00eacheurs montrant du doigt les vagues,<br \/>\nLeur signalait au loin trois points blancs, encor vagues.<br \/>\nD&rsquo;autres que des p\u00eacheurs auraient pris ces points blancs<br \/>\nPour des flocons d&rsquo;\u00e9cume ou pour des go\u00eblands ;<br \/>\nMais aux yeux des marins la distance est sans voiles,<br \/>\nEt tous ont reconnu dans ces trois points trois voiles.<br \/>\n\u2014- \u00ab H\u00e2tez-vous, dit Yvon, fuyez vers Pont-l&rsquo;Abb\u00e9,<br \/>\nAvant que le malheur ne soit sur vous tomb\u00e9.<br \/>\nH\u00e2tez-vous, h\u00e2tez-vous ! Sur nous tous la mort plane. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Expliquez-nous au moins pourquoi fuir votre Jeanne. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Vous \u00eates insens\u00e9s de perdre ainsi le temps.<br \/>\nCes vaisseaux, que la mer retient l\u00e0-bas flottants,<br \/>\nVont, croyez-en Yvon, d\u00e8s que l&rsquo;eau sera haute,<br \/>\nAborder sans retard et piller cette c\u00f4te. \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Oh ! bien fou qui voudrait aborder \u00e0 Pen-Marc&rsquo;h :<br \/>\nL&rsquo;\u00e9cueil nous d\u00e9fend mieux que l&rsquo;arbal\u00e8te ou l&rsquo;arc.<br \/>\nAussi, quand dans nos c\u0153urs faillirait le courage,<br \/>\nVenir nous attaquer, c&rsquo;est chercher le naufrage. \u00bb<br \/>\n\u00ab Je ne sais quels sorciers pilotent ces vaisseaux,<br \/>\nMais la mer n&rsquo;a pour eux que de faciles eaux.<br \/>\nA travers les rescifs ils trouvent une voie<br \/>\nEt partout d&rsquo;un vol s\u00fbr ils vont saisir leur proie. \u00bb<\/p>\n<p>Les femmes, les enfants commen\u00e7aient \u00e0 trembler,<br \/>\nEt l&rsquo;on vit plus d&rsquo;un front de marin se troubler.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Eh ! qu&rsquo;est-ce donc enfin que cette ch\u00e2telaine ?<br \/>\nQuel malheur dans son \u00e2me allume tant de haine ? \u00bb<br \/>\n\u2014- \u00ab Nagu\u00e8re son \u00e9poux f\u00fbt, par ordre du Roi,<br \/>\nMis \u00e0 mort \u00e0 Paris, je ne sais trop pourquoi ;<br \/>\nMais que son tr\u00e9pas f\u00fbt plus ou moins l\u00e9gitime,<br \/>\nJeanne s&rsquo;est fait serment de venger la victime.<br \/>\n\u00bb Assemblant des soldats autour d&rsquo;elle \u00e0 prix d&rsquo;or,<br \/>\nDans plus de dix ch\u00e2teaux elle a port\u00e9 la mort.<br \/>\nPour atteindre \u00e0 coup s\u00fbr l&rsquo;ennemi qu&rsquo;elle accuse,<br \/>\nA d\u00e9faut de la force elle employait la ruse :<br \/>\nMais entr\u00e9e au ch\u00e2teau, quel qu&rsquo;en f\u00fbt le moyen,<br \/>\nFemmes, enfants, vieillards, elle n&rsquo;\u00e9pargnait rien.<\/p>\n<p>\u00bb Quand le duc de Bretagne, aid\u00e9 du roi de France,<br \/>\nL&rsquo;eut fait par ses soldats traquer \u00e0 toute outrance,<br \/>\nEt qu&rsquo;elle ne crut plus pouvoir parer leurs coups,<br \/>\nRassemblant ses tr\u00e9sors et vendant ses bijoux,<br \/>\nJeanne alors \u00e9quipa trois grandes nefs de guerre,<br \/>\nEt, plus terrible encor peut-\u00eatre que sur terre,<br \/>\nRavagea sans piti\u00e9, de La Rochelle \u00e0 Caen,<br \/>\nBien des bourgs sans d\u00e9fense au bord de l&rsquo;Oc\u00e9an.<\/p>\n<p>\u00bb Ah ! depuis les Normands, dont la terrible histoire,<br \/>\nL&rsquo;hiver, fait au foyer fr\u00e9mir tout l&rsquo;auditoire,<br \/>\nJamais aucun forban , jamais aucun Anglais<br \/>\nN&rsquo;a sem\u00e9 sur ses pas des maux aussi complets.<br \/>\nCe n&rsquo;est pas une femme, oh ! non, c&rsquo;est une hy\u00e8ne.<\/p>\n<p>\u00bb Pourtant elle se croit, dit-on, bonne chr\u00e9tienne :<br \/>\nQuand sa main fait courir la flamme dans les bourgs,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9glise et les moustiers sont \u00e9pargn\u00e9s toujours ;<br \/>\nMais tout le reste, h\u00e9las ! n&rsquo;obtient jamais de gr\u00e2ce.<br \/>\nLa ruine et le sang marquent partout sa trace.<\/p>\n<p>\u00bb Je n&rsquo;exag\u00e8re rien; non, non! J&rsquo;ai travers\u00e9<br \/>\nUn des malheureux bourgs o\u00f9 Jeanne avait pass\u00e9 :<br \/>\nJ&rsquo;ai vu partout des corps d&rsquo;enfants, de femmes, d&rsquo;hommes,<br \/>\nLes pommiers abattus encor charg\u00e9s de pommes,<br \/>\nLes cabanes sans toits, et les riches manoirs<br \/>\nN&rsquo;offrant plus que des murs \u00e9br\u00e9ch\u00e9s et tout noirs.<\/p>\n<p>\u00bb L&rsquo;auteur de tous ces maux que j&rsquo;ose \u00e0 peine dire,<br \/>\nCette femme sans c\u0153ur, Dieu devrait la maudire :<br \/>\nEh bien, non ! l&rsquo;on dirait qu&rsquo;il veut la prot\u00e9ger,<br \/>\nCar sa main devant elle \u00e9carte tout danger.<br \/>\nNon contents de braver l&rsquo;\u00e9cueil et la temp\u00eate,<br \/>\nSes vaisseaux se sont fait du combat une f\u00eate.<br \/>\n\u00bb En vain le roi de France et monseigneur de Blois<br \/>\nOnt voulu mettre un terme \u00e0 tant d&rsquo;affreux exploits,<br \/>\nJeanne esquive leurs coups et se rit de leurs flottes.<br \/>\nMa\u00eetresse de la mer par ses hardis pilotes,<br \/>\nElle combat ou fuit selon ce qui lui pla\u00eet ;<br \/>\nMais, quand elle combat, le d\u00e9sastre est complet :<br \/>\nPour complice elle prend le vent, l&rsquo;\u00e9cueil ou l&rsquo;ombre&#8230;<br \/>\nTout vaisseau qu&rsquo;elle attaque, il faut qu&rsquo;il br\u00fble ou sombre. \u00bb<\/p>\n<p>XV. LA PROCESSION.<\/p>\n<p>Soudain, les yeux hagards et les bras \u00e9tendus :<br \/>\n\u2014- \u00ab Insens\u00e9s, crie Yvon, oh ! nous sommes perdus !<br \/>\nDe nos trop longs discours nous pa\u00eerons cher la faute ;<br \/>\nLa Torche au loin rugit et la mer devient haute&#8230;<br \/>\nJeanne avance; oui, l&rsquo;\u0153il peut compter tous ses soldats,<br \/>\nEt vos remparts d&rsquo;\u00e9cueils ne vous sauveront pas. \u00bb<\/p>\n<p>La mar\u00e9e, en effet, montait, et montait vite.<br \/>\nLa vague en grossissant roule et se pr\u00e9cipite,<br \/>\nPuis, d\u00e9chirant ses flancs aux rocs silencieux,<br \/>\nHurle de sa blessure et bondit vers les cieux.<br \/>\nMais le rescif soutient une in\u00e9gale lutte ;<br \/>\nLa masse d&rsquo;eau, qui cro\u00eet et que rien ne rebute,<br \/>\nS&rsquo;acharnant sur l&rsquo;\u00e9cueil, \u00e0 chaque instant moins haut,<br \/>\nL&rsquo;engloutit tout entier sous un dernier assaut :<br \/>\nQuelque bouillonnement signale encor sa place,<br \/>\nMais l&rsquo;eau grossit toujours, et la trace s&rsquo;efface.<\/p>\n<p>La mer a triomph\u00e9 de tous ces vains efforts<br \/>\nQui voulaient l&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;atteindre enfin ses bords ;<br \/>\nElle a tout couvert, sauf quelque pointe isol\u00e9e.<br \/>\nEt, dans cette \u00e9tendue, immense et d\u00e9sol\u00e9e,<br \/>\nSur laquelle s&rsquo;abaisse un ciel devenu noir<br \/>\nSous l&rsquo;aile de l&rsquo;orage encor plus que du soir,<br \/>\nOn voit de Jeanne au loin s&rsquo;avancer les nefs brunes,<br \/>\nFourmillant de soldats du pont jusques aux hunes.<\/p>\n<p>Dans cet air embras\u00e9 le vent ne souffle pas<br \/>\nEt la voile \u00e0 gros plis fasie autour des m\u00e2ts ;<br \/>\nQu&rsquo;importe, si la mer qui, d\u00e9j\u00e0 se fait haute,<br \/>\nSuffit seule \u00e0 pousser ces nefs jusqu&rsquo;\u00e0 la c\u00f4te.<\/p>\n<p>Les femmes, les enfants, l&rsquo;\u0153il fix\u00e9 sur les flots,<br \/>\nJettent des cris d&rsquo;effroi m\u00eal\u00e9s de longs sanglots.<br \/>\nEux-m\u00eames, ces marins, vant\u00e9s pour leur courage,<br \/>\nQui, vingt fois, sans p\u00e2lir ont d\u00e9fi\u00e9 l&rsquo;orage<br \/>\nEt qui, lorsque l&rsquo;Anglais sur leurs c\u00f4tes descend,<br \/>\nDe tout se font une arme et n&rsquo;ont pas peur du sang :<br \/>\nL&rsquo;\u00e9pouvante \u00e0 pr\u00e9sent circule dans leurs veines<br \/>\nEt leur projet de lutte expire en clameurs vaines.<\/p>\n<p>Ceux-ci, stup\u00e9fi\u00e9s, regardent l&rsquo;horizon ;<br \/>\nCeux-l\u00e0, d&rsquo;un bras h\u00e2tif d\u00e9pouillant leur maison,<br \/>\nJettent sur la charrette, o\u00f9 le tas s&rsquo;amoncelle,<br \/>\nLe lit et le bahut, le linge et la vaisselle ;<br \/>\nD&rsquo;autres \u00e0 leurs enfants pr\u00eatent leur dos courb\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab H\u00e2tez-vous, crie Yvon, de fuir vers Pont-l&rsquo;Abb\u00e9.<br \/>\nH\u00e2tez-vous, h\u00e2tez-vous ! Sur nous tous la mort plane&#8230;<br \/>\nCar pr\u00e8s de K\u00e9rity voici les nefs de Jeanne ! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Oh ! non, ne fuyez pas ! Pour fuir, il est trop tard,<br \/>\nA cri\u00e9 d&rsquo;un ton grave une voix de vieillard.<br \/>\nLa ch\u00e2telaine et ceux qu&rsquo;\u00e0 sa suite elle entra\u00eene<br \/>\nDans ce bourg sans d\u00e9fense assouviraient leur haine<br \/>\nSur vos femmes, vos fils et ces pauvres a\u00efeuls,<br \/>\nQue votre l\u00e2che fuite ici laisserait seuls. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab Eh ! monsieur le recteur, que pouvons-nous donc faire ?<\/p>\n<p>\u2014- \u00ab La peur est, mes enfants, mauvaise conseill\u00e8re ;<br \/>\nVous-m\u00eames vous seriez bient\u00f4t sans doute atteints,<br \/>\nEt du sang des fuyards vos ajoncs seraient teints.<br \/>\nConfions donc \u00e0 Dieu le soin de nous d\u00e9fendre.<br \/>\nYvon, \u2014- \u00e0 votre insu j&rsquo;ai pu d&rsquo;ici l&rsquo;entendre,<br \/>\nEt votre vieux cur\u00e9 ne tremblait que pour vous,<br \/>\nYvon n&rsquo;a-t-il pas dit qu&rsquo;en vengeant son \u00e9poux,<br \/>\nDans les cruels exc\u00e8s o\u00f9 l&#8217;emportait sa haine,<br \/>\nLa dame de Clisson voulait rester chr\u00e9tienne ?<br \/>\nEh bien ! au-devant d&rsquo;elle allons avec la croix,<br \/>\nEt que Dieu pr\u00eate force aux accents de nos voix. \u00bb<br \/>\nIl s&rsquo;\u00e9loigne, et bient\u00f4t le son aigu des cloches<br \/>\nTinte au-dessus du choc des flots contre les roches<br \/>\nEt des sourds grondements du tonnerre lointain.<\/p>\n<p>Docile \u00e0 cet appel que lui jette l&rsquo;airain,<br \/>\nLe peuple de Pen-Marc&rsquo;h a couru vers l&rsquo;\u00e9glise,<br \/>\nQui perce le ciel noir de sa large tour grise.<br \/>\nTous, m\u00eame les enfants, oui, tous ces c\u0153urs bris\u00e9s<br \/>\nPar un \u00e9lan de foi semblent \u00e9lectris\u00e9s :<br \/>\nLe p\u00e9ril qu&rsquo;ils fuyaient d\u00e9sormais les attire,<br \/>\nEt le tr\u00e9pas n&rsquo;est plus, pour eux, que le martyre.<\/p>\n<p>Au milieu de l&rsquo;\u00e9glise, on voit le vieux cur\u00e9,<br \/>\nLes cheveux blancs couverts du noir bonnet carr\u00e9 ,<br \/>\nV\u00eatu d&rsquo;un long surplis , qui flotte sur les hanches,<br \/>\nEt suivi des enfants de ch\u0153ur en robes blanches :<br \/>\nUn jeune clerc, debout devant eux, tient la croix.<br \/>\nLe recteur, qui d\u00e9j\u00e0 priait \u00e0 basse voix,<br \/>\nFait un signe ; un p\u00eacheur \u00e0 la blonde crini\u00e8re<br \/>\nVa de l&rsquo;armoire en buis retirer la banni\u00e8re :<br \/>\nDans l&rsquo;ordre accoutum\u00e9 chacun a pris son rang,<br \/>\nEt le cort\u00e8ge sort de l&rsquo;\u00e9glise, en chantant.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re lui s&rsquo;allonge \u00e0 flots press\u00e9s la foule,<br \/>\nEt la procession vers la mer se d\u00e9roule.<\/p>\n<p>Per\u00e7ant enfin les murs de sa noire prison,<br \/>\nLe soleil descendait tout rouge \u00e0 l&rsquo;horizon<br \/>\nEt colorait au loin, de ses sanglantes flammes,<br \/>\nLes nuages du ciel et la cr\u00eate des lames,<br \/>\nDes lames qui montaient toujours en grandissant<br \/>\nEt faisaient trembler l&rsquo;air d&rsquo;un bruit assourdissant.<br \/>\nLes \u00e9clairs commen\u00e7aient \u00e0 devenir moins p\u00e2les,<br \/>\nEt des vents oppos\u00e9s se heurtaient, par rafales.<br \/>\nSous ce ciel orageux, sur ce sol d\u00e9sol\u00e9,<br \/>\nO\u00f9 tout, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ajonc, ne cro\u00eet qu&rsquo;\u00e9tiol\u00e9 ;<br \/>\nLe long de cette mer toujours blanche d&rsquo;\u00e9cume<br \/>\nEt que, m\u00eame en \u00e9t\u00e9, couvre un voile de brume ;<br \/>\nEn face de ces nefs que le flux pousse au port<br \/>\nEt qui vont y vomir le pillage et la mort :<br \/>\nLe peuple de Pen-Marc&rsquo;h, qui lentement d\u00e9file,<br \/>\nA le m\u00eame air pieux, le m\u00eame pas tranquille,<br \/>\nQue lorsqu&rsquo;en un beau jour, sur les rochers \u00e0 sec,<br \/>\nLe pr\u00eatre va b\u00e9nir la coupe du varech.<\/p>\n<p>Si parfois le p\u00eacheur, aux cheveux blonds, qui porte<br \/>\nLa banni\u00e8re, la sent trembler dans sa main forte,<br \/>\nOh ! ce n&rsquo;est pas l&rsquo;effroi qui fait mollir ses nerfs,<br \/>\nC&rsquo;est quelque coup de vent qui passe dans les airs.<\/p>\n<p>Les femmes, les enfants, oubliant leur angoissa<br \/>\nEt confiant leur sort aux saints de la paroisse,<br \/>\nM\u00ealent leurs douces voix aux voix des matelots<br \/>\nEt font monter au ciel des chants purs de sanglots.<br \/>\nVainement la rafale et la mer en furie<br \/>\nOpposent leur fracas \u00e0 ce peuple qui prie ;<br \/>\nDieu saura distinguer tous ces bruits confondus,<br \/>\nEt les accents du c\u0153ur seront seuls entendus.<\/p>\n<p>Mais la procession, qui vers la mer serpente,<br \/>\nAu milieu de la route \u00e0 l&rsquo;insensible pente<br \/>\nVoit soudain accourir, sous ses regards surpris,<br \/>\nUne foule affol\u00e9e et poussant de grands cris.<\/p>\n<p>Du port de K\u00e9rity c&rsquo;est la peuplade en larmes<br \/>\nQui fuit les nefs de Jeanne et ses soldats en armes :<br \/>\n\u2014- \u00ab Les voil\u00e0 ! les voil\u00e0 ! Fuyez, s&rsquo;il en est temps !<br \/>\nComme leur \u00e9tendard leurs glaives sont sanglants. \u00bb<\/p>\n<p>Dans les rangs qui priaient la terreur se propage :<br \/>\nChacun tourne le dos \u00e0 l&rsquo;odieux rivage ;<br \/>\nFemmes , enfants, marins , le peuple tout entier<br \/>\nSe trouble et de Pen-Marc&rsquo;h remonte le sentier&#8230;<\/p>\n<p>Le vieux cur\u00e9 s&rsquo;\u00e9lance et, devan\u00e7ant la foule,<br \/>\nLui barre le chemin et de l&rsquo;\u0153il la refoule :<br \/>\n\u2014- \u00ab Quiconque porte ici le c\u0153ur d&rsquo;un vrai chr\u00e9tien,<br \/>\nQu&rsquo;il suive cette croix et ne redoute rien. \u00bb<\/p>\n<p>Il dit ; toutes terreurs par la foi sont bannies,<br \/>\nEt la foule reprend le chant des litanies.<\/p>\n<p>XVI. L&rsquo;\u00c9P\u00c9E ET LA CROIX.<\/p>\n<p>Cependant les vaisseaux par Jeanne command\u00e9s,<br \/>\nA travers les \u00e9cueils habilement guid\u00e9s<br \/>\nEt se riant du flot qui sous eux se courrouce,<br \/>\nOnt atteint K\u00e9rity, gr\u00e2ce au flux qui les pousse.<br \/>\nChaque nef accostant \u00e0 la ligne des quais,<br \/>\nLes soldats, glaive en main, sont bient\u00f4t d\u00e9barqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout le bourg est muet, chaque rue est d\u00e9serte<br \/>\nEt partout des maisons b\u00e2ille la porte ouverte ;<br \/>\nMais sur la route au loin l&rsquo;oreille entend le bruit<br \/>\nEt des cris et des pas de la foule qui fuit.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Puisque sans se lasser Dieu veut que mon bras frappe,<br \/>\nPoursuivons-les, dit Jeanne, et que pas un n&rsquo;\u00e9chappe.<br \/>\nMon c\u0153ur fr\u00e9mit d&rsquo;horreur de verser tant de sang<br \/>\nEt je voudrais au moins \u00e9pargner l&rsquo;innocent ;<br \/>\nMais cet Ange vengeur qui sur moi toujours plane<br \/>\nAu r\u00f4le de bourreau, malgr\u00e9 moi, me condamne. \u00bb<br \/>\nA sa suite entra\u00eenant sa bande de soldats<br \/>\nEt le jeune Olivier, qui ne la quitte pas,<br \/>\nLa dame de Clisson, brandissant son \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nGravit d&rsquo;un pas h\u00e2tif la voyette escarp\u00e9e<br \/>\nQui rejoint le chemin de Pen-Marc&rsquo;h, d&rsquo;o\u00f9 parfois<br \/>\nLe vent \u00e0 son oreille apporte un bruit de voix.<\/p>\n<p>Chose \u00e9trange! ces voix, qui semblaient tout \u00e0 l&rsquo;heure<br \/>\nLes cris et les sanglots d&rsquo;une foule qui pleure,<br \/>\nOnt subitement pris un accent solennel,<br \/>\nEt l&rsquo;on dirait des chants qui montent vers le ciel.<br \/>\nNon, Jeanne est le jouet de r\u00eaves fantastiques :<br \/>\nSur ces bords d\u00e9sol\u00e9s d&rsquo;o\u00f9 viendraient ces cantiques ?<br \/>\nPartout o\u00f9 jusqu&rsquo;ici Jeanne porta ses pas,<br \/>\nLes hommes sanglotaient, mais ils ne chantaient pas.<\/p>\n<p>L&rsquo;on dit. serait-ce vrai ? que, sur l&rsquo;horrible plage ,<br \/>\nLes spectres des marins qu&rsquo;engloutit le naufrage<br \/>\nReviennent quelquefois, sur deux files rang\u00e9s.<br \/>\nCriant : \u00ab Souvenez-vous des pauvres naufrag\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>Oh ! leurs voix n&rsquo;auraient pas cette douceur si vague !<br \/>\nC&rsquo;est le souffle du vent ou le bruit de la vague&#8230;<\/p>\n<p>Mais Jeanne fait en vain appel \u00e0 sa raison ;<br \/>\nSes nerfs surexcitas vibrent d&rsquo;\u00e9motion<br \/>\nEt son \u0153il anxieux cherche au loin des fant\u00f4mes,<br \/>\nCar il lui vient toujours, toujours des chants de psaumes ;<br \/>\nEt ces chants, chaque pas semble les rapprocher.<br \/>\nEcoutez ! On dirait que l&rsquo;on entend marcher.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup le chemin a fait un d\u00e9tour brusque<br \/>\nEt laisse au loin courir les yeux que rien n&rsquo;offusque.<br \/>\nLe sentier sinueux montre dans ses replis<br \/>\nLa banni\u00e8re, la croix, et le pr\u00eatre en surplis,<br \/>\nEt les enfants de ch\u0153ur, et la masse mouvante<br \/>\nDe la procession, qui s&rsquo;avance et qui chante.<\/p>\n<p>Jeanne et son jeune fils ont tous deux tressailli,<br \/>\nEt d&rsquo;un secret effroi leur c\u0153ur est assailli ;<br \/>\nMais la peur sur leur front n&rsquo;a pas os\u00e9 paraitre,<br \/>\nEt leur \u00e2me vaillante est prompte \u00e0 se remettre.<\/p>\n<p>Jeanne, se retournant, regarde ses soldats :<br \/>\nIls paraissent surpris, mais ne s&rsquo;\u00e9meuvent pas.<br \/>\n\u2014 \u00ab Quel \u00e9trange pouvoir de la baie o\u00f9 nous sommes !<br \/>\nJ&rsquo;ai cru, dit-elle&#8230; Oh ! non, ce ne sont que des hommes.<br \/>\nAu vil Charles de Blois ces hommes sont soumis ;<br \/>\nC&rsquo;est vous dire, soldats, qu&rsquo;ils sont nos ennemis.<br \/>\nPuisqu&rsquo;ils viennent braver ici notre vengeance,<br \/>\nQu&rsquo;ils reoivent le prix de leur folle arrogance.<br \/>\nFrappez-les sans piti\u00e9, frappez-les sans remord :<br \/>\nTout partisan de Blois a m\u00e9rit\u00e9 la mort. \u00bb<\/p>\n<p>Les forbans, r\u00e9pondant \u00e0 ce cri de col\u00e8re,<br \/>\nQui r\u00e9veille en sursaut leur instinct sanguinaire,<br \/>\nOnt tir\u00e9 leur \u00e9p\u00e9e et poussent un cri, tel<br \/>\nQue les oiseaux de mer s&rsquo;envolent dans le ciel.<\/p>\n<p>Tombant \u00e0 deux genoux, la foule r\u00e9sign\u00e9e<br \/>\nSe pr\u00e9pare \u00e0 mourir&#8230; Mais, la face indign\u00e9e,<br \/>\nLe recteur, arrachant des mains du clerc la croix,<br \/>\nCourt \u00e0 Jeanne et lui dit d&rsquo;une tonnante voix :<br \/>\n\u00ab A genoux, vous aussi, si vous \u00eates chr\u00e9tienne !<br \/>\nQuoi ! vous osez parler de vengeance et de haine<br \/>\nDevant le Fils de Dieu mort sur la croix pour vous !<br \/>\nCh\u00e2telaine implacable, \u00e0 genoux ! \u00e0 genoux !<\/p>\n<p>\u00bb Vous qu&rsquo;on connut jadis si cl\u00e9mente et si bonne,<br \/>\nPriez, priez le Ciel qu&rsquo;il oublie ou pardonne<br \/>\nCes sc\u00e8nes de massacre, o\u00f9 vous vous complaisez,<br \/>\nMais qui feront horreur \u00e0 vos sens apais\u00e9s.<br \/>\nUne aveugle col\u00e8re aujourd&rsquo;hui vous emporte<br \/>\nEt vous croyez en vous toute piti\u00e9 bien morte :<br \/>\nSi violent que f\u00fbt le feu qui l&rsquo;entretint,<br \/>\nLa plus grande fureur, Madame, un jour s&rsquo;\u00e9teint.<br \/>\nQuand cette passion, par Satan allum\u00e9e,<br \/>\nNe vous troublera plus l&rsquo;\u00e2me de sa fum\u00e9e,<br \/>\nChaque objet reprendra son vrai jour \u00e0 vos yeux,<br \/>\nEt vos exploits sanglants vous seront odieux :<br \/>\nVotre remords sera votre enfer qui commence.<\/p>\n<p>\u00ab Eh bien ! rachetez-vous par un trait de cl\u00e9mence :<br \/>\nDieu promet le pardon \u00e0 qui sait pardonner.<br \/>\nCes gens que vous voyez \u00e0 vos pieds frissonner<br \/>\nEt qui vont vous maudire \u00e0 leur heure derni\u00e8re,<br \/>\nAu nom de J\u00e9sus-Christ faites-leur gr\u00e2ce enti\u00e8re ;<br \/>\nEt nos voix, s&rsquo;\u00e9levant vers le Seigneur pour vous,<br \/>\nVous aideront peut-\u00eatre \u00e0 fl\u00e9chir son courroux. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Qui donc r\u00e9clame ici, pr\u00eatre, ton indulgence ?<br \/>\nJe ne dois qu&rsquo;\u00e0 Dieu seul compte de ma vengeance.<br \/>\nC&rsquo;est lui, lui qui m&rsquo;a mis cette \u00e9p\u00e9e \u00e0 la main,<br \/>\nLui qui dans ma poitrine a fait mon c\u0153ur d&rsquo;airain ;<br \/>\nEt, comme cette mer qui sur ces rocs se brise,<br \/>\nLa pri\u00e8re \u00e0 mes pieds en vains sanglots s&rsquo;\u00e9puise.<br \/>\nLa voix du Ciel me parle et livre \u00e0 mon courroux<br \/>\nTous les sujets de ceux qui m&rsquo;ont pris mon \u00e9poux&#8230;<br \/>\nOui, tous ! Et ne va pas m&rsquo;accuser d&rsquo;\u00eatre injuste ;<br \/>\nDu Juge souverain je suis l&rsquo;exemple auguste :<br \/>\nComme Adam nous souilla du vice originel,<br \/>\nDu crime de ses chefs le peuple est criminel.<\/p>\n<p>\u00bb Et pourtant, je fais gr\u00e2ce \u00e0 cette foule en larmes.<\/p>\n<p>\u00bb Tes ouailles n&rsquo;ont rien \u00e0 craindre de nos armes,<br \/>\nVieux recteur; si je reste insensible \u00e0 ta voix,<br \/>\nJe n&rsquo;\u00e9gorge jamais ceux qu&rsquo;abrite la croix.<\/p>\n<p>\u00bb Soldats, dans le fourreau remettez votre \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nEt votre soif d&rsquo;argent ne sera pas tromp\u00e9e.<br \/>\nNon, vous n&rsquo;y perdrez rien ; la dame de Clisson<br \/>\nSur ses propres tr\u00e9sors vous pa\u00eera leur ran\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>XVII.\u2013 LA FLOTTE DUCALE.<\/p>\n<p>Autour de Jeanne, h\u00e9las! un murmure s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve ;<br \/>\nLes forbans h\u00e9sitaient \u00e0 renga\u00eener leur glaive.<br \/>\nSi ces hommes sans lois \u00e9taient alt\u00e9r\u00e9s d&rsquo;or,<br \/>\nL&rsquo;horrible soif du sang les br\u00fblait plus encor ;<br \/>\nPlusieurs m\u00eame laissaient, en regardant les femmes,<br \/>\nBriller l&rsquo;ignoble feu de leurs d\u00e9sirs inf\u00e2mes&#8230;<br \/>\nEt le peuple, par Jeanne un moment rassur\u00e9,<br \/>\nTremblait, et ses terreurs gagnaient le vieux cur\u00e9.<\/p>\n<p>La crainte de la mort, ais\u00e9ment il l&rsquo;affronte ;<br \/>\nMais la mort n&rsquo;est plus seule : aupr\u00e8s d&rsquo;elle est la honte!<br \/>\nEt contre le p\u00e9ril qu&rsquo;il rougit d&rsquo;entrevoir,<br \/>\nSa pri\u00e8re vers Dieu monte, mais sans espoir.<br \/>\nOh! ne vous laissez pas tromper par l&rsquo;apparence ;<br \/>\nQui prie a toujours droit de garder l&rsquo;esp\u00e9rance :<br \/>\nDieu conna\u00eet mieux que nous nos moyens de salut.<\/p>\n<p>Cette fois encor, Dieu sur Satan pr\u00e9valut.<br \/>\nEn voyant m\u00e9priser sa voix, la ch\u00e2telaine<br \/>\nMarche \u00e0 l&rsquo;un des soldats, et, calme, mais hautaine :<br \/>\n\u2014 \u00ab J&rsquo;aimerais \u00e0 savoir qui brave ici ma loi,<br \/>\nDit-elle avec d\u00e9dain; vieux Bleizv\u00f4r, est-ce toi ? \u00bb<br \/>\nLe forban interdit cache au fourreau son glaive.<br \/>\nTous l&rsquo;imitent en h\u00e2te, et de leurs rangs s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve,<br \/>\nAu choc \u00e9lectrisant de l&rsquo;admiration,<br \/>\nUn cri d&rsquo;enthousiasme et de soumission.<\/p>\n<p>Jeanne, sur les bandits reprenant son empire,<br \/>\nPeut d&rsquo;un mot ou d&rsquo;un geste \u00e0 son gr\u00e9 les conduire,<br \/>\nEt, rougissant d&rsquo;un tort qu&rsquo;il veut faire oublier,<br \/>\nLe plus r\u00e9tif devient le plus prompt \u00e0 plier.<\/p>\n<p>Les soldats sont m\u00eal\u00e9s \u00e0 la foule qui tremble,<br \/>\nEt bient\u00f4t on les voit causer et rire ensemble.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh ! dit le vieux cur\u00e9, vers Jeanne s&rsquo;avan\u00e7ant,<br \/>\nNos pleurs, nos pleurs de joie effacent bien du sang.<br \/>\nVotre bras cueille ici sa plus belle victoire :<br \/>\nPour qui sait mesurer la v\u00e9ritable gloire,<br \/>\nMieux vaut sauver Pen-Marc&rsquo;h que d\u00e9truire Ilium .<br \/>\n\u00bb Allons \u00e0 K\u00e9rity chanter le Te Deum :<br \/>\nA nos cris de bonheur et de reconnaissance,<br \/>\nDieu ne se souviendra que de votre cl\u00e9mence<br \/>\nEt fera refleurir votre antique maison. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne n&rsquo;\u00e9coutait pas ; ses yeux \u00e0 l&rsquo;horizon,<br \/>\nO\u00f9 le soleil couch\u00e9 laissait sa rouge trace,<br \/>\nRegardaient huit points noirs grandissant dans l&rsquo;espace&#8230;<br \/>\nEt de ses longs sourcils se heurtait le double arc.<\/p>\n<p>Sur l&rsquo;ordre du recteur, le peuple de Pen-Marc&rsquo;h,<br \/>\nS&rsquo;alignant de nouveau derri\u00e8re sa banni\u00e8re<br \/>\nEt remplissant le ciel du chant de sa pri\u00e8re,<br \/>\nDescend, d&rsquo;un pas prudent et souvent ralenti,<br \/>\nLe sentier raboteux qui m\u00e8ne \u00e0 K\u00e9rity.<\/p>\n<p>La troupe des marins s&rsquo;est m\u00eal\u00e9e \u00e0 la foule,<br \/>\nEt dans un m\u00eame lit ce double fleuve coule ;<br \/>\nMais on a beau les voir marcher du m\u00eame pas,<br \/>\nLe peuple et les forbans ne se confondent pas :<br \/>\nAinsi la Loire, \u00e0 l&rsquo;angle o\u00f9 l&rsquo;Erdre vient se perdre,<br \/>\nDistingue ses flots verts des eaux noires de l&rsquo;Erdre.<\/p>\n<p>Jeanne marche \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du pr\u00eatre, mais ses yeux<br \/>\nFix\u00e9s sur l&rsquo;horizon, demeurent soucieux.<br \/>\nQuand ce qu&rsquo;elle regarde est devenu visible,<br \/>\nTournant vers le vieillard son visage terrible :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pr\u00eatre, je ne veux pas croire \u00e0 ta trahison,<br \/>\nSinon je reviendrais t&rsquo;en demander raison ;<br \/>\nMais suis mon doigt : l\u00e0-bas, ne vois-tu pas ces voiles ?<br \/>\nCe sont huit grands vaisseaux courant \u00e0 pleines toiles ;<br \/>\nLe vent les pousse \u00e0 nous avec rapidit\u00e9.<br \/>\nCes vaisseaux, quels sont-ils ? Dis-moi la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Pour mes yeux affaiblis la distance est trop grande ;<br \/>\nEst-ce flotte de guerre, est-ce flotte marchande ?<br \/>\nSurtout, quel est son but? sur ma foi de chr\u00e9tien,<br \/>\nMadame, je l&rsquo;ignore et ne devine rien. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Eh bien ! ce but secret, moi je vais te l&rsquo;apprendre.<br \/>\nOn a su qu&rsquo;\u00e0 Pen-Marc&rsquo;h ce soir j&rsquo;allais descendre,<br \/>\nEt ces vaisseaux, dont trois sont bretons, cinq fran\u00e7ais,<br \/>\nViennent de ces \u00e9cueils barrer tous les acc\u00e8s,<br \/>\nEt, comme des poissons pris au fond d&rsquo;une nasse,<br \/>\nIls pensent nous tenir enfin dans cette impasse.<\/p>\n<p>\u00bb Pour leur succ\u00e8s, recteur, ne va pas prier Dieu<br \/>\nCar je suis seule encor ma\u00eetresse dans ce lieu&#8230;<br \/>\nEt contre ma piti\u00e9 mon v\u0153u fauss\u00e9 proteste ! \u00bb<\/p>\n<p>Or, les soldats de Jeanne, ayant suivi son geste,<br \/>\nAvaient, comme elle, vu, sur le flot \u00e9cumant,<br \/>\nLes huit nefs, dont le m\u00e2t cro\u00eet \u00e0 chaque moment ;<br \/>\nEt leur instinct, trop s\u00fbr, \u00e0 l&rsquo;instant leur r\u00e9v\u00e8le<br \/>\nLes p\u00e9rils que pour eux cette flotte rec\u00e8le.<\/p>\n<p>Alors, tirant l&rsquo;\u00e9p\u00e9e et poussant de grands cris :<br \/>\n\u2014 \u00ab Vengeons-nous, disent-ils, car nous sommes trahis. \u00bb<\/p>\n<p>La foule, \u00e0 ces clameurs palpitant d&rsquo;\u00e9pouvante,<br \/>\nS&rsquo;enfuit dans tous les sens ou se presse, tremblante,<br \/>\nAutour du vieux cur\u00e9, qui, d&rsquo;un signe \u00e9perdu,<br \/>\nMontre \u00e0 Jeanne le Christ \u00e0 la croix suspendu.<\/p>\n<p>Dominant de la voix le sourd ressac des vagues,<br \/>\nJeanne crie : \u00ab Aux fourreaux les glaives et les dagues !<br \/>\nJ&rsquo;ai promis de sauver ce peuple du tr\u00e9pas,<br \/>\nEt les dons que j&rsquo;ai faits, je ne les reprends pas&#8230;<br \/>\nRemontez vers Pen-Marc&rsquo;h, avec votre banni\u00e8re<br \/>\nEt cette croix, \u00e0 qui vous devez la lumi\u00e8re. \u00bb<br \/>\nPuis, d&rsquo;une voix plus basse, elle ajoute : \u00ab O vieillard,<br \/>\nPartez vite ; pour vous j&rsquo;ai peur de tout retard.<\/p>\n<p>\u00bb Quant \u00e0 vous, compagnons , je sais votre courage ;<br \/>\nVous ne craignez pas plus l&rsquo;ennemi que l&rsquo;orage :<br \/>\nCe n&rsquo;est pas nous ici que menace la mort&#8230;<br \/>\nH\u00e2tons-nous seulement de gagner notre bord,<br \/>\nEt si ces huit vaisseaux osent toucher aux n\u00f4tres,<br \/>\nEh bien ! ils sombreront comme ont sombr\u00e9 tant d&rsquo;autres. \u00bb<br \/>\nLes forbans exalt\u00e9s poussent \u00e0 l&rsquo;unisson<br \/>\nUn hourra triomphal pour Jeanne de Clisson ;<br \/>\nPuis rejoignent leurs nefs, dans le port amarr\u00e9es<br \/>\nEt qui pour le d\u00e9part sont bient\u00f4t pr\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n<p>XVIII. &#8211; L&rsquo;INCENDIE.<\/p>\n<p>La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e, et de rares \u00e9clairs<br \/>\nOffraient seuls leurs lueurs pour guide sur ces mers ;<br \/>\nMais, berc\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;enfance au milieu de ces passes,<br \/>\nDont ils sauraient nommer les roches les plus basses,<br \/>\nLes pilotes de Jeanne, au timon attentifs,<br \/>\nFinissent par sortir les trois nefs des rescifs,<br \/>\nAvant que les vaisseaux de Bretagne et de France<br \/>\nAient pu les y cerner, suivant leur esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait temps, grand temps ! oui, car ces huit vaisseaux,<br \/>\nDont la prudence avait \u00e9teint tous les fanaux,<br \/>\nQuand un bleu\u00e2tre \u00e9clair coupait la vo\u00fbte bleue,<br \/>\nApparaissaient tout noirs, \u00e0 moins d&rsquo;un quart de lieue.<br \/>\nProfitant de la nuit, Jeanne pousse en avant<br \/>\nEt s&rsquo;assure bient\u00f4t l&rsquo;avantage du vent.<br \/>\nOn lance alors en mer une \u00e9troite nacelle,<br \/>\nO\u00f9 sous l&rsquo;huile et la poix l&rsquo;\u00e9toupe s&rsquo;amoncelle ;<br \/>\nUn marin r\u00e9solu glisse dans ce br\u00fblot,<br \/>\nPuis, s&rsquo;aidant de la rame, et du vent, et du flot,<br \/>\nVers la nef amirale en silence le guide<br \/>\nEt l&rsquo;accroche \u00e0 ses flancs par un grappin solide.<br \/>\nIl allume la m\u00e8che et, dans les flots plongeant,<br \/>\nRevient, inaper\u00e7u, vers son bord, en nageant.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t sur le br\u00fblot, puis sur la nef, \u00e9clate<br \/>\nL&rsquo;incendie, et le ciel noir devient \u00e9carlate.<br \/>\nLes marins sur le pont courent \u00e9pouvant\u00e9s ;<br \/>\nPour \u00e9teindre le feu mille efforts sont tent\u00e9s;<\/p>\n<p>Mais le vent sans piti\u00e9 l&rsquo;attise et le propage.<br \/>\nLe chef, hurlant d&rsquo;effroi comme son \u00e9quipage,<br \/>\nDes sept autres vaisseaux implore le secours.<br \/>\nTous restent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart&#8230; La nef br\u00fble toujours.<\/p>\n<p>Le long de chaque m\u00e2t et de chaque man\u0153uvre,<br \/>\nLa flamme court et siffle, ainsi qu&rsquo;une couleuvre ;<br \/>\nElle poursuit partout et mord les matelots,<br \/>\nQui, les habits en feu, se jettent dans les flots,<br \/>\nDans les flots o\u00f9 la Mort, qui s&rsquo;acharne, les noie.<\/p>\n<p>La grande nef n&rsquo;est plus qu&rsquo;un brasier qui flamboie.<br \/>\nLa mouvante splendeur de l&rsquo;immense flambeau<br \/>\nFait saillir sur le ciel un effrayant tableau :<br \/>\nPour premier plan, la mer, une mer \u00e9cumante<br \/>\nSous les souffles du vent, qui se change en tourmente ;<br \/>\nIci, les hauts rescifs, dont les formes font peur ;<br \/>\nL\u00e0, les sept grands vaisseaux, o\u00f9, frapp\u00e9 de stupeur,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9quipage, immobile, en silence regarde<br \/>\nLa flamme, tour \u00e0 tour rougeoyante ou blafarde ;<br \/>\nAu fond, les nefs de Jeanne, et les sombres bandits<br \/>\nApplaudissant des mains et poussant de longs cris ;<br \/>\nPuis en face, couverts d&rsquo;une anxieuse foule,<br \/>\nLes rochers de Pen-Marc&rsquo;h, o\u00f9 se brise la houle.<\/p>\n<p>C&rsquo;est affreux, n&rsquo;est-ce pas? Oh! ce n&rsquo;est rien encor :<br \/>\nDieu va de sa col\u00e8re \u00e9puiser le tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>SIXI\u00c8ME PARTIE : L&rsquo;EXPIATION<br \/>\nI. LA TEMP\u00caTE.<\/p>\n<p>NON, marins, Dieu n&rsquo;est pas l\u2019auteur de votre perte.<br \/>\nAcharn\u00e9s sur la proie \u00e0 votre haine offerte,<br \/>\nVous avez d\u00e9daign\u00e9 ses avertissements,<br \/>\nEt votre exp\u00e9rience, et vos pressentiments ;<br \/>\nCar vous connaissiez bien les signes de l&rsquo;orage,<br \/>\nEt c&rsquo;est de parti pris qu&rsquo;aux risques du naufrage,<br \/>\nVous avez follement affront\u00e9 ces \u00e9cueils,<br \/>\nDont le nom redoutable \u00e9voque tant de deuils.<br \/>\nEh bien ! il est trop tard pour r\u00e9parer la faute<br \/>\nQui poussa vos vaisseaux vers cette horrible c\u00f4te ;<br \/>\nLa mer et les brisants vous ont \u00e0 leur merci ;<br \/>\nVotre sort, quel qu&rsquo;il soit, il faut l&rsquo;attendre ici&#8230;<\/p>\n<p>L&rsquo;heure est supr\u00eame : en h\u00e2te on am\u00e8ne les voiles<br \/>\nEt, sur tous les vaisseaux, laiss\u00e9s \u00e0 sec de toiles,<br \/>\nLes ch\u00e2teaux et les m\u00e2ts dominent seuls le pont ;<br \/>\nPuis, dans l&rsquo;espoir douteux de trouver un bon fond,<br \/>\nChaque nef plonge aux flots ses ancres les meilleures.<\/p>\n<p>L&rsquo;orage, qui planait depuis de longues heures,<br \/>\nComme pour mieux choisir au loin, du haut des deux,<br \/>\nLes navires qu&rsquo;il doit foudroyer de ses feux,<br \/>\nL&rsquo;orage a fait son choix et, dans sa course aveugle,<br \/>\nSemble un taureau bless\u00e9 qui bondit et qui beugle.<br \/>\nLa pluie et les gr\u00ealons s&rsquo;entrechoquent dans l&rsquo;air<br \/>\nEt le ciel enflamm\u00e9 n&rsquo;est plus qu&rsquo;un vaste \u00e9clair,<br \/>\nO\u00f9 le tonnerre roule, entre le double gouffre,<br \/>\nSon bruit de fer qui claque et son odeur de soufre.<\/p>\n<p>La mer, grosse d\u00e9j\u00e0, la mer, se soulevant,<br \/>\nEn flots tumultueux s&rsquo;\u00e9lance et suit le vent.<br \/>\nD\u00e9fiant les assauts de leur double col\u00e8re<br \/>\nEt s&rsquo;enivrant de bruit comme un coursier de guerre,<br \/>\nLe grand cap de Pen-Marc&rsquo;h, le Cheval de granit,<br \/>\nSous l&#8217;embrun qui le couvre, avec orgueil hennit,<br \/>\nEt son cri triomphal, que la bourrasque emporte,<br \/>\nS\u00e8me au loin la terreur dans l&rsquo;\u00e2me la plus forte &#8230;<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce aux solides dents de leurs ancres de fer,<br \/>\nQui trompent les efforts des vents et de la mer,<br \/>\nLes nefs ont tenu bon, et la rafale passe.<br \/>\nRien n&rsquo;a souffert \u00e0 bord, sauf quelque m\u00e2t qui casse ;<br \/>\nL&rsquo;esp\u00e9rance est rentr\u00e9e au c\u0153ur des matelots&#8230;<br \/>\nMais tout reste effrayant, et le ciel et les flots.<\/p>\n<p>Cette accalmie, h\u00e9las ! n&rsquo;est qu&rsquo;une courte tr\u00e8ve<br \/>\nUn grain plus violent \u00e0 l&rsquo;horizon se l\u00e8ve ;<br \/>\nLe noir tourbillon d&rsquo;air accourt en tournoyant,<br \/>\nEt la meute des flots le suit en aboyant.<\/p>\n<p>Sur les vaisseaux de Blois, comme sur ceux de Jeanne,<br \/>\nLes marins ont compris que le Ciel les condamne !<br \/>\nEt, tombant \u00e0 genoux, chacun, pour dernier don,<br \/>\nDemande, non la vie, h\u00e9las ! mais le pardon.<\/p>\n<p>Courte fut la pri\u00e8re et courte fut l&rsquo;attente :<br \/>\nRien n&rsquo;a pu r\u00e9sister o\u00f9 passa la tourmente ;<br \/>\nSous cette masse d&rsquo;eau, sous cette masse d&rsquo;air,<br \/>\nLe p\u00e9ril et la mort n&rsquo;ont dur\u00e9 qu&rsquo;un \u00e9clair.<\/p>\n<p>Les p\u00eacheurs de Pen-Marc&rsquo;h, dont la foule croissante,<br \/>\nBravant sur les rochers la vague bondissante,<br \/>\nImmobile d&rsquo;effroi contemplait, en priant,<br \/>\nLa mer qu&rsquo;illuminait le vaisseau flamboyant.<br \/>\nLes p\u00eacheurs de Pen-Marc&rsquo;h, lorsqu&rsquo;\u00e9clata l&rsquo;orage,<br \/>\nAvaient pour la plupart regagn\u00e9 leur village ;<br \/>\nMais le prudent recteur, dont le c\u0153ur g\u00e9n\u00e9reux<br \/>\nS&rsquo;\u00e9lan\u00e7ait au-devant de tous les malheureux,<br \/>\nRetenant pr\u00e8s de lui les marins les plus braves :<br \/>\n\u2014 \u00ab De nos devoirs, dit-il, chr\u00e9tiens, soyons esclave<br \/>\nEt que la charit\u00e9 nous trouve pr\u00eats toujours.<br \/>\nOn peut avoir ici besoin de nos secours :<br \/>\nPendant tout l&rsquo;ouragan restons donc o\u00f9 nous sommes&#8230;<br \/>\nQu&rsquo;importe un peu de pluie \u00e0 qui sauve des hommes ? \u00bb<br \/>\n\u00ab Oh ! monsieur le recteur, comptez, comptez sur nous ;<br \/>\nQuoi que vous ordonniez, nous ob\u00e9irons tous. \u00bb<\/p>\n<p>Et malgr\u00e9 le tonnerre, et la pluie, et la gr\u00eale.<br \/>\nSous ces \u00e9clairs sans fin dont le r\u00e9seau se m\u00eale,<br \/>\nAu milieu du fracas de la houle et des vents,<br \/>\nSur ces rocs escarp\u00e9s que le pied croit mouvants,<br \/>\nCe groupe de chr\u00e9tiens, que la piti\u00e9 rassemble.<br \/>\nEst debout \u00e0 son poste, et pas un c\u0153ur ne tremble&#8230;<br \/>\nOu si quelqu&rsquo;un a peur, lorsque la foudre a lui,<br \/>\nVous savez, \u00f4 mon Dieu, que ce n&rsquo;est pas pour lui.<br \/>\nQuand fondit sur les nefs la premi\u00e8re rafale,<br \/>\nComprenant le p\u00e9ril, le cur\u00e9 devint p\u00e2le :<br \/>\n\u2014 \u00ab Prions pour eux, dit-il, car les voil\u00e0 perdus,<br \/>\nSi du Seigneur nos v\u0153ux ne sont pas entendus.<br \/>\nLe calme qui va suivre est un calme perfide :<br \/>\nCe nuage qui monte au fond du ciel livide,<br \/>\nC&rsquo;est cet horrible grain que vous connaissez trop.<br \/>\nDevan\u00e7ant l&rsquo;aigle au vol, le cheval au galop,<br \/>\nIl franchit l&rsquo;horizon d&rsquo;un seul coup de son aile,<br \/>\nEt la mort est partout sa compagne fid\u00e8le. \u00bb<\/p>\n<p>Les p\u00eacheurs regardaient le m\u00eame coin des cieux<br \/>\nQue le pr\u00eatre observait d&rsquo;un regard anxieux,<br \/>\nEt, voyant accourir la nue aux sombres lignes,<br \/>\nD&rsquo;un geste involontaire aux nefs faisaient des signes.<br \/>\nQuand soudain sur le sol ils furent renvers\u00e9s,<br \/>\nAu choc imp\u00e9tueux des airs boulevers\u00e9s.<\/p>\n<p>Un effroyable bruit, le bruit de cent temp\u00eates,<br \/>\nPassait d&rsquo;un vol rapide au-dessus de leurs t\u00eates&#8230;<br \/>\nL&rsquo;irr\u00e9sistible grain ne dura qu&rsquo;un moment,<br \/>\nMais le cap fr\u00e9missait dans son \u00e9branlement.<br \/>\nLorsqu&rsquo;enfin les p\u00eacheurs meurtris se relev\u00e8rent,<br \/>\nQue sur l&rsquo;onde et le ciel leurs regards se fix\u00e8rent,<br \/>\nUn spectacle nouveau frappa leurs yeux surpris,<br \/>\nEt l&rsquo;\u00e9pouvante \u00e0 tous arracha de grands cris.<br \/>\nVers Pont-l&rsquo;Abb\u00e9 courait un sombre et lourd nuage ;<br \/>\nMais au-dessus des flots, au-dessus du rivage.<br \/>\nLe ciel avait \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9 par le grain<br \/>\nEt les astres brillaient dans son azur serein ;<br \/>\nLa mer s&rsquo;\u00e9tait calm\u00e9e en partie, et la houle<br \/>\nCommen\u00e7ait d&rsquo;aplanir son pli qui se d\u00e9roule&#8230;<\/p>\n<p>Mais, h\u00e9las ! et voici d&rsquo;o\u00f9 venaient les terreurs<br \/>\nQui sur les hauts rochers \u00e9treignaient tous les c\u0153urs :<br \/>\nDerri\u00e8re les \u00e9cueils, dont les masses muettes<br \/>\nD\u00e9coupent sur le ciel leurs sombres silhouettes,<br \/>\nQue ne colore plus le grand navire \u00e9teint ;<br \/>\nA l&rsquo;endroit o\u00f9 les nefs dressaient dans le lointain,<br \/>\nSur le balancement de leurs car\u00e8nes brunes,<br \/>\nEt leurs doubles ch\u00e2teaux, et leurs m\u00e2ts, et leurs hunes,<br \/>\nEt de leurs longs haubans le fil a\u00e9rien,<br \/>\nL&rsquo;\u0153il s&rsquo;efforce de voir et n&rsquo;aper\u00e7oit plus rien.<\/p>\n<p>II. LE CONVOI FUN\u00c8BRE.<\/p>\n<p>L&rsquo;horizon reste vide, oui, compl\u00e9tement vide.<br \/>\nChacun croit se tromper et, d&rsquo;un regard avide,<br \/>\nSur ces vastes d\u00e9serts, d&rsquo;un clin d&rsquo;\u0153il parcourus,<br \/>\nCherche inutilement les vaisseaux disparus.<br \/>\nQuoi ! Seigneur, devant vous aucun n&rsquo;a trouv\u00e9 gr\u00e2ce<br \/>\nEt les dix ont sombr\u00e9, sans laisser une trace!<br \/>\nNon!&#8230; Le vieux cur\u00e9 jette un cri, parti du c\u0153ur,<br \/>\nO\u00f9 perce un peu de joie et beaucoup de terreur.<\/p>\n<p>Son regard , rapproch\u00e9 par hasard du rivage,<br \/>\nVoit entre les rescifs les preuves du naufrage.<br \/>\nC&rsquo;est un amas confus de planches et de m\u00e2ts,<br \/>\nDe voiles en rouleaux, de quilles en \u00e9clats,<br \/>\nEt, parmi ces d\u00e9bris, d&rsquo;innombrables cadavres,<br \/>\nBallott\u00e9s par les flots sur ces plages sans havres.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Dieu soit b\u00e9ni ! dit-il, car plus d&rsquo;un naufrag\u00e9<br \/>\nA ce d\u00e9sastre affreux peut avoir surnag\u00e9.<\/p>\n<p>Que le meilleur coureur d&rsquo;entre vous nous pr\u00e9c\u00e8de ;<br \/>\nQu&rsquo;il aille leur crier qu&rsquo;on arrive \u00e0 leur aide.<br \/>\nSuivons-le tous de pr\u00e8s&#8230; Vous, allez, mes amis,<br \/>\nR\u00e9veiller dans le bourg les p\u00eacheurs endormis ;<br \/>\nQu&rsquo;ils accourent, pourvus de falots et de corde.<br \/>\nPuis, pour que le Ciel fasse aux morts mis\u00e9ricorde,<br \/>\nLo\u00efc, va dans l&rsquo;\u00e9glise et fais sonner les glas. \u00bb<\/p>\n<p>Et le bon vieux recteur part et marche \u00e0 grands pas.<br \/>\nSa charit\u00e9 lui sert de b\u00e2ton de voyage,<br \/>\nEt le premier de tous il atteint le rivage.<\/p>\n<p>O noble et saint vieillard, que n&rsquo;ai-je su ton nom,<br \/>\nPour l&rsquo;entourer d&rsquo;amour et d&rsquo;admiration ?<br \/>\nMais que te font les prix que ce bas monde donne ?<br \/>\nTon front d\u00e9sire un nimbe et non une couronne.<\/p>\n<p>Quoique moins fort, l&rsquo;orage avait recommenc\u00e9,<br \/>\nEt les rochers, battus par le flot courrouc\u00e9,<br \/>\nRendirent aux p\u00eacheurs leurs recherches fun\u00e8bres<br \/>\nBien dures, au milieu des \u00e9paisses t\u00e9n\u00e8bres.<br \/>\nPendant toute la nuit, on vit au bord des flots<br \/>\nDes ombres se croiser, qui portaient des falots&#8230;<\/p>\n<p>La mer ne l\u00e2cha pas une seule victime :<br \/>\nOn arracha sans doute aux fureurs de l&rsquo;ab\u00eeme,<br \/>\nAu prix de grands p\u00e9rils, des centaines de corps ;<br \/>\nMais le glas eut raison de sonner pour les morts.<\/p>\n<p>Quand parurent \u00e0 l&rsquo;Est les premiers feux de l&rsquo;aube,<br \/>\nQuand, le jour \u00e9clairant ce que la nuit d\u00e9robe,<br \/>\nOn put compter enfin, sur le sable \u00e9tendus,<br \/>\nLes cadavres saignants, livides, demi-nus ;<br \/>\nEn voyant tous ces corps dont l&rsquo;orage a pris l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nLe cur\u00e9 dit : \u00ab Il manque et l&rsquo;enfant et la femme !<br \/>\nMes amis, cette femme hier sauva vos jours,<br \/>\nEt l&rsquo;enfant est son fils&#8230; Cherchons, cherchons toujours.<br \/>\nPuisque leur vie, h\u00e9las ! est \u00e0 jamais \u00e9teinte,<br \/>\nQue tous les deux au moins dorment en terre sainte. \u00bb<\/p>\n<p>Et le pauvre vieillard, versant des pleurs amers,<br \/>\nC\u00f4toya bien longtemps le flot bruyant des mers,<br \/>\nCherchant, cherchant toujours et l&rsquo;enfant et la femme.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;espoir enfin disparut de son \u00e2me :<br \/>\n\u2014 \u00ab Emportons \u00e0 Pen-Marc&rsquo;h, dit-il, ces pauvres corps ;<br \/>\nNous chanterons sur eux la grand&rsquo;messe des morts ;<\/p>\n<p>Puis , comme par l&rsquo;orage unis par la pri\u00e8re,<br \/>\nIls iront reposer dans notre cimeti\u00e8re.<br \/>\n\u00bb Mais ici, mes amis, prions, \u00e0 deux genoux,<br \/>\nPour la femme au grand c\u0153ur qui prit piti\u00e9 de nous.<br \/>\nS&rsquo;il faut que l&rsquo;Oc\u00e9an garde, h\u00e9las ! sa d\u00e9pouille,<br \/>\nEt qu&rsquo;un impur poisson la d\u00e9vore et la souille,<br \/>\nSi son corps ne doit pas dormir cnseveli,<br \/>\nQue ses bienfaits du moins \u00e9chappent \u00e0 l&rsquo;oubli.<br \/>\n\u00bb Oui, mes enfants, je veux, dans notre pauvre \u00e9glise ;<br \/>\nJe veux faire graver sur une pierre grise,<br \/>\nPour que nos descendants puissent b\u00e9nir son nom :<br \/>\nPen-Marc&rsquo;h fut \u00e9pargn\u00e9 par Jeanne de Clisson. \u00bb<\/p>\n<p>Et comme il pr\u00e9c\u00e9dait le cort\u00e8ge lugubre<br \/>\nQui montait vers le bourg, sous l&rsquo;air vif et salubre,<br \/>\nOn le vit s&rsquo;arr\u00eater brusquement bien des fois,<br \/>\nEt faire, en soupirant, le signe de la croix.<br \/>\nMais soudain le vieillard se tourna vers les vagues ;<br \/>\nDans ses regards flottaient des esp\u00e9rances vagues,<br \/>\nEt, murmurant un nom terrible, mais ch\u00e9ri :<br \/>\n\u00ab Est-il bien s\u00fbr, dit-il, qu&rsquo;ici tout ait p\u00e9ri ? \u00bb<\/p>\n<p>III. LE FID\u00c8LE KERGOFF.<br \/>\nNon, tout n&rsquo;a pas p\u00e9ri ! Jeanne est encor vivante :<br \/>\nUn fr\u00eale esquif l&#8217;emporte au gr\u00e9 de la tourmente.<\/p>\n<p>Lorsque son vieux pilote, habile et d\u00e9vou\u00e9,<br \/>\nVit tout effort pour fuir par le vent d\u00e9jou\u00e9,<br \/>\nQuand des signes, trop clairs pour qu&rsquo;il p\u00fbt les confondre,<br \/>\nLui montr\u00e8rent au ciel l&rsquo;ouragan pr\u00e8s de fondre,<br \/>\nIl s&rsquo;approcha de Jeanne et, d\u00e9couvrant son front :<br \/>\n\u2014 \u00ab Madame, \u00e0 m&rsquo;effrayer je ne suis pas bien prompt,<br \/>\nDit-il, mais au Sud-Ouest un mauvais grain s&rsquo;appr\u00eate<br \/>\nEt nous allons avoir une fi\u00e8re temp\u00eate.<br \/>\n\u00bb Certes, je ne dis pas de mal de vos vaisseaux :<br \/>\nTous trois se moquent bien de la fureur des eaux ;<br \/>\nMais leur masse offre au vent une trop large prise&#8230;<br \/>\nEt si pr\u00e8s des \u00e9cueils !&#8230; j&rsquo;ai peur qu&rsquo;on ne s&rsquo;y brise.<br \/>\nLe vent qui va souffler n&rsquo;a pas eu son pareil.<br \/>\n\u00bb Si vous vouliez, Madame, \u00e9couter un conseil&#8230;<br \/>\nJe ne suis qu&rsquo;un vieux fou , mais, tout pr\u00e8s de la poupe,<br \/>\nVous pouvez voir d&rsquo;ici pendre cette chaloupe.<br \/>\nEh bien, nous la ferions descendre sur les flots :<br \/>\nOn y ferait ranger quatre bons matelots,<br \/>\nAussi pleins de vigueur que d&rsquo;adresse et d&rsquo;audace,<br \/>\nPuis, vous et vos enfants vous y prendriez place.<br \/>\n\u00bb M\u00eame, si vous vouliez, sans que ce f\u00fbt trop plein,<br \/>\nOn y pourrait encor loger messire Herblain.<br \/>\nLa chaloupe est l\u00e9g\u00e8re et n&rsquo;a que peu de quille ;<br \/>\nVous la verriez nager, plus vive qu&rsquo;une anguille,<br \/>\nA travers ces brisants, qui hurleraient en vain,<br \/>\nComme un loup affam\u00e9 qui voit tromper sa faim. \u00bb<br \/>\nJeanne, l&rsquo;\u00e9clair aux yeux, s&rsquo;\u00e9cria : \u00ab Sur mon \u00e2me ?<br \/>\nTon offre, vieux Kergoff, est un outrage inf\u00e2me.<br \/>\nSi, comme tu le dis, nos nefs sont en danger,<br \/>\nLa faute en est \u00e0 moi, car c&rsquo;est pour me venger<br \/>\nQue, marins et soldats, et toi-m\u00eame, \u00f4 pilote,<br \/>\nVous avez affront\u00e9 cette fatale c\u00f4te ;<br \/>\nEt, fuyant l\u00e2chement les maux que j&rsquo;ai caus\u00e9s,<br \/>\nJe vous laisserais seuls \u00e0 la mort expos\u00e9s !<br \/>\nOh ! jamais les Clisson, jamais les Belleville<br \/>\nN&rsquo;ont souill\u00e9 leur honneur d&rsquo;une tache si vile! \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Madame, je vous ai voil\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 :<br \/>\nUn retard d&rsquo;un quart d&rsquo;heure, et le Ciel irrit\u00e9,<br \/>\nL\u00e2chant enfin la bride \u00e0 ce grain qui s&rsquo;appr\u00eate,<br \/>\nVous aura pour toujours coup\u00e9 toute retraite.<br \/>\nRestez, mais sachez bien que nous sommes perdus. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Eh bien ! dit Olivier, c&rsquo;est un motif de plus ;<br \/>\nS&rsquo;il faut que vous mouriez, nous mourrons tous ensemble :<br \/>\nMets ta main sur mon c\u0153ur et tu verras s&rsquo;il tremble. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Je te b\u00e9nis, dit Jeanne, avec un court frisson :<br \/>\nNous mourrons, Olivier, mais dignes des Clisson.<br \/>\n\u00ab Tais-toi, Kergoff; ton sort ou propice ou funeste,<br \/>\nNous le partagerons, quel qu&rsquo;il soit, car je reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Madame, dit Herblain, tombant \u00e0 ses genoux,<br \/>\nSongez \u00e0 vos enfants, songez \u00e0 votre \u00e9poux.<br \/>\nVotre \u00e9poux a re\u00e7u vos serments de vengeance,<br \/>\nEt vous n&rsquo;avez rien fait pour laver son offense.<br \/>\nVous avez au hasard frapp\u00e9 des innocents,<br \/>\nMais tous ses meurtriers, hors un seul, sont vivants.<br \/>\n\u00bb Si vous ne voulez pas l&rsquo;entendre vous maudire,<br \/>\nQuand vous l&rsquo;irez rejoindre, il faut pouvoir lui dire :<br \/>\nCes juges qu&rsquo;en mourant tu l\u00e9guas \u00e0 mes coups,<br \/>\nTes juges ne sont plus ; je les ai tu\u00e9s tous&#8230;<br \/>\n\u00bb Et ses fils, qu&rsquo;il aimait cent fois plus que lui-m\u00eame,<br \/>\nQu&rsquo;absents, il caressa de son regard supr\u00eame<br \/>\nEt qui devaient un jour, relevant sa maison,<br \/>\nD&rsquo;une splendeur plus grande illustrer son vieux nom,<br \/>\nL&rsquo;espoir qu&rsquo;il mit en eux n&rsquo;est donc qu&rsquo;une chim\u00e8re ?<br \/>\nVous allez les livrer \u00e0 la mort, vous leur m\u00e8re !<br \/>\n\u00bb Aux offres de Kergoff, allons, r\u00e9signez-vous,<br \/>\nAu nom de vos enfants, au nom de votre \u00e9poux. \u00bb<\/p>\n<p>Des paroles d&rsquo;Herblain, du vieil Herblain en larmes,<br \/>\nJeanne semblait subir \u00e0 son insu les charmes ;<br \/>\nOn lisait dans ses yeux son ind\u00e9cision<br \/>\nEt son sein se gonflait sous son \u00e9motion.<br \/>\nMais, levant tout \u00e0 coup son regard sur l&rsquo;orage,<br \/>\nLa grandeur du p\u00e9ril lui rendit son courage :<br \/>\n\u2014 \u00abVieux Kergoff, vieil Herblain, du fond du c\u0153ur, merci !<br \/>\nCes bonheurs qu&rsquo;\u00e0 mes yeux vous faites luire ici,<br \/>\nMes deux enfants sauv\u00e9s, ma vengeance assouvie,<br \/>\nJe les ach\u00e8terais volontiers de ma vie ;<br \/>\nMais je ne puis aller jusqu&rsquo;\u00e0 la l\u00e2chet\u00e9 !<br \/>\nTout bonheur qui fait honte est trop cher achet\u00e9 :<br \/>\nOr, mes fils rougiraient de mon pr\u00e9sent funeste.<br \/>\nPour mourir avec vous, s&rsquo;il faut mourir, je reste. \u00bb<\/p>\n<p>La ch\u00e2telaine \u00e0 peine avait lanc\u00e9 ces mots,<br \/>\nLa rafale passa, bouleversant les flots.<br \/>\nLes trois vaisseaux de Jeanne et ceux qui leur font face<br \/>\nBondissent sur la mer, mais sans qu&rsquo;une ancre casse ;<br \/>\nOn entend seulement leurs membrures crier,<br \/>\nEt, d&rsquo;instinct, les marins se sont mis \u00e0 prier ;<br \/>\nJeanne embrasse ses fils, doux objets de son culte&#8230;<\/p>\n<p>Quand la courte bourrasque eut \u00e9teint son tumulte,<br \/>\nJeanne, \u00e9levant la voix, s&rsquo;\u00e9cria : \u00ab Mes amis,<br \/>\nNotre Dame a re\u00e7u les v\u0153ux que je lui fis.<br \/>\nPuisqu&rsquo;elle a loin de nous \u00e9cart\u00e9 la temp\u00eate,<br \/>\nEnsemble nous irons lui payer notre dette :<br \/>\nTrois vaisseaux, imitant ceux qu&rsquo;elle a d\u00e9fendus,<br \/>\nSeront \u00e0 son autel par nos mains suspendus ;<br \/>\nEt de plus, soyez tous t\u00e9moins de ma promesse.<br \/>\nJ&rsquo;y ferai tous les ans chanter une grand&rsquo;messe.<br \/>\n\u00bb Chassez donc de vos c\u0153urs toute crainte, \u00f4 marins :<br \/>\nNous reprendrons la mer sous des cieux plus sereins,<br \/>\nEn bravant ces vaisseaux qui comptent sur leur nombre. \u00bb<\/p>\n<p>IV. LA R\u00c9VOLTE.<\/p>\n<p>Kergoff restait plong\u00e9 dans un silence sombre ;<br \/>\nRegardant tour \u00e0 tour et le ciel et la mer,<br \/>\nLe vieillard souriait, mais d&rsquo;un sourire amer.<\/p>\n<p>Des marins r\u00e9paraient aux m\u00e2ts quelques d\u00e9sordres ;<br \/>\nCourant vers eux, tout bas il leur donne des ordres.<br \/>\nOn descend la chaloupe en h\u00e2te sur les flots,<br \/>\nOn y glisse un long coffre ; et quatre matelots<br \/>\nOnt saut\u00e9 dans l&rsquo;esquif, qui penche et se balance.<br \/>\nAussit\u00f4t trois marins saisissent en silence<br \/>\nJeanne et ses deux enfants, qui, surpris tous les trois,<br \/>\nSont descendus, avant de recouvrer la voix.<\/p>\n<p>Tout cela n&rsquo;a dur\u00e9 que l&rsquo;espace d&rsquo;un geste.<\/p>\n<p>Herblain les a suivis d&rsquo;un pied encore leste,<br \/>\nEt de la ch\u00e2telaine embrassant les genoux :<br \/>\n\u2014 \u00ab Oh ! par gr\u00e2ce, Madame, ayez piti\u00e9 de nous ;<br \/>\nNe nous maudissez pas de vous avoir sauv\u00e9e!<br \/>\nA l&rsquo;horrible temp\u00eate au fond du ciel couv\u00e9e<br \/>\nEt dont le souffle au loin gonfle d\u00e9j\u00e0 les eaux,<br \/>\nKergoff n&rsquo;a plus l&rsquo;espoir d&rsquo;arracher vos vaisseaux ;<br \/>\nMais cette barque encor peut atteindre la c\u00f4te&#8230;<br \/>\n\u00bb Mon d\u00e9vo\u00fbment m&rsquo;a fait complice de sa faute :<br \/>\nLa maison de Clisson doit survivre \u00e0 tout prix<br \/>\nEt nous vous en avons disput\u00e9 les d\u00e9bris,<br \/>\nFid\u00e8les jusqu&rsquo;au bout,&#8230; jusqu&rsquo;au crime peut-\u00eatre.<br \/>\nLaissez-moi suivre ici les enfants de mon ma\u00eetre.<br \/>\nLi\u00e9 par mes serments et mon c\u0153ur, j&rsquo;aime mieux<br \/>\nAvec eux le tr\u00e9pas que le salut loin d&rsquo;eux. \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne, qui jusqu&rsquo;alors fron\u00e7ait ses sourcils mornes,<br \/>\n\u00c9mue \u00e0 ces accents d&rsquo;un d\u00e9vo\u00fbment sans bornes,<br \/>\nEmbrasse ses deux fils press\u00e9s dans son giron,<br \/>\nEt jette au vieil Herblain un regard de pardon.<\/p>\n<p>Le fid\u00e8le Kergoff, qui, pench\u00e9 sur la poupe,<br \/>\nD&rsquo;un regard inquiet plongeait dans la chaloupe,<br \/>\nVoyant l&rsquo;\u00e9clair joyeux dont l&rsquo;\u0153il de Jeanne a lui,<br \/>\nCria : \u00ab N&rsquo;aurai-je pas mon pardon comme lui ?<br \/>\nJ&rsquo;attends ici la mort, mais, dans mon infortune,<br \/>\nMon malheur le plus grand serait votre rancune. \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Ah ! dit Jeanne, levant ses regards attendris,<br \/>\nDe la fid\u00e9lit\u00e9 vous m\u00e9ritez le prix,<br \/>\nCar vous m&rsquo;aimez encor quand je vous abandonne.<br \/>\nM\u00e8re, je vous b\u00e9nis, et chef, je vous pardonne :<br \/>\nOui, votre violence est sainte devant Dieu.<br \/>\n\u00bb Si ce Dieu juste et bon daigne exaucer mon v\u0153u,<br \/>\nLe v\u0153u d&rsquo;un pauvre c\u0153ur qui sanglote et qui souffre,<br \/>\nNon, vous ne serez pas englouti dans ce gouffre ;<br \/>\nMes dons reconnaissants, mes dons dignes d&rsquo;un roi,<br \/>\nVous pa\u00eeront de sauver mes deux fils,&#8230; malgr\u00e9 moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Madame, j&rsquo;ai re\u00e7u d\u00e9j\u00e0 ma r\u00e9compense.<br \/>\n\u00bb Mais la bonace fuit et l&rsquo;ouragan commence :<br \/>\nA vos rames, marins, et t\u00e2chez d&rsquo;arriver<br \/>\nA l&rsquo;\u00eelot de Nona , qui peut seul vous sauver.<br \/>\n\u00bb Si le beau temps sur nous par hasard vient \u00e0 poindre,<br \/>\nDemain \u00e0 Loc-Tudi nous irons vous rejoindre. \u00bb<\/p>\n<p>Et cet homme, si grand, si modeste et si bon,<br \/>\nAttend en paix l&rsquo;orage, une main au timon.<br \/>\nPour les marins et lui la mort para\u00eet certaine,<br \/>\nMais il n&rsquo;est inquiet que pour la ch\u00e2telaine<br \/>\nEt, suivant son esquif, gr\u00e2ce au navire en feu,<br \/>\nIl lui jette de loin un \u00e9ternel adieu.<\/p>\n<p>Les quatre matelots qui conduisaient la barque,<br \/>\nPress\u00e9s par les p\u00e9rils qu&rsquo;au ciel leur \u0153il remarque,<br \/>\nVenaient d&rsquo;atteindre enfin \u00e0 l&rsquo;\u00eele de Nona,<br \/>\nQuand l&rsquo;orage attendu sur les vaisseaux tonna.<\/p>\n<p>Au pied des hauts rescifs la chaloupe tapie<br \/>\nTourna sur elle-m\u00eame, ainsi qu&rsquo;une toupie.<br \/>\nQui, lasse de ronfler, se balance et s&rsquo;\u00e9teint :<br \/>\nLe timonier pourtant d&rsquo;un bras fort la maintint.<\/p>\n<p>Le tourbillon de vent, dont la colonne torse,<br \/>\nD\u00e9chir\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9cueil, y perdait de sa force,<br \/>\nEn mugissant passa; mais au feu des \u00e9clairs,<br \/>\nDont le choc incessant illuminait les airs,<br \/>\nJeanne vit tournoyer, comme des feuilles s\u00e8ches,<br \/>\nEt la nef embras\u00e9e, aux ardentes flamm\u00e8ches,<br \/>\nEt les vaisseaux de Blois, et ses propres vaisseaux,<br \/>\nQue le vent emportait en courant sur les eaux.<\/p>\n<p>Et tout cela fuyait comme de grandes ombres,<br \/>\nTout cela se heurtait p\u00eale-m\u00eale aux rocs sombres<br \/>\nEt, bondissant dans l&rsquo;air, retombait en d\u00e9bris,<br \/>\nAvec un bruit terrible, o\u00f9 per\u00e7aient de grands cris.<\/p>\n<p>V. LES DERNI\u00c8RES IMPR\u00c9CATIONS.<\/p>\n<p>Jeanne, en voyant broyer par l&rsquo;orage en d\u00e9mence<br \/>\nLes trois nefs qui portaient l&rsquo;espoir de sa vengeance,<br \/>\nEn entendant au loin hurler les cris de mort<br \/>\nDe ces pauvres soldats attach\u00e9s \u00e0 son sort,<br \/>\nJeanne a senti saigner son c\u0153ur qui se d\u00e9chire,<br \/>\nEt sous son front br\u00fblant bouillonne le d\u00e9lire.<br \/>\nDebout dans la chaloupe et les cheveux \u00e9pars,<br \/>\nAu milieu des \u00e9clairs pleuvant de toutes parts,<br \/>\nElle tend vers le ciel ses deux mains mena\u00e7antes<br \/>\nEt, dominant des vents les clameurs rugissantes :<br \/>\n\u00ab Dieu, que tant de douleurs n&rsquo;ont pas rassasi\u00e9,<br \/>\nN&rsquo;es-tu, comme les rois, qu&rsquo;un tyran sans piti\u00e9 ?<br \/>\nJe te savais cruel, mais je te croyais juste,<br \/>\nEt je courbais mon front sous ta col\u00e8re auguste ;<br \/>\nMais ta col\u00e8re \u00e9clate en jets capricieux<br \/>\nEt ta foudre au hasard tombe du haut des cieux.<\/p>\n<p>\u00bb Ces hommes, \u00e9cras\u00e9s comme au pressoir la grappe,<br \/>\nCes hommes qu&rsquo;ont-ils fait pour que ta main les frappe :<br \/>\nSi tu venges le sang dont leurs bras sont tremp\u00e9s :<br \/>\nJe te le dis tout haut, tes coups se sont tromp\u00e9s :<br \/>\nC&rsquo;est moi qui les guidais, moi seule, \u00e0 ces massacres.<br \/>\nTes tardives piti\u00e9s sont de vains simulacres :<br \/>\nIls n&rsquo;\u00e9taient que le glaive, et moi j&rsquo;\u00e9tais le bras ;<br \/>\nC&rsquo;est moi qu&rsquo;il faut punir&#8230; Mais tu ne l&rsquo;oses pas !<br \/>\nCar, tu le sais trop bien, si je tue et me venge,<br \/>\nN&rsquo;as-tu pas devant moi fait marcher ton Archange ?<br \/>\nOui, sous l&rsquo;\u00e9clair sanglant de son \u00e9p\u00e9e en feu,<br \/>\nJ&rsquo;ex\u00e9cutais ton ordre, impitoyable Dieu&#8230;<\/p>\n<p>\u00bb Insens\u00e9e ! oh ! je viens de m&rsquo;accuser moi-m\u00eame.<br \/>\nPardon, Seigneur, pardon pour ma voix qui blasph\u00e8me !<br \/>\nCar le coup qui m&rsquo;atteint, je l&rsquo;ai trop m\u00e9rit\u00e9 :<br \/>\nMa faute a mis la foudre \u00e0 ton bras irrit\u00e9.<br \/>\n\u00bb Quand la mort de Clisson indignait ta justice.<br \/>\nLorsque tu me chargeas de venger son supplice,<br \/>\nL&rsquo;Ange exterminateur a re\u00e7u mon serment<br \/>\nD&rsquo;\u00eatre de ton courroux l&rsquo;implacable instrument ;<br \/>\nEt ce serment, je l&rsquo;ai trahi, quand j&rsquo;ai fait gr\u00e2ce !<\/p>\n<p>\u00bb L&rsquo;outil qui dans la main se r\u00e9volte, on le casse.<br \/>\nVous m&rsquo;avez ch\u00e2ti\u00e9e et vous avez bien fait,<br \/>\nPuisqu&rsquo;\u00e0 vos volont\u00e9s, Seigneur, j&rsquo;avais forfait.<br \/>\n\u00bb Mais si votre col\u00e8re est enfin apais\u00e9e,<br \/>\nSi j&rsquo;\u00e9chappe aux p\u00e9rils o\u00f9 je suis expos\u00e9e,<br \/>\nJe jure que ma main, d\u00e9sormais sans merci,<br \/>\nRach\u00e8tera la faute, h\u00e9las! commise ici. \u00bb<\/p>\n<p>Et Jeanne, oh! pardonnons \u00e0 la pauvre insens\u00e9e!<br \/>\nPar un geste effrayant compl\u00e9ta sa pens\u00e9e :<br \/>\nOn e\u00fbt dit que son bras et son poignard sanglants<br \/>\nFrappaient une victime et labouraient ses flancs&#8230;<br \/>\nCe feu, que consumait sa propre violence,<br \/>\nS&rsquo;\u00e9teint, et Jeanne alors se rassied en silence.<br \/>\n\u2014 \u00ab M\u00e8re, dit Olivier, en lui baisant la main,<br \/>\nL&rsquo;espoir et le soleil repara\u00eetront demain. \u00bb<\/p>\n<p>VI. &#8211; LE D\u00c9PART POUR LOC-TUDI.<\/p>\n<p>Jeanne reste insensible \u00e0 cette voix aim\u00e9e,<br \/>\nEt pourtant la temp\u00eate \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 calm\u00e9e :<br \/>\nLe choc des flots semblait moins bruyant et moins dur,<br \/>\nEt l&rsquo;on voyait au ciel de larges pans d&rsquo;azur.<\/p>\n<p>Profitant du repos des vents et de la lame,<br \/>\nLes marins ont repris le timon et la rame,<br \/>\nEt la barque, c\u00e9dant aux avirons luisants,<br \/>\nVers K\u00e9rity glissait \u00e0 travers les brisants,<br \/>\nQuand Herblain se rapproche et dit d&rsquo;une voix basse :<br \/>\n\u00ab Changez de route, enfants, je vous en prie en gr\u00e2ce.<br \/>\nNous pourrons att\u00e9rir de tout autre c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nMais aller \u00e0 Pen-Marc&rsquo;h, c&rsquo;est de la cruaut\u00e9.<br \/>\n\u00bb Ne voyez-vous donc pas, tout le long du rivage.<br \/>\nCes horribles t\u00e9moins de notre affreux naufrage ?<br \/>\nEt, parmi tant de corps flottants, pas un seul cri<br \/>\nNe nous promet l&rsquo;espoir de sauver un ami.<br \/>\n\u00bb H\u00e2tons-nous donc de fuir, car ma pauvre ma\u00eetresse,<br \/>\nQui succombe d\u00e9j\u00e0 sous le poids qui l&rsquo;oppresse,<br \/>\nS&rsquo;il lui fallait revoir ses navires broy\u00e9s<br \/>\nEt heurter son esquif \u00e0 ses soldats noy\u00e9s,<br \/>\nPar ce hideux spectacle \u00e0 jamais poursuivie,<br \/>\nMa ma\u00eetresse y perdrait la raison ou la vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c9mus par le discours d&rsquo;Herblain, les matelots<br \/>\nLaissent leurs avirons suspendus sur les flots ;<br \/>\nMais, le c\u0153ur encor plein d&rsquo;un reste d&rsquo;\u00e9pouvante<br \/>\nEt craignant un troisi\u00e8me assaut de la tourmente,<br \/>\nLeurs yeux et leurs d\u00e9sirs restent tourn\u00e9s au port<br \/>\nQu&rsquo;ils sont certains d&rsquo;atteindre avec un peu d&rsquo;effort :<br \/>\nLe timonier h\u00e9site \u00e0 d\u00e9tourner la barre.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Votre h\u00e9sitation, dit Herblain, est barbare.<br \/>\nLa dame de Clisson, dans son accablement,<br \/>\nAvait droit de compter sur plus de d\u00e9vo\u00fbment<br \/>\nEt ses bont\u00e9s pour vous sont mal r\u00e9compens\u00e9es.<br \/>\n\u00bb Je ne sais pas quel est le fond de vos pens\u00e9es,<br \/>\nMais, en sacrifiant \u00e0 la peur le devoir,<br \/>\nVous pourriez vous leurrer d&rsquo;un dangereux espoir.<br \/>\n\u00bb Oui, si vous succombez \u00e0 votre l\u00e2che envie,<br \/>\nLe tr\u00e9pas vous attend o\u00f9 vous cherchez la vie,<br \/>\nCar les gens de Pen-Marc&rsquo;h peuvent se souvenir<br \/>\nDu dessein qui chez eux ce soir vous fit venir.<br \/>\n\u00bb Ces vaisseaux de leur duc bris\u00e9s contre la c\u00f4te,<br \/>\nEt bris\u00e9s, songez-y ! par votre seule faute,<br \/>\nNe doivent pas, non plus, rendre leurs coeurs cl\u00e9ments,<br \/>\nEt vous pourriez payer leurs pleurs de vos tourments.<\/p>\n<p>\u00bb Gagnons donc Loc-Tudi, qu&rsquo;il est ais\u00e9 d&rsquo;atteindre.<br \/>\nPour ma ma\u00eetresse et vous, l\u00e0, rien, plus rien ! \u00e0 craindre ;<br \/>\nCar Jean de Pont-l&rsquo;Abb\u00e9 , de qui d\u00e9pend ce port,<br \/>\nEst parent des Clisson et l&rsquo;ami des Montfort,<br \/>\nEt, pour ses deux neveux rendus \u00e0 ses caresses,<br \/>\nVous pouvez, \u00e0 bon droit, compter sur ses largesses. \u00bb<\/p>\n<p>Les marins, sans r\u00e9pondre, ont repris l&rsquo;aviron,<br \/>\nEt la barque a tourn\u00e9 sous la main du patron.<\/p>\n<p>Jeanne, toujours assise et la t\u00eate courb\u00e9e,<br \/>\nDans son noir d\u00e9sespoir est rest\u00e9e absorb\u00e9e :<br \/>\nL&rsquo;\u00e9clair peut la frapper ou la mer l&rsquo;engloutir,<br \/>\nQu&rsquo;importe ? elle mourrait sans m\u00eame le sentir.<br \/>\nSon \u00e2me est sans organe et ne vit qu&rsquo;en soi-m\u00eame.<br \/>\nElle songe \u00e0 ses fils, \u00e0 ses deux fils qu&rsquo;elle aime,<br \/>\nEt pourtant elle voit d&rsquo;un \u0153il indiff\u00e9rent<br \/>\nOlivier et Guillaume \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s pleurant.<br \/>\nSi sa main sur leurs fronts se pose et les caresse,<br \/>\nSon c\u0153ur ne transmet plus \u00e0 ses doigts sa tendresse,<br \/>\nEt sa douleur ignore, h\u00e9las! l&rsquo;ardent baiser<br \/>\nQu&rsquo;Olivier lui prodigue en vain pour l&rsquo;apaiser.<\/p>\n<p>Nul n&rsquo;a donc entendu, dans le douloureux groupe,<br \/>\nLes conseils \u00e9chang\u00e9s \u00e0 bord de la chaloupe ;<br \/>\nAussi, quand Olivier, au tournant d&rsquo;un rocher,<br \/>\nVoit s&rsquo;\u00e9loigner le port qu&rsquo;il a vu s&rsquo;approcher :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pourquoi donc avons-nous, dit-il, chang\u00e9 de route ?<br \/>\nAttention ! marins; vous vous trompez sans doute. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Notre route est chang\u00e9e, oui, c&rsquo;est vrai, mon enfant,<br \/>\nMais c&rsquo;est sans nous tromper, dit Herblain triomphant :<br \/>\nDieu rel\u00e8ve parfois ceux que sa main ch\u00e2tie !<br \/>\n\u00bb Le Sort n&rsquo;a contre nous gagn\u00e9 qu&rsquo;une partie :<br \/>\nLa revanche , Olivier, d\u00e8s demain nous attend :<br \/>\nPont-l&rsquo;Abb\u00e9 nous rendra ce que Pen-Marc&rsquo;h nous prend. \u00bb<\/p>\n<p>Aux paroles d&rsquo;Herblain, Jeanne en sursaut se l\u00e8ve,<br \/>\nEt son \u0153il lance au loin des \u00e9clairs, comme un glaive.<br \/>\n\u2014 \u00ab Aiglons, ouvrez votre aile et prenez votre essor :<br \/>\nVotre aire, \u00f4 mes enfants, Dieu vous la garde encor.<br \/>\n\u00bb En vain le roi de France a d\u00e9truit mes arm\u00e9es ;<br \/>\nEn vain sur mes trois nefs les eaux se sont ferm\u00e9es ;<br \/>\nEn vain tous mes soutiens dorment au fond des flots,<br \/>\nSauf un pauvre vieillard et quatre matelots ;<br \/>\nEn vain la mer peut-\u00eatre, et les vents, et les astres,<br \/>\nCombinent leurs fureurs pour de nouveaux d\u00e9sastres :<br \/>\nDe leurs succ\u00e8s d&rsquo;un jour mon courage se rit,<br \/>\nCar je marche, Seigneur, o\u00f9 ta main me conduit.<\/p>\n<p>\u00bb Tu m&rsquo;as comme un devoir impos\u00e9 la vengeance :<br \/>\nEh bien ! pour l&rsquo;accomplir, tu me dois la puissance !<br \/>\nJ&rsquo;ignore pour ce but quels sont tes instruments,<br \/>\nMais quelqu&rsquo;un doit m&rsquo;aider \u00e0 tenir mes serments.<br \/>\nEst-ce mon cousin Jean, \u00c9douard d&rsquo;Angleterre<br \/>\nOu Jeanne de Montfort ? Que me fait ce myst\u00e8re ?<br \/>\nPeu m&rsquo;importe celui que le Ciel m&rsquo;enverra :<br \/>\nL&rsquo;important est qu&rsquo;il vienne, et je sais qu&rsquo;il viendra.<\/p>\n<p>\u00bb Allons, \u00f4 matelots, courbez-vous sur vos rames :<br \/>\nLa mer pour vous aider semble aplanir ses lames.<br \/>\nJe pa\u00eerai largement votre dernier effort ;<br \/>\nRamez donc, et bient\u00f4t nous serons dans le port. \u00bb<br \/>\nEt les marins ramaient, et ramaient avec force.<br \/>\nAutant que le salut, l&rsquo;or promis les amorce ;<br \/>\nMais craignant de heurter l&rsquo;esquif \u00e0 quelques rocs,<br \/>\nIls sortent des brisants et, tournant les \u00c9tocs ,<br \/>\nCherchent en pleine mer, pour leur rapide allure,<br \/>\nUne route plus longue, il est vrai, mais plus s\u00fbre&#8230;<\/p>\n<p>VII. LE COUP DE VENT.<\/p>\n<p>Le ciel est \u00e9pur\u00e9, les astres radieux :<br \/>\nAussi, la joie au c\u0153ur et le sourire aux yeux,<br \/>\nHerblain et les marins, les enfants et leur m\u00e8re,<br \/>\nChacun de son espoir caresse la chim\u00e8re<br \/>\nEt, d\u00e9couvrant au loin le bourg de Loc-Tudi,<br \/>\nSalue avec transport son clocher qui grandit.<\/p>\n<p>Mais le vent qui fra\u00eechit fait une brusque saute&#8230;<br \/>\nLa rafale en fureur, qui souffle de la c\u00f4te,<br \/>\nFrappe en cap la chaloupe et la fait se cabrer :<br \/>\nChacun tombe, en criant, et s&rsquo;attend \u00e0 sombrer ;<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 Dieu ! le marin qui gouverne la barre<br \/>\nL&rsquo;a vir\u00e9e \u00e0 propos, et la barque se pare.<\/p>\n<p>Tout p\u00e9ril a cess\u00e9 ; mais le vent est trop fort<br \/>\nPour qu&rsquo;on puisse accoster cette nuit dans le port.<br \/>\nSans tenter un combat superflu, la chaloupe<br \/>\nPrend le lit de la brise et la re\u00e7oit en poupe.<\/p>\n<p>Les matelots, serrant l&rsquo;inutile aviron,<br \/>\nCherchent \u00e0 son essor un frein dans le timon :<br \/>\nRien ne peut ralentir sa fuite \u00e9chevel\u00e9e<br \/>\nEt, suivant tous les plis de la vague gonfl\u00e9e,<br \/>\nElle monte, descend, remonte et redescend,<br \/>\nMais avance toujours sous le souffle incessant.<\/p>\n<p>Elle court, elle court, comme un cheval sauvage,<br \/>\nEt l&rsquo;\u0153il n&rsquo;aper\u00e7oit plus ni rochers ni rivage ;<br \/>\nElle court, elle court, et, dans l&rsquo;immensit\u00e9,<br \/>\nRien ne mesure plus son vol pr\u00e9cipit\u00e9 ;<br \/>\nElle court, elle court et d&rsquo;espace s&rsquo;enivre :<br \/>\nLe nuage et l&rsquo;oiseau ne pourraient pas la suivre ;<br \/>\nElle court, elle court pendant toute la nuit,<br \/>\nVers l&rsquo;horizon sans borne et qui sans cesse fuit.<\/p>\n<p>Un silence profond r\u00e9gnait dans la chaloupe ;<br \/>\nPress\u00e9s autour de Jeanne et ne formant qu&rsquo;un groupe,<br \/>\nHerblain, les deux enfants et les trois matelots<br \/>\nD&rsquo;un \u0153il morne et pensif regardaient fuir les flots.<\/p>\n<p>Pour briser, s&rsquo;il se peut, ces fougues d\u00e9bord\u00e9es,<br \/>\nOn a tent\u00e9 dix fois de courir des bord\u00e9es ;<br \/>\nChaque fois que l&rsquo;esquif a voulu louvoyer.<br \/>\nLes vagues et le vent ont failli le noyer :<br \/>\nA moiti\u00e9 pleine d&rsquo;eau, la barque sans ressource<br \/>\nA repris forc\u00e9ment son implacable course,<br \/>\nSur la mer en fureur et sous le ciel serein,<br \/>\nComme un char emport\u00e9 par des chevaux sans frein.<\/p>\n<p>Elle court, elle court toujours droit devant elle ;<br \/>\nOn dirait qu&rsquo;\u00e0 ses flancs la temp\u00eate s&rsquo;attelle,<br \/>\nEt l&rsquo;\u00e9cume jaillit sous ses sauts furibonds :<br \/>\nEt les astres du ciel, seuls t\u00e9moins de ses bonds,<br \/>\nS&rsquo;attendant \u00e0 la voir plonger bient\u00f4t sous l&rsquo;onde,<br \/>\nL&rsquo;accompagnent au loin de leur piti\u00e9 profonde.<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;horizon rougit aux lueurs du matin,<br \/>\nLa bourrasque et la mer s&rsquo;apais\u00e8rent enfin,<br \/>\nEt le premier rayon du soleil sur la poupe<br \/>\nRamena l&rsquo;esp\u00e9rance \u00e0 bord de la chaloupe.<br \/>\nChacun, tourn\u00e9 vers l&rsquo;astre au grand nimbe enflamm\u00e9,<br \/>\nQui faisait resplendir au loin le flot calm\u00e9,<br \/>\nFit du fond de son c\u0153ur monter une pri\u00e8re<br \/>\nVers Celui qui cr\u00e9a la vie et la lumi\u00e8re.<br \/>\nLe d\u00e9sastre du soir, les terreurs de la nuit,<br \/>\nOn lui pardonne tout, puisque son soleil luit ;<br \/>\nCar l&rsquo;avenir se rouvre, et chacun dans son \u00e2me<br \/>\nDe ses secrets d\u00e9sirs tisse \u00e0 nouveau la trame.<\/p>\n<p>Mais cet involontaire et doux recueillement<br \/>\nParmi les naufrag\u00e9s n&rsquo;a dur\u00e9 qu&rsquo;un moment.<br \/>\nChacun, interrogeant le ciel et les eaux bleues,<br \/>\nSe demande o\u00f9 l&rsquo;on est et de combien de lieues,<br \/>\nDans sa folle fureur, cet ouragan fatal<br \/>\nA pu les \u00e9carter du rivage natal ;<br \/>\nL&rsquo;espoir est-il permis de le voir encor poindre<br \/>\nEt combien faudra-t-il d&rsquo;heures pour le rejoindre ?<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh! si le temps est beau, r\u00e9pond le timonier,<br \/>\nDeux jours me suffiront pour vous rapatrier.<br \/>\nLa brise a vent\u00e9 dur, mais, si je ne me leurre,<br \/>\nNous n&rsquo;avons pas fil\u00e9 plus de sept n\u0153uds \u00e0 l&rsquo;heure,<br \/>\nIl nous faudra nager un long bout de chemin,<br \/>\nMais vous avez du nerf, et la barque \u00e0 ma main<br \/>\nOb\u00e9it bien; aussi, que Dieu nous favorise,<br \/>\nNous pourrons demain soir prier dans une \u00e9glise. \u00bb<\/p>\n<p>Et tous b\u00e9nirent Dieu, car l&rsquo;homme est ainsi fait,<br \/>\nQue la fin d&rsquo;un malheur lui para\u00eet un bienfait.<\/p>\n<p>VIII. &#8211; DEUX GAIS REPAS SUR MER.<\/p>\n<p>On pr\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 le d\u00e9part, quand Guillaume,<br \/>\nA qui seul le sommeil avait vers\u00e9 son baume,<br \/>\nSous les ti\u00e8des baisers du jour s&rsquo;\u00e9veille enfin<br \/>\nEt, frottant ses grands yeux, s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab Oh ! que j&rsquo;ai faim !<br \/>\nCe n&rsquo;est pas \u00e9tonnant, n&rsquo;est-ce pas, \u00f4 ma m\u00e8re ?<br \/>\nJe suis \u00e0 jeun depuis une journ\u00e9e enti\u00e8re. \u00bb<br \/>\nJeanne \u00e0 ces mots p\u00e2lit ; c&rsquo;est que Jeanne \u00e0 ces mots<br \/>\nA dans leur profondeur mesur\u00e9 tous ses maux.<br \/>\n\u2014 \u00ab Madame, crie Herblain, oh! nous avons des vivres! \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab De quel horible poids, ami, tu me d\u00e9livres!<br \/>\nJe voyais s&rsquo;avancer, d&rsquo;un pas lent, mais certain,<br \/>\nLe monstre sans piti\u00e9 qu&rsquo;on appelle la Faim. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Ce secours impr\u00e9vu, c&rsquo;est Kergoff qui vous l&rsquo;offre,<br \/>\nDit le vieil \u00e9cuyer, en ouvrant le long coffre.<br \/>\nAh ! vous avez bien fait, quand vous l&rsquo;avez quitt\u00e9,<br \/>\nDe le louer tout haut de sa fid\u00e9lit\u00e9 ;<br \/>\nCar Kergoff, mon complice, oh ! le ciel ait son \u00e2me!<br \/>\nNous venge noblement d&rsquo;un soup\u00e7on trop inf\u00e2me,<br \/>\nEn vous sauvant deux fois, sans penser m\u00eame \u00e0 lui,<br \/>\nDu naufrage hier soir, de la faim aujourd&rsquo;hui. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Je croyais ta blessure, Herblain, cicatris\u00e9e :<br \/>\nD&rsquo;un injuste soup\u00e7on je me suis accus\u00e9e ;<br \/>\nNe m&rsquo;en veuille donc plus; tu n&rsquo;en as pas le droit,<br \/>\nCar je t&rsquo;aime toujours&#8230; N&rsquo;es-tu pas mon bras droit ? \u00bb<\/p>\n<p>Et les yeux du vieillard de bonheur semblaient ivres,<br \/>\nPendant que devant Jeanne il \u00e9talait les vivres,<br \/>\nLes vivres que Kergoff, sans pr\u00e9voir leurs dangers,<br \/>\nAvait d&rsquo;un soin h\u00e2tif dans le coffre rang\u00e9s&#8230;<br \/>\nAh! s&rsquo;il e\u00fbt soup\u00e7onn\u00e9 ce que le Sort pr\u00e9pare,<br \/>\nDe ces vivres Kergoff e\u00fbt \u00e9t\u00e9 moins avare.<\/p>\n<p>Les marins , en voyant s&rsquo;entasser devant eux<br \/>\nEt ces mets succulents et ces vins g\u00e9n\u00e9reux,<br \/>\nD\u00e9vorent du regard cette abondante proie<br \/>\nEt font retentir l&rsquo;air des \u00e9clats de leur joie :<br \/>\nLeur app\u00e9tit, dompt\u00e9 par tant d&rsquo;\u00e9motions,<br \/>\nSe r\u00e9veille et leur fait sentir ses aiguillons.<\/p>\n<p>Jeanne, levant au ciel ses yeux mouill\u00e9s de larmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab B\u00e9nissons Dieu qui daigne effacer nos alarmes ;<br \/>\nMais avant de go\u00fbter ses dons inesp\u00e9r\u00e9s,<br \/>\nPrions-le pour celui qui les a pr\u00e9par\u00e9s. \u00bb<br \/>\nEt tous, Herblain surtout, qui malgr\u00e9 lui sanglote,<br \/>\nRecommandent au Ciel l&rsquo;\u00e2me du vieux pilote ;<br \/>\nMais vous ne f\u00fbtes pas oubli\u00e9s, vous non plus,<br \/>\nO marins d\u00e9vou\u00e9s, \u00f4 soldats r\u00e9solus,<br \/>\nDont les corps ballott\u00e9s se heurtent \u00e0 la c\u00f4te :<br \/>\nC&rsquo;est pour vous tous qu&rsquo;ici chacun prie \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>Ah ! par ce gai soleil rayonnant dans l&rsquo;azur,<br \/>\nSous le souffle atti\u00e9di de l&rsquo;air limpide et pur,<br \/>\nSur cette mer d&rsquo;argent qui n&rsquo;a pas une vague,<br \/>\nMais o\u00f9 flotte un murmure harmonieux et vague.<br \/>\nEn face de ces mets dont l&rsquo;aspect excitant,<br \/>\nRefoulant dans les c\u0153urs tout regret attristant,<br \/>\nFait d&rsquo;un sourire heureux briller chaque visage,<br \/>\nN&rsquo;\u00e9tait-ce pas, \u00f4 Jeanne, un sinistre pr\u00e9sage,<br \/>\nD&rsquo;entendre succ\u00e9der \u00e0 de joyeux transports<br \/>\nLes lugubres versets des psaumes pour les morts ?<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019\u00e0 tous ces amis que leur prit la temp\u00eate<br \/>\nLes compagnons de Jeanne eurent pay\u00e9 leur dette,<br \/>\nLa faim reprit ses droits, et je dois dire, h\u00e9las !<br \/>\nQue la ga\u00eet\u00e9 bient\u00f4t s&rsquo;assit \u00e0 leur repas.<br \/>\nQue celui dont le corps n&rsquo;a jamais dompt\u00e9 l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nQue cet homme orgueilleux les fl\u00e9trisse d&rsquo;un bl\u00e2me ;<br \/>\nMoi, j&rsquo;ai beaucoup souffert et je sais que parfois<br \/>\nLa faim peut \u00e9touffer toutes les autres voix :<br \/>\nJe consens \u00e0 juger les autres sur moi-m\u00eame,<br \/>\nEt mon vers indulgent n&rsquo;aura pas d&rsquo;anath\u00e8me.<\/p>\n<p>Gai comme ces oiseaux qui, du haut d&rsquo;un cypr\u00e8s,<br \/>\nGazouillent bruyamment pr\u00e8s d&rsquo;un tertre encor frais,<br \/>\nOlivier, oublieux de la douleur r\u00e9cente,<br \/>\nLivre toute son \u00e2me \u00e0 sa joie innocente ;<br \/>\nEt sa m\u00e8re sourit d&rsquo;entendre \u00e0 chaque instant<br \/>\nLes sonores \u00e9clairs de son rire \u00e9clatant.<\/p>\n<p>Quand la soif et la faim, par l&rsquo;air vif aiguis\u00e9es,<br \/>\nSentirent toutes deux leurs ardeurs apais\u00e9es ;<br \/>\nQuand le coffre eut repris le pr\u00e9cieux tr\u00e9sor<br \/>\nDes restes du festin, tr\u00e8s-abondants encor,<br \/>\nLe timonier joyeux se rassit \u00e0 la barre :<br \/>\n\u2014 \u00ab Qu&rsquo;\u00e0 la rame \u00e0 pr\u00e9sent, enfants, l&rsquo;on se pr\u00e9pare ,<br \/>\nDit-il \u00e0 deux marins, dont le visage heureux<br \/>\nPromettait au travail quatre bras vigoureux ;<br \/>\nSi nous voulons revoir demain notre Bretagne,<br \/>\nPartons, amis , partons, et Dieu nous accompagne ! \u00bb<br \/>\nEt d&rsquo;une habile main mettant le cap \u00e0 l&rsquo;Est,<br \/>\nIl fit courir l&rsquo;esquif, malgr\u00e9 son pesant lest.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;encouragement que l&rsquo;espoir leur prodigue,<br \/>\nLes matelots ramaient sans craindre la fatigue ;<br \/>\nLe troisi\u00e8me marin les aidait tour \u00e0 tour,<br \/>\nEt l&rsquo;on nageait encor lorsque tomba le jour.<br \/>\n\u2014 \u00ab Il ne faut pas, dit Jeanne, \u00e9puiser votre force :<br \/>\nIl est temps que la rame avec la main divorce ;<br \/>\nNous avons \u00e0 franchir peut-\u00eatre un long chemin.<br \/>\nLe repos d&rsquo;aujourd&rsquo;hui nous servira demain.<br \/>\nSoupons donc, mais t\u00e2chons de m\u00e9nager nos vivres :<br \/>\nDieu peut tromper l&rsquo;espoir dont nos \u00e2mes sont ivres.<br \/>\nS&rsquo;il faisait devant nous fuir trop longtemps le port,<br \/>\nNos vivres \u00e9puis\u00e9s, oh ! ce serait la mort. \u00bb<\/p>\n<p>La chaloupe s&rsquo;arr\u00eate, Herblain rouvre le coffre,<br \/>\nMais tous n&rsquo;ont d\u00e9vor\u00e9 que la part qu&rsquo;il leur offre ;<br \/>\nQu&rsquo;importe ? ils restent gais, car, s&rsquo;ils je\u00fbnent, l&rsquo;espoir<br \/>\nLeur dit qu&rsquo;ils mangeront \u00e0 leur faim demain soir.<\/p>\n<p>Faisant m\u00e2t d&rsquo;une rame et des cabans pour voiles,<br \/>\nIls reprennent leur route, aux clart\u00e9s des \u00e9toiles,<br \/>\nCar la brise des nuits, qui vient de se lever,<br \/>\nVeut aider l&rsquo;aviron, \u00f4 Jeanne, \u00e0 te sauver.<br \/>\nDe la piti\u00e9 du Ciel tendre et nouvelle marque !<br \/>\nLe sommeil oubli\u00e9 descendit sur la barque ;<br \/>\nEt, le front sur les bancs, sauf le marin de quart,<br \/>\nChacun \u00e0 ses bienfaits prit une large part<br \/>\nEt, se laissant aller \u00e0 ses douces amorces,<br \/>\nPar des r\u00eaves heureux put r\u00e9parer ses forces.<\/p>\n<p>IX. LE RIVAGE NATAL!<\/p>\n<p>Quand le matin rendit au ciel l&rsquo;astre du jour,<br \/>\nUn long cri de bonheur salua son retour.<br \/>\nL&rsquo;air \u00e9tait toujours pur, la mer toujours tranquille,<br \/>\nMais le vent rendormi fait la voile inutile.<br \/>\nApr\u00e8s avoir, tout haut, dit sa pri\u00e8re \u00e0 Dieu<br \/>\nEt pour un prompt retour promis un nouveau v\u0153u,<br \/>\nJeanne fit par Herblain distribuer des vivres.<br \/>\nH\u00e9las ! il en restait \u00e0 peine quelques livres,<br \/>\nEt chacun, comparant \u00e0 son vaste app\u00e9tit<br \/>\nLe morceau qu&rsquo;il re\u00e7ut, le trouva bien petit.<br \/>\nQu&rsquo;importe ? l&rsquo;esp\u00e9rance est toujours leur compagne<br \/>\nEt pour la fin du jour leur promet leur Bretagne ;<br \/>\nAussi, ne pensant plus qu&rsquo;au rivage o\u00f9 l&rsquo;on tend,<br \/>\nOn reprend l&rsquo;aviron et l&rsquo;on part en chantant.<\/p>\n<p>Chacun vers la patrie ayant l&rsquo;\u00e2me tourn\u00e9e,<br \/>\nNul ne songe \u00e0 la faim dans toute la journ\u00e9e ;<br \/>\nOn ne sent m\u00eame pas le besoin du repos.<br \/>\nQuand le chant s&rsquo;interrompt, c&rsquo;est pour de gais propos :<br \/>\nAux amis, retrouv\u00e9s dans un charmant mirage,<br \/>\nOn raconte d\u00e9j\u00e0 les d\u00e9tails du naufrage ;<br \/>\nLes d\u00e9sastres soufferts sont des titres d&rsquo;honneur,<br \/>\nEt la douleur s&rsquo;efface ou se change en bonheur.<\/p>\n<p>Jeanne, Jeanne elle-m\u00eame, oubliant sa vengeance,<br \/>\nSe laisse sans efforts aller \u00e0 l&rsquo;esp\u00e9rance<br \/>\nEt, voyant ses deux fils qui s&rsquo;amusent entre eux,<br \/>\nD&rsquo;un geste et d&rsquo;un sourire encourage leurs jeux.<\/p>\n<p>Mais lorsque le soleil, sur le point de descendre<br \/>\nSous le vaste Oc\u00e9an qu&rsquo;on voit partout s&rsquo;\u00e9tendre,<br \/>\nNe montre encore, au lieu du but que l&rsquo;on poursuit,<br \/>\nQue la mer qui moutonne et l&rsquo;horizon qui fuit,<br \/>\nJeanne sent de nouveau l&rsquo;effroi lui percer l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nEt, poussant un grand cri sous sa poignante lame,<br \/>\nJette vers le timon un regard effar\u00e9 :<br \/>\n\u2014 \u00ab Notre canot, dit-elle, est-il donc \u00e9gar\u00e9 ?<br \/>\nTimonier, tu sais bien ton m\u00e9tier, oui, sans doute.<br \/>\nMais si nous nous \u00e9tions, grand Dieu ! tromp\u00e9s de route ! \u00bb<\/p>\n<p>Le matelot rougit et parut h\u00e9sitant :<br \/>\nC&rsquo;est que le m\u00eame doute \u00e9tait en lui flottant ;<br \/>\nC&rsquo;est qu&rsquo;aussi lui fixait son regard sombre et morne<br \/>\nSur l&rsquo;immense d\u00e9sert que l&rsquo;horizon seul borne.<br \/>\n\u00ab Non, je crois \u00eatre s\u00fbr, dit-il, de mon chemin,<br \/>\nMais nous n&rsquo;arriverons sans doute que demain. \u00bb<\/p>\n<p>A l&rsquo;effroyable aveu cach\u00e9 sous ces paroles,<br \/>\nTous les c\u0153urs sont saisis des terreurs les plus folles ;<br \/>\nJeanne, Olivier, Herblain et jusqu&rsquo;aux matelots,<br \/>\nChacun se voit errant au hasard sur les flots.<br \/>\nA quoi se retrouver sur ce grand labyrinthe,<br \/>\nSillonn\u00e9 tant de fois, sans garder nulle empreinte ?<br \/>\nIl y faudra mourir sans espoir de secours,<br \/>\nCar pas un seul navire, h\u00e9las ! dans ces deux jours !<br \/>\nEt de la faim chacun, au fond de ses entrailles,<br \/>\nSent d\u00e9j\u00e0 se serrer les horribles tenailles ;<br \/>\nMais, sachant qu&rsquo;on n&rsquo;a plus presque rien \u00e0 manger,<br \/>\nChacun se tait, de peur d&rsquo;aggraver le danger.<br \/>\nComme un homme, Olivier s&rsquo;est arm\u00e9 de courage.<\/p>\n<p>Guillaume, insouciant comme on l&rsquo;est \u00e0 son \u00e2ge,<br \/>\nSaute au cou de sa m\u00e8re et crie : \u00ab Oh ! que j&rsquo;ai faim \u00bb<br \/>\n\u2014 \u00ab Dormez, nous garderons nos vivres pour demain \u00bb,<br \/>\nR\u00e9pond Jeanne \u00e0 son fils, qu&rsquo;elle baigne de larmes ;<br \/>\nPuis, faisant un effort pour cacher ses alarmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pourquoi nous effrayer, amis, d&rsquo;un court retard ?<br \/>\nLa terre aura demain notre premier regard ;<br \/>\nOui, mettons \u00e0 profit la mer qui se fait haute<br \/>\nEt le soleil naissant nous montrera la c\u00f4te. \u00bb<br \/>\nPendant que Jeanne endort son fils sur son giron,<br \/>\nLes marins ont repris la barre et l&rsquo;aviron ;<br \/>\nEt, dans leur d\u00e9sespoir retrempant leur courage,<br \/>\nPendant toute la nuit ils rament avec rage ;<br \/>\nEt, croyant que la mer seconde leurs efforts,<br \/>\nLeurs muscles affaiblis retrouvent leurs ressorts.<\/p>\n<p>La nuit fut sans sommeil; dans leurs horribles r\u00eaves,<br \/>\nA peine \u00e9changeaient-ils quelques paroles br\u00e8ves,<br \/>\nPendant que leurs regards, tendus sur l&rsquo;horizon,<br \/>\nS&rsquo;effor\u00e7aient d&rsquo;en percer la fuyante cloison&#8230;<\/p>\n<p>Bonheur inesp\u00e9r\u00e9 ! Notre Dame et sainte Anne<br \/>\nAcceptent donc enfin les v\u0153ux que leur fait Jeanne !<br \/>\nQuand l&rsquo;ombre moins \u00e9paisse \u00e9claircit l&rsquo;Orient<br \/>\nEt qu&rsquo;on vit s&rsquo;\u00e9veiller l&rsquo;aube au front souriant,<br \/>\nDans ces vagues blancheurs, une masse bleu\u00e2tre<br \/>\nD\u00e9coupa sur le ciel son vaste amphith\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nSous le l\u00e9ger brouillard qui voile ses contours,<br \/>\nOn en suit ais\u00e9ment les pics et les d\u00e9tours.<br \/>\nRemerciez donc Dieu ; vos maux sont \u00e0 leurs terme !<br \/>\nUn nuage n&rsquo;a pas cette opacit\u00e9 ferme ;<br \/>\nLes yeux des matelots ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s :<br \/>\nOui, c&rsquo;est bien la Bretagne et ses bords escarp\u00e9s !&#8230;<\/p>\n<p>Et, dans l&rsquo;enivrement du c\u0153ur qui se dilate,<br \/>\nLa joie en vifs transports sur la chaloupe \u00e9clate ;<br \/>\nEt Jeanne, sur son sein pressant ses deux enfants,<br \/>\nLes couvre avec fureur de baisers \u00e9touffants.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t sous le brouillard, qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve et qui fume,<br \/>\nLa douce vision dispara\u00eet dans la brume ;<br \/>\nMais qu&rsquo;importe ? on est s\u00fbr que la patrie est l\u00e0 :<br \/>\nPas un front ne p\u00e2lit, pas un c\u0153ur ne trembla.<br \/>\n\u2014 \u00ab Sers-nous \u00e0 d\u00e9jeuner, Herblain, dit Jeanne heureuse,<br \/>\nEt fais-nous, cette fois, une part plantureuse. \u00bb<br \/>\n\u00ab Ah ! r\u00e9pondit Herblain, avec un rire amer,<br \/>\n\u2014Ch\u00e9tifs sont les d\u00e9bris du d\u00e9jeuner d&rsquo;hier. \u00bb<\/p>\n<p>Herblain avait raison et les parts furent maigres;<br \/>\nMais l&rsquo;estomac d\u00e9\u00e7u laissa les c\u0153urs all\u00e8gres,<br \/>\nEt pas un \u0153il ne vit le spectre de la Faim<br \/>\nAccourir, en criant : \u00ab Je les tiens donc enfin ! \u00bb<\/p>\n<p>La barque avait repris sa marche dans la brume,<br \/>\nEt le flot qui montait les inondait d&rsquo;\u00e9cume ;<br \/>\nMais tous, de la patrie aspirant le parfum,<br \/>\nBravaient, sans y songer, et la brume et l&#8217;embrun.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup le soleil, r\u00e9chauffant l&rsquo;atmosph\u00e8re<br \/>\nEt per\u00e7ant les vapeurs de ses jets de lumi\u00e8re,<br \/>\n\u00c9claire au loin les eaux que voilait le brouillard.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;horizon d\u00e9sert s&rsquo;offre seul au regard.<br \/>\nO\u00f9 donc sont les rochers ? o\u00f9 donc est le rivage ?<br \/>\nLa mer, partout la mer !&#8230; Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un nuage !!!<br \/>\nOn se l\u00e8ve, on regarde, on retombe atterr\u00e9,<br \/>\nD&rsquo;autant plus malheureux qu&rsquo;on a plus esp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>X. LA FAIM.<\/p>\n<p>Dans leur noir d\u00e9sespoir, qu&rsquo;aucun rayon ne coupe,<br \/>\nLes marins ont cess\u00e9 de guider la chaloupe :<br \/>\n\u2014 \u00ab A quoi bon s&rsquo;\u00e9puiser en efforts d\u00e9cevants ?<br \/>\nComptons sur le hasard des vagues ou des vents. \u00bb<br \/>\nJeanne \u00e9touffe sa crainte et dit d&rsquo;une voix haute :<br \/>\n\u00ab Amis, le d\u00e9sespoir est toujours une faute,<br \/>\nCar, pour l&rsquo;homme de c\u0153ur pr\u00eat \u00e0 tout affronter,<br \/>\nIl est peu de p\u00e9rils qu&rsquo;il ne puisse dompter.<br \/>\n\u00bb En vous abandonnant \u00e0 la merci des vagues,<br \/>\nVous n&rsquo;avez plus pour vous que des chances bien vagues,<br \/>\nEt contre vous se dresse, imminent et certain,<br \/>\nLe plus cruel des maux, la soif avec la faim.<br \/>\nAvant de lui livrer votre corps&#8230; et votre \u00e2me,<br \/>\nLuttez en vrais Bretons, et reprenez la rame :<br \/>\nEt Dieu, r\u00e9compensant un g\u00e9n\u00e9reux effort,<br \/>\nPeut faire devant vous bient\u00f4t surgir le port. \u00bb<\/p>\n<p>Les marins, ranim\u00e9s par sa chaude parole,<br \/>\nOnt regagn\u00e9 leur poste, et la chaloupe vole.<\/p>\n<p>On rame tout le jour, mais, sous les deux d\u00e9serts,<br \/>\nToujours le bleu des flots born\u00e9 du bleu des airs ;<br \/>\nOn rame aussi la nuit, mais, quand para\u00eet l&rsquo;aurore,<br \/>\nLe m\u00eame espace vague au loin s&rsquo;\u00e9tend encore.<br \/>\nLes marins haletants, \u00e9puis\u00e9s, affam\u00e9s,<br \/>\nS&rsquo;acharnent au combat contre ces cieux ferm\u00e9s :<br \/>\nRien ! l&rsquo;horizon, qui fuit sous leur regard avide,<br \/>\nL&rsquo;implacable horizon reste serein et vide,<br \/>\nEt les saints invoqu\u00e9s sont tous demeur\u00e9s sourds.<\/p>\n<p>Combien Jeanne a souffert pendant ces deux longs jours !<br \/>\nElle ne souffre pas de sa propre mis\u00e8re ;<br \/>\nSon \u00eatre tout entier n&rsquo;est plus qu&rsquo;un c\u0153ur de m\u00e8re :<br \/>\nElle souffre en ses fils, qu&rsquo;elle voir d\u00e9p\u00e9rir<br \/>\nEt qu&rsquo;au prix de sa vie elle voudrait nourrir.<br \/>\nOlivier, de ses maux domptant la violence,<br \/>\nDe peur de l&rsquo;affliger, mord ses poings en silence ;<br \/>\nMais Guillaume, en pleurant, lui r\u00e9p\u00e8te sans fin :<br \/>\n\u2014 \u00ab O ma m\u00e8re, j&rsquo;ai soif ! \u00f4 ma m\u00e8re, j&rsquo;ai faim ! \u00bb<br \/>\nEt rien pour apaiser cette faim d\u00e9vorante !<\/p>\n<p>Jeanne ouvre le long coffre, et sa main d\u00e9lirante<br \/>\nCherche quelques d\u00e9bris des vivres \u00e9puis\u00e9s :<br \/>\nRien ! rien que des fragments en poussi\u00e8re bris\u00e9s.<br \/>\nQu&rsquo;importe ? son Guillaume&rsquo;y peut trouver la vie.<br \/>\nChaque marin y jette un long regard d&rsquo;envie,<br \/>\nEt Jeanne entend ces mots, qui font couler ses pleurs :<br \/>\n\u00ab Elle aurait d\u00fb plut\u00f4t songer aux travailleurs. \u00bb<br \/>\nAh! si du d\u00e9vo\u00fbment le lien se rel\u00e2che,<br \/>\nN&rsquo;accusons que la faim, qui rend f\u00e9roce et l\u00e2che.<\/p>\n<p>Ces miettes n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;un court palliatif,<br \/>\nEt bient\u00f4t le besoin se r\u00e9veille plus vif.<br \/>\nSentant son estomac en feu qui se resserre,<br \/>\nLe pauvre enfant se jette au giron de sa m\u00e8re,<br \/>\nEn r\u00e9p\u00e9tant encor son d\u00e9chirant refrain :<br \/>\n\u00ab O ma m\u00e8re, j&rsquo;ai soif ! \u00f4 ma m\u00e8re, j&rsquo;ai faim ! \u00bb<\/p>\n<p>Jeanne demande au Ciel quelques magiques charmes,<br \/>\nPour endormir son fils, qu&rsquo;elle arrose de larmes :<br \/>\n\u2014 \u00ab Cher enfant, bois mes pleurs, car je n&rsquo;ose t&rsquo;offrir<br \/>\nMon sang pour t&rsquo;abreuver, ma chair pour te nourrir. \u00bb<\/p>\n<p>Oubliant la douleur qui la br\u00fble et l&rsquo;enfi\u00e8vre,<br \/>\nJeanne calme son fils aux baisers de sa l\u00e8vre.<br \/>\nBerc\u00e9 sur ses genoux, l&rsquo;enfant dort, mais, h\u00e9las!<br \/>\nSon sommeil convulsif ne le soulage pas :<br \/>\nL&rsquo;invisible vautour le poursuit m\u00eame en songe<br \/>\nEt, d&rsquo;un bec ac\u00e9r\u00e9, dans ses visc\u00e8res plonge.<\/p>\n<p>O souvenirs poignants du bonheur envol\u00e9,<br \/>\nPourq uoi donc appara\u00eetre \u00e0 ce c\u0153ur d\u00e9sol\u00e9 ?<br \/>\nLa malheureuse m\u00e8re en pleurant se rappelle<br \/>\nCes jours d\u00e9j\u00e0 lointains, ces jours si doux pour elle,<br \/>\nO\u00f9 ses bras en berceau provoquaient au sommeil<br \/>\nSon enfant bien-aim\u00e9&#8230; dans ces temps-l\u00e0 vermeil.<br \/>\nSon beau front, qui d&rsquo;un ange e\u00fbt excit\u00e9 l&rsquo;envie,<br \/>\nSur le sein palpitant qui lui donna la vie<br \/>\nMollement reposait, comme il repose encor,<br \/>\n\u00c9panchant ses cheveux en longues boucles d&rsquo;or ;<br \/>\nMais son visage calme et sa paisible haleine<br \/>\nAttestaient le bonheur dont son \u00e2me \u00e9tait pleine :<br \/>\nIl avait l&rsquo;incarnat de l&rsquo;aube \u00e0 l&rsquo;Orient<br \/>\nEt, quand il s&rsquo;\u00e9veillait, c&rsquo;\u00e9tait en souriant.<br \/>\nMaintenant la souffrance, en dormant, le d\u00e9vore<br \/>\nEt, s&rsquo;il doit s&rsquo;\u00e9veiller, c&rsquo;est pour souffrir encore&#8230;<br \/>\nEt Jeanne avec terreur, Jeanne suit sur ses traits<br \/>\nDe l&rsquo;horrible fl\u00e9au les horribles progr\u00e8s.<br \/>\nSa joue, o\u00f9 la sant\u00e9 fleurissait, si brillante !<br \/>\nMontre, en se d\u00e9charnant, sa pommette saillante ;<br \/>\nLa maigreur a creus\u00e9 l&rsquo;orbite de ses yeux ;<br \/>\nSon teint rose a jauni sous des tons bilieux ;<br \/>\nSa peau, que les baisers trouvaient jadis si fra\u00eeche,<br \/>\nL\u00e0 se colle \u00e0 ses os, ici pend flasque et s\u00e8che ;<br \/>\nSa respiration s&rsquo;exhale avec effort<br \/>\nEt son corps a parfois les frissons de la mort.<\/p>\n<p>Jeanne, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et que le doute ronge,<br \/>\nNe veut dans ces frissons voir que l&rsquo;effet d&rsquo;un songe,<br \/>\nEt, m\u00ealant les baisers \u00e0 de tendres discours<br \/>\nDes r\u00eaves de son fils cherche \u00e0 changer le cours.<\/p>\n<p>Mais le doute bient\u00f4t, h\u00e9las! n&rsquo;est plus possible.<br \/>\nLe sang se refroidit ; l&rsquo;agonie est visible :<br \/>\nLes rayons du soleil, ses baisers acharn\u00e9s,<br \/>\nRien ne peut r\u00e9chauffer ces membres d\u00e9charn\u00e9s.<br \/>\nPauvre ange, Dieu t&rsquo;attend au c\u00e9leste royaume.<\/p>\n<p>Non! Jeanne ne veut pas voir mourir son Guillaume ;<br \/>\nL&rsquo;\u00e9levant vers le ciel d&rsquo;un bras tremblant d&rsquo;effroi :<br \/>\n\u2014 \u00ab Ne me le prenez pas, Seigneur, ou tuez-moi. \u00bb<br \/>\nLe doux enfant s&rsquo;\u00e9veille et sourit \u00e0 sa m\u00e8re,<br \/>\nPuis, sentant de nouveau l&rsquo;\u00e9pouvantable serre,<br \/>\nDe sa langue s\u00e9ch\u00e9e il murmure tout bas :<br \/>\n\u00ab Pourquoi donc aujourd&rsquo;hui ne d\u00e9jeunons-nous pas ? \u00bb<br \/>\nJeanne fait \u00e0 son fils les plus folles promesses<br \/>\nEt le voit s&rsquo;assoupir bient\u00f4t sous ses caresses.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas du sommeil, car son \u0153il, \u00e9clatant<br \/>\nDans sa p\u00e2le maigreur, s&rsquo;entrouvre \u00e0 chaque instant ;<br \/>\nMais c&rsquo;est du calme au moins !&#8230; Son pouls n&rsquo;offre, paisible,<br \/>\nQu&rsquo;une ondulation molle et presque insensible.<br \/>\n0 mensonge cruel! ce calme inesp\u00e9r\u00e9,<br \/>\nC&rsquo;est la consomption \u00e0 son dernier degr\u00e9 !<br \/>\nN&rsquo;ayant pas obtenu l&rsquo;aliment qu&rsquo;il r\u00e9clame,<br \/>\nLe foyer de la vie est d\u00e9sormais sans flamme ;<br \/>\nSi sous la cendre encor fume un reste de feu,<br \/>\nIl va s&rsquo;\u00e9teindre&#8230; \u00e0 moins d&rsquo;un miracle de Dieu.<\/p>\n<p>Le miracle se fait!&#8230; Le sourire \u00e0 la l\u00e8vre :<br \/>\n\u2014 \u00ab Qu&rsquo;on est bien, dit l&rsquo;enfant, sur les bords de la S\u00e8vre !<br \/>\nQuel bonheur de sentir le vent dans mes cheveux !<br \/>\nQue cette eau para\u00eet fra\u00eeche et ces fruits savoureux !<br \/>\nO ma m\u00e8re, merci de ta charmante f\u00eate :<br \/>\nTu me donnes toujours tout ce que je souhaite.<br \/>\nMais dis-moi donc comment, apr\u00e8s ce long festin,<br \/>\nJe crois avoir encor plus de soif et de faim. \u00bb<\/p>\n<p>Et l&rsquo;enfant \u00e9treignit de ses deux bras sa m\u00e8re :<br \/>\nMais l&rsquo;\u00e9treinte fut courte&#8230; et ce fut la derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Les quatre matelots, au travail occup\u00e9s<br \/>\nEt de leur propre sort surtout pr\u00e9occup\u00e9s,<br \/>\nOnt tous quatre assist\u00e9, sans le voir, \u00e0 ce drame ;<br \/>\nMais deux c\u0153urs ont compris les douleurs de ton \u00e2me,<br \/>\nPauvre femme ! les c\u0153urs d&rsquo;Herblain et d&rsquo;Olivier,<br \/>\nCar tous les deux pour toi se sont mis \u00e0 prier.<br \/>\nLe noble enfant voudrait s&rsquo;\u00e9lancer vers sa m\u00e8re ;<br \/>\nMais \u00e0 l&rsquo;heure maudite o\u00f9 Jeanne d\u00e9sesp\u00e8re,<br \/>\nLe noble enfant comprend que m\u00eame son baiser<br \/>\nTorturerait sa m\u00e8re, au lieu de l&rsquo;apaiser.<\/p>\n<p>XI. &#8211; LE CRI DU REPENTIR.<\/p>\n<p>Jeanne, le c\u0153ur saignant du malheur qui la navre,<br \/>\nRestait \u00e0 deux genoux devant le cher cadavre.<br \/>\nLe marbre n&rsquo;aurait pas plus d&rsquo;immobilit\u00e9<br \/>\nEt l&rsquo;on dirait la mort, sans son sein agit\u00e9.<\/p>\n<p>A moins de p\u00e9n\u00e9trer du regard sous son cr\u00e2ne,<br \/>\nNul ne devinerait tout ce que souffre Jeanne.<br \/>\nLa faim qui la d\u00e9vore, elle n&rsquo; y songe pas ;<br \/>\nNon, son \u00e2me soutient de plus rudes combats.<br \/>\nScrutant dans leurs motifs les actes de sa vie,<br \/>\nElle cherche pourquoi le Ciel l&rsquo;a poursuivie.<br \/>\nPour \u00eatre ainsi frapp\u00e9e en tout ce qu&rsquo;elle aima,<br \/>\nPour voir le mal sortir du bien qu&rsquo;elle sema,<br \/>\nPour porter le malheur \u00e0 tout ce qu&rsquo;elle approche,<br \/>\nQuel est donc le forfait que le Ciel lui reproche ?<br \/>\nSoumise aux lois de Dieu qui tra\u00e7aient son devoir,<br \/>\nElle y courut partout o\u00f9 son \u0153il crut les voir,<br \/>\nSans jamais discuter la mesure prescrite&#8230;<br \/>\nPour un crime inconnu sans doute elle est maudite :<br \/>\nIl est temps d&rsquo;apaiser le c\u00e9leste courroux.<br \/>\nC&rsquo;est trop d&rsquo;avoir livr\u00e9 son fils et son \u00e9poux :<br \/>\nElle seule \u00e0 pr\u00e9sent doit expier son crime,<br \/>\nOu Dieu va r\u00e9clamer sa derni\u00e8re victime.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Olivier, cher enfant, Olivier, pense \u00e0 moi,<br \/>\nCar, Olivier, ta m\u00e8re aujourd&rsquo;hui meurt pour toi. \u00bb<br \/>\nEt Jeanne, ob\u00e9issant \u00e0 sa folle pens\u00e9e,<br \/>\nS&rsquo;est, par un bond soudain, vers les flots \u00e9lanc\u00e9e.<\/p>\n<p>Olivier comme Herblain, voyant son air hagard,<br \/>\nDepuis longtemps d\u00e9j\u00e0 la suivaient du regard<br \/>\nEt, lisant sur son front quelques desseins funestes,<br \/>\nSurveillaient avec soin le moindre de ses gestes ;<br \/>\nAussi ses noirs projets se virent d\u00e9jou\u00e9s,<br \/>\nEt Jeanne retomba dans leurs bras d\u00e9vou\u00e9s.<br \/>\nOlivier, entourant de ses deux bras sa m\u00e8re,<br \/>\nLui dit en sanglotant, mais d&rsquo;une voix am\u00e8re :<br \/>\n\u2014 \u00ab Pour vouloir me quitter, vous ne m&rsquo;aimez donc plus<br \/>\nDe vos soins je sais bien pourquoi j&rsquo;\u00e9tais exclus,<br \/>\nEt je vous pardonnais d&rsquo;\u00eatre toute \u00e0 mon fr\u00e8re ;<br \/>\nMais maintenant ton c\u0153ur m&rsquo;appartient, \u00f4 ma m\u00e8re.<br \/>\nTu n&rsquo;en peux disposer sans mon consentement.<br \/>\nEt nous avons tous deux \u00e0 tenir un serment. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Oh ! ne me parle plus de ce serment f\u00e9roce,<br \/>\nDit Jeanne avec terreur; notre vengeance atroce,<br \/>\nVoil\u00e0 ce qui de Dieu nous a fait ch\u00e2tier ;<br \/>\nOui, c&rsquo;est l\u00e0 le forfait que je dois expier.<br \/>\n\u00bb Vieil Herblain, cher enfant, merci du fond de l&rsquo;\u00e2me<br \/>\nDe m&rsquo;avoir arrach\u00e9e au suicide inf\u00e2me :<br \/>\nCe n&rsquo;\u00e9tait pas la mort seulement, mais l&rsquo;enfer.<br \/>\nToute la v\u00e9rit\u00e9 m&rsquo;a lui dans un \u00e9clair :<br \/>\nPr\u00e8s de para\u00eetre au pied du tribunal supr\u00eame,<br \/>\nJe me suis, \u00f4 mon Dieu, fait horreur \u00e0 moi-m\u00eame.<br \/>\nComment aller l\u00e0-haut implorer ta merci,<br \/>\nMoi qu&rsquo;on trouva toujours impitoyable ici ?<br \/>\nLes cris du sang, du sang des enfants et des femmes !<br \/>\nMontaient vers ta justice et me vouaient aux flammes.<\/p>\n<p>\u00bb Oui, lorsque je suivais le spectre au glaive en feu,<br \/>\nJ&rsquo;avais pris un d\u00e9mon pour l&rsquo;Archange de Dieu.<br \/>\nSon faux raisonnement m&rsquo;enla\u00e7ait dans ses mailles ;<br \/>\nMais aujourd&rsquo;hui mon \u0153il voit tomber ses \u00e9cailles :<br \/>\nJe comprends maintenant le v\u00e9ritable honneur.<br \/>\nLa vengeance, \u00f4 mon fils, n&rsquo;appartient qu&rsquo;au Seigneur,<br \/>\nPuisque le Seigneur seul est certain d&rsquo;\u00eatre juste.<\/p>\n<p>\u00bb Le cur\u00e9 de Pen-Marc&rsquo;h, ce pr\u00eatre au front auguste,<br \/>\nM&rsquo;a dit avec raison \u2014 et bien des fois d\u00e9j\u00e0,<br \/>\nO sang que j&rsquo;ai vers\u00e9, son arr\u00eat te vengea :<br \/>\nQuand votre passion, par Satan allum\u00e9e,<br \/>\nNe vous troublera plus l&rsquo;\u00e2me de sa fum\u00e9e,<br \/>\nChaque objet reprendra son vrai jour \u00e0 vos yeux,<br \/>\nEt vos exploits sanglants vous seront odieux.<br \/>\n\u00bb Oui, monstrueux forfaits, oui, vous m&rsquo;\u00eates en haine<br \/>\nEt mon pied se fatigue \u00e0 tra\u00eener votre cha\u00eene !<\/p>\n<p>\u00bb Jure-moi donc, mon fils, de m&rsquo;aider d\u00e9sormais<br \/>\nA gu\u00e9rir, s&rsquo;il se peut, tous les maux que j&rsquo;ai faits.<br \/>\nRemettons au fourreau le glaive et la col\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab J&rsquo;ai jur\u00e9 votre mort, assassins de mon p\u00e8re ;<br \/>\nAssassins, vous mourrez, vous mourrez de mon bras :<br \/>\nOlivier de Clisson ne vous pardonne pas.<br \/>\nJ&rsquo;admire la piti\u00e9, mais au c\u0153ur d&rsquo;une femme&#8230;<br \/>\nPour racheter sa vie ou pour sauver son \u00e2me,<br \/>\nO\u00f9 qu&rsquo;il soit, quel qu&rsquo;il soit, jamais Clisson ne ment :<br \/>\nDonc, puisque j&rsquo;ai jur\u00e9, je tiendrai mon serment.<br \/>\n\u00bb Mais, en poursuivant seul jusqu&rsquo;au bout ma vengeance<br \/>\nJ&rsquo;aurai devant les yeux tes conseils de cl\u00e9mence :<br \/>\nTon fils \u00e9coutera, m\u00e8re, je le promets,<br \/>\nLa justice toujours. mais la piti\u00e9, jamais<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Que Dieu seul, \u00f4 mon fils, que Dieu seul soit ton juge ;<br \/>\nMais moi, dans le pardon je cherche mon refuge ;<br \/>\nEt puisse le Seigneur, touch\u00e9 de mon remord,<br \/>\nOublier mes forfaits et te conduire au port ! \u00bb<\/p>\n<p>Et debout, le front haut, la grande ch\u00e2telaine,<br \/>\nToute p\u00e2le de faim, mais l&rsquo;\u00e2me enfin sereine,<br \/>\nDans cet immense temple au vaste d\u00f4me bleu,<br \/>\nFit lentement monter ce cantique vers Dieu :<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9ni soit le Seigneur dont la main m&rsquo;a frapp\u00e9e !<br \/>\nC&rsquo;est dans mon ch\u00e2timent que sa cl\u00e9mence a lui.<br \/>\nPlus cruel qu&rsquo;une hy\u00e8ne \u00e0 sa cage \u00e9chapp\u00e9e,<br \/>\nMon courroux bondissait, brisant tout devant lui.<\/p>\n<p>\u00bb Ma face \u00e9tait pour tous un objet d&rsquo;\u00e9pouvante,<br \/>\nEt les m\u00e8res tremblaient en entendant mon nom ;<br \/>\nCar j&rsquo;\u00e9tais la Vengeance, incarn\u00e9e et vivante,<br \/>\nEt, quand on m&rsquo;implorait, je disais toujours non.<\/p>\n<p>\u00bb Mon Dieu n&rsquo;a pas voulu que je fusse maudite :<br \/>\nIl a lanc\u00e9 sa foudre, et mon courroux n&rsquo;est plus<br \/>\nJe puis enfin prier, et l&rsquo;ange qui me quitte<br \/>\nM&rsquo;attend pr\u00e8s de son p\u00e8re au s\u00e9jour des \u00e9lus.<\/p>\n<p>\u00bb Oh! ce n&rsquo;est pas la peur, Seigneur, qui m&rsquo;a dompt\u00e9e<br \/>\nEt qui brise en mes mains les serments que je fis.<br \/>\nSeule en proie \u00e0 la mort, je l&rsquo;aurais affront\u00e9e,<br \/>\nMais j&rsquo;ai voulu sauver le dernier de mes fils.<\/p>\n<p>\u00bb Aveugle que j&rsquo;\u00e9tais ! veuve, j&rsquo;ai fait des veuves,<br \/>\nEt, m\u00e8re, des enfants sont tomb\u00e9s sous mes coups !<br \/>\nDe mes longues fureurs j&rsquo;effacerai les preuves ;<br \/>\nMes bienfaits passeront o\u00f9 passa mon courroux.<\/p>\n<p>\u00bb Des vapeurs de l&rsquo;enfer j&rsquo;\u00e9tais envelopp\u00e9e,<br \/>\nMais le souffle d&rsquo;en haut les dissipe aujourd&rsquo;hui :<br \/>\nB\u00e9ni soit le Seigneur dont la main m&rsquo;a frapp\u00e9e,<br \/>\nCar c&rsquo;est en me frappant qu&rsquo;il me rappelle \u00e0 lui. \u00bb<\/p>\n<p>XII. UN HORRIBLE PROJET.<\/p>\n<p>Les marins, fascin\u00e9s par ces sc\u00e8nes sublimes,<br \/>\nQui d&rsquo;un monde inconnu leur d\u00e9couvraient les cimes,<br \/>\nSentaient leur d\u00e9vo\u00fbment refleurir dans leur sein,<br \/>\nEt leur \u00e2me oubliait que leur corps avait faim ;<br \/>\nMais lorsque reparut le silence morose,<br \/>\nQuand devant son fils mort Jeanne eut repris sa pose,<br \/>\nLe d\u00e9sespoir revint glacer les naufrag\u00e9s&#8230;<br \/>\nEt l&rsquo;aviron glissa des bras d\u00e9courag\u00e9s.<\/p>\n<p>Las de sonder en vain l&rsquo;ab\u00eeme de l&rsquo;espace<br \/>\nEt n&rsquo;y trouvant toujours que la m\u00eame menace,<br \/>\nLeur malheur retomba sur eux de tout son poids<br \/>\nEt l&rsquo;\u00e9go\u00efsme seul fit entendre sa voix.<br \/>\nLaissant donc le hasard ma\u00eetre de la chaloupe,<br \/>\nTous les quatre \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re ils s&rsquo;assirent en groupe<br \/>\nEt, livr\u00e9s tous les quatre aux horreurs de la faim,<br \/>\nIls cherch\u00e8rent entre eux comment y mettre fin.<\/p>\n<p>Je ne sais quel projet traversa leur pens\u00e9e,<br \/>\nEt la terreur d&rsquo;Herblain fut peut-\u00eatre insens\u00e9e ;<br \/>\nMais Herblain crut parfois les voir, d&rsquo;un \u0153il hagard,<br \/>\nJeter sur Olivier un oblique regard,<br \/>\nEt surprit ce propos, dont le sens \u00e9tait vague,<br \/>\nMais qui lui fit porter sa main droite \u00e0 sa dague :<br \/>\n\u00ab Dieu nous pardonnerait, car nous mourons de faim ;<br \/>\nToutefois, attendons encor jusqu&rsquo;\u00e0 demain. \u00bb<\/p>\n<p>Soudain le timonier s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab Amis, courage !<br \/>\nSous le soleil couchant voyez-vous ce nuage ?<br \/>\nIl nous annonce enfin de la pluie et du vent.<br \/>\nSi dans mon vieux m\u00e9tier tout n&rsquo;est pas d\u00e9cevant,<br \/>\nCe grain doit nous pousser s\u00fbrement \u00e0 la c\u00f4te.<br \/>\nLa temp\u00eate envers nous veut r\u00e9parer sa faute. \u00bb<\/p>\n<p>Le marin ne s&rsquo;est pas tromp\u00e9 dans son espoir :<br \/>\nLa mer se fait houleuse et le ciel devient noir.<br \/>\nOn installe une voile en h\u00e2te \u00e0 la chaloupe<br \/>\nEt le vent, qui mugit, bient\u00f4t la pousse en poupe.<\/p>\n<p>Comme dans cette nuit, pay\u00e9e, h\u00e9las ! si cher,<br \/>\nElle court, elle court, sous la foudre et l&rsquo;\u00e9clair,<br \/>\nElle court, elle court, sous la gr\u00eale et la pluie,<br \/>\nElle court, elle court, mais c&rsquo;est vers la patrie<br \/>\nCette pluie abondante est, d&rsquo;ailleurs, un bienfait :<br \/>\nLa soif a disparu, la faim m\u00eame se tait<br \/>\nEt, si quelques douleurs restent inconsol\u00e9es,<br \/>\nLa haine et la discorde au moins sont envol\u00e9es.<\/p>\n<p>Le tonnerre gronda pendant toute la nuit ;<br \/>\nMais devant le matin la temp\u00eate s&rsquo;enfuit.<br \/>\nH\u00e9las ! sous le brouillard dont s&rsquo;est couverte l&rsquo;aube<br \/>\nAux regards des marins l&rsquo;horizon se d\u00e9robe.<br \/>\nPersonne n&rsquo;ose plus se livrer \u00e0 l&rsquo;espoir&#8230;<br \/>\nEt le vieil Herblain songe aux complots d&rsquo;hier soir.<\/p>\n<p>Se croyant d\u00e9sormais assur\u00e9 de sa proie,<br \/>\nLe spectre de la Faim pousse un long cri de joie&#8230;<br \/>\nSous les contractions de sa griffe de fer,<br \/>\nChacun des naufrag\u00e9s sent se tordre sa chair.<\/p>\n<p>Mais bient\u00f4t le soleil, dont le disque s&rsquo;allume,<br \/>\nFait en molle fum\u00e9e \u00e9vanouir la brume<br \/>\nEt, d&rsquo;un rayon oblique \u00e9clairant l&rsquo;horizon,<br \/>\nEmpourpre les blancheurs du rivage breton.<\/p>\n<p>Plus de doute aujourd&rsquo;hui : ce n&rsquo;est plus un nuage !<br \/>\nLa mer en \u00e9cumant d\u00e9ferle sur la plage.<br \/>\nSalut \u00e0 la Bretagne ! oh ! je la reconnais,<br \/>\nEt cette large rade est le port de Morlaix<\/p>\n<p>Le spectre de la Faim, comprenant sa d\u00e9faite,<br \/>\nS&rsquo;envole, et tous les c\u0153urs chantent leurs chants de f\u00eate.<br \/>\nTous les c\u0153urs ! oh ! non; Jeanne, h\u00e9las ! songe \u00e0 celui<br \/>\nQu&rsquo;Hier a fait mourir, qu&rsquo;e\u00fbt fait vivre Aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Le but est encor loin, mais, quand tout rit dans l&rsquo;\u00e2me,<br \/>\nLe bras avec vigueur sait manier la rame.<br \/>\nOn avance j on avance ; et les gais matelots<br \/>\nOnt vu sortir du port quatre \u00e9l\u00e9gants canots :<br \/>\nChacun porte un pennon que d\u00e9core l&rsquo;hermine.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Jeanne de Montfort, ma future h\u00e9ro\u00efne !<br \/>\nQui, trompant les soucis d&rsquo;un aust\u00e8re destin<br \/>\nEt voulant savourer les charmes du matin,<br \/>\nVient du jour renaissant admirer le spectacle.<\/p>\n<p>Voyant son Olivier sauv\u00e9, par un miracle,<br \/>\nJeanne pousse un grand cri, qui retentit l\u00e0-bas&#8230;<br \/>\nPuis tombe \u00e9vanouie, en \u00e9tendant les bras.<\/p>\n<p>Cet h\u00e9ro\u00efque c\u0153ur, qu&rsquo;aucun malheur ne ploie,<br \/>\nCe c\u0153ur tout maternel s&rsquo;est bris\u00e9 sous sa joie.<\/p>\n<p>XIII. LES CONSOLATIONS.<\/p>\n<p>Quand de son long sommeil Jeanne \u00e0 la fin sortit,<br \/>\nDeux beaux enfants causaient tout bas pr\u00e8s de son lit,<br \/>\nEt Jeanne de Montfort, se penchant sur sa couche,<br \/>\nLa contemplait, debout, le sourire \u00e0 la bouche,<br \/>\nEt, lui serrant la main, disait avec douceur :<br \/>\n\u00ab Je vous consolerai de vos maux, \u00f4 ma s\u0153ur.<br \/>\nVotre fils est le mien ; mon fils sera le v\u00f4tre&#8230;<br \/>\nEt souvent, bien souvent! nous parlerons de l&rsquo;autre. \u00bb<\/p>\n<p>A LA BRETAGNE<br \/>\nCe long po\u00ebme sombre, o\u00f9 coule \u00e0 flots l&rsquo;angoisse,<br \/>\nO\u00f9 l&rsquo;\u00e2me \u00e0 chaque vers se d\u00e9chire ou se froisse,<br \/>\nMais qui se couche enfin dans le calme et l&rsquo;espoir,<br \/>\nComme un jour orageux que termine un beau soir,<br \/>\nJe t&rsquo;offre ce po\u00ebme, \u00f4 Bretagne ador\u00e9e :<br \/>\nJe l&rsquo;\u00e9crivis pour toi d&rsquo;une plume enfi\u00e9vr\u00e9e.<br \/>\nL&rsquo;amiti\u00e9 lui promit qu&rsquo;il serait ton orgueil ;<br \/>\nIl ne vaut et ne veut qu&rsquo;un sympathique accueil.<br \/>\nQu&rsquo;il l&rsquo;obtienne, et ma Muse, o ma vieille patrie,<br \/>\nSuivant de loin les pas de l&rsquo;auteur de MARIE,<br \/>\nTe pa\u00eera ton sourire en chantant tes splendeurs,<br \/>\nNoble peuple, illustr\u00e9 par toutes les grandeurs.<\/p>\n<p>NOTES.<br \/>\nNous croyons avoir consult\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sur l&rsquo;enfance d&rsquo;Olivier de Clisson; mais, avant d&rsquo;aborder cette trop longue s\u00e9rie de notes, nous nous faisons un devoir de d\u00e9clarer que l&rsquo;id\u00e9e et le plan de notre po\u00ebme nous ont \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9s par l&rsquo;excellent article que notre savant coll\u00e8gue et ami, M. P. LEVOT, a consacr\u00e9 au conn\u00e9table dans la Biographie bretonne, tome I, pages 360 \u00e0 376.<\/p>\n<p>69 P. 203. \u00ab Olivier I\u00a0\u00bb fit enfermer la ville [de Clisson] de murailles. \u00bb\u2013 OG\u00c9E,I,2I5.<\/p>\n<p>LISTE DES SOUSCRIPTEURS.<br \/>\nLa Mairie de Nantes. (6 ex.) La Soci\u00e9t\u00e9 Acad\u00e9mique de la Loire-Inf\u00e9rieure. (2 ex.) La Biblioth\u00e8que de la ville de Nantes.<br \/>\nLe Club du Sport.<br \/>\nLe Cercle Graslin.<br \/>\nLe Cercle du Ch\u00e2teau.<br \/>\nLe Cercle des Beaux-Arts.<br \/>\nMM.<br \/>\nJoseph Rousse, avocat.<br \/>\nAdolphe Grimaud, \u00e0 Lu\u00e7on.<br \/>\nL\u00e9on Grimaud, m\u00e9decin de la Marine, \u00e0 Brest.<br \/>\nAlfred Lalli\u00e9, avocat.<br \/>\nEdmond Bir\u00e9.<br \/>\nCharles Robinot-Bertrand, avocat.<br \/>\nEug\u00e8ne de la Gournerie.<br \/>\nMlle Am\u00e9lie Hubans, professeur.<br \/>\nMlle de Saint-Aignan.<br \/>\nProsper Grolleau.<br \/>\nDe la Ganry, \u00e0 Saint-Aignan.<br \/>\nArthur de la Borderie, \u00e0 Vitr\u00e9. (2 ex.)<br \/>\nCharles de Keranflec&rsquo;h.<br \/>\nArthur de Bir\u00e9, directeur du t\u00e9l\u00e9graphe, \u00e0 Beauvais.<br \/>\nJoseph Martineau, notaire.<br \/>\nJules Forest.<br \/>\nEmmanuel Phelippes-Beaulieux, avocat.<br \/>\nCie A. de Bremond d&rsquo;Ars.<br \/>\nVte \u00c9douard Sioc&rsquo;han de Kersabiec.<br \/>\nCharles Marionneau.<br \/>\nAbb\u00e9 Hippolyte Rivalland.<br \/>\nB. Hu\u00eb, conseiller \u00e0 la Cour de Rennes.<br \/>\nCharles Bougouin fils.<br \/>\nAbb\u00e9 Fran\u00e7ois Baudry, vicaire \u00e0 Chavagnes-en-Paillers.<br \/>\nDe K\u00e9ridec, ancien repr\u00e9sentant, \u00e0 Hennebont.<br \/>\nGaultier du Mottay, \u00e0 Pl\u00e9rin.<br \/>\nHenri Chartier.<br \/>\nFrancis Rousselot.<br \/>\nBon de Wismes.<br \/>\nMarie, receveur principal des postes.<br \/>\nGellusseau, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nDonatien Cox.<br \/>\nAbb\u00e9 Richard, vicaire g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nDe Rostaing de Rivas, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nM\u00e9riadec La\u00ebnnec.<br \/>\n\u00c9merand de la Rochette.<br \/>\nVte de la Roche-Saint-Andr\u00e9, au ch\u00e2teau de la For\u00eat (Vend\u00e9e).<br \/>\nStanislas Loiret.<br \/>\nMorel-, tailleur, \u00e0 Brest.<br \/>\nJ.-M. Pitel, professeur.<br \/>\nHenri de Cornulier.<br \/>\nCharles du Chalard, ing\u00e9nieur de la Marine.<br \/>\nArthur de l&rsquo;Isle.<br \/>\nPetitpas, libraire (12 ex.) A. Mahot, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nA. du Ponceau.<br \/>\nBellamy, notaire, \u00e0 Brest.<br \/>\nA. de Mansigny, \u00e0 Gu\u00e9rande.<br \/>\nHippolyte Thibeaud p\u00e8re, avocat.<br \/>\nBon de Girardot, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la Pr\u00e9fecture.<br \/>\nOlivier Merson , \u00e0 Paris.<br \/>\nP.-J. Garreau. Charpentier, imprimeur.<br \/>\nBiou, juge de paix.<br \/>\nCarissan, juge de paix.<br \/>\n\u00c9douard Dufour, conservateur-adjoint du Mus\u00e9um.<br \/>\nPinson, agent-voyer.<br \/>\nHenry Noury.<br \/>\nH. Bruneteau, avocat, conseiller-g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nJ. Ioux, arbitre de commerce.<br \/>\nAm\u00e9d\u00e9e Gallet.<br \/>\nAlphonse Tig\u00e9, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nEmmanuel Halgan, avocat.<br \/>\nLibaros, libraire. ( 12 ex.)<br \/>\nCh. Besnard de la Giraudais , avocat, conseiller g\u00e9n\u00e9ral. (2 ex.)<br \/>\nHippolyte de Lorgeril, \u00e0 Lorgeril (C\u00f4tes-du-Nord).<br \/>\nDuvacher, chef d&rsquo;institution.<br \/>\nLouis Duchemin.<br \/>\nPhelippes-Beaulieux p\u00e8re.<br \/>\nBon de la Tour du Pin. (2 ex.)<br \/>\nWaldek-Rousseau, avocat, conseiller municipal.<br \/>\nA. Foulon.<br \/>\nJoseph Foulon, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nGabriel Gallerand , proviseur du Lyc\u00e9e.<br \/>\nLechalas, ing\u00e9nieur en chef des ponts et chauss\u00e9es.<br \/>\nAd. Giraudeau, avocat.<br \/>\nClaude de Monti de Rez\u00e9, au Fief-Milon (Vend\u00e9e).<br \/>\nAbb\u00e9 Charles Lebrun, cur\u00e9 de Sainte-Croix.<br \/>\nAbb\u00e9 Guilloux, vicaire de Sainte-Croix.<br \/>\nA. Legendre, architecte.<br \/>\nChotard, professeur \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres, \u00e0 Besan\u00e7on.<br \/>\nEmile Gautier, receveur des Hospices.<br \/>\nAnthime M\u00e9nard, avocat.<br \/>\nP. Levot, \u00e0 Brest.<br \/>\nLe Guilloux-P\u00e9nanros, juge, \u00e0 Brest.<br \/>\nJ. Copillet, \u00e0 Brest.<br \/>\nH\u00e9li\u00e8s, \u00e0 Rochefort-sur-Mer.<br \/>\nDe Grand pont, \u00e0 Brest.<br \/>\nOscar Michel, \u00e0 Brest.<br \/>\nE. Michel, \u00e0 Brest.<br \/>\nCte Ch. de Rossi, \u00e0 Brest.<br \/>\nLouis des Dorides.<br \/>\n\u00c9douard de Monti, comte de Rez\u00e9.<br \/>\nHenri Guiziou, \u00e0 Brest.<br \/>\nMarquis de R\u00e9gnon, \u00e0 Saint-Herblain.<br \/>\nJosso, contr\u00f4leur des Douanes.<br \/>\nDel\u00e9tang, notaire honoraire.<br \/>\nJo\u00fcon, notaire. (2 ex.)<br \/>\nLe Sant, architecte.<br \/>\nF. Guignard.<br \/>\nFr\u00e9d\u00e9ric Cailliaud, conservateur du Mus\u00e9um.<br \/>\nPichelin, avocat.<br \/>\nDe Mieulle, receveur g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nOudiette, ancien notaire, \u00e0 Gu\u00e9rande.<br \/>\nHenri de Pontbriant, \u00e0 Ch\u00e2teaubriant.<br \/>\nLavolenne, \u00e0 Rosnay (Vend\u00e9e).<br \/>\nLudovic de Becdeli\u00e8vre.<br \/>\nDorn, pr\u00e9sident du Tribunal, \u00e0 Ch\u00e2teaubriant.<br \/>\nBlain, professeur d&rsquo;histoire au Lyc\u00e9e.<br \/>\nErnest M\u00e9nard.<br \/>\nA. Gautt\u00e9, avocat.<br \/>\nA. Decroix, conseiller g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nStanislas Pr\u00e9vost.<br \/>\nCte Gabriel de Lambilly, au ch\u00e2teau de Montebise (Seine-et-Marne).<br \/>\nVte R. de Lambilly.<br \/>\nA.-F. Duboscq a\u00een\u00e9, g\u00e9om\u00e8tre.<br \/>\nHyrvoix.<br \/>\nGou\u00e9zou, peintre.<br \/>\nVerger.<br \/>\nAbb\u00e9 Fournier, cur\u00e9 de Saint-Nicolas.<br \/>\nAbb\u00e9 Papin, vicaire de Saint-Nicolas.<br \/>\nE. Livet, chef d&rsquo;institution.<br \/>\nVte Victor Lanjuinais, d\u00e9put\u00e9 au Corps l\u00e9gislatif. (2 ex.)<br \/>\nBrunelli\u00e8re fr\u00e8res, libraires. (2 ex.)<br \/>\nAuguste Garnier.<br \/>\nSaint-L\u00e9ger.<br \/>\nBlanchard-Mervau, avocat.<br \/>\nAbb\u00e9 Cahour, chanoine honoraire, aum\u00f4nier du Lyc\u00e9e.<br \/>\n\u00c9variste Simon, architecte.<br \/>\nPontonnier.<br \/>\nColombel, avocat.<br \/>\nEd. Andr\u00e9.<br \/>\nEudel.<br \/>\nG. Goullin, vice-consul de Belgique.<br \/>\nRaby du Vernay, biblioth\u00e9caire \u00e0 Indret.<br \/>\nC. Thoinnet de la Turmeli\u00e8re, d\u00e9put\u00e9 au Corps l\u00e9gislatif. (2 ex.)<br \/>\nC\u00e9lestin Pavec, avocat, \u00e0 Savenay.<br \/>\nJules Lafont.<br \/>\nC\u0153uret, juge au Tribunal civil.<br \/>\nAntonio Carr\u00e9.<br \/>\nEd. Lorieux, commissaire-priseur.<br \/>\nAth\u00e9nas, \u00e9conome de l&rsquo;hospice g\u00e9n\u00e9ral de Saint-Jacques.<br \/>\n\u00c9douard Derrien, \u00e0 Chantenay.<br \/>\nA. Gu\u00e9pin, docteur-m\u00e9decin, conseiller-g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nCallaud, horloger.<br \/>\nAd. Lath\u00e9beaudi\u00e8re, juge de paix.<br \/>\nGeorges Maublanc, avocat.<br \/>\nA.Mervau , \u00e0 Saint-Gilles-sur-Vie. (3 ex.)<br \/>\nLouis Couprie, avocat.<br \/>\nProsper Roy, conseiller-g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nAbb\u00e9 Gautier, aum\u00f4nier de Grand-Jouan.<br \/>\nW. Leveling.<br \/>\nSt\u00e9phane Halgan.<br \/>\nJ. Lloyd.<br \/>\nG. Demangeat fils.<br \/>\n\u00c9lie Remignard, arbitre de commerce.<br \/>\nL\u00e9once Bir\u00e9, notaire, \u00e0 Saint-Denis-la-Chevasse (Vend\u00e9e).<br \/>\nBinard-Gabillard, receveur des domaines, \u00e0 Pont-Rousseau.<br \/>\nDemance , professeur au Lyc\u00e9e.<br \/>\nAndr\u00e9, directeur de l&rsquo;Ecole professionnelle.<br \/>\nAbb\u00e9 Jubineau, sup\u00e9rieur des missionnaires dioc\u00e9sains.<br \/>\nF\u00e9lix Thomas, architecte et peintre.<br \/>\nJean Maisonneuve , \u00e0 Saint-Herblain.<br \/>\nP.-B. Goullin, ancien pr\u00e9sident du Tribunal et de la Chambre de commerce de Nantes.<br \/>\nLame, inspecteur d&rsquo;Acad\u00e9mie.<br \/>\nPasco, agent-comptable de la Marine.<br \/>\nBouyer, professeur de math\u00e9matiques.<br \/>\nCh. de Raymond, architecte.<br \/>\nAlexandre de Couffon, \u00e0 la Cossonni\u00e8re (Loire-Inf\u00e9rieure).<br \/>\nLouis Linyer, avocat.<br \/>\nTh\u00e9ophile La\u00ebnnec, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nFontan, chef de la manutention de la Marine.<br \/>\nAuguste Perraudeau, architecte.<br \/>\nMinard, organiste.<br \/>\nBenjamin Martineau, avou\u00e9.<br \/>\nFran\u00e7ois Verger, \u00e0 Paris.<br \/>\nL\u00e9on Bureau.<br \/>\n\u00c9douard Bureau, docteur-m\u00e9decin, \u00e0 Paris.<br \/>\nGatineau, secr\u00e9taire-g\u00e9n\u00e9ral de la Mairie.<br \/>\nDevillaire, professeur.<br \/>\nAbb\u00e9 H\u00e9ron, directeur du pensionnat Saint-Stanislas.<br \/>\nBenjamin Fillon, \u00e0 Fontenay-le-Comte.<br \/>\nDugast-Matifeux.<br \/>\nPaul Nau, architecte.<br \/>\nPitre Figat, n\u00e9gociant.<br \/>\nCl\u00e9menson fils.<br \/>\nM\u00e9resse, \u00e0 Gu\u00e9rande.<br \/>\nHalgan p\u00e8re.<br \/>\nPaul Anizon, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nBoisguimard.<br \/>\nA. Guillet, pharmacien, \u00e0 Clisson.<br \/>\nR. Fabr\u00e9, ancien notaire.<br \/>\nMme Groult.<br \/>\nLetenneur, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nF. Parenteau, conservateur du Mus\u00e9e arch\u00e9ologique.<br \/>\nGustave Cholet, avou\u00e9.<br \/>\nAuguste Laurant.<br \/>\nAlexandre Perthuis-Laurant.<br \/>\nHippolyte Thibeaud fils, avocat.<br \/>\nCharles Brossard.<br \/>\nLe Houx, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nCte Fernand de Bouill\u00e9.<br \/>\nDe Casenove, p\u00e8re.<br \/>\nG\u00e9n\u00e9ral Mellinet, \u00e0 Paris.<br \/>\nAbb\u00e9 A. Ollivier, professeur de philosophie, \u00e0 l&rsquo;Externat des Enfants-Nantais.<br \/>\nMlle Priet, \u00e0 la Villa-Maria.<br \/>\nHenri Maisonneuve, avocat.<br \/>\nErnest Genevois, avocat.<br \/>\nP.-E. Berthault, avocat, adjoint au maire de Nantes.<br \/>\nTalvande, avocat.<br \/>\nGuibourd, avocat.<br \/>\nLabruy\u00e8re, avou\u00e9.<br \/>\nLe Romain, avocat.<br \/>\nA.Barbe-Minti\u00e8re, avou\u00e9, \u00e0 Rennes. (2 ex.)<br \/>\nEdmond Dor\u00e9.<br \/>\nMlle Marie Gaulois.<br \/>\n\u00c9douard Gallet, receveur des douanes, \u00e0 la Barre-de-Monts (Vend\u00e9e).<br \/>\nAuguste Crucy.<br \/>\nAmbroise Viaud-Grand-Marais, docteur-m\u00e9decin.<br \/>\nMlle du Chesnay.<br \/>\nLouis Moreau, homme de lettres, \u00e0 Brest.<br \/>\nM\u00e9chineau, docteur-m\u00e9decin, \u00e0 Clisson.<br \/>\nL.-Albert Bourgault-Ducoudray.<br \/>\nAbb\u00e9 Guillotin de Corson, vicaire \u00e0 No\u00e9-Blanche (Ille-et-Vilaine).<br \/>\nGuilley, conseiller municipal, pr\u00e9sident du cercle des Beaux-Arts.<br \/>\nA. Coquebert de Neuville, avocat.<br \/>\nR. Bernard.<br \/>\nCh. Anthus.<br \/>\nPaul de la Bigne Villeneuve, r\u00e9dacteur du Journal de Rennes.<br \/>\nB. Vaurigaud, pasteur de l&rsquo;\u00c9glise protestante.<br \/>\nDe Veillech\u00e8ze, chef de cabinet du pr\u00e9fet de la Loire-Inf\u00e9rieure.<\/p>\n<p>ERRATA.<br \/>\nTOME I, cinq ff au lieu de ff se sont gliss\u00e9s dans les deux pre-* mi\u00e8res feuilles.<br \/>\nPages 122, 138 et 142, lisez infamante au lieu d&rsquo;inf\u00e2mante.<br \/>\nPage i3o, vers 11, au lieu de chevaliers, lisez cavaliers.<br \/>\nPage 162 , vers 7, mettez un point \u00e0 la fin du vers.<br \/>\nPage 172 , vers g, au lieu de Ouand, lisez Quand.<br \/>\nTOME II, page 16, vers 6, lisez vieux au lieu de rieux.<br \/>\nPage 3o, vers 18, on dit au lieu de ondit.<br \/>\nPage 118, vers 17, lisez sa vie \u00e0 ma vengeance, au lieu de ma vie \u00e0 sa vengeance.<br \/>\nPage i32, vers 1 i, fut au lieu de f\u00fbt.<br \/>\nPage 165, mettez, \u00e0 la fin ers 19, une virgule au lieu d&rsquo;un point. , p ;s.<br \/>\nPage 206, vers i5, l\/s baisers au ses baisers.<br \/>\nt &#8211; 1&Prime;<br \/>\n________________________________________<br \/>\nTABLE<br \/>\n________________________________________<br \/>\n________________________________________<br \/>\nTABLE.<br \/>\nQUA TRI\u00c8ME PARTIE.<br \/>\nLE SERMENT.<br \/>\nPages.<br \/>\nI. La S\u00e8vre nantaise. 3 II. Le Repas champ\u00eatre 9 III. Les Rencontres de nuit. 14 IV. L&rsquo;Arriv\u00e9e \u00e0 Nantes. 19 V. Les Douves Saint-Nicolas 2 3 VI. La Porte Sauvetuur. 29 VII. La Mal\u00e9diction. 36 VIII. L&rsquo;Appel \u00e0 la Vengeance 4: IX. Les Confidences dangereuses 49<br \/>\n________________________________________<br \/>\nCINQUI\u00c8ME PARTIE.<br \/>\nLA VENGEANCE.<br \/>\nPages.<br \/>\nI. Ch\u00e2teau- Tlz\u00e9baud. 61 &lsquo;Surprise. 67 III. Le Galois de la Heuse. 72 IV. Le Fl\u00e9au de Dieu. , 79 V. P\u00e9an de Malestroit. 86 VI. L&rsquo;\u00c9vasion. 91 VII. Le Ch\u00e2teau de Touffou. q5 VIII. L&rsquo;Embuscade. 100 IX. Une Apparition. io3 X. Les Deux Amis. 107 XI. Un Arr\u00eat posthume 112 XII. Les Routiers en gaiet\u00e9. 119 XIII. Pen-Marc h 126 XIV. Les Pirates. , 129 XV. La Procession 13 5 XVI. L&rsquo;\u00c9p\u00e9e et la Croix. , , 142 XVII. La Flotte ducale. , ,. 148 XVIII. L&rsquo;Incendie. 153<br \/>\n________________________________________<br \/>\nSIXI\u00c8ME PARTIE.<br \/>\nL&rsquo;EXPIATION.<br \/>\nPages.<br \/>\n1. La Temp\u00eate. 159 II. Le Convoi fun\u00e8bre., 165 III. Le Fid\u00e8le Kergoff. 169 IV. La R\u00e9volte. 174 V. Les Derni\u00e8res impr\u00e9cations. 178 VI. Le D\u00e9part pour Loc- Tudi. 18 1 VII. Le Coup de vent. 186 VIII. Deux Gais Repas sur mer. 190 IX. Le Rivage natal. 196 X. La Faim. , 202 XI. Le Cri du Repentir. 208 XII. Un Horrible Projet 214 XIII. Les Consolations. 219 A la Bretagne. 220<br \/>\n.-&lsquo; r ,.\u00a0\u00bbNotes.,, {. 221 Liste.: des Souscripteurs^ A 231 1 _: Il =:::&rsquo;-<br \/>\nNANTES, n^PRIMp^ VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD.<\/p>\n<p>: DU M\u00caME AUTEUR :<br \/>\nOLIVIER DE CLISSON Chanson de geste (suite).<br \/>\nPo\u00ebmes en pr\u00e9paration:<br \/>\n1. JEANNE LA FLAMME, COMTESSE Du MONTFORT.. (2 vol.) II. Du GUESCLIN ET CLISSO::-l. (1 vol.)<br \/>\n2. III. LE CONN\u00c9TABLE DE FRANCE (1 vol.)<br \/>\n3. IV. LE CHATEAU DE L&rsquo;HERMINE. (1 vol.)<br \/>\n4. V. PIERRE DE CRAON (1 vol.)<br \/>\nMARGUERITE DE CLISSON (\u00c9pilogue). (1 vol.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette chanson de geste, long, tr\u00e8s long po\u00e8me \u00e0 la gloire d\u2019Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, \u00e9crit par Emile P\u00e9hant, est num\u00e9ris\u00e9 sur GALLICA, et j\u2019ai seulement remis en forme le texte apr\u00e8s avoir corrig\u00e9 les quelques erreurs de texte de la machine. tome 2 \u00c9MILE P\u00c9HANT CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTH\u00c8QU\u00c9 &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/?p=37520\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Emile P\u00e9hant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs po\u00e8mes distincts, 1868 &#8211; Tome 2&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3879],"tags":[5675,5674],"class_list":["post-37520","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-clisson-histoire-regionale","tag-emile-pehant","tag-jeanne-de-belleville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37520","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=37520"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37520\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":37521,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/37520\/revisions\/37521"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=37520"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=37520"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.odile-halbert.com\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=37520"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}