NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE VI RUE PRÉMION

Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

  • Zut ! J’en ai assez… Charles, donne-moi une cigarette ?
  • Berthe s’allongea sur un canapé.
    L’atelier de Charles Delange avait subi une complète transformation. Les meubles en ordre, les tapis bien tendus, les plâtres époussetés, les vitres des fenêtres remplacés par de superbes vitraux allégoriques, les chevalets alignés, les tentures soigneusement installées, le perroquet gorgé des poussières du balayage, coi sur son perchoir fraîchement reverni. Charles, drapé dans une ample robe de chambre grenat, un bonnet turc sur ses cheveux, visitait pour la centième fois son temple d’artiste ; il rangeait de nouveau les pipes du ratelier, regardait encore si le pot à tabac avait le ventre bondé et si le petit crocodile en bronze bâillait pleinement ses allumettes. Berthe roula sa cigarette avec une dextérité remarquable et l’alluma aux tisons du foyer.

  • Malgré ton génie tu n’aurais jamais pu rendre ton atelier si coquet.
  • Le peintre joyeux vint s’asseoir près d’elle.

  • Oui, ma petite chatte d’or, tu es la fée de mon domaine. Tu auras un ticket d’honneur pour entrer au paradis des artistes.
  • Il passa sa main droite dans les cheveux dénoués de son amie baisant son front, ses sourcils.
    Elle était vêtue d’une longue robe blanche avec une ceinture en cuir de même couleur. Sa chevelure traînait comme un liquide d’or renversé le long du bras du canapé.
    Il la chatouillait de caresses dans la nuque, derrière l’oreille, sur la gorge à travers l’étoffe. Des désirs la picotaient ; elle s’agitait au cou du peintre.
    Le bonnet turc tomba sur le sol… et l’on sait ce qui serait arrivé sur le canapé moelleux aux fleurs roses quand deux coups de poings ébranlèrent violemment la porte.
    Ils se levèrent en sursaut.

  • Imbécile, s’écria Charles, je savais bien que j’avais oublié quelque chose… la sonnette, parbleu !
  • C’étaient Lolette et René.

  • Comment, ensemble… déjà ! s’exclama Berthe.
  • Nous nous sommes rencontrés par hasard dans l’escalier, expliqua Lolette.
  • René la regarda interloqué. Elle rougit.
    On arrangea les sièges. Le défilé commençait.
    Charmel, complet gris, serrant les mains à les briser ; Ormanne, maigre, deux méridionaux bavards. Belle et son inséparable Line, les deux gamines, habillées pareilles et qui riaient pour ne pas être sérieuses. Claire Vernant et Joséphine Bournier, une institutrice et une du téléphone. De Remirmont, tiré à quatre épingles, frais rasé, célèbre par ses saluts parabolants. Verneuil, roux, les cheveux baignés d’huile brillantine, l’air un peu stupide avec son monocle de difficile équilibre. Deux couples bras dessus bras dessous. Mussaud le sculpteur, gras gueulard et Marthe la Rouquine, sa maîtresse, grande fille qui grimaçait des réponses en signes compliqués des yeux et de la bouche ; Frayssère, étudiant en médecine, une grosse tête bonasse touffue de cheveu noirs frisés et hirsutes, avec son amie la blonde Mme Boucran en fuite du domicile conjugal, ayant semé ici et là deux ou trois enfants de pères inconnus, et pour le moment courbant sous son despotisme le faible et nouvel amant qu’elle suce de tout son coeur. Il la croyait fidèle ; elle l’était souvent.
    Trois autres à la queue leu-leu. En tête, un petit joufflu, sombre comme un pasteur protestant, sournois comme un rat d’égout que la lumière ébloui, frisant d’un geste sec sa frêle moustache noire : M. Gustave Monnès, auteur dramatique embryonnaire. Personne n’ignorait ses premiers essais en un acte, délayages d’idées auxquelles s’attachent les novices en quête d’originalité. Ils dormaient au fond d’un tiroir dans l’attente du sauveteur promis, le Moïse provincial désireux d’une renommée décentralisatrice dont le geste théatral imposera une miette de gloire au front du débutant prosterné humblement aux pieds de ce grand César tragédien, professeur d’un conservatoire succursale de Paris ! On le jouerait, chaque acteur aurait sa petite tirade à effet ; l’auteur viendrait sur la scène payer d’une risette sa claque d’un soir de chaleur communicative. Triomphe éphémère qu’une presse infidèle douchera d’un compte rendu passe-partout. Le dernier produit inconnu de Monnès était, disait-il, un fameux drame en cinq actes casé à l’Odéon. Papa Sardou, enfoncé ? Quant à Rostand, heu ! Il avouait un regret : « Sarah Bernhard seule est capable de rendre le véritable caractère de mon héroïne. » On gardait son sérieux, mais l’on songeait à la rêveuse Perrette de Lafontaine.
    Derrière lui venait Trémat, un gigantesque maigriot barbu, aux yeux gris malades se reposant à l’ombre de l’étoile en gestation de Monnès, étoile qui devait en son âme de croyant briller un jour au fronton du théâtre des triomphes. Puis Mondin, toujours élégant, toujours pressé, ardent directeur d’une revue bretonne, subventionnée de ducs et de marquis, devant conduire la Bretagne à son ère d’intelligence et d’indépendance nationales. Une revue parsemant aussi ses ailes naïves et coquettes sur toutes les tables de famille avec des concours de broderies et de poésies dont le jury bénin distribue aux lauréats timides des petites tapes d’encouragement et des sucreries roses aux vainqueurs. Une de ces petites revues de province qui vivote doucement dans un parfum spécial de tranquillité, de blancheur anodine, conservant loin du tam tam des « littéraire, artistique, théâtral » chers aux jeunes pourfendeurs de bourgeois la tradition d’art susceptible de réveiller parfois l’esthétique que n’a pas encore tuée tout à fait le « cochon qui sommeille. »
    Bruit de voix. Geray, laid, avec un tic qui lui tirait le cou. Léris de Montdieux, traînant deux défauts superficiels, une manière excentrique et baroque de s’habiller, l’autre de ne pas giffler les sots qui se moquaient de lui, et… une petite femme brune comme une chauve-souris, enguirlandée de fourrures.

  • Mes amis, dit Léris, je vous amène une étoile du ballet, Mlle Secacio, à qui j’apprends la langue française depuis quelques nuits sans succès.
  • La danseuse montra ses dents blanches et babilla une flottille de sons que personne ne comprit.
    Soigneusement son compagnon l’enfouit au fond d’une bergère.

  • Sommes-nous au complet ? demanda Delange.
  • Marguerite Renaud m’a promis de venir sitôt débarassée de son vieux, dit Claire Vernant.
  • Oh ! alors… les vieux sont pires que les chiens, maugré Charles.
  • Crampons et salauds, dirent ensemble du fond du cœur Belle et Line.
  • A cet aveu tous éclatèrent de rire, et les gamines sans se désappointer firent chorus.
    La danseuse étonnée interrogea Leris. Il dit oui de la tête sans comprendre. Elle pouffa se tortillant comme une anguille.

  • Ah ! mince, clama Belle, regardez donc la Bonifacio !
  • Quand le calme fut rétablit Charles commença :

  • Mesdames, Messieurs, nous sommes réunis en ce sanctuaire, non pour planter la crémaillère…
  • Ça fait des vers, remarqua Line.
  • Esprit et paix, les gosses, ou je vous flanque une fessée.
  • Oh ! faudrait voir, malin !… on se tait.
  • Non pour planter la crémaillère, il n’y en pas, non pour causer politique, car la politique est essentiellement le dépotoir réservé aux bourgeois afin qu’il puissent s’agiter à l’aise dans l’égout collecteur de leurs ambitions, non pour assister à quelque messe noire ou saturnale folichonne, au dire des vieilles filles radoteuses à la veillée quand le chat fait ronron, mais pour inaugurer de votre présence mon atelier si bien ordonné par Mlle Berthe, ma favorite.
  • Oh ! ce pacha !
  • Silence. Laissez-moi terminer mon laïus, vous baverez après à votre fantaisie.
  • Le peintre étendit les bras au-dessus de ses invités et s’écria d’un air inspiré : Invocation.

    O liberté, princesse inconnue des bourgeois, descends de ton refuge inaccessible, viens te reposer parmi nous, viens présider en mon cénacle dont murs ne sont pas souillés de la devise nationale, comme une insulte à ta beauté…

  • Amen, dit Marguerite qui entrait sans frapper. Pardon la compagnie… j’arrive en courant… mon vieux est parti… je suis toute essoufflée…
  • Pauvre chou I… viens te chauffer, dit Berthe.
  • Il pleut … il ne voulait pas s’en aller.
  • Quel est donc cet antique amoureux ? questionna Verneuil.
  • Lestique, le fabricant de chaussures de la rue des Arts.
  • Un divorcé, s’exclama René, un noir pas commode. Il habitait autrefois près de mes parents. On le connaissait, fort dans les Dervallières ; il battait sa femme, la traînait dans les massifs de rosiers où elle s’écorchait les mains et la figure… Il a trois ou quatre enfants… A son procès de divorce presque toutes les filles de son atelier déclarèrent avoir couché avec lui.
  • Il n’est pas méchant pourtant, plutôt hypocrite et pas gourmand sur l’amour… N’est-ce pas Claire ?
  • C’est vrai ! Nous logions ensemble. Quand il venait le lit n’était pas souvent défait.
  • Il se mettait à genoux et me prenait les mains. Il roucoulait :
  • Ma Marguerite chérie… ma mignonne… aimes tu ton petit Tatave — il s’appelle Gustave — veux tu l’aimer toujours tout seul….. tu seras heureuse avec moi… à mon âge on meurt en s’attachant… et patati… et patata.,
  • Elle mimait très drômatique, les scènes d’amour de son « michet ».
    Il m’a fait la cour pendant longtemps sans même avoir cà…— elle claqua son ongle sur ses dents – Il a casqué des bijoux, des robes, de l’argent. Quand il insistait je lui jetais ses bouquets par la tête. Il payait mes trois chambres… oui, trois, une pour mes amis, une pour mon amant, la dernière pour lui.
  • Maintenant tu habites chez lui.
  • Ç’à me plaisait d’avoir la même place que sa femme… il me promet le mariage.
  • Le même truc qu’avec Marie Le Jean, dit Belle. Elle travaillait dans ses bureaux nuit et jour pour lui éviter la faillite dans un moment de crise… Une honnête fille qui s’était laissé prendre à ses messes. Elle l’acceptait parce qu’elle avait une mère à soutenir… La fatigue l’a rendue malade et pendant ce temps-là il courait avec d’autres… Puis il l’a laissée dehors mourir de chagrin et de misère… Lui est toujours fier et riche. C’est lui qu’on salue bas dans la rue, elle, qu’on insulte, qu’on méprise… il a des voitures, des chevaux, elle est crevée comme un chien sans un sou… mais ce qu’il a, c’est une femme qui le lui a gagné, c’est un maquereau. S’il y avait de la Justice, on devrait le fiche à l’eau avec une pierre au cou.
  • Bien parlé, petite, dit René. Il manque à notre organisation sociale un tribunal devant lequel comparaîtraient les criminels que les lois égoïstes du tien et du mien ne peuvent atteindre. Il n’est pas moral que les voleurs d’âmes vivent impunément du produit de leur crapulerie. Ouvrez le code. Les juges punissent l’assassinat, le vol, le viol, l’empoisonnement, l’attentat à la pudeur, le faux, l’infanticide, les coups et blessures volontaires, les détournements de mineurs, les abus de confiance, que sais-je encore ? Et l’homme qui les commet tous à la fois peut cependant échapper à la censure nécessaire surtout en pareil cas. Voici la preuve. Lestique demande à la mère de Marie de prendre fille pour travailler à ses bureaux : abus de confiance… Par ses mensonges, il empoisonne son innocence, viole ses espérances les plus naturelles, et vole son honneur ; mensonges, faux en paroles, meurtre prémédité d’une virginité confiante. Il vit d’elle, vagabondage spécial, la jette ensuite à la voirie des prostituées. C’est l’étranglement final d’une existence humaine dont il s’est rassasié. Et je ne compte pas le honteux exemple que donne ce misérable affichant dans sa pelisse chaude la sérénité et la paix d’une conscience tranquille. C’est un monsieur riche ! L’or fait taire les indignés ; pas un de ses ouvriers n’ose lui cracher à la face son mépris ! A quoi bon d’ailleurs ? Ne sont-ils pas, ces infâmes, à l’abri des attaques derrière le paravent d’un rang social qui commande ! Les bourgeois savent se défendre. N’est pas construit encore que nous réserverions à la punition de leurs crimes silenciés : — une potence de Montfaucon.
  • Cette tirade mi-railleuse, mi-haineuse éploya du silence dans l’atelier. Les yeux se fixaient pensifs vers le foyer. Charles rompit le pénible froid.

  • Assez parlé de votre hibou en chaussures. Léris a bien quelque monologue gai dans son vieux sac d’élève du conservatoire.
  • Leris ne se faisait jamais prier. Il s’exécuta de bonne grâce ; la gaieté reprit son grésillet tintamarre.
    Berthe préparait avec l’aide de Belle et de Line la table surchargée de friandises et de liqueurs. La danseuse claqua de la langue.

  • Madame est gourmande sans doute, dit Line en faisant la courbette.
  • L’italienne courut l’embrasser. Geray chanta une mélodie. Musicien convaincu, il versait à flots une âme cristallisée dans la douceur harmonieuse de son rythme. Il pouvait devenir un artiste de génie s’il voulait, mais peureux de l’incertain, il traînait une simple existence de commis-voyageur, mêlant à sa vie banale quelques gouttes d’un élixir divin digne de Berlioz ou de Saint-Saens. Un concert s’organisa très vite. Charmel raconta une blague en patois provençal. Ormanne entonna une chansonnette du midi. Mussaud brailla une grivoiserie brutale. Chacune leur tour, ensemble, Claire, Marguerite et les autres dévidèrent leur répertoire folichon.
    Soudain le perroquet, tranquille jusqu’alors, se mit à hurler :

    Il est né le divin enfant,
    Chantez hautbois, résonnez musettes.

    On regarda. Line et Belle sortaient de la chambre du fond costumées en Amours, disaient-elles. A chaque épaule une aile d’oiseau volée à quelque malheureux modèle empaillé ; sur la tête une couronne de fleurs artificielles ; autour de leurs hanches un morceau de toile. Perclus parmi leurs cheveux flottants deux petits seins blancs émergeaient un bout de nez rose. On aurait dit des bébés de neige, le ventre insignifiant, les membres bien proportionnés. Elles étaient arrêtées devant Bigot un doigt dans la bouche, stupéfaites de leur audace, se regardant en côté une forte envie de rire.

  • Oh ! les folles, s’écrièrent les dames.
  • La danseuse battit un entrechat sur son fauteuil. Léris eut beaucoup de peine à l’empêcher d’en faire autant.

  • Des Amours délicieux, déclara René.
  • Quel toupet ! murmura Lolette en le regardant,
  • Et toi Charles, que penses-tu de l’idée ? cria Touffe d’or.
  • Originale… mais pas complète. Donne-leur l’aiguillère et l’amphore. Elles nous verseront le champagne. Cupidon et son frère servant le nectare à I’Olympe.
  • Le chahut s’accéléra. Les assiettes de gâteaux se vidaient comme des trous d’eau dans le sable des plages. Geray arpégeait sur le piano. Mussaud hurlait un refrain de café-concert. D’aucuns s’embrassaient. De Bemirmont chatouillait Claire qui se trémoussait, d’aise. Verneuil voulait cueillir les miettes qui pendaient aux lèvres de Joséphine. Monnès projetait des regards fascinateurs sur la danseuse de Léris. Une danseuse du théâtre, çà le tentait. N’aurait-ce été que la fille du concierge, c’était une entrée ? Il exultait. A un Moment d’accalmie il invita à la lecture du fameux drame en cinq actes reçu à l’Odéon. Trémat guérissait sa neurasthénie en regardant Frayssère bécoter sa maîtresse et l’appeler ma cotte cotte. Lolette et René formaient un couple plus calme à l’angle de la cheminée. Ils devisaient une joyeuse intimité. Elle croquait du bout des dents les bonbons que René lui tendait.
    Les bouchons de champagne sautèrent. Delange amena Line et Belle, l’une avec son amphore, l’autre avec son aiguillère. Elles doraient les coupes du flot mousseux. Pèlerinage difficile. On les chatouillait ; elles riaient trop. On les embrassait ; elles arrosaient les vêtements, les tapis. Quand ce fut fini, elles coururent se blottir sur les genoux de Charmel et d’Ormanne. « Tu sais, confiè¬rent-elles, si tu n’es pas sage, je m’en irai. »
    Charles porta le premier toast.

  • Peintres, sculpteurs, poëtes, musiciens, littérateurs, amoureuses et autres, cessez vos caresses indiscrètes ! Tendez vers moi une oreille attentive. Dans cinq minutes il serait trop tard ; vos yeux se bercent déjà de lueurs d’ivresses. Je ne blâme pas. L’ivresse est la poussière d’or qui enfante les molécules de l’art. Le beau n’est pas le vrai ; ce serait plutôt l’idéalisation d’une vision enfourchant le rêve au harnais compliqué des formes de la nature synthétique. Ainsi comprise la nature trouvera toujours place en mon atelier. Qu’il soit pour nous le phare de ralliement ou l’antre sibyllin circonscrit d’un Styx que nul bourgeois ne franchira jamais, où on causera silencieusement des maîtres et du génie, où l’on aiguisera les glaives du combat contre les Mécènes vaniteux de province. A notre persévérante amitié ! A notre triomphe ! A nos passions, veilleuses de la nuit près desquelles les doigts de nos cerveaux vont réchauffer leurs onglées ! A nos vices juvéniles, escalier unique du talent ! Malheur au vertueux, de cette vertu idiote préconisée par notre siècle enchristianisé, il n’est plus génial qu’en peignant les devantures des bouquinistes ou les grilles des tombeaux ! Dans le coeur du mal se recrute la foi qui illumine les vrais artistes. Ouvre la fenêtre, René, regarde s’il ne passe pas quelque pâle voyou, miséreux, apache, déserteur, appelle-les tous. Leur compagnie nous sera plus salutaire que l’ambiance des préjugés.
  • René avait ouvert la fenêtre. Un froid humide satura l’air chaud de la salle. Il pleuvait douillettement au dehors comme des caresses lasses de la sur la ville.

  • On ne peut rien voir, dit René.
  • Belle et Line claquaient des dents. On referma la fenêtre.

  • Tant pis, reprit Delange, portons un toast à tout le rancart de l’humanité qui gît au delà des barrières où se parquent les honnêtes gens. A la souffrance du maudit ! Aux souffreteux de l’inégalité ! Au tas gangreneux des marais infectés d’égoïsme au bord desquels se promène le groin glacial et repu des accapareurs de la liberté. A la résurrection future d’un soleil de fraternité écrasant de sa lumière les hibous serviles des innombrables religions ! A l’ère nouvelle ! l’artiste respecté, pouvant enseigner à la table du pauvre, débarrassé du sifflement jaloux des parvenus, l’alphabet du symbole de bonheur dont chaque lettre est une maille au filet invisible qui encercle l’homme à Dieu ! L’art ne doit plus être une fantaisie, mais un bélier agressif à l’assaut des vieux murs d’une époque émasculée. Jeunes.., ayant un cénacle… une ville à surprendre… débordants d’audaces irréfléchies… jetons notre caillou auprès de ceux de nos aînés. A notre tournoi, chevaliers assoiffés de chimères, contre les masses imbéciles,… en champ clos dans les artères brumeuses de Nantes !
  • La coupe de champagne en la main droite, Charles semblait le prophète transfiguré d’un avenir nouveau. Il avait croyance exagérée en l’accomplissement prochain de ses utopies. Il ne s’apercevait pas de l’obstacle formidable où butaient ses pas. Le pavé qui barre le chemin, ses faibles bras ne le rejetteront jamais dans le fossé. La lumière qui l’éblouit de l’autre côté de la haie ne brûlera pas ses cils inspirés. L’ange de David ne vient plus sur terre aider les nains à maîtriser les géants ; la fronde est distendue, les pierres sont de laine sur les cuirasses de l’ennemi.

  • A Nantes ! s’écria René avec élan. A notre ville au sol boueux ! A Nantes, qui se parchemine du râle de ses poitrinaires ! A Nantes dont le front est soucieux d’une angoisse terrible, peut-être le regret de sentir ses viscères se déchiqueter entre les mains des scoriques descendants d’un autrefois incompris ? A celle qui se voudrait vidée jusqu’à la moelle des vers qui la rongent et qui n’ont pas le cerveau assez large pour songer un peu de son histoire séculaire ! A Nantes la Brume multipliant le tourbillon mou de ses draperies tissées en gaze de pluies, en fils de nuages danseuse nonchalante des ombres et des silences aux frôlements lascifs sur les toitures lymphatiques, les murs goutteux, les rues tortueuses, les quais endeuillés des vapeurs du grand fleuve, l’hirsute abracadabrant de ses conservations et le multicolore de ses blanches nouveautés près des vieux rateliers où les archéologues mangent le foin de leur science piteuse et frigorifique ! Faire revivre ses membres ridés de notre audace ! A nous le souffle ardent de l’inspiration formida-ble qui consume la masse paresseuse des brouillards ! La faire jaillir vaporeuse comme une amante qu’on divinise ! Lui presser le coeur, en extraire les beautés incomprises, ployer les genoux devant le fougueux orchestre de ses missions secrètes ignorées des futiles ! Reine, on ne lui déniera pas son pouvoir de hantise égoïste… ; On s’enivrera de son empire ondoyeux. Se plonger dans la lutte ; son haleine glacer le feu de nos nerfs enthousiastes,.. et s’il faut succomber que ce soit à ses pieds avec la suprême oraison de fidélité et d’adulation !
  • Tour à tour chacun porta son toast. On eut dit qu’un pastiche du Bernard des Croisés avait surgi au-dessus d’eux, leur insufflant le pèlerinage sublime de la délivrance de leur ville hors la captivité des bourgeois. Les femmes mêlèrent leurs folies absurdes Le champagne troublait les têtes. La danseuse sauta sur la table, renversa les coupes, les bouteilles, et elle dansa, s’accompagnant d’une chanson gutturale espagnole ou italienne. A chaque mesure claquan des doigts, enlevant un morceau de ses habits. Bientôt elle fut nue ; sa danse devint effrénée ; elle gesticulait son ventre proéminent d’une façon ignoble ; ses seins ballonnaient. Non qu’elle fut laide ; elle avait même un charme brutal, celui de la chair où l’on devine des voluptés savantes.
    Monnès regardait de tous ses yeux.

  • Si l’on mettait le feu aux vêlements qui gisent à ses pieds, quel merveilleux tableau : La bacchante aux flammes, murmura Charles.
  • Mondin fila à l’anglaise et bientôt Marguerite. Line et Belle bâillaient.
    Monnès s’approcha de Léris.

  • Voulez-vous me la céder ce soir votre,.. amie ? Je crois que je suis pris.
  • Le coup de foudre.
  • J’en doutais jusqu’à aujourd’hui
  • Faites, cher ami. Je vous comprends.
  • Il Ia cueillit comme un papillon, fatiguée, tout en sueur. Elle s’habilla et ils partirent ensemble suivis du fidèle Trémat.
    Quand ils eurent disparu Léris ricana :

  • Il est amoureux d’une bohémienne. Ce pauvre Monnès se croit l’amant d’une actrice. C’est une de ces femmes qui font la danse du ventre sur la place Bretagne que j’ai raccrochée au passage. Il m’a demandé l’autorisation de l’emporter I Ce que je m’en moque !… Il s’en souviendra peut-être un peu trop du ballet !
  • Léris se frottait les mains heureux du tour joué à ce fat prétentieux.. Mussaud devenait tendre. Il pressait Frayssère sur son coeur l’appelant son frère son bien aimé. « Je te sculpterai nu demain acec des nichons gros comme le poing ». Frayssère bagayit : « Viens que je t’embrasse, mon vieux zozo ! »
    Leurs maîtresses les emmenèrent. Charmel et Ormanne prirent à califourchon sur leurs épaules les petites Line et Belle qui se mirent à brailler !

  • On joue au cheval… hue… hue… cocotte.
  • Remirmont avec Claire, Verneuil avec Joséphine, René avec Lolette suivaient, Léris et Geray fermaient la marche.
    Quelle tempête dans l’escalier ! Les voisins s’en plaignirent pendant un mois. D’aucuns se levèrent en chemise croyant à un incendie. Des têtes bonnet de coton apparaissaient aux portes et s’éclipsaient vite accablées d’injures terribles, de cris de guerre, de cris de mort. Ils hurlaient, réclamaient l’électricité, chantaient un de profundis. Les gamines donnaient des coups de poings dans les portes. Devant la loge du concierge ils entonnèrent en choeur un couplet farouche. Le pipelet ouvrit, mais devant la troupe menaçante n’eut pas le courage de ronchonner.
    La pluie qui glissait dense calma leur effervescence, les dipersa. Pas un seul n’avait le brave pépin si nécessaire à Nantes. Courbant le dos, serrés les uns contre les autres, ils s’enfuirent se protégeant de leur mieux.
    On entendait les voix de Line et de Belle criant sur les épaules de leurs cavaliers :

  • Ho… ha… cocotte… au trot … au galop.. hua… hue…!
  • René avait passé sa main autour de la taille de Lolette. Elle se laissait blottir contre lui et ils se couvraient ensemble de sa pèlerine. En montant la rue Mathelin Rodier, il lui dit à voix basse, très doucement :

  • Tu viens chez moi?
  • Sans lever les yeux, elle répondit simplement :

  • Oui.
  • La pluie dévidait toujours sa légende incompréhensible d’une voix de grand’mère qui n’a plus de dents pour les récits des pavanes du temps jadis.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Une réponse sur “NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE VI RUE PRÉMION

    1. Report des commentaires de mon ancien blog :
      Marie-laure, le 23 mars : JOYEUSES PAQUES ,pour Odile et tous ses Fans!
      ( C’est un peu comme si nous appartenions à un club…!)
      (Neige ,ici !Pourtant nous n’avons pas eu Noel au balcon …( Paques aux tisons…))

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