Contrat de mariage de Charles Goddes et Vincente Lefebvre, 1592

commentaires du billet du 1er mars

Avant-hier, ce billet vous donnait un contrat de mariage, et j’attendais que vous détectiez deux points marquants, l’un ayant trait à la forme, l’autre à une clause particulière. Cela vous a semblé difficile, sans doute manque d’entraînement.
Je suis si entraînée que lorsque je lis un contrat de mariage, je le perçois comme un morceau de musique : il a en effet un rythme propre. Même s’il varie d’une province à l’autre, en fonction du droit coutumier, on retrouve toujours ce ryhtme.

L’ouverture ou prélude, est réservé aux promesses de mariage, car ce contrat est un engagement au mariage, au même titre que les fiançailles. Or, avant la Révolution, c’est devant Dieu qu’est le mariage, donc le contrat de mariage commence toujours par cette promesse de mariage en face de la sainte église catholique…

    Dans le contrat présent, ce n’est que page 4, ligne 6, qu’après avoir bien évoqué les gros sous, on s’est aperçu qu’on avait un peu oublié Dieu dans tout cela, et qu’on l’a rapidement rajouté ! Ainsi, ce contrat brise le rythme habituel, et reflète à mon avis la précipitation de tous à parler affaires. D’ailleurs, il reflète, poussé à l’extrême, l’état d’esprit qui régnait dans ces contrats : dans le cas présent ils sont allés jusqu’au bout, et je peux attesté que Grudé, le notaire en question n’est pas le premier venu, mais un grand notaire, habitué des mariages mondains affairistes.

La scène se passe le plus souvent dans la salle de la maison de famille de la jeune fille. Ici, le père étant décédé, on est chez un oncle maternel, Guillaume Bonvoisin, juge de la prévôté.
On a aligné les chères (chaises en 1592), car tout le clan familial est réuni, pour la demi-journée. Autrefois, on prenait son temps, et un acte notarié prenait plusieurs heures.
Enfin, quand je dis le clan de famille, comprenez les hommes de la famille, car les femmes ne traitent pas affaires, du moins tant que leur mari vit.
Ce qui signifie que la future épouse est là au milieu d’un tas de messieurs discutant âprement gros sous pour elle… J’ai des cas extrêmes, dont je vous entretiendrai : une toute jeune fille, transplantée brutalement devant un veuf et une trentaine de messieurs discutant gros sous, le tout sans maman…

Les signatures de ces contrats sont toujours intéressantes. Elles ont elles aussi un rythme immuable : futur, future, pères, oncles, et ainsi de suite de proche en proche, pouvant aller assez loin dans les degrés de parenté… Ces signatures peuvent parfois servir d’identification d’untel…
A ce sujet, dans les mariages religieux de nos registres paroissiaux, très rares sont les curés à avoir donné pour témoin une femme, là encore, c’était une affaire d’hommes.

  • Passons à la clause particulière méritant qu’on s’y arrête.
  • Un contrat de mariage comporte des clauses immuables sur lesquelles nous reviendrons. L’une de ces clauses précise toujours quelle part des avancements de droit successif (aussi appelés la dot) entrera dans la communauté. Le reste, soit généralement 90 % du montant de la dot, reste bien propre de la femme. Si son mari vend l’un des biens propres de sa femme, il est tenu par le droit de le remplacer en un autre bien réputé aussi du propre de sa femme.

      Si Madame possède en bien propre la closerie de la Terre-a-Papa-Maman à ZZ, Monsieur est tenu de réinvestir la même somme dans la closerie de la Terre-a-Maman-Papa à YY, qui sera toujours un bien propre de Madame. Ainsi, sans en avoir l’air, Madame est protégée.

    Seulement, tout irait bien si la France était unifiée. Hélas, elle est découpée en provinces, au droit coutumier éminement variable. Pire, le futur est un horsain, un survenu, dont le père est arrivé de Normandie dans la suite des de Cossé-Brissac, pour lesquels ils officient au château de Brissac. D’ailleurs, vous remarquez dans le contrat de mariage que ce futur est rigoureusement seul et sans aucune mention de filiation, dans le contrat de mariage.

      Alors, le clan Lefebvre-Bonvoisin, pris d’une soudaine méfiance envers ce Normand et toute la Normandie, ajoute une clause particulière, peu aimable pour les Normands. En fait, ils expriment leur crainte de voir ce survenu repartir s’installer en Normandie, auquel cas il pourrait fort bien vendre les biens angevins et investir en Normandie. Horreur pour les Angevins !

    Ce n’est par formulé de la sorte, mais c’est ce qu’exprime clairement la phrase que j’ai surgraissée dans le contrat de mariage (voir le billet du 1er mars) : si le futur veut remplacer les biens angevins de Madame pour des biens Normands, il est prévenu qu’il doit respecter le droit angevin, plus favorable.

    Salut, Normands de mon coeur, je vous aime !

    Roberde Bonvoisin, la mère de Vincente, encore vivante, et qui a déjà marié 13 enfants, est présente à ce contrat. La mère de la jeune fille, lorsqu’elle vit encore, a le droit d’assister à cette réunion entre hommes du clan familial. Ouf ! la future était un peu accompagnée… ce n’était pas toujours le cas… j’ai un cas parmi d’autres, où elle a 18 ans, sans sa mère, et seule face à une kyrielle de messieurs..

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Contrat de mariage de Charles Goddes et Vincente Lefebvre, Angers le 4 janvier 1592,

    Contrats de mariage retranscrits et analysés sur ce blog.

    Vincente Lefebvre est née en 1573, et est le 17e enfant de Roberde Bonvoisin, mariée en 1548, et qui en a déjà marié 13 avant cette date. On est dans la bonne bourgeoisie angevine.
    Roberde a reçu une solide éducation, et, bien que veuve, elle a une certaine pratique des contrats de mariage, cela se voit. Nous dirions que c’est une maîtresse femme, et ce contrat l’atteste.
    Ce contrat comporte 2 points qui le montrent particulièrement, et me permettent de l’affirmer. L’un porte sur la forme du contrat, l’autre sur une clause particulière. Alors, pour vous exercer à analyser un contrat de mariage, je vous laisse chercher ces 2 points, et je vous laisse le temps d’y réfléchir : c’est le WE et je ne veux pas vous bousculer. Vous aurez la réponse lundi, avec mon résumé réflétant mon analyse.

    L’acte notarié qui suit est extrait des Archives départementales du Maine-et-Loire, Mathurin Grudé notaire royal à Angers. Voici la retranscription de l’acte : Le sabmedy quatriesme jour de janvier l’an mil cinq cens quatre vingt douze après mydy en la court du roy notre syre Angers endroict par devant nous Mathurin Grudé notaire de ladite court, personnellement establys noble homme Charles Godes sieur de Neuville demeurant au chasteau de Brissac d’une part, et honorable femme dame Roberde Bonvoysin veufve de deffunct noble homme Me François Lefebvre vivant sieur de Laubrière demeurant en la paroisse de Sainct Maurille et damoiselle Vincente Lefebvre fille dudit deffunct sieur de Laubrière et de ladite Bonvoysin demeurante en la paroisse de sainct Pierre d’aultre part, soubzmettants lesdits partyes respectivement elles leurs hoirs et confessent etc en traictant et accordant le mariage cy-davant promis entre ledit Godes et ladite Vincente Lefebvre avoir faict et font par ces présentes les pactions et conventions cy-après
    c’est à scavoir que ladite Bonvoysin en faveur dudit mariage a promys et promet donner à ladite Vincente Lefebvre sa fille en advancement de droict successif la somme de unze cenz escuz sol et les lieux de la Durandière et des Grassières situés es paroisses de la Roë et de Fontaine Couverte à la charge d’en jouyr comme ung bon père de famille et les entretenir en bonne réparation garder les baulx affermés pour le temps qui en reste et de poyer les cens rentes et debvoirs à l’advenir
    pour le payement de laquelle somme de unze cens escuz ladite Bonvoysin a ceddé et transporté et promet garantir audit Godes la somme de six cens escuz à elle deus par honnorable homme René Angers Sr de Charrotz par jugement donné au siège présidial de ceste ville d’Angers le septiesme jour d’aoust l’an mil cinq cens quattre vingt sept et les intérests de ladite somme de quattre années eschues à la Toussaint dernière à la raison du denier douze et le surplus de ladite somme de onze cents escus montant troys cens escus ladite Bonvoisin la baillera et payera audit Goddes dedans le jour des espousailles, de laquelle la somme de onze cens zscuz en demeurera et demeure la somme de cent escuz de nature de meuble et le surplus montant mil escuz sera ledit Godes tenu et s’est obligé et oblige par ces présentes les convertyr en acquests d’héritages en ce pays d’Anjou pour et au nom de ladite Lefebvre à laquelle il demeurera et dès à présent demeure de son propre patrimoine sans qu’il puisse entrer en la communauté et à faulte de ce faire a ledit Godes assigné et constitué assigne et constitue par ce présentes à ladite Lefebvre la somme de quattre vingt escuz sol de rente annuelle sur ses propres hors part de communauté racheptable pour pareille somme de mil escuz et oultre à ladite Bonvoysin promys donner trousseau honneste à ladite Vincente sa fille comme à ses autres filles
    en faveur duquel mariage et pour l’amitié que ledit Goddes a toujours porté et porte à ladite Vincente Lefebvre luy a donné et donne par ces présentes par donation d’entre vifs pure et irrévocable la somme de mil trois cent trente trois escuz entiers en pleine propriété et à perpétuelle en cas que ledit Goddes prédécède ladite Lefebvre sans enfant de leur mariage
    et oultre luy a constitué et constitue par ces présentes douaire de tous ses héritages suivant la coustume de ce pays d’Anjou en quelque part que ces héritages soient sis et situés et est convenu et accordé entre lesdits futurs conjoints qu’ils demeuront en ce pays d’Anjou et sera tenu ledit Goddes faire tous ses acquestz en cedit pays et y avoir et tenir tous ses meubles et autres choses censées et réputées pour meuble
    et au cas où lesdits acquestz et meubles seraient faitz et trouvés ailleurs que en ceste province ils seront néanmoins réglés et partagés suivant la coustume de ce pays tant ainsy que s’ils y estoient nonobstant toutes les aultres coustumes au contraire auxquelles mesme à celle de Normandie ledit Goddes en tant que besoin est desrogé et renoncé desroge et renoncze par ces présentes en faveur dudit mariage que autrement n’eust esté faict aussi est convenu et accordé que la communauté de biens sera acquise entre lesdits futurs conjoints dès le jour des espousailles sans attendre l’an et jour nonobstant la coustume de ce pays, et aultes coustumes auxquelles lesdits futurs conjoints ont pareillement desrogé et renoncze pour le regard
    et moyennant les accords pactions et conventions cy-dessus, ledit Goddes et ladite Lefebvre se sont comme cy-devant respectivement promis et promettent mariage l’un à l’autre et iceluy solemniser en face de Saincte église catholique apostolicque et romaine le tout de l’advis et consentement de ladite Bonvoysin mère de ladite Lefebvre, nobles hommes Jehan Bonvoisin Sr de la Burelière conseiller du roy et président en sa court et parlement de Bretaigne, Guillaume Bonvoisin juge et garde de la prévosté de ceste ville, oncles de ladite Lefebvre et des ses frères et sœurs soubzsignés et de noble homme Me Jehan Morineau conseiller du roi et juge des Traites d’Anjou, frère dudit Goddes, et a esté tout ce que dessus respectivement stipulé et accepté par ladite Bonvoisin et lesdits Goddes et Lefebvre pour eulx leurs hoirs et auxquels accords pactions et conventions et tout ce que dessus est dit tenir et garantir d’une part et d’autre …
    fait et passé à Angers maison dudit Sr juge de la Prévosté en présence de Me Jan Rigault et René Serezin praticiens demeurant à Angers tesmoings à ce requis

    Cette image est la propriété des Archives Départementales du Maine-et-Loire. Je la mets ici à titre d’outil d’identification des signatures, car autrefois on ne changeait pas de signature.
    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, de Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE II. LA VILLE.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Huit heures battit de l’aile.
    Eveillé, René de Lorcin bâillait à pleine bouche, ses membres qui craquaient. Enfin, il sortit du lit, enfila ses chaussettes, et après avoir solidement bouclé ses jarretelles, il alla en chemise de nuit ouvrir la fenêtre.
    Apparut alors — montre au côté gauche — la cathédrale cachant presque tout le ciel désembrumé. René resta quelques minutes immobile à la contempler comme s’il ne l’avait jamais vue. Admiration profonde venue de ne sait quelle impression lointaine et sensitive, de quelles accordailles d’âmes dans une arêne en dehors de nos vies banales ? La chaire salie des poussières de la ville, elle le fascinait de sa carrure où le maquis des sculptures allégoriques plaquait une panoplie vivante légendaire. A peine quelques dévotes trottinaient – mouches lugubres – sur le parvis. Et là, sur le flanc, bien petite, une énorme croix de bois où se mourait encore le christ embruni. Etrange anomalie ! Le Maître, frêle, en un coin, écrasé plutôt que soutenu par la magnificence du temple construit en son honneur ! Le Maître, dans un angle d’ombre nue, sous les soufflets du vent, comme une loque inapparente ! Le Maître, humble, sur le seuil de sa demeure somptueuse, troublé dans son éternelle méditation par des insectes ironiques : les hymnes aux ailes d’or parfumées filtrant au travers l’éclat des fêtes et des richesses cérémoniales, — comme un pauvre prenant les miettes lui tend.
    René se promit de lui consacrer sa première visite officielle. Puis il s’habilla, traînaillant sur les moindres détails. Devant la glace passa et repassa cent fois. Bref, à neuf heures, il descendait sur la place Saint-Pierre et pénétrait par le portail gauche dans l’église.
    Certes, il là connaissait par coeur. Combien de fois était-il venu ? Dès son enfance il aimait en faire le tour à la main de sa bonne, appuyant ses pieds très fort sur les dalles. Comme autrefois il se plaisait à l’écho de ses pas qui s’en allait mourir dans un geste large sous les voûtes. Il renversait encore une chaise pour jouir et frissonner de ce bruit ondulant.
    René la parcourut donc alentour, les yeux figés vers cette hauteur colossale des nefs ; objet principal de son admiration.
    ll en avait un vertige absorbant de toutes ses fibres. Il frôlait, sans voir, les merveilleurx tombeaux des Ducs de Bretagne et de Lamoricière. Seules des sculptures naïves dans les piliers – pieux récits d’aventures patriarcales – l’arrêtaient dans sa contemplation fascinatrice.
    Le concierge passa. Réné lui demanda l’autorisation de monter dans une tour. Et bientôt il gravissait les nombreuses marches qui le conduisirent sur la plate-forme ultime encastrée d’une balustrace de pierre effritable.

    Devant lui, sous le ciel bleu et clair, la ville épanouissait le chaos mouvementé de son existence, ses entassements de toits gris d’où giclaient les flèches des églises et des paratonnerres, ses rues étroites et tortueuses, ses places mal équarries, l’inextricable. de ses vésicules et de ses artères encombrées d’un sang lourd et pressé de travailleurs et de commerçants, ses pouls battant d’un affolement mou d’affaires combinées, de poussées sourdes données à la machine des apports et des exports, cependant, qu’alentour une écharpe verte de collines en culture se déroulait.
    D’un coup d’œil René embrassait toutes les saillies de Nantes. L’hôtel de Ville, bourgeoise maison des édiles modernes, — comment en serait-il autrement, avec son portique balourd ? L’Eglise Saint-Nicolas, le rendez-vous mondain des élégantes paroissiennes, dont la flèche bravarde s’efforce de piquer le ciel et déchirer les nuages au passage. Saint-Similien, sur sa butte, occupé sans cesse à sa toilette qui n’en finit jamais. Le Palais-de-Justice où l’on n’a pas oublié de hisser une femme avec une lourde épée d’or : franche allégorie du geste de Brennus à Rome, — ne sait-on pas depuis longtemps que dans ces antres infernaux la justice est la glorification légale de l’injustice ? Le musée Dobrée comme un caméléon café au lait, né en France d’un crocodile exotique et d’un lézard ayant des goûts moyennâgeux. Le théâtre Graslin sur le cerveau duquel sont perchées huit muses au repos. — Est-ce pour cela que les oeuvres modernes y trouvent rarement place ?
    Le sculpteur n’a pas oublié la neuvième. La muse sans logia fut exilée au fronton d’un temple éminem¬ment terre à terre, le palais de la Bourse — (sans doute Thalie, car le Tribunal de commerce siège en cet hôtel.) Le Beffroi de Sainte-Croix coiffé d’une tiare en plomb ciselée d’anges sonnant de tous côtés l’ordre régisseur municipal de la marche des jours et des nuits. Saint-Louis avec sa coupole comme un casque de prussien finement découpé. Dans le lointain Sainte-Anne, simplice, pointant le nez en l’air, dans le dos de sa patronne immense qui bénit d’un geste suprême la domination entière du port de Nantes. Saint-Clair perdu dans un hallier de boulevards mêlant la commune de Nantes à celle de Chantenay.
    A droite la Préfecture, ancien palais de la cour des comptes où ne passent plus sur les tapis les vénérables magistrats aux fronts de marbre. Derrière, les collèges Saint Stanislas et Bel-Air avec leurs belvédères apparents comme des chapeaux de clowns sur d’énormes perrruques. Là-bas les casernes agiles au son des tambours et des clairons, et dont les aiguillons brillent leur éclat d’acier sous les baïonnettes du soleil. La basilique de Saint-Donatien, blanche comme une vierge en première communiante et la vieille église Saint-Clément moutonnant sa carcasse, hérissant une arête démesurée entre le Jardin des Plantes et les cours Saint-Pierre et Saint-André, promenades régulières, leurs arbres en deux rangs de boutons sur le veston brun du sable. Au centre la colonne du bon roi Louis XVI. S’ennuie-t-il là-haut ? nul ne le sait ! Il peut au moins conter sa peine et celle de ses féaux aux innombrables corbeaux qui vont se nicher irrespectueusement sur son crâne de saint. Un peu plus loin le musée des Beaux-Arts dont on n’aperçoit qu’un clos yoûté de vitres, et le lycée, riche et coquet monument, taudis enrubannné où l’on empoisonne avec du miel l’âme des moucherons dupes des phraseries de l’Université.
    A gauche, le château abâtardi par des restaurations imbéciles raidit contre les crocs de la vieillesse son manteau gourd parsemé de lucarnes, d’une frise et d’un donjon — breloques oubliées par les cloportes propriétaires.
    Là Loire !
    Depuis les campagnes carillonnantes de fraîcheur jusqu’au delà des digues de Chantenay et de Trentemoult la Loire glisse ses reins d’acier comme des écharpes fulgurantes. A l’entrée, de tranquilles clochers inclinent leurs fronts calmes vers son miroir — nappe lamée de sable fin et de pensifs roseaux. Soudain ouvrant ses bras elle étale une table blan¬che où germent des touffes d’îles inégales reliées les unes aux autres par les banderolles fantaisistes des ponts. Les arches découpent des yeux stridents entre les remparts des quais. Barques et remorqueurs passent dans ces orbites, – à chacun l’on dirait une paupière qui se ferme. L’île Feydeau sem¬ble un torpilleur dont la Poissonnerie est l’avant-train piquant le nez dans les flots et le marché de la Petite-Hollande la capote vitrée de l’arrière. L’Ile Gloriette a la forme d’un écrin de chasse replié. Ici s’attriste l’hôpital, tombeau des souffrances misérables, accroupi entre deux petits squares — les feuil¬les ont du sang lourd, la brise qui les berce est faite de chants funèbres. Alentour les cales avec leurs sautoirs de meules d’or blond hullulent des mélopées de ferrailles. Les prairies se coudoient tumultueuses et paisibles, étoffées de verdures ou d’usines. Les locomotives à la gare de l’Etat sifflent entre leurs rateliers de charbons. De la poussière noire volute par airs dans le halètement des marteaux et des forges.
    Grossie de la Sèvre au sourire incertain, vers Pirmil, et de l’Erdre de l’autre côté, descendant des rives de Barbin, la Loire reprend bientôt son cours uniforme avec la majesté d’une reine qui replie son manteau d’azur un instant entrouvert. Les navires géants sur son manteau sont des perles frivoles, tandis que les minuscules vapeurs – mouches et abeilles — volent au sommet d’une salive blanche, le long des chantiers où dorment les carcasses dont on forge l’âme. Puis elle disparaît vers Basse-lndre et Indret, à l’horizon, dans une accalmie à peine troublée par l’aile d’un voilier furtif, laissant derrière sa route à la mer les fouillis en rumeur des usines, centre organique, pourvoyeur du trouble de ses eaux.
    Là sont les poumons de la ville grondant sous leurs plèvres arides, où se brassent les humbles créateurs d’un sang vivifiant qu’à chaque rugissent — formidables battements de cœur — les enclumes font gicler jusqu’aux extrêmes fins des artères. Et cent bouches, fusant contre le ciel, crachent des tiges de fumée souple qui se croisent en chaînes fugitives, sans cesse renouvelées, gravant sur l’éternel firmament la devise triomphale de la foi nantaise sa raison industrielle de vivre : Utilité et Productibilité.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE I : LE BROUILLARD.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Le train de Bretagne reptilait par la Fosse ses anneaux enlacés d’une lourde pelisse de brouillard. Sur les glaces des portières un éventail de buée grise s’était collé. Au travers, la roulerie monotone des roues contre les rails se mêlait au grouillement des travailleurs sur les quais liserés de navires. On ne voyait rien, mais on devinait proche – à cette heure de l’après-midi – tout un monde en activité de débardeurs culbutant les sacs, roulant les barriques, une vie intensive au chant des grues et des poulies cependant que des commandements brefs giclaient comme des coups assourdis d’horloges battant le temps.
    Après une halte rapide à la minuscule gare de la Bourse – hangar coquet au centre de la difficile traversée de la Ville – le train reprit à gros souffles sa lente pérégrination. La locomotive sous sa couverture jaune ruisselante crevait du poitrail la muraille brumeuse ; à chaque effort elle lançait un jet d’écume gluante comme une poitrinaire qui râle une vieille agonie. Les interminables bar-rières des passages à niveau battaient à ses côtés des gammes ferraillardes au nez placide des chevaux, aux jurons des cochers qui attendaient la masse noire se glisser derrière un opaque rideau.
    La gare d’Orléans – illuminée comme une fée électrique – s’élargit, mettant un point d’or dans l’ensemble terreux. De toute la force de ses poumons la locomotive siffla un hennissement sonore, piaffa son bruyant orgueil sur les voies enchevêtrées, scabreuse et raide sons l’immense hall vitré, puis s’immobilisa les freins cerclés aux jambes.
    Parmi l’inextricable brouhaha des employés hurleurs et des voyageurs bousculés René de Lorcin se pressait vers la sortie. Dans la cour il héla un fiacre, fit charger ses malles.
    Chez-lui ! rue Saint-Pierre.
    Sur les coussins de la voiture il se reposa une main sous le menton, paressant d’un geste familier sa barbe naissante, dans la moiteur de son respir qu’il regardait voluter indifférent.
    Quelques minutes à peine la voiture s’arrêta. Le cocher ouvrit la portière à l’entrée d’une vaste maison. Sous le porche se tenait une bonne femme en coiffe.

  • C’est vous, monsieur de Lorcin. Par quel fichu temps, mon Dieu ! Vous allez bien ?
  • Bonjour, madame. Demeux, me chambre est elle prête ?
  • Je vais vous conduire, monsieur. Vous prendrez ensuite une tasse de chocolat bien chaud que je vous ai préparée. Le froid arrive, monsieur, les rhumes avec.
  • Un quart d’heure plus tard René de Lorcin sirotait l’excellente tasse de chocolat chez son aimable propriétaire. Celle-ci assise dans un vieux fauteuil de cuir démodé regardait son hôte avec curiosité.

  • Vous arrivez de Brest, monsieur, demanda-t-elle, attirant son chat sur ses genoux et frappant d’un geste machinal le coin gauche de son tablier pour en chasser une imaginaire poussière.
  • Directement. J’en suis parti ce matin.
  • Soudain le chat ronronna plus fort. Dressé sur queue droite comme une asperge, il tournait au sommet du genou de sa maîtresse. Ses narines gonflées humaient les ondes aériennes saturées du délicieux fumet du chocolat.

  • Vous habitiez Nantes autrefois m’avez-vous dit dans votre lettre ? Avec vos parents sans doute ?
  • J’ai toujours habité Nantes depuis ma naissance avec ma famille. Je n’ai quitté cette ville que momentanément jusqu’à ma majorité après la mort rapide de mes parents pour aller à Brest chez un oncle.
  • René but une gorgée. Cette fois le chat n’y tint plus. Il quitta son poste favori et commença un multitudineux frottage aux jambes de l’inconnu.

  • Ah ! vous êtes Nantais !
  • Nantais de naissance, nantais de culture, ma bonne dame. Mes parents avaient une propriété dans les Dervallières. Une gentille maisonnette en briques rouges avec un jardin drapé de larges pelouses vertes où couraient d’innombrables poulets, pigeons, canards, pintades et autres volatiles. Ma mère affectionnait beaucoup ce petit monde. Puis un jour on apporta mon père mort d’un accident de voiture et ma mère ne tarda pas à le suivre. Oh C’est de l’histoire banale !
  • Pauvre monsieur, c’est dur tout de même de perdre son père et sa mère si jeune, en si peu de temps !… Alors vous restez à Nantes définitivement ?
  • Je n’en sais rien encore. Je m’ennuyais profondément à Brest. Tous mes souvenirs étaient ici. J’ai voulu revenir terminer mes études de droit. Là-bas, c’était une tristesse froide et maladive qui me cerclait le coeur. A Nantes, ma tristesse sera peuplée d’accoutumances surannées. Il n’est pas un pavé qui ne me soit un compagnon, un bavard de mon existence journalière.
  • Ah, Monsieur, vous avez bien raison. Nantes n’est pas une jolie ville. C’est boueux et sale pour sûr. Mais quand on est né à Nantes, on aime sa ville comme elle est. Moi, j’ai soixante ans passés de la Mi-Août, eh bien ! je serais malade de penser que je ne mourrais pas ici où est mort mon défunt mari.
  • Oui, d’un côté comme de l’autre, on peut aimer sa ville natale.
  • Et sur cette énigmatique réflexion René achevant sa tasse se leva pour sortir.
    Le chat n’avait cessé de sillonner contre les barreaux de la chaise. L’extrême pointe de sa queue virotait à coups secs.

  • Viendrez-vous dîner ce soir, monsieur René ? Volontiers, madame. A quelle heure ?
  • Comme vous voudrez. Sept heures. Nous causerons. Je suis bavarde, mais prête à vous rendre service, si vous avez besoin d’un coup de main pour défaire vos malles ?
  • Merci Merci ! vous êtes trop bonne.
  • Le coucou sortit sa tête du ciboire antique appelé horloge, hullula cinq fois, alors que sans bruit le minet profitant de l’inattention grimpait sur la table et lappait sournoisement le reste du chocolat.

    On était à l’orée du mois de Novembre. La lumière frileuse des jours — masquée déjà par le blocus du brouillard – avait fui au fond de ses boudoirs inexpugnables.
    René, le col du pardessus relevé, les mains dans les poches, descendit la Grande Rue, se dirigeant machinalement vers le centre de la ville. Crébillonner, suivant l’ancestre coutume des Nantais, c’est-à-dire monter et descendre cinq ou six fois vers cinq heures la plus belle rue semée de lumières comme une courtisane violemment fêtée.
    Les mailles de la brume se resserraient en se rapprochant du sol. On aurait dit traverser de la gelée compacte qui avait des baisers glacials de cadavres. Les globes élebtrics semblaient des figures bouffies d’anges tels qu’on en voit dans les églises aux jours de fêtes resplendis de l’éclat myriadaire des cierges environnant. Encombrées de jouets fantaisistes les devantures des bazars riaient des grimaces burlesques et bariolées, alors que celles des chapeliers et des drapiers pleu-raient des vers luisants dans des fossés de moires. De vaniteux reflets giclaient jusque sur le trottoir du coeur des bijoux et des colliers forçant les papillons humains à s’arrêter dans leur hémistiche tentateur, et les vendeurs de journaux s’égosilaient ; là bouche pleine de vapeurs râclait des fonds de gorges encrassées. Avec leurs veilleuses blanchies en leur puits d’ombre, au petit trot de leurs rosse apeurées, les fiacres craquaient sourdement des déchirures de bois pourri. Les coups de fouet cassaient l’ai comme une mare gluante d’un son épais. Plus puissants les automobiles dévidaient un roulement brutal et rageur d’être maintenus. Le museau – ras du sol – avec leurs gros yeux ronds giclés des orbites ils coupaient la route condensée, secouaient des lambeaux furieux sur leurs flancs d’acier ; leurs beuglements gutturaux tourbillonnaient les poussières qui barraient la voie, affolaient la continuelle descente de ces flots entassés ainsi que d’innombrables et minuscules moutons blêmes.
    Un tohu-bohu de conversations fluctuait. L’habitude : Nantes, au, travers le parcours des époques, lisse ses longs cheveux de brumes du même geste familier. Ses regards enfouis sous des voiles ténus de pluies – la pluie liseuse monotone de ses ennuis, infirmière cantale de ses chevets ! — mirent perpétuellement les pensers les plus simples et les identiques plus enracinés. Elle somnole bercée dans sa chevelure comme en un hamac persévérant de rêves vieillots. Son âme ressemble à ces papiers de soie mouillés. N’y touchez qu’avec des doigts coutumiers ! Son àme ne sait que la chanson des réminiscences qu’elle s’est lentement assimilées. Contez-lui la même histoire, elle vous écoutera. Chantez-lui la même rengaine, elle s’endormira futilement heureuse. Un rythme nouveau la ferait pleurer de douleur ou hurler de frayeur.
    Ah ! la grise paresseuse de l’Ouest. Elle vieillit comme la statue de ses promenades, passive entre le souffle du temps transformant ses bijoux, donnant diverses couleurs à sa robe flottante, sans la migraine des imprévus, sans effort de foi ou de vaillance, de regret ou d’espoir, parce qu’il emploie les siècles à son oeuvre novatrice — insensiblement.

    le train à Nantes
    le train à Nantes

    Collections privées – Reproduction interdite, y compris sur autre lieu d’Internet comme blog ou site
    Cliquez sur l’image pour l’agrandir :

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    François Williamson, écossais, seigneur de Lonlay-le-Tesson (Orne) par alliance en 1532 avec Jeanne de Saint-Germain

    Son père, Thomas Williamson, écossais allié aux Stuarts, était venu s’établir en France en 1495, sous le règne de Charles VIII. Il était l’un des 24 archers de la garde écossaise du maréchal d’Aubigny, son allié, et avait épousé Marguerite Rault, qui lui avait apporté les terres de Cahan et du Ménil-Hermé, puis avait acquis d’autres terres.
    Je viens de commencer la numérisation de l’ouvrage sur Lonlay-le-Tesson, dont j’avais aussi mis en ligne récemment des retranscriptions totales de BMS. J’ai mis en ligne ce jour l’histoire féodale de Lonlay-le-Tesson, et le reste de l’ouvrage suivra.
    Je cherche un (des) volontaires relecteur (s) correcteur (s) pour ce travail. Il suffit seulement de me signaler les fautes de frappe.

    Livres d’histoire locale : l’Orne, Normandie

    Ce billet répond à la demande « Je souhaite que vous puissiez me conseiller en ouvrages à consulter afin de mieux connaitre la vie dans cette région de l’Orne au 18e s »

    Même en disposant d’un solide budget il n’est pas possible d’acquérir d’un coup de baguette magique, même sur Internet, une bibliothèque d’histoire locale. Tappez « livre Orne » dans n’importe quel moteur de recherche sur Internet et vous voyez la pauvreté car la majorité des ouvrages sont épuisés.
    Les éditions Bonneton ont publié l’Orne, incontestablement le meilleur ouvrage pour comprendre l’histoire d’un département : cadre naturel, histoire, art, littérature, langue, économie, traditions populaires. Hélas épuisé… et je viens de voir que la Mayenne aussi est épuisée… donc ces ouvrages partent vite. Ils font généralement appel aux meilleurs connaisseurs, aux Archives Départementales, et sont bien faits.
    Puisque votre question concerne la période historique, voyez ensuite, toujours sur Internet le site d’histo.com qui reproduit et vend les ouvrages dont les droits sont tombés dans le domaine public, et voyez.

    Une autre possibilité concerne les publications des services de l’Inventaire. En l’occurrence Direction régionale des Affaires Culturelles de Basse Normandie, service régional de l’Inventaire général. Une partie est parfois en ligne, l’autre partie est acquérir comme tout ouvrage en librairie, mais leur site Internet vous en donne la liste.

    La meilleure solution consiste à se déplacer dans une bibliothèque d’histoire locale. Les meilleures sont sans conteste les bibliothèques des DRAC (service culturel dont j’ai parlé au § précédent) situées dans la ville qui dirige la région, région par région. Elles sont ouvertes au public et riches.

    Puis celles des grandes villes du département, mais préférer les bibliothèques municipales aux départementales dont cela n’est pas la vocation première. Donc allez à la bibliothèque municipale d’Alençon, et puisque l’Orne est un aigle à deux têtes, allez à Flers (ceci est une particularité de l’Orne, qui a officieusement deux têtes). Vous y aurez accès aussi bien aux livres qu’aux périodiques.

    Enfin, sur Gallica, ce n’est pas terrible pour répondre à votre question. Je viens d’aller revoir.
    Et avec les bouquinistes, il faut euros et temps, mais cela fonctionne bien sur Internet.

    Voici les ouvrages que j’ai acquis en tant d’années de recherches (ce n’est pas terrible).

  • Orne, Editions Bonneton, 1995, épuisé
  • La forge de Varenne à Champsecret, DRAC de Basse Normandie, service de l’Inventaire général, 2003
  • La Métallurgie du Maine, de l’âge de fer au milieu du 20e siècle, Cathiers du Patrimoine, Inventaire général, 2003
  • Gérard de Contades, Notice sur la commune de La Sauvagère, 1881 (réédition)
  • Gérard de Contades, Notice sur la commune de St Maurice du Désert, 1881 (réédition)
  • Gérard de Contades, Notice sur la commune de Lonlay-le-Tesson, 1881 (réédition)
  • Je n’ai jamais acquis les ouvrages réédités de Dumaine, qui sont pourtant importants à mes yeux. Il faut savoir se limiter, mais si quelqu’un les a acquis merci de faire signe… Il est dans le domaine public.
    C’est volontairement que les liens vers les sites commerciaux ne figurent pas, ils sont facile à trouver.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet Merci d’en discuter sur ce blog et non aller en discuter dans mon dos sur un forum ou autre blog.