Lettres à Jean Guillot, garde d’honneur, 12 août 1813 (lettre 3 de 15)

Tours, le 12 août 1813

Mes chers parents
Il me tardait beaucoup de recevoir de vos nouvelles, mais hier enfin mon désir a été accompli en recevant de votre part une lettre que je me suis délecté à lire et relire. Je me suis senti touché du style paternel dont elle est composée, et soyez persuadés que les leçons que j’y ai trouvées ne me sortirons pas de la mémoire. Vous m’exhortez à la sagesse ; d’après les exemples qui sont sous nos yeux, je me garderai bien de m’en écarter. Je serais fâché de fréquenter les billards et les maisons prostituées, dans les uns aussi bien que dans les autres la bourse en souffre et souvent il en résulte les suites les plus fâcheuses. La maison du traiteur est la seule qui me voit, encore tout au plus deux fois par semaine, pour y manger avec quelques amis ; mais j’ai soin de chercher les meilleurs marchés ; car je veux que les 363 livres que me restent dans une ceinture me suffisent d’ici longtemps. D’après le fidèle compte de mes fonds que je viens de vous exposer, il vous est facile de voir ce que j’ai dépensé depuis que j’ai eu le malheur de vous quitter ; sachant d’ailleurs que j’emportais avec moi 13 louis et demie ou quatre cent vingt livres. Selon vous et selon moi, ma dépense se monte à 52 livres. Il faut vous dire, mes chers parents, que nous avons été cinq jours en marche à nos frais, où nous dépensions au moins quatre francs par jour. Nous sommes restés deux jours en ville à nos dépends où nous ne vivions pas à bon marché, puis, ayant été mis dans les compagnies, au moment où l’on a commencé à nous nourrir entièrement aux frais du gouvernement, il nous est rentré 8 livres 16 sous pour remboursement, à partir du mercredi où nos chevaux ont été reçus jusqu’au dimanche où nous avons commencé à manger à la gamelle, excepté 15 sous que j’ai touchés pour mon voyage, voila tout ce que j’ai reçu d’argent. Notre paye est entièrement absorbée pour notre nourriture. Nous devrions cependant recevoir six centimes par jour, malgré ce que l’on nous retient pour le blanchissage. Quand je dis blanchissage, ce n’est pas celui de notre linge, car nous sommes obligés de nous faire blanchir à nos dépends, c’est seulement pour les draps de nos lits. Si vous voyez que ma dépense est un peu considérable, daignez vous rappeler, mes chers parents, que l’on a toujours quelques petites nécessités, que pour donner un peu de diversité à sa nourriture on a quelque fois recours à une revendeuse pour acheter du pain blanc, des fruits, des sardines et que par ce moyen l’argent s’en va toujours. Voila le détail de ma manière de vivre, si vous la trouvez défectueuse à votre avis, je la réformerai, mais rappelez vous que l’on ne nous donne que deux repas par jour.
Mon cher papa je me suis informé du marché de Cormerie, il se tient le jeudi et c’est à six lieues de Tours. Pour le cours des marchandises, je ne saurais rien vous en dire.
Je suis dans la quatrième compagnie 1ère escouade. J’ai grand peur d’être parti lorsque votre réponse pourrait arriver ici. Cependant mes chers papa et maman, je suis avec le plus profond respect votre très obéissant serviteur et fils.
J. Guillot.
Je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que Dominique et Aimée à qui j’ai écrit. Adieu.
Ma tante de Loiré a dû recevoir de mes nouvelles et moi j’attends de votre part des informations sur ce qui se passe dans la famille. J’écrirai au premier jour à ma tante Vernault et à bonne maman. Daignez les assurer de mon respect.

Saint-Sébastien-sur-Loire le 15 mai 2021

Mon cher Jean
Tu écris des lettres magnifiques, avec des sentiments profonds, en particulier un tel respect pour ta famille. Je vois que tu écris aussi à tes tantes, et je ne puis te dire ce que sont devenues leurs lettres, mais 15 des lettres écrites à tes parents et à ta grand-mère font désormais partie de la mémoire nationale. Elles ont été lues non seulement par ma famille, mais par des historiens puisque l’un d’eux les a utilisées dans son étude sur la garde d’honneur, c’est Georges Housset. Il commence même par te citer page 277, en reprenant en partie ta dernière lettre pour revivre ta journée à la caserne. Si ce n’est qu’il ajoute que le réveil est au son de la trompette, et que vos lits à la caserne étaient des lits à deux.
Ces 15 lettres sont parvenus à moi car Aimée, ta sœur, a su les transmettre à sa nièce Aimée Guillot, du même nom que sa tante. Cette dernière Aimée Guillot est mon arrière grand-mère maternelle. Une de mes tantes maternelles avait ces lettres, et lors d’une des visites que je lui faisais régulièrement, elle me les tendit en ajoutant que j’étais la seule capable de transmettre. Aujourd’hui je mesure la portée de son geste, avec beaucoup d’admiration pour son jugement, et beaucoup de gratitude. Et comme tu vois, elle ne s’était pas trompée.
Lorsque j’avais reçu tes lettres, j’avais été très émue par la hauteur de tes sentiments respectueux et ta langue française.
Voulant alors retrouver ce que tu étais devenu, je m’étais rendue à Vincennes, car c’est là que sont les archives militaires. C’était alors le temps du tout papier, alors qu’aujourd’hui on peut lire le rôle de ton régiment depuis un écran chez soi.
J’avais été ahurie et touchée par le nombre élevé de cases blanches dans la colonne de droite, celle où normalement on écrit la fin de service. Cette case de fin de mission était vide te concernant, et je n’avais donc pas eu plus de chance qu’avec l’état civil de Gené, tout à fait muet sur ton sort, pourtant j’avais dépouillé aux Archives Départementales du Maine-et-Loire les fonds des notaires, et je savais donc que tu étais décédé avant la succession de tes parents.

Tu écris à tes parents combien tu respectes leurs conseils, ainsi tu ne fréquentes pas le billard et les prostituées. Tant mieux pour ta bourse, qui est la leur.
Mais tes parents ne te disent pas tout. De toi à moi, c’est parfois le cas des parents qui n’osent pas tout dire pour ne pas inquiéter leurs enfants.
Je sais depuis peu que tu es décédé à Reims le mercredi 6 avril 1814 à 9 h du soir, chez monsieur Thomas Aubriot, 54 rue du K-Rouge. Ainsi, dans ton malheur tu as eu de la chance car je viens de relever les innombrables décès de militaires début 1814 à Reims, et sauf quelques rares cas comme toi, tous sont décédés à l’hospice, tous entassés et nombreux à décéder chaque jour. Tu as pu mourir peut-être mieux entouré de ton logeur, mais c’est aussi la raison pour laquelle ton décès n’a pas été reporté dans la fameuse case vide sur le rôle de ton régiment, car j’observe que ceux que l’hospice allait déclarer décédés à l’état civil étaient aussi reportés dans le rôle.
Peu importe, maintenant je t’ai retrouvé. Mr Aubriot a bien écrit à tes parents respectant tes directives, et sa lettre leur est bien parvenue, seulement elle a mis son temps. A mon époque on va un peu plus vite et je viens même de comprendre qu’il n’y avait pas de poste à Gené puisque la poste partout en France ne date que de 1830. Alors tes lettres n’arrivaient qu’au Lion d’Angers, d’où je suppose qu’un cavalier prenait le relais.
C’est ainsi que le 22 avril tes oncles et tantes, cousins, tous étaient venus de loin à Gené, pour une messe pour toi, et pour soutenir des parents, Aimée ta sœur, et Dominique ton frère. Beaucoup avaient fait 40 km pour venir te pleurer, comme ta tante depuis La Selle-Craonnaise.
Monsieur le curé avait célébré une messe pour ton repos éternel, et toute la paroisse avait tenu à y assister, pour entourer tes parents. Mais, brusquement, au milieu de ces larmes, ta maman fut prise de douleurs… les douleurs de l’enfantement.
Oui, Jean, 9 mois après ton départ, ta mère a mis au monde un garçon, né le jour où tous étaient réunis pour te pleurer.
Bon, tes parents n’avaient pas osé t’annoncer la grossesse en cours, aussi tu es bien surpris. Et c’est de ce frère, que tu n’as pas connu, que je vais t’entretenir, car ce frère est mon arrière arrière grand-père.
Mais, il est né dans de telles circonstances que tu as beaucoup pesé sur son existence, alors lui a-t-on tout cédé ? a-t-on oublié de lui recommander « ne joue pas au billard », c’est ce que je me demande. Car l’histoire qui commence est celle de la descente sociale jusqu’à plus rien du tout en quelques années seulement. Une histoire vertigineuse que je viens te conter, un histoire d’autant plus impressionnante que ta lettre explique bien comment on compte et on économise comme toi, dans toutes les dépenses quotidiennes.
Ta fidèle arrière-arrière petite nièce
Odile