Lettres à Jean Guillot, garde d’honneur, 17 août 1813 (lettre 4 de 15)



Tours, le 17 août 1813
à Madame Guillot Mère au Pont-Chauveau de Chazé-sur-Argos
à Chazé, Dpt de Maine et Loire, canton de Candé

Ma bonne Maman
Je profite des derniers instants qui me restent pour ne pas perdre la meilleure occasion que je puisse trouver de vous donner encore un petit signe de vie. Je crois que vous m’avez assez honoré de votre estime pour ne pas dédaigner les nouvelles preuves de ma tendresse filiale. Quoique j’ai le malheur, ma bonne Maman, d’être privé de ce qui faisait ma plus grande jouissance, je veux dire, du plaisir d’être auprès de vous ; soyez persuadée que je ne vous ai point entièrement perdue de vue, car malgré qu’il ne me soit plus possible de vous voir des yeux du corps, votre image est tellement gravée dans mon cœur, que ceux de mon esprit vous ont toujours présente devant eux. Et comment pourrait-il en être autrement ? Tout homme ne doit-il pas être sensible aux faveurs ? Or, ce sentiment ne m’est point étranger ; et quand je me rappelle toutes les complaisances que vous avez eues pour moi, je ne puis m’empêcher de déplorer mon sort dans un état qui y met aujourd’hui un si fâcheux obstacle.
Ô si j’avais donc un faible rayon d’espérance de pouvoir bientôt m’en tirer ! Mais non, je suis engagé dans un Labyrinthe dont je ne sortirai peut-être jamais. Cependant j’ai la boule en main, c’est à moi de la rouler. Je connais trop peu les pentes pour les suivre, en conséquence je n’ai rien de mieux à faire que d’aller tout droit le chemin. Les plus intrigants sont eux-mêmes souvent trompés dans leur manœuvre, et comme je ne suis point à portée de mettre en mouvement les ressorts de l’intrigue, ce serait me nuire à moi-même que d’employer ce moyen pour me sauver du mauvais pas. Ce que j’ai donc de mieux à faire, c’est de m’armer de courage autant que possible ; mais j’ai beau chercher en moi, j’ai toute peine à en trouver ; il en faudrait cependant pour arriver au bout de la route que nous allons commencer vendredi, jour où nous partirons je crois pour Mayence. Il faudra donc m’éloigner encore d’avantage de vous, ma Bonne Maman, mais ne craignez point que j‘oublie jamais ce que je vous dois, et veuillez être persuadée, ma bonne Maman, du profond respect et du dévouement sans borne avec lesquels je suis votre très humble petit fils.
J. Guillot.
P.S. Daignez, ma Bonne Maman, offrir mes très humbles respects à mes oncles et tantes Trivelais et Louis, et les embrasser tendrement pour moi ainsi que les enfants, en les priant de vouloir bien ne point m’oublier.
Adieu ma bonne maman, adieu.

Saint-Sébastien-sur-Loire le 22 mai 2021

Mon cher Jean
Quelle heureuse grand-mère que la tienne ! Je ne me souviens pas avoir exprimé de sentiments à mes grands-mères. J’ai été beaucoup moins expressive que toi. J’avoue aussi que ta langue française est très nettement supérieure à la mienne, et que j’ai peu honte d’écrire après toi, dans un français nettement plus ordinaire. Lorsque je te lis, je suis bouleversée par la profondeur des sentiments et ta manière de les exprimer. Je suppose que tous ceux et toutes celles qui te liront éprouveront à leur tour de telles émotions.
Aujourd’hui, nous n’appelons plus nos grands-mères bonne maman. D’accord, elles faisaient souvent de la confiture et une marque de confiture industrielle a pris ce nom qui perdure ainsi de manière détournée. C’est tout ce qui nous reste de ce joli nom que tu donnes à ta grand-mère. Moi je me contentais d’appeler l’une « grand-mère » et l’autre « mamie », parce que je portais la seconde un peu plus dans mon cœur. Et comme je n’ai pas de petits enfants, j’ignore les termes actuels. Tu vois, tout a changé en 2 siècles, même notre vocabulaire.
J’ai souvent aidé à faire les confitures chez l’une de mes grands-mères, en particulier pour serrer le linge qu’on tenait à deux, pour extraire le jus, pour faire les gelées. C’était un moment joyeux, car on chantait des tas de contines qui me trottent encore en tête. « Moi, je préfère un p’tit moulin sur la rivière … » etc…
Je pensais que tu allais souhaiter à ta bonne maman son anniversaire, qui est le 22 août. Puisque tu ne lui souhaites pas et que tu l’aimes tant, c’est que tu ne connais pas sa date de naissance et qu’on ne parle pas encore d’anniversaire en 1813. C’est bien ce que je pensais, je vis une époque qui a oublié que nos pratiques ne ressemblent pas à celles du passé et que l’anniversaire n’était pas fêté autrefois.
Ta bonne maman aura 78 ans le 22 août. Tu as de la chance d’avoir encore une grand-mère, car la majorité d’entre elles était déjà morte avant 50 ans à ton époque. Maintenant nous vivons plus longtemps, presque 90 ans en moyenne, enfin seulement les femmes car les hommes vivent 5 ans de moins, toujours en moyenne.
L’adresse que tu as mise sur ton pli est si précise qu’elle a certainement bien aidé le coursier parti du Lion-d’Angers livrer ta missive, puisque la poste n’existe pas encore à Gené. Tu n’avais pas les noms de rues que nous avons mis partout, et même avec des numéros, mais tu t’en es bien sorti.
Je pense souvent à elle car elle vivait encore dans sa grande maison, à 8 km de toi. Elle avait eu 4 fils, et l’un d’eux vivait encore à Chazé-sur-Argos. Quand on vieillit, c’est difficile, même de nos jours de vivre seule dans une grande maison, donc elle avait surement une « bonne à tout faire », c’est ainsi que l’on nommait quand j’étais enfant celles qui vivaient même sous le même toit et travaillaient 24 h sur 24.
Je viens d’écrire bonne à tout faire et toi bonne maman. Mais le sens si différent, l’une serviable sans limite, l’autre aimée.
Mais au fait tu allais la voir comment à pied ou à cheval. Moi, je t’imagine à travers champs, faisant tôt le matin les 8 km à pieds. J’ai fait moi-même très jeune de longs parcours matinaux, car en tant qu’aînée, j’étais chargée des courses quotidiennes avant le lever des 5 suivants : levée bien avant eux je devais aller chercher chaque matin 5 l de lait et un pain de 4 livres, et pendant les vacances que nous passions toujours à la mer, je faisais quelques kilomètres parfois à travers champs, certes un peu moins que toi, mais tout de même avec mon chargement, et il ne fallait surtout pas renverser une seule goutte de lait !
Vous alliez sans doute souvent déjeuner chez elle le dimanche, en cariole, après la messe à Gené, et tu y rencontrais parfois tes oncles, tantes et cousins.

J’ai été voir autrefois la maison que ta « bonne maman » habitait à Chazé-sur-Argos, digne d’une petite bourgeoise de province, et bien loin de celle de ses grands-parents à Rablay, où ils sont tous tailleurs d’habits et cordonniers.
Ah, au fait, sais-tu son nom de jeune fille, car je viens de mon côté de découvrir que même de nos jours le patronyme de la mère est inconnu des enfants, comme emporté par le patronyme du père. Donc, pardonnes moi de venir te préciser qu’elle était née Vernault.
Son père avait eu la malchance, ou la chance, d’être le n°4 dans la fratrie, et comme tu sais c’est l’aîné qui prend la suite du père, et il n’y pas de place pour les cadets.
J’ignore comment il franchit la Loire pour trouver une épouse au nord du département, mais cela n’était pas rien, car autrefois les Angevins nés au sud de la Loire y contractaient alliance plus que rarement de l’autre côté du fleuve. J’ai une petite idée, dont je compte bien m’entretenir avec toi prochainement.

Tout près de Rablay, à Saint-Lambert-du-Lattay, une autre partie de la famille Vernault taillait aussi les habits. Ils font partie des rares artisans qui savent écrire, ce qui était certainement indispensable pour noter les mesures, car tout est sur mesure, comme le seront les costumes de ton régiment de garde d’honneur. Nous n’avons plus beaucoup de vêtements sur mesure de nos jours et tu serais bien étonné de découvrir qu’on a tout uniformisé par tailles. Je n’ai jamais connu le sur mesure.
Les Vernault et autres tailleurs d’habits qui vivaient encore en 1813 à Rablay ont dû mettre les bouchées doubles pour les marchés des vêtements militaires. Il est vrai qu’avec Napoléon, ces marchés ont fleuri et les tailleurs d’habit ne manquaient pas de travail, d’autant que la mécanisation faisait timidement quelques apparitions, mais le travail manuel était encore la base de la confection.
Napoléon vous avait choisi la veste verte, couleur qu’il réservait auparavant à sa garde proche. Si c’était une faveur c’était probablement pour vous faire oublier que vous alliez être les premiers cavaliers à ne pas avoir de palefreniers, et que vous alliez devoir vous-même soigner quotidiennement votre cheval, comme tu le racontais si bien. Et puis, je dois dire qu’il vous avait prévu un uniforme digne des hussards, avec lesquels je dois dire qu’on peut un peu te confondre tant il y a de ressemblance pour une néophyte comme moi.
Si cette couleur verte était moins fréquente auparavant, je suppose que les stocks de tissu de cette couleur ne devaient pas être très importants, et pourtant il fallait 2 m par veste et vous étiez 10 000, donc il fallait 20 000 m de cette couleur verte, et le métier à tisser de Jacquard n’avait fait son apparition qu’en 1801.
Chaque préfet devait s’occuper de faire exécuter les uniformes, et puisque c’est sur mesure, il a aussi fallu vous mesurer et transmettre les ordres aux tailleurs d’habits. En Maine-et-Loire, vous étiez 89 gardes d’honneur et tes lointains cousins de ateliers de tailleurs d’habits de Rablay ont participé à leur manière à t’habiller. Tu ne te doutais pas que ton uniforme serait fabriqué par des cousins pas si lointains que cela. Vos liens familiaux avec Rablay étaient certainement oubliés comme c’était autrefois le plus souvent le cas lorsque les cadets étaient partis s’installer ailleurs. Ils ne revenaient que pour le notaire lors des actes de succession ou vente.
Je tenais seulement à te rappeler ce clin d’œil de votre histoire familiale dans ton uniforme ! Je trouve cela si touchant !
Ta fidèle arrière-arrière petite nièce
Odile