Inventaire après décès d’un marchand vinaigrier à Laval, 1710

Nous poursuivons l’approche du métier de vinaigrier par les actes notariés, par ce 3e billet (voir hier et avant-hier) et demain il y aura un 4e billet, car c’est copieux.

Un inventaire n’est pas toujours dressé devant notaire après un décès. Il existe des départements où ils étaient le plus souvent réalisés sous seing privé et ce type d’actes n’existent donc pas souvent dans leurs archives notariales.
Lorsqu’on trouve un inventaire après décès, c’est assez fréquemment parce que l’un des conjoints, veuf (veuve), se remarie, et ayant des enfants mineurs doit préserver leurs droits sur les biens du défunt. Cet aspect des choses, fort juste autrefois, a sans doute disparu de nos jours. Il paraît donc utile de le souligner.
Par ailleurs, je sais que ces actes ne vous concernent pas nominativement, moi non plus d’ailleurs : ceux qui cherchent juste leurs actes persos sont dans l’errance, car n’importe quel acte similaire leur permet tout aussi bien de visionner le mode de vie, à métier et période équivalents. C’est ainsi que j’entends l’histoire des modes vie, la vraie vie quotidienne de nos ancêtres, et tout acte peut l’illustrer qu’il vous concerne nomitavement ou non.

Le vinaigrier qui suit, décédé à Laval, était fils et neveu de vinaigriers d’Angers. C’est donc un métier de famille, comme on pouvait s’en douter : une grande partie des métiers sont ainsi, avec des liens de famille. Le grand père des mineurs (donc demeurant à Angers) ne peut se déplacer et donne d’abord procuration à son frère, l’oncle vinaigrier à Angers, pour se rendre à Laval et faire dresser un inventaire. Voici cette procuration qui permet d’exposer les circonstances :

L’acte qui suit est extrait des Archives Départementales de la Mayenne 3E30-44. Voici la retranscription de l’acte : Le 12 juin 1710 avant midy, par devant les notaires royaux à Angers soussignés fut présent le sieur Jean Lablée marchand maître vinaigrier en cette ville, y demeurant paroisse de Saint Pierre, lequel sur ce qu’il a appris que Jeanne Courvaizier veuve de Estienne Lablée son filz demeurant en la ville de Laval veut convoler en secondes noces avec le sieur Ambrois Lebreton sans avoir fait d’inventaire de la communauté d’entre elle et ledit défunt Lablée son premier mari, desquels sont issus 4 enfants mineurs pour la conservation des intérêts desquels il est à propos de faire faire inventaire de ladite communauté, et que ne pouvant se transporter sur les lieux à cause de son indisposition, il a par ces présentes fait nommé et constitué pour son procureur général et spécial le sieur Ollivier Lablée marchand maître vinaigrier en cette ville son frère, oncle paternel desdits mineurs, demeurant audit Angers paroisse de la Trinité, à ce présent, acceptant un pouvoir qu’il lui donne en qualité de curateur des mineurs, pour la confection duquel inventaire des meubles, titres, effets et marchandises dépendant de la communauté qui était entre ledit feu sieur Estienne Lablée et ladite Courvaizier sa veuve, et ce par devant notaire ou tesmoings, en la forme et manière ordinaire et au surplus faire par ledit procureur tout ce qui serait nécessaire pour le bien et avantage desdits mineurs …
fait en présence du sieur Jacques Maillet et d’Ambroise Lablée oncle et tante desdits mineurs … Signé Olivier Lablée, Jacques Maillet, Ambroise Lablée, Charlet, Garnier notaire.

    Au passage, on note que les vinaigriers sont installés en pleine ville, ce qui est toujours le cas actuellement à Orléans pour une célèbre maisonn car ils ne sont pas polluant. Autrefois, même les activités polluantes (teinturiers, tanneurs, etc.) étaient en pleine ville. Nous y reviendrons, je suis chimiste et passionnée de ces activités…

Le 16 juin 1710, inventaire des biens meubles marchandises et effets dépendants de la communauté de défunt Estienne Lablée vivant marchand vinaigrier en cette ville de Laval et de Jeanne Le Corvaisier sa femme…
Ce qui suit est un extrait de l’inventaire, illustrant la vinaigrerie et son fonctionnement. La totalité de l’inventaire est sur une page HTML sur mon site. Voici donc les marchandises et le matériel de la vinaigrerie : (en italique mes commentaires, et L est la livre tournois, monnaie d’alors)

  • vinaigre (2 pipes et busses de vinaigre) à 60 L la pippe : 330 L (soit 5,5 pipes, et la pipe en Anjou fait 475,6 litres soit 2 busses : donc on a 2 615,8 litres – Si on prend la pipe Angevine à 446,4 litres comme le fait Michel Leméné dans Les Campagnes Angevines à la fin du Moyen-âge, on a 2 455 litres)
  • eau de vie (une barrique contenant 30 velte) 200 L (soit 30 x 7,5 litres qui est la valeur moyenne d’une velte en France, donc on a 225 litres)
  • eau de vie de vin (80 pots à 28 s le pot) 112 L (si on prend le pot à 1,86 litres, on a 148,8 litres)
  • eau de vie commune (40 pots à 18 s le pot) 36 L (soit 74,4 litres – ce qui fait un total de 448,2 litres d’eau de vie, répartie en 3 classes, la première citée étant sans doute l’eau de vie de cidre, puis l’eau de vie de vin, et la dernière manifestement commune et moins chère, sans doute moins goûtée)
  • cidre (4 pipes à 20 francs la pipe) 80 L (donc on a 1 902 litres)
  • tonneaux vides (50 à 20 s pièce) 50 L
  • outils (tous les outils dudit défunt à tonnelerie) 4 L (pour réparer lui-même ses tonneaux, cela paraît normal vue la quantité dont il dispose pour travailler)
  • barils (28) vides de 5 pots jusques à 30, à 10 s pièce 14 L
  • barils (50) vides 23 L
  • chaudière (une) avec son chapeau et alambic à l’eau de vie 70 L
  • chaudières d’airain (2) 100 L
  • chantepleure et entonnoir (ce qu’il y a de vieilles) de fer blanc 3 L 10 s
  • marmite (une) de cuivre rouge 5 L
  • réchaud (2 vieux) 1 L 5 s
  • Je dois remettre à demain la suite et fin de cette vie de vinaigrier, avec l’analyse des dettes actives et passives de cet inventaire. En effet, un inventaire, surtout dans une activité commerciale ou artisanale, dresse après les meubles meublants, la liste de ce qui est dû au défunt, et la liste de qu’il devait. Or, dans le cas d’une telle actitivé (commerciale ou artisanale) ces deux listes sont parlantes : elles disent ou va la marchandise et d’où venaient les matières premières.

    Alors, à votre avis, d’où venaient les matières premières (vin, cidre…), car ici nous ne sommes pas à Orléans, ville célèbre pour avoir de longtemps utilisé les vins descendant la Loire, et déjà abimés au passage d’Orléans (autrefois le vin voyageait en tonneaux de bois uniquement, pas de bouteilles de verre par millions (ou milliards) pour sa conservation optimale.
    Je suis certaine que vous avez deviné, car vous êtes calés (ées)…

    Et puis, vous pouvez vérifier mes calculs… car j’ai pu me tromper. Pour les mesures, on peut dire tout et son contraire, la preuve en est que Diderot lui-même avait rénoncé à en parler tant c’était inextriquable. Ce qui importe ici c’est seulement l’ordre de grandeur pour mieux visualiser, d’autant que je suis lue au loin (très loin partout sur la planète) et que l’Anjou et le Maine y pourraient sembler de tous petits coins…

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Achat d’un alambic de vinaigrier, en 1662

    Cet article a une suite les 14 et 15 mars, ces 3 jours traitant tous du vinaigre et du vinaigrier.

    Vous êtes hyperdoués (ées), car j’avais préparé ce billet et vous connaissez ces usages avant de l’avoir lu. Bravo à vous !
    Demain, je vous offre l’inventaire après décès d’un vinaigrier. Or, en tappant cet inventaire, quelle ne fut pas ma surprise de trouver un alambic de cuivre, et beaucoup de barriques d’eau-de-vie.
    Renseignements pris à Orléans, près de l’ex-vinaigrerie du quartier St Marceau, il y a bien un alambic dans une vinaigrerie.
    Avant de voir pourquoi cet alambic, voici d’abord son achat, pour la somme relativement importante de 150 livres, qui fait de cet alambic un investissement important de la vinaigrerie.

    L’acte qui suit est extrait des Archives Départementales du Maine-et-Loire, 5E90. Voici la retranscription de l’acte : Le jeudi 5 janvier 1662 avant midy, devant nous André Choisnet notaire royal à Angers, résidant aux Ponts-de-Cé, furent présents en personnes establys et duement soumis
    Estienne Gigault marchand tonnelier demeurant en ce lieu paroisse de Saint Maurille d’une part,
    et Jean Boutton sieur de la Roche aussi marchand (souvenez-vous, c’est notre marchand tonnelier vinaigrier, qui prenait hier un apprenti) demeurant en cedit lieu dite paroisse d’autre part, lesquels ont fait et font entre eux le marché et convention qui suit,
    qui est que ledit Gigault a vendu quitté et transporté et par ces présentes vend, quitte et transporte et promet garantir audit Boutton ce acceptant que luy a acheté et achère pour luy ses hoirs etc une chaudière de francq cuivre tenant à l’estimation d’une busse ou environ à faire eau de vie avecq son alembic et chapeau de la qualité bonté et livraison de laquelle chaudière alembic et chapeau ledit Boutton se contente et en acquitte et quitte ledit Gigault :
    ce marché et transport fait pour et moyennant le prix et somme de 150 livres tournois laquelle susdite somme ledit Bouton a payée et baillée comptant audit Gigault, qui l’a prise et reçue en bonne monnaie ayant cours suivant l’édit, dont il s’en contente et l’en quitte, ce qui a été ainsi voulu stipullé consenty et accepté par lesdites parties …
    fait et passé auxdits Ponts de Cé à nostre tabler présents Mathurin Commin et Allain Dupuy praticiens tesmoings. Signé : Boutton, Gigault, Choisnet

    L’alambic contient une busse, soit, en Anjou, un tonneau de 287,8 litres, encore appelé barrique. Il y a 2 busses dans une pippe de vin.

    Mais à quoi sert donc cet alambic dans une vinaigrerie ?
    Les vinaigriers sont organisés en corporations et ont des statuts, dont l’un cité par l’Encyclopédie de Diderot m’intrigue. Il est en effet précisé qu’ils doivent apprendre 4 ans, or, nous avons vu hier un apprentissage de 2 ans. La question de l’apprentissage reste ouverte, revenons à l’alambic.

    Un autre de leurs statuts fait d’eux des distillateurs d’eau-de-vie : Les ouvrages & marchandises que les maîtres vinaigriers peuvent faire & vendre, exclusivement à tous les maîtres des autres communautés, sont les vinaigres de toutes sortes, le verjus, la moutarde & les lies seches & liquides. A l’égard des eaux-de-vie & esprit-de-vin qu’il leur est permis de distiller, elles leur sont communes avec les distillateurs, limonadiers & autres. (Encyclopédie de Diderot et d’Alembert)
    Outre la production d’eau-de-vie, le vinaigrier améliorait la conservation du vinaigre en le distillant : le residu d’un bon vinaigre distillé par l’ébullition, demeure longtemps sans se corrompre (Diderot). Si on veut du vinaigre qui ne se corrompt point, c’est par exemple, parce qu’il est embarqué à bord des bateaux comme agent de lavage désinfectant des ponts, etc… et pour la haute mer, on a intérêt à ce qu’il tienne plusieurs mois.

    Et Diderot poursuit :

    VINAIGRERIE, s. f. (Art distillerie) petit bâtiment faisant partie des établissemens où l’on fabrique le sucre ; c’est proprement un laboratoire servant au travail & à la distillation de l’eau-de-vie tirée des debris du sucre que l’on a mis en fermentation. Voy. TAFFIA.

    Effectivement, on peut faire du vinaigre, ou de l’eau de vie, avec tout ce qui fermente…

    Quant à ses usages médicamenteux, toujours selon la même source (extraits, car c’est fort copieux !) :

    Bons effets du vinaigre contre les maladies pestilentielles et plus loin un grand remede dans les fievres aiguës, ardentes, malignes, dans la peste, la petite vérole, la lepre, & autres maladies semblables … Le vinaigre appliqué extérieurement est atténuant, discussif, répercussif, antiphlogistique, & bon dans les inflammations, les érésypeles

    Je vous épargne le flot de littérature à son sujet médicamenteux, mais je garde une tendresse particulière pour la préparation qui suit, car elle porte un joli nom :
    VINAIGRE des quatre voleurs, c’est ainsi qu’il est décrit dans la pharmacopée de Paris. Prenez sommités récentes de grande absynthe, de petite absynthe, de romarin, de sauge, de rue, de chacun une once & demie ; fleurs de lavande seche, deux onces ; ail, deux onces ; acorus vrai, canelle, gérofle, noix muscade, deux gros ; bon vinaigre, huit livres ; macerez à la chaleur du soleil, ou au feu de sable, dans un matras bien bouché, pendant deux jours, exprimez fortement & filtrez, & alors ajoutez camphre dissous dans l’esprit de vin, demi-once. Le nom de cette composition lui vient de ce qu’on prétend que quatre voleurs se préserverent de la contagion pendant la derniere peste de Marseille, quoiqu’ils s’exposassent sans ménagement, en usant de ce vinaigre tant intérieurement qu’extérieurement ; & beaucoup de gens croient encore que c’est une bonne ressource contre l’influence de l’air infecté des hôpitaux, &c. que de tenir assidument sous le nez un flacon de ce vinaigre. (Diderot)

    Avouez que 4 voleurs et pas 40, cela ne s’oublie pas !

    Merci à tous vos commentaires et souvenirs de vinaigre. Je me souviens seulement pour ma part des cheveux, et de l’aide à la lessive.
    Demain nous voyons les achats pour sa fabrication autrefois. Nous serons en 1710.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Contrat d’apprentissage de tonnelier vinaigrier à Soulaines (49), 1662

    pour Jean Talluau chez Jean Boutton. Archives Départementales du Maine et Loire, serie 5E

    Nous partons dans le vinaigre pour plusieurs jours, tant il était important autrefois : antiseptique, médicament, etc…
    Le contrat d’apprentissage qui suit est assez original, en ce sens que l’apprenti est adulte, désirant sans doute s’offrir une autre situation et investissant dans une formation à un métier plus valorisant. Nous verrons le niveau de vie du vinaigrier dans les jours qui suivent.
    L’acte qui suit atteste qu’un vinaigrier est un métier charnière dans la filière du vin, et qu’on peut être à la fois vinaigrier et autre chose dans la filière. Ici tonnelier vinaigrier :

    Voici la retranscription de l’acte : Le sabmedy 20 janvier 1662 après midy, devant nous André Choisnet notaire royal à Angers résidant aux Ponts de Cé, furent présents en personne establis et duement soubmis honorable homme Jean Boutton sieur de la Roche marchand tonnelier et vinaigrier demeurant en ce lieu paroisse de saint Maurille des Ponts-de-Cé d’une part,
    et Jean Talluau natif de la paroisse du Touré (sans doute le Toureil, canton de Gennes, arrondissement de Saumur), de présent en ce lieu d’autre part,
    lesquels ont fait et font entre eux le marché d’apprentissage qui ensuit, qui est que ledit Talluau s’est mis avec et en la maison dudit sieur Boutton pour le temps et espace de deux années entières et parfaites et consécutives qui commencent ce jourd’huy et finiront à pareil jour pour par ledit Boutton luy montrer et enseigner ledit mestier de tonnelier et vinaigrier à sa possibilité sans rien luy en celler et par ledit Talluau servir et obéir audit sieur Boutton audit mestier de tonnelier et vinaigrier en toutes choses licites et honnestes qui luy seront par luy commandées, son bien procurer, …, à sa possibilité, et par le sieur Boutton le nourrir, coucher, laver et reblanchir pendant iceluy temps sans que ledit Talluau puisse s’absenter de la maison dudit sieur Boutton sans son express congé et consentement ;
    ce marché fait pour et moyennant le prix et somme de 140 L tournois sur laquelle susdite somme ledit sieur Talluau en a présentement payé et baillé contant audit sieur Boutton la somme de 77 L en louis d’argent ayant cours suivant l’édit, ton et de laquelle susdite somme de 77 L ledit Boutton s’en contente et en a quitté et quitté ledit Talluau, et le surplus montant la somme de 63 L ledit Talluau pour ce duement estably et soumis par devant nous comme dit est promet et s’oblige icelle payer et bailler dans d’huy en un an prochain venant à peine etc ce qui ainsy voulu stipullé consenty et accepté par lesdites parties, auquel marché d’apprentissage quittance obligation et à tout ce que dit est tenir etc dommage etc obligent lesdites parties respectivement etc et à défaut etc biens et choses à prendre vendre et même le corps dudit Talluau à tenir prison comme pour deniers royaux s’absentant de la maison dudit sieur Boutton sans son exprès congé et consentement renonçant etc,
    fait et passé aux Ponts de Cé maison dudit sieur Boutton, présent Pierre Garnier marchand ciergier demeurant en ce lieu, et Nicolas Leduc compaignon vinaigrier, demeurant à Angers paroisse de la Trinité. Signé : J. Talluau, J. Boutton, P. Garnier, N. Leduc, Choisnet

    A demain, toujours sur le vinaigre. Les vinaigriers étaient une corporation règlementée, et ce contrat m’interpelle car la durée de l’apprentissage est fixée à 2 ans, et je vous expliquerai demain des durées plus longues et pourquoi.
    La somme de 140 L est par contre coquette, assez pour que je conclue à un métier socialement valorisant. En effet, lorsque la somme est élevée, il faut soupçonner un métier qui va rapporter… cela paraît logique… Donc, ce Talluau est en train de tenter une ascencion sociale, à moins qu’il n’ait tenté d’épouser la fille du maître, car cela arrivait aussi souvent que le maître n’ait pas de fils et que la place fut libre après lui…. mais comme ces actes ne sont pas miens, vous êtes seuls à pouvoir poursuivre cette histoire… auquel cas, merci de faire signe sur ce billet dans les commentaires, ce serait bougrement intéressant.
    Autrefois les dettes n’étaient pas prises à la légère, et je constate au fil de ces contrats d’apprentissage que la clause de saisie de corps en prison est souvent incluse dans le contrat. Si on veut bien s’imaginer l’état des prisons d’antan, plus mortelles qu’autre chose, on comprend vite l’efficacité dissuasive de la clause.
    Voir la page HTML qui dresse un tableau des contrats d’apprentissage qui sont sur ce site, vous pouvez aussi utiliser la fenêtre de recherche de ce blog.

    Mais au fait, vous souvenez vous de deux, ou au moins une, des utilisations antiseptiques les plus importantes du vinaigre ? Cogitez bien, avant de trouver ici la réponse.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Contrat d’apprentissage de maréchal en 1692 à Soulaines (49)

    pour Pierre Provost chez Pierre Fleuriau (Archives Départementales du Maine et Loire, serie 5E)

    Bonjour à tous.
    Nous poursuivons ensemble l’étude de l’apprentissage, afin d’avoir une idée plus précise de ce mode de formation, autrefois. Aujourd’hui, c’est encore un garçon qui n’a plus son père, et l’apprentissage aurait été l’alternative à la formation, en l’absence de père autrefois.
    Même si ces actes ne vous concernent pas directement, ils illustrent les modes de vie d’antan, et dîtes vous bien que vos ancêtres sont passés pas les mêmes étapes.
    En particulier, ce blog, ouvert il y a 3 mois, ne me concerne pas directement. Ces actes que je tente de vous illustrer n’ont rien à voir avec mes ascendants, si ce n’est que lorsque je vous ai mis le rôle de l’ustencile de Montreuil sur Maine, j’avais des ascendants dans la liste des imposés. C’était le seul acte me concernant. En effet, il est vain de vouloir faire revivre ses ascendants, en cherchant leurs actes personnels. Même avec beaucoup de chances, cette quête n’aide pas suffisamment pour comprendre la vie autrefois, et il suffit d’emprunter aux autres actes la trame pour comprendre comment ils fonctionnaient tous.
    C’est le but de ce blog, et non un but personnel, vain.
    Voici un apprenti maréchal :

    L’acte qui suit est extrait des Archives Départementales du Maine-et-Loire, série 5E. Voici la retranscription de l’acte : Le 26 décembre 1692 par devant nous Pierre Vallée notaire royal Angers résidant à Saint Melayne ont esté présents en leurs personnes establis et duement soumis chacuns de Pierre Fleuriau maréchal demeurant au village du Plessis paroisse de Soulayne d’une part
    et Pierre Provost demeurant en la maison de madame de la Plante à la Coutentinière dite paroisse de Soulaines comme serviteur domestique procédant sous l’autoristé d’honneste homme François Vallée marchand son curateur à ce présent d’autre part
    entre lesquels a esté fait le marché d’apprentissage et convention qui ensuit
    scavoir que ledit Fleuriau promet et s’oblige de montrer et enseigner à sa possibilité audit Provost le métier de mareschal pendant le temps d’ung an six moys à commencer de ce jour et pendant lequel temps ledit Provost se tiendra assidu à la forte dudit Fleuriau pour y travailler avec luy et apprendre ledit mestier et aussy ledit Fleuriau le nourrira, couchera et reblanchiera selon sa condition et comme un apprenti doit estre prendant aussy ledit temps d’ung an six moix,
    et ce fait ledit présent marché pour et moyennant la somme de quarante cinq livres à quoy ils ont composé et accordé entre eux pour ledit temps d’apprentissage cy-dessus, de laquelle ledit Provost promet et s’oblige en payer audit Feuriau dans le jour et feste de Nostre Dame chandeleur prochaine 22 livres 10 sols qui est la moitié et l’autre moitié qui est paraille somme dans d’huy en ung an aussi prochain venant le tout cy-dessus à peine etc ces présentes néanmoings etc et auquel Fleuriau ledit Provost promet luy fournir à ses frais copie des présentes dans huit jours prochains aussy à peine etc car les parties ont ainsy le tout voulu consenti, stipulé et accepté par entreux en sont demeurés d’accord auquel marché convention obligation et ce que dit est cy-dessus tenir etc dommage etc obligent lesdites parties respectivement eux et par défaut leurs biens à prendre vendre renonçant etc dont advertues de scellé suivant l’édit.
    Fait et passé au bourg dudit Soulaines demeure de François Vallée en présence de François Provost, François Jouaisneau, Jean Peluet l’aîné, oncle dudit Provost et Michel Boucler vigneron demeurant à Soulaines tesmoings, ledit Provos a dit ne savoir signer. Signé Vallée, F. Jouanneau, J. Peluet

    Demain, nous partons pour quelques jours dans le vinaigre…

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE IV : LE PEINTRE.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Dimanche !
    A poignées les cloches jettent leurs appels dans l’embrassade de la ville. Ça danse au-dessus de clocher en clocher ; ça saute de toit, en toit ; ça se repose à califourchon sur les cheminées ; ça se meurt au fond des lucarnes ; ça dégringole aussi contre les fenêtres faisant trembler les vitres des dormeurs ; çà bondit de pavé en pavé, du trottoir aux égouts. Une bacchanale assourdissante de danseurs égrillards ; une fusillade de sons qui crépite en l’air, qui se répercute de fusées en fusées.
    Les tours de la cathédrale ébranlent leurs crânes qui se pelliculent. Sur le parvis une large traînée multicolore s’engouffre dans les gueules des portails avec un bruit de marée.
    Place Saint-Pierre René aperçut Mme Lonneril et sa fille qui se rendaient à la grand-messe. Il les suivit.
    Les dalles frémissaient sous les chatouillements de la foule cherchant des places. Les chaises hystériques se trémoussaient de main en main. Le troupeau des fidèles alignés dans la nef semblait une prairie semée de feuilles d’automne et d’éclaboussures de printemps.
    Un coup de cloche. Le Suisse, bariolé d’or et de rouge comme un polichinelle du jour de l’an, précédait de sa pertuisane les choristes et les prêtres chamarrés de chasubles éclatantes. Les orgues surgirent leurs accords étincelants – le rythme vers les voûtes s’élevait, se croisait, se cassait, pleuvait en morceaux écaillés. Et les chantres hurlèrent la liturgie musicale – fracas grotesque hebdomadaire.
    Ils beuglaient pour leur argent, – ineptes ventrus ouvrant des gueules de crocodiles affamés. Mesquine ritournelle à côté de ce qu’on peut rêver de nécessaire à la majesté du temple : les anges des vitraux descendant accompagner les hymnes divines de la romance des harpes mélodieuses.
    René avait un pli de raillerie au bord des lèvres, un pli de rancune contre ces cérémonies déchues à la vapeur – exécutants aussi pressés d’en finir que les auditeurs. Rares ceux ou celles songeant au mystère religieux qui s’accomplissait entre les doigts de l’officiant. Les femmes détaillaient les coupes des robes voisines, les hommes laissaient flotter leur esprit à des souvenirs quelconques, au froufrou des soies et des parfums.
    En face, la vaste prestance de Mme Lonneril se découpait dans la lumière d’entre les rosaces et sa fille luisait ses beaux yeux pers à travers le rai d’un soleil audacieux. René sentait qu’elle l’avait aperçu. De temps à autre elle le regardait d’un coup d’oeil sous l’envergure de son chapeau grenat lorsqu’il tournait la tête. René bercé de ce manège enfourcha les chimères qui chevauchent le long des lacs azurés et des solitudes éternelles à deux. Par les vitraux de son âme filtraient des silhouettes de dévotions savantes et hasardeuses.
    Le tintement désagrable des quêtes et des chaisières réclamant leur obole balayait d’ombres les lumières imaginatives. Grêle moqueuse sonnant la réalité aux pieds des enseignements du Jésus grelot¬teux sur sa croix de pierre cramponnée au torse d’un pilier.
    A la sortie, il s’arrangea pour saluer les Lonneril. Le sourire gracieux de la jeune fille compensa la raideur froide de la mère. Chacun se perdit dans la masse des ambiants.
    René, indécis, ne savait quel chemin prendre lorsqu’une main lui frappa l’épaule :

  • Eh ! bien, René; on n’avertit plus les amis de son arrivée !
  • De Lorcin se détourna. Un jeune homme de sa taille, maigre, avec des cheveux bruns, une barbe des yeux profonds et noirs où brûlait une violence qui contrastait avec la douceur de sa voix.

  • Je n’ai pas eu le temps, mon cher ami, de t’écrire. Mon voyage s’est décidé brusquement. Je comptais me mettre à ta recherche aujourd’hui même. Que deviens-tu ?
  • Ne restons pas ici. Viens chez moi, dans mon nouvel atelier rue Prémion. Nous causerons à l’aise.
  • Nous sommes voisins ; j’habite à cette seconde fenêtre.
  • Quel hasard !
  • Et bras dessus, bras dessous, les voilà partis gesticulant comme des fous dans la rue Mathelin Rodier qui conduit devant le château à la rue Prémion.
    Près du ciel ! Au quatrième étage.

  • Oh ! hisse ! souffla René,
  • En haut :

  • Prends la peine d’entrer, dit Charles en ouvrant une petite porte brune.
  • C’était une longue salle éclairée par trois fenêtres, deux s’ouvrant sur le château et la Loire, la troisième sur le nez des arbres du cours Saint-Pierre. Avec cela un désordre augiatique : tentures bleues, vertes, junes, traînaient çà et là parmi les peaux de bêtes sur le sol, dans les fauteuils, des sophas chevauchaient de malheureux poufs étouffés. Les fleurs bombaient des caisses ; le mur était couvert de plâtres antiques comme des verrues grises. Les chevalets supportaient des toiles, les unes immaculées, les autres inachevées ou cachées sous des voiles épais. Aussi des croquis bizarres d’êtres étranges, de femmes androgynes, d’animaux monstrueux, des têtes de serpents en cuivre, des tapis, des chiens et des écureuils empaillés, un méli-mélo de luxe et de bric-à-brac au centre duquel un gros ara juché sur un perchoir peint comme une vieille grue braillait de temps en temps des cantiques. Son maître à ses heures d’ennuis les lui apprenait. Çà me rappelera l’éternité, disait-il !

  • Voici ma turne ! Qu’en penses-tu, mon vieux René ? Ce n’est pas en ordre ; je ne suis pas encore organisé. Prends un siège où tu pourras. Ah ! que je te présente Bigot.
  • Il s’approcha du perroquet.

  • Monsieur est mon meilleur ami. Tu n’iras donc pas lui piquer le cerveau lorsqu’il rentrera ici sans moi. S’il amène son chien, son chat ou sa maîtresse, tu seras poli et galant comme il convient. Je t’autorise à les assourdir de cantiques. Si ça ne leur fait pas de bien, ça ne pourra pas leur faire de mal.
  • Bigot battit de l’aile et d’une voix rauque, entonna:

    Esprit Saint, Dieu de lumière…

  • Quel à-propos ! L’Esprit-saint va suffisamment nous éclairer.
  • Charles, au collège tu étais dévot.
  • Le peintre haussa les épaules.

  • Ils m’ont dégoûté par leur surabondance. J’ai encore la foi, une foi d’artiste qui veut le champ libre et non la cage noire d’un Credo.
  • Peut-être as-tu raison. Nous ne sommes pas ensemble pour polémiquer. Dis-moi comment tu te trouves possesseur de ce palais aussi hétéroclite que sompteueux ?
  • Charles s’allongea dans une chaise longue, alluma une énorme pipe, et, au centre d’un véritable feu de cheminée.

  • Tu sais que mon père est banquier rue de la Barillerie. Quand j’ai atteint mes vingt et un ans il m’a offert la rente de ma mère à condition de lui en laisser le capital. J’ai accepté. Elisons, me suis-je dit, un domicile indépendant. Pendant un mois, j’ai visité plus de cent logements, l’un manquait de ceci, l’autre de cela. A bout de patience et craignant de me caler dans une cave, j’ai terminé en celui-ci mes laborieuses pérégrinations. Il me plaît : soixante quinze marches, vue splendide sur la Loire, enfin le château m’illusionne un peu sur une époque abâtardie de crétinisme.
  • Il aspira quelques bouffées.

  • Ce que j’aurais rêvé pour logis ce sont les restes du château. Depuis Mercœur il dort inutile et sans force. Au lieu de laisser croître l’herbe sur ses membres fatigués des luttes, on le rafistole maladroitement, on le farcie d’ignobles badigeonnements on éventre ses toits, on case des soldats malpropres et brutaux. Où êtes-vous, éclats des seigneurs, chansons des lances, mortdieux des hommes d’armes ?… Dans l’oubli des jurons paillasses de nos pioupious.
  • Charles s’était, levé allant de la fenêtre à René qui écoutait impassible l’exaltation de son ami.

  • Dégoûtant ! Ces vieux murs bestialement frôlés par les actuels parasites lourds et gauches transportant les seaux de vidanges regrettent les pages roses qui glissaient jadis leurs pas malicieux!.. Ils montent la garde à la grille. Devant quoi, les brutes ! Des masses de flingots absurdes entassés dans les logis sacrés des vestiges d’antan… Les ombres des ligueurs doivent s’amuser follement des débris guerriers en culottes rouges qui somnolent du pont-levis à la chambrée.
  • Charles fumait terriblement.

  • Il paraît qu’un architecte a manifesté le désir de l’arracher du croc des rustres, de lui redonner son prestige d’autrefois. Et cela !… Devine !… non… C’est impossible !… Pour y loger les puces de l’hôtel de ville, les gratte-papier, les bureaucrates, et même les conseillers municipaux !… Mais, bon Dieu ! si je voyais cela, j’écrirais en grosses lettres sur les tours… Défense est faite au nom de l’art de déposer ici des ordures !... Qu’il trouve d’abord les nobles gestes des châtelaines, leurs fiers manteaux de pourpre et d’azur !… Qu’il fasse miroiter les cuirasses au clair soleil de Dieu, surgir les galantes bravoures des chevaliers !… Sera-ce avec son électricité et redingotes macabres ou bien avec l’ombre palinodienne de son haut de forme ? Hein, René, ça les flatterait ces bourgeois de conduire leurs fiancées en robles blanches au château s’unir devant la ceinture tricolore d’un maire. Les petites commerçantes auront des nausées de princesses et le calicot sentira un vent de fronde lui brûler le derrière… Qui sait si un gros négociant n’achètera pas plus tard les ruines retapées pour y loger ses confitures ou ses sardines ?
  • Toujours fumant il revint se planter sous la lumière de la fenêtre.

  • Au lieu de nous honnir, ils devraient nous en faire cadeau à nous les artistes. Nous remplirions d’eau les fossés où croissent les pommes de terre et haricots du chef des troupiers. Nous chasserions la clique qui se vautre dans son domaine respectable, et nous le laisserions s’ouvrir peu à peu à la disparition d’une terre qui ne le comprend plus… Vois-tu, René, nous errerions dans les vastitudes des salles avec de longues robes, songeant à des puretés immenses. Les échos se lanceraient nos gestes harmonieux. A travers les lézardes agrandissantes aux lèvres moussues nous boirions dans la nuit l’or des étoiles et dans le jour le velours du ciel… Le pont-levis serait levé. Nul profane ne viendrait souiller notre sanctuaire… Ombres des preux assoiffées d’idéal, trop faibles pour les cavalcades ensoleillées… Pâles et silencieux nos manteaux flotteraient au vent de l’ensevelissement !
  • Il se tut, tirant les dernières bouffées de sa pipe cependant que le perroquet hurlait sur son perchoir un triomphal Tantum ergo.
    René applaudit l’épilogue. Charles cria : « Bigot, ferme ton bec tonnerre de sort, ou je te flanque ma pipe dedans. »
    Devant le terrible geste Bigot poussa des cris stridents, battit de l’aile et s’enfuit précipitamment sous un pouf éloigné.

  • Tu étais sublime, Charles.
  • Ridicule. Par les temps qui courent toute franchise est sosie de sottise… Ça m’a creusé l’estomac… Si nous allions déjeuner ?
  • Volontiers.
  • Les deux amis quittèrent l’atelier et le perroquet réintégra ses pénates.

    Ils passèrent l’après-midi ensemble, déambulant n’importe où, heureux de se trouver côte à côte, de causer d’art, de peinture, de musique, de poésies préférées. Ces bavardages semblent enrager les aiguilles banales des cadrans et accélérer ainsi leur voyage.
    Ils arrivèrent par hasard sur le cours Saint-Pierre où l’ombre de l’abside de la cathédrale et des ruines moisies de l’Évêché, cravatées de touffes d’arbres, s’épanouit par les rondes enfantines et les vieux qui pérorent assis en chiquant et bavant dans le sable. A l’extrémité se détache, sous le plein ciel, le monument des Enfants de la Loire-Inférieure morts pour la Patrie, groupe allégorique entouré de soldats modernes et flanqué des statues fraîchement brossées d’Anne de Bretagne et d’Arthur III, rigides ainsi que des valets de bonne maison.
    Tous deux s’étaient approchés.

  • De ma fenêtre à travers les arbres, j’aperçois ce groupe… Bareau son auteur est un véritable artiste… C’est si vrai que le Conseil Municipal l’en a bafoué le jour de l’inauguration… si vrai encore que le goût ignare des Nantais l’insulte tous les jours de ces quatre soldats de bronze l’arme au pied du socle… caricatures de je ne sais qui ?… J’enrage pour lui, et jai parfois des envies folles de jeter à l’eau ces quatre chauve-souris que des rustres ont clouées là, comme si c’était la porte de l’écurie de l’héroïsme.
  • A ce moment deux belles filles passaient et les regardaient en souriant. Puis l’une d’elles à mi-voix.

  • Charlot.
  • Le peintre se détourna.

  • Tiens ! Touffe d’or… Voilà huit jours que je te cherche. J’ai failli croire à ton enlèvement.
  • Pas encore, mon petit… Nous habitons place Viarmes.
  • René, dit le peintre, je te présente Mlle Berthe, Touffe d’or, et son amie..?
  • Lolette, acheva Touffe d’or, débarquée hier soir.
  • Mesdemoiselles, mon intime ami René de Lorcin… Je te cherchais Berthe pour t’inviter à l’inauguration de mon atelier.
  • Tu as un atelier… chouette !
  • Rue Premion, ma chère, au quatrième. Tu amèneras Mlle Lolette. C’est convenu, mercredi soir à huit heures.
  • Lolette, Lu acceptes !
  • Sur un signe de tête de celle-ci elle reprit :

  • Convenu, Charlot. On ira sans manque.
  • Amène qui tu voudras, pas d’hommes. On boira du champagne et du thé… Allons, au revoir.
  • Pourra pas te voir avant !
  • Non! Non mercredi. Je ne reçois personne. Je me prépare comme les écuyers d’antan avant le jour solennel de la chevalisation.
  • Chevalisa… Quoi ?… Quelle vertu ! Charlot… A ce soir quand même !
  • Elles se sauvèrent en riant comme des folles, saluant de joyeux coups de tête.
    La meilleure des pâtes cette Berthe, dit Charles en prenant le bras de son ami.
    Elle est gentille la brune Lolette, répondit René.

  • Ah ! les femmes, ce sont les chaînes de nos utopies. Nos doigts lassés de caresser les rêves se reposent en leurs cheveux.
  • Pourvu qu’ils n’y restent pas captifs un beau jour et n’y trouvent une absurde sénilité.
  • Une foule considérable traversait le cours d’un bariolage millénaire.

  • Allons au Jardin des Plantes, dit René. Il doit y avoir musique.
  • Ils prirent la rue du Lycée, s’arrêtèrent une seconde devant le Palais des Beaux-Arts lamé de statues comme un boléro d’actrice, ne prirent garde à la riante souricière appelée Lycée et franchirent la grille du Jardin des Plantes. A l’entrée sommeille dans l’oubli d’un songe vieillot la statue du Docteur Ecorchard, fondateur dudit jardin, troublée seulement par la bascule sa compagne ayant sa légende traditionnelle

    Qui souvent se pèse bien se connaît
    Qui bien se connaît bien se porte

    et par les promenades qu’on lui impose de temps en au travers des allées à la recherche d’une place introuvable. Au centre de l’allée des magnolias la musique déploie ses étoffes éclatantes au-dessus d’une foule en spectacle semée de rares auditeurs. La fourmilière bariolée s’agite par les allées de sable fin et les ponts rustiques. De gentes cascades ont des rires grelins étouffés dans les lierres. Les bébés blonds ou roses s’asseoient sur les roches graciles et croquent à belles dents les gâteaux de la marchande au bonnet gauffré. Ils partagent avec les poissons gourmands qui fendent des rides à l’eau calme. La voiture aux chèvres trottine ses petits pas bruyants et les mignons voyageurs un doigt dans le nez prennent le sérieux de circonstance. Des boutons clairs aux poils artistement soignés crèvent la chair verte des pelouses. Les hérons pensifs de l’éternité des au-delàs côtoient les gros canards repus qui se grattent le jabot. Sur le miroir des pièces d’eau, entre les roseaux abêtis et les maisonnettes des îles frelatées, un jet siffle des grelots d’argent et des cygnes majestueux voguent les calices blancs de leur immaculation. Au sommet du labyrinthe ombragé de fronts orgueilleux d’arbres et, d’essences exsangues ils trouvèrent Charmel et Ormanne assis sur un banc.
    Charles les invita à sa plantation de crémaillère. En descendant ce furent la petite Belle et son inséparable Line — deux gringalettes avec des yeux fripons, voire canailles, gamines trop avancées pour leur âge. Elles promirent de venir. Du moment qu’on rigole, ça va !
    Peu à peu René ne prêta plus qu’une oreille distraite aux propos de son ami. Il cherchait quelqu’un dans la foule. Etait-ce le hasard qui l’avait amené au jardin ? Il eut un regard joyeux quand les Lonneril entrèrent dans la meme allée, salua, et sourit à la jeune fille qui venait de lui répondre. Charles lancé dans une théorie fulminante ne s’aperçut pas que René lui faisait suivre les Lonneril. De temps en temps Mlle Lonneril se retournait discrète. Alors René devint loquace, brassant en un langage ironique tout ce qui lui tombait dans l’esprit.
    Les Lonneril rentrèrent chez eux. Les deux amis arrivèrent place Royale au coeur de la ville. La nuit tombait. René vit l’heure de se rendre chez son oncle.

  • Tu dînes chez M. de Lorcin. Tu y trouveras sans doute mon père ; il est banquier de ton oncle et de toute sa bande.
  • Ils montèrent, la rue Crébillon, heurtés par les groupes qui venaient en sens inverse, promeneurs sous l’arc des lumières électriques.

  • Mon cher René, je ne te dis pas à mercredi. Viens quand tu voudras, ma porte et mon dévouement ne te seront jamais fermés.
  • Merci, Charles, répondit René, en lui serrant affectueusement la main, merci, une amitié comme la nôtre n’a pas besoin de s’affirmer. Je suis ton frère quoi qu’il arrive.
  • Ils savaient qu’un pacte inexprimé et inexprimable en langage humain s’était inscrit dans leurs âmes soeurs, gravé dans leurs coeurs. Un lien étroit et tenace qui les unissait malgré tout.

  • Des journées passées ensemble sont des fruits d’or cueillis à l’arbre de la vie.
  • Et, nous aurons des veillées d’art où nous boirons des rêves tranquilles loin des brutes qui nous entourent.
  • Hélas ! Nantes ne comprend pas l’expression véritable du beau, l’art éternel qui se transforme à chaque génération dans les cerveaux de ses dévots, l’art qui chaque jour se sublime dans une nouvelle expression. Elle trame glorieusement les haillons sordides des vieilles modes.
  • Il nous faut la conquérir de nos audaces, de nos juvéniles passions. Etonner ses gros yeux cerclés de préjugés, remuer son âme du fracas exubérant des nôtres.
  • Faire l’éducation des bourgeois à coups de bottes dans le derrière. Prendre d’assaut ses murailles alourdies de mesquineries à la pointe de noire génie !
  • Il montait se mêlant à l’écho de leurs paroles exaltées le bruit des rues sceptiques des lumières, répercuté par les regards comme un rire indéfini ment sarcastique.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Suisse d’église, ou bedeau

    Le billet du 26 février Prison pour femmes, mettait un bedeau en scène.

    Le bedeau réapparaîtra demain dans un chapitre de Nantes la Brume, sous le vocable de Suisse :

    Le Suisse, bariolé d’or et de rouge comme un polichinelle du jour de l’an, précédait de sa pertuisane les choristes et les prêtres chamarrés de chasubles éclatantes.

    Voici la pertuisane, selon le Littré, Dict. de la langue française, (1877)

    La pertuisane est une ancienne arme d’hast, dont le fer présente une pointe à la partie supérieure, et, sur les côtés, des pointes, des crocs, des croissants. Avant l’ordonnance de 1670, qui ordonna l’usage de la pique, chaque compagnie d’infanterie avait quelques soldats armés de pertuisanes, pour arrêter les efforts de la cavalerie. La pertuisane diffère de la hallebarde, en ce que le fer de la pertuisane est long de dix-huit à dix-neuf pouces, tandis que celui de la hallebarde a neuf à dix pouces, Ordonn. de 1689 (sur la marine), XVII, titre 3.

    Ces armes sont étudiées en détails et vues sur ce site. Vous y verrez aussi l’esperon, petit cousin de la pertuisane, et les deux illustrations sont avec un gland de passementerie qui illustrerait bien le Suisse.

    Suisse : Nom donné au domestique à qui est confiée la garde de la porte d’une maison, parce qu’autrefois ce domestique était pris ordinairement parmi les Suisses. Il m’avait fait venir d’Amiens pour être Suisse (Racine). — On dit maintenant, portier ou concierge. – Nom donné aux soldats de la nation suisse qui servaient en corps dans les armées étrangères.


    (Dic. Enc. Larousse, 1933)

    Suisse d’une église : celui qui, vêtu d’un uniforme spécial, coiffé d’un bicorne, armé de la hallebarde et de l’épée, est chargé de la garde d’une église et qui précède le clergé dans les processions, etc.


    A gauche, tel que le voyait l’Encyclopédie Quillet en 1938, à droite celle de Larousse en 1933 : Larousse penche pour la hallebarde, et Quillet pour la pertuisane.

      Proverbe : Point d’argent, point de suisse, par allusion aux Suisses qu’on louait comme soldats mercenaires ou comme domestiques.

    Huit Cent-Suisses, compagnie de Suisses qui veilla à la sureté personnelle des rois de France de 1496 à 1792.

    Gardes suisses, soldats de la garde du pape.

    Le Suisse d’église existait encore dans les années 50 à Nantes, et fut sans doute supprimé lorsqu’on institua une seule classe pour tous les services religieux. Il semble avoir été tenu par des retraités, comme l’atteste celui de Saint Jacques de Nantes, en 1937, avec pommeau (il me semble que c’est le nom de cette espèce de canne) et épée, mais sans hallebarde ou pertuisane. Cela avait fière allure à la sortie des mariages. Toute la génération née avant 1950 s’en souvient et vous ?


    église Saint-Jacques de Nantes, 1936

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.