NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XI le cul-de-sac

début du chapitre XI : le cul-de-sac

chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac
Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

Coac… coar… ard… ac… ard…coc coa cco ard…

  • Phare, Populaire… vient de paraître
  • Les vendeurs de journaux se dispersaient en la ville, hurlant dans leur corne criarde et courant sans cesse à qui arriveraient les premiers au bout des multiples artèes. D’autres allaient prendre leur place coutumière près du kiosque des trams, ou faisaient la tournée des grands cafés.
    Sept heures et quart environ ; René se rendait au restaurant. Un camelot l’agaça : Phare, Populaire, m’sieu ! Il acheta un numéro de chaque.
    De nombreux trottins troussés jusqu’aux genoux se pressaient par les rues boueuses, montrant leurs mollets séduisants aux vieux marcheurs l’oeil au guet. Les magasins vidaient leurs employés, calicots inanes et coquettes vendeurs aux yeux cerclés par les doigts de l’amour, aussi les humbles miséreuses trop pauvres ou trops laides, les souffre-douleur d’ateliers dont on ricane au passage, l’apprentie qui se poudre et singe la première.
    Rue d’Orléans, à la devanture d’un marchand de comestibles, où sur la nappe blanche et propre d’architecturaient des plats succulents, sculptés de promesses alléchantes, une gosse se haussait sur la vitrine ; elle semblait fascinée, enflant ses narines. La gamine n’était pas grosse ; ses os se moulaient à sa robe noire mince pour l’hiver. Comment ne grelottait-elle pas sous cette minuscule pélerine qui lui tombait à peine aux coudes ? Pas de fourrures, pas de gants, des doigts bleuis, croisés sur son corsage, une petite frimousse pâle exsangue, adorablement jolie ; ses cheveux étaient enroulés en chignon, – comme une dame, quoi ! Flairant une nouvelle aventure, René l’aborda gentiment.

  • Aimeriez-vous ces plats ?
  • Oh ! oui, monsieur.
  • Voulez-vous dîner avec moi ? il y aura des choses aussi bonnes.
  • Je veux bien… Vous ne me ferez pas rentrer tard car je serai battue ?
  • Non ! J’irai vous reconduire.
  • Au restautant. Une salle étroite. Un feu de charbon rouge comme une blessure vive. La table bourrée de plats exquis ; une orgie d’excellents mets et de vins de choix. René en face la gamine. Il lui avait noué la serviette autour du cou ; sans crainte de se tâcher, elle fourrageait ses mains dans la graisse, le beurre et les sucreries. Elle dévorait gloutonnement, graissait ses joues, son menton, son nez, usait rarement de la fourchette, préférant la commodité à l’usage. René s’amusait fort intérieurement de la voir se gaver.

  • Tu avais faim, je crois ?
  • Dame, je n’avais pas mangé depuis hier soir. Et encore, c’est pas bon chez nous ?
  • Vous êtes nombreux chez vous ?
  • Y a le père, la mère et deux mômes de cinq et six ans… qui sont bien mignons… on n’est pas riches, monsieurs, on n’a pas de pain tous les jours. Le père est manoeuvre. Il travaille pas souvent. Il se cuite avec ses paies et nous bat tous quand il est saoul., autrement, il est pas méchant. La mère est estropiée. Elle est des jours sans se lever. Elle se plaint. Le médecin dit que c’est pas la peine qu’il vienne, qu’y a rien à faire. Quant aux moutards, ils n’ont pas de fricot comme ça eux.
  • Tu les aimes bien tes petits frères ?
  • Ils sont si mignons… on se prive pour eux. Les grands supportent mieux la misère que les petits… Veux-tu que j’emporte du poulet dans un papier pour leur donner avec des gâteaux.
  • Prends ce que tu voudras ; tiens, aussi cette pièce d’or.
  • Non : Maman me battrait… et le père donc, y m’en ficherait une tournée… Je leur donnera ça à manger en cachette ; ils seront contents… J’en ai assez… où vas-tu m’emmener maintenant ? Tu ne me feras pas rentrer tard ?
  • Sois tranquille… Embrasse-moi si tu es contente.
  • Elle s’essuya soigneusement la bouche et grimpant sur ses genoux, elle l’embrassa sur les deux joues.
  • Quel âge as-tu, douze ans ?
  • Des prunes… dix-huit ans au mois de mai prochain.
  • Tu mens… une gringalette comme toi.
  • J’ai pas profité, pardine. Nous, les pauvres, on peut pas se développer comme les riches, à boire de l’eau, du pain sec et quelquefois des journées à souffrir la faim et travailler quand même sous peine d’être jetée à la porte par la patronne.
  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Je suis chez une couturieur. Elle me donne quinze sous par jour… Et je ne paie rien ; je porte le tout à la maison… Ça nous fait pas beaucoup pour tous.
  • Ça ne m’étonnent pas si les devantures gourmandes te tentent.
  • Oh ! Elles ne me tentent pas. Je suis envieuse. Je le fais exprès.
  • Exprès ?
  • C’est un truc. Quand j’ai trop faim et qu’il y aura pas à la maison, je me colle comme ce soir contre la vitrine. C’est rare qu’il ne passe pas un vieux qui m’invite à dîner avec lui.
  • Ce soir, ce fut un jeune…
  • C’est la première fois.
  • Lorsque tu as dîné qu’est ce qu’ils te disent les vieux ?
  • Ils m’emmênent avec eux dans une chambre… Je couche avec, pardi.
  • Et ça te fait plaisir d’aller avec ces gens-là.
  • Ça m’est égal… ni froid ni chaud… faut payer avec ce qu’on a…les hommes ne donnent pas à mangers aux filles pour rien.
  • Tu ne sais donc pas que c’est mal ?
  • Mal !… et crever de faim est-ce bien ?
  • Tu te trouves heuseuse ?
  • Ça dépend… Quand j’ai bien mangé et que le père me bat pas, je suis contente.
  • Longtemps encore il l’interrogea. Elle répondait de sa voix simple, contant avec naïveté son humble vie d’héroïsme, de dévouements, d’abnégation, avec une résignation touchante et triste à pleureur ; une âme d’élite que la misère imbécile consuit à l’indifférence de la brute par les sentiers de la souffrance besogneuse. L’idéal tué à coups d’épingles ; sur son cadavre l’acceptation d’une existence bornée aux soucis pressant du vivre quotidien, avilissement naturel, comme fatal, du corps chétif idiotant l’âme.
    Il eut pitié de la pauvre fille. Il la caressa tendrement, presque dévotement, ainsi qu’une martyre nécessaire à la société. Il crut s’amurer avec une petite soeur longtemps absente, une petite soeur orpheline sans autre soutien qu’un grand frère. Elle s’était chattement pelotonnée dans ses bras. En ce nid chaud elle s’était endormie. Le silence. L’horloge tic-taquait, insupportable, régulière. René râvait, les doigts frisottant les boucles de la gamine. Son rêve puisé à la beauté de sa compagne lui mit soudain un désir comme un coup de fouet. Il se leva en sursaut.

  • Partons, dit-il à voix basse.
  • Somnolente encore elle se laissa conduire par la main. L’air frais de la nuit la réveilla complètement.

  • Où habites-tu, petite ?
  • Rue des Carmélite… on rente ?
  • Oui.
  • Tu ne fais pas comme les autes ?… Tu me trouves mal ?
  • Non !… Je te plains de tout mon coeur et je t’aime pare que tu es une souffrance immérité dont les goujats seuls peuvent abuser.
  • Alors, c’est pas pour ça… que tu m’as offert à dîner ?
  • Non !… C’est parce que tu m’as fait pitié.
  • Dis-tu vrai !… Tu as peut être dégoût des vieux d’avant toi !
  • Il ne répondit pas. Elle secoua la tête.
  • C’est pas possible que tu m’aies donné à manger pour la peau… Tu me connaissait pas… Tu me carottes.
  • Crois ou ne crois pas, petite amie, reprit avec sévérité René. Je n’ai aucun mépris de tes antérieurs. Je n’en ai qu’une grande compassion. Fais ce que tu voudras. Sache cependant qu’il y a de bons coeurs, des âmes susceptibles d’obliger leur prochain pour le bien ou comme réparation de l’inégalité des fortunes. Si tu penses parfois à moi, rappelle-toi que je t’ai aimée en maudissant le sort qui t’a jetée dans la vie… Au revoir, mignonne, je m’appelle René de Lorcin ; j’habite ru Saint-Pierre. Si tu as faim, viens chez moi ; tu auras ce que tu voudras sans te demander en échange qu’un baiser de soeur, et une promesse de ne plus retourner avec ses autres qui profitent de leur charité.
  • Des larmes brillaient aux cils de la jeune fille.

  • Bonsoir, monsieur, merci… voulez-vous que je vous embrasse ?
  • Il se pencha. Elle entoura son cou de ses deux bras et lui dit imperceptiblement à l’oreille.

  • Si vous voulez, je vous aimerai de tout mon coeur… je sor le soir à sept heures rue d’Orléans.
  • Avait-elle menti ? Etait-elle partie ? Ne se rappelait-elle plus son adresse ? René ne la revit pas et ne sut jamais ce qu’elle était devenue.

    Le lendemain matin avant de se lever, il s’étirait, retardait le moment de sauter sur la descente de lit. Les journaux achetés la veille gisaient sur la table de nuit. La tête hors des draps, il les parcourut par ci, par là. Un titre l’attira : Suicide d’un banquier. Il fut stupéfait, épouvanté…

    « … Hier, vers quatre heures et demie, une détonation retentissait dans le cabinet de M. Delange, banquier, rue de la Barillerie. Les employés se précipitèrent. Ils trouvèrent leur patron encore assis dans son fauteuil de cuir, couvert de sang, la cervelle éclatée, un oeil hors de l’orbite. On courut prévenir la police… »

    René se leva comme un fou, s’habilla en deux tours de main et courut chez le peintre.

  • Tu as sans doute appris la triste nouvelle et tu viens m’apporter tes condoléances, lui dit Charles en le voyant entrer.
  • Mon pauvre ami, je viens de lire le journal. C’set affreux. Je tiens à te renouveler mon amitié et me mettre à ton service pour tout ce dont tu pourrais avoir besoin.
  • Charles sourit douloureusement.

  • Ne pas abandonner le fils d’un suicidé, c’est déjà la meilleure preuve de l’amitié. Merci ! Autour du cadavre vont s’agiter les spectres de la haine. Ils remueront la mare de sang de mon père pour m’en éclabousser la face. Leur rancune ne pardonnera pas les pertes d’argent. Toucher la bourse, c’est toucher plus qu’à la vie. Vae victis ! Je vais apprendre ce que va ma couter mon dédain de leurs préjugés, de leurs routines, de leurs allurs de gens bien pensants. Ils vont souffler sur mes ailes orgueilleuses et lointaines l’odeur cholérique de leurs méchancetés satisfaites ; ils s’en donneront à coeur joie dans le sang caillé du suicide.
  • L’enterrement fut triste, presque une fuite. René et quelques rares amis, peu de parents honteux accompagnèrent Charles derrière le cercueil de son père. La ville semblait pressée de se débarasser d’un pustule soudainement crevé.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    Nicolas Travers : un grand Nantais issu du Craonnais

    Peu ou pas connu à Craon, commémoré à Nantes par une rue Travers joignant la place du Change à la place Sainte-Coix, Nicolas Travers (1674-1750) est un historien de Nantes et un théologien janséniste censuré pour ses publications subversives.

    Il naît à Nantes le 10 août 1654, 11ème enfant de Pierre Travers et Françoise Lanier, qui en auront 14. Ses biographes le donnent dernier des 7 enfants, car ses parents en perdent autant en bas âge. Il en était souvent ainsi autrefois !

    Sa mère, Françoise Lanier, est Craonnaise. La famille Lanier, bien connue à Craon, est détaillée sur mon site, et la branche des Travers y est détaillée en pages 4 à 6

    Ses parents ont sans doute noué connaissance lors d’un voyage d’affaires de Pierre Travers à Craon, pays de toile. Il est toilier, Me brodeur, et notaire, mais plus généralement connu comme maître brodeur. Le mariage est célébré à Craon le 4 juillet 1660. Pierre Travers n’est pas venu seul de Nantes, distante de 95 km, c’est à dire plus de 2 journées de cheval, ou une journée en changeant de cheval. Il est accompagné de son beau-frère Guilbaud.

    Nicolas fait ses humanités au Collège de l’Oratoire, y subit l’influence de Port-Royal. Devenu prêtre, il est nommé vicaire à Saint-Saturnin de Nantes, après un court passage à Héric et Treillières.
    Il entretient une correspondance avec les savants comme Dom Lobineau etc…, se mêle de polémique archéoloque, et publie sur le thème de la subornidation aux évêques, ou plutôt de l’insubordination.
    Censuré, il est condamné par lettre de cachet à résider chez les Augustins de Candé, où il va séjourner de 1745 à 1748, et en sort sur sa promesse « de ne plus imprimer quoi que de fût sur les affaires de l’église.»
    J’aime bien ce petit clin d’oeil à Candé, située à mi-chemin entre Craon et Nantes ! Signe pour Nicolas Travers d’un exil forcé sur les terres d’Anjou, dont il est originaire par sa mère. J’ajoute ici, ce que vous pouvez voir dans les 14 actes de baptême à Nantes des enfants de Françoise Lanier, que la famille du Craonnais a régulièrement visité les Travers à Nantes.

    Son oeuvre la plus célèbre est l’ « Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes », qui de devait paraître qu’au 19e siècle, en particulier grâce à l’historien Dugast-Matifeux, son biographe. Cet ouvrage est encore incontournable pour tous les historiens de Nantes.

    Sa sépulture est rédigée à la fois à Saint-Léonard, paroisse dans laquelle il est décédé le 15 octobre 1750, et dans celle de Sainte-Croix, dans laquelle il avait demandé à être inhumé.

  • En savoir plus :
  • Dugast-Matifeux, Nicolas Travers, historien de Nantes et théologien, in Annales de la Société Académique de Nantes, 1856, pages 250 à 326

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    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XI le cul-de-sac

    début du chapitre XI : le cul-de-sac

    chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac
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    La place Graslin désertée peu à peu s’atorpissait. Sur les pavés les lumières luisaient des mares sinistres. René se dirigea vers larue Franklin. Un désir fou de sentir l’atmosphère des femmes; A l’entrée, elles étaient trois qui causaient.

  • Monsieur, je voudrais vous parler.
  • Viens donc, andouille !
  • Oh là là, c’te poire !
  • Il sourit. Il en descendait de chaque allée, costumées pour l’attaque.
    Joli p’tit gars ! râla une mégère en le tapant du coude.
    René s’engagea dans la rue Scribe, laissant derrière lui une façade aux volets capitonnés de vert. La maison des riches, des élégants, à l’usage des membres de la haute classe ou des prodigues imbéciles.Là, où les femmes du monde, ni les les femmes honnêtes, ne vont, de peur d’y rencontrer leurs maris, leurs enfants ou leurs pères. Là, où le monsieur respectable nivelle sa dignité au ventre collectif d’une putain.
    René songea à la rencontre qu’il y avait eue avec le Juge Béthenie et le notaire Semiland. Avaient-ils digéré cette indigeste rencontre ? La rue était sombre. Aucune lueur n’illuminait les innombrables chambres garnies, désertées depuis cinq heures par leurs propriétaires. Multiples sanctuaires préparés pour les offices de pollutions dégradantes. En plein camp, le bec de gaz du commissariat de police du 5ème canton flottait comme le fanion ralliateur de l’armée des pupilles dispersées. Rue Rubens, une femme en rouge l’acosta.

  • Monsieur, viens chez moi, tu verra…
  • Je sais, répliqua René sans s’arrêter.
  • L’autre resta bouche bée.
    Rue Contrescarpe de nouvelles ombres sortaient de la Brasserie moderne, l’interpellaient. Un moment fut d’avoir à se facher contre les audacieuses. Il déboucha place du Bon-Pasteur, gravît la rue Guépin et se trouva place Bretagne. Les orgues de barbarie chahutaient à gueules que veux-tu leurs cacophonies cuivrées. Des détonations de carabines pétaient sec à l’intérieur des tirs. La grande majorité des baraques se silenciaient. Un manège de chevaux de bois tintamarrait en diable, attirait les rares spectateurs. Des femmes et des voyoux enjambaient les planches, pivotaient dans les tourniquets.

  • Vous ne montez pas, mesdemoiselles ? cria le directeur à deux jeunes filles qui regardaient d’un air envieux les cavaliers.
  • Elles secouèrent la tête. Le vieux cheval étique se mit en marche alentour des glaces ; l’orgue coinquait toujours. René s’était arrêté. Il contemplait les deux fillettes qui ne se décidaient pas à partir. Son pélerinage au travers les quartiers infâmes avait exarcébé ses sens. Il s’approcha.

  • Voulez-vous monter avec moi ? Si ça vous fait plaisir, c’est de bon coeur, les petites ?
  • Elles semblèrent se consulter du regard.

  • Acceptes-tu, Jeanne ?
  • Et toi, Fifine ?
  • Le manège s’était arrêté. René monta : il leur fit signe ; elles sautèrent sans déguiser leur joie. Elles cherchèrent les plus gros chevaux qu’elles enjambèrent à califourchon, riant à gorge déployée. Leur gaminerie naturelle s’épanouit, narguant les piétons, hue… hue donc… sale bête… plus vite…
    René juché sur son cheval à crinière de lion restait impassible. Le tournoisement formait un brasier de l’ensemble des lumières. La gaieté exubérante des deux gosses l’amusait.

  • Un second tour, dites, monsieur ?
  • Tant que vous voudez, répondit René
  • De plaisir, elles donnèrent des coups terribles contre les flancs vermoulus des coursiers. En avant … en avant ! hue ! hue !
    Au dixième tour, elles en eurent assez ; elles descendirent rejoindre René sur la place. Elles lui souriaient heureuses, reconnaissantes. Dans leurs prunelles troubles, il compris l’obéissance passive à titre de remerciement.

  • Prenez chacune un bras, je ferai le panier à anses.
  • Tous trois descendirent les marches de l’abreuvoir, traversèrent la petite place du Cirque, où jadis celui-ci s’installait. L’Erdre dormait. L’au s’estompait à peine du reflet des becs de gaz. Ils prirent le pont de l’Hôtel de ville, la rue Thiers, la rue de Châteaudun. La cathédrale perdait son front dans l’opaque de la nuit. Ils tournèrent à gauche ; rue Ogée, il y avait une maison de passe. La patronne en jupon les conduisit, et disparut après avoir touché ses cinq francs de loyer leur souhaitant bonne nuit.
    La chambre était luxueuse, grenat. Doubles rideaux à la fenêtre, canapé à fleurs, large tapis couvrant le sol, ustensiles nécessaires aux plus minimes détails.
    Les petites s’extasièrent.

  • C’est chic ici !
  • Elles allumèrent les douze bougies des candélabre de bronze sur la cheminée, sautèrent sur le canapé pour juger des ressorts, furetèrent partout, inhabituées aux commodités de la vie des riches, ou s’étonnant de certains objets.

  • Tiens, Jeanne, un peigne, un tire-bouchon !
  • Fifine, regarde-donc les serviettes, comme elles sont bien brodées.
  • Assis sur le canapé, René les laissait courir à leur aise. Il pensait. Avec quelle facilité elles l’avaient suivi en cet endroit. La coutume sans doute de payer de son corps les quelques plaisirs qu’on leur procurait. Et pourtant elles peinaient – lui avaient-elles dit – toute la journée, gagnant un peu d’argent que les parents accaparaient jusqu’au dernier sou. Faibles devant le désir naturel et bénin des frivolités bonbons, sucreries, chevaux de bois, elles les remboursaient en se livrant à l’homme qui les offrait, inconscientes de la valeur de leur personne, de leur acte qu’elles rendaient insignifiant à leurs jugeottes.
    Dans le grand lit. Les trois têtes sortaient des draps, appuyées sur les oreillers. Figures drôles, d’un comique caressant ! Elles s’étaient déshabillées sans hésiter à la demande de René. Il les tenait serrés contre ses flancs un bras à l’entour de chaque taille mince. C’étaient deux minuscules corps de filletes.

  • Quel âge avez-vous, mignonnes ?
  • J’ai dix-sept ans, dit Jeanne
  • Moi, seize, dit Fifine.
  • Les bougies des candélabres jetaient de vives lueurs sur l’édredon et la blancheur froide des draps. Ils s’étaient pressés davantage l’un contre l’autre ; les fronts des fillettes reposaient sur les épaules de René. Il les amusa de chatouillements agaceurs et excitants, si bien que parmi leurs éclats de rires, les désirs d’amour montaient. Leurs jambes irrémédiablement mobiles s’enroulainent à celles du jeune homme ; leur syeux se fermaient ; leurs bouches soupiraient de frêles supplications ; leurs eins à peine formés comme des pommes vertes, devenaient rudes au toucher. Aux pistillements des langues elles sursautaient avides du mâle.
    Louis, les gamines inscouciantes des chevaux de bois qui l’attente du plaisir sensuel transformait en femmes délirantes. Et René les fit gémir de volupté l’une après l’autre. Il posséda ces deux chairs encore neuves immergées au plus profons bain des extases. Il les voulut au point de faire craquer leurs os, de les laisser retomber pantelantes, moites de sueurs, les paupières d’une lourdeur plombale.
    Il eut la corvée de les reconduire chez elles, rue de Flandres. Leur gaieté s’était évanouie en entendant sonner une heure. Elles grognaient songeant à la raclée paternelle : leur humble veau gras, à elles, les gentilles prodiges.

    René s’en retourna seul par la rue Voltaire et le centre de la ville;La lune ballonait son hydropisie dans un ciel parcouru de nuages et le sol semblait alors un funambulesque damier. A la Cigale, on soupait encore. Des grues sortaient avec leurs michets. Des mendiants une vieille sordide accompagnée de trois mômes de cinq à six ans psalmodiant des litanies plaintives. Au long du théôtre endormi, les fiacres s’accroupissaient, les rossinantes s’hypnotisaient de lune, les cochers battaient la semelle sur le trottoir. Rue Jean-Jacques des fils à papa trottinaient au bras de catins absinthées. Place du Commerce. Deux heures à la Bourse. Des souteneurs se consultaient. De l’autre côté de la ligne du chemin de fer, la Loire coulait de la lave d’or. Un train passa – crocodile ronflé de gros yeux ronds. A l’angle du quai Brancas et du quai Cassard où l’Erdre se jette dans la Loire, une main se posé sur son bras.

  • Veux-tu, sur le quai, pour dix sous ? Y a personne.
  • La femme était laide, la face couperosée, en cheveux, avec un tablier à carreaux. La voix caverneuse puant l’eau-de-vie.

  • Y en a d’autres, là-bas.
  • En effet, sur le parapet deux ombres grouillaient, menaçant d’un soubressaut trop fort de crouler dans le fleuve. René tressaillit de l’audace.

  • Aucun danger, reprit la femme, on veille à la rousse. Un coup de sifflet averti des mouchard… J’ai pas mangé… pour dix sous seulement… cinq minutes… Dans une allée… Ici… Elle troussa sa robe, tendit le ventre.
  • René prit quelques pièces d’argent et lui donna.

  • Laissez-moi, dit-il dégoûté.
  • Elle recula grognant merci.
    Il avait à peine franchit le pont qu’un coup de sifflet raya l’air silencieux. Un bruit de galop. Des ombres passèrent près de lui. Le quai Cassard reluisait de clair de lune. Cinq minutes après deux agents à pas comptés, enveloppés dans leurs pélerines firent craquer leurs bottes paisibles sur le trottoir et laissèrent errer, en bâillant, leurs yeux myopes sur les devantures des buvettes où posseraient – par un heureux hasard – un dernier filet de lumière. Une bonne bouteille et une salle chaude : leur devoir avant tout.
    Quai Flesselles des voitures de vidanges ferraillèrent mal assises sur leurs essieux. La machine à vapeur ouvrait une gueule vermillon, semait la centre et des étincelles dans la nuit. Longtemps le cahotement s’entendit. Instinctivement René serra les poings, une main crispée sur son révolver. Place du Bouffay. Sur les toits des arcadines du marché, la lune glissait des halos sautillants. Le calme avait l’allure d’un criminel. Sous les halls des ivrognes cuvaient leur vin. Près d’un portique une douzaine d’hommes accroupis bavardaient à voix basse. Leurs yeux mauvais se fixèrent sur le jeune homme. Un frisson le parcourut. C’étaient les bandes de malfaiteurs qui dévastent la ville pendant la nuit, les rôdeurs de coups à faire, de bourgeois à estourbir, de voyageurs à suriner. Aucune secours, aucune protection, partout le silence d’abandon, les portes closes qui ne s’ouvrent pas à l’appel désespéré, les agents secrètement cachés aux doux farniente de la sécurité.
    René se mit à courit. Des éclats de rire raillèrent sa fuite. Comme il tournait la tête, il les vit qui le regardaient se sauver. Il ne s’arrête qu’à sa porte, où il put enfin souffler à l’aise.
    La cathédrale cracha trois heures.

    La fin de ce chapitre bientôt, il était trop long pour faire une seule page !
    Note d’Odile : Ce châpitre nous restitue le Nantes des maisons closes en 1905. C’est le 13 avril 1946 que la loi Marthe Richard, conseillère municipale de Paris, ordonne la fermeture des maisons closes en France : 20 000 femmes environ sont concernées soit près d’un millier de maisons de tolérance. Les femmes partent sur le trottoir.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    16 septembre 1943 : 65ème anniversaire de la pluie de fer, d’acier et de sang sur Nantes

    les 16 et le 23 septembre 1643 les Américains lachent 3 tonnes de bombes sur Nantes. Il y aura plus de 1 200 victimes car les bombes lachées à 4 000 m d’altitude par les superforteresses US frappaient plus à côté des cibles que dessus !
    J’étais dessous, enfin pas tout à fait, car nous habitions la route de Clisson au niveau de la Croix des Herses. Mes oncles, qui étaient dans la maison en face, montèrent sur le toît voir, enfin, aux premiers bruits, mais par la suite descendirent comme tout le monde à la cave.
    J’avais 5 ans, et mes parents nous emmenèrent dans la cave, nous racontant que le tonnerre grondait ! Que peut-on raconter d’autre aux enfants !
    Le lendemain notre papa attelait Papillon à la charette à cheval, et nous partions tous pour Gesté, à 35 km. Je me souviens de maman tenant les rênes « Hue Papillon ! », mais aussi des cotes : tout le monde descend, et les adultes aident Papillon en poussant.

    Lavoirs sur la Loire, Nantes avant 1914

    Au début du 20e siècle, on lavait encore le linge en Loire et en Erdre à Nantes.
    Si on lavait son linge dehors c’est que pendant longtemps la maison était seulement un abri, manquant d’eau, d’énergie, d’espace. Le Corbusier disait « une machine à habiter ». En ville, on lavait donc dans un endroit public, le lavoir, et on avait vu apparaître les blanchisseries. Les urbanistes s’étaient déjà penchés sur le problème à Paris, mais à la veille de la 1ère guerre mondiale 14-18, Nantes avait encore ses bateaux lavoirs. Je vous emmêne ce jour dans une visite inattendue, celle du linge au début du 20e siècle, sur la Loire. Bien sûr, Nantes lavait aussi sur les bords de l’Erdre, et un billet consacré à l’Erdre et ses bateaux-lavoirs suivra, patience.

    Commençons par la visite des bateaux-lavoirs sur la Loire, en remontant le fleuve depuis le port maritime, jusqu’au château inclus, avant le comblement de ce bras de Loire.

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    Nantes est un port de commerce et possède alors une Bourse : voici le palais de la Bourse, en arrière-plan le clocher de Saint-Nicolas.

    Puis, la Loire se sépare en 2 bras, celui de gauche est aujourd’hui comblé.

    Le long du bras comblé, on passe place du Commerce, avec les rails du tram et celles du train entre la grille et la Loire (le train passe aujourd’hui sous terre, enfin dans l’ancien lit du fleuve).

    Nous voici plein centre ville, et admirez au passage comme les piétons sont à l’aise sur les berges

    Nous nous dirigeons vers le château des ducs de Bretagne

    à cette époque, le château est encore au bord de la Loire.

    Nous sommes déjà au Port Maillard, le port fluvial, au bas de la rue de Strasbourg. Nous passons devant chez LU.

    Le chateau des ducs de Bretagne, tel que peu se l’imaginent ! Nappé du blanc des draps, car autrefois les draps étaient blancs, car le blanc était synonyme de propreté.

    Puis, le port de marchandises venues de Loire. Le linge est au fond.

    Nantes est un port maritime. Qui dit mer dit marée. La Loire monte et descend suivant les marées. Ces cartes postales illustrent la difficulté de la marée pour les bateaux lavoirs. Soit il a une passerelle qui monte et descend, soit on s’y rend en barque. Amusez-vous sur les autres cartes postales à chercher les passerelles, car on les voit souvent.

    Collections privées – REPRODUCTION INTERDITE, y compris sur autre lieu d’Internet comme blog ou site

    Nous avons vu que le train traversait alors la ville (ici la carte est de 1901, voyez le cachet de la poste), le long de la Loire, derrière les grilles. C’est ma carte postale préférée, aussi je la mets en guise de conclusion. Vous avez le gentil train, tout plein de gentille fumée, pas souvent blanche, et les draps propres qui regardent passer le train ! Et en prime, vous avez une magnifique vue d’ensemble du château des ducs de Bretagne !

    Ah ! j’allais oublier ! Depuis, non seulement on a interdit à la Loire de passer par là, mais dans la foulée, on a aussi interdit aux Nantais d’étendre leur linge. Alors, quand je regarde ces cartes postales, je me dis que quelque part, certains édiles ont dû avoir la nausée du linge propre, pour avoir autant envie de le cacher ! Les historiens curieusement racontent qu’on a comblé la Loire parce qu’elle n’était pas sympa, elle montait en innondations par trop dévastratrices, ainsi en 1904 et surtout en 1910, et puis elle s’ensablait, mois je pense que dans tout cet urbanisme, la réflexion sur le linge des Nantais fut prise en compte, comme l’on fait les autres grandes villes.

    Lorsque les bateaux-lavoirs disparurent, certains Nantais, plus rusés que leurs édiles, ou plus aisés, avaient trouvés la parade. Ils partaient à leur campagne, en voiture à cheval, avec le linge sale. Voici un extrait du journal de mon arrière-grand-mère, Aimée Guillot épouse Guillouard demeurant rue Saint-Jacques à Nantes, en novembre 1917 :

    Dimanche : Nous venons d’arriver à Clisson, Flavie et moi, pour faire notre lessive. Nous aurons la femme demain. Espérons que nous aurons beau temps.
    Mardi : Notre lessive est lavée et nous l’avons toute étendue. J’arrive du jardin de faire les provisions de légumes. Mes draps sont bientôt secs. Quel embarras que cette lessive. Je vais la raccommoder et Flavie va repasser et j’espère que dans la huitaine tout sera dans l’armoire. Nous avons été favorisées par un beau temps.

    La guerre 14-18 marqua le changement. Les femmes durent travailler aux usines pour remplacer les hommes. A la démobilisation, les femmes ne rentrèrent pas toutes au foyer, ne serait-ce que les 3 millions de veuves qui avaient besoin d’un salaire pour vivre. Et le linge rejoint l’histoire du travail féminin. Je vous fait un prochain billet sur l’histoire de la lessiveuse, un autre sur la buie, etc..

    Si cette visite de Nantes vous a plu, merci de laisser ci-dessous vos commentaires de vieux Nantais !

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet (blog, forum ou site, car alors vous supprimez des clics sur mon travail en faisant cliquer sur l’autre support, et pour être référencé sur Internet il faut des clics sur ma création) seul le lien ci-dessous est autorisé car il ne courcircuite pas mes clics.

    Ce billet était paru sur l’ancien blog, et avait reçu pour commentaires :
    Marie-Laure, le 1er août : Ce billet est un vrai « coup de Maître…sse « !!! BRAVO, Madame .Quel plaisir absolu de le lire et si magnifiquement illustré ! Vous méritez la Légion d’Honneur pour votre oeuvre, en général .MERCI. Il y a-t-il un « Mascaret » (c’est son nom pour la Seine), genre de grosse vague qui remonte la rivière, sur la Loire ? Réponse d’Odile : Non.
    Marie, le 1er août : Très beau billet, on pense au film « Gervaise » de René Clément (1956 ) si merveilleusement interprété par l’émouvante Maria Schell.
    Sainte-Marie, le 17 août : Billet passionnant ! Un de mes ancêtres était cafetier vers 1850 au Port Maillard, là ou ensuite se trouvait pour ceux qui connaissent Nantes, le café de la Source

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE Xl. LE CUL-DE-SAC.

  • NANTES LA BRUME, Ludovic Garnica de la Cruz, 1905
  • chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    A l’Elysée-Graslin, alias au beuglant. Les vitres qui séparaient la grande salle de l’entrée demi-cour garnie d’arbustes étaient fourrées de buées grises. L’éclairage réfléchi par le poli des tables de marbre sur les murailles peintes faisait saillir les dessins ineptes et crus. Et les chaises noires, et les canapés de cuir d’alentour étaient occupés par de nombreux curieux : jeunes gens à tournure d’étudiants, tapant du poing, hurlant à pleins poumons près de galants minois artificiels, potaches imberbes, insérés entre deux vieilles apprentisseuses, barbes vénérables, sirotant leur absinthe en s’égayant le tympan de luxures inabordables, sous-officiers tapageurs, belliqueux du mérite d’avoir un sabre et d’être un militaire pour ces dames. Oh ! les dames, un ramassis de tous les bouquets fanés, usés. Des cheveux rouges étincelants au bord de maquillages savants. Des yeux sillonnés de noir, des pattes d’oie mal déguisées, des rires menteurs qui se paient comptant. Leur pénible travail commence sous l’oeil paternel du bon agent de planton près de la caisse du patron de céans. La force publique veillant sur les préparatifs des heures de basse orgie au nom de la morale.
    Un chut prolongé coupa les conversations. Une femme corpulente, décolletée jusqu’au ventre et de rouge court-vêtue, nasillait une romance de Botrel. On entendait à peine le filet de voix de ce gros corps faisant des grâces :

      Et lon lon laine
      Et, lon lon la

    Puis elle disparut. Une gringalette prit sa place. Quel diable mouvementé ! Elle gesticulait des pieds, des mains, du croupion, de la gorge, piaillait à cris perçants, montrait son pantalon de dentelle rose. Elle regardait surtout les vieux d’un air narquois,. en reprenant le refrain :

      C’est un objet qui s’allonge
      Et se tire, tire…

    Et d’autres suivirent à tour de rôle. Des grandes, des moyennes, des vertes, des jaunes. Chacune y alla de sa petite ordure et s’éclipsa dans une tempête de trépignements. Une brune jura, insulta les assistants. Des duettistes chantaient faux, en camarades avec le piano ; plus osés se tâtaient partout devant le public s’excitant. 0n riait ; ils eurent du succès. Enfin le principal comique fit son entrée sur la scène, en même temps qu’un petit crevé, les épaules rondes, face comique et réjouie, coiffé d’un tube mat enveloppé d’une fourrure, faisait la sienne dans la salle.

  • Tiens, hurla le nouvel arrivant, c’est encore ce vieux cochon de cochon de soulaud qui va nous em… de ses saletés. Fous-le-camp, gros ventru, ou je te colle un verre dans la gueule.
  • Un murmure accueillit cette réflexion. Tranquillement l’autre enleva sa peau et commanda un bock.

  • Allons, vas-y tout de même, vieille canaille, qu’on entende ta voix !
  • Le garçon le prévint qu’on le flanquerait dehors S’il ne se modérait pas. Habitué à ces sortes d’avertissements, le type dégradé de la vadrouille infinissable, de la noce à toutes les vilenies, alluma sa pipe et répondit :

  • Jules, amène-moi une femme, n’importe laquelle, je paie un louis.
  • Pendant ce temps-là, le comique avait entamé ses chansonnettes émaillées de gros sel, d’égrillardes plaisanteries. Quand il vit la salle trépigner de bonne humeur, il reprit l’idiote rosserie, l’idéal de ce genre de foule avachie ? la fille du Remouleur. Les choeurs reprenaient le refrain d’un commun accord :

      Ah !qu’elle est gentille
      Ma fille…

    Une voix complaisante lançait les mots sous-entendus, les mots. ignobles que la rime appelait.

    Au fond, Charles et René humaient délicatement leurs chartreuses. Tandis que le peintre semblait se distraire, René restait triste et pensif.

  • Qu’as-tu donc, René, ça ne t’amuse pas d’entendre ces soi-disants hommes étaler, leur vaine matérialité ?
  • Charles, je m’ennuie. II me faut une femme.
  • Choisis, mon cher. Tiens, les deux en noir qui sont seules près le pilier de gauche.
  • Pas mal, en effet. Garçon ! Dites à ces dames de venir.
  • Sans se faire prier, elles s’attablèrent avec les jeunes gens. Ils causèrent. Banalités des conversations, de cette façon, salade de grossièretés assaisonnée de disances et de calomnies sur les camarades.
    Vers mihuit, ils sortirent ensemble. Dans l’étroite rue Corneille, à la lueur du gros oeil électrique du café ? ils se consultèrent.

  • Vous venez chez nous ? demandèrent les femme.
  • Ils acceptèrent. Chacun partit de son côté.

  • Où demeurez-vous ? demanda René à celle qui lui était échue.
  • Rue Lekain, à deux pas.
  • René la suivit en silence. C’était une chambre assez grande. Un lit de milieu garni de rideaux bleus, une armoire à glace, un large canapé. Elle alluma une haute lampe à pied, retira son manteau et se campa devant le jeune homme impassible. Elle dit :

  • Donne-moi des sous ?
  • René eut dégoût de cette demande, il répondit:

  • Combien veux-tu ?
  • Ce que tu voudras !
  • Dix francs.
  • Donne-moi un louis, je t’amuserai de jolis secrets que tu ne connais pas ?
  • Il lui donna les vingt francs. Elle sourit et les serra dans un noeud de son mouchoir où se cachaient déjà quelques autres.

  • Si j’étais riche, je ne te demanderai rien ! Tu es trop gentil.
  • Ils se couchèrent. René se regardait comme étonné d’être là, dans cette chambre froide sillonnée fantastiquement des lueurs, des pénombres et des ombres de la lampe à abat-jour rose grimpée sur la table de nuit. Il pensait à Lolette, à son petit intérieur à présent triste, ce qui lui donnait une grise mine d’amoureux.

  • A quoi penses-tu ? reprit la femme.
  • Pas à toi, bien sûr, répliqua René.
  • Dans le silence, il murmura : « J’ai honte ».

  • Hein, quoi ? Est-ce que tu es venu pour m’insulter ?
  • Ne te fâche pas, reprit René, en s’étalant sur le dos. J’ai grand besoin de ton talent promis pour m’échauffer.
  • La femme boudait. Il se rapprocha d’elle et la prit ses bras.

  • Tu as de jolis yeux ; on dirait deux agathes foncées.
  • René, avec sa douceur de tempérament, se faisait tendre, caressant. Il l’accabla de menues gentillesses comme à une amie que l’on revoie. Et l’autre se laissait câliner. Une joie franche l’enveloppait. A son tour elle frôla le jeune homme de ses doigts habiles. René donna son corps au plaisir, son corps car l’âme était loin, bien loin de cette bouche empuantant des relans d’alcool qui l’écoeurait. Ils s’aimèrent, selon l’expression imbécile qui désigne les accouplements matériels. Ils se trémoussèrent des positions grotesques malmenant leurs corps pour les faire vibrer de plaisir, comme un violoneux grinçant des airs sur un instrument monocorde.

    Non ! René n’était pas content de sa vie actuelle ! Il maudissait son oncle et ses opinions draconiennes. Son âme saignait des plaisirs qu’il cherchait. Il était devenu incapable de lire en paix un poème préféré. Son esprit en quête d’images luxurieuses le troublait aux dépens de sa santé. Il devenait méchant, solitaire, acariâtre. A la nuit, il se rendait invariablement à la Cigale. Au fond du café, il trouvait des grues patientes attendant sur les cuirs rouges les michets fortunés, parées comme les mariées d’un bal fantaisiste, d’un sabbat dont elles mèneraient la danse maudite. Il puisait dans le tas. Elles y passaient les unes après les antres, Se joignant à certains groupes, il courait de brasseries en brasseries, pataugeant dans l’immondice charnel de fossé en fossé.
    Comme il évitait de s’enivrer avec ces femmes, il se regardait crouler, la honte au coeur, dans un engrenage graisseux de stupre immonde. Il ne se sentait pas la force de fuir, et parfois il pleurait. Il apprenait une histoire secondaire de la ville, une histoire cachée, remplie de misères, de maladies, de souillures, de crimes, d’éclaboussures de morts, et le mensonge des jours étalant son infecte vérité en la nuit muette et complice.
    Un soir, il entraîna Charles. Le peintre s’efforçait, doucement de distraire son ami, de l’écarter du chemin antiesthéthique qu’il suivait.

  • René, tu railles les bourgeois, tu es plus coupable qu’eux en les imitant.
  • Mon oncle sera content. Je lui ai écrit ma vie, vie de crétin inepte.
  • Et Charles l’accompagnait pour lui plaire, un peu aussi pour veiller sur lui, pont le défendre même, René dans sa haine contre les grues, les insultait publiquement avec rage. Des disputes eurent lieu entre leurs défenseurs et le poète. Un soir, à la brasserie Moderne, il y eut bataille ; René esquinta de sa cravache son adversaire. Ce fut une grosse affaire. L’autre porta plainte. Mr de Lorcin fut obligé d’intervenir pour arrêter les poursuites. Un autre soir, il s’oublia au point de frapper en pleine rue, une rouleuse ivre qui le narguait, On l’emmena au poste. Il fut violent. Il passa la nuit sur la planche.
    Il entraîna donc le peintre vers une maison bariolée de vert. La patronne du lieu les fit, entrer dans petit salon entouré de banquettes capitonitées où des femmes en chemisettes transparentes étaient assises, exhibant leurs croupes pollutionnelles. Ils les prirent sur leurs genoux: Ils tâtaient comme bons fermiers en foire la bête la plus solide et la mieux faite. Quand ils eurent fini leur choix, il s’attabIèrent à quelque coutumière orgie.
    Par la porte entr’ouverte, ils entendirent des rires, des chansons, des voix d’hommes mêlées à celles de femmes ! René grommela.

  • Ils sont bien gais, ceux-là !
  • Allons, reprit Charles, qu’est-ce que cela peut te faire ?
  • Je connais ces voix Je veux voir.
  • René, je t’en prie, tu vas t’attirer des ennuis.
  • Têtu, René s’en alla frapper deux coups de poing à la porte voisine. Le silence se fit dans l’autre salon.

  • Ouvrez-donc ! vous n’êtes pas morts de peur, que diable ! On ne vous mangera pas
  • Une voix de femme demanda :

  • Qui est là ?
  • Le voisin parbleu qui vient faire votre connaissance. Ouvrez ou j’enfonce la porte.
  • Charles arriva juste au moment où la porte s’ouvrait. Il entra derrière son ami. Celui-ci se confondait en saluts.

  • Bonsoir M. Seniland, bonsoir M. Béthenie. Vous croyiez peut-être que vos dames venaient vous chercher ? Une belle affaire d’adultère, n’est-ce pas M.le Juge ?
  • Les deux interpellés restaient penauds, ayant une petite femme sur chaque genou, celles-ci riaient de leurs têtes.

  • Mazette, reprit René, vous n’y allez pas de main morte. Cinq pour deux. Nous sommes des dégénérés, nous, n’est-ce pas Charles ? Nous n’avons plus de moëlle. Voilà une petite aventure que vous ne raconterez pas à ce cher M. de Lorcin, mon vénérable oncle !
  • Remis de leur surprise, ils se levèrent furieux.

  • Monsieur, ces manières sont…
  • Ne nous fâchons pas, chers amis, continuons la fête ensemble.
  • Ils grondèrent des sons inarticulés et partirent fort ennuyés sous les regards moqueurs des filles. René offrit du champagne.

  • Et ce sont ces gens les plus rigides cerbères la vertu, ces gens à qui l’on confie le juste et l’injuste, en qui l’on met son entière confiance, nos pires ennemis à nous tous.
  • Une femme conclut.

  • Ce sont des habitués.
  • Le col relevé par dessus les oreilles, les mains dans le linceul des poches, René descendait la rue Crébillon. Un froid venteux battait la nuit silencieuse. Il ne songeait qu’à regagner son gîte, s’y terrer frileusement. Quelques rares voyous tremblotaient en guenilles sur les trottoirs. Une petite fillette de huit à neuf ans collée aux vitres du Terminus mendiait les passants.
    Le long de la Société Générale une femme l’accosta.

  • Monsieur, venez chez moi.
  • Non. Non.
  • Monsieur, j’ai été à Paris.
  • René trouva la phrase bizarre.

  • Que faire à Paris ?
  • Apprendre à travailler !
  • Ah !
  • Il la regarda. Ni belle, ni vilaine, ni bien, ni mal vêtue, bref, une raccrocheuse quelconque. Alors il se mit à rire.

  • A Paris on travaille donc mieux qu’ailleurs ?
  • Acceptez. ! Vous ne vous en repentirez pas.
  • Soit. Je vous suis.
  • La femme, heureuse de l’aubaine, pressa le pas. Son logis pauvre et nu manquait de propreté. Bas, savates éculées, morceaux de bois etc… traînaient par la place. L’air était glacial.

  • Fais du feu, dit René.
  • Il jeta un louis sur la table.
    Assis auprès de la cheminée, le jeune homme appuyait son front sur le plâtre. La chaleur l’engourdissait. La flamme sautillante cuisait, ses yeux. Son cerveau se pelotonnait chattement indifférent.
    La femme jeta de nouveau du bois dans l’âtre et resta accroupie sans rien dire. Elle avait revêtu un long peignoir blanc. Elle agitait ses mains maigres dans les lueurs fauves.
    L’engourdissement du froid passé, René s’étira, faisant craquer ses jointures. Et brutalement, nerveux, il prit la femme sous les aisselles l’attira entre ses genoux. Il sentit la chair chaude à travers le peignoir. Cette nudité le grisa. Il passa ses mains sur les seins tombants, arracha le peignoir

  • Fais-moi voir ce que tu as appris à Paris, lui souflla-t-il à l’oreille.
  • Docile, elle se mit à l’oeuvre.
    L’oeuvre, René ne croyait pas que l’on connût mieux les moyens de salir le vice à Paris qu’à Nantes. Cette femme n’avait probablement jamais quitté les rives de la Loire. Elle usait d’un stratagème à succès parmi les provinciaux admirateurs de toutes les saletés portant le cachet de la capitale. Mais il fut épouvanté de l’ignoble dégradation lubrique de cette goule. Il éprouva un tel dégoût de son contact qu’à une minute plus abjecte il la repoussa violemment, et lui cracha au visage. Elle tomba sur le sol avec un juron terrible.

    Ne voyant plus son ami. Charles se rendit chez lui. René atteint d’une mélancolie névrosée ne bougeait plus de son fauteuil. Des journées entières, il rêvait ou sommeillait, mangeant à peine ce que lui préparait Mine Demeux. La bonne femme cherchait en vain à le distraire de ses racontars faits-divers.

  • Je m’ennuie, lui disait René, je m’ennuie terriblement.
  • A Charles, il tint le même langage.

  • Je m’ennuie, répétait-il, d’une voix désespérée.
  • Travaille.
  • Je n’en ai pas la force. Ce sont maintenant pour moi de maudites souffrances. Des souffrances qui font le vide. Pas de chagrin véritable, pas de regrets. Je souffre de me sembler un exilé dans le néant. J’ai honte de me regarder nu dans ma glace. Je ne suis pourtant pas fou, j’ai honte de ma chair, de chacun de mes membres que ces femmes veni¬meuses ont touchés. Je crois sentir mon âme ombrer la glace d’une tristesse mortelle. Aimer, me soulagerait ! Qu’ai-je à offrir à une amante adorée ? Un coeur fané dans une loque souillée… Leur emprise à ces femmes s’étend sur mes pensers. Si je me clos entre mes murs, c’est pour ne pas les revoir, retourner à l’appel mielleux de leurs lèvres peintes. Oh ! finir cette vie fausse de lubricités imbéciles et de flasques plaisirs !
  • René eut une forte fièvre. Il garda le lit plusieurs jours. Charles fut le médecin expérimenté de sa guérison, de sa convalescence. De douces journées passées ensemble, de franches causeries d’art, les visites amicales des membres de leur cénacle artistique lui retracèrent la voie de la santé. Mussaud, toujours fougueux, voyait le triomphe définitif de l’amplitude de la chair saine et vigoureuse. Sa « Femme d’amour » était presque terminée. Dans une quinzaine de jours l’exposition aurait lieu rue Prémion. Ils en parlaient tous avec orgueil. Ils étaient prêts. Un dernier coup de main et l’on commencerait les préparatifs à l’atelier.
    Avec des ruses d’apaches sur le sentier de la guerre, ils cherchaient à savoir quel serait le tableau de Delange. Mais celui-ci souriait.

  • Attendez, attendez. Vous verrez.
  • René lui-même l’ignorait. Le tableau était renfermé sous clef dans la chambre du peintre et la clef ne quittait jamais la poche de son veston.
    C’étaient des jeunes, des très jeunes, pleins d’audace, de verve et d’aptitude sérieuse au talent. Par aux-mêmes ils voulaient arriver à percer la foule ambiante des médiocrités. A coup d’épaule se frayer à peu un chemin dans le hallier de l’envie. De Remirmont préparait un éclatant manifeste dont Charmel et Ormanne seraient les décorateurs.
    La vie d’antan avait repris sa place au foyer de l’existence où se réchauffait leur camaraderie. René écrivait ses poèmes avec enthousiasme et chantait ses ballades sur le vieux piano du café de Nantes.

  • Le joli minois, murmura-t-il.
  • Machinalement il le suivit. Elle avait un déhanchement particulier des reins, accentué par le poids d’un paquet noir au bras gauche. Sa croupe se balançait délicieuse au trottinement de ses bottines minces.
    René la détaillait des yeux. Un manteau court, foncé, empêchait de distinguer sa taille, mais ses cheveux blonds en nattes énormes dépassaient le collier de fourrures où ses oreilles se baignaient frileusement et retombaient sur ses épaules étroites. Un chapeau breton garni d’un ruban blanc terminait le charme qu’elle dégageait.
    Il la suivait tranquillement sans trop savoir pour¬quoi. Et le vent qui soufflait fort amena la neige dans ses dents. Les pilules blanches s’entrechoquaient par brassées, s’avalanchaient si brusques, si épaisses qu’en un instant les pavés et le trottoir se couvrirent d’un suaire Même. Des parapluies rares s’étirèrent. Les gens surpris fuyaient.
    René presssa le pas. Comme il marchait plus vite que le joli minois, il se rencontra bientôt à coté de lui. Elle le regarda un peu étonnée. Il eut alors une résolution subite.

  • Mademoiselle; voulez-vous accepter l’abri de mon bras ?
  • Un appui plutôt qu’un abri, souria-t elle.
  • Les deux… si vous voulez.
  • Une rafale violente de neige les aveugla branlant les portes et les devantures. Ils se rapprochèrent. Elle se cramponna à son pardessus. Quand l’accalmie revint, il se trouva qu’elle se serrait contre lui et qu’ils marchaient côte-à côte.

  • Vous rentrez chez vous, mademoiselle ?
  • Non, monsieur, je suis en course.
  • Vous avez aussi oublié de vous précautionner contre la neige … Blottissez-vous le long de ma peau de chèvre, les poils vous garantiront à moitié.
  • La neige était certes glacée. Sur le visage elle glissait des filets d’eau trop fraîche. Ni l’un, ni l’autre n’avait cependant froid. La grosse main de René couverte de gants épais entourait la taille de la fille qui disparaissait presque sous son aisselle dans la forêt des poils bruns. Ils bavardaient pour dire quelques paroles. En un clin d’œil une paire d’amis s’entendant comme une paire de gants. Si bien qu’au moment précis du « où allez-vous » question et du « chez moi » réponse, il compléta laccord parfait « ensemble au restaurant ».
    Il dînèrent joyeusement dans un petit salon moelleusement chauffé. Et ce fut tout naturel qu’étant deux gentils mariés du hasard, ils allassent fêter leur nuit de noces dans un grand lit roux de hasard.
    Parmi les caresses de la petite, René recueillait les bribes d’amour qu’il avait perdues avec le départ de Lolette. La tendresse de son coeur aimant maltraité par les marchandes de voluptés lui monta en bouffées aux lèvres. Il aima de toute son âme, follement, franchement, comme elle se donna à lui follement et franchement. A ce corps exquis et frais, il goûta un raffinement de jouissances supérieures telles qu’il n’en avait connues depuis longtemps. Et ce fut une paix qui le berça dans ses heureux délires.
    Il baisa ses lèvres roses et ses yeux doux ; il croqua doucement la pointe de ses seins durs ; il frôla curieux la croupe ferme qui se balançait si délicieu¬sement dans la rue ; il voulut même voir le duvet mystérieux qu’il frisottait de ses doigts malins. Elle rougit et refusa, tenant sa main crispée sur sa chemise qu’elle maintint raide entre ses jambes. Alors il n’insista plus devant cette naïve pudeur. Au contraire, il aima davantage cette chair veloutée qu’il savoura les yeux fermés.
    Fatiguée, la mignonne s’endormit sur l’oreiller touffu de ses cheveux. René, devenu seul, songea malgré lui à celles qu’il avait fréquentées auparavant. Sans scrupules, sans hontes, elles exhibaient à tout venant leur nudité, excitant à l’appat la brute humaine. Il les compara à l’autre qui dormait près de lui. Ses caresses d’amour avaient conservé de candides naïvetés. Charmeuse créature, encore vierge d’âme — sinon de corps – faite pour le plaisir délicat, pour la chanson des sens. Je suis la chair qui aime.
    Au matin, elle disparut après une dernière caresse, chère inconnue qui n’avait laissé d’elle qu’un parfum de passion dans l’air attiédi. Partie sans laisser son nom, sans détourner la tête, vers d’autres coeurs à contenter, d’autres chairs à satisfaire. Toujours avec la même bonne humeur, la même joie, toujours l’ange qui va — où le vent le pousse — aux foyers froids que ses lèvres vont réchauffer. Grands enfants, voici la consolante volupté ! Accueillez-la respectueusement comme un hôte céleste. Elle est la distributrice des bonheurs humains, des heures d’oubli de peines, des réconforts de la défaite et des déceptions ! Paralytiques qui souffrez, approchez vous de cette piscine guérissante. Elle passe rapide comme la lueur phare tournant. Elle passe sur la vie, insconsciente peut-être de son rôle bienfaisant. Le jour, elle est courbée sur quelque ingrat travail qui la fait vivre le soir, elle donne au pauvre qui l’implore le sourire clair de ses yeux, le pollen rouge de ses lèvres, le manteau blond de ses caresses. Le brutal collectif ne comprendra rien à sa mission, il la salira de ses bavures, il la souffletera de ses mépris de maître à tournure de valet. Elle rougira parfois sous l’outrage, et des pleurs humideront ses cils délicats, attendant qu’un jour, elle aille mourir à l’hôpital d’une maladie terrible communiquée par un infâme scélérat, en récompense de ses baisers confiants et désintéressés.

  • Demandez l’Ouest-Artiste, programme de la soirée avec son supplément illustré, dix centimes – Nantes-Mondain, programme de la soirée, dix centimes – Demandez la Silhouette – Prôgramme – Prôôgramme …!
  • Le long des, marches du théâtre Graslin les camelots s’égosillaient. Ils couraient jusqu’au milieu la rue Crébillon. Ils harcelaient les promeneursde leur insupportable charivari. Entre les larges colonnes du péristyle, des hommes, des femmes, des enfants, vêtus de couleurs différentes s’engouffraient par les portes basses à tambour, ainsi que des abeilles rentrant se perdre sous le dôme de la ruche, Au reflet des lampes électriques rougeoyait l’affiche du spectacle : Louise, douzième représentation.
    En face, la place Graslin, ceinturée de cafés fulgurants s’agitait dans des moissons de clartés blêmes dont le respir éclaircissait la craie noire de la nuit. Sur le trottoir du café de la Cigale des grues à ramages froufoutaient, pavanaient des devantures excentriques, attrayantes de leurs yeux prometteurs à la foule presque uniquement composée d’hommes. D’aucunes se plongeaient, dans les rangs des promeneurs. Hardies commerçantes, elles en sortaient bientôt avec un mâle — ô combien ! — assailli et vaincu.
    René flegmatique, regardait le manège curieux de ces femmes, la foule bariolée de leurs chapeaux chamarrés de clinquants. Le cide se faisait au pied du théatre. Quelques sires infects discutaient alentours un braser ensanglantant de lumière leurs pantalons en loques. Parfois, silencieux, ils admiraient l’audace des cocottes, « leurs chouettes soeurs ».
    Un froid cinglait. Les pieds gelés, René se dirigea vers le cours de la République, frôlant les cafés remplis de joueurs de cartes, – les coeurs saignaient, les piques samblaient ricaner d’infinissables railleries. Devant le cabaret des arts, René songea à cette ridicule pléïade de province intitulant ainsi ses vagues auberges, pour s’y croire l’hôte vaniteux des arts, parce qu’elle désaltère Cabots, Silènes et Spartacus. Il bifurqua vers la rue de l’Héronnière. Brusquement le silence ; éclariage peu ou nil. Personne. Il tourne à droite. Le quartier du vice. Rue d’Ancin, étroite, formée d’escaliers. Les lanternes des maisons peinturlurées de jaune, de brun, de vert, l’habillaient comme une mariée. Une file d’enseignes : Au moulin rouge – un vieux moulin dressant lamentablement ses ailes ; le corps teinté de route, semblait un quartier de boeuf sanguinolent ; – à l’Ancre d’or, à la Patte de Chat, au Vert galant. Aux portes, aux fenêtres, les femmes larges, débraillées, fardées, les lèvres trop rouges, l’appelèrent.

  • Viens, mon chéri, viens donc nous voir.
  • Elles l’entouraient, le touchaient, lui prenaient le bras, le tiraient par son manteau. La plupart, des paquets de chairs gonflées, débordantes, d’autres maigres, phtisiques, les dents jaunes ; des vois brûlées d’alcool, sentant mauvais. Il se débattit, les repoussa. Elles n’insistèrent plus, jurèrent, l’insultèrent de canailleries obscènes. Une seule le poursuivit jusqu’au quai de la Fosse.

  • Je suis jeune, regarde, j’ai des voluptés fraîches, mon beau monsieur.
  • Il la fixa le front dur. Elle était joliette : ses yeux bleus avaient une sorte de mélancolie malheureuse si douce qu’il eut pitié. La curiosité le prit de causer avec elle. Il revint. Les autres s’étaient mises à leurs portes, ricanaient. Alors la victorieuse les traita de nms ignobles, d’un vocabulaire ordurier. Et René eut une nausée de se trouver parmi cette turpitude. Il s’enfuit à toutes jambes sans détourner la tête.
    Sur la Fosse, il respira plus à l’aise. Puis il se mit à rire de sa peur. Les buvettes étaient bruyantes ; les chansons giclaient dans la boue éternelle de la chaussée. Des ivrognes titubaient et s’affalaient le long des trottoirs. Il marcha devant lui. Les becs de gaz toussotaient des hoquets safrans. AU fond d’une rue, de grosses lanternes éclairaient les titres : Maison Girondine, A l’Espérance. Les portes étaient closes. Des ombres frappaient, sournoisement la porte s’entr’ouvrait et se refermait sur eux. René continua. Rue des Marins. A un coude de grosses lettres se détachaient : A la Tête noire. Un gigantesque tableau accroché au dessus de l’entrée servait d’enseigne parlante. C’était une négresse nue jusqu’à mi-corps, pendant des tétons énormes. René grimpa les marches de la rue. Une bande de matelots hurlants le dépassa. Ils cognèrent, puis s’enfournèrent dans la maison. L’aspect était lugubre. Une odeur de vice et de mort prenait à la gorge comme du soufre. Ce lui fut aussi la sensation d’âtre entre ces murs rapprochés, dans quelque cachot affreux, quelque effroyable coupe-gorge. Des mines patibulaires le couvaient de regards hostiles.
    Les femmes chuchotaient avec eux. René eut une frayeur atroce. Des frissons lui moitèrent la peau. Ses jambes tremblèrent. Il lui sembla que le ruisseau coulait des pourritures et du sang caillé. Il s’appuya au mur. Un homme vint vers lui. Une nouvelle bande de soldats fit irruption dans la ruelle. Ivres, ils insultèrent l’homme. Il y eut bataille, coups. René profita de la bagarre pour monter la rue, tremblant sous les appels des hôtes de A mon désir, Au grand I...! croyant sentir le froid d’un couteau entre les épaules. Il quitta ce quartier maudit de stupre abominablement autorisé.
    Les exploiteurs de la débauche ont planté leurs tentes au même endroit. L’air y est lourd des puanteurs de syphilis, de maladies exotiques apportées par les marins privés de femmes pendans les longues traversées et venant apaiser leur fringale dans d’immondes naufrages en ces puits de tares morales et physiques, de dégénérescence contagieuse.
    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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