Les merveilleux dessins du vieux Nantes du Dr Alcime Sinan

Le docteur Alcime Sinan (1875-1947) aimait dessiner les anciens monuments, et je me demande comment il faisait puisque les monuments qu’il dessine étaient disparus depuis longtemps avant lui. Il a publié 2 ouvrages, l’un sur Nantes, l’autre sur Châteaugontier. J’ai 2 iconographies de lui, tirées de son ouvrage sur Nantes et vendues comme iconographies sous verre à son époque. Je vous laisse admirer ses 2 magnifiques dessins.

Nantes : Tour et Pont de Pirmil La tour, dernier vestige du château de Pirmil a disparu en 1839

Nantes : le château et l’ïle de la Sausaye (aujourd’hui Île Feydeau) l’île Feydeau s’appelait île de la Saulzaie jusqu’en 1721, et l’orthographe avec le S provient manifestement de sa prononciation car le LZ se prononce S

L’ouvrage qui a été publié est : Le vieux Nantes qui s’en va : ses transformations successives : orné de 300 dessins de l’auteur / Dr Alcime Sinan

 

 

 

En 1926 l’eau n’était pas encore au robinet route de Clisson à Nantes ; un siècle plus tard la France manque d’eau tant nous en consommons !

Il y a 2 ans je vous parlais des porteurs d’eau rue Saint Jacques à Nantes et personne n’y avait encore l’eau courante au début du 20ème siècle.
En 1926, après l’arrivée de l’eau rue Saint-Jacques, ceux de la route de Clisson demandent à la ville de Nantes de prolonger l’arrivée de l’eau potable au robinet jusques chez eux, et pour mémoire la route de Clisson suivait la rue Saint Jacques après le carrefour de Bonne Garde.
Donc mes grands parents paternels qui demeuraient route de Clisson n’avaient pas encore l’eau courante, et elle n’est pas encore votée raconte l’article ci-joint. Ma cousine Anne, qui a le même âge que moi, se souvient très bien de l’installation de salle de bains dans la maison de nos grands parents communs, et ce juste avant la seconde guerre mondiale. Marly, marchand de salles de bains à Bordeaux, venait d’y installer une succursale, qui installa donc beaucoup route de Clisson.
Et nous voici en août 2020 devant un pénurie d’eau en France, et de probables coupures de robinet, mais il faut dire qu’en un siècle nous avons pris des habitudes du surconsommation incroyables, et nous avons bien oublié comment vivaient nos grands parents. J’ai donc hier tenté de comprendre ma consommation par rapport à la moyenne en France, car je consomme 22 m3/an et je ne peux vraiement plus rien réduire. La moyenne en France est au dessus de 150 m3/an à cause des jardins, piscines, baignoires et de l’agriculture. Je fais partie des Français qui vivent en copropriété et ne reçoivent donc pas une facture d’eau chaque année, car c’est une ligne au milieu de tant de lignes des charges qu’il faut beaucoup d’attention pour découvrir le relevé de mon compteur individuel chaque année. Je suppose que tous ceux qui vivent en appartement sont comme moi.

Explosion de poudre : Nantes 25 mai 1800 à 12 h 5

J’écoute, comme vous, les débats à la télé qui critiquent les usines encore en pleine ville, mais autrefois on mettait aussi la poudre en pleine ville, et même au château de Nantes. Un mien ami y a perdu une ancêtre :

Perrine-Anne CHARTIER °Nantes-Ste-Croix 5.5.1765 †Nantes 25.5.1800 « a été tuée à midi place Neptune, par l’effet de l’explosion arrivée au chateau de Nantes »  (EC du 6 prairial VIII = 26.5.1800)

Le 25.5.1800 à 12 h 5 une détonation retentit. De gros blocs sont projetés violemment dans les airs. Le château, utilisé comme forteresse militaire au cours de siècles, renfermait le stock de poudre. Les explosifs étaient donc stockés en pleine ville, et voici le récit de l’explosion de la poudre, telle que le raconte DELATTRE puis JEULIN dans le BSALA, 1923 et 1924 : « Le château tremble jsusque dans ses fondations, comme si un tremblement de terre venait de se produire. La Tour des Espagnols vient de sauter. Le bilan de la catastrophe, en ce qui concerne le château, se résume à la perte et à l’amputation du pavillon du lieutenant du Roi, de la Tour des Espagnols, et d’une partie du mur d’enceinte entre le demi-bastion et la Tour du Pied de Biche, enfin une partie du grand gouvernement.

Emile Péhant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs poèmes distincts, 1868 – Tome 2

Cette chanson de geste, long, très long poème à la gloire d’Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, écrit par Emile Péhant, est numérisé sur GALLICA, et j’ai seulement remis en forme le texte après avoir corrigé les quelques erreurs de texte de la machine.

tome 2
ÉMILE PÉHANT
CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUÉ PUBLIQUE DE NANTES

CHANSON DE GESTE En plusieurs poëmes distincts

Éditeur : V. Forest et Grimaud (Nantes)
Éditeur : A. Aubry (Paris, 1868)
Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, YE-29702

Table des matières
QUATRIÈME PARTIE : LE SERMENT. 2
I. LA SÈVRE NANTAISE. 2
II. LE REPAS CHAMPÊTRE. 5
III. LES RENCONTRES DE NUIT. 8
IV. L’ARRIVÉE A NANTES. 11
V. LES DOUVES SAINT-NICOLAS. 13
VI. LA PORTE SAUVETOUR. 16
VII. – LA MALÉDICTION. 19
VIII. L’APPEL A LA VENGEANCE. 23
IX. LES CONFIDENCES DANGEREUSES. 26
CINQUIÈME PARTIE : LA VENGEANCE. 31
I. CHATEAU-THÉBAUD. 31
II. LA SURPRISE. 34
III. – LE GALOIS DE LA HEUSE. 37
IV. LE FLÉAU DE DIEU. 40
V. PÉAN DE MALESTROIT. 43
VI. L’ÉVASION. 46
VII. LE CHATEAU DE TOUFFOU. 48
VIII. L’EMBUSCADE. 51
IX. UNE APPARITION. 52
X. LES DEUX AMIS. 54
XI. UN ARRÊT POSTHUME. 57
XII. LES ROUTIERS EN GAIETÉ. 60
XIII. PEN-MARC’H. 64
XIV. LES PIRATES. 65
XV. LA PROCESSION. 67
XVI. L’ÉPÉE ET LA CROIX. 70
XVII.– LA FLOTTE DUCALE. 73
XVIII. – L’INCENDIE. 76
SIXIÈME PARTIE : L’EXPIATION 77
I. LA TEMPÊTE. 77
II. LE CONVOI FUNÈBRE. 80
III. LE FIDÈLE KERGOFF. 82
IV. LA RÉVOLTE. 85
V. LES DERNIÈRES IMPRÉCATIONS. 87
VI. – LE DÉPART POUR LOC-TUDI. 88
VII. LE COUP DE VENT. 91
VIII. – DEUX GAIS REPAS SUR MER. 93
IX. LE RIVAGE NATAL! 96
X. LA FAIM. 99
XI. – LE CRI DU REPENTIR. 102
XII. UN HORRIBLE PROJET. 105
XIII. LES CONSOLATIONS. 108
A LA BRETAGNE 108
NOTES. 108
LISTE DES SOUSCRIPTEURS. 109

QUATRIÈME PARTIE : LE SERMENT.
I. LA SÈVRE NANTAISE.

Oui durant les longs jours de la saison brûlante,
Où le corps allangui traîne une âme indolente ;
Quand le rayon moins vif du soleil qui descend
Laisse enfin votre souffle attiédir votre sang ;
Quand le vent endormi se réveille et se lève ;
Quand l’esprit qui se calme à ses soucis fait trêve :
Oui, c’est plus qu’un plaisir, c’est une volupté
D’être par un bateau mollement emporté
A travers la fraîcheur d’une eau limpide et lisse,
Qui devant votre proue en angle aigu se plisse,
Ou vous suit en chantant, moins rapide que vous.
Comme tout prend alors des tons charmants et doux !
Ici, les longs carex courbés par le sillage ;
Là, le clocher qui pointe au-dessus du feuillage ;
Ici, les saules creux penchant leur front sur l’eau ;
Là-bas, le bourg qui grimpe aux rampes du coteau ;
Et le toit isolé qui blanchit et qui fume ;
Et l’horizon lointain déjà voilé de brume ;
Et, dans le fond du ciel, ce grand soleil en feu
Qui se couche dans l’or, sous un riche dais bleu !
Sur ces enchantements étendez le silence,
Votre cœur enivré prie et vers Dieu s’élance.

Mais si toute rivière offre à l’œil ces tableaux,
Qui, dépeints mille fois, semblent toujours nouveaux,
Comme leur charme augmente et parle mieux à l’âme,
Lorsque ces fraîches eaux que vous ouvre la rame,
Au lieu de serpenter aux bords plats d’un marais,
Longent de hauts coteaux chargés de bois épais !
A chaque tournant brille une grâce nouvelle,
Et la dernière vue est encore la plus belle.

Telle est la Sèvre ; aussi quiconque a vu son cours
L’admire autant que l’Erdre et s’en souvient toujours.
Avec leur frais silence, avec leurs eaux dormantes,
L’Erdre et la Sèvre sont comme deux sœurs charmantes
Entre qui l’œil hésite ; et pourtant je sais bien
Qui, moi, je choisirais… Mais chut ! n’en disons rien.

Le bateau qui portait Jeanne de Belleville
Depuis longtemps déjà glissait sur l’eau tranquille.
Grâce à ses trois rameurs, trois robustes lurons,
Dont un tenait la barre et deux les avirons ?
Il avait, près du bourg, pu franchir, sans encombre,
Les défilés formés par des rochers sans nombre,
Qu’un souffle de tempête arracha du coteau
Et qui sur leurs flancs bruns faisaient écumer l’eau.
Laissant bien loin là-bas la cascade qui gronde,
On nage maintenant dans une eau très-profonde,
Mais dont le lit parfois se resserre à ce point
Que des bords opposés chaque arbre se rejoint.
Si longtemps qu’un bas-fond ou des passes étroites
Offrirent des dangers pour des mains maladroites,
Olivier, attentif à l’écueil évité,
Admira les rameurs et leur dextérité ;
D’un regard curieux suivant chaque manœuvre,
Il voulut bien souvent mettre la main à l’œuvre,
Et les marins , joyeux des efforts de l’enfant,
Qui, si l’esquif passait, souriait triomphant,
Battirent des deux mains, quand sa gaffe rapide
Ecarta, d’un coup sûr, une roche perfide.
Pendant ce temps, Herblain et Jeanne, assis tous deux,
Repaissaient leur douleur de souvenirs hideux,
Regardant sans rien voir, dans un morne silence.
Mais quand loin des bas-fonds la barque enfin s’élance
Et, laissant à la rame entière liberté,
Sur un large courant glisse en sécurité,
Le bouillant Olivier, qui ne sait plus que faire,
En franchissant les bancs, s’approche de sa mère :
« Je suis peu curieux et vous le savez bien,
Car de tous vos secrets vous ne me livrez rien ;
Mais je n’en garde pas une âme plus chagrine :
Ce qu’on veut me cacher, mon esprit le devine.
Vous ne m’avez point dit quelle grave raison
Nous fait, quand on y danse, abandonner Clisson ;
Eh bien , mère, avec vous je parie, et, pour gage,
J’offre ces verts lauriers conquis par mon courage,
Que vers Nantes, tous trois, si nous voguons ce soir,
C’est qu’enfin s’accomplit votre plus doux espoir. »

Jeanne à ce mot d’espoir frémit ; son cœur qui souffre
Revoit, sous cet éclair, les profondeurs du gouffre
Où tout ce qu’elle aimait, hélas ! s’est abîmé
Attirant dans ses bras cet enfant bien-aimé
Qui creuse à son insu sa cruelle blessure :
-« Ce soir tu sauras tout, cher fils, je te le jure ;
Mais, si tu ne veux pas me déchirer le cœur,
Oh ! ne me parle plus d’espoir ni de bonheur. »

-« Je ne sais pas pourquoi vous m’en faites mystère :
Si vous quittez Clisson, où l’on fête mon père,
C’est qu’il est de retour, pour moi c’est évident,
Et qu’avec notre duc à Nante il nous attend…
Il pourra m’embrasser sans trop courber sa taille,
Car j’ai grandi beaucoup… A défaut de bataille,
Il me racontera ses hauts faits au tournoi…
Crois-tu qu’il ait les prix que lui donna le Roi ?…
Ma mère, qu’avez-vous ? votre joue est bien pâle ! »

« Eh ! ne voyez-vous pas que votre mère râle ? »
S’écrie Herblain, debout et presque impérieux.

« Oh ! ce n’est rien, dit Jeanne, et je suis déjà mieux, »
Poignante est la douleur : si Jeanne la surmonte,
Ce n’est qu’à grands efforts que son âme se dompte ;
Cherchant donc un prétexte au hasard pour souffrir :
« O le cruel enfant, qui me fera mourir ! »
Dit-elle, en retenant Olivier, qui se penche
Pour cueillir au passage une large fleur blanche ;
Et, pouvant soulager enfin son cœur trop plein,
Jeanne pleure à son aise, en regardant Herblain.

Son fils lui saute au cou, l’embrasse et la rassure :
« Le péril n’était pas bien grand , je te le jure ;
Mais je sais qu’une femme est prompte à s’effrayer.
Allons, ne pleure plus : je m’en vais essayer
D’être, puisque d’un rien tu te fais un fantôme,
Tranquille comme un ange… ou mon frère Guillaume,
Qui, depuis le départ, dort là d’un si bon cœur. »

Et, donnant, en passant, un baiser au dormeur,
Olivier va s’asseoir, soufflant une fanfare,
A côté du marin dont la main tient la barre :
« Beau marinier, dit-il, puisqu’il faut rester coi,
Si tu sais quelque histoire, eh bien, conte-la moi. »

II. LE REPAS CHAMPÊTRE.

Après avoir suivi dans ses courbes charmantes
La Sèvre aux cent détours, la Sèvre aux eaux traînantes,
Et vu ses horizons, brodés de pampres verts,
Se clore ou s’élargir sous mille aspects divers,
On avait de La Haye, illustre par sa fouace
Dépassé les longs prés, et déjà dans l’espace
Se montrait, au-dessus d’un étroit défilé,
Du couvent de Vertou le clocher effilé.

Il est tard : le soleil, qui de plus en plus baisse,
Jette un rayon oblique à la ramée épaisse ;
L’eau va si lentement qu’on dirait qu’elle dort,
Mais on y voit trembler de larges plaques d’or,
Car le ciel sans nuage y réfléchit sa teinte.
Le silence se fait : une cloche qui tinte,
Quelques oiseaux épars chantant aux environs,
Le bruit toujours égal des deux courts avirons,
Ou parfois d’Olivier la voix fraîche et sonore,
C’est tout… En d’autres temps, que dis-je ? hier encore,
De ce calme profond savourant la douceur,
Jeanne eût tressailli d’aise à ce site enchanteur.
» Son âme poétique et jusqu’alors si pure,
Dans ses charmes secrets comprenant la nature,
Aimait à refléter les chefs-d’œuvre de Dieu,
Comme l’eau tranquille aime à sourire au ciel bleu ;
Mais cherchez donc le ciel au fond d’une eau troublée !
Pour admirer encor, Jeanne est trop désolée ;
La prière elle-même est muette en son cœur
Et sa pensée entière est toute à son malheur.

Guillaume, qui s’éveille aux fraîcheurs de la brise,
Témoigne par des cris sa naïve surprise
De voir, sous les eaux, fuir les peupliers du bord.
Dont le tronc renversé se balance et se tord.
Quant au vif Olivier, voudra-t-on bien me croire ?
Il reste assis, tranquille, en écoutant l’histoire
De ces païens d’Herbauge, outrageant le bon Dieu
Et submergés un jour dans le lac de Grand-Lieu.

Mais se levant soudain : — « Merci de ta légende.
De tous ces vieux récits mon oreille est friande,
Mais je dois obéir à la faim que j’entends. »
Et, faisant à grand bruit claquer ses blanches dents,
Il saute vers sa mère : — « Avez-vous quelques vivres ?
Peut-être qu’au château mes vingt amis sont ivres ;
Moi, je me crois à jeun, malgré mon déjeuner,
Tant dans mon estomac je sens le creux sonner!…
Mon père nous attend, et ce serait dommage
De lui mener ses fils morts de faim en voyage :
Une mort glorieuse , on l’accepte parfois ;
Mais une mort ignoble ! oh ! c’est mourir dix fois. »

Sentant toute l’horreur de cette verve folle,
Herblain aurait voulu refouler sa parole ;
Car la mère et l’épouse avait encor pâli,
A ces allusions au forfait accompli.
Jeanne lui dit tout bas : « Vous prenez trop de peine :
Ma douleur ne peut croître, Herblain, la coupe est pleine.
Je dois m’accoutumer à ces coups imprévus :
Bientôt mon cœur meurtri ne les sentira plus.
Autant que moi, d’ailleurs, Olivier est à plaindre :
Trop tôt… dès cette nuit, sa gaîté va s’éteindre. »

Puis elle dit tout haut, en caressant ses fils,
Car, près d’elle, Guillaume à ses jeux s’était mis :
« Olivier a raison : l’arbre vit par l’écorce.
Nous avons tous besoin ce soir de notre force :
Je vais donner l’exemple… et ceux qui m’aimeront
Ici, comme partout et toujours, me suivront. »

Sur les bancs, aussitôt on ouvrit les corbeilles :
Un jambon, les fruits mûrs du verger et des treilles,
Du pain blanc et du vin, tel était le menu
Offert à l’appétit à venir ou venu ;
Et, l’esquif amarré près de la rive agreste,
Jeanne fit les honneurs de ce festin modeste.

Jeanne et le vieil Herblain, prévoyants du danger,
Subissaient par raison le besoin de manger ;
Mais au fond de leur cœur grondaient de tels orages
Que des ombres passaient souvent sur leurs visages.
Les enfants, au contraire, et les trois mariniers
Aux plaisirs du repas se donnaient tout entiers :
La joie étincelait dans toutes leurs paroles,
C’était un feu croisé des gaîtés les plus folles ;
Et leurs propos bruyants, leurs rires et leurs cris
Réveillaient dans les bois les oiseaux endormis ;
Et Jeanne refoulait sa douleur grandissante,
De peur d’effaroucher cette joie innocente.

Certe, aucun des témoins de ce charmant tableau,
Les marchands remontant la Sèvre en leur bateau,
Les enfants, les rameurs, le pauvre Herblain lui-même,
Malgré les noirs desseins roulant sous son front blême,
Nul n’aurait soupçonné l’effroyable projet
Auquel la châtelaine, en souriant, songeait.

Chacun eût admiré, mélangés avec grâce,
La douceur de la femme et l’orgueil de la race,
Car Jeanne garde encor dans ce chétif bateau
La même majesté qu’en son noble château ;
Mais s’ils avaient appris ce qui l’amène à Nante,
Tous auraient, même Herblain, reculé d’épouvante ;
Car la Furie antique aux cheveux de serpents,
Le Diable aux yeux de flamme et qui grince des dents,
Les Fables et l’Histoire en leur tragique empire,
Et ces sombres rêveurs, Dante, Eschyle, Shakspeare,
Nul œil n’a jamais vu, nul esprit inventé
Ce que Jeanne médite en ce beau soir d’été.

III. LES RENCONTRES DE NUIT.

La collation faite et tout remis en place,
Le canot démarré s’élance et fend l’espace ;
Car les marins, ayant réparé leur vigueur,
Faisaient crier la rame et nageaient de tout cœur.
Ils vont : et le soleil, derrière un massif d’aulnes,
Se couche ; l’horizon assombrit ses tons jaunes,
Et, sous ce jour douteux, qui tourne à la pâleur,
Tout se mêle et se fond, la ligne et la couleur.
Ils vont : la nuit qui vient laisse traîner ses voiles ;
On commence à compter dans l’air brun les étoiles ;
Une humide fraîcheur monte en léger brouillard ;
On n’entend plus chanter que le flot babillard ;
Le vent est faible, et tiède, et doux comme l’haleine
Du bel enfant qui dort près de la châtelaine…
Toujours silencieuse et dont l’œil fixe luit.

— « Vrai Dieu ! dit Olivier, c’est une belle nuit ;
Nos bourgeois, à Clisson, ont beau temps pour leur fête
Ce n’est pas étonnant : pour mon père elle est faite…
Je ne sais ce qu’au Ciel a fait notre maison,
Mais le Ciel a toujours protégé les Clisson ;
Demandez-le plutôt à mes deux gouvernantes. »
— « Vous en aurez la preuve en arrivant à Nantes,
Dit Jeanne amèrement; mais d’ici là, mon fils,
Ne me fatiguez plus de propos étourdis. »
— « Je ne sais pas en moi ce qui peut vous déplaire,
Mais contre moi toujours vous semblez en colère :
Je ne puis dire un mot, je ne puis faire un pas,
Sans que vous me grondiez, soit tout haut, soit tout bas. »
Olivier va s’asseoir, n’ayant pas de réponse ;
Et Jeanne en ses projets de plus en plus s’enfonce…
Oh ! son noble mari, comme ils l’ont outragé !
Mais aussi, dès demain, comme il sera vengé !

La barque va toujours, toujours aussi rapide,
Sous les étoiles d’or montant dans l’air limpide.
Olivier, que l’ennui commençait à gagner,
Voit une masse sombre en cercle s’aligner,
Où flottaient dans la nuit cent clartés nébuleuses,
Dont les reflets tremblaient dans les eaux vaporeuses :
Est-ce un Argus géant entr’ouvrant ses cent yeux ?

Est-ce un astre brisé tombé du haut des cieux,
Et ces points si brillants en sont-ils les parcelles ?…
Tous ces feux, Olivier, sont de pâles chandelles :
C’est le bourg de Vertou, qui, du haut du coteau,
S’échelonne et descend jusques au bord de l’eau.
Son rieux couvent, perché sur la brune colline,
Disperse au loin les sons de la cloche argentine,
Car ces moines, dont Dieu seul occupe le cœur,
Avant de s’endormir vont prier le Seigneur.

Et Jeanne se disait, l’âme désespérée,
En passant au-dessous de l’église éclairée :
« Ceux qui peuvent prier sont bien heureux ; mais moi,
Prier m’est impossible, et Dieu sait trop pourquoi !
Il me commanderait l’oubli de mon offense…
Je veux bien pardonner, mais après la vengeance. »

Quand on n’entendit plus tinter qu’en sons lointains
La cloche du couvent des noirs Bénédictins,
La Sèvre, jusqu’alors presque toujours déserte,
Offrit, quoique plus large et d’arbres moins couverte,
A nos rameurs de nuit des dangers sérieux ;
Car de nombreux bateaux, se croisant avec eux,
Les effleuraient souvent de leurs pesantes rames.
Les uns, sous leurs flancs noirs faisant rouler des lames
Et chargés jusqu’aux bords d’hommes silencieux,
Affectaient je ne sais quel air mystérieux :
L’œil, parfois, y croyait voir briller les écailles
Des haubergeons d’acier et des cottes de mailles.
— « Oui, se disait Herblain, qui, lui, n’hésitait pas,
Malestroit est fidèle et ce sont nos soldats. »

Les autres lourds bateaux, pleins de rumeurs bruyantes,
Ramenaient au logis, de la foire de Nantes,
Les marchands, les bourgeois, les serfs des environs.
Le bruit des voix couvrant le bruit des avirons,
Olivier écoutait, mais sans y tenir guères ;
Presque tous, en passant, ne parlaient que d’affaires.
Mince était le plaisir, surtout pour un enfant,
D’entendre ces bourgeois prendre un air important,
Pour vanter les produits, plus ou moins profitables,
Ceux-ci de leurs greniers, ceux-là de leurs étables.
Quand, montrant un bateau, par son bruit dénoncé :
— « Chut ! le nom de Clisson vient d’être prononcé ;
Écoutons tous, dit-il ; on parle de mon père…
Ma mère, priez donc maître Herblain de se taire. »

Et Jeanne, comme Herblain, tremble sous un frisson
— « Je te dis que c’est bien le seigneur de Clisson :
Je l’ai vu trop de fois pour ne pas le connaître. »
— « Je ne contredis pas et cela peut bien être ;
Pourtant je n’en crois rien. » — « Tu me fais enrager :
J’ai reconnu sa tête. » — « Elle a dû bien changer. »
— « On changerait à moins ; mais son front haut et large.
Et ses sourcils épais, si noirs et que surcharge… »

Le bateau s’éloignait. Pour en entendre plus,
Le pauvre Olivier fit des efforts superflus.
Serrant sa mère alors de ses mains caréssantes :
— « J’avais deviné juste et mon père est à Nantes.
Comme il doit lui tarder de nous voir arriver !
Mais notre lourd bateau ne sait que dériver…
Allons, ramez plus fort et hâtez notre course :
J’ai pour chacun de vous un sou d’or dans ma bourse. »
— « Parmi tant de bateaux courir est défendu ;
Mais nous regagnerons bientôt le temps perdu :
Passé le pont Rousseau , dont là-bas on voit l’ombre,
Nous pourrons naviguer très-vite et sans encombre.
La lune va, d’ailleurs, avant peu se lever,
Et dans une heure au plus nous devons arriver. »

IV. L’ARRIVÉE A NANTES.

Déjà, vers l’Orient, sur une bande brune,
L’horizon blanchissait lentement, quand la lune,
Baignant de ses lueurs la crête des coteaux,
Puis jetant tout à coup ses reflets sur les eaux,
Apparut, échancrée à demi, mais brillante ;
Et la barque volait sous la rame moins lente.
L’arche du pont Rousseau cache un moment les deux,
Puis la Sèvre reprend son cours silencieux.

Après avoir longé quelques saules énormes,
Si larges et si hauts qu’on eùt dit de vieux ormes,
Les eaux ont fait un coude et leur lit s’agrandit.
Olivier, tout joyeux, frappe des mains et dit :
« Au courant plus rapide on reconnaît la Loire ;
Voici Nantes là-bas et sa muraille noire.
Tenez, gais mariniers, prenez ce beau sou d’or,
Mais ramez, ramez donc, ramez plus vite encor ;
Je suis impatient des baisers de mon père. »
— « Dix minutes de nage, et nous serons, j’espère,
Au coteau Miséri , qui, devant Trentemoult,
Avec son haut rocher semble un géant debout.
C’est Nantes, mais pourtant pas d’espérance fausse !
Car votre mère veut, longeant toute la Fosse,
Monter au Port-au-Vin, près de Saint-Nicolas ;
Le courant sera vif, mais l’on a de bons bras. »

Pendant que le pilote expliquait le voyage,
Les deux marins ramaient toujours avec courage,
Et, la pente du fleuve aidant à leur effort,
Nantes les vit enfin pénétrer dans son port.
Le silence y régnait, et de rares lumières
Des pêcheurs de la Fosse éclairaient les chaumières .
Le timonnier ayant tourné le gouvernail,
On remonta la Loire, et dur fut le travail ;
Mais que ne dompte pas la force unie au zèle ?
Bientôt de Saint-Julien apparaît la chapelle,
Et dans le fleuve, en face, un écusson de bois,
Où le seigneur évêque, en vertu de ses droits,
A tout nouvel époux fait courir la Quintaine,
Ou de soixante sols lui fait subir la peine .

—- « Le voyage est fini, dit un des mariniers;
Voici le Port-au-Vin, Madame, et ses chantiers .
Faut-il à ce perré faire accoster la barque ? »
« Mère, dit Olivier, une seule remarque :
Il vaudrait mieux pousser tout droit jusqu’au Château ;
Car, si nous arrêtons ici notre bateau,
Il est bien évident que, pour joindre mon père,
Il faudra traverser la ville tout entière :
Or, la porte est fermée, et, pour la faire ouvrir
Que de retards encor nous aurons à souffrir,
Quand au palais ducal vous êtes attendue!… »

Jeanne ne répond pas, mais sa main étendue
Ordonne aux trois marins d’aborder sans délai.
« C’est bien, dit Olivier, faisons ce qui vous plaît ;
Mais c’est dans le Château que nous attend mon père,
Car monseigneur de Blois le traite comme un frère.
Quelles fêtes demain le duc va nous donner ! »
Et voyant tout à coup sa mère frissonner :
—- « Eh bien, descendez donc, puisque le froid vous gagne ;
Les portes s’ouvriront quand nous dirons : Bretagne ! »

Lorsqu’on eut débarqué Jeanne avec ses deux fils,
Que le vieil écuyer en silence a suivis,
Elle dit aux marins : « Gardez ici la barque
Et déguisez mon nom, si quelqu’un vous remarque.
Dans une heure au plus tard nous serons de retour ;
Mais restez, dussiez-vous m’attendre jusqu’au jour. »
Puis, s’éloignant du quai, de peur d’être entendue,
Et fouillant d’un regard inquiet l’étendue,
La veuve de Clisson, montrant du doigt le ciel,
Dit, en baissant la voix, mais d’un ton solennel :

« Enfants, préparez-vous à des choses funèbres ;
Sous les pâles clartés de l’astre des ténèbres,
Nous allons visiter la porte Sauvetour .
Herblain, conduisez-nous tout droit à cette tour. »
—- « La porte Sauvetour ! Y songez-vous, Madame !
Et devant ces enfants !… Ah ! vous me glacez l’âme. »
—- « Est-ce pour mon plaisir que je viens, par hasard ?
Quel but donnais-tu donc, Herblain, à mon départ ? »
—- « Consulter vos amis et réclamer leur aide. »
—- « Oui, ce projet m’amène, oui, ce souci m’obsède ;
Mais mon premier désir est un dernier adieu ! »
—- « De ce qu’il adviendra vous répondez à Dieu. »
« J’ai juré dans mon cœur la funèbre visite.
Laisse-nous, si déjà ton dévoûment hésite,
Ou si ton sang glacé ne connaît que l’effroi. »
—- « C’est m’offenser, Madame ! Eh bien donc, suivez-moi. »

Et, malgré la terreur qui lui serre la gorge,
Prenant la rue alors déjà dite de Gorge ,
Puis de Saint-Nicolas côtoyant le fossé,
Herblain devant eux marche, et va d’un pas pressé.

V. LES DOUVES SAINT-NICOLAS.

En longeant dans la nuit les eaux de cette douve,
Où des hauts murs s’étend l’ombre, Guillaume éprouve,
Pauvre enfant de trois ans toujours prêt à l’effroi,
Un tremblement de peur, qu’il appelle du froid.
Jeanne en ses bras l’enlève, et sur son sein le serre :
—- « Malgré ce que je fais, va ! je suis bonne mère ;
Reste-là, dans mes bras, et t’échauffe à mon sein. »

Puis, de son fils aîné prenant alors la main :
—- « Cher enfant, as-tu peur ? Oh ! dis-le moi sans honte. »
—- « Le cœur aime à savoir les périls qu’il affronte :
Peut-être l’imprévu pourra-t-il me troubler,
Mais ce dont je suis sûr, c’est de ne pas trembler ;
Quel que soit ton secret, tu peux donc me le dire. »
—- « Oh ! merci, noble enfant, que j’aime et que j’admire ;
Tu seras donc toujours ma consolation !
J’ai bien fait de compter sur ton cœur de lion…
Puisque tu peux, dis-tu, t’émouvoir, mais non craindre,
Avec toi je vais donc enfin cesser de feindre :
Sous tant de désespoir, sous tant de déshonneur,
Ah ! comme je souffrais de mentir le bonheur !

» Mon fils ! mon bien-aimé ! le malheur nous accable :
Tout ce qu’on peut rêver de plus épouvantable…
Ce Dieu, qui protégeait si bien notre maison,
Sa foudre a tout brisé, puissance, amour, blason. »
—- « Si mon père est vivant, qu’importe un coup de foudre ?
Son bras relèvera notre maison en poudre ;
Il est de ceux que Dieu fait toujours triomphants :…
Son épouse l’a dit cent fois à ses enfants. »

—- « Si ton père vivait, je te dirais : Espère !
Mais je n’ai plus d’époux et tu n’as plus de père. »
L’enfant pousse un grand cri, tombe à terre, et ses pleurs
Jaillissent à torrent du fond de ses douleurs.
Déposant sur le sol son fils Guillaume, Jeanne,
Folle de désespoir et qui meurtrit son crâne,
Sur Olivier se jette et le prend dans ses bras :
—- « Dis-moi donc, ô mon fils, que tu ne mourras pas.
Comment n’ai-je pas mieux ménagé sa jeune âme ?
Un enfant ne sait pas souffrir comme une femme. »

Olivier, dont l’angoisse en sanglots débordait,
Dans les bras de sa mère Olivier se tordait.
Voyant en vains efforts s’épuiser sa tendresse,
Pour calmer de son fils la douloureuse ivresse,
Jeanne le laisse à terre et, sur lui se penchant,
Elle attend que son cœur s’apaise en s’épanchant.

—- « 0 mon père! ô mon père! Est-ce chose possible ?
Quoi! mort! perdu pour nous! et je vis…
C’est horrible : Ne plus jamais le voir! ne jamais l’embrasser!
Ne plus sentir ses mains sur mes cheveux passer !
Et tous ses beaux exploits que j’espérais entendre !
Oh ! comme je voudrais être encore à l’attendre !
Quand il me regardait, ses yeux étaient si doux!
Il ne me fera plus monter sur ses genoux.
Mon père ! mon bon père !… Oh! non, c’est un mensonge
Il n’a pas pu mourir sans nos adieux… J’y songe :
Ma mère a voulu voir si vraiment je l’aimais…
Non, non ! c’est bien fini!. Jamais ! jamais! ! jamais ! ! ! »

Mon vers vous peindrait mal les tortures de Jeanne :
Chaque cri de son fils l’accuse et la condamne ;
Car Jeanne lui prépare un plus affreux tourment,
Si devant Sauvetour elle tient son serment ;
Et, sans miséricorde, Herblain, debout près d’elle,
Lui dit tout bas : « Madame, en serviteur fidèle,
Je vous avais prédit ce qui vient d’arriver :
Il est de ces terreurs qu’on ne doit pas braver.
Si la mort de son père à cet excès l’écrase,
Une douleur de plus et vous brisez le vase :
Vous le verrez mourir là-bas, désespéré. »

—- « J’en ai fait le serment, Dieu le veut et j’irai…
Ah ! ne m’accuse pas de manquer de tendresse :
Ces deux pauvres enfants dont tu plains la détresse,
Je donnerais ma vie, Herblain, et de grand coeur,
Si ma mort les pouvait arracher au malheur ;
Mais je ne suis pas libre et c’est Dieu qui commande ;
De notre âme broyée il exige l’offrande.
L’Ange exterminateur vole devant mes pas
Et, malgré mes efforts, il m’entraîne là-bas…
Ne va pas dire, Herblain, que ta maîtresse est folle :
Il est là, je le vois et j’entends sa parole…
Je sais que tu ne peux l’entendre ni le voir :
Il n’apparaît jamais qu’au complet désespoir. »

Herblain était breton et plein de foi chrétienne,
Mais il doute que Jeanne ait sa raison bien saine…
Eh! qu’importe, après tout ? car par son dévoûmcnt
A Jeanne il est lié mieux que par son serment ;
Et, reprenant sa marche, il dit, courbant la tête :
—- « Que votre volonté, Madame, soit donc faite. »

Pendant cet entretien, en réalité court,
Car mon vers lourd se traîne, hélas! quand le temps court,
Le front dans les deux mains, Olivier continue
D’exhaler ses regrets; et son âme ingénue,
Nourrissant sa douleur de chaque souvenir,
Pleure tout le passé, sans prévoir l’avenir.

Poussant un long sanglot, Jeanne de lui s’approche
Et prenant, à dessein, presque un ton de reproche :
—- « Fils aîné de Clisson, tu ne demandes pas
De quelles mains ton père a reçu le trépas ?
Là-bas, où nous allons, eh bien! tu vas l’apprendre…
Mais te sens-tu de force, Olivier, à m’entendre ?
Si, pauvre et faible enfant, l’héritier des Clisson
N’a que des pleurs aux yeux, dans le cœur qu’un frisson ;
Si le malheur qui n’a, moi femme, pu m’abattre,
Olivier n’ose pas corps à corps le combattre,
Ah ! malgré mon serment, retournons au bateau,
Et cachons notre honte en notre vieux château. »
Ce que tu dois entendre est une chose horrible,
Et ce que tu dois voir est encor plus terrible :
As-tu peur, Olivier ? Dis, ne me cache rien. »

—- « Mère, je n’ai pas peur, non, mais je souffre bien…
Partons, je te suivrai, n’importe où tu me mènes.
Quand tu m’y montrerais des choses surhumaines,
Tu verras que ton fils, incapable d’effroi,
Est digne de son père et digne aussi de toi. »

« Viens donc, mais pleure, enfant ; que ton cœur se soulage
Aux cœurs bien nés les pleurs retrempent le courage. »
Et, tout entière alors à son affreux dessein,
Elle se baisse et prend de nouveau sur son sein
Guillaume, qui pleurait de voir pleurer les autres.
—- « Oui, pleurez, vous aussi, car nos maux sont les vôtres. »
Et son fils sur le bras, l’autre tenant sa main,
Jeanne d’un pas hâtif rejoint le vieil Herblain.

VI. LA PORTE SAUVETOUR.

Herblain sent la sueur couler froide à sa tempe,
Car ils ont de la Motte enfin gravi la rampe.
Les voilà parvenus sous les épais ormeaux,
Où la lune, des murs dépassant les créneaux,
Faisait glisser sa blanche et paisible lumière.
Un silence profond régnait sur la Hautière .
—- « Préparez-vous, Madame, un cœur bien endurci,
Car nous touchons au but qui vous attire ici. »

—- « Je tiendrai mon serment ; mais avant que je l’ose,
Avant de me montrer l’horrible et douce chose
Que je n’ose nommer devant ces deux enfants,
Que je vois de sanglots et de pleurs étouffants,
Herblain, répète-leur, à ces enfants que j’aime,
Tout ce que ce matin tu m’as dit à moi-même.
Ton récit va broyer leur coeur, et je le sais ;
Je maudis comme toi mes serments insensés ;
Mais plains-moi : je ne suis ici qu’une victime.
Il me faut obéir. Lutter serait un crime :
Je vois toujours planer l’Ange au glaive de feu,
Et sa voix à mon cœur redit l’arrêt de Dieu.

» Lorsque je paraîtrai devant le trône auguste
Du juge souverain, clément, mais surtout juste,
Du juge qui comprend les expiations,
Mais pèse les forfaits et leurs punitions ;
Quand je lui montrerai mes mains de sang couvertes,
Si, des atrocités que Clisson a souffertes,
Je n’avais pour témoins que de simples ondit,
De Dieu mon bras vengeur pourrait être maudit.
Voilà pourquoi, Clisson, tes enfants et ta veuve
Viennent chercher ici l’irrécusable preuve.
Nos pleurs ne pourraient pas seuls peut-être effacer
Le souvenir du sang que nous allons verser.
Tu nous verrais d’en haut, tout justes que nous sommes,
Damnés par le Seigneur, exécrés par les hommes ;
Mais chacun répondra pour nous, d’un cœur ému :
Si le bras fut cruel, c’est que l’œil avait vu…
Quand nous aurons juré devant l’horrible lance,
On nous pardonnera notre horrible vengeance…

» Commence ton récit… Enfants, levez vos fronts :
Écoutez ce qu’un père a pu subir d’affronts.
Fasse Dieu qu’aux détails de l’odieux supplice,
Ce ne soit pas de pleurs que votre cœur s’emplisse! »

Olivier de son poing s’est essuyé les yeux :
—- « Herblain, raconte-nous le supplice odieux. »
Et levant vers sa mère un regard où l’audace
Fait succéder aux pleurs l’éclair de la menace :
—- « Je suis prêt ; qu’Herblain parle, et je te ferai voir,
Ma mère, que ton fils sait remplir son devoir. »

—- « Devant tant de courage, oh ! je serais bien lâche
De te laisser, Herblain, la douloureuse tâche.
Je porterai ma croix, dit Jeanne, jusqu’au bout.
Venez, enfants, c’est moi qui dois vous dire tout. »
Et, cédant à l’élan de fureur qui l’emporte,
Jeanne entraîne ses fils vers la fatale porte.

Sur le ciel blanchissant, leur regard vient de voir
Les tours de Sauvetour se détacher en noir.
Dans la bande d’azur entre les tours laissée,
Au-dessus de l’arceau, dont la herse est baissée,
On voit se découper une lance au bois long,
Qui soutient dans les airs quelque chose de rond…
Oh ! ne demandez pas ce que cela peut être ;
Cette chose est facile, hélas! à reconnaître,
Car la lune qui monte, épandant sa clarté,
D’un oblique rayon la frappe de côté :
C’est une tête d’homme, une tête livide
Qui brille ainsi là-haut sur ce pan de ciel vide,
Cheveux et barbe gris, yeux clos et traits crispés.

De Jeanne les regards ne s’y sont pas trompés :
De l’époux dont l’amour faisait vivre son âme,
C’est tout ce que jamais reverra cette femme !
Un tremblement d’horreur a secoué son corps ;
Elle va s’affaisser, malgré tous ses efforts,
Quand soudain dans le ciel l’Ange vengeur s’élève,
Brandissant sur l’arceau les flammes de son glaive.

Jeanne alors, transportée et de rage et d’amour,
A bondi jusqu’au bout du pont de Sauvetour,
Et, par le pont-levis seulement séparée
De cette tête pâle et pour elle sacrée,
Elle envoie un baiser ardent à son époux
Et dit à ses deux fils : « Mes enfants, à genoux ! »

—- « J’ai peur, lui dit Herblain, que le soldat de garde
Ou le bourreau, qui loge ici, ne nous regarde.
Dans l’angle où ce matin je me suis abrité,
Venez, vous verrez tout avec sécurité.
Pour éclore et grandir, songez-y bien, Madame,
Il faut l’ombre aux projets qui couvent dans votre âme. »
—- « Venez, enfants ; d’Herblain écoutons le conseil,
Et qu’à nos ennemis rien ne donne l’éveil. »

Tous trois sont à genoux dans l’angle de la place ;
Jeanne entre ses deux fils, que chaque bras enlace.

—- « Enfants, qui désormais avez seuls mon amour,
Hélas ! chaque matin, quand se levait le jour,
Chaque soir, quand mes mains préparaient votre couche,
Après le doux baiser cueilli sur votre bouche,
Je vous disais : Enfants, mettons-nous à genoux
Et prions pour celui qui là-bas pense à nous.

» Aujourd’hui que mon cœur se brise et désespère,
Je vous dis, en pleurant : Priez pour votre père,
Priez comme autrefois; mais, hélas! aujourd’hui
N’adressez pas au Ciel les mêmes vœux pour lui.
Ne dites pas à Dieu,… s’il daigne vous entendre :
Conservez notre père et veuillez nous le rendre.
Dieu, tout puissant qu’il est, ne vous le rendrait pas :
Il reprend rarement une proie au trépas ;
Ce n’est qu’au dernier jour que les têtes tranchées
Pourront aux troncs saignants être enfin rattachées.
Demandez donc à Dieu seulement, ô mes fils,
D’ouvrir à votre père, hélas! son paradis…

» Le paradis ! Seigneur, Seigneur, quoi qu’il advienne,
Mon vœu le plus ardent est de rester chrétienne ;
Mais si ma voix toujours, en s’élevant vers vous,
Demandait une place au ciel pour mon époux,
Ah ! vous avez trop tôt exaucé ma prière,
Et pour lui je rêvais une longue carrière…
» Encor, si j’avais pu dans mes bras le presser,
Lui porter nos enfants,,les voir le caresser !
Si je pouvais ; du moins, au tombeau de ses pères,
Arroser de mes pleurs ses reliques si chères !
Mais non ! tous mes espoirs, vous me les avez pris.
Ah ! qu’au moins votre ciel, Seigneur, en soit le prix.
Son baptême de sang double mes espérances :
Il a droit au bonheur après tant de souffrances.

» Oui, si nous l’ attendions, enfants, il nous attend ;
Nous lui tendions les bras, c’est lui qui nous les tend…
Clisson, nous te suivrons. Oh puisse bientôt poindre
Le jour qui doit là-haut tous enfin nous rejoindre !
Nous irons te porter… au céleste séjour
Les baisers. amassés ici pour ton retour. »

Et les enfants, contre eux serrant leur pauvre mère,
Disaient en sanglotant : « Bénissez-nous, ô père ! »

VII. – LA MALÉDICTION.

Jeanne, à genoux, parlait d’une si douce voix,
Qu’on eût cru que ses pleurs baigneraient seuls sa croix ;
Mais se levant soudain, convulsive, enfiévrée,
L’œil ardent de colère et la joue empourprée :
—- « Ah ! lâche que je suis, je me laisse attendrir !
J’ai ma besogne à faire avant que de mourir…
Mes fils, relevez-vous. Voyez sur cette porte
Cette tête si pâle et qu’une lance porte.
La reconnaissez-vous, enfants ?… Non, n’est-ce pas ?
Vous ignorez combien nous change le trépas. »

—- « C’est donc, crie Olivier, la tête de mon père !
Et qui me la fait voir, c’est le doigt de ma mère !
Oh ! si d’un poids trop lourd tu veux me soulager,
Mère, dis-moi qu’ici nous venons le venger. »

—- « Oui, tu m’as bien comprise, Olivier : oui, sans doute,
Clisson sera vengé ; mais que son fils m’écoute,
Afin de bien savoir à qui doivent nos coups
Faire payer le sang d’un père et d’un époux. »

Alors Jeanne à ses fils retrace en traits de flamme
Les horribles tableaux qui lui déchirent l’âme :
Sa voix leur peint Clisson, au milieu du tournoi,
Arrêté sous les yeux et par l’ordre du Roi ;
Flétri du nom de traître et, sans preuve plus ample,
Traîné, chargé de fers, dans les cachots du Temple ;
Appliqué, lui baron, à l’affreux chevalet ;
Jugé sur l’échafaud devant le Châtelet ;
Condamné, dégradé, dépouillé de ses armes ;
Souillé de tant d’affronts qu’il en verse des larmes ;
Déchu de sa noblesse et privé de ses biens ;
Tombé dans la roture, ainsi que tous les siens ;
Sentant crouler sous lui sa maison tout entière ;
Puis, sous un long drap noir et sur une civière,
Emporté dans l’église et là, jouet du sort,
Écoutant, lui vivant, prier Dieu pour lui mort ;
Puis, car l’on veut flétrir son corps comme son âme,
Traîné dans tout Paris sur une claie infâme,
Jusqu’au marché fatal qu’on nomme les Champeaux,
Et là, livrant sa tête au fer des trois bourreaux ;
Puis, pour mettre le comble à tant d’ignominie,
Car tout cadavre a droit à la terre bénie,
Servant, sur deux gibets ! de pâture au vautour,
Le corps à Montfaucon, la tête à Sauvetour.

Pendant ce long récit, à son insu barbare,
Jeanne d’aucun détail ne s’est montrée avare ;
Seulement elle dit parfois : « Vais-je trop loin ? »
Herblain répond toujours : « Non, car j’en fus témoin. »

Guillaume sanglotait, en regardant la lance ;
Olivier frissonnant écoutait en silence ;
Mais quand Jeanne se tut, il dit : « Est-ce enfin tout ?
Mère, mets là ta main et sens mon cœur qui bout.
Oh ! je crains que d’horreur en mon sein il n’éclate,
Car mon père peut croire, hélas! notre âme ingrate :
Voilà déjà huit jours qu’ils ont pu l’outrager,
Et nous n’avons encor rien fait pour le venger ! »

—- « Si Dieu ne trompe point demain mon espérance,
Demain se lèvera le jour de la vengeance.
Pardonne mon retard, pauvre époux adoré ;
Tu le sais, mon seul crime est d’avoir ignoré.
Mais le retard n’a fait qu’accumuler ma haine ;
Tremblez, lâches, tremblez, car la mesure est pleine :
Le châtiment sur vous est enfin suspendu,
Et vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu.
» Clisson vous a maudits sur l’échafaud infâme :
Eh bien ! je vous maudis à mon tour, moi sa femme.
» Délateurs de Clisson, Philippe de Valois,
Vous juges, vous bourreaux, et toi Charles de Blois,
Tout ce qui sur la terre a pris part au supplice,
Comme auteur, comme acteur, instrument ou complice,
Ceux qui s’assocîront à ce que l’on a fait,
Ceux qui m’empêcheront de venger le forfait :
Soyez maudits, au nom de toute la nature,
Maudits par Dieu, maudits par chaque créature ;
Maudits dans tous les lieux où vous vous trouverez,
A la ville, à l’armée, aux champs où vous fuirez ;
Maudits dans vos maisons et maudits à l’église ;
Maudits par l’ouragan et maudits par la brise,
Par les astres des nuits comme par le soleil ;
Maudits pendant le jour, maudits dans le sommeil ;
Maudits dans vos plaisirs, maudits sur votre couche,
Maudits dans les baisers cueillis par votre bouche,
Maudits dans vos enfants, maudits dans vos amours ;
Maudits dans tous vos biens, maudits, maudits toujours ;
De la plante des pieds au sommet de vos têtes ;
Dans tout ce qu’ici-bas vous rêvez ou vous faites ;
Maudits dans votre soif, maudits dans votre faim,
Maudits, maudits partout. Que vous dirai-je enfin?
Maudits dans votre corps et maudits dans votre âme !
Que rien n’y reste sain, que tout y soit infâme ;
Que votre nom à tous soit un objet d’horreur ;
Que pour vous prier Dieu devienne une terreur ;
Et, quand sur votre front luira l’heure dernière,
Qu’aucun prêtre pour vous ne dise de prière ;
Que vos corps, repoussés loin, bien loin des chrétiens,
Aillent pourrir à l’air où pourrissent les chiens ;
Puis, quand vous monterez vers le juge suprême,
Que, dans sa majesté, Jésus, Jésus lui-même !
Se lève contre vous et vous plonge à l’instant
Dans les feux éternels, où Judas vous attend ! »
Lorsque Jeanne se tut, haletante et brisée,
Sa coupe de fureur n’était pas épuisée ;
Elle avait encor soif de malédictions :
Le volcan préparait d’autres explosions.
Jeanne était à la fois effrayante et sublime :
On eût dit Némésis foulant aux pieds le crime.
Sa joue était en feu , ses yeux étincelaient
Et sur son front crispé ses veines se gonflaient.
Elle allait et venait à grands pas sur la place,
Et son silence même exhalait la menace.
Ainsi, lorsque mugit la tempête aux cent voix,

Secouant nos maisons, des fondements aux toits,
En vain ses hurlements cessent par intervalles :
L’oreille épouvantée attend d’autres rafales.

Guillaume, que glaçaient ces accents surhumains,
Pleurait, en se voilant de ses petites mains ;
Olivier restait droit, mais sa face était blême,
En répondant Amen au terrible anathème.
Plus prévoyant, Herblain tremblait d’un double effroi.
Jeanne avait un écho dans son cœur plein de foi :
Il croyait, à ses cris, voir s’entr’ouvrir l’abîme
Qui devait dévorer tous les auteurs du crime ;
Son bras avec bonheur les eût précipités
Dans ces feux éternels, hélas ! trop mérités ;
Mais ses projets vengeurs, sa douleur les oublie,
En voyant sa maîtresse au bord de la folie.

O Jésus, ô Marie, ô saints martyrs, vous tous,
Holocaustes sacrés du céleste courroux,
Protégez la raison de cette pauvre femme :
Ses fils n’ont plus, hélas ! d’autre abri que son âme.

Chaque instant accroissait son exaltation ;
On entendait siffler sa respiration,
Et sur ses nobles traits, contractés par le spasme,
Passait tantôt l’éclair d’un sombre enthousiasme,
Tantôt l’affreux rictus d’un sourire cruel :
Doublé reflet confus des enfers et du ciel.

VIII. L’APPEL A LA VENGEANCE.

Voulant arracher Jeanne à cette horrible phase
Qui creuse la démence à côté de l’extase,
Herblain prend par la main les deux pauvres enfants
Et s’éloigne avec eux de ces lieux effrayants.
Jeanne, à pas lents, les suit, comme hors d’elle-même…

Herblain a donc sauvé la maîtresse qu’il aime !
Loin du hideux tableau qui semblait la charmer,
La fièvre de son sang va bientôt se calmer…
Il ne veut pas éteindre en elle toute haine ;
La vengeance lui plaît, mais complète et prochaine :
Pour ne pas dissiper au hasard leur courroux,
Il faut que la raison en dirige les coups.

Jeanne des grands ormeaux atteignait la lisière,
Quand, s’arrêtant soudain, l’œil brûlant de colère :
—- « Qui donc ose, dit-elle avec emportement,
Abandonner ces lieux sans mon commandement ? »

—- « Madame, dit Herblain d’un ton plein de tristesse,
Vous avez jusqu’au bout tenu votre promesse,
En confiant ici votre vengeance à Dieu ;
Partons. » —- « Je ne pars pas sans accomplir mon vœu.
Crois-tu que nous soyons venus sur cette place,
Rien que pour voir ces traits dont la pâleur me glace,
Ou lancer devant eux mes malédictions ?…
Si Dieu n’exauçait pas mes imprécations
Et, qui sait ? si j’allais mourir de ma souffrance,
Avant d’avoir cueilli les fruits de ma vengeance !
Certe, à ma part du ciel je devrais dire adieu,
Car sur mon lit de mort ma voix maudirait Dieu…
Et comme ils riraient tous de mes menaces vaines !
Ce qu’il me faut, Herblain, c’est le sang de leurs veines,
Leur ruine complète et leur plein déshonneur.

» Oh ! qu’ils ont été fous de briser mon bonheur !
Ils ne connaissaient pas Jeanne de Belleville !
Mais je vous ferai voir, troupe odieuse et vile,
Qui servez d’instrument aux colères d’un roi,
Que, comme lui, je peux inspirer quelque effroi.
La loi du talion, voilà ma seule règle.
L’outrage est l’épervier, mais la vengeance est l’aigle.
Que gagnez-vous à fuir ? ma serre a le vol prompt
Et suspendra partout la mort sur votre front.
Je vous ai signalés aux colères célestes,
Mais j’aiderai le Ciel à disperser vos restes ;
Oui, je prendrai ma part dans votre châtiment…
On ne m’attaque pas, lâches, impunément.

» Si longtemps que mon sang coulera dans ma veine,
Ma main saura suffire aux conseils de ma haine ;
Et, si la mort un jour, car il faut tout prévoir,
M’empêchait d’accomplir jusqu’au bout mon devoir,
Comme il faut jusqu’au bout que mon œuvre s’achève,
A des bras dévoués je léguerai mon glaive ;
Mais je veux qu’un serment, les liant envers moi,
De vos trépas leur fasse une implacable loi…
Votre crime a volé ses traits à la Justice :
La Justice indignée attend votre supplice. »

Jeanne s’était calmée et parlait lentement ;
Mais ce calme effrayait plus que l’emportement :
La raison à son but allait guider la haine.

—- « Pour bien remplir mes vœux, reprit la châtelaine,
Enfants, c’est à vous seuls que je puis me fier :
Ton cœur comprend le mien, n’est-ce pas, Olivier ?
Votre frère, le fils de Blanche de Bouville ,
A, pour nous aider, l’âme ou trop faible ou trop vile ;
Aussi n’est-ce qu’à vous que Clisson a remis
Le droit de le venger de tous ses ennemis.
Vous ne tromperez pas, enfants, son espérance :
Venez donc avec moi jurer haine à la France. »

—- « Madame, dit alors Herblain, en s’avançant,
Vous savez que pour vous je verserais mon sang ;
Votre courroux est saint, votre vengeance auguste :
Mais le bras qui punit doit toujours rester juste.
La France est étrangère au crime de son roi ;
Le fils du Roi lui-même en a frémi d’effroi :
Le duc de Normandie, oui, je l’ai vu, Madame,
La honte sur le front, le désespoir dans l’âme,
Et comme un suppliant se traînant à genoux,
Je l’ai vu demander grâce pour votre époux. »

—- « Mes fils de leur serment jugeront les limites ,
Mais que m’importe, Herblain, tout ce que vous me dites ?
Devant mon mari mort, la France n’est pour moi
Qu’un corps sans volonté dont la tête est le Roi :
Je frapperai le corps pour atteindre la tête…
Mon bras est prêt : malheur à quiconque m’arrête ! »

Et Jeanne, s’élançant vers la sinistre tour,
Franchit, avec ses fils, le pont de Sauvetour ;
Et là, levant la main vers les pâles reliques
Que la lune éclairait de ses rayons obliques :

—- « Par ces témoins trop sûrs d’un crime détesté ;
Par son front, autrefois si plein de majesté,
Ses yeux, clos à jamais, hélas ! et bientôt vides,
Son long visage blême et ses lèvres livides ;
Par ce qu’outrage ici la pluie ou l’aquilon,
Et par ce qui là-bas pourrit à Montfaucon,
Son cœur loyal, foyer d’ineffables tendresses,
Ses mains, dont votre front sent encor les caresses ;
Par tous les souvenirs qui tressaillent en nous,
Aujourd’hui si cruels et naguère si doux !
Jurez haine éternelle et guerre inexorable
A quiconque prit part à ce meurtre exécrable. »
—- « Nous le jurons ! » —- « Jurez que prières ni pleurs,
Avant d’être vengés, ne fléchiront vos cœurs. »
« Nous le jurons ! » « Jurez que, malgré paix ou trèves,
Si son titre royal le dérobe à vos glaives,
Vous combattrez toujours Philippe de Valois. »
—- « Nous le jurons! » —- « Jurez qu’à ce Charles de Blois
Qui tient notre Bretagne à la France asservie,
Vos bras disputeront sa couronne et sa vie. »
« Nous le jurons ! » « Enfants, ces deux-là, je les hais ;
Pourtant à les frapper ma haine hésite ; mais.
Jurez d’exterminer sans pitié ces vingt juges,
Violateurs du droit, de l’honneur vils transfuges. »
—- « Nous le jurons ! » —- « Jurez d’exécrer tout repos,
Avant que d’avoir vu blanchir à l’air leurs os. »
— « Nous le jurons ! »
—- « C’est bien. L’ombre de votre père
Écoute ces serments… que reçoit votre mère.
Si jamais l’un de vous osait les transgresser,
Puisse son déshonneur contre lui se dresser !
Moi-même, pour lui faire encore un destin pire,
Du fond de mon tombeau je viendrais le maudire »

—- « Oh ! s’écrie Olivier, oh ! c’est nous outrager,
De croire qu’un de nous hésite à le venger.
Toute ma vie, hélas! si longtemps qu’elle dure,
J’aurai devant les yeux cette pâle figure ;
Et pour les assassins l’on craindrait mon pardon !
Mais quel ignoble cœur, mère, me crois-tu donc ? »

—- « Que ta force réponde à ton âme hardie !
Comme en un champ de chaume où passe l’incendie,
Qu’à ses traces de cendre on suive ton courroux :
Sois la flamme, eux la paille, et consume-les tous. »

—- « Madame, j’ai pris part à toutes vos souffrances,
Je veux ma part aussi de toutes vos vengeances,
Dit le vieil écuyer, debout devant la tour ;
Ce qu’ont juré vos fils, je le jure à mon tour.
» Chers restes de mon maître, ô tête vénérée,
Toi qui nous sers d’autel pour la haine jurée,
Toi qui savais jadis que jamais je ne mens,
Tu m’admets, n’est-ce pas? en tiers à ces serments? »

—- « Oh ! dit Jeanne, dont l’œil, de pleurs humide, brille,
Herblain depuis longtemps est de notre famille. »
Et tous les quatre ont dit, en étendant la main :
« Oui, nous te vengerons, Clisson, et dès demain. »

Sous ces explosions d’impitoyable haine,
La nature restait impassible et sereine ;
Les étoiles brillaient doucement dans les cieux
Et jamais plus d’azur n’a réjoui les yeux.

IX. LES CONFIDENCES DANGEREUSES.

Après que ce serment d’énergie effrayante
A dévoué leur vie à leur œuvre sanglante,
Herblain, Jeanne et ses fils ont rejoint le bateau,
Qui, dénoué, se laisse aller au fil de l’eau ;
Et, doublant l’angle aigu de l’Ile Gloriette,
Dont la berge empierrée est déserte et muette,
Sur la Prairie au Duc il les a déposés.
—- « Oh! dit un des rameurs, nos bras sont reposés;
Nous aurions pu, Madame, et sans reprendre haleine,
Monter ce bras de Loire et de la Madeleine
Gagner le pont de bois, que vous voyez d’ici :
Votre chemin serait de moitié raccourci. »
—- « L’île est moins dangereuse et nous irons plus vite.
Vous, chez quelque pêcheur allez chercher un gîte,
Puis remontez demain, par la Sèvre, à Clisson ;
Mais que de mon voyage on n’ait aucun soupçon. »

Pendant que le canot s’élance vers la Fosse,
Sous son double aviron qui s’abaisse et se hausse,
Jeanne et ceux qu’un serment à sa haine a liés
Longent le bord du fleuve et ses hauts peupliers.
Les enfants vont devant; Olivier a l’air sombre,
Mais Guillaume s’amuse à marcher sur son ombre.

Herblain, se voyant seul avec Jeanne, lui dit :
« Le bras voudrait frapper dès que la voix maudit,
Et vous devez trouver vos vengeances bien lentes,
S’il vous faut les venir chercher demain à Nantes.
Eh bien, rassurez-vous : chez Guéneuf, des ce soir,
Des armes s’offriront à votre désespoir. »

—- « Loin de me rassurer, vieil Herblain, tu m alarmes;
Car, pour que mes amis m’aient préparé des armes,
Il faut que mes malheurs soient déjà bien connus.
Or, si nos ennemis sont aussi prévenus,
Dans mes mains sont brisés ces projets de vengeance
Dont mon cœur savourait l’effroyable espérance :
Montrelais le félon pourra donc m’échapper,
Quand je comptais si bien dès demain le frapper! »
« Château-Thébaud est loin de la tour abhorrée
Et l’affreuse nouvelle y doit être ignorée :
Laissez donc l’arc viser le but auquel il tend.
Si l’ami qui, ce soir, chez Guéneuf nous attend
Est si bien informé, c’est qu’il avait, pour l’être,
Des raisons que n’a pas ce menteur et ce traître. »

Herblain raconte alors, tout en pressant le pas,
L’offre que Malestroit lui fit de ses soldats ;
Et Jeanne frémissait d’une sinistre joie,
En sentant sous son pied déjà trembler sa proie.
Le long récit avait abrégé le chemin ;
On était sur les Ponts : Jeanne prit par la main
Chacun de ses enfants, et leur rapide marche
Du dernier pont bientôt franchit la dernière arche.

Du long retard d’Herblain Guéneuf impatient,
L’attendait dans la rue, écoutant et veillant.
Comme il avait appris la vérité fatale,
De noirs projets gonflaient sa poitrine loyale,
Et vers Nantes parfois il étendait le poing ;
Mais quand, auprès d’ Herblain, qu’il reconnut de loin,
Il vit, entre ses fils, la pâle et chère dame,
Sa douleur n’y tint plus et jaillit de son âme.
Courant au-devant d’elle et tombant à genoux :
—- « Ah! Madame, dit-il, que j’ai pleuré pour vous!
Quel malheur! quel malheur!… Je refusais d’y croire ;
Mais la chose est trop vraie. Oh! l’effrayante histoire! »

—- « Guéneuf, le temps des pleurs est maintenant passé
Et c’est du sang que veut notre cher trépassé.
Dans la chambre secrète un seigneur doit m’attendre ? »
—- « Il n’attendait qu’ Herblain. »
—- « C’est bien ; je vais m’y rendre.
Dans un quart d’heure au plus, tiens-moi deux chevaux prêts
Mais écarte de nous tous regards indiscrets…
» Mes deux filles demain arriveront à Nantes
Et tu les conduiras chez une de leurs tantes :
Je ne puis les lier à mon sort incertain ;

Quant à mes fils, Guéneuf, ils suivront mon destin.
Guide-nous maintenant à la chambre secrète. »

Jeanne entre dans l’auberge et, comme Herblain s’apprête
A gravir après elle un étroit escalier
Qu’une lampe éclairait faiblement, l’hôtelier
Lui fait un signe : il faut que dans la salle il reste ;
Puis, voyant le vieillard hésiter sur son geste :
—- « Demeurez, dit-il bas, car je vais revenir ;
J’ai d’un grave mystère à vous entretenir. »
—- « Malestroit, dit Herblain, sur les plans qu’il médite,
S’il est seul avec vous, sera plus explicite ;
Laissez-moi donc, Madame, ici quelques instants. »

Sitôt qu’il eut conduit Jeanne et les deux enfants,
L’hôtelier vers Herblain descendit à la hâte :
—- « Notre horizon, fit-il, de tous côtés se gâte ;
Ce n’était pas assez du meurtre de Clisson :
Chacun veut de ses biens s’adjuger un tronçon. «
—- « Je ne t’ai pas compris, Guéneuf, que veux-tu dire ? »

—- « Deux hommes ce matin, Dieu puisse les maudire!
Deux hommes sont venus au Grand Lion d’argent,
Deux vieillards, deux seigneurs, tous deux se rengorgeant
Dans leurs riches habits tissus d’or et de soie,
Et nous jetant au nez leur insolente joie.
Herblain, rien qu’à les voir, c’était à les haïr,
Et ma haine, je crois, a failli se trahir.
Oh ! si mon front encore avait porté le casque !
Mais un bon hôtelier doit savoir prendre un masque :
Un air rébarbatif éloigne les chalands.
J’ai fait le gracieux avec ces insolents,
Sauf à porter ma grâce en compte à leur mémoire. »

—- « Guéneuf, au nom du Christ, abrége ton histoire. »
—- « Ne vous effrayez pas de vains épouvantails ;
Tout à l’heure c’est vous qui voudrez des détails,
Car, Herblain, mon secret, je le répète, est grave.
» Donc, en buvant mes vins, les meilleurs de ma cave,
Ces hommes parlaient, bas mais souvent, de Clisson…
Il passe en mon esprit je ne sais quel soupçon :
—-Vous êtes, messeigneurs, très-mal dans cette chambre,
Parmi tous ces manants… qui ne sentent pas l’ambre ;
J’ai là-haut un retrait, ma foi ! fort bien meublé :
On y cause, on y boit, sans peur d’être troublé.
Ces beutiers m’en voudraient offrir de grosses sommes,
Mais ce logis n’est fait que pour des gentilshommes…
» Déjà vous devinez où je les ai conduits ? »

—- « Et de ta politesse as-tu cueilli les fruits? »
—- « Oui, mais je doute, Herblain, que la moisson vous plaise.
» Quand ils se sont vus seuls, assis bien à leur aise,
Dans cette riche chambre, aux sourds lambris de bois,
Tous deux, sans plus de gêne, ont élevé la voix
Et, le vin déliant de plus en plus leurs langues,
S’ils ne se livraient pas à de longues harangues,
Je puis, mon cher Herblain, jurer que leurs discours
Étaient bien éloquents, quoiqu’ils fussent bien courts. »

—- « Mais tu me fais, Guéneuf, mourir d’impatience ;
Madame et Malestroit accusent mon absence. »
—- « De ces hommes, l’un est châtelain de Touffou,
Et l’autre… Devinez. » —- « Veux-tu me rendre fou ?
L’autre.? »
—- « Eh bien, l’autre, c’est. Je vous le donne en mille.
Et dire que mon toit put lui servir d’asile !
Mais Dieu pour le punir m’envoya mon soupçon. «
—- « Parle donc! L’autre.? »
—- « Est un des juges de Clisson ! »
—- « Et ton lâche poignard n’a pas frappé ce traître !
Que venait faire ici l’assassin de mon maître ? »

—- « Il disait que le Roi, pour payer dignement
La part, la large part qu’il prit au jugement,
Lui promet, en pur don, sauf les lois féodales,
Un des fiefs de Clisson tombés aux mains royales ;
Il vient donc de Paris voir, de ses propres yeux,
Celui de tous ces fiefs qui lui sourit le mieux :
Et son ami l’aidait dans le choix qu’il doit faire…
« Oh! ne me lancez pas ces regards de colère,
Herblain; si j’ai laissé sortir ces deux félons,
Leurs infâmes espoirs ne seront pas bien longs…
En les frappant ici, je pouvais compromettre
Tous les plans concertés pour venger notre maître :
J’étais sûr que ce soir vous deviez revenir,
Et tous deux, n’est-ce pas? vous saurez les punir. »

—- « Oui, c’est Dieu qui l’envoie et qui le prend au piège.
Mais, parle-donc, Guéneuf ; où le retrouverai-je? »
—- « Il doit passer la nuit de demain à Touffou. »

—- « Cet homme expirera demain sous mon genou. »

L’énergique vieillard rejoignit sa maîtresse.
Sur la part de chacun dans l’oeuvre vengeresse,
Entre elle et Malestroit tout était convenu,
Et, malgré son récit, leur plan fut maintenu ;
Mais au drame sanglant en germe dans ce pacte,
On jura d’ajouter les terreurs d’un autre acte…

C’est l’heure du départ; on se presse la main,
Et, comme à Sauvetour, chacun dit : « A demain ! »

CINQUIÈME PARTIE : LA VENGEANCE.
I. CHATEAU-THÉBAUD.

Vous que la ville ennuie avec son vain tumulte ;
Vous qui de la nature avez gardé le culte ;
Vous qui, las d’un art faux, recherchez en tout lieu
Les sublimes tableaux peints par la main de Dieu ;
Vous dont la poésie est partout la compagne :
Venez tous, ô rêveurs, venez dans ma Bretagne,
Et, vers quelque horizon que vous portent vos pas,
Les sites enchantés ne vous manqueront pas.
Oh ! sans doute, il est doux, je le sais par moi-même,
De se choisir pour guide un poëte qu’on aime,
De réciter ses vers dans les champs qu’il décrit
Et de vivre avec lui du cœur ou de l’esprit ;
Mais c’est un tort de voir avec les yeux d’un autre,
Car nulle émotion ne vaut pour nous la nôtre :
Cueillons donc nos plaisirs, pour les avoir complets,
Et préférons toujours les rayons aux reflets.
D’ailleurs, songez-y bien, la gloire a ses caprices ;
Moins humble, j’aurais pu dire : ses injustices !
L’homme le plus connu , le lieu le mieux chanté
N’est pas toujours celui qui l’aurait mérité.
Allez donc devant vous, comme à la découverte,
Savourant chaque vue à vos regards offerte ;
Puis, quand vous rentrerez un jour dans ce doux nid
Auquel un fil secret, même au loin, vous unit.
Fouillez aux souvenirs rapportés du voyage :
Parmi tous ces tableaux, le plus cher paysage,
Celui qui brillera du ton le plus doré,
Portera quelque nom tout à fait ignoré.
J’ai dans bien des pays traîné ma vie errante,
Eh bien ! après des ans nombreux, presque quarante !
De tous mes souvenirs peut-être le plus beau,
C’est toi, bourg sans renom, bourg de Château-Thébaud .

Sur son coteau brûlant, formé de blocs énormes,
Variant de grosseur, de hauteur et de formes ;
Au lieu même où l’église et son svelte clocher
Semblent braver l’abîme; oui, sur ce haut rocher
Qui forme sur le vide un étroit promontoire,
Se dressait, dans ces temps dont je conte l’histoire,
Un manoir, déjà vieux, ceint dans tous ses détours
De hauts murs crénelés, où se renflaient six tours,
Dont l’ombre protégeait quelques humbles demeures.

Sur une de ces tours, depuis de longues heures,
Un homme, dont le coude aux créneaux s’appuyait,
Semblait suivre des yeux la Maine qui fuyait,
Tour à tour blanche ou glauque, ici prompte, ici lente,
Aux caprices du lit où son onde serpente,
Là sur de gros cailloux, là sur un sable fin,
Mais charmante toujours et gazouillant sans fin.
Fraîches eaux, gais vallons, arbres aux bras robustes,
Grands rochers escarpés, nus ou chargés d’arbustes,
Bruyère à la fleur rose, ajoncs à la fleur d’or,
Gazons verts où l’on rêve, ombre épaisse où l’on dort,
O détails ravissants, dont, malgré tant d’années,
Sous cet aride amas d’illusions fanées,
Je garde un souvenir si vivace et si doux,
Cet homme sur sa tour ne songeait pas à vous.

Sur le vaste horizon si son œil se promène,
S’il épie avec soin les détours de la Maine,
C’est qu’au loin il entend la trompe des veneurs,
Les abois de la meute et les cris des piqueurs ;
C’est qu’il a vu parfois passer, dans les clairières,
De grands chiens noirs, sui vis de fuyantes crinières.
Tous les riches seigneurs sont absents du pays,
Les uns pour Hennebont, les autres pour Paris :
Qui donc mène aujourd’hui cette joyeuse chasse
Qui, depuis ce matin, de sa gaîté l’agace ?

Ces barons, que le Ciel comble de ses bienfaits,
Ses exploits n’ont-ils pas égalé leurs hauts faits ?
N’a-t-il donc pas comme eux risqué cent fois sa vie ?
Et l’on vient s’étonner qu’il soit rongé d’envie,
Lui qui sous leurs dédains courbe toujours le front.
Ah ! ces affronts secrets, ses soldats les paîront !

Las d’observer de loin, en se mordant la lèvre,
La chasse, qui restait sur les bords de la Sèvre
Et que les bois touffus lui cachaient trop souvent,
Le Galois de La Heuse, en maugréant, descend ;
Et tout soldat qu’il trouve est sûr d’un dur reproche.
Il lui semble bientôt que le cor se rapproche :
Il sort, et voit des serfs attroupés dans le bourg,
Autour d’un paysan qui revient du labour.
Il écoute et surprend une étrange nouvelle :

—- « C’est, et j’en suis certain, car j’ai passé près d’elle
Dans la Pièce aux Genêts qui mène au Grand Pâtis,
La dame de Clisson qui chasse avec ses fils. »

—- « Alors, dit un jeune homme, avec un ton de haine,
Noble et vilain n’ont pas même sang dans la veine,
Et monsieur le curé défend avec raison
Du serf à son seigneur toute comparaison ;
Car, chez nous autres serfs, on trouverait infâme
De voir aux yeux de tous s’ébaudir une femme,
Lorsque de son mari, tué par le bourreau,
La tête est à pourrir au-dessus d’un créneau. »

—- « Pouvez-vous insulter la noble châtelaine
Qui de tant de bontés fut pour nous toujours pleine ?
Dit une jeune femme à ce jacque futur.
Si ce qu’on vous a dit hier, en ville, est sûr,
L’effroyable malheur dont elle est accablée
Doit nous rendre indulgents pour sa raison troublée :
C’est la folie, hélas ! qui l’entraîne au plaisir.
Pauvre dame ! pour elle il vaudrait mieux mourir.
Nous la verrons bientôt descendre dans la fosse. »

—- « Non, reprit un vieillard, car sa nouvelle est fausse.
On a dû la connaître à Clisson comme ici,
Et quand la châtelaine aujourd’hui chasse ainsi,
C’est pour mieux démentir la calomnie infâme.
» Si la folie avait frappé la pauvre femme,
Au lieu de la laisser errer sur le coteau,
On l’eût, c’est évident, retenue au château.
On devrait t’arracher ta langue de vipère,
Mauvais gars, toujours prêt à mal dire, à mal faire,
Car ton récit n’a pas un grain de vérité.
» Le jour même où tu dis, ô menteur effronté,
Que du baron à Nante on exposait la tête,
On célébrait pour lui la plus brillante fête,
Et la fête a duré pendant toute la nuit…
Et ce que je dis, moi, ce n’est pas un vain bruit.
De grands feux ont là-bas brillé jusqu’à l’aurore
Et le soleil lui-même a pu les voir encore…

» Mais, tenez ! voyez-vous passer son blanc coursier ?
Elle tient sur son poing son gentil épervier.
Évidemment, vers nous la chasse se dirige. »

A ces mots Le Galois ressent comme un vertige :
Oh! si Jeanne pouvait s’arrêter au château,
Il verrait donc mûrir son espoir le plus beau !
Et, le cœur agité d’émotions diverses,
Il rentre dans le fort et fait baisser les herses.

A ce même moment, la dame de Clisson,
A son vif épervier ôtant le chaperon,
Disait : « Que dans les airs ton essor se déploie,
Et Dieu puisse à tous deux nous livrer notre proie ! »

II. LA SURPRISE.

Jeanne et ses officiers, gravissant le coteau,
Venaient d’atteindre enfin la porte du château.
La herse était baissée et neuf soldats de garde,
Debout, tenaient au poing, quatre la hallebarde,
Les autres l’arbalète, et tous semblaient vouloir
Défendre à tout venant le seuil du vieux manoir.
Sous leurs. sourcils froncés brille une flamme morne.

Herblain, portant la lèvre à sa trompe de corne,
S’apprêtait à sonner un solennel appel
A l’hospitalité des maîtres du castel,
Quand on vit, à travers la grille de la porte,
S’avancer dans la cour, en tête d’une escorte,
Un homme aux cheveux gris, mais au port élégant,
Qui marchait le front haut et d’un pas arrogant.
Sa cotte blasonnée et sa brillante armure,
L’orgueil de son regard , l’orgueil de son allure,
Tout lui sert de héraut pour proclamer son rang.
Pourtant, il fait effort pour se montrer galant.
Et son visage brun, d’ordinaire farouche,
Semble comme éclairé du souris de sa bouche.

Quoique vieux, ses exploits ne l’ont fait qu’écuyer ;
Mais qu’un puissant baron daigne un jour l’appuyer,
Il peut rêver l’honneur de la chevalerie,
Et d’avance il s’essaie à la galanterie.
D’un noble chevalier c’est la première loi :
Oui, bien servir son Dieu, sa patrie et son roi,
N’est qu’un devoir commun aux plus vulgaires âmes ;
Mais le vrai chevalier sait seul servir les dames.
Donc, le vieux commandant de l’antique manoir,
Du but longtemps révé voyant poindre l’espoir,
N’avait fermé son seuil devant la châtelaine,
Qu’il regardait d’en haut s’avancer dans la plaine,
Que pour la recevoir avec plus d’apparat,
Dans toute sa puissance et dans tout son éclat.

D’un pas majestueux devançant son escorte,
Le Galois fait hausser la herse de la porte
Et, prenant à la main son riche bicoquet,
Fait à Jeanne un salut gracieux et coquet :
—- « Noble dame, dit-il, vraiment ma honte est grande
De voir qu’en un castel où La Heuse commande,
La dame de Clisson ait pu devant ses pas
Trouver le seuil fermé par de grossiers soldats.
» Miracle de beauté, parlez : que puis-je faire
Pour calmer sans retard votre juste colère ?
Car, Madame, malgré vos efforts gracieux,
Des éclairs de courroux s’échappent de vos yeux. »

—- « Emportés malgré nous par l’ardeur de la chasse
Et d’un grand cerf dix cors suivant trop loin la trace,
Mes officiers et moi nous sommes harassés.
Voyez ! nos chevaux même à ce point sont lassés,
Que, si de mon château nous reprenions la route,
Plus d’un, frappé de mort, s’abattrait sans nul doute ;
Aussi, mes compagnons n’ont-ils pas hésité
A venir faire appel à l’hospitalité
D’un chevalier qu’on dit aussi galant que brave. »

—- « Madame, commandez, La Heuse est votre esclave.
Épouse d’un baron qu’aime le fils du Roi,
Merci, cent fois merci d’avoir compté sur moi.
Le cœur d’un chevalier bat dans cette poitrine
Et devant la beauté, devant vous je m’incline…
Et pourtant, je ne suis qu’un modeste écuyer !
» La Heuse rougirait de vous faire payer
L’hospitalier accueil qu’il vous offre avec joie ;
Mais si la déité qui passe sur ma voie
A mon faible mérite accordait son appui,
Jamais jour plus heureux dans mon ciel n’aurait lui. »

Tout en disant ces mots, l’emphatique La Heuse
A Jeanne, qui restait sombre et silencieuse,
Avait offert ses soins pour quitter l’étrier
Et glisser mollement de son haut destrier ;
Puis, du noble animal prenant en main la bride :
—- « Châtelaine, dit-il, souffrez que je vous guide,
A travers les détours de ce vaste manoir,
Vers la salle d’honneur qui doit vous recevoir.
Ce castel est fameux par plus d’un haut fait d’armes,
Mais jamais ses vieux murs n’avaient vu tant de charmes. »

D’un sourire contraint payant ce bon accueil,
Jeanne du fort maudit a dépassé le seuil.
Sur ses pas, les seigneurs qui lui servent d’escorte
Franchissent, deux par deux, l’étroite et sombre porte,
Et, devant leurs chevaux, en secret excités,
Qui se cabrent et font des bonds courts et heurtés,
Ils poussent à dessein, mais comme par mégarde,
En dehors de l’arceau les neuf soldats de garde.

A peine dans la cour, leur chef donne un signal :
Tous, en cercle rangés, ont sauté de cheval
Et, plus prompts que l’autour, dont l’aile se déploie,
Puis qui tombe soudain comme un plomb sur sa proie,
Sur les soldats surpris ils se sont élancés
Et, d’un genou nerveux les tenant terrassés,
Leur appliquent au cœur la pointe de leur arme,
Les menaçant de mort au moindre cri d’alarme.
Énervés par ce choc imprévu, les soldats
Se laissent bâillonner et lier pieds et bras,
Avant qu’un cri d’appel ait pu se faire entendre
Et sans qu’aucun d’entre eux essaie à se défendre.

Pendant ce temps, Herblain et deux ou trois seigneurs,
Qui portent comme lui la trompe des veneurs,
Font retentir les bois d’un joyeux air de chasse.
C’est sans doute un signal qui traverse l’espace,
Car, d’un ravin creusé dans les flancs du coteau,
Bientôt des bruits de pas montent vers le château.

III. – LE GALOIS DE LA HEUSE.

La Heuse a voulu fuir et tirer son épée ;
Mais sa double espérance est à la fois trompée :
Quatre bras vigoureux ont enlacé son corps
Et rendent impuissants sa rage et ses efforts.
Après qu’on a lié ses mains, on le désarme.

Le vieux soldat ne peut retenir une larme :
O honte ! ô désespoir ! vainement son regard
Parcourt avidement le cercle du rempart ;
Tout est désert, les tours, le mur et la courtine ;
Car lui-même, oublieux de toute discipline
Et ne prenant conseil que de son fol orgueil,
Il a, pour faire à Jeanne un plus splendide accueil,
Disposé ses soldats aux abords de la salle
Où devait s’étaler la scène triomphale.

Quoique désespéré, La Heuse a du sang-froid
Et, pour gagner du temps, sait cacher son effroi :
—- « Châtelaine, dit-il, non, je ne veux pas croire
Que de votre grand nom vous oubliiez la gloire.
Les Clisson n’ont jamais fait actes de bandits,
Et vous n’avez point part au crime ici commis.
Si vous aviez voulu de La Heuse la perte,
La Heuse aurait péri, mais par la force ouverte.
Ces hommes ont forfait à votre volonté
Et vous allez nous rendre à tous la liberté. »

—- « Vassal, dans tes liens cesse donc de te tordre.
Mes officiers n’ont fait qu’exécuter mon ordre ;
C’est moi seule, entends-tu ? moi, Jeanne de Clisson,
Qui viens dans ce château punir la trahison. »

—- « Eh bien donc, honte à vous ! car la chose est infâme :
Vous souillez votre nom et vous damnez votre âme.
Mais non; je mets un frein à mon cœur irrité.
Madame, écoutez-moi, voici la vérité.
» Vous voyez, j’ai vécu de nombreuses années,
Et mes illusions, si j’en eus, sont fanées ;
J’ai passé les trois quarts de mes jours dans les camps,
Et dans nos temps troublés les crimes sont fréquents ;
La Heuse n’a donc plus de ces pudeurs farouches
Que font pâmer d’effroi les actes un peu louches :
Il sait que certain fait dont on est révolté
Peut, à qui réfléchit, offrir un beau côté.
Je suis donc indulgent pour la force et la ruse :
Qu’on s’en serve, et parfois même qu’on en abuse,
Pourvu qu’on réussisse, eh! mon Dieu, c’est très-bien,
Puisque la fin, dit-on, ennoblit le moyen.
Mais il est des forfaits si monstrueux, Madame,
Que, si blasé qu’on soit, ils vous soulèvent l’âme.
» Le vôtre est de ceux-là , Madame; songez-y !
Quand, sur votre signal, ces hommes m’ont saisi,
Qui vous avait ouvert les murs de cette enceinte ?
C’était, rougissez-en, l’hospitalité sainte.
Ah ! vous ne songiez pas à cette énormité,
De violer les lois de l’hospitalité !

» Vous n’aviez pas bien vu le fond de votre crime.
Votre haine m’avait désigné pour victime,
Et, comme un vieux soldat, connu par son grand cœur,
Pouvait lutter longtemps. et demeurer vainqueur,
Vous avez demandé le succès à la ruse.
» Eh bien, sur mon honneur! La Heuse vous excuse ;
Il vous admire même. Oui, quelqu’un d’aguerri
N’aurait pas de mon toit sollicité l’abri ;
Mais votre âme novice a commis cette faute…
Vous ne pouvez plus rien sur moi : je suis votre hôte !

» Allons, repentez-vous d’un crime inachevé,
Le Galois oublîra que vous l’avez rêvé ;
Du, je vous le prédis, tous les lieux, tous les âges,
Peuples civilisés et peuplades sauvages,
L’univers tout entier crîra, sur mon signal :
Le bras qui frappe un hôte est un bras déloyal. »

Jeanne, dont un sourire amer plisse la bouche,
Marche droit à La Heuse et dit, d’un ton farouche
Qui lui fait jusqu’aux os courir un long frisson :
« Est-ce qu’on s’est montré loyal envers Clisson ?
Et pourtant il était l’hôte du roi de France. »

La Heuse a tout compris, le crime et sa vengeance :

« Oh ! dit-il, en poussant un sourd rugissement,
Dieu m’avait donc frappé d’un triple aveuglement ?
Le récit de ce serf était trop véritable!…
Mais si l’histoire est vraie, elle est épouvantable.
Quoi ! son époux est mort de la main du bourreau ;
Nantes et Montfaucon n’en ont plus qu’un lambeau ;
Les corbeaux et les chiens du reste ont fait leur proie :
Et j’ai vu resplendir hier ses feux de joie !
Et la voici qui chasse en pompeux appareil !
Et l’or de sa parure éclate en plein soleil !
Mais la femme n’est donc que mensonge et que feinte,
Car celle-ci portait le masque d’une sainte…
« Ah ! je m’emporte à tort et vous avez raison ; Oui, je devais m’attendre à votre trahison : La trahison sied bien à la veuve d’un traître.
» Mais de moi l’on se raille un peu trop tôt peut-être ;
Car ce château, par toi si lâchement surpris,
O femme sans foi, tremble, il n’est pas encor pris.
J’ai de nombreux soldats, et si, dans ma démence,
Je les ai dispersés pour fêter ta présence,
A mon premier appel ils vont se réunir
Et sauront vous chasser, traîtres, et vous punir.
» On ne réussit pas tous les crimes qu’on tente ;
Nous sommes plus de cent et vous êtes quarante.
Or, si tes beaux seigneurs cachent avec tant d’art,
Sous leurs habits brillants, leur dague ou leur poignard,
Mes soldats sont armés de bonnes arbalètes
Et leur carquois n’ont pas épuisé leurs sagettes :
Ils pourraient à plaisir vous tuer tous de loin ;
Mais il leur suffira de leur épée au poing. »

La Heuse avait repris toute son assurance
Et son front vaniteux rayonnait d’espérance ;
C’est que la garnison, instruite du danger,
Montait de toute part sur les tours se ranger.
Chaque instant des soldats voyait croître le nombre,
Et bientôt la muraille eut sa bordure sombre
D’hommes couverts d’acier, vigoureux, aguerris,
Et dont l’ardeur guerrière éclatait en longs cris.

La Heuse les montrant d’un regard fier à Jeanne :
—- « Quoi ! c’est donc sans profit que votre âme se damne ?
Les traîtres n’ont jamais que des triomphes courts.
Vous avez trop longtemps écouté mes discours ;
C’est de votre côté qu’ont passé les alarmes.
Voyez-vous mes soldats qui préparent leurs armes ?
Les viretons sont prêts et les arcs sont tendus :
Un seul signe de moi, vous êtes tous perdus.
» Allons, ne mettez pas ma colère à l’épreuve.
Je veux bien pardonner un caprice de veuve :
Le désespoir vous a mis la fièvre au cerveau ;
Mais le jeu n’est pas sûr autant qu’il est nouveau…
La Heuse n’aime pas à se voir pris au piège,
Et puisque ma pitié, Madame, vous protège,
Hâtez-vous donc de fuir, vous et vos gens,… sinon
Je pourrais avant peu retirer mon pardon. »

Pendant qu’il s’enivrait de sa menace folle,
Jeanne, le regardant sans dire une parole,
Lui montrait, à travers la porte du château,
Plus de trois cents soldats qui montaient le coteau,
Bien armés et tout noirs de corselets de mailles.

Et La Heuse sentit se glacer ses entrailles ;
L’espoir qu’il conservait, aux lèvres plus qu’au cœur,
Il le vit s’envoler avec un ris moqueur.

IV. LE FLÉAU DE DIEU.

Péan de Malestroit, qui commandait les troupes,
Prit soin de partager ses soldats en deux groupes :
L’un d’eux, formant ceinture aux murs du vieux manoir,
A tout essai de fuite enleva tout espoir ;
L’autre vint se ranger près de la châtelaine.
Les rangs étaient serrés : pourtant la cour fut pleine,
Et les captifs tremblaient devant les yeux ardents
De ces deux cents bandits armés jusques aux dents.
Olivier, par le bras traînant son jeune frère,
S’était, avec Herblain, placé près de sa mère.

Quand au poste assigné chacun eut pris son rang,
Un silence se fit, un silence effrayant :
Chacun , les yeux fixés sur les regards de Jeanne,
Attend l’arrêt fatal qui sauve ou qui condamne.
Jeanne reste impassible à force de souffrir ;
Mais Le Galois comprend qu’il n’a plus qu’à mourir.

Quoiqu’il eût dans le cœur des sentiments d’esclave,
En face d’un public Le Galois était brave
Et, devant le péril, dès qu’il était certain,
Son front se redressait et devenait hautain.
Si c’est d’un noble orgueil que naît le vrai courage,
La vanité souvent en reproduit l’image ;
Mais on les reconnaît aisément à ce trait,
Que l’un veut des témoins, quand l’autre est toujours prêt.
—- « Châtelaine, dit-il, qui m’as volé mes armes,
Tu peux faire couler mon sang, mais non mes larmes.
Tout à l’heure j’ai cru, dans mon aveuglement,
Que ton attaque était un premier mouvement,
Un accès de fureur, un désir de vengeance
Éclos presque au hasard d’un excès de souffrance ;
Mais à présent je vois, à tes combinaisons,
Que tu n’es pas novice en l’art des trahisons.
Égorge-moi donc vite et m’épargne l’injure
De disputer ma vie à ton âme parjure.
Tu dois être parfaite, et la déloyauté
A sans doute chez toi pour sœur la cruauté. »

Olivier, brandissant de ses deux poings sa hache,
S’élançait pour frapper à grands coups le bravache ;
Mais Jeanne le retint de la main et de l’œil :
—- « Laisse, enfant ; ce serait trop flatter son orgueil.
Cet homme doit périr, mais de la mort d’un traître.

» Vil chien, toujours courbé sur les traces d’un maître,
Tais-toi, si tu ne veux rude et prompt châtiment.
Tout à l’heure ta voix me flattait bassement :
Tu me croyais puissante, et ta lâche nature
Attendait de ma main quelque grasse pâture ;
Mais Jeanne de Clisson ne peut plus rien pour toi ;
Je suis une proscrite : allons, insulte-moi…
» Ah ! tu baisses les yeux et gardes le silence !
Ah ! la terreur enchaîne enfin ton insolence!
Tu fais bien de trembler, car nuls secours humains
Ne sauraient désormais t’arracher de mes mains. »

—- « Implorer ta pitié serait prière vaine ;
Mais, du moins, par quel crime ai-je attiré ta haine ? »
—- « Ton crime ! oh ! tu le sais, lâche, aussi bien que moi :
C’est d’avoir préparé le crime de ton roi.
« Quand à mon noble époux Édouard d’Angleterre,
Devant toute sa cour, en plein jour, sans mystère,
Rendit la liberté, sans vouloir de rançon,
Qui donc osa parler tout bas de trahison ?
» Ah ! tu rougis !… Tu vois qu’on m’a bien renseignée :
C’est d’ici que partit la flèche empoisonnée. »

– « Officier de fortune et vivant loin des cours,
De quel poids près du prince ont été mes discours ? »

—- « Sur ta part au forfait je ne suis pas trompée :
Je te connais ; tu vends ton sang et ton épée
A qui les veut, pourvu qu’il t’en donne un bon prix.
Seul, tu n’aurais donc droit qu’à mon profond mépris ;
On ne va pas chercher un serpent dans la vase,
Et ce n’est qu’en passant que mon talon t’écrase :
Ton venin ne pouvait atteindre mon époux.
Je cherche ici quelqu’un plus digne de mes coups.
» Regnaud de Montrelais , seigneur de ce domaine,
Désireux d’assouvir son envie et sa haine,
Et dans ses noirs projets encouragé par toi,
S’est fait le délateur de Clisson près du Roi.
Eh bien! contre la mort il n’a pas de refuge ;
J’amène les témoins, les bourreaux et le juge :
Herblain et Malestroit, mes deux témoins sont là ;
Le juge, le voici ; les bourreaux, les voilà.

» Soldats, j’ai trop longtemps retardé ma vengeance.
Ce château tout entier tombe en votre puissance :
Caves, bijoux, trésors, ici tout est à vous ;
Hommes, femmes, enfants, je vous les livre tous.
Sur eux pèse un arrêt de mort irrévocable :
J’ai fait à mon mari serment d’être implacable.

» Mais écoutez, soldats : j’ai fait un autre vœu,
Que je saurai tenir aussi, j’en jure Dieu.
Femme, je veux respect- à la pudeur des femmes :
La mort, mais pas l’outrage, ou malheur aux infâmes !
Ils seront à l’instant traînés dans cette cour
Et fouettés sans merci, puis pendus haut et court. »

Malestroit s’approchant de Jeanne, à qui la fièvre
Mettait l’éclair aux yeux et l’écume à la lèvre :
—- « Votre arrêt m’est sacré, si sévère qu’il soit,
Et, pour l’exécuter, comptez sur Malestroit.
Un grand cœur ne saurait supporter une offense
Et punir rentre encor dans le droit de défense ;
Mais je ne puis frapper qui ne se défend pas.
« Laissez-moi délier les mains de ces soldats,
Et que, l’épée au poing, ils disputent leur vie.
Qu’on dise, en racontant notre haine assouvie :
Entre eux et l’ennemi le péril fut égal,
Et dans sa cruauté leur bras resta loyal.
» La cruauté n’a rien, Madame, qui me blesse :
Le sang ne tache pas les mains de la noblesse.
Le châtiment vengeur, je le veux tout entier
Et pas un combattant n’obtiendra de quartier ;
Mais pourquoi donc souiller votre sainte vengeance ?
Les femmes, les enfants ont droit à l’indulgence.
Leur sang nous maudirait s’il coulait sous nos coups,
Car la Justice en pleurs se jette entre eux et nous. »

—- « Au volcan qui flamboie, à l’ouragan qui gronde,
A la mer qui se tord sur sa couche profonde,
A ces fièvres d’Asie aux souffles empestés,
A la flamme qui court à travers les cités,
Au fleuve débordé dévastant ses rivages,
Allez donc demander raison de leurs ravages !
Allez donc leur parler de justice et de lois !
Et tous vous répondront ce que vous dit ma voix :
» Nous, les fléaux de Dieu, nous, les choses sinistres,
Des colères du Ciel nous sommes les ministres ;
Si nous avons la force, à lui la volonté.
Quand les crimes du monde ont lassé sa bonté,
Dieu dit à l’un de nous, parfois à tous ensemble :
Allez! Et nous allons! Tout s’humilie et tremble ;
Car nous semons partout, sans pitié, sans remord,
Les pleurs et les sanglots, l’épouvante et la mort :
Et si nous écrasons, où nous pousse le Maître,
Des femmes, des enfants, des innocents peut-être !
Que nous importe à nous? cela regarde Dieu…

» Que tout périsse ici par le fer ou le feu :
J’ai beau sentir en moi crier ma conscience, J
e ne puis pardonner, car je suis la Vengeance. »

V. PÉAN DE MALESTROIT.

Pendant que Jeanne, en proie à sa fièvre de sang,
Prononçait cet arrêt cruel, mais innocent,
Car la raison a fui de son âme exaltée,
Un homme au grand galop gravissait la montée.
La poussière couvrait son long surcot de deuil
Et son cheval tomba mort, en touchant le seuil.

Tous les regards vers lui se tournent en silence.

L’homme, se dégageant, vers Malestroit s’élance,
Le serre dans ses bras et, le couvrant de pleurs,
Reste longtemps sans voix, courbé sous ses douleurs.
Malestroit, s’arrachant enfin à cette étreinte :
—- « Mon beau cousin, dit-il, d’un ton tremblant de crainte,
Qui peut faire pleurer un preux si renommé ? »

—- « Plus d’espoir ! plus d’espoir!… le crime est consommé.
Nos plus sanglants projets deviennent légitimes :
Nous avons à venger dix nouvelles victimes . «
—- « Quoi ! mon père?. mon frère ? »
—- « Hélas ! ils ne sont plus !
Eux et leurs compagnons, on les a traînés nus,
De leur prison du Temple au marché de la Halle.
Tous , oui, tous! sont tombés sous la hache fatale ;
Puis Philippe a fait pendre à d’infâmes gibets
Leurs cadavres sanglants, de la tête incomplets…

» Ce n’était pas assez de cette horrible fête ;
La vengeance du Roi n’était pas satisfaite :
Après avoir frappé par deux fois ta maison,
Voici ce qu’il a fait pour flétrir ton blason.
» Henri de Malestroit , ton oncle, homme d’église,
Conseiller de l’hôtel, vieillard à barbe grise,
Le Valois abhorré, mettant sa tête à prix,
L’a fait prendre en Bretagne et conduire à Paris ;
Et, ne pouvant encor le livrer au supplice,
Car sur un clerc l’évêque a seul droit de justice,
Dans un vil tombereau, sur un ais en travers,
Il l’a fait promener en cotte et sous des fers ;
Puis, lorsque le prélat, trop docile à la crainte,
A dégradé son clerc de sa qualité sainte,
Le Roi l’a de nouveau fait montrer dans Paris,

Sur une ignoble échelle, insigne de mépris.
» Le peuple, soudoyé, sur ton oncle se rue,
Et l’incessant affront le suit de rue en rue.
Le guet à son secours vient enfin, mais trop tard ;
Les pierres et la boue ont tué le vieillard. »

Pendant ce long récit, dont la source est trop sûre
Et dont chaque détail lui fait une blessure,
Malestroit, dédaigneux de tous respects humains,
Pleurait comme un enfant, le front entre les mains.
Chacun avec effroi le contemple en silence ;
La force refoulée a plus de violence,
Et chacun a compris que cet homme de fer,
Quand ses pleurs cesseront, les fera payer cher.

Jeanne, le cœur ému, du chevalier s’approche :
—- « Mon front rougit encor de ton sanglant reproche,
Mais je ne t’en veux plus, dit-elle avec douceur ;
Ta douleur de la mienne est désormais la sœur…
» Quand à nos deux maisons le Roi fait même offense.
Des complices du Roi prendras-tu la défense ?
Ah! tu peux sans remords répandre tout leur sang,
Car qui sert le Valois ne peut être innocent. »

Malestroit, à ces mots, qui frappent son oreille
Comme un son de clairon, de sa torpeur s’éveille.
Son front s’est relevé, tout chargé de courroux ;
Son regard foudroyant cherche où porter ses coups.
Le souvenir renaît en lui, mais encor vague…
Soudain, il pousse un cri, tire, en fureur, sa dague,
Et court sur Le Galois, la main levée… Horreur!
Chacun, jusqu’aux bandits, a frémi de terreur ;
Jeanne, Jeanne elle-même a détourné la vue,
En voyant au soleil briller la lame nue.

La Heuse, frissonnant et les bras désarmés,
Se courbe, et, malgré lui, ses yeux se sont fermés :
Tout son sang va jaillir sous l’arme vengeresse…
O magnanimité ! la dague, qui s’abaisse,
Respecte sa poitrine et… tranche ses liens !

—- « Va-t-en, lui dit Péan, va rejoindre les tiens ;
Je ne répondrais pas longtemps de ma colère,
Vil suppôt du tyran qui m’a tué mon père! »

Puis il court tour à tour à chacun des captifs,
Qui, couchés sur le sol, tremblaient, plus morts que vifs,
Et, trompant leur terreur par sa miséricorde,
Arrache leur bâillon et coupe en deux la corde
Dont on avait lié leurs jambes et leurs bras :
—- « Fuyez, je n’ai jamais frappé d’hommes à bas.
Rejoignez vos amis, mais sachez vous défendre,
Car, en fait de pitié, nul n’en doit plus attendre :
Le soldat pour punir vaudra bien le bourreau. »

Et, replongeant alors son poignard au fourreau,
Il tire son épée et dans l’air la balance,
En criant par trois fois : « Vengeance ! amis, vengeance ! »

Les bandits, quoique sourds aux sentiments humains,
Admirent ce grand cœur et lui battent des mains.
Olivier, s’élançant d’à côté de sa mère
Vers Péan, dont le front resplendit de lumière, Saisit avec transport son pesant gantelet Et le baise, en disant : « Oh! voilà qui me plaît !
Mon père eût seul pu faire une action plus belle :
Malestroit, vous serez mon maître et mon modèle. »

Déposant un baiser sur le front de l’enfant,
Qui lance alors vers Jeanne un regard triomphant :
—- « Fils de Clisson, d’en haut ton père te contemple ;
Tu n’as, pour être grand, qu’à suivre son exemple.
Le meilleur d’entre nous n’est pas digne de lui,
Mais tu peux à jamais compter sur mon appui. »

Et Malestroit ajoute, en montrant la muraille :
« C’est trop parler ! Voici l’heure de la bataille.
Il faut que ces gens-là meurent jusqu’aux derniers ;
Donc, soldats, à l’assaut ! et pas de prisonniers ! »

Agitant son épée, il s’élance à leur tête,
Et l’on entend mugir comme un bruit de tempête.

VI. L’ÉVASION.

Je ne décrirai pas ce combat furieux ;
Non, de ces flots de sang je détourne les yeux :
Je ne sais pas chanter ce que mon cœur condamne.

Le massacre touchait à sa fin, lorsque Jeanne,
Qui bravait le péril à côté de ses fils,
Entend hors de l’enceinte éclater de grands cris.
Elle sort, elle court. et voit avec surprise
Une corde qui flotte à la muraille grise,
Et, le long de la corde, un homme qui descend,
Les habits déchirés et tout rougis de sang.

Les flèches et les traits volent comme la grêle :
Leur sifflement aigu sans fin se renouvelle
Et fait autour de lui tourbillonner la mort ;
Mais il semble avoir fait un pacte avec le Sort.
Il descend, et n’a pas une seule blessure ;
Il descend, et son cœur qui tremblait se rassure :
A son œil abaissé le sol paraît prochain.
Plus qu’un dernier effort : son salut est certain…
Et sa voix bénit Dieu de sa miséricorde !

Quelqu’un sur le rempart vient de couper la corde…
La Heuse, car c’est lui que Jeanne voit fuyant,
Jette un grand cri de rage et tombe, en tournoyant.

Il reste sur le sol, étendu, sans haleine.
Dix à douze bandits, pleins de joie et de haine,
S’élancent d’un seul bond vers lui, pour l’achever…
Mais soudain Le Galois vient de se relever.
Aussi prompt que l’éclair, il traverse la foule
Et, traînant le tronçon de la corde, l’enroule
Au roc que vers la Maine il voyait se dresser,
La lance dans le vide et s’y laisse glisser.

Le voici qui franchit la rivière à la nage :
Un nuage de traits le poursuit au passage ;
Mais aucun ne l’atteint, et, sous les bois touffus,
Il disparaît aux yeux de ses vainqueurs confus.

Malestroit, de retour, dit : « Je vais le poursuivre. »
—- « Non, répond Jeanne; il a gagné le droit de vivre.
L’heure de son trépas n’a pas encor sonné ;
Mais qu’il tremble toujours : il n’est pas pardonné.
Si le Ciel lui ménage un lambeau d’existence,
Le Ciel le livrera plus tard à ma vengeance .
J’attends patiemment : le traître m’est promis…

» Mais que sont devenus nos autres ennemis ?
De tous ceux qui vivaient dans cette forteresse
Et qu’avait condamnés ma haine vengeresse,
Combien ont survécu ? » —- « Madame, pas un seul ! »

—- « Eh bien donc, que le feu leur serve de linceul.
» Oui, que des Montrelais l’odieuse tanière,
Sous la flamme et le pic s’écroulant pierre à pierre,
Disparaisse, à ce point que la postérité
Doute que ce manoir ait jamais existé .

» De sa destruction faites-vous une fête,
Braves soldats; fouillez des caves jusqu’au faîte ;
Payez-vous votre sang par un riche butin ;
Que le reste du jour ne soit qu’un long festin.
Quels que soient vos plaisirs, ne craignez aucun blâme ;
Mais qu’on voie à la nuit ce château tout en flamme,
Et que mes ennemis, regardant l’horizon,
Disent : La France a tort de toucher à Clisson.

» Malestroit, présidez à l’œuvre expiatoire ;
Mais, lorsque sur le ciel s’étendra la nuit noire,
Venez me retrouver, sans bruit… vous savez où ? »

—- « Madame, nous serons à minuit à Touffou. »

VII. LE CHATEAU DE TOUFFOU.

Il fait nuit, nuit profonde, et la voûte étoilée
Sous un épais nuage est aux trois quarts voilée.
Si les quelques rayons dans l’atmosphère épars
Laissent du noir château distinguer les remparts,
La forêt qui l’entoure est complétement sombre,
Et sa masse confuse au loin se perd dans l’ombre.

Tout dans ses profondeurs se tait; pas d’autre bruit
Que les pas indistincts d’un animal qui fuit,
Quelque branchage mort qui craque et tombe à terre,
Et, par moments, la voix du hibou solitaire.
Le vent du soir lui-même a cessé de souffler.

Dans ce calme profond, que rien ne vient troubler,
Pas même un frôlement du feuillage immobile,
Le château de Touffou s’est endormi tranquille.
Le guet, qui veille, a l’air de ne rien redouter…

Mais vous, dont l’œil sait voir et l’oreille écouter,
Ne vous semble-t-il pas, sous l’abri des grands chênes,
Entendre murmurer comme des voix humaines ?
Ne vous semble-t-il pas, près des halliers touffus,
Voir briller par instants comme des glaives nus ?

J’ai dit que dans le fort, comme sous la futaie,
Tout est silencieux et noir ; la chose est vraie :
Ses grands murs à créneaux et son groupe de tours
Ne découpent dans l’air que de vagues contours ;
Pas un seul mouvement n’anime son enceinte
Et la garnison dort, libre de toute crainte.

Mais le haut donjon jette, au milieu de la nuit,
Dans l’ombre une clarté, dans le silence un bruit.
C’est que sa grande salle éclate de lumières,
Et deux hommes assis y boivent à pleins verres,
Entrechoquant les vœux, les rires et les chants.
Tous deux sont des vieillards, car leurs cheveux sont blancs ;
Tous deux sont des soldats, car on voit aux murailles
Pendre deux casques d’or et deux cottes de mailles.
Et j’ajouterai, moi, qui surprends leurs discours :
Tous deux sont des brigands vernis du fard des cours.

Pendant que le donjon resplendit et s’égaie,
Voici ce qui tout bas se dit sous la futaie :

« A travers les rameaux déjà la lune luit,
Herblain : il ne doit pas être loin de minuit.
L’homme qui du château doit nous livrer la porte,
Semble bien retarder son signal ; mais qu’importe ?
Malestroit m’est fidèle et vient : j’entends là-bas
Résonner le pas sourd de ses trois cents soldats,
Et j’aime autant, Herblain, devoir à l’escalade
Le sang qu’à mes désirs marchande l’embuscade.
» Mais veilles-y ; je veux tous ici les frapper :
Que pas un cette fois ne puisse m’échapper.
Mort à tous ! sauf au Juge. A moi seule sa vie !
» O ma vengeance, enfin Dieu t’a donc bien servie ! »
« A vos ordres, Madame, on se conformera
Et de vos ennemis aucun n’échappera. »

Aux clartés du foyer, dont les flammes dansantes
Projettent dans les cours des lueurs rougissantes ;
Aux splendeurs des flambeaux sur la table allumés ;
Au choc des verres pleins d’hypocras parfumés ;
Sous l’excitation d’une ambition folle

Qu’un succès imprévu pousse dans l’hyperbole,
Et qui croit voir un fruit pendre à chaque bourgeon,
Voici ce qui tout haut se dit dans le donjon :

« Il m’a fallu ramper assez longtemps dans l’ombre.
Mes blessures, dont Dieu seul connaît bien le nombre,
Que m’ont-elles valu ? le rang de chevalier :
C’est-à-dire un vain titre avec un vain collier.
» Le fief, qui donne seul ici-bas la puissance,
L’or, qui de tout désir fait une jouissance,
Je les ai poursuivis au prix de tout mon sang ;
On me les refusait quand j’étais innocent.
Mais, cher maître, aujourd’hui que j’ai vendu mon âme
Et que j’ai pris ma part d’un jugement infâme,
Je vais être baron, je vais rouler sur l’or :
Ma fortune en plein ciel peut prendre un libre essor.
» Trouvant à le servir ma conscience prête,
Le Roi veut largement me payer une tête
Que j’aurais fait tomber gratis bien volontiers,
Tant j’étais las de voir ses fastueux lauriers.
Je vais de ce héros partager la dépouille…

» Oh ! l’or ne garde pas la tache qui le souille :
Qui me verra puissant me dira vertueux,
Et tous les fronts pour moi seront respectueux ;
Tu peux donc t’attacher sans crainte à ma fortune…
Ce n’est pas le remords qui, d’ailleurs, t’importune :
Pour se juger, nos cœurs se connaissent assez
Et nos exploits communs n’en sont pas effacés.
» Puisque, jusqu’à présent jaloux de ton mérite,
Le sort t’a, dans ses dons, fait la part si petite,
Que, malgré cinquante ans de souffrance et d’effort,
Tu n’es que châtelain d’un assez triste fort,
Beau comptable du Duc, collecteur de ses tailles ,
Coupons-nous tous les deux des habits à nos tailles.
» Que le Roi d’un grand fief me nomme le seigneur,
Et moi de mon château je te fais gouverneur.
Nous y vivrons tous deux en compagnons d’enfance,
Et ton chef n’aura pas pour toi trop d’arrogance.
» Donc, de tous ces beaux fiefs que le Roi peut céder,
Cite-moi le meilleur ; je vais le demander. »

VIII. L’EMBUSCADE.

Du chàteau, dont au loin la lune étendait l’ombre,
Un homme, à pas furtifs, gagna la forêt sombre.

C’était un vieux soldat de Clisson, et sa mort
De servir les Français lui faisait un remord ;
C’est donc de bonne foi que, ce soir, il croit n’être
Qu’un serviteur loyal qui va venger son maître.

Quand il eut dépassé la lisière du bois,
De quelque oiseau des nuits il imita la voix…
Le cri se répéta sans retard sur sa droite.
Alors, d’un pas plus prompt suivant la sente étroite,
Il rejoint bientôt Jeanne au rendez-vous connu :
—- « Si j’ai, Madame, omis le signal convenu,
C’est que dans le donjon notre châtelain veille,
Et mon signal eût pu monter à son oreille ;
Mais la porte est ouverte et vous pouvez entrer.
Venez venger la mort qui nous fait tous pleurer. »

Un soldat, du donjon gravissant la spirale,
Heurtait au même instant la porte de la salle.
Le châtelain l’ouvrit et dit d’un ton bourru :
« Qui donc vient nous troubler ?… Insolent, que veux-tu ? »
—- « Voyez donc comme à l’Est tout l’horizon flamboie ;
Quelque grand incendie y dévore sa proie.
Quels jets de flamme !… Oh ! non, je ne me trompe pas :
C’est bien Château-Thébaud qui brûle ainsi là-bas.
Faut-il sonner l’alarme et courir à leur aide ? »
« Oh ! quel excès de zèle aujourd’hui te possède !
J’aime à voir un chrétien surgir dans un ribaud ;
Mais, mon cher, laisse en paix brûler Château-Thébaud.
On le rebâtira : les Montrelais sont riches.
Si Satan prend plaisir à leur jouer des niches,
Est-ce ma faute à moi ? Pourquoi me déranger,
Quand mon fort de Touffou ne court aucun danger ?
Si tu viens m’assourdir de vétilles pareilles,
Je te fais au gibet clouer par les oreilles. »

Ah ! si, de la nature alors trompant les lois,
La muette forêt eût pu prendre une voix,
Elle eût poussé dans l’air des clameurs effarées,
En voyant la Ruine et la Mort conjurées
S’apprêter à franchir, dans cette nuit, le seuil
Du vieux château qui fut si longtemps son orgueil.

C’est qu’à flots incessants, par la poterne ouverte,
Des hommes pénétraient dans l’enceinte déserte !
Ces hommes marchaient tous d’un pas silencieux,
Mais dans l’ombre brillaient leurs armes et leurs veux.
N’en comptez pas le nombre : oh ! c’est toute une armée
Qui surprend et saisit la place inalarmée ;
La troupe envahissante emplit déjà les cours,
Et les tours, et les murs. il en entre toujours.

Des postes ont été placés à chaque issue :
La lutte est impossible et la fuite déçue…
Mais qui songe à la lutte, et qui donc cherche à fuir ?
Les lits de camp sont pleins : chacun est à dormir.

Seigneur, prenez pitié de ces âmes tremblantes
Qui, laissant ici-bas leurs dépouilles sanglantes,
Ont passé dans la mort à travers le sommeil
Et dans l’éternité vont trouver le réveil.
Que votre tribunal, dans vos sphères si hautes,
Ne soit pas, ô Seigneur, sans pitié pour leurs fautes :

Ces hommes n’ont pas eu le temps du repentir,
Tant, ô mon Dieu, la Mort fut prompte a. les saisir !

IX. UNE APPARITION.

Pendant que ta vengeance, ô Jeanne, fait son œuvre,
Terrible, mais muette, ainsi que la couleuvre
Qui, la nuit, s’est glissée au nid d’un pauvre oiseau.
On voit briller toujours le donjon du château.

Pas un bruit n’est venu, traversant les ténèbres,
Y porter le soupçon de ces scènes funèbres ;
Le guet, qui veillait seul, fut lui-même surpris :
Sa chute dans la douve a prévenu ses cris.

La fête, toutefois, touche enfin à son terme :
—- « Ma tête a des vapeurs et mon pied n’est plus ferme,
A dit le châtelain, qui vient de se lever.
A nos futurs honneurs allons gaîment rêver :
Il est tard, le feu meurt, les flambeaux vont s’éteindre.
Tout excès de plaisir à notre âge est à craindre :
A quoi me servirait d’être riche et puissant,
Si j’allais par avance appauvrir trop mon sang ? »

—- « Mon ami, la sagesse a parlé par ta bouche :
De ma santé le soin autant que toi me touche ;
Mais, puisque j’ai choisi, docile à ta leçon,
Pour mon cadeau du Roi le château de Clisson,
Remplis, remplis ma coupe, ô mon bon camarade.
Offre à ton vieux seigneur sa dernière rasade.
C’est bien. Ton hypocras est vraiment excellent,
Et j’en réjouirai le château qui m’attend…
Conviens que je t’ai dit une admirable histoire ;
Fêtons-la… Je ne puis boire seul à ma gloire :
Verse, verse à pleins bords, ami, fais-moi raison,
Et buvons tous les deux… au sire de Clisson. »

Comme il disait ces mots, en élevant son verre,
Les yeux sur son destin rayonnant de lumière,
La porte avec fracas s’ouvrit, et, sur le seuil,
Une femme apparut, en longs habits de deuil
Et tenant par la main ses deux fils. Cette femme
Se taisait, mais ses yeux lançaient des jets de flamme,
Et jamais front mortel n’eut plus de majesté.
Les vieillards, devinant presque la vérité,
Restaient le front baissé devant l’étrange groupe,
Et de leur main tremblante avait glissé leur coupe.

Enfin le châtelain de Touffou s’enhardit
Et, quoique pâle encore, il fait un pas et dit :
« O sombres visions, êtes-vous des fantômes
Échappés à minuit des lugubres royaumes ?
Je ne sais, mais je vais bientôt, le glaive en main,
Voir si de votre cœur coule du sang humain. »

Jeanne s’avance et garde un dédaigneux silence.
Sa troupe de seigneurs derrière elle s’élance
Et, s’alignant aux murs, attend, l’épée au poing.
Les vieillards ont cherché refuge dans un coin,
Les cheveux hérissés, la figure hagarde,
Sous l’œil fascinateur qui toujours les regarde.
Soudain, à la croisée un d’eux court comme un fou,
L’ouvre et s’écrie : « A moi, garnison de Touffou !
Venez ! à votre chef venez prêter main-forte. »

« Ta garnison ! lui dit un seigneur, elle est morte.
Nous l’avons tout entière égorgée, et, vous deux,
Pour être encor vivants, n’en valez guère mieux :
Votre mort ne dépend que d’un mot ou d’un signe. »
—- « C’est mensonge odieux ou trahison insigne,
Car nul bruit de combat jusqu’à nous n’est monté ;
Non, le fort de Touffou n’est pas encor dompté…
S’il l’était, vous seriez des assassins infâmes. »

Comme il parlait encor, des tourbillons de flammes,
Qui des caves montaient jusqu’au sommet des tours,
De leurs rouges splendeurs ont éclairé les cours…
Et garder quelque espoir serait de la démence,
Car, après de grands cris, suivis d’un rire immense,
On entend tournoyer la ronde des vainqueurs.

Le sang des deux vieillards se figeait dans leurs coeurs :
—- « Mais qui donc êtes-vous et quel but vous amène ?
La guerre qui renaît, le pillage ou la haine ? »

Jeanne ne répond pas, mais son œil obstiné
Des deux amis tremblants ne s’est pas détourné ;
On dirait qu’elle éprouve une secrète joie
A sentir se débattre et palpiter sa proie.

Mais son regard de feu soudain s’avive encor ;
Sa vengeance trop lente est pour elle un remord :
Elle a cru voir passer dans la nuit étoilée
L’ombre de son époux, sanglante et mutilée,
Qui lui crie, en montrant les lâches que voilà :
« Je suis mort de la main d’un de ces hommes-là. »

Ces deux hommes vont donc mourir, mais pas ensemble.
Que celui qui jugea Clisson pâlisse et tremble ;
Car mieux vaudrait pour lui les tourments d’un damné,
Que le supplice auquel Jeanne l’a condamné.

X. LES DEUX AMIS.

La châtelaine étend le bras vers les coupables,
Et leur arrêt se lit dans ses yeux implacables.
Bourrelés de remords et d’épouvante fous,
Ces deux anciens soldats sont tombés à genoux ;
Du geste et du regard ils implorent leur grâce.
Le moins lâche des deux, bégayant à voix basse :

—- « O Madame, dit-il, pour mourir, qu’ai-je fait?
Pour m’en justifier, dites-moi mon forfait »

Jeanne, croisant les bras, en face d’eux s’avance :
—- « Pour oser discuter avec moi ma vengeance,
Votre impudence est rare et ne se comprend pas.
J’ai fait jusqu’au dernier massacrer vos soldats,
Et pourtant ils n’avaient, pour tomber mes victimes,
Que le tort inconnu du contact de vos crimes ;
Et vous, qui savez trop ce que vous m’avez fait,
Vous dont la langue tremble en parlant de forfait,
Vous croyez me fléchir par de vaines paroles ?
Étouffez dans vos cœurs vos espérances folles.
Vous rougirez de vous en apprenant mon nom :
Osez donc implorer la veuve de Clisson ! »

Le châtelain se traîne à genoux devant Jeanne :
—- « Ce n’est pas moi, dit-il, que votre nom condamne,
C’est cet homme, Madame, et, vous le savez bien,
Dans le crime à punir, moi je ne fus pour rien.
Quand cet homme à Touffou vint chercher un refuge,
De Clisson j’ignorais qu’il eût été le juge ;
Je l’aurais, sans cela, croyez-en mon serment,
Comme un traître qu’il est, chassé honteusement. »

—- « Oh ! ne le croyez pas, Madame, c’est un lâche.
S’il n’a pas partagé la douloureuse tâche
Que m’avait imposée un ordre de mon roi
Et que je n’ai remplie, hélas! qu’avec effroi,
O mon Dieu, faut-il donc qu’un tel forfait me souille ?
C’est lui qui, de Clisson me montrant la dépouille,
A mes cupidités voulait donner l’éveil ;
Mais j’ai rejeté loin son odieux conseil,
Car c’est assez d’avoir, et je m’en désespère,
Sans dépouiller vos fils, fait condamner leur père. »

—- « Le couard ! sous mon toit pourquoi l’ai-je abrité ?
Tu mens impudemment… Voici la vérité.
Oui, devant vous je veux, Madame, le confondre :
Lorsque votre courroux est sur nous venu fondre,
Cet homme, en le disant j’éprouve un long frisson,
Cet homme se nommait le sire de Clisson. »

Olivier à ces mots a blêmi de colère :
—- « Quelle honte pour nous, quelle honte, ô mon père,
Qu’un pareil homme ait pu, ne fût-ce qu’un instant,
Parer sa lâcheté de ton nom éclatant ! »
—- « Oh ! la honte, dit Jeanne, est pour le roi de France,
S’il connut et permit une telle espérance. »

Puis, lanant à plein cœur son indignation :
—- « C’est assez vous vautrer dans votre abjection.
Votre assaut de bassesse est sans but et me lasse ;
La femme de Clisson ne peut vous faire grâce.
Rappelez-vous l’auberge où tous deux, hier soir,
Vous dérouliez le plan de votre infâme espoir.

» Péan de Malestroit, je vous livre cet homme :
Qu’il meure par le fer ainsi qu’un gentilhomme,
C’est bien ; mais quand j’irai vous retrouver là-bas.
Que son âme ait rejoint l’âme de ses soldats. »
Le châtelain essaie en vain de se défendre ;
On l’entoure, on l’entraîne, on le force à descendre
L’escalier tortueux, dont les derniers degrés
Sont d’un rouge reflet vivement éclairés.
A peine a-t-il passé l’ogive de la porte,
Péan et les seigneurs qui lui prêtent main-forte
Livrent le malheureux aux soldats, et bientôt
Retentit un grand cri, suivi d’un sourd sanglot…

Malestroit remontant dit à Jeanne : « Madame,
Sa faute est expiée et Dieu juge son âme. »

L’autre vieillard qui tremble, incertain de son sort,
Attend à deux genoux, aussi blême qu’un mort.
Jeanne, tout absorbée en un sombre silence,
Semble en ses profondeurs sonder sa conscience ;
Vers le ciel tout à coup elle élève la main.
Et son œil resplendit d’un éclat surhumain.
Tous les seigneurs rangés dans la salle autour d’elle
Pressentent quelque scène atroce et solennelle.

—- « Dieu juste, Dieu vengeur, dit Jeanne, jusqu’ici,
Quand ma voix prononça des arrêts sans merci,
J’ai senti dans mon cœur des révoltes secrètes :
Le pardon eût souvent trouvé mes lèvres prêtes,
Si je n’avais pas craint de te désobéir…
Car je ne suis pas faite, ô mon Dieu, pour haïr.

» Mais lorsque le hasard, ou plutôt ta justice,
Voulant sans doute au crime égaler le supplice,
Amène de si loin et jette en mon pouvoir
Un de ceux dont l’arrêt me voue au désespoir ;
En face de cet homme, aussi lâche que fourbe,
Dont le front à mes pieds s’humilie et se courbe :
La haine, dans mon sein allumant tous ses feux,
Fait un souhait de mort de chacun de mes vœux,
Et je n’éprouve plus ni pitié ni scrupule.
J’attise avec bonheur la flamme qui me brûle ;
Mais parmi les tourments, même les plus cruels,
Qu’ait jamais inventés la fureur des mortels,
Je n’en trouve pas un qui plaise à ma vengeance.
» Oh ! que n’ai-je ma part de ta toute-puissance,
Et, fondant en un seul tous les maux de l’enfer,
C’est ce supplice-là que cet homme eût souffert! »

XI. UN ARRÊT POSTHUME.

Jeanne, en disant ces mots, semblait lancer la foudre.
Le Juge épouvanté, se traînant dans la poudre,
Criait, en soulevant ses maigres bras tremblants :
—- « Madame , ayez pitié d’un homme à cheveux blancs. »

—- « L’honneur de la vieillesse, oh ! c’est moi qui le venge :
Tes cheveux sont souillés et de sang et de fange.
Oui, tout ce qui commande ici-bas nos respects,
Tu l’as déshonoré par tes vices abjects,
O vieillard sans vergogne, ô soldat sans vaillance,
Chevalier sans honneur, juge sans conscience…
Que dis-je ? un juge ! oh ! non , tu n’es qu’un assassin. »

Et Jeanne alors, tirant un poignard de son sein :
—- « Clisson, ô mon époux, si loyal et si brave,
Je rougis de t’offrir le sang de cet esclave :
La victime est, hélas ! trop peu digne de toi,
Mais ne vois dans sa mort qu’un gage de ma foi. »

Et Jeanne, d’une main convulsive et peu sûre,
A saisi du vieillard la blanche chevelure,
Pendant que l’autre bras lève sur lui le fer :
—- « Je devrais te plonger sans pitié dans l’enfer ;
Mais, chrétienne, je veux en toi respecter l’âme
Que Dieu te donna pure et que tu fis infâme.
Lave donc ton forfait dans un dernier remord
Et prie… Oui, mais sois court, car j’ai soif de ta mort. »

Et le Juge, essayant ses dernières défenses,
Cria : « Pardonnez-nous, ô mon Dieu, nos offenses,
Comme nous pardonnons à qui nous offensa. »
Sur la face de Jeanne un nuage passa.
Repoussant du vieillard la chevelure blanche
Et jetant son poignard au loin, son front se penche.
Soudain se redressant : —- « Je ne puis pourtant pas,
Cher Olivier, laisser impuni ton trépas !
Être juste, ô mon Dieu, n’est pas être cruelle ;
Tu reçus mes serments et j’y serai fidèle :
Des préceptes sacrés cet homme abuse en vain ;
Il n’en mourra pas moins, s’il échappe à ma main.

» Péan de Malestroit, âme droite et loyale,
Et vous, nobles seigneurs, vous tous qu’en cette salle
Rassemble autour de moi l’espoir du châtiment :
Lorsque luira le jour du dernier jugement,
Quand nous comparaîtrons au tribunal suprême,
Devenez mes témoins, ô compagnons que j’aime ;
Que je vous trouve encor debout à mon côté.
» Et si quelqu’un m’osait taxer de cruauté,
Oh ! dites, pour m’aider à subir mon épreuve :
Dieu juste , de Clisson nous avons vu la veuve
Sous son poignard levé tenir son assassin,
Et son poignard tomba sans lui percer le sein.
» Ne va pas te bercer d’une espérance vaine,
Vil complice du Roi ; je conserve ma haine,
Et tes lâches efforts, traître, pour l’apaiser,
Bien loin de l’amortir, n’ont fait que l’aiguiser.
» Oh ! oui, si je renonce à me faire ton juge,
Peut-être, ô chevalier, n’est-ce qu’un subterfuge :
Clisson a dès longtemps disposé de ton sort ;
Ce n’est plus moi, mais lui qui te condamne à mort.

» O toi qui vis mourir ton maître, Herblain, avance,
Et de Clisson mourant redis-lui la sentence. »
Au fond de ses terreurs le vieillard retombé
Cachait entre ses mains son front pâle et courbé.
Il ferme en vain les yeux ; une ombre vengeresse
De ses yeux clos se raille et devant lui se dresse…
Et puis tout s’éclaircit, tout redevient vivant ;
Il revoit le tableau qui le poursuit souvent :
Et le Grand-Châtelet, et sa bruyante place,
Et les deux échafauds se regardant en face,
Et, sur le noir tapis, ce grand et fier baron,
Dont le geste ou la voix lui fait baisser le front…
Pitié, Seigneur, pitié ! car tout s’anime encore :
Voici du condamné la voix grave et sonore.
Non, ce n’est pas Clisson qui parle, c’est Herblain ;
Mais le Juge retrouve un écho dans son sein,
Qui rend aux fiers adieux dont Herblain dit les termes
Leurs accents d’autrefois, si mâles et si fermes.

—- « Vous tous, beaux chevaliers, plus prudents que hardis,
Qui, courbant sous le joug des fronts abâtardis,
Vous laissez atteler aux fonctions de juges,
Hâtez-vous de chercher quelques secrets refuges.
» Je laisserai deux fils, orphelins de par vous ;
Leur mère leur dira : Si je n’ai plus d’époux,
Si vous êtes privés des caresses d’un père,
Si tous nous n’avons plus que honte et que misère,
C’est que vingt chevaliers ont, pour plaire à leur roi,
Pris ses désirs pour règle et ses ordres pour loi ;
Et notre unique ami, leur lâche complaisance
L’a tué, sans pitié, malgré son innocence. »

—- « Ce que disait Clisson, je l’ai dit à mes fils,
Et tous de votre arrêt nous vous gardons le prix…
» Continuez, Herblain, l’immutable sentence. »
Les seigneurs frémissants écoutaient en silence.

—- « Tremblez, beaux chevaliers, car mes fils ont grandi ;
Leur corps est vigoureux et leur cœur est hardi.
Vous leur appartenez ! oui, tous tant que vous êtes !
Sous leurs glaives vengeurs tomberont vos vingt têtes.
Vous vous cachez en vain : ils vous reconnaîtront
Aux taches de mon sang qui marquent votre front. »

—- « Je suis, dit Olivier, bien jeune; mais peut-être
Ai-je un bras assez fort pour châtier ce traître :
Ma hache sur son cou va bientôt s’essayer,
Car ta dette, mon père, oh ! je veux la payer. »

—- « Sois béni, noble enfant, de ta colère sainte ;
Mais étouffe en ton cœur et l’injure et la plainte :
Connaissons les arrêts par ton père dictés
Et qui tous, quels qu’ils soient, seront exécutés.
» Tu nous fais bien souffrir, Herblain; n’importe, achève.
—- « Grâce ! grâce! Madame… Ah! quel horrible rêve ! »
—- « Un rêve ! oh ! non, hélas! tout n’est que trop réel.
Mais poursuis donc, Herblain, cet arrêt solennel. »
—- « Jouissez de ma honte et n’en soyez pas sobres ;
Car votre mort à vous sera pleine d’opprobres
A ce point, que vos fils, honnis et dépouillés,
Rougiront de porter des blasons trop souillés.
Ne pouvant les laver, malgré toutes leurs larmes,
Ils quitteront vos noms, ils quitteront vos armes.
Personne ne saura quels vous avez été ;
L’on ne connaîtra plus que votre lâcheté…
L’oubli vous offrira ses ignobles refuges :
En racontant ma mort, si l’on cherche mes juges,
L’Histoire répondra, dans ses justes dédains :
On ne sait plus les noms de ces vingt assassins ! »

Le Juge se roulait d’effroi dans la poussière.
Olivier se jetant dans les bras de sa mère :
—- « Pauvre mère adorée, oh! que tu dois souffrir!
Cet homme, tu l’as dit, cet homme va mourir ;
Mais mon père a légué ma vie à sa vengeance :
Laisse-moi disposer seul de son existence.
Je sais comment lui faire expier son forfait ;
Sa honte nous paîra le mal qu’il nous a fait.
Mère, ici restez donc avec mon jeune frère,
Et tous deux priez Dieu pour l’âme de mon père…
» Vous, Malestroit, traînez cet homme dans la cour,
Et qu’il maudisse l’heure où son œil vit le jour. »

Brisé par la douleur qui l’accable et le navre,
Le vieillard s’est laissé porter comme un cadavre.

XII. LES ROUTIERS EN GAIETÉ.

Au milieu de la cour flamboyaient de grands feux,
Qui roulaient sur le ciel leurs tourbillons fumeux,
Et des flancs du fort même, où brûlait l’incendie,
Jaillissait une flamme incessamment grandie.
Les routiers tout sanglants, qui, depuis le matin,
Se gorgeaient sans mesure et de cidre et de vin,
Près des larges brasiers formant différents groupes,
Aux tonneaux défoncés puisaient à pleines coupes.
L’ivresse et la gaîté leur servant d’échansons,
C’étaient des rires fous et de folles chansons ;
Puis, les mains s’enchaînant tout à coup pour la ronde,
La danse tournoyait, hurlante et furibonde.
Aussi, quand le vieillard, dans la cour descendu
Vit la ronde infernale, il se sentit perdu.

—- « Herblain, dit Olivier, fais retentir ta trompe ;
Il faut que cette orgie à l’instant s’interrompe.
Tâche qu’autour de moi tous viennent se ranger,
Car ce sont ces démons qui doivent nous venger. »
Aux sons du cor d’Herblain la ronde s’est rompue ;
Les routiers, redoutant une attaque imprévue,
Accourent et, formant un cercle aux rangs nombreux,
La main sur leurs poignards, l’interrogent des yeux.

Olivier, s’élançant sur un degré de pierre,
Étend le bras et dit, d’une voix haute et fière :
« Vous n’êtes menacés, amis, d’aucun danger
Et, si de vos plaisirs je viens vous déranger.
C’est que je vous apporte une nouvelle joie…
Oui, battez tous des mains, car voici votre proie.
Cet homme, qui se tord lâchement à mes pieds
Et cache en ses genoux ses traits terrifiés,
A commis un forfait d’une nature telle,
Qu’il faut pour le punir une peine nouvelle.
La mort n’y suffit pas : ce prévaricateur
Doit voir souiller son nom d’un complet déshonneur.
» Vous pouvez mesurer son méfait à ce signe,
D’entendre ainsi parler, sans que le ciel s’indigne,
Sans que la foudre gronde et que l’éclair ait lui.
Un enfant, comme moi, d’un vieillard, comme lui.

» Aidez-nous donc, amis, à châtier son crime.
Pourvu que vous gardiez la vie à la victime,
Versez-lui sans mesure et la honte et l’affront ;
Oui, qu’il en soit sali des pieds jusques au front…
Cet homme est un jouet que je vous abandonne.
» La bourse que voici, pleine d’or, je la donne,
En prix, à ceux de vous qui sauront inventer
Quelque outrage qu’on n’ait jamais osé tenter. »

Un hourra de bonheur accueille la harangue.
Tel qu’un tigre, qui suit des yeux et de la langue
La biche sur laquelle il s’apprête à bondir,
Tel de chaque soldat on voit l’œil resplendir,
A l’espoir de gagner la bourse d’or promise.
Le vieillard, pantelant sous cette convoitise,
Crie, en faisant pour fuir un inutile effort :
« Je ne demande plus pour grâce que la mort. »

—- « Allons, dit Olivier, commencez son supplice ;
Quoi que vous puissiez faire, il n’aura que justice. »

Je ne souillerai pas, ô lecteurs, votre esprit
Du détail des horreurs que cet homme souffrit.
L’injure, les souffiets, les crachats à la face
Ne sont de ses tourments que la simple préface :
Non content des affronts dans l’Histoire enfouis,
Pour lui l’on inventa des affronts inouïs ;
Et, pour trouver l’outrage ou sanglant ou grotesque,
Fiez-vous, ô lecteurs, à cette soldatesque
Qui se gorge de vin et veut se gorger d’or !

—- «Oh ! grâce ! grâce! assez ! » —- « Non ! dit l’enfant. Encor !»
Et le supplice atroce alors se renouvelle,
Aux applaudissements de la bande cruelle.
La troupe est gaie et veut varier son plaisir :
On dépouille cet homme, on le force à courir ;
Et chacun le poursuit; et quiconque l’attrape,
Du plat de son épée ou de son pied le frappe…
Si l’haleine lui manque et qu’il s’arrête un peu,
On lui jette, en riant, des tisons tout en feu.

A voir ces grands brasiers aux clartés fantastiques,
Ce vieillard nu, qui court, sous les cris frénétiques
De tous ces hommes noirs à sa suite acharnés,
L’épouvante vous gagne et l’on songe aux damnés.

Le Ciel, vengeur du crime, ô sombre châtelaine,
A-t-il donc exaucé le souhait de ta haine,
Et cet homme va-t-il souffrir de ces bandits
Tous les maux qu’a vus Dante et qu’il nous a redits ?

Après avoir deux fois fait le tour de l’enceinte,
Sous l’excitation nerveuse de la crainte,
L’infortuné vieillard, par la course épuisé,
Le corps couvert de sang, haletant et brisé,
Glisse aux pieds d’Olivier sur ses jambes pliantes,
Et, tendant vers l’enfant ses deux mains suppliantes,
S’écrie : « Ah ! par pitié, donnez-moi donc la mort ! »

L’impitoyable enfant répète : « Encor ! encor ! »

Le supplice du Juge à ces mots recommence.
L’ivresse et la gaîté vont jusqu’à la démence,
Et les routiers, cédant à leurs instincts pervers,
Inventent des affronts qu’ignorent les enfers.
C’est que dans les excès de la horde infernale,
Dieu fait régner encore une règle morale ;
Ici, l’on foule aux pieds toute loi, tout devoir :
Oui, bandits, les démons rougiraient de vous voir !

Olivier, indigné de tant d’ignominie,
Crie aux bourreaux : « Assez! la torture est finie » ;
Et leur jetant, de loin, sa bourse pleine d’or :
—- « Partagez, leur dit-il, entre vous ce trésor.
Cette bourse est à vous, puisque je l’ai promise ;
Mais vous avez franchi la limite permise :
Au lieu de n’outrager que ce vieillard sans foi,
Vos ignobles ébats m’offensent aussi, moi
Pour châtier un crime, il n’en faut pas commettre,
Et je vous punirais, si j’étais votre maître.
Vous osez murmurer! Oh! je ne vous crains pas.
Le premier qui m’insulte est près de son trépas :
Oui, craignez le courroux qui dans mon sein s’amasse.

» Lâchez donc ce vieillard : Olivier lui fait grâce.
Tous ses torts envers nous ne sont pas effacés,
Mais il est temps qu’il meure : il a souffert assez…
» Qu’entre deux vils pourceaux au gibet on le pende.
La différence entre eux n’est pas déjà si grande !
» Meurtriers de mon père, ô juges exécrés,
Vous méritez sa peine et vous la subirez. »

Comme un dogue dompté grogne sans oser mordre,
Les bandits frémissants ont exécuté l’ordre,
Et ce qu’il contenait encor de cruauté
Les consolait un peu du plaisir avorté.

Bientôt du haut donjon l’enfant gagnant le faîte
Put dire : « Descendez, mère; justice est faite. »

Au souffle du matin le ciel s’est épuré
Et mainte étoile d’or brille au dôme azuré ;
Des astres de la nuit la pâle-souveraine
Verse les flots d’argent de sa clarté sereine.
Mais depuis quelque temps, sous l’ombre des grands bois,
On entendait gémir de lamentables voix.
Est-ce au vent de la nuit la feuille qui se froisse ?
Non, la brise n’a pas de ces longs cris d’angoisse.
Ce sont, ô Dieu vengeur, les voix des trépassés…
Tous, jusqu’à Malestroit, sentent leurs cœurs glacés ;
Jeanne seule et son fils n’éprouvent nulle crainte :
Ils ont fait leur devoir et leur vengeance est sainte.

XIII. PEN-MARC’H.

D’où vient donc la terreur qui règne dans Pen-Marc’h

La mer est basse. On voit, comme dans un grand parc
Où dort un troupeau noir de bêtes monstrueuses,
On voit, couchés aux bords des passes tortueuses,
Des groupes inégaux de rochers, dont les flancs,
Frappés par le soleil, sont tout étincelants.
Sous le vert goëmon qui leur sert de crinière,
Immobiles, muets et baignés de lumière,
Ces monstres sous-marins, ces horribles rescifs,
Comme des ours domptés semblent inoffensifs ;
Mais leur aspect hideux vous glace et vous repousse.

Pourtant cette soirée est charmante, et si douce
Que les regards, séduits par sa tiède clarté,
Prêtent à chaque objet un reflet de beauté.
Non, la sérénité du jour n’est qu’apparente :
Sous ce calme trompeur la nature est souffrante.
L’azur éclate au ciel, mais l’air est étouffant.
La mer s’est endormie au soleil, et le vent
De son aile légère en ride à peine l’onde ;
Mais dans son lourd sommeil la mer sourdement gronde,
Comme un volcan trop plein où bout la lave en feu.

Des bords de l’horizon, tout à l’heure si bleu,
D’épais nuages gris montent, montent sans cesse,
Et, jetant un linceul sur le soleil qui baisse,
Font, à ce jour doré qui plaît tant au regard,
Succéder brusquement un jour morne et blafard ;
Et les oiseaux de mer, qui pressentent l’orage,
Regagnent, en criant, les rochers du rivage.
Ces oiseaux ont raison : oui, c’est bien l’ouragan
Qui vient avec le flux et gonfle l’Océan.
Avez-vous vu là-bas trembler un éclair pâle ?
Entendez-vous ces bruits roulant comme un sourd râle ?
Oui, c’est bien l’ouragan; mais il est encor loin.
Eh! qu’importe où qu’il soit? Je suis votre témoin,
O pêcheurs de Pen-Marc’h, dignes fils des vieux Celtes,
Dont un cœur indompté fait battre les flancs sveltes :
Ni les vents mugissants, ni la mer en fureur,
Ni le tonnerre en feu n’ont pour vous de terreur.
Vous avez vu cent fois au granit de vos côtes
Se heurter, en hurlant, les vagues les plus hautes ;
Et qu’est-il résulté de tant d’orgueilleux chocs,
Sinon un peu d’écume au sommet de vos rocs ?
Leurs massifs éternels, gardant la même forme,
Bravent tous les assauts de l’Océan énorme ;
Et l’Océan vaincu, furieux, rugissant,
Se tord de désespoir de se voir impuissant.

Or, les Bretons, témoins de ces jeux redoutables,
Sont, comme leurs rochers, devenus indomptables.
Lorsque les éléments mêlent, dans leurs complots,
Les colères de l’air aux colères des flots,
Si le pêcheur breton croit, parfois, que l’orage
Peut dépasser sa force et non pas son courage,
Il rentre en sa cabane et, fermant les volets,
Il répare, en sifflant, les trous de ses filets,
Pendant que, dans un coin, ses filles et leur mère
Pour quelque cher absent disent une prière,
Et, s’il tonne trop fort, font à sainte Anne un vœu.

Donc, malgré ce ciel noir qui se teinte de feu,
Ce n’est pas l’ouragan qui trouble le village :
Un enfant rougirait d’avoir peur de l’orage.

XIV. LES PIRATES.
D’où vient donc la terreur qui règne dans Pen-Marc’h?
C’est qu’un homme, plus prompt que la flèche d’un arc,
Surmenant son cheval , qui de sueur ruisselle,
Vient d’apporter au bourg une horrible nouvelle.
—- « Hâtez-vous, criait-il, de fuir vers Pont-l’Abbé,
Avant que le malheur ne soit sur vous tombé.
Hâtez-vous, hâtez-vous ! Sur nous tous la mort plane. »
A ces lugubres cris chacun fuit sa cabane ;
On entoure cet homme, on le force à parler :

—- « Qu’avez-vous donc, Yvon, et qui vous fait trembler?
Un fou peut seul pousser des clameurs aussi folles. »
—- « Oh ! les fous ferment seuls l’oreille à mes paroles.

« Sur la côte, hier soir, ont paru trois vaisseaux,
Dont la proue et la poupe ont de vastes châteaux ;
On n’en saurait douter, ce sont trois nefs de guerre. »
—- « Ces grands naufs de combat ne nous émeuvent guère,
Car monseigneur de France et monseigneur de Blois
En ont fait naviguer sous nos yeux bien des fois. »
—- « Mais à la pavesade ainsi que sur la hune,
D’où descend jusqu’au pont la large voile brune,
On ne voit, et mon œil s’en est bien convaincu,
Ni du Roi ni du Duc briller le noble écu.
Un grand lion d’argent, effrayant de menace,
Sur un fond tout rougi de sang a pris leur place. »

—- « Nous ne comprenons pas ; Yvon, soyez plus clair :
A côté de la foudre allumez donc l’éclair. »
—- « Ces navires, qu’entoure une terreur si grande,
C’est Jeanne de Clisson qui tous trois les commande.
—- « Pour la première fois nous entendons ce nom. »
—- « Vous ne connaissez pas la dame de Clisson ! ! !
Puisse Dieu vous laisser longtemps votre ignorance !
La dame de Clisson prend pour nom : la Vengeance.
» Oh ! vous la connaîtrez bientôt… trop tôt, hélas !
Car, tenez ! ses trois nefs apparaissent là-bas. »

Et cet homme, aux pêcheurs montrant du doigt les vagues,
Leur signalait au loin trois points blancs, encor vagues.
D’autres que des pêcheurs auraient pris ces points blancs
Pour des flocons d’écume ou pour des goëlands ;
Mais aux yeux des marins la distance est sans voiles,
Et tous ont reconnu dans ces trois points trois voiles.
—- « Hâtez-vous, dit Yvon, fuyez vers Pont-l’Abbé,
Avant que le malheur ne soit sur vous tombé.
Hâtez-vous, hâtez-vous ! Sur nous tous la mort plane. »

—- « Expliquez-nous au moins pourquoi fuir votre Jeanne. »
—- « Vous êtes insensés de perdre ainsi le temps.
Ces vaisseaux, que la mer retient là-bas flottants,
Vont, croyez-en Yvon, dès que l’eau sera haute,
Aborder sans retard et piller cette côte. »
—- « Oh ! bien fou qui voudrait aborder à Pen-Marc’h :
L’écueil nous défend mieux que l’arbalète ou l’arc.
Aussi, quand dans nos cœurs faillirait le courage,
Venir nous attaquer, c’est chercher le naufrage. »
« Je ne sais quels sorciers pilotent ces vaisseaux,
Mais la mer n’a pour eux que de faciles eaux.
A travers les rescifs ils trouvent une voie
Et partout d’un vol sûr ils vont saisir leur proie. »

Les femmes, les enfants commençaient à trembler,
Et l’on vit plus d’un front de marin se troubler.

—- « Eh ! qu’est-ce donc enfin que cette châtelaine ?
Quel malheur dans son âme allume tant de haine ? »
—- « Naguère son époux fût, par ordre du Roi,
Mis à mort à Paris, je ne sais trop pourquoi ;
Mais que son trépas fût plus ou moins légitime,
Jeanne s’est fait serment de venger la victime.
» Assemblant des soldats autour d’elle à prix d’or,
Dans plus de dix châteaux elle a porté la mort.
Pour atteindre à coup sûr l’ennemi qu’elle accuse,
A défaut de la force elle employait la ruse :
Mais entrée au château, quel qu’en fût le moyen,
Femmes, enfants, vieillards, elle n’épargnait rien.

» Quand le duc de Bretagne, aidé du roi de France,
L’eut fait par ses soldats traquer à toute outrance,
Et qu’elle ne crut plus pouvoir parer leurs coups,
Rassemblant ses trésors et vendant ses bijoux,
Jeanne alors équipa trois grandes nefs de guerre,
Et, plus terrible encor peut-être que sur terre,
Ravagea sans pitié, de La Rochelle à Caen,
Bien des bourgs sans défense au bord de l’Océan.

» Ah ! depuis les Normands, dont la terrible histoire,
L’hiver, fait au foyer frémir tout l’auditoire,
Jamais aucun forban , jamais aucun Anglais
N’a semé sur ses pas des maux aussi complets.
Ce n’est pas une femme, oh ! non, c’est une hyène.

» Pourtant elle se croit, dit-on, bonne chrétienne :
Quand sa main fait courir la flamme dans les bourgs,
L’église et les moustiers sont épargnés toujours ;
Mais tout le reste, hélas ! n’obtient jamais de grâce.
La ruine et le sang marquent partout sa trace.

» Je n’exagère rien; non, non! J’ai traversé
Un des malheureux bourgs où Jeanne avait passé :
J’ai vu partout des corps d’enfants, de femmes, d’hommes,
Les pommiers abattus encor chargés de pommes,
Les cabanes sans toits, et les riches manoirs
N’offrant plus que des murs ébréchés et tout noirs.

» L’auteur de tous ces maux que j’ose à peine dire,
Cette femme sans cœur, Dieu devrait la maudire :
Eh bien, non ! l’on dirait qu’il veut la protéger,
Car sa main devant elle écarte tout danger.
Non contents de braver l’écueil et la tempête,
Ses vaisseaux se sont fait du combat une fête.
» En vain le roi de France et monseigneur de Blois
Ont voulu mettre un terme à tant d’affreux exploits,
Jeanne esquive leurs coups et se rit de leurs flottes.
Maîtresse de la mer par ses hardis pilotes,
Elle combat ou fuit selon ce qui lui plaît ;
Mais, quand elle combat, le désastre est complet :
Pour complice elle prend le vent, l’écueil ou l’ombre…
Tout vaisseau qu’elle attaque, il faut qu’il brûle ou sombre. »

XV. LA PROCESSION.

Soudain, les yeux hagards et les bras étendus :
—- « Insensés, crie Yvon, oh ! nous sommes perdus !
De nos trop longs discours nous paîrons cher la faute ;
La Torche au loin rugit et la mer devient haute…
Jeanne avance; oui, l’œil peut compter tous ses soldats,
Et vos remparts d’écueils ne vous sauveront pas. »

La marée, en effet, montait, et montait vite.
La vague en grossissant roule et se précipite,
Puis, déchirant ses flancs aux rocs silencieux,
Hurle de sa blessure et bondit vers les cieux.
Mais le rescif soutient une inégale lutte ;
La masse d’eau, qui croît et que rien ne rebute,
S’acharnant sur l’écueil, à chaque instant moins haut,
L’engloutit tout entier sous un dernier assaut :
Quelque bouillonnement signale encor sa place,
Mais l’eau grossit toujours, et la trace s’efface.

La mer a triomphé de tous ces vains efforts
Qui voulaient l’empêcher d’atteindre enfin ses bords ;
Elle a tout couvert, sauf quelque pointe isolée.
Et, dans cette étendue, immense et désolée,
Sur laquelle s’abaisse un ciel devenu noir
Sous l’aile de l’orage encor plus que du soir,
On voit de Jeanne au loin s’avancer les nefs brunes,
Fourmillant de soldats du pont jusques aux hunes.

Dans cet air embrasé le vent ne souffle pas
Et la voile à gros plis fasie autour des mâts ;
Qu’importe, si la mer qui, déjà se fait haute,
Suffit seule à pousser ces nefs jusqu’à la côte.

Les femmes, les enfants, l’œil fixé sur les flots,
Jettent des cris d’effroi mêlés de longs sanglots.
Eux-mêmes, ces marins, vantés pour leur courage,
Qui, vingt fois, sans pâlir ont défié l’orage
Et qui, lorsque l’Anglais sur leurs côtes descend,
De tout se font une arme et n’ont pas peur du sang :
L’épouvante à présent circule dans leurs veines
Et leur projet de lutte expire en clameurs vaines.

Ceux-ci, stupéfiés, regardent l’horizon ;
Ceux-là, d’un bras hâtif dépouillant leur maison,
Jettent sur la charrette, où le tas s’amoncelle,
Le lit et le bahut, le linge et la vaisselle ;
D’autres à leurs enfants prêtent leur dos courbé.

—- « Hâtez-vous, crie Yvon, de fuir vers Pont-l’Abbé.
Hâtez-vous, hâtez-vous ! Sur nous tous la mort plane…
Car près de Kérity voici les nefs de Jeanne ! »

—- « Oh ! non, ne fuyez pas ! Pour fuir, il est trop tard,
A crié d’un ton grave une voix de vieillard.
La châtelaine et ceux qu’à sa suite elle entraîne
Dans ce bourg sans défense assouviraient leur haine
Sur vos femmes, vos fils et ces pauvres aïeuls,
Que votre lâche fuite ici laisserait seuls. »

—- « Eh ! monsieur le recteur, que pouvons-nous donc faire ?

—- « La peur est, mes enfants, mauvaise conseillère ;
Vous-mêmes vous seriez bientôt sans doute atteints,
Et du sang des fuyards vos ajoncs seraient teints.
Confions donc à Dieu le soin de nous défendre.
Yvon, —- à votre insu j’ai pu d’ici l’entendre,
Et votre vieux curé ne tremblait que pour vous,
Yvon n’a-t-il pas dit qu’en vengeant son époux,
Dans les cruels excès où l’emportait sa haine,
La dame de Clisson voulait rester chrétienne ?
Eh bien ! au-devant d’elle allons avec la croix,
Et que Dieu prête force aux accents de nos voix. »
Il s’éloigne, et bientôt le son aigu des cloches
Tinte au-dessus du choc des flots contre les roches
Et des sourds grondements du tonnerre lointain.

Docile à cet appel que lui jette l’airain,
Le peuple de Pen-Marc’h a couru vers l’église,
Qui perce le ciel noir de sa large tour grise.
Tous, même les enfants, oui, tous ces cœurs brisés
Par un élan de foi semblent électrisés :
Le péril qu’ils fuyaient désormais les attire,
Et le trépas n’est plus, pour eux, que le martyre.

Au milieu de l’église, on voit le vieux curé,
Les cheveux blancs couverts du noir bonnet carré ,
Vêtu d’un long surplis , qui flotte sur les hanches,
Et suivi des enfants de chœur en robes blanches :
Un jeune clerc, debout devant eux, tient la croix.
Le recteur, qui déjà priait à basse voix,
Fait un signe ; un pêcheur à la blonde crinière
Va de l’armoire en buis retirer la bannière :
Dans l’ordre accoutumé chacun a pris son rang,
Et le cortège sort de l’église, en chantant.

Derrière lui s’allonge à flots pressés la foule,
Et la procession vers la mer se déroule.

Perçant enfin les murs de sa noire prison,
Le soleil descendait tout rouge à l’horizon
Et colorait au loin, de ses sanglantes flammes,
Les nuages du ciel et la crête des lames,
Des lames qui montaient toujours en grandissant
Et faisaient trembler l’air d’un bruit assourdissant.
Les éclairs commençaient à devenir moins pâles,
Et des vents opposés se heurtaient, par rafales.
Sous ce ciel orageux, sur ce sol désolé,
Où tout, jusqu’à l’ajonc, ne croît qu’étiolé ;
Le long de cette mer toujours blanche d’écume
Et que, même en été, couvre un voile de brume ;
En face de ces nefs que le flux pousse au port
Et qui vont y vomir le pillage et la mort :
Le peuple de Pen-Marc’h, qui lentement défile,
A le même air pieux, le même pas tranquille,
Que lorsqu’en un beau jour, sur les rochers à sec,
Le prêtre va bénir la coupe du varech.

Si parfois le pêcheur, aux cheveux blonds, qui porte
La bannière, la sent trembler dans sa main forte,
Oh ! ce n’est pas l’effroi qui fait mollir ses nerfs,
C’est quelque coup de vent qui passe dans les airs.

Les femmes, les enfants, oubliant leur angoissa
Et confiant leur sort aux saints de la paroisse,
Mêlent leurs douces voix aux voix des matelots
Et font monter au ciel des chants purs de sanglots.
Vainement la rafale et la mer en furie
Opposent leur fracas à ce peuple qui prie ;
Dieu saura distinguer tous ces bruits confondus,
Et les accents du cœur seront seuls entendus.

Mais la procession, qui vers la mer serpente,
Au milieu de la route à l’insensible pente
Voit soudain accourir, sous ses regards surpris,
Une foule affolée et poussant de grands cris.

Du port de Kérity c’est la peuplade en larmes
Qui fuit les nefs de Jeanne et ses soldats en armes :
—- « Les voilà ! les voilà ! Fuyez, s’il en est temps !
Comme leur étendard leurs glaives sont sanglants. »

Dans les rangs qui priaient la terreur se propage :
Chacun tourne le dos à l’odieux rivage ;
Femmes , enfants, marins , le peuple tout entier
Se trouble et de Pen-Marc’h remonte le sentier…

Le vieux curé s’élance et, devançant la foule,
Lui barre le chemin et de l’œil la refoule :
—- « Quiconque porte ici le cœur d’un vrai chrétien,
Qu’il suive cette croix et ne redoute rien. »

Il dit ; toutes terreurs par la foi sont bannies,
Et la foule reprend le chant des litanies.

XVI. L’ÉPÉE ET LA CROIX.

Cependant les vaisseaux par Jeanne commandés,
A travers les écueils habilement guidés
Et se riant du flot qui sous eux se courrouce,
Ont atteint Kérity, grâce au flux qui les pousse.
Chaque nef accostant à la ligne des quais,
Les soldats, glaive en main, sont bientôt débarqués.

Tout le bourg est muet, chaque rue est déserte
Et partout des maisons bâille la porte ouverte ;
Mais sur la route au loin l’oreille entend le bruit
Et des cris et des pas de la foule qui fuit.

— « Puisque sans se lasser Dieu veut que mon bras frappe,
Poursuivons-les, dit Jeanne, et que pas un n’échappe.
Mon cœur frémit d’horreur de verser tant de sang
Et je voudrais au moins épargner l’innocent ;
Mais cet Ange vengeur qui sur moi toujours plane
Au rôle de bourreau, malgré moi, me condamne. »
A sa suite entraînant sa bande de soldats
Et le jeune Olivier, qui ne la quitte pas,
La dame de Clisson, brandissant son épée,
Gravit d’un pas hâtif la voyette escarpée
Qui rejoint le chemin de Pen-Marc’h, d’où parfois
Le vent à son oreille apporte un bruit de voix.

Chose étrange! ces voix, qui semblaient tout à l’heure
Les cris et les sanglots d’une foule qui pleure,
Ont subitement pris un accent solennel,
Et l’on dirait des chants qui montent vers le ciel.
Non, Jeanne est le jouet de rêves fantastiques :
Sur ces bords désolés d’où viendraient ces cantiques ?
Partout où jusqu’ici Jeanne porta ses pas,
Les hommes sanglotaient, mais ils ne chantaient pas.

L’on dit. serait-ce vrai ? que, sur l’horrible plage ,
Les spectres des marins qu’engloutit le naufrage
Reviennent quelquefois, sur deux files rangés.
Criant : « Souvenez-vous des pauvres naufragés. »

Oh ! leurs voix n’auraient pas cette douceur si vague !
C’est le souffle du vent ou le bruit de la vague…

Mais Jeanne fait en vain appel à sa raison ;
Ses nerfs surexcitas vibrent d’émotion
Et son œil anxieux cherche au loin des fantômes,
Car il lui vient toujours, toujours des chants de psaumes ;
Et ces chants, chaque pas semble les rapprocher.
Ecoutez ! On dirait que l’on entend marcher.

Tout à coup le chemin a fait un détour brusque
Et laisse au loin courir les yeux que rien n’offusque.
Le sentier sinueux montre dans ses replis
La bannière, la croix, et le prêtre en surplis,
Et les enfants de chœur, et la masse mouvante
De la procession, qui s’avance et qui chante.

Jeanne et son jeune fils ont tous deux tressailli,
Et d’un secret effroi leur cœur est assailli ;
Mais la peur sur leur front n’a pas osé paraitre,
Et leur âme vaillante est prompte à se remettre.

Jeanne, se retournant, regarde ses soldats :
Ils paraissent surpris, mais ne s’émeuvent pas.
— « Quel étrange pouvoir de la baie où nous sommes !
J’ai cru, dit-elle… Oh ! non, ce ne sont que des hommes.
Au vil Charles de Blois ces hommes sont soumis ;
C’est vous dire, soldats, qu’ils sont nos ennemis.
Puisqu’ils viennent braver ici notre vengeance,
Qu’ils reoivent le prix de leur folle arrogance.
Frappez-les sans pitié, frappez-les sans remord :
Tout partisan de Blois a mérité la mort. »

Les forbans, répondant à ce cri de colère,
Qui réveille en sursaut leur instinct sanguinaire,
Ont tiré leur épée et poussent un cri, tel
Que les oiseaux de mer s’envolent dans le ciel.

Tombant à deux genoux, la foule résignée
Se prépare à mourir… Mais, la face indignée,
Le recteur, arrachant des mains du clerc la croix,
Court à Jeanne et lui dit d’une tonnante voix :
« A genoux, vous aussi, si vous êtes chrétienne !
Quoi ! vous osez parler de vengeance et de haine
Devant le Fils de Dieu mort sur la croix pour vous !
Châtelaine implacable, à genoux ! à genoux !

» Vous qu’on connut jadis si clémente et si bonne,
Priez, priez le Ciel qu’il oublie ou pardonne
Ces scènes de massacre, où vous vous complaisez,
Mais qui feront horreur à vos sens apaisés.
Une aveugle colère aujourd’hui vous emporte
Et vous croyez en vous toute pitié bien morte :
Si violent que fût le feu qui l’entretint,
La plus grande fureur, Madame, un jour s’éteint.
Quand cette passion, par Satan allumée,
Ne vous troublera plus l’âme de sa fumée,
Chaque objet reprendra son vrai jour à vos yeux,
Et vos exploits sanglants vous seront odieux :
Votre remords sera votre enfer qui commence.

« Eh bien ! rachetez-vous par un trait de clémence :
Dieu promet le pardon à qui sait pardonner.
Ces gens que vous voyez à vos pieds frissonner
Et qui vont vous maudire à leur heure dernière,
Au nom de Jésus-Christ faites-leur grâce entière ;
Et nos voix, s’élevant vers le Seigneur pour vous,
Vous aideront peut-être à fléchir son courroux. »

— « Qui donc réclame ici, prêtre, ton indulgence ?
Je ne dois qu’à Dieu seul compte de ma vengeance.
C’est lui, lui qui m’a mis cette épée à la main,
Lui qui dans ma poitrine a fait mon cœur d’airain ;
Et, comme cette mer qui sur ces rocs se brise,
La prière à mes pieds en vains sanglots s’épuise.
La voix du Ciel me parle et livre à mon courroux
Tous les sujets de ceux qui m’ont pris mon époux…
Oui, tous ! Et ne va pas m’accuser d’être injuste ;
Du Juge souverain je suis l’exemple auguste :
Comme Adam nous souilla du vice originel,
Du crime de ses chefs le peuple est criminel.

» Et pourtant, je fais grâce à cette foule en larmes.

» Tes ouailles n’ont rien à craindre de nos armes,
Vieux recteur; si je reste insensible à ta voix,
Je n’égorge jamais ceux qu’abrite la croix.

» Soldats, dans le fourreau remettez votre épée,
Et votre soif d’argent ne sera pas trompée.
Non, vous n’y perdrez rien ; la dame de Clisson
Sur ses propres trésors vous paîra leur rançon. »

XVII.– LA FLOTTE DUCALE.

Autour de Jeanne, hélas! un murmure s’élève ;
Les forbans hésitaient à rengaîner leur glaive.
Si ces hommes sans lois étaient altérés d’or,
L’horrible soif du sang les brûlait plus encor ;
Plusieurs même laissaient, en regardant les femmes,
Briller l’ignoble feu de leurs désirs infâmes…
Et le peuple, par Jeanne un moment rassuré,
Tremblait, et ses terreurs gagnaient le vieux curé.

La crainte de la mort, aisément il l’affronte ;
Mais la mort n’est plus seule : auprès d’elle est la honte!
Et contre le péril qu’il rougit d’entrevoir,
Sa prière vers Dieu monte, mais sans espoir.
Oh! ne vous laissez pas tromper par l’apparence ;
Qui prie a toujours droit de garder l’espérance :
Dieu connaît mieux que nous nos moyens de salut.

Cette fois encor, Dieu sur Satan prévalut.
En voyant mépriser sa voix, la châtelaine
Marche à l’un des soldats, et, calme, mais hautaine :
— « J’aimerais à savoir qui brave ici ma loi,
Dit-elle avec dédain; vieux Bleizvôr, est-ce toi ? »
Le forban interdit cache au fourreau son glaive.
Tous l’imitent en hâte, et de leurs rangs s’élève,
Au choc électrisant de l’admiration,
Un cri d’enthousiasme et de soumission.

Jeanne, sur les bandits reprenant son empire,
Peut d’un mot ou d’un geste à son gré les conduire,
Et, rougissant d’un tort qu’il veut faire oublier,
Le plus rétif devient le plus prompt à plier.

Les soldats sont mêlés à la foule qui tremble,
Et bientôt on les voit causer et rire ensemble.

— « Oh ! dit le vieux curé, vers Jeanne s’avançant,
Nos pleurs, nos pleurs de joie effacent bien du sang.
Votre bras cueille ici sa plus belle victoire :
Pour qui sait mesurer la véritable gloire,
Mieux vaut sauver Pen-Marc’h que détruire Ilium .
» Allons à Kérity chanter le Te Deum :
A nos cris de bonheur et de reconnaissance,
Dieu ne se souviendra que de votre clémence
Et fera refleurir votre antique maison. »

Jeanne n’écoutait pas ; ses yeux à l’horizon,
Où le soleil couché laissait sa rouge trace,
Regardaient huit points noirs grandissant dans l’espace…
Et de ses longs sourcils se heurtait le double arc.

Sur l’ordre du recteur, le peuple de Pen-Marc’h,
S’alignant de nouveau derrière sa bannière
Et remplissant le ciel du chant de sa prière,
Descend, d’un pas prudent et souvent ralenti,
Le sentier raboteux qui mène à Kérity.

La troupe des marins s’est mêlée à la foule,
Et dans un même lit ce double fleuve coule ;
Mais on a beau les voir marcher du même pas,
Le peuple et les forbans ne se confondent pas :
Ainsi la Loire, à l’angle où l’Erdre vient se perdre,
Distingue ses flots verts des eaux noires de l’Erdre.

Jeanne marche à côté du prêtre, mais ses yeux
Fixés sur l’horizon, demeurent soucieux.
Quand ce qu’elle regarde est devenu visible,
Tournant vers le vieillard son visage terrible :
— « Prêtre, je ne veux pas croire à ta trahison,
Sinon je reviendrais t’en demander raison ;
Mais suis mon doigt : là-bas, ne vois-tu pas ces voiles ?
Ce sont huit grands vaisseaux courant à pleines toiles ;
Le vent les pousse à nous avec rapidité.
Ces vaisseaux, quels sont-ils ? Dis-moi la vérité. »
— « Pour mes yeux affaiblis la distance est trop grande ;
Est-ce flotte de guerre, est-ce flotte marchande ?
Surtout, quel est son but? sur ma foi de chrétien,
Madame, je l’ignore et ne devine rien. »
— « Eh bien ! ce but secret, moi je vais te l’apprendre.
On a su qu’à Pen-Marc’h ce soir j’allais descendre,
Et ces vaisseaux, dont trois sont bretons, cinq français,
Viennent de ces écueils barrer tous les accès,
Et, comme des poissons pris au fond d’une nasse,
Ils pensent nous tenir enfin dans cette impasse.

» Pour leur succès, recteur, ne va pas prier Dieu
Car je suis seule encor maîtresse dans ce lieu…
Et contre ma pitié mon vœu faussé proteste ! »

Or, les soldats de Jeanne, ayant suivi son geste,
Avaient, comme elle, vu, sur le flot écumant,
Les huit nefs, dont le mât croît à chaque moment ;
Et leur instinct, trop sûr, à l’instant leur révèle
Les périls que pour eux cette flotte recèle.

Alors, tirant l’épée et poussant de grands cris :
— « Vengeons-nous, disent-ils, car nous sommes trahis. »

La foule, à ces clameurs palpitant d’épouvante,
S’enfuit dans tous les sens ou se presse, tremblante,
Autour du vieux curé, qui, d’un signe éperdu,
Montre à Jeanne le Christ à la croix suspendu.

Dominant de la voix le sourd ressac des vagues,
Jeanne crie : « Aux fourreaux les glaives et les dagues !
J’ai promis de sauver ce peuple du trépas,
Et les dons que j’ai faits, je ne les reprends pas…
Remontez vers Pen-Marc’h, avec votre bannière
Et cette croix, à qui vous devez la lumière. »
Puis, d’une voix plus basse, elle ajoute : « O vieillard,
Partez vite ; pour vous j’ai peur de tout retard.

» Quant à vous, compagnons , je sais votre courage ;
Vous ne craignez pas plus l’ennemi que l’orage :
Ce n’est pas nous ici que menace la mort…
Hâtons-nous seulement de gagner notre bord,
Et si ces huit vaisseaux osent toucher aux nôtres,
Eh bien ! ils sombreront comme ont sombré tant d’autres. »
Les forbans exaltés poussent à l’unisson
Un hourra triomphal pour Jeanne de Clisson ;
Puis rejoignent leurs nefs, dans le port amarrées
Et qui pour le départ sont bientôt préparées.

XVIII. – L’INCENDIE.

La nuit était tombée, et de rares éclairs
Offraient seuls leurs lueurs pour guide sur ces mers ;
Mais, bercés dès l’enfance au milieu de ces passes,
Dont ils sauraient nommer les roches les plus basses,
Les pilotes de Jeanne, au timon attentifs,
Finissent par sortir les trois nefs des rescifs,
Avant que les vaisseaux de Bretagne et de France
Aient pu les y cerner, suivant leur espérance.

Il était temps, grand temps ! oui, car ces huit vaisseaux,
Dont la prudence avait éteint tous les fanaux,
Quand un bleuâtre éclair coupait la voûte bleue,
Apparaissaient tout noirs, à moins d’un quart de lieue.
Profitant de la nuit, Jeanne pousse en avant
Et s’assure bientôt l’avantage du vent.
On lance alors en mer une étroite nacelle,
Où sous l’huile et la poix l’étoupe s’amoncelle ;
Un marin résolu glisse dans ce brûlot,
Puis, s’aidant de la rame, et du vent, et du flot,
Vers la nef amirale en silence le guide
Et l’accroche à ses flancs par un grappin solide.
Il allume la mèche et, dans les flots plongeant,
Revient, inaperçu, vers son bord, en nageant.

Bientôt sur le brûlot, puis sur la nef, éclate
L’incendie, et le ciel noir devient écarlate.
Les marins sur le pont courent épouvantés ;
Pour éteindre le feu mille efforts sont tentés;

Mais le vent sans pitié l’attise et le propage.
Le chef, hurlant d’effroi comme son équipage,
Des sept autres vaisseaux implore le secours.
Tous restent à l’écart… La nef brûle toujours.

Le long de chaque mât et de chaque manœuvre,
La flamme court et siffle, ainsi qu’une couleuvre ;
Elle poursuit partout et mord les matelots,
Qui, les habits en feu, se jettent dans les flots,
Dans les flots où la Mort, qui s’acharne, les noie.

La grande nef n’est plus qu’un brasier qui flamboie.
La mouvante splendeur de l’immense flambeau
Fait saillir sur le ciel un effrayant tableau :
Pour premier plan, la mer, une mer écumante
Sous les souffles du vent, qui se change en tourmente ;
Ici, les hauts rescifs, dont les formes font peur ;
Là, les sept grands vaisseaux, où, frappé de stupeur,
L’équipage, immobile, en silence regarde
La flamme, tour à tour rougeoyante ou blafarde ;
Au fond, les nefs de Jeanne, et les sombres bandits
Applaudissant des mains et poussant de longs cris ;
Puis en face, couverts d’une anxieuse foule,
Les rochers de Pen-Marc’h, où se brise la houle.

C’est affreux, n’est-ce pas? Oh! ce n’est rien encor :
Dieu va de sa colère épuiser le trésor.

SIXIÈME PARTIE : L’EXPIATION
I. LA TEMPÊTE.

NON, marins, Dieu n’est pas l’auteur de votre perte.
Acharnés sur la proie à votre haine offerte,
Vous avez dédaigné ses avertissements,
Et votre expérience, et vos pressentiments ;
Car vous connaissiez bien les signes de l’orage,
Et c’est de parti pris qu’aux risques du naufrage,
Vous avez follement affronté ces écueils,
Dont le nom redoutable évoque tant de deuils.
Eh bien ! il est trop tard pour réparer la faute
Qui poussa vos vaisseaux vers cette horrible côte ;
La mer et les brisants vous ont à leur merci ;
Votre sort, quel qu’il soit, il faut l’attendre ici…

L’heure est suprême : en hâte on amène les voiles
Et, sur tous les vaisseaux, laissés à sec de toiles,
Les châteaux et les mâts dominent seuls le pont ;
Puis, dans l’espoir douteux de trouver un bon fond,
Chaque nef plonge aux flots ses ancres les meilleures.

L’orage, qui planait depuis de longues heures,
Comme pour mieux choisir au loin, du haut des deux,
Les navires qu’il doit foudroyer de ses feux,
L’orage a fait son choix et, dans sa course aveugle,
Semble un taureau blessé qui bondit et qui beugle.
La pluie et les grêlons s’entrechoquent dans l’air
Et le ciel enflammé n’est plus qu’un vaste éclair,
Où le tonnerre roule, entre le double gouffre,
Son bruit de fer qui claque et son odeur de soufre.

La mer, grosse déjà, la mer, se soulevant,
En flots tumultueux s’élance et suit le vent.
Défiant les assauts de leur double colère
Et s’enivrant de bruit comme un coursier de guerre,
Le grand cap de Pen-Marc’h, le Cheval de granit,
Sous l’embrun qui le couvre, avec orgueil hennit,
Et son cri triomphal, que la bourrasque emporte,
Sème au loin la terreur dans l’âme la plus forte …

Grâce aux solides dents de leurs ancres de fer,
Qui trompent les efforts des vents et de la mer,
Les nefs ont tenu bon, et la rafale passe.
Rien n’a souffert à bord, sauf quelque mât qui casse ;
L’espérance est rentrée au cœur des matelots…
Mais tout reste effrayant, et le ciel et les flots.

Cette accalmie, hélas ! n’est qu’une courte trève
Un grain plus violent à l’horizon se lève ;
Le noir tourbillon d’air accourt en tournoyant,
Et la meute des flots le suit en aboyant.

Sur les vaisseaux de Blois, comme sur ceux de Jeanne,
Les marins ont compris que le Ciel les condamne !
Et, tombant à genoux, chacun, pour dernier don,
Demande, non la vie, hélas ! mais le pardon.

Courte fut la prière et courte fut l’attente :
Rien n’a pu résister où passa la tourmente ;
Sous cette masse d’eau, sous cette masse d’air,
Le péril et la mort n’ont duré qu’un éclair.

Les pêcheurs de Pen-Marc’h, dont la foule croissante,
Bravant sur les rochers la vague bondissante,
Immobile d’effroi contemplait, en priant,
La mer qu’illuminait le vaisseau flamboyant.
Les pêcheurs de Pen-Marc’h, lorsqu’éclata l’orage,
Avaient pour la plupart regagné leur village ;
Mais le prudent recteur, dont le cœur généreux
S’élançait au-devant de tous les malheureux,
Retenant près de lui les marins les plus braves :
— « De nos devoirs, dit-il, chrétiens, soyons esclave
Et que la charité nous trouve prêts toujours.
On peut avoir ici besoin de nos secours :
Pendant tout l’ouragan restons donc où nous sommes…
Qu’importe un peu de pluie à qui sauve des hommes ? »
« Oh ! monsieur le recteur, comptez, comptez sur nous ;
Quoi que vous ordonniez, nous obéirons tous. »

Et malgré le tonnerre, et la pluie, et la grêle.
Sous ces éclairs sans fin dont le réseau se mêle,
Au milieu du fracas de la houle et des vents,
Sur ces rocs escarpés que le pied croit mouvants,
Ce groupe de chrétiens, que la pitié rassemble.
Est debout à son poste, et pas un cœur ne tremble…
Ou si quelqu’un a peur, lorsque la foudre a lui,
Vous savez, ô mon Dieu, que ce n’est pas pour lui.
Quand fondit sur les nefs la première rafale,
Comprenant le péril, le curé devint pâle :
— « Prions pour eux, dit-il, car les voilà perdus,
Si du Seigneur nos vœux ne sont pas entendus.
Le calme qui va suivre est un calme perfide :
Ce nuage qui monte au fond du ciel livide,
C’est cet horrible grain que vous connaissez trop.
Devançant l’aigle au vol, le cheval au galop,
Il franchit l’horizon d’un seul coup de son aile,
Et la mort est partout sa compagne fidèle. »

Les pêcheurs regardaient le même coin des cieux
Que le prêtre observait d’un regard anxieux,
Et, voyant accourir la nue aux sombres lignes,
D’un geste involontaire aux nefs faisaient des signes.
Quand soudain sur le sol ils furent renversés,
Au choc impétueux des airs bouleversés.

Un effroyable bruit, le bruit de cent tempêtes,
Passait d’un vol rapide au-dessus de leurs têtes…
L’irrésistible grain ne dura qu’un moment,
Mais le cap frémissait dans son ébranlement.
Lorsqu’enfin les pêcheurs meurtris se relevèrent,
Que sur l’onde et le ciel leurs regards se fixèrent,
Un spectacle nouveau frappa leurs yeux surpris,
Et l’épouvante à tous arracha de grands cris.
Vers Pont-l’Abbé courait un sombre et lourd nuage ;
Mais au-dessus des flots, au-dessus du rivage.
Le ciel avait été nettoyé par le grain
Et les astres brillaient dans son azur serein ;
La mer s’était calmée en partie, et la houle
Commençait d’aplanir son pli qui se déroule…

Mais, hélas ! et voici d’où venaient les terreurs
Qui sur les hauts rochers étreignaient tous les cœurs :
Derrière les écueils, dont les masses muettes
Découpent sur le ciel leurs sombres silhouettes,
Que ne colore plus le grand navire éteint ;
A l’endroit où les nefs dressaient dans le lointain,
Sur le balancement de leurs carènes brunes,
Et leurs doubles châteaux, et leurs mâts, et leurs hunes,
Et de leurs longs haubans le fil aérien,
L’œil s’efforce de voir et n’aperçoit plus rien.

II. LE CONVOI FUNÈBRE.

L’horizon reste vide, oui, complétement vide.
Chacun croit se tromper et, d’un regard avide,
Sur ces vastes déserts, d’un clin d’œil parcourus,
Cherche inutilement les vaisseaux disparus.
Quoi ! Seigneur, devant vous aucun n’a trouvé grâce
Et les dix ont sombré, sans laisser une trace!
Non!… Le vieux curé jette un cri, parti du cœur,
Où perce un peu de joie et beaucoup de terreur.

Son regard , rapproché par hasard du rivage,
Voit entre les rescifs les preuves du naufrage.
C’est un amas confus de planches et de mâts,
De voiles en rouleaux, de quilles en éclats,
Et, parmi ces débris, d’innombrables cadavres,
Ballottés par les flots sur ces plages sans havres.

— « Dieu soit béni ! dit-il, car plus d’un naufragé
A ce désastre affreux peut avoir surnagé.

Que le meilleur coureur d’entre vous nous précède ;
Qu’il aille leur crier qu’on arrive à leur aide.
Suivons-le tous de près… Vous, allez, mes amis,
Réveiller dans le bourg les pêcheurs endormis ;
Qu’ils accourent, pourvus de falots et de corde.
Puis, pour que le Ciel fasse aux morts miséricorde,
Loïc, va dans l’église et fais sonner les glas. »

Et le bon vieux recteur part et marche à grands pas.
Sa charité lui sert de bâton de voyage,
Et le premier de tous il atteint le rivage.

O noble et saint vieillard, que n’ai-je su ton nom,
Pour l’entourer d’amour et d’admiration ?
Mais que te font les prix que ce bas monde donne ?
Ton front désire un nimbe et non une couronne.

Quoique moins fort, l’orage avait recommencé,
Et les rochers, battus par le flot courroucé,
Rendirent aux pêcheurs leurs recherches funèbres
Bien dures, au milieu des épaisses ténèbres.
Pendant toute la nuit, on vit au bord des flots
Des ombres se croiser, qui portaient des falots…

La mer ne lâcha pas une seule victime :
On arracha sans doute aux fureurs de l’abîme,
Au prix de grands périls, des centaines de corps ;
Mais le glas eut raison de sonner pour les morts.

Quand parurent à l’Est les premiers feux de l’aube,
Quand, le jour éclairant ce que la nuit dérobe,
On put compter enfin, sur le sable étendus,
Les cadavres saignants, livides, demi-nus ;
En voyant tous ces corps dont l’orage a pris l’âme,
Le curé dit : « Il manque et l’enfant et la femme !
Mes amis, cette femme hier sauva vos jours,
Et l’enfant est son fils… Cherchons, cherchons toujours.
Puisque leur vie, hélas ! est à jamais éteinte,
Que tous les deux au moins dorment en terre sainte. »

Et le pauvre vieillard, versant des pleurs amers,
Côtoya bien longtemps le flot bruyant des mers,
Cherchant, cherchant toujours et l’enfant et la femme.

Lorsque l’espoir enfin disparut de son âme :
— « Emportons à Pen-Marc’h, dit-il, ces pauvres corps ;
Nous chanterons sur eux la grand’messe des morts ;

Puis , comme par l’orage unis par la prière,
Ils iront reposer dans notre cimetière.
» Mais ici, mes amis, prions, à deux genoux,
Pour la femme au grand cœur qui prit pitié de nous.
S’il faut que l’Océan garde, hélas ! sa dépouille,
Et qu’un impur poisson la dévore et la souille,
Si son corps ne doit pas dormir cnseveli,
Que ses bienfaits du moins échappent à l’oubli.
» Oui, mes enfants, je veux, dans notre pauvre église ;
Je veux faire graver sur une pierre grise,
Pour que nos descendants puissent bénir son nom :
Pen-Marc’h fut épargné par Jeanne de Clisson. »

Et comme il précédait le cortège lugubre
Qui montait vers le bourg, sous l’air vif et salubre,
On le vit s’arrêter brusquement bien des fois,
Et faire, en soupirant, le signe de la croix.
Mais soudain le vieillard se tourna vers les vagues ;
Dans ses regards flottaient des espérances vagues,
Et, murmurant un nom terrible, mais chéri :
« Est-il bien sûr, dit-il, qu’ici tout ait péri ? »

III. LE FIDÈLE KERGOFF.
Non, tout n’a pas péri ! Jeanne est encor vivante :
Un frêle esquif l’emporte au gré de la tourmente.

Lorsque son vieux pilote, habile et dévoué,
Vit tout effort pour fuir par le vent déjoué,
Quand des signes, trop clairs pour qu’il pût les confondre,
Lui montrèrent au ciel l’ouragan près de fondre,
Il s’approcha de Jeanne et, découvrant son front :
— « Madame, à m’effrayer je ne suis pas bien prompt,
Dit-il, mais au Sud-Ouest un mauvais grain s’apprête
Et nous allons avoir une fière tempête.
» Certes, je ne dis pas de mal de vos vaisseaux :
Tous trois se moquent bien de la fureur des eaux ;
Mais leur masse offre au vent une trop large prise…
Et si près des écueils !… j’ai peur qu’on ne s’y brise.
Le vent qui va souffler n’a pas eu son pareil.
» Si vous vouliez, Madame, écouter un conseil…
Je ne suis qu’un vieux fou , mais, tout près de la poupe,
Vous pouvez voir d’ici pendre cette chaloupe.
Eh bien, nous la ferions descendre sur les flots :
On y ferait ranger quatre bons matelots,
Aussi pleins de vigueur que d’adresse et d’audace,
Puis, vous et vos enfants vous y prendriez place.
» Même, si vous vouliez, sans que ce fût trop plein,
On y pourrait encor loger messire Herblain.
La chaloupe est légère et n’a que peu de quille ;
Vous la verriez nager, plus vive qu’une anguille,
A travers ces brisants, qui hurleraient en vain,
Comme un loup affamé qui voit tromper sa faim. »
Jeanne, l’éclair aux yeux, s’écria : « Sur mon âme ?
Ton offre, vieux Kergoff, est un outrage infâme.
Si, comme tu le dis, nos nefs sont en danger,
La faute en est à moi, car c’est pour me venger
Que, marins et soldats, et toi-même, ô pilote,
Vous avez affronté cette fatale côte ;
Et, fuyant lâchement les maux que j’ai causés,
Je vous laisserais seuls à la mort exposés !
Oh ! jamais les Clisson, jamais les Belleville
N’ont souillé leur honneur d’une tache si vile! »

— « Madame, je vous ai voilé la vérité :
Un retard d’un quart d’heure, et le Ciel irrité,
Lâchant enfin la bride à ce grain qui s’apprête,
Vous aura pour toujours coupé toute retraite.
Restez, mais sachez bien que nous sommes perdus. »

— « Eh bien ! dit Olivier, c’est un motif de plus ;
S’il faut que vous mouriez, nous mourrons tous ensemble :
Mets ta main sur mon cœur et tu verras s’il tremble. »

— « Je te bénis, dit Jeanne, avec un court frisson :
Nous mourrons, Olivier, mais dignes des Clisson.
« Tais-toi, Kergoff; ton sort ou propice ou funeste,
Nous le partagerons, quel qu’il soit, car je reste. »

— « Madame, dit Herblain, tombant à ses genoux,
Songez à vos enfants, songez à votre époux.
Votre époux a reçu vos serments de vengeance,
Et vous n’avez rien fait pour laver son offense.
Vous avez au hasard frappé des innocents,
Mais tous ses meurtriers, hors un seul, sont vivants.
» Si vous ne voulez pas l’entendre vous maudire,
Quand vous l’irez rejoindre, il faut pouvoir lui dire :
Ces juges qu’en mourant tu léguas à mes coups,
Tes juges ne sont plus ; je les ai tués tous…
» Et ses fils, qu’il aimait cent fois plus que lui-même,
Qu’absents, il caressa de son regard suprême
Et qui devaient un jour, relevant sa maison,
D’une splendeur plus grande illustrer son vieux nom,
L’espoir qu’il mit en eux n’est donc qu’une chimère ?
Vous allez les livrer à la mort, vous leur mère !
» Aux offres de Kergoff, allons, résignez-vous,
Au nom de vos enfants, au nom de votre époux. »

Des paroles d’Herblain, du vieil Herblain en larmes,
Jeanne semblait subir à son insu les charmes ;
On lisait dans ses yeux son indécision
Et son sein se gonflait sous son émotion.
Mais, levant tout à coup son regard sur l’orage,
La grandeur du péril lui rendit son courage :
— «Vieux Kergoff, vieil Herblain, du fond du cœur, merci !
Ces bonheurs qu’à mes yeux vous faites luire ici,
Mes deux enfants sauvés, ma vengeance assouvie,
Je les achèterais volontiers de ma vie ;
Mais je ne puis aller jusqu’à la lâcheté !
Tout bonheur qui fait honte est trop cher acheté :
Or, mes fils rougiraient de mon présent funeste.
Pour mourir avec vous, s’il faut mourir, je reste. »

La châtelaine à peine avait lancé ces mots,
La rafale passa, bouleversant les flots.
Les trois vaisseaux de Jeanne et ceux qui leur font face
Bondissent sur la mer, mais sans qu’une ancre casse ;
On entend seulement leurs membrures crier,
Et, d’instinct, les marins se sont mis à prier ;
Jeanne embrasse ses fils, doux objets de son culte…

Quand la courte bourrasque eut éteint son tumulte,
Jeanne, élevant la voix, s’écria : « Mes amis,
Notre Dame a reçu les vœux que je lui fis.
Puisqu’elle a loin de nous écarté la tempête,
Ensemble nous irons lui payer notre dette :
Trois vaisseaux, imitant ceux qu’elle a défendus,
Seront à son autel par nos mains suspendus ;
Et de plus, soyez tous témoins de ma promesse.
J’y ferai tous les ans chanter une grand’messe.
» Chassez donc de vos cœurs toute crainte, ô marins :
Nous reprendrons la mer sous des cieux plus sereins,
En bravant ces vaisseaux qui comptent sur leur nombre. »

IV. LA RÉVOLTE.

Kergoff restait plongé dans un silence sombre ;
Regardant tour à tour et le ciel et la mer,
Le vieillard souriait, mais d’un sourire amer.

Des marins réparaient aux mâts quelques désordres ;
Courant vers eux, tout bas il leur donne des ordres.
On descend la chaloupe en hâte sur les flots,
On y glisse un long coffre ; et quatre matelots
Ont sauté dans l’esquif, qui penche et se balance.
Aussitôt trois marins saisissent en silence
Jeanne et ses deux enfants, qui, surpris tous les trois,
Sont descendus, avant de recouvrer la voix.

Tout cela n’a duré que l’espace d’un geste.

Herblain les a suivis d’un pied encore leste,
Et de la châtelaine embrassant les genoux :
— « Oh ! par grâce, Madame, ayez pitié de nous ;
Ne nous maudissez pas de vous avoir sauvée!
A l’horrible tempête au fond du ciel couvée
Et dont le souffle au loin gonfle déjà les eaux,
Kergoff n’a plus l’espoir d’arracher vos vaisseaux ;
Mais cette barque encor peut atteindre la côte…
» Mon dévoûment m’a fait complice de sa faute :
La maison de Clisson doit survivre à tout prix
Et nous vous en avons disputé les débris,
Fidèles jusqu’au bout,… jusqu’au crime peut-être.
Laissez-moi suivre ici les enfants de mon maître.
Lié par mes serments et mon cœur, j’aime mieux
Avec eux le trépas que le salut loin d’eux. »

Jeanne, qui jusqu’alors fronçait ses sourcils mornes,
Émue à ces accents d’un dévoûment sans bornes,
Embrasse ses deux fils pressés dans son giron,
Et jette au vieil Herblain un regard de pardon.

Le fidèle Kergoff, qui, penché sur la poupe,
D’un regard inquiet plongeait dans la chaloupe,
Voyant l’éclair joyeux dont l’œil de Jeanne a lui,
Cria : « N’aurai-je pas mon pardon comme lui ?
J’attends ici la mort, mais, dans mon infortune,
Mon malheur le plus grand serait votre rancune. »
— « Ah ! dit Jeanne, levant ses regards attendris,
De la fidélité vous méritez le prix,
Car vous m’aimez encor quand je vous abandonne.
Mère, je vous bénis, et chef, je vous pardonne :
Oui, votre violence est sainte devant Dieu.
» Si ce Dieu juste et bon daigne exaucer mon vœu,
Le vœu d’un pauvre cœur qui sanglote et qui souffre,
Non, vous ne serez pas englouti dans ce gouffre ;
Mes dons reconnaissants, mes dons dignes d’un roi,
Vous paîront de sauver mes deux fils,… malgré moi. »

— « Madame, j’ai reçu déjà ma récompense.
» Mais la bonace fuit et l’ouragan commence :
A vos rames, marins, et tâchez d’arriver
A l’îlot de Nona , qui peut seul vous sauver.
» Si le beau temps sur nous par hasard vient à poindre,
Demain à Loc-Tudi nous irons vous rejoindre. »

Et cet homme, si grand, si modeste et si bon,
Attend en paix l’orage, une main au timon.
Pour les marins et lui la mort paraît certaine,
Mais il n’est inquiet que pour la châtelaine
Et, suivant son esquif, grâce au navire en feu,
Il lui jette de loin un éternel adieu.

Les quatre matelots qui conduisaient la barque,
Pressés par les périls qu’au ciel leur œil remarque,
Venaient d’atteindre enfin à l’île de Nona,
Quand l’orage attendu sur les vaisseaux tonna.

Au pied des hauts rescifs la chaloupe tapie
Tourna sur elle-même, ainsi qu’une toupie.
Qui, lasse de ronfler, se balance et s’éteint :
Le timonier pourtant d’un bras fort la maintint.

Le tourbillon de vent, dont la colonne torse,
Déchirée à l’écueil, y perdait de sa force,
En mugissant passa; mais au feu des éclairs,
Dont le choc incessant illuminait les airs,
Jeanne vit tournoyer, comme des feuilles sèches,
Et la nef embrasée, aux ardentes flammèches,
Et les vaisseaux de Blois, et ses propres vaisseaux,
Que le vent emportait en courant sur les eaux.

Et tout cela fuyait comme de grandes ombres,
Tout cela se heurtait pêle-mêle aux rocs sombres
Et, bondissant dans l’air, retombait en débris,
Avec un bruit terrible, où perçaient de grands cris.

V. LES DERNIÈRES IMPRÉCATIONS.

Jeanne, en voyant broyer par l’orage en démence
Les trois nefs qui portaient l’espoir de sa vengeance,
En entendant au loin hurler les cris de mort
De ces pauvres soldats attachés à son sort,
Jeanne a senti saigner son cœur qui se déchire,
Et sous son front brûlant bouillonne le délire.
Debout dans la chaloupe et les cheveux épars,
Au milieu des éclairs pleuvant de toutes parts,
Elle tend vers le ciel ses deux mains menaçantes
Et, dominant des vents les clameurs rugissantes :
« Dieu, que tant de douleurs n’ont pas rassasié,
N’es-tu, comme les rois, qu’un tyran sans pitié ?
Je te savais cruel, mais je te croyais juste,
Et je courbais mon front sous ta colère auguste ;
Mais ta colère éclate en jets capricieux
Et ta foudre au hasard tombe du haut des cieux.

» Ces hommes, écrasés comme au pressoir la grappe,
Ces hommes qu’ont-ils fait pour que ta main les frappe :
Si tu venges le sang dont leurs bras sont trempés :
Je te le dis tout haut, tes coups se sont trompés :
C’est moi qui les guidais, moi seule, à ces massacres.
Tes tardives pitiés sont de vains simulacres :
Ils n’étaient que le glaive, et moi j’étais le bras ;
C’est moi qu’il faut punir… Mais tu ne l’oses pas !
Car, tu le sais trop bien, si je tue et me venge,
N’as-tu pas devant moi fait marcher ton Archange ?
Oui, sous l’éclair sanglant de son épée en feu,
J’exécutais ton ordre, impitoyable Dieu…

» Insensée ! oh ! je viens de m’accuser moi-même.
Pardon, Seigneur, pardon pour ma voix qui blasphème !
Car le coup qui m’atteint, je l’ai trop mérité :
Ma faute a mis la foudre à ton bras irrité.
» Quand la mort de Clisson indignait ta justice.
Lorsque tu me chargeas de venger son supplice,
L’Ange exterminateur a reçu mon serment
D’être de ton courroux l’implacable instrument ;
Et ce serment, je l’ai trahi, quand j’ai fait grâce !

» L’outil qui dans la main se révolte, on le casse.
Vous m’avez châtiée et vous avez bien fait,
Puisqu’à vos volontés, Seigneur, j’avais forfait.
» Mais si votre colère est enfin apaisée,
Si j’échappe aux périls où je suis exposée,
Je jure que ma main, désormais sans merci,
Rachètera la faute, hélas! commise ici. »

Et Jeanne, oh! pardonnons à la pauvre insensée!
Par un geste effrayant compléta sa pensée :
On eût dit que son bras et son poignard sanglants
Frappaient une victime et labouraient ses flancs…
Ce feu, que consumait sa propre violence,
S’éteint, et Jeanne alors se rassied en silence.
— « Mère, dit Olivier, en lui baisant la main,
L’espoir et le soleil reparaîtront demain. »

VI. – LE DÉPART POUR LOC-TUDI.

Jeanne reste insensible à cette voix aimée,
Et pourtant la tempête était déjà calmée :
Le choc des flots semblait moins bruyant et moins dur,
Et l’on voyait au ciel de larges pans d’azur.

Profitant du repos des vents et de la lame,
Les marins ont repris le timon et la rame,
Et la barque, cédant aux avirons luisants,
Vers Kérity glissait à travers les brisants,
Quand Herblain se rapproche et dit d’une voix basse :
« Changez de route, enfants, je vous en prie en grâce.
Nous pourrons attérir de tout autre côté,
Mais aller à Pen-Marc’h, c’est de la cruauté.
» Ne voyez-vous donc pas, tout le long du rivage.
Ces horribles témoins de notre affreux naufrage ?
Et, parmi tant de corps flottants, pas un seul cri
Ne nous promet l’espoir de sauver un ami.
» Hâtons-nous donc de fuir, car ma pauvre maîtresse,
Qui succombe déjà sous le poids qui l’oppresse,
S’il lui fallait revoir ses navires broyés
Et heurter son esquif à ses soldats noyés,
Par ce hideux spectacle à jamais poursuivie,
Ma maîtresse y perdrait la raison ou la vie. »

Émus par le discours d’Herblain, les matelots
Laissent leurs avirons suspendus sur les flots ;
Mais, le cœur encor plein d’un reste d’épouvante
Et craignant un troisième assaut de la tourmente,
Leurs yeux et leurs désirs restent tournés au port
Qu’ils sont certains d’atteindre avec un peu d’effort :
Le timonier hésite à détourner la barre.

— « Votre hésitation, dit Herblain, est barbare.
La dame de Clisson, dans son accablement,
Avait droit de compter sur plus de dévoûment
Et ses bontés pour vous sont mal récompensées.
» Je ne sais pas quel est le fond de vos pensées,
Mais, en sacrifiant à la peur le devoir,
Vous pourriez vous leurrer d’un dangereux espoir.
» Oui, si vous succombez à votre lâche envie,
Le trépas vous attend où vous cherchez la vie,
Car les gens de Pen-Marc’h peuvent se souvenir
Du dessein qui chez eux ce soir vous fit venir.
» Ces vaisseaux de leur duc brisés contre la côte,
Et brisés, songez-y ! par votre seule faute,
Ne doivent pas, non plus, rendre leurs coeurs cléments,
Et vous pourriez payer leurs pleurs de vos tourments.

» Gagnons donc Loc-Tudi, qu’il est aisé d’atteindre.
Pour ma maîtresse et vous, là, rien, plus rien ! à craindre ;
Car Jean de Pont-l’Abbé , de qui dépend ce port,
Est parent des Clisson et l’ami des Montfort,
Et, pour ses deux neveux rendus à ses caresses,
Vous pouvez, à bon droit, compter sur ses largesses. »

Les marins, sans répondre, ont repris l’aviron,
Et la barque a tourné sous la main du patron.

Jeanne, toujours assise et la tête courbée,
Dans son noir désespoir est restée absorbée :
L’éclair peut la frapper ou la mer l’engloutir,
Qu’importe ? elle mourrait sans même le sentir.
Son âme est sans organe et ne vit qu’en soi-même.
Elle songe à ses fils, à ses deux fils qu’elle aime,
Et pourtant elle voit d’un œil indifférent
Olivier et Guillaume à ses côtés pleurant.
Si sa main sur leurs fronts se pose et les caresse,
Son cœur ne transmet plus à ses doigts sa tendresse,
Et sa douleur ignore, hélas! l’ardent baiser
Qu’Olivier lui prodigue en vain pour l’apaiser.

Nul n’a donc entendu, dans le douloureux groupe,
Les conseils échangés à bord de la chaloupe ;
Aussi, quand Olivier, au tournant d’un rocher,
Voit s’éloigner le port qu’il a vu s’approcher :
— « Pourquoi donc avons-nous, dit-il, changé de route ?
Attention ! marins; vous vous trompez sans doute. »

— « Notre route est changée, oui, c’est vrai, mon enfant,
Mais c’est sans nous tromper, dit Herblain triomphant :
Dieu relève parfois ceux que sa main châtie !
» Le Sort n’a contre nous gagné qu’une partie :
La revanche , Olivier, dès demain nous attend :
Pont-l’Abbé nous rendra ce que Pen-Marc’h nous prend. »

Aux paroles d’Herblain, Jeanne en sursaut se lève,
Et son œil lance au loin des éclairs, comme un glaive.
— « Aiglons, ouvrez votre aile et prenez votre essor :
Votre aire, ô mes enfants, Dieu vous la garde encor.
» En vain le roi de France a détruit mes armées ;
En vain sur mes trois nefs les eaux se sont fermées ;
En vain tous mes soutiens dorment au fond des flots,
Sauf un pauvre vieillard et quatre matelots ;
En vain la mer peut-être, et les vents, et les astres,
Combinent leurs fureurs pour de nouveaux désastres :
De leurs succès d’un jour mon courage se rit,
Car je marche, Seigneur, où ta main me conduit.

» Tu m’as comme un devoir imposé la vengeance :
Eh bien ! pour l’accomplir, tu me dois la puissance !
J’ignore pour ce but quels sont tes instruments,
Mais quelqu’un doit m’aider à tenir mes serments.
Est-ce mon cousin Jean, Édouard d’Angleterre
Ou Jeanne de Montfort ? Que me fait ce mystère ?
Peu m’importe celui que le Ciel m’enverra :
L’important est qu’il vienne, et je sais qu’il viendra.

» Allons, ô matelots, courbez-vous sur vos rames :
La mer pour vous aider semble aplanir ses lames.
Je paîrai largement votre dernier effort ;
Ramez donc, et bientôt nous serons dans le port. »
Et les marins ramaient, et ramaient avec force.
Autant que le salut, l’or promis les amorce ;
Mais craignant de heurter l’esquif à quelques rocs,
Ils sortent des brisants et, tournant les Étocs ,
Cherchent en pleine mer, pour leur rapide allure,
Une route plus longue, il est vrai, mais plus sûre…

VII. LE COUP DE VENT.

Le ciel est épuré, les astres radieux :
Aussi, la joie au cœur et le sourire aux yeux,
Herblain et les marins, les enfants et leur mère,
Chacun de son espoir caresse la chimère
Et, découvrant au loin le bourg de Loc-Tudi,
Salue avec transport son clocher qui grandit.

Mais le vent qui fraîchit fait une brusque saute…
La rafale en fureur, qui souffle de la côte,
Frappe en cap la chaloupe et la fait se cabrer :
Chacun tombe, en criant, et s’attend à sombrer ;
Grâce à Dieu ! le marin qui gouverne la barre
L’a virée à propos, et la barque se pare.

Tout péril a cessé ; mais le vent est trop fort
Pour qu’on puisse accoster cette nuit dans le port.
Sans tenter un combat superflu, la chaloupe
Prend le lit de la brise et la reçoit en poupe.

Les matelots, serrant l’inutile aviron,
Cherchent à son essor un frein dans le timon :
Rien ne peut ralentir sa fuite échevelée
Et, suivant tous les plis de la vague gonflée,
Elle monte, descend, remonte et redescend,
Mais avance toujours sous le souffle incessant.

Elle court, elle court, comme un cheval sauvage,
Et l’œil n’aperçoit plus ni rochers ni rivage ;
Elle court, elle court, et, dans l’immensité,
Rien ne mesure plus son vol précipité ;
Elle court, elle court et d’espace s’enivre :
Le nuage et l’oiseau ne pourraient pas la suivre ;
Elle court, elle court pendant toute la nuit,
Vers l’horizon sans borne et qui sans cesse fuit.

Un silence profond régnait dans la chaloupe ;
Pressés autour de Jeanne et ne formant qu’un groupe,
Herblain, les deux enfants et les trois matelots
D’un œil morne et pensif regardaient fuir les flots.

Pour briser, s’il se peut, ces fougues débordées,
On a tenté dix fois de courir des bordées ;
Chaque fois que l’esquif a voulu louvoyer.
Les vagues et le vent ont failli le noyer :
A moitié pleine d’eau, la barque sans ressource
A repris forcément son implacable course,
Sur la mer en fureur et sous le ciel serein,
Comme un char emporté par des chevaux sans frein.

Elle court, elle court toujours droit devant elle ;
On dirait qu’à ses flancs la tempête s’attelle,
Et l’écume jaillit sous ses sauts furibonds :
Et les astres du ciel, seuls témoins de ses bonds,
S’attendant à la voir plonger bientôt sous l’onde,
L’accompagnent au loin de leur pitié profonde.

Quand l’horizon rougit aux lueurs du matin,
La bourrasque et la mer s’apaisèrent enfin,
Et le premier rayon du soleil sur la poupe
Ramena l’espérance à bord de la chaloupe.
Chacun, tourné vers l’astre au grand nimbe enflammé,
Qui faisait resplendir au loin le flot calmé,
Fit du fond de son cœur monter une prière
Vers Celui qui créa la vie et la lumière.
Le désastre du soir, les terreurs de la nuit,
On lui pardonne tout, puisque son soleil luit ;
Car l’avenir se rouvre, et chacun dans son âme
De ses secrets désirs tisse à nouveau la trame.

Mais cet involontaire et doux recueillement
Parmi les naufragés n’a duré qu’un moment.
Chacun, interrogeant le ciel et les eaux bleues,
Se demande où l’on est et de combien de lieues,
Dans sa folle fureur, cet ouragan fatal
A pu les écarter du rivage natal ;
L’espoir est-il permis de le voir encor poindre
Et combien faudra-t-il d’heures pour le rejoindre ?

— « Oh! si le temps est beau, répond le timonier,
Deux jours me suffiront pour vous rapatrier.
La brise a venté dur, mais, si je ne me leurre,
Nous n’avons pas filé plus de sept nœuds à l’heure,
Il nous faudra nager un long bout de chemin,
Mais vous avez du nerf, et la barque à ma main
Obéit bien; aussi, que Dieu nous favorise,
Nous pourrons demain soir prier dans une église. »

Et tous bénirent Dieu, car l’homme est ainsi fait,
Que la fin d’un malheur lui paraît un bienfait.

VIII. – DEUX GAIS REPAS SUR MER.

On préparait déjà le départ, quand Guillaume,
A qui seul le sommeil avait versé son baume,
Sous les tièdes baisers du jour s’éveille enfin
Et, frottant ses grands yeux, s’écrie : « Oh ! que j’ai faim !
Ce n’est pas étonnant, n’est-ce pas, ô ma mère ?
Je suis à jeun depuis une journée entière. »
Jeanne à ces mots pâlit ; c’est que Jeanne à ces mots
A dans leur profondeur mesuré tous ses maux.
— « Madame, crie Herblain, oh! nous avons des vivres! »
— « De quel horible poids, ami, tu me délivres!
Je voyais s’avancer, d’un pas lent, mais certain,
Le monstre sans pitié qu’on appelle la Faim. »

— « Ce secours imprévu, c’est Kergoff qui vous l’offre,
Dit le vieil écuyer, en ouvrant le long coffre.
Ah ! vous avez bien fait, quand vous l’avez quitté,
De le louer tout haut de sa fidélité ;
Car Kergoff, mon complice, oh ! le ciel ait son âme!
Nous venge noblement d’un soupçon trop infâme,
En vous sauvant deux fois, sans penser même à lui,
Du naufrage hier soir, de la faim aujourd’hui. »

— « Je croyais ta blessure, Herblain, cicatrisée :
D’un injuste soupçon je me suis accusée ;
Ne m’en veuille donc plus; tu n’en as pas le droit,
Car je t’aime toujours… N’es-tu pas mon bras droit ? »

Et les yeux du vieillard de bonheur semblaient ivres,
Pendant que devant Jeanne il étalait les vivres,
Les vivres que Kergoff, sans prévoir leurs dangers,
Avait d’un soin hâtif dans le coffre rangés…
Ah! s’il eût soupçonné ce que le Sort prépare,
De ces vivres Kergoff eût été moins avare.

Les marins , en voyant s’entasser devant eux
Et ces mets succulents et ces vins généreux,
Dévorent du regard cette abondante proie
Et font retentir l’air des éclats de leur joie :
Leur appétit, dompté par tant d’émotions,
Se réveille et leur fait sentir ses aiguillons.

Jeanne, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes :
— « Bénissons Dieu qui daigne effacer nos alarmes ;
Mais avant de goûter ses dons inespérés,
Prions-le pour celui qui les a préparés. »
Et tous, Herblain surtout, qui malgré lui sanglote,
Recommandent au Ciel l’âme du vieux pilote ;
Mais vous ne fûtes pas oubliés, vous non plus,
O marins dévoués, ô soldats résolus,
Dont les corps ballottés se heurtent à la côte :
C’est pour vous tous qu’ici chacun prie à voix haute.

Ah ! par ce gai soleil rayonnant dans l’azur,
Sous le souffle attiédi de l’air limpide et pur,
Sur cette mer d’argent qui n’a pas une vague,
Mais où flotte un murmure harmonieux et vague.
En face de ces mets dont l’aspect excitant,
Refoulant dans les cœurs tout regret attristant,
Fait d’un sourire heureux briller chaque visage,
N’était-ce pas, ô Jeanne, un sinistre présage,
D’entendre succéder à de joyeux transports
Les lugubres versets des psaumes pour les morts ?

Lorsqu’à tous ces amis que leur prit la tempête
Les compagnons de Jeanne eurent payé leur dette,
La faim reprit ses droits, et je dois dire, hélas !
Que la gaîté bientôt s’assit à leur repas.
Que celui dont le corps n’a jamais dompté l’âme,
Que cet homme orgueilleux les flétrisse d’un blâme ;
Moi, j’ai beaucoup souffert et je sais que parfois
La faim peut étouffer toutes les autres voix :
Je consens à juger les autres sur moi-même,
Et mon vers indulgent n’aura pas d’anathème.

Gai comme ces oiseaux qui, du haut d’un cyprès,
Gazouillent bruyamment près d’un tertre encor frais,
Olivier, oublieux de la douleur récente,
Livre toute son âme à sa joie innocente ;
Et sa mère sourit d’entendre à chaque instant
Les sonores éclairs de son rire éclatant.

Quand la soif et la faim, par l’air vif aiguisées,
Sentirent toutes deux leurs ardeurs apaisées ;
Quand le coffre eut repris le précieux trésor
Des restes du festin, très-abondants encor,
Le timonier joyeux se rassit à la barre :
— « Qu’à la rame à présent, enfants, l’on se prépare ,
Dit-il à deux marins, dont le visage heureux
Promettait au travail quatre bras vigoureux ;
Si nous voulons revoir demain notre Bretagne,
Partons, amis , partons, et Dieu nous accompagne ! »
Et d’une habile main mettant le cap à l’Est,
Il fit courir l’esquif, malgré son pesant lest.

Sous l’encouragement que l’espoir leur prodigue,
Les matelots ramaient sans craindre la fatigue ;
Le troisième marin les aidait tour à tour,
Et l’on nageait encor lorsque tomba le jour.
— « Il ne faut pas, dit Jeanne, épuiser votre force :
Il est temps que la rame avec la main divorce ;
Nous avons à franchir peut-être un long chemin.
Le repos d’aujourd’hui nous servira demain.
Soupons donc, mais tâchons de ménager nos vivres :
Dieu peut tromper l’espoir dont nos âmes sont ivres.
S’il faisait devant nous fuir trop longtemps le port,
Nos vivres épuisés, oh ! ce serait la mort. »

La chaloupe s’arrête, Herblain rouvre le coffre,
Mais tous n’ont dévoré que la part qu’il leur offre ;
Qu’importe ? ils restent gais, car, s’ils jeûnent, l’espoir
Leur dit qu’ils mangeront à leur faim demain soir.

Faisant mât d’une rame et des cabans pour voiles,
Ils reprennent leur route, aux clartés des étoiles,
Car la brise des nuits, qui vient de se lever,
Veut aider l’aviron, ô Jeanne, à te sauver.
De la pitié du Ciel tendre et nouvelle marque !
Le sommeil oublié descendit sur la barque ;
Et, le front sur les bancs, sauf le marin de quart,
Chacun à ses bienfaits prit une large part
Et, se laissant aller à ses douces amorces,
Par des rêves heureux put réparer ses forces.

IX. LE RIVAGE NATAL!

Quand le matin rendit au ciel l’astre du jour,
Un long cri de bonheur salua son retour.
L’air était toujours pur, la mer toujours tranquille,
Mais le vent rendormi fait la voile inutile.
Après avoir, tout haut, dit sa prière à Dieu
Et pour un prompt retour promis un nouveau vœu,
Jeanne fit par Herblain distribuer des vivres.
Hélas ! il en restait à peine quelques livres,
Et chacun, comparant à son vaste appétit
Le morceau qu’il reçut, le trouva bien petit.
Qu’importe ? l’espérance est toujours leur compagne
Et pour la fin du jour leur promet leur Bretagne ;
Aussi, ne pensant plus qu’au rivage où l’on tend,
On reprend l’aviron et l’on part en chantant.

Chacun vers la patrie ayant l’âme tournée,
Nul ne songe à la faim dans toute la journée ;
On ne sent même pas le besoin du repos.
Quand le chant s’interrompt, c’est pour de gais propos :
Aux amis, retrouvés dans un charmant mirage,
On raconte déjà les détails du naufrage ;
Les désastres soufferts sont des titres d’honneur,
Et la douleur s’efface ou se change en bonheur.

Jeanne, Jeanne elle-même, oubliant sa vengeance,
Se laisse sans efforts aller à l’espérance
Et, voyant ses deux fils qui s’amusent entre eux,
D’un geste et d’un sourire encourage leurs jeux.

Mais lorsque le soleil, sur le point de descendre
Sous le vaste Océan qu’on voit partout s’étendre,
Ne montre encore, au lieu du but que l’on poursuit,
Que la mer qui moutonne et l’horizon qui fuit,
Jeanne sent de nouveau l’effroi lui percer l’âme,
Et, poussant un grand cri sous sa poignante lame,
Jette vers le timon un regard effaré :
— « Notre canot, dit-elle, est-il donc égaré ?
Timonier, tu sais bien ton métier, oui, sans doute.
Mais si nous nous étions, grand Dieu ! trompés de route ! »

Le matelot rougit et parut hésitant :
C’est que le même doute était en lui flottant ;
C’est qu’aussi lui fixait son regard sombre et morne
Sur l’immense désert que l’horizon seul borne.
« Non, je crois être sûr, dit-il, de mon chemin,
Mais nous n’arriverons sans doute que demain. »

A l’effroyable aveu caché sous ces paroles,
Tous les cœurs sont saisis des terreurs les plus folles ;
Jeanne, Olivier, Herblain et jusqu’aux matelots,
Chacun se voit errant au hasard sur les flots.
A quoi se retrouver sur ce grand labyrinthe,
Sillonné tant de fois, sans garder nulle empreinte ?
Il y faudra mourir sans espoir de secours,
Car pas un seul navire, hélas ! dans ces deux jours !
Et de la faim chacun, au fond de ses entrailles,
Sent déjà se serrer les horribles tenailles ;
Mais, sachant qu’on n’a plus presque rien à manger,
Chacun se tait, de peur d’aggraver le danger.
Comme un homme, Olivier s’est armé de courage.

Guillaume, insouciant comme on l’est à son âge,
Saute au cou de sa mère et crie : « Oh ! que j’ai faim »
— « Dormez, nous garderons nos vivres pour demain »,
Répond Jeanne à son fils, qu’elle baigne de larmes ;
Puis, faisant un effort pour cacher ses alarmes :
— « Pourquoi nous effrayer, amis, d’un court retard ?
La terre aura demain notre premier regard ;
Oui, mettons à profit la mer qui se fait haute
Et le soleil naissant nous montrera la côte. »
Pendant que Jeanne endort son fils sur son giron,
Les marins ont repris la barre et l’aviron ;
Et, dans leur désespoir retrempant leur courage,
Pendant toute la nuit ils rament avec rage ;
Et, croyant que la mer seconde leurs efforts,
Leurs muscles affaiblis retrouvent leurs ressorts.

La nuit fut sans sommeil; dans leurs horribles rêves,
A peine échangeaient-ils quelques paroles brèves,
Pendant que leurs regards, tendus sur l’horizon,
S’efforçaient d’en percer la fuyante cloison…

Bonheur inespéré ! Notre Dame et sainte Anne
Acceptent donc enfin les vœux que leur fait Jeanne !
Quand l’ombre moins épaisse éclaircit l’Orient
Et qu’on vit s’éveiller l’aube au front souriant,
Dans ces vagues blancheurs, une masse bleuâtre
Découpa sur le ciel son vaste amphithéâtre.
Sous le léger brouillard qui voile ses contours,
On en suit aisément les pics et les détours.
Remerciez donc Dieu ; vos maux sont à leurs terme !
Un nuage n’a pas cette opacité ferme ;
Les yeux des matelots ne s’y sont pas trompés :
Oui, c’est bien la Bretagne et ses bords escarpés !…

Et, dans l’enivrement du cœur qui se dilate,
La joie en vifs transports sur la chaloupe éclate ;
Et Jeanne, sur son sein pressant ses deux enfants,
Les couvre avec fureur de baisers étouffants.

Bientôt sous le brouillard, qui s’élève et qui fume,
La douce vision disparaît dans la brume ;
Mais qu’importe ? on est sûr que la patrie est là :
Pas un front ne pâlit, pas un cœur ne trembla.
— « Sers-nous à déjeuner, Herblain, dit Jeanne heureuse,
Et fais-nous, cette fois, une part plantureuse. »
« Ah ! répondit Herblain, avec un rire amer,
—Chétifs sont les débris du déjeuner d’hier. »

Herblain avait raison et les parts furent maigres;
Mais l’estomac déçu laissa les cœurs allègres,
Et pas un œil ne vit le spectre de la Faim
Accourir, en criant : « Je les tiens donc enfin ! »

La barque avait repris sa marche dans la brume,
Et le flot qui montait les inondait d’écume ;
Mais tous, de la patrie aspirant le parfum,
Bravaient, sans y songer, et la brume et l’embrun.

Tout à coup le soleil, réchauffant l’atmosphère
Et perçant les vapeurs de ses jets de lumière,
Éclaire au loin les eaux que voilait le brouillard.

Et l’horizon désert s’offre seul au regard.
Où donc sont les rochers ? où donc est le rivage ?
La mer, partout la mer !… Ce n’était qu’un nuage !!!
On se lève, on regarde, on retombe atterré,
D’autant plus malheureux qu’on a plus espéré.

X. LA FAIM.

Dans leur noir désespoir, qu’aucun rayon ne coupe,
Les marins ont cessé de guider la chaloupe :
— « A quoi bon s’épuiser en efforts décevants ?
Comptons sur le hasard des vagues ou des vents. »
Jeanne étouffe sa crainte et dit d’une voix haute :
« Amis, le désespoir est toujours une faute,
Car, pour l’homme de cœur prêt à tout affronter,
Il est peu de périls qu’il ne puisse dompter.
» En vous abandonnant à la merci des vagues,
Vous n’avez plus pour vous que des chances bien vagues,
Et contre vous se dresse, imminent et certain,
Le plus cruel des maux, la soif avec la faim.
Avant de lui livrer votre corps… et votre âme,
Luttez en vrais Bretons, et reprenez la rame :
Et Dieu, récompensant un généreux effort,
Peut faire devant vous bientôt surgir le port. »

Les marins, ranimés par sa chaude parole,
Ont regagné leur poste, et la chaloupe vole.

On rame tout le jour, mais, sous les deux déserts,
Toujours le bleu des flots borné du bleu des airs ;
On rame aussi la nuit, mais, quand paraît l’aurore,
Le même espace vague au loin s’étend encore.
Les marins haletants, épuisés, affamés,
S’acharnent au combat contre ces cieux fermés :
Rien ! l’horizon, qui fuit sous leur regard avide,
L’implacable horizon reste serein et vide,
Et les saints invoqués sont tous demeurés sourds.

Combien Jeanne a souffert pendant ces deux longs jours !
Elle ne souffre pas de sa propre misère ;
Son être tout entier n’est plus qu’un cœur de mère :
Elle souffre en ses fils, qu’elle voir dépérir
Et qu’au prix de sa vie elle voudrait nourrir.
Olivier, de ses maux domptant la violence,
De peur de l’affliger, mord ses poings en silence ;
Mais Guillaume, en pleurant, lui répète sans fin :
— « O ma mère, j’ai soif ! ô ma mère, j’ai faim ! »
Et rien pour apaiser cette faim dévorante !

Jeanne ouvre le long coffre, et sa main délirante
Cherche quelques débris des vivres épuisés :
Rien ! rien que des fragments en poussière brisés.
Qu’importe ? son Guillaume’y peut trouver la vie.
Chaque marin y jette un long regard d’envie,
Et Jeanne entend ces mots, qui font couler ses pleurs :
« Elle aurait dû plutôt songer aux travailleurs. »
Ah! si du dévoûment le lien se relâche,
N’accusons que la faim, qui rend féroce et lâche.

Ces miettes n’ont été qu’un court palliatif,
Et bientôt le besoin se réveille plus vif.
Sentant son estomac en feu qui se resserre,
Le pauvre enfant se jette au giron de sa mère,
En répétant encor son déchirant refrain :
« O ma mère, j’ai soif ! ô ma mère, j’ai faim ! »

Jeanne demande au Ciel quelques magiques charmes,
Pour endormir son fils, qu’elle arrose de larmes :
— « Cher enfant, bois mes pleurs, car je n’ose t’offrir
Mon sang pour t’abreuver, ma chair pour te nourrir. »

Oubliant la douleur qui la brûle et l’enfièvre,
Jeanne calme son fils aux baisers de sa lèvre.
Bercé sur ses genoux, l’enfant dort, mais, hélas!
Son sommeil convulsif ne le soulage pas :
L’invisible vautour le poursuit même en songe
Et, d’un bec acéré, dans ses viscères plonge.

O souvenirs poignants du bonheur envolé,
Pourq uoi donc apparaître à ce cœur désolé ?
La malheureuse mère en pleurant se rappelle
Ces jours déjà lointains, ces jours si doux pour elle,
Où ses bras en berceau provoquaient au sommeil
Son enfant bien-aimé… dans ces temps-là vermeil.
Son beau front, qui d’un ange eût excité l’envie,
Sur le sein palpitant qui lui donna la vie
Mollement reposait, comme il repose encor,
Épanchant ses cheveux en longues boucles d’or ;
Mais son visage calme et sa paisible haleine
Attestaient le bonheur dont son âme était pleine :
Il avait l’incarnat de l’aube à l’Orient
Et, quand il s’éveillait, c’était en souriant.
Maintenant la souffrance, en dormant, le dévore
Et, s’il doit s’éveiller, c’est pour souffrir encore…
Et Jeanne avec terreur, Jeanne suit sur ses traits
De l’horrible fléau les horribles progrès.
Sa joue, où la santé fleurissait, si brillante !
Montre, en se décharnant, sa pommette saillante ;
La maigreur a creusé l’orbite de ses yeux ;
Son teint rose a jauni sous des tons bilieux ;
Sa peau, que les baisers trouvaient jadis si fraîche,
Là se colle à ses os, ici pend flasque et sèche ;
Sa respiration s’exhale avec effort
Et son corps a parfois les frissons de la mort.

Jeanne, désespérée et que le doute ronge,
Ne veut dans ces frissons voir que l’effet d’un songe,
Et, mêlant les baisers à de tendres discours
Des rêves de son fils cherche à changer le cours.

Mais le doute bientôt, hélas! n’est plus possible.
Le sang se refroidit ; l’agonie est visible :
Les rayons du soleil, ses baisers acharnés,
Rien ne peut réchauffer ces membres décharnés.
Pauvre ange, Dieu t’attend au céleste royaume.

Non! Jeanne ne veut pas voir mourir son Guillaume ;
L’élevant vers le ciel d’un bras tremblant d’effroi :
— « Ne me le prenez pas, Seigneur, ou tuez-moi. »
Le doux enfant s’éveille et sourit à sa mère,
Puis, sentant de nouveau l’épouvantable serre,
De sa langue séchée il murmure tout bas :
« Pourquoi donc aujourd’hui ne déjeunons-nous pas ? »
Jeanne fait à son fils les plus folles promesses
Et le voit s’assoupir bientôt sous ses caresses.

Ce n’est pas du sommeil, car son œil, éclatant
Dans sa pâle maigreur, s’entrouvre à chaque instant ;
Mais c’est du calme au moins !… Son pouls n’offre, paisible,
Qu’une ondulation molle et presque insensible.
0 mensonge cruel! ce calme inespéré,
C’est la consomption à son dernier degré !
N’ayant pas obtenu l’aliment qu’il réclame,
Le foyer de la vie est désormais sans flamme ;
Si sous la cendre encor fume un reste de feu,
Il va s’éteindre… à moins d’un miracle de Dieu.

Le miracle se fait!… Le sourire à la lèvre :
— « Qu’on est bien, dit l’enfant, sur les bords de la Sèvre !
Quel bonheur de sentir le vent dans mes cheveux !
Que cette eau paraît fraîche et ces fruits savoureux !
O ma mère, merci de ta charmante fête :
Tu me donnes toujours tout ce que je souhaite.
Mais dis-moi donc comment, après ce long festin,
Je crois avoir encor plus de soif et de faim. »

Et l’enfant étreignit de ses deux bras sa mère :
Mais l’étreinte fut courte… et ce fut la dernière.

Les quatre matelots, au travail occupés
Et de leur propre sort surtout préoccupés,
Ont tous quatre assisté, sans le voir, à ce drame ;
Mais deux cœurs ont compris les douleurs de ton âme,
Pauvre femme ! les cœurs d’Herblain et d’Olivier,
Car tous les deux pour toi se sont mis à prier.
Le noble enfant voudrait s’élancer vers sa mère ;
Mais à l’heure maudite où Jeanne désespère,
Le noble enfant comprend que même son baiser
Torturerait sa mère, au lieu de l’apaiser.

XI. – LE CRI DU REPENTIR.

Jeanne, le cœur saignant du malheur qui la navre,
Restait à deux genoux devant le cher cadavre.
Le marbre n’aurait pas plus d’immobilité
Et l’on dirait la mort, sans son sein agité.

A moins de pénétrer du regard sous son crâne,
Nul ne devinerait tout ce que souffre Jeanne.
La faim qui la dévore, elle n’ y songe pas ;
Non, son âme soutient de plus rudes combats.
Scrutant dans leurs motifs les actes de sa vie,
Elle cherche pourquoi le Ciel l’a poursuivie.
Pour être ainsi frappée en tout ce qu’elle aima,
Pour voir le mal sortir du bien qu’elle sema,
Pour porter le malheur à tout ce qu’elle approche,
Quel est donc le forfait que le Ciel lui reproche ?
Soumise aux lois de Dieu qui traçaient son devoir,
Elle y courut partout où son œil crut les voir,
Sans jamais discuter la mesure prescrite…
Pour un crime inconnu sans doute elle est maudite :
Il est temps d’apaiser le céleste courroux.
C’est trop d’avoir livré son fils et son époux :
Elle seule à présent doit expier son crime,
Ou Dieu va réclamer sa dernière victime.

— « Olivier, cher enfant, Olivier, pense à moi,
Car, Olivier, ta mère aujourd’hui meurt pour toi. »
Et Jeanne, obéissant à sa folle pensée,
S’est, par un bond soudain, vers les flots élancée.

Olivier comme Herblain, voyant son air hagard,
Depuis longtemps déjà la suivaient du regard
Et, lisant sur son front quelques desseins funestes,
Surveillaient avec soin le moindre de ses gestes ;
Aussi ses noirs projets se virent déjoués,
Et Jeanne retomba dans leurs bras dévoués.
Olivier, entourant de ses deux bras sa mère,
Lui dit en sanglotant, mais d’une voix amère :
— « Pour vouloir me quitter, vous ne m’aimez donc plus
De vos soins je sais bien pourquoi j’étais exclus,
Et je vous pardonnais d’être toute à mon frère ;
Mais maintenant ton cœur m’appartient, ô ma mère.
Tu n’en peux disposer sans mon consentement.
Et nous avons tous deux à tenir un serment. »

— « Oh ! ne me parle plus de ce serment féroce,
Dit Jeanne avec terreur; notre vengeance atroce,
Voilà ce qui de Dieu nous a fait châtier ;
Oui, c’est là le forfait que je dois expier.
» Vieil Herblain, cher enfant, merci du fond de l’âme
De m’avoir arrachée au suicide infâme :
Ce n’était pas la mort seulement, mais l’enfer.
Toute la vérité m’a lui dans un éclair :
Près de paraître au pied du tribunal suprême,
Je me suis, ô mon Dieu, fait horreur à moi-même.
Comment aller là-haut implorer ta merci,
Moi qu’on trouva toujours impitoyable ici ?
Les cris du sang, du sang des enfants et des femmes !
Montaient vers ta justice et me vouaient aux flammes.

» Oui, lorsque je suivais le spectre au glaive en feu,
J’avais pris un démon pour l’Archange de Dieu.
Son faux raisonnement m’enlaçait dans ses mailles ;
Mais aujourd’hui mon œil voit tomber ses écailles :
Je comprends maintenant le véritable honneur.
La vengeance, ô mon fils, n’appartient qu’au Seigneur,
Puisque le Seigneur seul est certain d’être juste.

» Le curé de Pen-Marc’h, ce prêtre au front auguste,
M’a dit avec raison — et bien des fois déjà,
O sang que j’ai versé, son arrêt te vengea :
Quand votre passion, par Satan allumée,
Ne vous troublera plus l’âme de sa fumée,
Chaque objet reprendra son vrai jour à vos yeux,
Et vos exploits sanglants vous seront odieux.
» Oui, monstrueux forfaits, oui, vous m’êtes en haine
Et mon pied se fatigue à traîner votre chaîne !

» Jure-moi donc, mon fils, de m’aider désormais
A guérir, s’il se peut, tous les maux que j’ai faits.
Remettons au fourreau le glaive et la colère. »

— « J’ai juré votre mort, assassins de mon père ;
Assassins, vous mourrez, vous mourrez de mon bras :
Olivier de Clisson ne vous pardonne pas.
J’admire la pitié, mais au cœur d’une femme…
Pour racheter sa vie ou pour sauver son âme,
Où qu’il soit, quel qu’il soit, jamais Clisson ne ment :
Donc, puisque j’ai juré, je tiendrai mon serment.
» Mais, en poursuivant seul jusqu’au bout ma vengeance
J’aurai devant les yeux tes conseils de clémence :
Ton fils écoutera, mère, je le promets,
La justice toujours. mais la pitié, jamais

— « Que Dieu seul, ô mon fils, que Dieu seul soit ton juge ;
Mais moi, dans le pardon je cherche mon refuge ;
Et puisse le Seigneur, touché de mon remord,
Oublier mes forfaits et te conduire au port ! »

Et debout, le front haut, la grande châtelaine,
Toute pâle de faim, mais l’âme enfin sereine,
Dans cet immense temple au vaste dôme bleu,
Fit lentement monter ce cantique vers Dieu :

« Béni soit le Seigneur dont la main m’a frappée !
C’est dans mon châtiment que sa clémence a lui.
Plus cruel qu’une hyène à sa cage échappée,
Mon courroux bondissait, brisant tout devant lui.

» Ma face était pour tous un objet d’épouvante,
Et les mères tremblaient en entendant mon nom ;
Car j’étais la Vengeance, incarnée et vivante,
Et, quand on m’implorait, je disais toujours non.

» Mon Dieu n’a pas voulu que je fusse maudite :
Il a lancé sa foudre, et mon courroux n’est plus
Je puis enfin prier, et l’ange qui me quitte
M’attend près de son père au séjour des élus.

» Oh! ce n’est pas la peur, Seigneur, qui m’a domptée
Et qui brise en mes mains les serments que je fis.
Seule en proie à la mort, je l’aurais affrontée,
Mais j’ai voulu sauver le dernier de mes fils.

» Aveugle que j’étais ! veuve, j’ai fait des veuves,
Et, mère, des enfants sont tombés sous mes coups !
De mes longues fureurs j’effacerai les preuves ;
Mes bienfaits passeront où passa mon courroux.

» Des vapeurs de l’enfer j’étais enveloppée,
Mais le souffle d’en haut les dissipe aujourd’hui :
Béni soit le Seigneur dont la main m’a frappée,
Car c’est en me frappant qu’il me rappelle à lui. »

XII. UN HORRIBLE PROJET.

Les marins, fascinés par ces scènes sublimes,
Qui d’un monde inconnu leur découvraient les cimes,
Sentaient leur dévoûment refleurir dans leur sein,
Et leur âme oubliait que leur corps avait faim ;
Mais lorsque reparut le silence morose,
Quand devant son fils mort Jeanne eut repris sa pose,
Le désespoir revint glacer les naufragés…
Et l’aviron glissa des bras découragés.

Las de sonder en vain l’abîme de l’espace
Et n’y trouvant toujours que la même menace,
Leur malheur retomba sur eux de tout son poids
Et l’égoïsme seul fit entendre sa voix.
Laissant donc le hasard maître de la chaloupe,
Tous les quatre à l’arrière ils s’assirent en groupe
Et, livrés tous les quatre aux horreurs de la faim,
Ils cherchèrent entre eux comment y mettre fin.

Je ne sais quel projet traversa leur pensée,
Et la terreur d’Herblain fut peut-être insensée ;
Mais Herblain crut parfois les voir, d’un œil hagard,
Jeter sur Olivier un oblique regard,
Et surprit ce propos, dont le sens était vague,
Mais qui lui fit porter sa main droite à sa dague :
« Dieu nous pardonnerait, car nous mourons de faim ;
Toutefois, attendons encor jusqu’à demain. »

Soudain le timonier s’écrie : « Amis, courage !
Sous le soleil couchant voyez-vous ce nuage ?
Il nous annonce enfin de la pluie et du vent.
Si dans mon vieux métier tout n’est pas décevant,
Ce grain doit nous pousser sûrement à la côte.
La tempête envers nous veut réparer sa faute. »

Le marin ne s’est pas trompé dans son espoir :
La mer se fait houleuse et le ciel devient noir.
On installe une voile en hâte à la chaloupe
Et le vent, qui mugit, bientôt la pousse en poupe.

Comme dans cette nuit, payée, hélas ! si cher,
Elle court, elle court, sous la foudre et l’éclair,
Elle court, elle court, sous la grêle et la pluie,
Elle court, elle court, mais c’est vers la patrie
Cette pluie abondante est, d’ailleurs, un bienfait :
La soif a disparu, la faim même se tait
Et, si quelques douleurs restent inconsolées,
La haine et la discorde au moins sont envolées.

Le tonnerre gronda pendant toute la nuit ;
Mais devant le matin la tempête s’enfuit.
Hélas ! sous le brouillard dont s’est couverte l’aube
Aux regards des marins l’horizon se dérobe.
Personne n’ose plus se livrer à l’espoir…
Et le vieil Herblain songe aux complots d’hier soir.

Se croyant désormais assuré de sa proie,
Le spectre de la Faim pousse un long cri de joie…
Sous les contractions de sa griffe de fer,
Chacun des naufragés sent se tordre sa chair.

Mais bientôt le soleil, dont le disque s’allume,
Fait en molle fumée évanouir la brume
Et, d’un rayon oblique éclairant l’horizon,
Empourpre les blancheurs du rivage breton.

Plus de doute aujourd’hui : ce n’est plus un nuage !
La mer en écumant déferle sur la plage.
Salut à la Bretagne ! oh ! je la reconnais,
Et cette large rade est le port de Morlaix

Le spectre de la Faim, comprenant sa défaite,
S’envole, et tous les cœurs chantent leurs chants de fête.
Tous les cœurs ! oh ! non; Jeanne, hélas ! songe à celui
Qu’Hier a fait mourir, qu’eût fait vivre Aujourd’hui.

Le but est encor loin, mais, quand tout rit dans l’âme,
Le bras avec vigueur sait manier la rame.
On avance j on avance ; et les gais matelots
Ont vu sortir du port quatre élégants canots :
Chacun porte un pennon que décore l’hermine.

C’est Jeanne de Montfort, ma future héroïne !
Qui, trompant les soucis d’un austère destin
Et voulant savourer les charmes du matin,
Vient du jour renaissant admirer le spectacle.

Voyant son Olivier sauvé, par un miracle,
Jeanne pousse un grand cri, qui retentit là-bas…
Puis tombe évanouie, en étendant les bras.

Cet héroïque cœur, qu’aucun malheur ne ploie,
Ce cœur tout maternel s’est brisé sous sa joie.

XIII. LES CONSOLATIONS.

Quand de son long sommeil Jeanne à la fin sortit,
Deux beaux enfants causaient tout bas près de son lit,
Et Jeanne de Montfort, se penchant sur sa couche,
La contemplait, debout, le sourire à la bouche,
Et, lui serrant la main, disait avec douceur :
« Je vous consolerai de vos maux, ô ma sœur.
Votre fils est le mien ; mon fils sera le vôtre…
Et souvent, bien souvent! nous parlerons de l’autre. »

A LA BRETAGNE
Ce long poëme sombre, où coule à flots l’angoisse,
Où l’âme à chaque vers se déchire ou se froisse,
Mais qui se couche enfin dans le calme et l’espoir,
Comme un jour orageux que termine un beau soir,
Je t’offre ce poëme, ô Bretagne adorée :
Je l’écrivis pour toi d’une plume enfiévrée.
L’amitié lui promit qu’il serait ton orgueil ;
Il ne vaut et ne veut qu’un sympathique accueil.
Qu’il l’obtienne, et ma Muse, o ma vieille patrie,
Suivant de loin les pas de l’auteur de MARIE,
Te paîra ton sourire en chantant tes splendeurs,
Noble peuple, illustré par toutes les grandeurs.

NOTES.
Nous croyons avoir consulté à peu près tout ce qui a été écrit sur l’enfance d’Olivier de Clisson; mais, avant d’aborder cette trop longue série de notes, nous nous faisons un devoir de déclarer que l’idée et le plan de notre poëme nous ont été inspirés par l’excellent article que notre savant collègue et ami, M. P. LEVOT, a consacré au connétable dans la Biographie bretonne, tome I, pages 360 à 376.

69 P. 203. « Olivier I » fit enfermer la ville [de Clisson] de murailles. »– OGÉE,I,2I5.

LISTE DES SOUSCRIPTEURS.
La Mairie de Nantes. (6 ex.) La Société Académique de la Loire-Inférieure. (2 ex.) La Bibliothèque de la ville de Nantes.
Le Club du Sport.
Le Cercle Graslin.
Le Cercle du Château.
Le Cercle des Beaux-Arts.
MM.
Joseph Rousse, avocat.
Adolphe Grimaud, à Luçon.
Léon Grimaud, médecin de la Marine, à Brest.
Alfred Lallié, avocat.
Edmond Biré.
Charles Robinot-Bertrand, avocat.
Eugène de la Gournerie.
Mlle Amélie Hubans, professeur.
Mlle de Saint-Aignan.
Prosper Grolleau.
De la Ganry, à Saint-Aignan.
Arthur de la Borderie, à Vitré. (2 ex.)
Charles de Keranflec’h.
Arthur de Biré, directeur du télégraphe, à Beauvais.
Joseph Martineau, notaire.
Jules Forest.
Emmanuel Phelippes-Beaulieux, avocat.
Cie A. de Bremond d’Ars.
Vte Édouard Sioc’han de Kersabiec.
Charles Marionneau.
Abbé Hippolyte Rivalland.
B. Huë, conseiller à la Cour de Rennes.
Charles Bougouin fils.
Abbé François Baudry, vicaire à Chavagnes-en-Paillers.
De Kéridec, ancien représentant, à Hennebont.
Gaultier du Mottay, à Plérin.
Henri Chartier.
Francis Rousselot.
Bon de Wismes.
Marie, receveur principal des postes.
Gellusseau, docteur-médecin.
Donatien Cox.
Abbé Richard, vicaire général.
De Rostaing de Rivas, docteur-médecin.
Mériadec Laënnec.
Émerand de la Rochette.
Vte de la Roche-Saint-André, au château de la Forêt (Vendée).
Stanislas Loiret.
Morel-, tailleur, à Brest.
J.-M. Pitel, professeur.
Henri de Cornulier.
Charles du Chalard, ingénieur de la Marine.
Arthur de l’Isle.
Petitpas, libraire (12 ex.) A. Mahot, docteur-médecin.
A. du Ponceau.
Bellamy, notaire, à Brest.
A. de Mansigny, à Guérande.
Hippolyte Thibeaud père, avocat.
Bon de Girardot, secrétaire général de la Préfecture.
Olivier Merson , à Paris.
P.-J. Garreau. Charpentier, imprimeur.
Biou, juge de paix.
Carissan, juge de paix.
Édouard Dufour, conservateur-adjoint du Muséum.
Pinson, agent-voyer.
Henry Noury.
H. Bruneteau, avocat, conseiller-général.
J. Ioux, arbitre de commerce.
Amédée Gallet.
Alphonse Tigé, docteur-médecin.
Emmanuel Halgan, avocat.
Libaros, libraire. ( 12 ex.)
Ch. Besnard de la Giraudais , avocat, conseiller général. (2 ex.)
Hippolyte de Lorgeril, à Lorgeril (Côtes-du-Nord).
Duvacher, chef d’institution.
Louis Duchemin.
Phelippes-Beaulieux père.
Bon de la Tour du Pin. (2 ex.)
Waldek-Rousseau, avocat, conseiller municipal.
A. Foulon.
Joseph Foulon, docteur-médecin.
Gabriel Gallerand , proviseur du Lycée.
Lechalas, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
Ad. Giraudeau, avocat.
Claude de Monti de Rezé, au Fief-Milon (Vendée).
Abbé Charles Lebrun, curé de Sainte-Croix.
Abbé Guilloux, vicaire de Sainte-Croix.
A. Legendre, architecte.
Chotard, professeur à la Faculté des Lettres, à Besançon.
Emile Gautier, receveur des Hospices.
Anthime Ménard, avocat.
P. Levot, à Brest.
Le Guilloux-Pénanros, juge, à Brest.
J. Copillet, à Brest.
Héliès, à Rochefort-sur-Mer.
De Grand pont, à Brest.
Oscar Michel, à Brest.
E. Michel, à Brest.
Cte Ch. de Rossi, à Brest.
Louis des Dorides.
Édouard de Monti, comte de Rezé.
Henri Guiziou, à Brest.
Marquis de Régnon, à Saint-Herblain.
Josso, contrôleur des Douanes.
Delétang, notaire honoraire.
Joüon, notaire. (2 ex.)
Le Sant, architecte.
F. Guignard.
Frédéric Cailliaud, conservateur du Muséum.
Pichelin, avocat.
De Mieulle, receveur général.
Oudiette, ancien notaire, à Guérande.
Henri de Pontbriant, à Châteaubriant.
Lavolenne, à Rosnay (Vendée).
Ludovic de Becdelièvre.
Dorn, président du Tribunal, à Châteaubriant.
Blain, professeur d’histoire au Lycée.
Ernest Ménard.
A. Gautté, avocat.
A. Decroix, conseiller général.
Stanislas Prévost.
Cte Gabriel de Lambilly, au château de Montebise (Seine-et-Marne).
Vte R. de Lambilly.
A.-F. Duboscq aîné, géomètre.
Hyrvoix.
Gouézou, peintre.
Verger.
Abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas.
Abbé Papin, vicaire de Saint-Nicolas.
E. Livet, chef d’institution.
Vte Victor Lanjuinais, député au Corps législatif. (2 ex.)
Brunellière frères, libraires. (2 ex.)
Auguste Garnier.
Saint-Léger.
Blanchard-Mervau, avocat.
Abbé Cahour, chanoine honoraire, aumônier du Lycée.
Évariste Simon, architecte.
Pontonnier.
Colombel, avocat.
Ed. André.
Eudel.
G. Goullin, vice-consul de Belgique.
Raby du Vernay, bibliothécaire à Indret.
C. Thoinnet de la Turmelière, député au Corps législatif. (2 ex.)
Célestin Pavec, avocat, à Savenay.
Jules Lafont.
Cœuret, juge au Tribunal civil.
Antonio Carré.
Ed. Lorieux, commissaire-priseur.
Athénas, économe de l’hospice général de Saint-Jacques.
Édouard Derrien, à Chantenay.
A. Guépin, docteur-médecin, conseiller-général.
Callaud, horloger.
Ad. Lathébeaudière, juge de paix.
Georges Maublanc, avocat.
A.Mervau , à Saint-Gilles-sur-Vie. (3 ex.)
Louis Couprie, avocat.
Prosper Roy, conseiller-général.
Abbé Gautier, aumônier de Grand-Jouan.
W. Leveling.
Stéphane Halgan.
J. Lloyd.
G. Demangeat fils.
Élie Remignard, arbitre de commerce.
Léonce Biré, notaire, à Saint-Denis-la-Chevasse (Vendée).
Binard-Gabillard, receveur des domaines, à Pont-Rousseau.
Demance , professeur au Lycée.
André, directeur de l’Ecole professionnelle.
Abbé Jubineau, supérieur des missionnaires diocésains.
Félix Thomas, architecte et peintre.
Jean Maisonneuve , à Saint-Herblain.
P.-B. Goullin, ancien président du Tribunal et de la Chambre de commerce de Nantes.
Lame, inspecteur d’Académie.
Pasco, agent-comptable de la Marine.
Bouyer, professeur de mathématiques.
Ch. de Raymond, architecte.
Alexandre de Couffon, à la Cossonnière (Loire-Inférieure).
Louis Linyer, avocat.
Théophile Laënnec, docteur-médecin.
Fontan, chef de la manutention de la Marine.
Auguste Perraudeau, architecte.
Minard, organiste.
Benjamin Martineau, avoué.
François Verger, à Paris.
Léon Bureau.
Édouard Bureau, docteur-médecin, à Paris.
Gatineau, secrétaire-général de la Mairie.
Devillaire, professeur.
Abbé Héron, directeur du pensionnat Saint-Stanislas.
Benjamin Fillon, à Fontenay-le-Comte.
Dugast-Matifeux.
Paul Nau, architecte.
Pitre Figat, négociant.
Clémenson fils.
Méresse, à Guérande.
Halgan père.
Paul Anizon, docteur-médecin.
Boisguimard.
A. Guillet, pharmacien, à Clisson.
R. Fabré, ancien notaire.
Mme Groult.
Letenneur, docteur-médecin.
F. Parenteau, conservateur du Musée archéologique.
Gustave Cholet, avoué.
Auguste Laurant.
Alexandre Perthuis-Laurant.
Hippolyte Thibeaud fils, avocat.
Charles Brossard.
Le Houx, docteur-médecin.
Cte Fernand de Bouillé.
De Casenove, père.
Général Mellinet, à Paris.
Abbé A. Ollivier, professeur de philosophie, à l’Externat des Enfants-Nantais.
Mlle Priet, à la Villa-Maria.
Henri Maisonneuve, avocat.
Ernest Genevois, avocat.
P.-E. Berthault, avocat, adjoint au maire de Nantes.
Talvande, avocat.
Guibourd, avocat.
Labruyère, avoué.
Le Romain, avocat.
A.Barbe-Mintière, avoué, à Rennes. (2 ex.)
Edmond Doré.
Mlle Marie Gaulois.
Édouard Gallet, receveur des douanes, à la Barre-de-Monts (Vendée).
Auguste Crucy.
Ambroise Viaud-Grand-Marais, docteur-médecin.
Mlle du Chesnay.
Louis Moreau, homme de lettres, à Brest.
Méchineau, docteur-médecin, à Clisson.
L.-Albert Bourgault-Ducoudray.
Abbé Guillotin de Corson, vicaire à Noé-Blanche (Ille-et-Vilaine).
Guilley, conseiller municipal, président du cercle des Beaux-Arts.
A. Coquebert de Neuville, avocat.
R. Bernard.
Ch. Anthus.
Paul de la Bigne Villeneuve, rédacteur du Journal de Rennes.
B. Vaurigaud, pasteur de l’Église protestante.
De Veillechèze, chef de cabinet du préfet de la Loire-Inférieure.

ERRATA.
TOME I, cinq ff au lieu de ff se sont glissés dans les deux pre-* mières feuilles.
Pages 122, 138 et 142, lisez infamante au lieu d’infâmante.
Page i3o, vers 11, au lieu de chevaliers, lisez cavaliers.
Page 162 , vers 7, mettez un point à la fin du vers.
Page 172 , vers g, au lieu de Ouand, lisez Quand.
TOME II, page 16, vers 6, lisez vieux au lieu de rieux.
Page 3o, vers 18, on dit au lieu de ondit.
Page 118, vers 17, lisez sa vie à ma vengeance, au lieu de ma vie à sa vengeance.
Page i32, vers 1 i, fut au lieu de fût.
Page 165, mettez, à la fin ers 19, une virgule au lieu d’un point. , p ;s.
Page 206, vers i5, l/s baisers au ses baisers.
t – 1″
________________________________________
TABLE
________________________________________
________________________________________
TABLE.
QUA TRIÈME PARTIE.
LE SERMENT.
Pages.
I. La Sèvre nantaise. 3 II. Le Repas champêtre 9 III. Les Rencontres de nuit. 14 IV. L’Arrivée à Nantes. 19 V. Les Douves Saint-Nicolas 2 3 VI. La Porte Sauvetuur. 29 VII. La Malédiction. 36 VIII. L’Appel à la Vengeance 4: IX. Les Confidences dangereuses 49
________________________________________
CINQUIÈME PARTIE.
LA VENGEANCE.
Pages.
I. Château- Tlzébaud. 61 ‘Surprise. 67 III. Le Galois de la Heuse. 72 IV. Le Fléau de Dieu. , 79 V. Péan de Malestroit. 86 VI. L’Évasion. 91 VII. Le Château de Touffou. q5 VIII. L’Embuscade. 100 IX. Une Apparition. io3 X. Les Deux Amis. 107 XI. Un Arrêt posthume 112 XII. Les Routiers en gaieté. 119 XIII. Pen-Marc h 126 XIV. Les Pirates. , 129 XV. La Procession 13 5 XVI. L’Épée et la Croix. , , 142 XVII. La Flotte ducale. , ,. 148 XVIII. L’Incendie. 153
________________________________________
SIXIÈME PARTIE.
L’EXPIATION.
Pages.
1. La Tempête. 159 II. Le Convoi funèbre., 165 III. Le Fidèle Kergoff. 169 IV. La Révolte. 174 V. Les Dernières imprécations. 178 VI. Le Départ pour Loc- Tudi. 18 1 VII. Le Coup de vent. 186 VIII. Deux Gais Repas sur mer. 190 IX. Le Rivage natal. 196 X. La Faim. , 202 XI. Le Cri du Repentir. 208 XII. Un Horrible Projet 214 XIII. Les Consolations. 219 A la Bretagne. 220
.-‘ r ,. »Notes.,, {. 221 Liste.: des Souscripteurs^ A 231 1 _: Il =:::’-
NANTES, n^PRIMp^ VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD.

: DU MÊME AUTEUR :
OLIVIER DE CLISSON Chanson de geste (suite).
Poëmes en préparation:
1. JEANNE LA FLAMME, COMTESSE Du MONTFORT.. (2 vol.) II. Du GUESCLIN ET CLISSO::-l. (1 vol.)
2. III. LE CONNÉTABLE DE FRANCE (1 vol.)
3. IV. LE CHATEAU DE L’HERMINE. (1 vol.)
4. V. PIERRE DE CRAON (1 vol.)
MARGUERITE DE CLISSON (Épilogue). (1 vol.)

Emile Péhant, Jeanne de Belleville, CHANSON DE GESTE En plusieurs poèmes distincts, 1868 – Tome 1 (à suivre le tome 2)

Cette chanson de geste, long, très long poème à la gloire d’Olivier de Clisson et sa femme Jeanne de Bellevile, écrit par Emile Péhant, est numérisé sur GALLICA, et j’ai seulement remis en forme le texte après avoir corrigé les quelques erreurs de texte de la machine.

tome 1
ÉMILE PÉHANT
CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUÉ PUBLIQUE DE NANTES

CHANSON DE GESTE En plusieurs poëmes distincts

V. Forest et Grimaud (Nantes) A. Aubry (Paris)
1868
Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, YE-29702

OLIVIER DE CLISSON
CHANSON DE GESTE, EN PLUSIEURS POEMES DISTINCTS

Pour constater le succès de Jeanne de Belleville nous pourrions énumérer de précieux suffrages, dont plusieurs émanent des plus grands noms de la littérature contemporaine. Nous nous bornerons à détacher, des vingt pages consacrées à l’étude de ce poëme dans une des plus importantes revues parisiennes, par Victor de Laprade, l’immortel auteur de Pernette, les quelques lignes suivantes, en y supprimant à dessein les expressions qui pourraient paraître trop élogieuses :

« M. Émile Péhant a entrepris de faire revivre l’époque la plus glorieuse de la Bretagne, dans un tableau complet, auquel la vie du connétable Olivier de Clisson servira de cadre. Le premier poëme de ce cycle, Jeanne de Belleville, a paru l’été dernier… et sept poëmes pareils… nous sont promis. Voilà certes une héroïque entreprise et qui dénote bien l’audace et l’obstination bretonnes ! On ne croirait pas à une tentative semblable en 1869, si on ne la voyait sous ses yeux en partie réalisée, avec un talent égal à cette vaillance… L’Auteur a composé son poëme comme une chronique, en s’écartant le moins possible de l’histoire ; il a demandé la poésie aux faits eux-mêmes, à la peinture des caractères et des émotions, à ces deux sources éternelles de l’épopée : les événements vrais et le cœur humain… L’art du poëte, et il est très grand, c’est d’avoir développé l’élément dramatique de chaque situation, d’avoir introduit dans son récit la peinture des lieux, des moeurs, et tous les détails ressortant de l’action qui pouvaient animer les portraits de ses personnages… Saluons dans M. Émile Péhant un des poètes, qui avaient ému notre jeunesse, et qui reparaît après trente ans, avec une œuvre des plus considérables entre les œuvres poétiques de nos jours, un poëte qui va prendre place, dans cette noble pléiade bretonne, immédiatement après notre cher Brizeux… M. Émile Péhant n’atteint pas à cette perfection de la ciselure, qu’on admire chez ce Celte nourrisson d’Athènes et de Florence ; mais, comme l’épopée le comporte, il peint à fresque, et ses pages sont vivantes, pleines de mouvement et de couleur, etc. »

De Jeanne la Flamme, les éditeurs n’ont rien à dire, si ce n’est que, dans sa réalité rigoureusement historique, ce poëme offrira comme Jeanne de Belleville, tout l’attrait du roman le plus accidenté, sans jamais froisser les susceptibilités morales les plus ombrageuses. Les lecteurs y trouveront l’écho vivant des alternatives de joie et de désespoir qui ont assailli leur âme dans cette guerre néfaste de 1870.

Table des matières
AVANT-PROPOS. 4
PREMIÈRE PARTIE 6
L’ATTENTE 6
I- LE DONJON DE CLISSON 6
II. – LES ANCÊTRES. 9
III. – LE VIEIL HERBLAIN. 14
IV. – LA CALOMNIE. 16
V. – UN PRÉSAGE. 19
VI. -SOUVENIRS. 20
VII. – LA FÊTE DU RETOUR. 23
VIII. – LA VIE DE CHATEAU 27
IX- UNE LEÇON DE LOYAUTÉ. 28
X. – UNE LEÇON DE JUSTICE. 32
XI. – LA CULTURE D’UNE AME. 36
XIIN – LE TOURNOI. 37
DEUXIÈME PARTIE 39
LE SUPPLICE 39
I-LA PLACE DU GRAND-CHATELET. 39
II. – L’ACCUSATION. 41
III. – LA DÉFENSE. 44
IV. – LA CONDAMNATION. 48
V. – LA DÉGRADATION. 52
VI. – UN OURAGAN. 55
VII. – UN RAYON DE SOLEIL. 57
VIII. – LE PSAUME DES MALÉDICTIONS. 59
IX. – UNE ARME A DEUX TRANCHANTS. 62
X. – LE BAIN D’IGNOMINIE. 65
XIN – LA CIVIÈRE. 67
XII. – LES DERNIÈRES PRIÈRES. 69
XIII. – LA GRACE. 71
XIV. – LES CHAMPEAUX. 73
XV. – MONTFAUCON. 77
TROISIÈME PARTIE 78
LE RETOUR D’HERBLAIN 78
I- LA FÊTE DE FAMILLE. 78
II. – L’UNIQUE VŒU D’UNE MÈRE. 81
III. – LES EFFUSIONS D’UN CŒUR HEUREUX. 83
IV. – UNE LEÇON DE CHEVALERIE. 86
V. – LE BOURREAU DE NANTES. 89
VJ. – LA FUITE D’HERBLAIN. 91
VII. – LE RATEAU DE L’ERDRE. 93
VIII. – LES PONTS DE NANTES. 95
IX.- L’AUBERGE DU GRAND LION D’ARGENT. 99
X. – LE COMPLOT. 102
XI. – L’AUBERGISTE PRÉVOYANT. 105
XII. – UN DOULOUREUX MONOLOGUE. 106
XIII. – COMPLIMENTS ET BOUQUETS. 109
XIV. – HERBLAIN ET JEANNE. 113
XV. – LE RÉCIT D’HERBLAIN. 115
XVI. – LE DÉFI. 118

AVANT-PROPOS.
Pour oser publier en plein dix-neuvième siècle, au milieu d’un été asphyxiant et dans une ville de province ! un poème de huit mille et quelques cents vers, il faut être de cette vieille race celtique, que rien n’effraie, que rien ne décourage dès qu’elle a devant elle un noble but.
Eh bien! ce long poëme n’est qu’une sorte de prologue. Pour peu qu’il agrée à ce public spécial et choisi dont il envie les seuls suffrages, d’autres poèmes le suivront, à de courts intervalles : en quel nombre ? je ne sais, mais aussi nombreux qu’il le faudra pour exécuter. dans son entier, le plan que m’ont imposé les Muses, en répondant à mon appel après trente ans de bouderie et de silence.
Ce plan est simple, mais ne manque pas de grandeur.
Ma tâche est de retracer de ma vieille Bretagne, à l’époque la plus splendide de sa glorieuse histoire, un tableau complet, auquel la vie du connétable Olivier de Clisson servira de cadre.
Dans ces poëmes, indépendants les uns des autres, et qui pourtant formeront un ensemble plein d’unité, on ne fera ni de la chronique ni de l’épopée. On essaiera de glisser entre ces deux écueils, et, repoussant du pied cette friperie du moyen âge, heureusement passée de mode, on veut que les personnages revivent dans leur caractère plutôt que dans leur costume, dans leurs sentiments et leurs aspirations, plus encore que dans leurs actions réelles.
Il ne faudra pas à l’Auteur de grands efforts d’imagination, pour voir se dessiner dans son cerveau et se mouvoir dans son œuvre des héros que lui eussent enviés et Tasse, et Camoëns, et toute la phalange des poètes qui ont demandé leur inspiration à l’Histoire. Quels noms éblouissants ! Parmi les hommes, Du Guesclin, les trois Clisson, Beaumanoir, les deux Montfort, Charles de Blois, Gautier de Mauny, Jean
Chandos, Pierre de Craon, Louis d’Espagne ! Et sur l’arrière-plan, Edouard III, le Prince Noir, Philippe de Valois,Jean le Bon, Charles le Mauvais, et Charles V le Sage, et Charles VI l’Insensé ! Et parmi les femmes, Jeanne de Penthièvre, Jeanne la Flamme, Jeanne de Belleville, Marguerite de Clisson ! Toutes les nuances, toutes les couleurs !
Les actes valent les personnes : à chaque pas, des événements si grandioses, si merveilleux, si émouvants, que nos romanciers les plus hardis n’oseraient les inventer.
L’histoire que nous racontons aujourd hui au public lui donnera l’idée des trésors de poésie qu offrirait à une main plus forte ou plus expérimentée cette riche mine historique, jusqu’à présent laissée en oubli.
Malgré quelques longueurs, nous ne pensons pas que l’intérêt et l’émotiun fassent défaut à notre récit ; mais comme il a été écrit de verve et presque au courant de la plume, dans les rares loisirs dont il nous est permis de disposer, la versification en reste malheureusement entachée de nombreuses négligences : des oh ! des mais, des c’est que beaucoup trop fréquents, des rimes qui se répètent, des hémistiches qui se ressemblent, le Et bibIique trop souvent employé peut-être, et bien d’autres incorrections que nul ne signalerait mieux que nous.
Qu’importe ? Si la vie circule dans l’oeuvre, il sera facile d’en faire disparaître plus tard toutes ces bavures d’unc fonte trop hâtive. Si, au contraire, l’oeuvre manquée est destinée à un prochain oubli, à quoi bon perdre notre temps à des retouches sans profit pour personne ?
Quand une maison, quoique nouvellement construite, est menacée d’un arrêté de démolition, bien fou qui s’aviserait d’en gratter les tuffeaux, d’en ciseler les sculptures. Si le public ne prononce pas contre notre poëme une sentence de mort, oh ! alors, mais seulement alors, nous le polirons sans cesse et le repolirons, puisque Boileau l’exige. Pas trop cependant ; quelque peu de mousse ne messied pas aux troncs rugueux des chênes.
En parlant à nos juges de la précipitation avec laquelle cette composition a été conçue et écrite, nous ne songeons pas à solliciter leur indulgence. Pour les délits littéraires, il n’existe pas de circonstances atténuantes, et cette fois BOILEAU a raison :
« Il n’est point de degrés du médiocre au pire »

Pourtant, il ne nous paraît pas inutile de donner, avant l’arrêt rendu, quelques explications, qui peuvent en modifier, sinon le fond, au moins les considérants.
On ne doit juger un écrivain qu’en se plaçant à son point de vue et selon ce qu’il a voulu faire. Or, ceci n’est point un poëme épique ; qu’on ne lui oppose donc pas les règles de l’épopée, si tant est que chaque forme de poésie ait des règles uniformes et constantes. Nous avons voulu faire quelque chose d’intermédiaire entre le drame et l’épopée : le titre de DRAME ÉPIQUE aurait donc bien rendu notre pensée ; mais nous avons craint que le public ne crût avoir affaire à l’une de ces pièces avortées qui, après avoir frappé en vain à la porte de dix théâtres, viennent demander à l’impression un piédestal et n’y trouvent le plus souvent qu’un tombeau.
Quant au style de ce trop long poème, nous n’avons le droit d’en rien dire, sinon que nous avons essayé d’en changer le ton chaque fois que changeaient les situations ou les personnages ; mais qu’en tout cas et de parti pris, nous en avons partout écarté la métaphore. C’est peut-être tenter de peindre sans couleurs ; que voulez-vous ? nous restons fidèle à notre opinion de 1834, que, sauf pour la poésie lyrique, qui doit revêtir toutes les magnificences du langage, le mot le plus simple et le plus naturel est encore celui qui traduit le mieux l’idée, même la plus sublime.
Absorbé depuis longues années par mille occupations prétendues sérieuses, nous avons eu cette heureuse chance de n’avoir jamais lu un seul livre d’esthétique ; les questions d’écoles et de modes ne nous ont donc pas troublé l’esprit. Nous ne nous en préoccupons même pas.
La forme ! la forme! personne n’en admire plus que nous et n’en savoure mieux les délicatesses ; mais il y a en réalité des milliers de formes, et chaque œuvre doit avoir la sienne. Une toilette tirée à quatre épingles n’eût guère convenu à notre drame farouche et sanglant.
Avouons, toutefois, que l’art, nous dirions presque l’artifice, n’y manque pas autant que nous voudrions le faire croire ; certaine expression n’a été éteinte que pour en faire briller une autre ; telle platitude a été étudiée avec soin et n’a d’autre but que de faire mieux saillir quelque relief.
C’est que tout homme qui prend une plume ou un pinceau, est bien forcé d’avoir devant lui une philosophie de l’art, qui l’éclaire et le guide. Ne connaissant pas les systèmes que nos devanciers et nos maîtres sont censés avoir suivis, nous en avons créé un à notre usage, et, nous aussi, nous avons maximé notre pratique. Deux mots expliqueront complétement notre système. Ayant une égale horreur des chevilles et des fioritures, nous nous sommes imposé pour idéal la sobriété limpide de la prose, unie à la fermeté harmonieuse du vers.
Si cette ébauche, plutôt brossée que peinte, était ce que nous avions révé la faire, nous comparerions volontiers la poésie narrative, telle que mais l’avons comprise, à l’infanterie française en marche sur une terre étrangère et ennemie. L’uniforme de nos soldats pris isolément n’a rien peut-être qui séduise le regard, et nous ne poussons pas le patriotisme jusqu’à voir dans chacun de nos fantassins des Hercule ou des Antinoüs.
Mais que le tambour batte, que le clairon sonne qu’il faille emporter d’assaut une position difficile cette masse un peu terne, un peu confuse, où vous remarquiez à regret quelques traînards, voyez comme elle s’anime et combien vite le courant électrique l’a pénétrée tout entière. Tout cela prend le pas, tout cela court, tout cela vole, et le lecteur surpris et subjugué applaudit lui-même à sa défaite, sans songer désormais aux critiques de détail qui tout à l’heure encore excitaient ses sourires, peut-être ses dédains.

PREMIÈRE PARTIE
L’ATTENTE

I- LE DONJON DE CLISSON

Une femme, un enfant sont seuls dans le donjon,
D’où le regard découvre un immense horizon.

La femme, l’œil humide et la joue amaigrie,
Brode d’un doigt distrait une tapisserie,
Où, comme en un tableau, revivent les exploits
Du glorieux époux dont son cœur a fait choix.
L’enfant, épanoui dans le bonheur de vivre,
Feuillette, en souriant, le vélin d’un gros livre,
Où la couleur et l’or, artistement mêlés,
Font flotter dans l’azur de beaux anges ailés.

Mais l’enfant rose et blond fait semblant de sourire ;
Épiant en secret sa mère qui soupire,
Son oblique regard suit ses émotions.

Soudain, levant des yeux tout pleins de questions :
— « Vous avez renvoyé, dit-il, mes gouvernantes
Et je surprends toujours votre œil tourné vers Nantes. »

-« J’ai besoin d’être seule, enfant, pour qu’à mes pleurs,
Nul ne devine ici mes secrètes douleurs. »
-« Mère, pourquoi pleurer ? Vous êtes châtelaine,
Bien riche, bien puissante, et notre cour est pleine
De soldats, dont les bras sauraient nous protéger,
Si les Montfort osaient jamais nous assiéger.
Voyez comme les murs sont épais et solides . »
-« Oui, ce chastel est fort et nos gens intrépides :
C’est une âme robuste en un corps vigoureux ;
Le péril, quel qu’il soit, n’a pas d’effroi pour eux.
Votre peur, Olivier, n’est donc qu’une chimère. »
-« Ma peur ! Je n’ai jamais connu la peur, ma mère.
Chaque fois que j’entends des récits de combats,
Je tressaille et voudrais me mêler aux soldats,
Pour essayer un peu comment coupe la hache
Que je tiens de mon père. Oh ! je ne suis pas lâche ! »
-« Votre père !. Olivier, vous tenez trop de lui :
En parlant de combats, votre regard a lui.
Oh ! je ne voudrais pas éteindre en ta jeune âme,
Cher fils, l’ardent foyer dont j’admire la flamme ;
Mais se battre toujours! Mais n’aimer que le sang!
Si grand que soit le cœur, reste-t-il innocent ?
Ah! quand donc verrons-nous la paix enfin renaître ? »

Et la femme, en pleurant, penchée à la fenêtre,
Fouillait de son regard le lointain horizon ;
Mais rien que la poussière ou l’aride gazon,
Un brouillard lumineux, aussi vague qu’un songe,
Et le chemin désert, qui tourne et qui s’allonge.

Si sur ce tableau vide ainsi son œil se tend,
Qu’est-ce donc, ô mon Dieu ! que cette femme attend ?

-« Vous ne m’avez pas dit, mère, pourquoi vos larmes ;
Car vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ? de nos armes.
Quand mon père, entouré de ses soldats nombreux,
Couverts de fer, souvent tout noirs ou tout poudreux,
Apparaissait là-bas sur la route de Nantes,
Sans vous inquiéter de vos robes traînantes,
Vous descendiez en hâte et, le pont abaissé,
Au-devant des soldats marchant d’un pas pressé,
Vous passiez au travers de leurs rangs, sans rien craindre,
Et, d’ici, je voyais mon père vous étreindre. »
-« Tu ne sais pas le mal que tu me fais.
Tais-toi, Tais-toi, cher Olivier. » — « Oh! dites-moi pourquoi,
Mère, vous pleurez tant, et je saurai me taire. »
-« Pour toi, fils bien-aimé, je n’ai pas de mystère.
Mais me comprendras-tu ?. Je pleure sans raison. »

Et la femme toujours regardait l’horizon.
-« Mère, vous me cachez sans doute quelque chose.
Vous savez que jamais on ne pleure sans cause ;
Moi, quand je vais pleurer dans un coin, tout boudeur,
C’est quelque gros chagrin qui m’oppresse le cœur…
Et vous en avez un ! vous avez beau sourire.
Oh ! je t’embrasserai, si tu veux me le dire ! »

La mère l’embrassa cent fois et puis cent fois ;
Et son cœur débordait dans ses yeux, dans sa voix,
Pendant que, sur son sein pressant la tête blonde,
Elle accablait son fils des plus doux noms du monde.
Se faisant un remords de l’avoir tourmenté,
Sa douleur sembla fuir devant sa volonté :
L’enfant vit sur son front la gaîté reparaître ;
Mais un dernier regard consulta la fenêtre.

-« Mes chagrins, Olivier, n’étaient que de l’ennui ;
Ta voix les a chassés; je veux rire aujourd’hui.
Pour te remercier, je vais te dire un conte
De quelque méchant ogre ou de quelque beau comte. »
-« Pas de contes! Oh! non, vois-tu, je n’y crois pas ;
J’aime bien mieux du vrai ! Parle-moi de soldats.
Quand sous les grands ormeaux, le soir, je t’accompagne,
Tu m’as souvent promis la guerre de Bretagne ;
Ou bien, si ce su jet t’arrache encor des pleurs,
Car tu dis que de là viennent tous tes malheurs,
Parle-moi de ces preux qui, la croix à leur lance ,
Ont pour le saint Tombeau fait assaut de vaillance ;
On y vit, n’est-ce pas, des sires de Clisson ? »

Un humide regard plana sur l’horizon.

-« Vous êtes, mon enfant, issu de noble race :
Vos aïeux dans l’histoire ont tous laissé leur trace ;
Mais si je vous disais ce qu’ont fait vos aïeux,
Oh ! n’allez pas lever un front trop orgueilleux :
L’orgueil est un péché. » — « Je le sais bien, ma mère ;
Je ferai, si je peux, mieux qu’eux… sauf à me taire. »

Je ne sais si l’orgueil est toujours interdit,
Mais, si c’est un péché, la mère le commit ;
Car, perçant l’avenir, déjà son espérance
Courbe aux pieds de son fils la Bretagne et la France.

II. – LES ANCÊTRES.

-« Allons, beau chevalier, pourfendeur de géants,
Seyez-vous près de moi, grand homme de sept ans
La maison de Clisson, qu’éclaire tant de gloire,
Cache son origine aux lointains de l’Histoire ;
Mais vos pères brillaient parmi ces fiers Germains
Qui conquirent la Gaule asservie aux Romains.
Qu’ils aient accompagné Clovis ou Charlemagne,
Ils prirent pour leur part ces marches de Bretagne . »
« Les nommait-on déjà les sires de Clisson ? »
« Ce fut Guy qui porta le premier ce grand nom…
Mais chez les Francs vainqueurs, quand on fit le partage,
Chaque homme obtint un fief égal à son courage.
Votre premier aïeul dut verser bien du sang,
Car nul soldat ne fut plus riche, plus puissant ;
Ses serfs et ses vassaux se comptaient par centaines :
Ses fils purent choisir, dans ses nombreux domaines,
Les noms qu’il leur plaisait d’illustrer aux combats. »
« Peut-être bien qu’alors Clisson n’existait pas? »
« Ce nom est, en effet, tout récent dans nos fastes ,
Et nos puissantes tours, nos murailles si vastes
N’ont guère que cent ans; mais sous notre manoir
Se cache un vieux chastel que le temps faisait noir.
» Les grands monuments seuls font les grandes ruines :
Aux débris imposants qui couvrent nos collines,
On devine quels forts, ici même, autrefois
Bâtirent les Romains, peut-être les Gaulois. »
-« Mais qui donc a détruit tant de choses si grandes ? »
-« Ne te souviens-tu plus de ces hordes normandes
Dont ma voix si souvent t’a fait de longs discours ? »
-« Si bien, mais vos récits m’ont toujours semblé courts. »
-« Pour en entendre encor, voilà que tu me flattes. »
-« S’ils se laissaient ainsi piller par des pirates,
Les hommes de ce-temps n’avaient donc pas de cœur ?
Si père eût été là, père eût été vainqueur,
N’est-ce pas, ô ma mère ? Et moi, pour te défendre,
Comme, la hache au poing, j’aurais su les pourfendre!
Leur sang aurait coulé partout en longs ruisseaux…
Je ris, en les voyant s’enfuir sur leurs bateaux. »
-« C’est beau, cher Olivier, c’est bien beau, le courage ;
Mais prends garde, ô mon fils, d’aller jusqu’à la rage .
Il ne faut pas verser le sang comme de l’eau :
Le manque de pitié ne convient qu’au bourreau. »
-« O ma mère, excusez l’ardeur où je me livre.
Est-ce ma faute à moi si la gloire m’enivre ?
Tuer ses ennemis, c’est l’honneur des soldats !
Peut-être, quand j’aurai connu de vrais combats,
Quand j’aurai bien fait voir que je suis bien sans crainte,
Des vaincus, des blessés j’écouterai la plainte :
En souvenir de toi, je leur tendrai la main ;
Mais je dois être brave avant que d’être humain. »

D’une telle fierté brillait son beau visage,
Que sa mère n’osa le gronder davantage :
— « Ils sont donc tous ainsi, ces barons de Clisson !
Dit-elle, en regardant tristement l’horizon.
Et rien, rien sur la route où ma vue est tournée !
Il faudra donc encor perdre cette journée.
Mais le temps aujourd’hui, non plus, ne marche point :
Le soleil est toujours, toujours au même point. »

-« Je t’en prie, ô ma mère, achève ton histoire.
Quels Clisson après Guy se sont couverts de gloire ?
Mais dis-moi donc pourquoi tous ces héros bretons,
S’ils étaient si puissants, sont-ils restés barons :
A leur place, j’aurais, moi, conquis un royaume. »
-« Baudry, Geoffroy, Gaudin, Aimeric et Guillaume
Brillèrent après Guy ; mais, de tous tes aïeux.
L’un des plus renommés fut Guillaume le Vieux.
Il était riche et beau, fier et plein de vaillance ;
Eudon de Pont-Château, pour sa fille Constance ,
Dans son château de Blain, le choisit pour époux,
Et c’est de leurs amours que vous descendez tous. »

Et la femme plongea son regard sur la route.

-« Mère, continuez; voyez comme j’écoute. »
-« Un jour, m’a dit ton père, un jour près des remparts
Guillaume promenait le grand Guy de Thouars ,
Qui, du chef de sa fille, était duc de Bretagne :
—Comment, duc, trouvez-vous ma petite campagne?
-Vous êtes assez riche et je vous fais baron.
-Baron ! Vrai ! Monseigneur ? Oh! vous êtes trop bon !
Personne ne dira cette grâce usurpée,
Car mes pères l’étaient du droit de leur épée,
Et ce droit en mes mains n’est pas tombé caduc :
Nous étions donc barons, que vous n’étiez pas duc. »

-« Oh ! la belle réponse, et comme elle était fière !
Je donnerais mes jours… Oh ! non, ma bonne mère,
Pas mes jours; mais, vois-tu, pour avoir dit cela,
Bien sûr, je donnerais le château que voilà :
Avec un pareil cœur, j’en aurais vite un autre. »

-« Comme il est généreux ! Voyez le bon apôtre !
Olivier, ce qu’on donne, il faut le posséder ;
Et votre frère Jean voudra-t-il vous céder,
Pour dégager un jour votre folle promesse,
Le château de Clisson et tous ses droits d’aînesse ?…
Mon pauvre et cher Maurice , hélas ! mort à sept ans,
Fait de vous le premier de mes autres enfants ;
Mais l’aîné, c’est le fils de Blanche de Bouville .
Ne vous effrayez pas : Jeanne de Belleville
Aux besoins de ses fils peut noblement pourvoir.
Montaigu, Palluau, La Garnache, Beauvoir,
Et d’autres fiefs encor que je tiens de mon père,
Vous assurent à tous un avenir prospère. »
-« O ma mère, merci, merci de vos bienfaits.
Vos aïeux aux Clisson sont égaux, je le sais ;
Mais si mon frère Jean, grâce à son droit d’aînesse,
Me surpasse en honneurs et sans doute en richesse,
Je veux, mère, attacher tant de gloire à mon nom,
Qu’on me prendra toujours pour le chef des Clisson. »

-« Puisses-tu, cher enfant, réaliser ton rêve !
Mais écoute-moi donc, si tu veux que j’achève.
Guillaume avait deux fils, dont l’un porta son nom
Et mourut pauvre d’ans, mais riche de renom.
Un noble cœur battait dans ces larges poitrines ;
Sur le Mont-Saint-Michel, comme aux champs de Bouvines,
La gloire couronna l’un et l’autre guerrier…
Leur splendide héritage enrichit Olivier. »
-« Olivier ! quel beau nom ! qu’il est doux à la lèvre ! »
-« Olivier fut l’époux de Plaisou de Penthièvre . »

-« Mais… » — « Si dans mon récit tu m’interromps toujours ;
L’histoire finira moins vite que nos jours. »
-« Est-ce cet Olivier, si vanté, que l’on nomme
Le Vieux ? » — « Oui, mon enfant, et ce fut un grand homme, »
Fatigué de repos, plus avide d’exploits,
En douze cent dix-huit Olivier prit la croix.
Quelque jour, quand j’aurai l’âme moins occupée,
Je te raconterai tous ses grands coups d’épée.
Tu verras qu’il était un glorieux baron
Et qu’il sut porter haut sa bannière et son nom.
» Après cinq ans de guerre aux champs de Palestine,
Son pied avec bonheur foula notre colline ;
Mais l’antique chastel qui lui donna le jour
Ne parut à ses yeux qu’un bien chétif séjour.
Rasant jusques au sol cette muraille noire
Que le Temps outrageait, mais qu’honorait la Gloire,
C’est lui, c’est Olivier qui bâtit ce château ,
Dont l’aspect réunit le terrible et le beau.
Sur des rocs de granit repose cette masse,
Dont l’énorme épaisseur brave toute menace ;
Mais l’architecte a fait sa part à la beauté,
Et d’élégantes tours, montant de tout côté,
Ornement et soutien de la forte muraille,
Comme une paludière à la puissante taille,
Étalent fièrement leurs beaux flancs arrondis,
Couronnés de crénaux et de mâchicoulis.
Souvenirs d’Orient, château de Césarée,
Vous revivez surtout dans la porte d’entrée .
» Heureux d’avoir pris rang parmi les paladins,
Clisson a reproduit la Tour des Pèlerins,
Pour que le voyageur, à ces lignes mauresques,
Se rappelât toujours ses faits chevaleresques
Et dit, émerveillé : Voilà bien ces Bretons!
Jusqu’au bout de la terre ils porteraient leurs noms. »

III. – LE VIEIL HERBLAIN .

La femme se penchait à l’étroite fenêtre…
Son regard s’éclaircit : elle voit apparaître,
Au fond de l’horizon, un point noir et mouvant.
N’est-ce qu’un arbre, hélas! que tourmente le vent?
Il approche, il grossit !… A travers la poussière,
Son œil a distingué des éclats de lumière !
Prenant avec transport son fils entre ses bras :
— « Enfant, regarde bien ! Qu’aperçois-tu là-bas ?
Je crains de me laisser tromper par un mirage. »
« Comme un point de soleil à travers un nuage,
Un tourbillon poudreux me montre un cavalier
Qui galope vers nous, tout éclatant d’acier. «
-« C’est bien lui, c’est Herblain, l’écuyer de ton père !
J’ai longtemps attendu ce jour, ce jour prospère…
IL va donc revenir!… Embrasse-moi, mon fils.
Tous mes maux et les tiens, tous nos maux sont finis.
Embrasse-moi plus fort !… Je vais devenir folle ;
Oh ! parle et calme-moi de ta douce parole. »
« Je ne vous comprends pas, ma mère. Qu’avez-vous ?
J’ai peur de vos regards, qui pourtant sont si doux.
Vous disiez ce matin que vous pleuriez sans cause ;
Mère, vous me cachiez quelque terrible chose. »
« Enfant, tu sauras tout, mes terreurs, mon espoir ;
Mais Herblain vient d’entrer… J’ai hâte de le voir.
Votre père m’a dit, en partant pour l’armée :
Jeanne, quand sur mon sort vous serez alarmée,
Chassez devant Herblain tous pensers douloureux;
Herblain seul portera mes messages heureux. »

Des pas ont retenti sur l’escalier de pierre…
Jeanne court vers la porte, et, couvert de poussière,
Herblain tombe à genoux, épuisé, sur le seuil ;
Mais son œil bleu rayonne et de joie et d’orgueil :

-« Oh ! dit-il, d’une voix où tout son bonheur vibre,
Madame, louez Dieu, car Monseigneur est libre,
Et dès demain sans doute il sera près de vous. »
-« Béni soit le Seigneur. s’il me rend mon époux.
Olivier, va jouer avec ton jeune frère,
Mais cache encore à tous le retour de ton père. »
-« Mon bonheur est trop grand pour qu’il n’éclate pas.
O mère, laissez-moi l’apprendre à nos soldats,
Et, la bonne nouvelle allant de proche en proche,
Vous entendrez beau bruit de trompette et de cloche. »
-« Mon fils, j’ai mes raisons pour garder le secret. »
-« C’est demain qu’il arrive ; et si tout n’est pas prêt… »
-« Tout sera prêt, enfant, croyez-en ma tendresse.
Allons, ne pleurez pas; je vous fais la promesse,
Pourvu que vous sachiez mériter ma bonté,
Que bientôt… dès qu’Herblain m’aura tout racontée
Si, comme je le crois, sa réponse est précise,
Si mon bonheur n’a plus à craindre de méprise,
Si ton père demain doit combler notre espoir,
Tu seras le premier à l’annoncer ce soir. »

L’enfant lui saute au cou, l’embrasse avec ivresse,
Mais lui jette, en sortant, un regard de tristesse:

IV. – LA CALOMNIE.
« Herblain, nous sommes seuls… Rien qu’à ton air joyeux
J’ai senti se sécher mes larmes dans mes yeux ;
Mais la joie en mon cœur peut avec peine éclore.
Je ne sais quelle angoisse, hélas ! y règne encore. » *
— « Oh ! Madame, chassez tout chagrin , tout souci :
Si le Ciel fut sévère, il s’est bien adouci.
Votre bonheur demain n’aura plus un nuage.

» Quand, sous les murs de Venne, un excès de courage
Dans les mains des Anglais fit tomber Monseigneur
D’une longue prison nous redoutions l’honneur.
Plus un soldat est brave et plus sa gloire est grande,
Moins on doit espérer que l’ennemi le rende.
Les hauts faits de Clisson, qui font votre fierté,
Tous ses hauts faits plaidaient contre sa liberté.
Vainement vous eussiez multiplié vos offres,
Vainement vos Trésors eussent vidé leurs coffres,
Vainement vous eussiez livré tous vos bijoux,
La paix seule pouvait vous rendre votre époux.

» Mais sous Vennes venu, pour en pousser le siège,
Edouard d’Angleterre — ah! que Dieu le protége,
En tout ce qui n’est pas contraire à nos drapeaux ! —
Ouvrit à notre espoir des horizons nouveaux :
J’avais dans sa prison rejoint mon noble maître.

» Comme entre eux les grands cœurs savent se reconnaître !
S’ils se craignaient l’un l’autre, Édouard et Clisson
S’estimaient, et leurs cœurs battaient à l’unisson.
Le roi, de votre époux admirait le courage ;
Lui rendant en public un éclatant hommage .
: — Une épée, Olivier, va bien à votre bras ;
Les fers du prisonnier ne lui conviennent pas.
Ce n’est pas à prix d’or qu’on rachète un tel homme,
Et puisque pour rançon tu n’as pas un royaume,
Sois libre de par Dieu, libre de par le roi.
-Sire, vous méritez et mon cœur et ma foi :
Mon cœur est désormais tout à vous, sans partage ;
Mais, qu’Edouard pardonne à mon libre langage,
Si longtemps qu’on verra le léopard anglais
Menacer de sa griffe ou Bretons ou Français,
Ma foi n’est pas à vous, ma foi ni ma vaillance,
Mais à Charles de Blois, à Philippe de France ;
Or, rien de son serment ne dégage un Clisson.
Mon admiration, oui ! mon dévoûment, non !
-Vrai Dieu ! serre ma main, car tu m’as su comprendre,
Olivier ; j’ai voulu donner et non pas vendre.
Tu peux rester fidèle à ton duc, à ton roi ;
Je ne t’en trouverai que plus digne de moi.
-Sire, mettez le comble à vos bontés royales :
Acceptez sans hauteur et de mes mains loyales,
Non pas comme retour, j’en rougirais bien fort,
Acceptez sans rançon le comte de Stafford.
C’est un brave soldat, un noble caractère ;
La France ainsi serait quitte envers l’Angleterre.
-Puisque tu l’aimes mieux, sois donc libre à rançon :
Oui, Clisson vaut Stafford, mais Stafford vaut Clisson

» Quand mon noble seigneur s’est vu libre, Madame,
Vers vous, vers ses enfants tournant toute son âme,
Il voulait sans retard venir entre vos bras
Goûter enfin la joie après tant de combats ;
Mais quand parlait l’honneur, l’amour a dû se taire.
Venne, assiégé toujours par le roi d’Angleterre,
Tient tête à ses assauts et brave ses efforts ;
Mais ses fiers défenseurs ont besoin de renforts.
Clisson, pour seconder leur vaillance hardie,
A Nantes a rejoint le duc de Normandie .

» Ce fils du roi de France, et mon noble Seigneur,
Qui de Venne, après tout, est toujours gouverneur
Vont conduire au secours de la ville en alarmes,
Vingt mille gens de pied et cinq mille hommes d’armes.
Tout sera bientôt prêt au gré de leurs désirs ;
Mais mettant à profit quelques jours de loisirs,
Mon maître, avant d’aller où le devoir l’appelle,
Veut puiser dans votre âme une force nouvelle :
— Va, dit-il; à ma femme annonce mon retour ;
J’appartiendrai demain tout entier à l’amour. »

-« Dans ma poitrine, Herblain, mon cœur bat à se rompre.
J’ai voulu te laisser parler sans t’interrompre :
Les beaux faits, les beaux mots que tu m’as racontés,
Comme des diamants mon cœur les a comptés ;
J’en garde le trésor au fond de ma mémoire.
Oui, mon époux est grand et mérite sa gloire ;
Mais son mérite même excite mon effroi.
Il a des envieux tout puissants près du Roi ;
Ce sont les hauts sommets qui provoquent la foudre.

» A t’ouvrir tout mon cœur dois-je enfin me résoudre ?
Oui, je n’ai pas besoin de tes nouveaux serments ;
Comme en un livre ouvert je lis tes sentiments :
Nul ne saura jamais, nul, pas même ton maître!
L’indjgne question que je vais me permettre.
Ce que je vais te dire est vraiment monstrueux :
Trahison et Clisson, ces mots hurlent entre eux !…
Herblain, comprends-moi bien ; Herblain, je suis sa femme
Ces mots sont sur ma lèvre et non pas dans mon âme ;
Mais, Herblain, réponds-moi sur ta foi de chrétien,
Ces bruits ont-ils couru ? Sois franc : n’en sais-tu rien ?

-« Par la croix de mon Dieu, par le nom de mon père,
Par tout ce qu’ici-bas comme au ciel je révère,
Si d’une bouche d’homme un tel mot fût sorti,
Herblain aurait crié : Vous en avez menti ! »
« Brave Herblain! J’applaudis à l’ardeur qui t’emporte :
L’indignation juste a toujours la voix forte.
Eh bien, ces bruits menteurs, que je hais comme toi,
Ces bruits calomnieux sont venus jusqu’à moi.
L’on feint de s’étonner, comme d’un grand mystère,
Qu’en vain Charles de Blois offre au roi d’Angleterre
Si haut prix qu’il voudra pour Hervé de Léon ,
Sans pouvoir l’obtenir par échange ou rançon ;
Et qu’au riche Olivier ce même prince rende
Sa pleine liberté, même avant sa demande.
Entre eux la paix est faite et l’on serait surpris
Que la France avant peu n’en payât pas le prix.
On dit cela. tout bas, mais on ose le dire ;
Et je ne sais pas qui, pour pouvoir le maudire ! »

« Il n’est plus de serpents à certaines hauteurs,
Madame: dédaignez ces bruits et leurs fauteurs;
Moi-même, je rougis d’avoir pu les admettre
Et d’avoir défendu contre eux mon noble maître.
Le duc de Normandie avant-hier, devant moi,
Parlant en son nom propre ainsi qu’au nom du Roi,
Au milieu des barons à cheval sous leurs armes,
Comme s’il eût voulu dissiper vos alarmes,
Tout haut de votre époux vantait la loyauté
Et pour un grand succès comptait sa liberté.
Madame, soyez donc tranquille, heureuse et fière ;
Clisson n’aura jamais de tache à sa bannière. »

Jeanne, enfin convaincue, est tombée à genoux :
— « Béni soit le Seigneur, qui me rend mon époux.
O mon Dieu, dissipez mes dernières alarmes
Et d’un peu de bonheur payez enfin mes larmes…
« Que mon fils de son père annonce le retour,
Et que notre étendard flotte sur chaque tour. »

V. – UN PRÉSAGE.
Nuit terrible! L’orage,
Fou de haine et de rage,
Hurlait sur le coteau ;
Et sa voix émouvante
Remplissait d’épouvante
La ville et le château.
Aux flancs de la ravine
La colère divine
Secouait les grands bois ;
Et, du fond des ténèbres,
Mille clameurs funèbres
Gémissaient à la fois.

Cherchez-vous donc des âmes
Pour vos lugubres flammes
O démons qui passez ?
Pour fuir ainsi vos bières,
Vous faut-il des prières,
Spectres des trépassés ?

Est-ce la fin du monde
Et la foudre qui gronde
Va-t-elle tout broyer ?
Ce cri de la tempête,
Est-ce donc la trompette
Du jugement dernier ?

Mais non, le ciel s’épure,
Et toute la nature
Que rassure le jour,
Reconnaissante envoie
A l’auteur de sa joie
L’hymne de son amour.

Comme un mystique vase,
L’âme s’emplit d’extase
Et d’admiration ;
Car elle prend, ravie,
Ce réveil de la vie
Pour la création.

VI. -SOUVENIRS.
De l’ouragan qui fuit la trace est effacée.
Tout s’éveille, joyeux de sa terreur passée.
Sur les tours, sur les toits et dans chaque jardin,
Gazouillent les oiseaux, gais hérauts du matin ;
Le cri du coq se mêle au chant si frais des merles ;
La pluie à chaque feuille a suspendu ses perles ;
La clarté, qui poind, rend, aux arbres comme aux fleurs,
La grâce de la forme et l’éclat des couleurs.
Mais tout est vague encore et les lignes se fondent :
Dans un lointain brumeux les objets se confondent,
Et l’œil surpris croit voir, tout au fond du ciel bleu,
L’Océan calme et rose et des îles de feu.
L’air est limpide et frais, la brise parfumée,
Et de la Sèvre monte une blanche fumée.
On n’entend d’autre bruit que le chant des oiseaux,
Le murmure des bois et la chute des eaux,
Ou, parfois, sur la tour le cri du guet qui veille.
Dans la ville, au château, tout le monde sommeille,
Même les cœurs blessés que le chagrin poursuit :
Tout cherche à réparer le trouble de la nuit.

Jeanne seule est debout à sa fenêtre ouverte,
Plongeant de longs regards sur la campagne verte,
Sur les coteaux boisés, sur les toits des maisons,
Sur la vallée ombreuse aux fuyants horizons,
Sur ces rocs de granit, gris et tachés de mousses,
Sur ces prés inclinés en longues pentes douces,
Sur la rivière brune au cours capricieux,
Écumant en cascade ou reflétant les cieux,
Puis franchissant d’un bond le rocher qui l’attarde.
Mais Jeanne ne voit rien de ce qu’elle regarde :
Ce ciel bleu, ces parfums, ce bruit vague et lointain,
Tout lui reste étranger des charmes du matin.
La nature pour elle est à l’état de songe.

C’est dans son propre cœur que cette femme plonge ;
C’est son propre destin qu’elle s’efforce à voir.
Sa mémoire, une fée au magique miroir,
Lui montre le tableau de sa vie écoulée,
Rayonnante d’éclat, mais triste et désolée :
Pas d’ombre ni d’eau vive; à peine quelques fleurs,
Dont un soleil brûlant dévore les couleurs.
Elle a tout, noble nom, richesse, honneurs, puissance ;
Mais ce n’est pas cela que rêvait son enfance.
Ame exaltée et tendre, il lui fallait l’amour,
Et l’amour n’a sur elle, hélas ! lui qu’un seul jour.

Un Anglais, jeune et beau, d’une noble famille,
Poétique et rêveur comme la jeune fille,
Avait conquis son âme et demandé sa main ;
Mais son père a noué pour elle un autre hymen.
Étouffe ton amour, Jeanne de Belleville !

Oui, l’amante a fait place à la fille docile,
Et Geoffroy , fils hautain des fiers Château-Brient,
L’emmène comme épouse en son manoir brillant.
Le cœur de Jeanne est pur, et Gautier Benthelée
N’y sera plus qu’une ombre incertaine et voilée :
Le sévère devoir règnera sur ses jours ;
Mais le bonheur a fui, peut-être pour toujours.

De plaisirs renaissants en vain sa vie est pleine ;
Un éternel ennui ronge la châtelaine.
Ces orgueilleux barons, aux armures de fer,
Ont le cœur à l’amour moins qu’à la gloire ouvert :
Geoffroy se montre heureux des grâces de sa femme,
Mais froisse, sans les voir, toutes les fleurs de l’âme.

Dieu, pour la consoler, accorde à Jeanne un fils
L’amour et le devoir portent les mêmes fruits ;
Mais ces fruits ont toujours des saveurs inégales,
Et le plus doux mûrit aux flammes conjugales.
Oui, le cœur a parfois besoin d’épanchements :
La femme la plus chaste a des rêves charmants,
Et, s’il lui faut toujours refouler sa tendresse,
En vain son jeune enfant l’embrasse et la caresse,
Cette joie innocente aggrave ses douleurs
Et souvent ses baisers sont tout mouillés de pleurs.

Mais Jeanne a l’âme brave et dompte sa souffrance :
L’oubli de son époux et son indifférence
Étendent sur sa vie un lourd nuage noir ;
Rien ne fera fléchir son respect du devoir.
Se donnant tout entière à sa jeune famille,
Car le Ciel à son fils daigne adjoindre une fille ,
Jeanne voit s’apaiser les troubles de son cœur,
Et la mère à l’épouse a rendu le bonheur.

Le bonheur ! En est-il, hélas! sur cette terre ?
Ses enfants adorés sont en deuil de leur père :
Château-Brient n’est plus, et, sur son fier manoir,
Flotte un grand étendard où pend un crêpe noir.
Sa navrante douleur prouve à la pauvre femme
Qu’une affection vraie avait crû dans son âme,
Et que, malgré leurs torts, les cœurs unis par Dieu
Ont des déchirements à leur dernier adieu.

Ses vœux appelleraient un éternel veuvage ;
Mais comment protéger ses enfants en bas âge ?
Dans ces jours de tourmente, où coule tant de sang,
Leur faiblesse a besoin d’un protecteur puissant.
Jeanne se sacrifie, et la tremblante veuve
D’un second hyménée accepte encor l’épreuve.
Cette fois, un grand cœur bat sous le dur acier :
Clisson, le haut baron, est un vrai chevalier.
Sa femme à lui s’attache, et de toute son âme,
Car l’admiration comme l’amour enflamme ;
Et cinq jeunes enfants, gages de leurs amours,
Font des jours de bonheur de chacun de ses jours.

Le bonheur ! En est-il, hélas! sur cette terre ?
Le père de ses fils, son noble époux, la guerre
L’arrache de ses bras, et ses chastes douleurs
Aux baisers maternels mêlent encor des pleurs.
Et ce n’est pas assez de l’effroi qui l’assiège,
Des périls du combat et des hasards d’un siège ;
L’envie a distillé son odieux poison :
Il circule dans l’air des bruits de trahison.
Clisson, trahir ! Clisson, la fidélité même !
Le penser est un crime, et le dire, un blasphème :
Son retour triomphal dément ce bruit menteur…
Et, je ne sais pourquoi, Jeanne pourtant a peur.
Est-ce un signe, ô mon Dieu, que ce terrible orage ?
Seigneur, ayez pitié ! chassez le noir présage :
Qu’en son château Clisson rentre et voie, à son seuil,
La femme dont il fait la douleur et l’orgueil.

VII. – LA FÊTE DU RETOUR.
Pendant que Jeanne ainsi, déroulant sa pensée,
Contemple les tableaux où sa vie est tracée,
Le jour remplit le ciel, et le donjon vermeil
Au-dessus des grands bois voit monter le soleil.
Alors de toute église, à rapides volées,
Les cloches de leurs sons inondent les vallées ;
Tout s’éveille au château : les clairons dans les cours
Mêlent leurs bruits aigus aux bruits sourds des tambours ;
Chaque tour fait flotter de longues oriflammes
Et tout jusqu’aux créneaux se pavoise de flammes.

Le bouillant Olivier préside à ces apprêts
Et n’a plus qu’une peur, c’est qu’ils ne soient pas prêts ;
A tout ce qu’il rencontre il annonce son père,
Va, vient, monte, descend, interroge sa mère.
Et, gourmandant les chefs, excitant les soldats,
Fait tout pour se lasser, sans jamais être las…
Et la mère à son fils rit, fière et satisfaite.

Mais dans la ville aussi tout prend un air de fête.
Les bourgeois, affairés au seuil de leur maison,
Après avoir scruté du regard l’horizon,
Après avoir causé longuement de l’orage
Et cité, l’un sa crainte et l’autre son courage,
Tendent de longs tapis au-devant de chez eux ;
Les herbes et les fleurs jonchent le sol pierreux,
Et, pour mieux célébrer le retour d’un bon maître,
Le drapeau des Clisson brille à chaque fenêtre ;
Pour tout peindre d’un mot, partout, de tout côté,
Chacun fait dans la ville assaut de loyauté.

Puis tout s’anime encor… Voyez ! de chaque rue
La foule endimanchée et se presse et se rue ;
Sur la route de Nante on court, et les enfants
Remplissent les échos de leurs cris triomphants.
Peut-être que Clisson ramènera ses troupes,
Et cet espoir secret fait, dans chacun des groupes,
Palpiter plus d’un cœur, briller plus d’un regard :
Les douceurs du retour consolent du départ.

Hélas! ces beaux archers et ces hardis gens d’armes
Qu’au départ on couvrit de baisers et de larmes,
Tous ne reviendront pas au foyer paternel :
La mort a préparé plus d’un deuil éternel ;
Mais, si le doute affreux fait pâlir chaque mère,
Tout cœur jeune est joyeux, car tout cœur jeune espère.

Celle pour qui l’espoir a les chants les plus doux,
C’est Jeanne, et ses baisers volent vers son époux.
Elle est impatiente et vers lui sa pensée,
Sur l’aile du désir, s’est vingt fois élancée :
Le voilà qui paraît sur son coursier fougueux ;
Du duc de Normandie il reçoit les adieux ;
Il part. Dieu ! que la ville est longue !… Il la dépasse
Et, d’un ardent galop, il dévore l’espace ;
Mais son cheval rapide et fumant de sueur
Lui semble mal répondre aux élans de son cœur ;
Son éperon d’acier à grands coups l’aiguillonne ;
La poussière autour d’eux s’élève et tourbillonne.

Il avance, il approche, il arrive. Hélas! non :
Le guet reste muet au sommet du donjon.
Jeanne y monte, et son œil plonge au loin sur la route.
Dans les champs, le silence, et dans son cœur, le doute !

Cependant le temps marche et, sous les feux du jour,
L’ombre s’est repliée au pied de chaque tour.
Midi ! déjà midi! c’est l’Angelus qui sonne,
Et Clisson ne vient pas ! Jeanne en secret frissonne,
Mais, cachant ses terreurs sous des dehors joyeux,
Elle vient se mêler aux soldats soucieux,
Les convie à la joie et, vantant leur tenue,
Leur fait verser à flots le vin de bienvenue.
Olivier court vers elle et, d’un air effaré :
— « Eh ! que fait donc mon père ? Oh ! je le gronderai. »

Et l’on attend toujours, et l’heure indifférente
Va de son pas égal, bien qu’on la trouve lente.
Le soleil moins ardent baisse vers l’horizon,
Et rien n’annonce encor le retour de Clisson !

Pourtant sur le chemin que la poussière masque,
Le guet a vu briller comme l’éclair d’un casque ;
Il donne le signal, et mille cris joyeux,
Comme une seule voix ont monté vers les cieux.
La châtelaine heureuse a les yeux pleins de larmes.
Le clairon retentit, le soldat court aux armes ;
Sous les drapeaux, marqués d’insignes différents,
Tous les chefs empressés ont fait former les rangs.
Olivier bat des mains et les passe en revue :
— « Hâtez-vous, leur dit-il, car mon père est en vue.
Ma mère, faites donc baisser le pont-levis :
Les premiers qu’il doit voir, sont sa femme et ses fils. »

Jeanne n’avait pas eu de temps pour sa réponse,
Qu’un varlet descendu des tours, tout triste, annonce
Que le guerrier là-bas par le guet découvert
Est seul ; derrière lui le chemin est désert.
C’est sans doute un courrier que Monseigneur envoie.
Jeanne au fond de son cœur sent se briser sa joie
Et, pour ne pas tomber s’appuyant à son fils,
De son collier de jais baise le crucifix :
— « Va, dit-elle, en riant malgré son regard terne,
Va, mon cher Olivier, fais ouvrir la poterne ;
Il me tarde d’apprendre, ô mon fils, la raison
Qui retient loin de nous le chef de la maison. »

Pauvre femme ! en disant ces mots à double entente,
Elle semblait en proie à quelque horrible attente :
Un péril inconnu, planant sur les Clisson ,
Menaçait leur château, leurs armes et leur nom.

Fendant les rangs pressés de la foule bruyante,
Que la garde écartait de la porte béante,
Le courrier de Clisson, avec peine introduit,
Devant la châtelaine est aussitôt conduit.
-« Où donc as-tu, dit-elle, abandonné ton maître? »
Et comme, haletant, il tendait une lettre,
Sa main impatiente a saisi le vélin
Qui contient dans ses plis sa joie ou son chagrin.

Pendant que son œil lit la missive si chère,
D’un bonheur grandissant son visage s’éclaire.
Tel un nuage épais fond, se dissipe et fuit,
A mesure qu’au ciel la lune monte et luit.
Et ce qui plonge Jeanne en cette heureuse ivresse,
Ce ne sont pas ces mots tout brûlants de tendresse,
Élans d’un cœur ardent qui cherche à s’apaiser
Et que la lèvre trouve aussi doux qu’un baiser ;
Ce n’est pas le serment de s’envoler près d’elle,
Sitôt que le devoir ne lîra plus son aile ;
Sort cruel ! ce n’est pas l’espoir même incertain
D’un grand péril qui cesse ou qui devient lointain ;
Non, pour longtemps encor l’absence se prolonge :
Ils ne se verront plus qu’en pensée ou qu’en songe ;
Non, de prochains combats attendent cet époux
Qu’enivrent les dangers et qui les brave tous.
Mais du loyal Clisson Jeanne connaît bien l’âme
Et n’a jamais douté de l’amour qui l’enflamme :
Si pendant de longs jours son mari reste absent,
Pour venir l’embrasser il donnerait son sang ;
Elle en est assurée, et son grand cœur pardonne
A l’honneur du soldat les chagrins qu’il lui donne.

Ce qui la rend heureuse et fait briller son œil
Des splendeurs de la joie… et d’un éclair d’orgueil,
C’est qu’admirant sa gloire incessamment grandie,
Le noble fils du roi, le duc de Normandie,
Accorde à son époux toute son amitié
Et n’a pour ses rivaux que dédain ou pitié.
Jeanne peut donc braver les trames de l’envie,
Et le bonheur encore est promis à sa vie.
Autour d’elle assemblant les chefs et les soldats :
— « Amis, dispersez-vous ; Monseigneur ne vient pas.
De son heureux retour si la joie est remise,
Une gloire nouvelle à son nom est promise.
Hier soir, au moment où mon illustre époux
Faisait tous ses apprêts pour revenir vers nous,
Le général en chef, le fils du roi de France
Apprit, par un courrier expédié d’urgence,
Que nos frères de Venne étaient serrés de près
Et qu’à les secourir si nous n’étions pas prêts,
Les Anglais sous cinq jours entreraient dans la place,
Tant la ville est souffrante et la garnison lasse.
Le duc de Normandie, écartant tout retard,
A de toute l’armée ordonné le départ ;
Et quelque ardent désir que Clisson eût dans l’âme
De revoir ses soldats, ses enfants et sa femme,
Devant l’ordre du prince il n’a pas hésité :
Le premier des devoirs, c’est la fidélité. »

« Ma mère, il a bien fait ; mais moi, quand donc pourrai-je
Combattre près de lui? Qu’un jour l’Anglais assiège,
S’il l’ose, ce château, sois sans peur, tu verras
Si le fils de Clisson se sert bien de son bras. »
-« Oh! le grand fanfaron ! » — « Qu’on me mette à l’épreuve ! »
_« Allons, petit ruisseau, tâchez d’être un grand fleuve. »

VIII. – LA VIE DE CHATEAU

La paix est revenue au manoir agité
Et la vie y reprend son uniformité.
Quand le maître est absent et que la châtelaine
N’admet que ses devoirs à consoler sa peine,
Le séjour des châteaux compte peu de plaisirs,
Et c’est tout un travail d’occuper ses loisirs.
Aux chevaux dans les cours faire faire des voltes,
Des Flamands imiter ou punir les révoltes,
Disputer à grands coups un carré de fumier,
Essayer au palet quel sera le premier,
Du fou de Monseigneur écouter les sottises,
Faire avec les jongleurs assaut de gaillardises,
Que sais-je? Tout cela n’est pas réjouissant,
Et l’on aimerait mieux verser un peu de sang.
C’est là le vrai plaisir pour des hommes de guerre ;
Mais tout homme n’a pas du bonheur sur la terre.
Gardiens de ce château, vous êtes en prison
Et, malgré les beautés qu’étale l’horizon,
Je ne m’étonne pas de l’ennui qui vous gagne :
Toujours la même ville et la même campagne !
Ah ! si c’était l’hiver, autour des feux assis,
On aurait la ressource au moins des longs récits.
Mais l’été ! Ce serait à se couper la gorge,
Sans ce bon petit vin de Vallet ou de Gorge .
Enfin! en attendant la chance d’un danger,
C’est quelque chose encor de boire et de manger.
Et puis, de temps en temps, quand on reçoit sa paie,
On peut risquer aux dés quelque peu de monnaie :
La vie est, après tout, passable en tout séjour,
Avec le jeu, le vin et… des rêves d’amour.

Jeanne, dans le donjon tout le jour retirée,
Savourait l’espérance en son âme rentrée :
Clisson délivrait Venne et chassait les Anglais ;
Bientôt par son courage il conquérait la paix ;
Charles de Blois vainqueur lui devait sa couronne ;
De Philippe de France il assurait le trône ;
Puis le triomphateur, suivi de ses guerriers,
A ses pieds accourait déposer ses lauriers.
Oh 1 que la vie alors leur sera bonne et douce 1

Comme un couple d’oiseaux cachés au nid de mousse,
Des voiles du mystère enveloppant leurs jours,
Ils seront tout entiers à leurs chastes amours.
Comme ils répareront les heures écoulées
Dans les larmes ici, là-bas dans les mêlées :
Pour elle plus d’effroi ; pour lui plus de dangers.
Aux querelles des grands désormais étrangers,
Satisfaits du bonheur qui sur leur tête brille,
Ils vivront pour eux seuls et leur jeune famille.
Jeanne a payé bien cher leur droit de vivre heureux,
Et Dieu, qui vit ses pleurs, Dieu veillera sur eux.

Plus tard, oh ! bien plus tard, si quelque juste guerre
Des Clisson aux combats rappelait la bannière,
Olivier serait grand , Olivier serait fort ;
C’est lui qui partirait, et son bras, sans effort,
Brandissant sur l’Anglais la hache paternelle,
Conquerrait à son nom une gloire nouvelle.
Sans reproche et sans peur, en tout lieu respecté,
Le plus grand des Bretons, le duc seul excepté,
Gagnant le plus haut prix promis à la vaillance,
Olivier deviendra connétable de France.

IX- UNE LEÇON DE LOYAUTÉ.

Pendant qu’on lui prêtait ces exploits merveilleux,
Le petit Olivier se livrait à ses jeux ;
Mais ses plaisirs d’enfant ne l’amusent plus guères
Et, pour lui plaire, il faut lui raconter des guerres.

-« Mère, vous m’avez dit comment, sur ce coteau,
Olivier le Vieux fit bâtir notre château :
A-t-il par d’autres faits mérité d’autre gloire ?
Puisqu’on en parle tant, contez-moi son histoire. »

-« Clisson vit son manoir en sept ans achevé.
A peine son drapeau, dans les airs élevé,
Brillait sur ce donjon et sur ces tours si hautes,
Que des hôtes royaux y vinrent, et quels hôtes !
Louis neuf , le grand saint et l’exemple des rois,
Et le dernier des preux qui portèrent la croix,
Honora de ses pas notre grande bastille,
Suivi, comble d’honneur ! de Blanche de Castille,
Sa mère, et cette mère était digne de lui.
Saluez ces deux noms, jamais plus grands n’ont lui.
Ce modèle accompli des mères et des reines,
Blanche, au nom de son fils enfant, tenait les rênes
Du royaume de France et, dans sa loyauté,
Veillait sur tous les droits qui font la royauté.

Les hauts barons jaloux voulaient y faire brèche,
Et leur ligue en secret dans les châteaux se prêche.
Blanche lève une armée et va marcher contre eux ;
Ils subissent l’affront d’un pardon généreux.
Notre duc seul, hélas! persiste dans la lutte
Et de Blanche sa haine à tout prix veut la chute.
Infidèle à l’Église, à son roi déloyal,
Pierre de Dreux pourtant était de sang royal !
Que son exemple, enfant, t’apprenne à quelles fautes
Peut entraîner l’orgueil d’ambitions trop hautes.
Le duc avait besoin d’un aide et, pour l’avoir,
Oublieux de son nom comme de son devoir,
Dédaignant tout souci de honte ou de dommage,
Au roi de l’Angleterre il alla rendre hommage ;
Et nous, que l’habitude a faits presque Français,
Nous Bretons, nous étions vassaux d’un prince anglais !
Dreux à son suzerain livrait ses places fortes,
Et Nantes dut ouvrir, en frémissant, ses portes.

« Plus d’un noble, sentant la rougeur à son front,
Refusa de subir cet odieux affront
De joindre sa bannière à la bannière anglaise . »

« De ceux-là soit Clisson, si tu veux qu’il me plaise. »

« Clisson fut de ceux-là. La reine au parlement
Cita Dreux, pour avoir violé son serment.
Le parlement lui mit le sceau de félonie
Et sa trahison fut de toute voix honnie.
Mais un glaive punit encor mieux qu’un arrêt :
Blanche accourt, et voilà son drapeau qui paraît,
Menaçant et vengeur. Chaque baron fidèle
Vient avec ses vassaux se ranger autour d’elle,
Et les traîtres tremblants se cachent dans leurs nids.
Blanche capture Oudon, Chantoceaux, Ancenis ;
Henri, roi des Anglais, reste enfermé dans Nantes !
Il entend les défis des trompettes sonnantes,
Et ne songe qu’à fuir. Mais comment et par où ?

Alors, pour lui barrer les portes du Poitou,
Olivier de Clisson ouvrit sa forteresse
A Louis, son vrai maître, à Blanche, sa maîtresse ;
Et sur ce fier donjon tous trois virent longtemps
Leurs drapeaux glorieux mêler leurs plis flottants.

Henri restait toujours retranché dans la ville ;
La reine, lasse enfin d’une attente inutile,
Reprit avec son fils le chemin d’Ancenis ;
Mais de sa loyauté Clisson reçut le prix.
Pour que cet aigle pût, du haut de sa montagne,
Protéger à la fois la France et la Bretagne,
Blanche avait, en partant, doublé sa garnison.
Nul étendard anglais ne souilla l’horizon.

Par de secrets détours conduisant son armée,
Henri trois menaça la Saintonge alarmée.
Ce roi, qu’humiliait une femme au grand cœur,
Crut cacher son affront sous un laurier vainqueur.
De Mirebeau d’abord il força les enceintes,
Mais son orgueil alla se briser contre Saintes ;
Et Clisson vit un jour, du haut de son château,
Revenir le vaincu, qui, longeant le coteau,
Suivait dans leurs détours les rives de la Sèvre,
Tout triste, et, les sourcils crispés comme la lèvre .
Pour défier le roi, le duc et ses barons,
Olivier fit sonner par trois fois les clairons,
Sur les tours qu’enflammait le soleil comme un phare.

« Quand le prince entendit la joyeuse fanfare,
Son cœur se souleva; son œil resta baissé.
Son armée après lui, comme un serpent blessé,
Déroulait lentement ses lignes onduleuses ;
La honte alourdissait ces troupes orgueilleuses,
Dont le pas cadencé sur ces rochers déserts
Troublait seul d’un bruit sourd le silence des airs ;
On les suivit longtemps aux éclairs de leurs armes.
On raconte qu’alors Henri versa des larmes :
Les splendeurs d’un beau ciel, chez des soldats vainqueurs,
Font flamboyer la joie aux yeux et dans les cœurs ;
Mais pour un roi vaincu, c’est presque une ironie. »

« Honte au roi dont le bras soutient la félonie !
Mais pourquoi donc ne pas leur barrer le chemin ?
J’aurais voulu contre eux tenter un coup de main. »
-« La vertu du soldat n’est pas qu’en sa vaillance,
Mon fils ; la valeur vraie a pour sœur la prudence.
Si Clisson peut braver les Anglais dans son fort,
Pour leur livrer bataille, il n’est pas assez fort ;
Mais c’est une action digne d’être acclamée,
Que son défi si fier à toute cette armée.

» Henri rentre dans Nante, et ses honteux loisirs,
Dérobés à l’honneur, sont donnés aux plaisirs ;
Puis à Blanche humblement il demande une trêve,
Et la Guerre au fourreau remet enfin son glaive. »

-« Et Dreux? tous ses méfaits furent-ils impunis ? »
-« Dégradé par les pairs siégeant dans Ancenis,
Dreux fit tous ses efforts pour rallumer la guerre ;
Mais trahi, délaissé par Henri d’Angleterre,
Il fut forcé d’aller, lui duc, la corde au cou,
Demander son pardon , le front sur le genou.

» Il faut être indulgent, mon fils, pour sa mémoire,
Car, malgré tous ses torts, ce duc n’est pas sans gloire :
La Bretagne lui dut de sérieux bienfaits
Et plus d’un ménestrel a chanté ses hauts faits.
Lorsque son fils majeur du duché prit les rênes,
Dreux, qui se fit alors nommer Pierre de Braines,
Se croisa par deux fois et, près de saint Louis,
Fit admirer sa force à nos preux éblouis.
Quand, dans un jour néfaste et près de la Massoure,
La victoire trahit lâchement la bravoure,
Quand Dreux fut prisonnier à côté de son roi,
Les Sarrasins vainqueurs tremblaient encor d’effroi.
Pour cette âme si brave et désormais loyale,
Louis, comme pour lui, paya rançon royale ;
Mais Dreux avait perdu trop de sang aux combats.
Doux pays de Bretagne, il ne te revit pas.
Mais chez nous, mon enfant, le cœur a sa mémoire,
Et Dreux sera toujours l’orgueil de notre histoire :
Son sang a bien lavé les taches de son nom. »

-« Mère, laissons ce traître et parlons de Clisson. »

-« O neige immaculée ! O pure conscience !
Cœur sans tache et sans ombre. et sans expérience !
Seigneur, garde à mon fils, même au prix du bonheur,
Ce sentiment exquis de l’inflexible honneur.

X. – UNE LEÇON DE JUSTICE.

Le temps avait fauché de nombreuses années
Et foulé sous ses pas bien des choses fanées.
Sous cet écroulement de printemps et d’hivers,
Tout ici-bas subit des changements divers,
Mais l’éternelle loi veut qu’ici-bas tout change.
Clisson et son château, par un contraste étrange,
Vieillis ensemble, offraient un aspect dissemblant :
Le castel était noir, le baron était blanc.
Mais Clisson portait bien sa vieillesse robuste ;
Redouté comme fort, respecté comme juste,
Pour le crime terreur, pour l’innocence appui,
Les fronts les plus hautains se courbaient devant lui.

» Jean le Roux, fils de Dreux, pour obtenir du pape
Son pardon d’attentats sur la mitre et la chappe ,
A l’Église octroya je ne sais trop quels dons
Qui froissaient tous les droits de nos barons bretons.
On vit se soulever plus d’une baronnie. »

-« Mais la guerre à son duc, c’est une félonie ! »
-« Non, car Jean violait un serment solennel.
Les nobles et le duc, en face de l’autel,
S’étaient juré, le jour où Jean prit la puissance,
Lui sa protection, eux leur obéissance.
L’une sans l’autre ? non, car nous avons nos lois :
Le noble ne doit rien à qui trahit ses droits.

» La Coutume est constante et n’a rien d’équivoque ;
Oui, du prince au sujet le nœud est réciproque.
Si les libres enfants des Francs ou des Germains
Laissent, dans leur hommage, un chef lier leurs mains,
Ils ne prêtent jamais leur foi que sous réserve,
Et le contrat n’est bon que si chacun l’observe.
Dès qu’un chef porte atteinte à quelque liberté,
Chaque front se redresse et reprend sa fierté.
Supporter l’injustice humblement et sans plainte,
C’est l’affaire des serfs qu’attache au joug la crainte ;
Chez les nobles, tout droit tué tue un devoir.
Dans ce faisceau de droits dont est fait le pouvoir,
Chacun fait son offrande à la chose publique
Et l’on met en commun ce que chacun abdique ;
Le roi, le duc, le comte en devient le gardien :
C’est le trésor de tous, mais ce n’est pas le sien.
Suzerain et vassal, vavasseur, homme-lige,
Un seul et même nœud les lie et les oblige :
Le faisceau dénoué, le droit passe aux plus forts…
Sous l’œil de Dieu, qui juge et qui punit les torts.

» Rejetant loin de lui le masque de l’intrigue,
Clisson se proclama bien haut chef de la ligue.
Jean le Roux, rassemblant ses bataillons épars,
Fit camper son armée aux pieds de ces remparts
On essaya de tout, balistes, sape et mine ;
On employa tout, force et ruse, assaut, famine,
Tout ce que la valeur ou l’adresse fournit.
Le maître était de fer, le château de granit.
Le siège n’avançait en rien ; c’était l’armée
Et non la garnison qu’on voyait alarmée ;
C’est que l’armée, enfant, n’avait pour chef qu’un duc,
Contre un héros, bien vieux, mais pas encor caduc.
» Parfois Clisson, guidant une troupe hardie,
Portait au camp breton la mort et l’incendie ;
Plus souvent il restait tranquille au haut des tours,
Aigle altier défiant des bandes de vautours :
Et l’ennemi tremblait sous son regard de flamme,
Car dans ce grand vieillard flamboyait toujours l’âme.
On eût dit un jeune homme, à part ses cheveux blancs.
Tels, dit-on, dans le Nord, on voit certains volcans
Lancer leurs feux au ciel, quoique couverts de neige.

» A bout d’efforts, le duc honteux leva le siège ;
Mais il cita Clisson, pour viol de serment,
Devant le roi de France assis en parlement.
A qui veut condamner, il ne faut qu’un prétexte :
Le parlement trouva facilement un texte,
Et, par arrêt, Clisson, pour d’apparents griefs,
Fut, en faveur du duc, dessaisi de ses fiefs…
Mais il avait, en fait, pour lui sa bonne épée.
Et, chaque forteresse étant bien occupée,
Le calme et fier vieillard ne s’inquiétait pas ;
Son bras était tout prêt pour de nouveaux combats.

» Le roi de France mit son armée au service
De ce que l’on osait appeler la Justice ;
Et la ligue effrayée accepta tout, oui, tout !
Clisson résista seul, inflexible et debout :
Duc et roi contre lui ! son âme était charmée ;
Mais, seul, que pouvait-il contre leur double armée?
Un par un ses châteaux, longuement défendus,
Éventrés et croulants furent pris ou rendus.
Le vieux loup s’en allait de tanière en tanière.
Tant qu’il eut une tour où dresser sa bannière,
Au haut de cette tour sa bannière flotta…
Clisson n’avait plus rien, lorsque Clisson traita.
Calme et majestueux comme un grand lion fauve,
Il tomba noblement et sa dignité sauve :
Bravant, avec hauteur, ducs, parlements et rois,
En cédant sur les faits, il maintint tous ses droits .

» La Bretagne soumise et ses troupes maîtresses,
Jean le Roux d’Olivier rase les forteresses ;
Car ce prince, que seul l’étranger fait vainqueur,
N’a pas plus de pitié que de courage au cœur.
Ce château de Clisson, par faveur spéciale
Laissé debout, reçut la garnison ducale.

» Louis neuf, le saint roi, daigna se souvenir
Qu’enfant, le vieux guerrier l’avait su soutenir.
De sa reconnaissance ô solennelle marque !
Louis se fait arbitre, et ce puissant monarque,
Élevant pour la paix un rameau d’olivier,
Obtient de Jean le Roux que le fils d’Olivier,
De son père vivant recevra la dépouille,
Pourvu qu’humble vassal, qui ploie et s’agenouille,
Il se lie à jamais, en termes bien formels,
Et paie en beaux écus les forfaits paternels.
Quant au vieil Olivier, que son fils vive ou meure,
Il ne doit plus rêver son château pour demeure :
Une somme d’argent pour vivre, et puis c’est tout !
Tout homme eût succombé sous un semblable coup.
Le noble et grand vieillard avait l’âme trempée
Comme sa hache d’arme et comme son épée ;
Vieillesse et désespoir sont deux fardeaux pesants :
Clisson ne ploya pas et vécut ses cent ans . »

-« Oh ! tant d’ingratitude est-elle donc croyable ?
Je t’ai laissé finir l’histoire lamentable :
Je voulais à tout prix l’apprendre jusqu’au bout.
Mais je suis indigné, mère, et le sang me bout. »

-« Ne sais-tu pas-, mon fils, que la reconnaissance
Fleurit, bien rarement sur la toute-puissance ?
Maîtres de tout par Dieu, les rois ne font état
Que de leur intérêt ou des raisons d’État.
Puis saint Louis, trompé par ses juges, put croire
L’arrêt juste et, qui sait ? peut-être méritoire :
Clisson avait pour lui sa conscience et Dieu ;
Mais qu’est-ce que cela contre un texte d’aveu ?
Dans tous les cas, il faut pardonner une injure. »

-« Je n’en pardonnerai jamais, moi, je le jure.
Si jamais quelqu’un ose attenter à mon droit,
Que Dieu l’ait fait roi, duc ou baron, quel qu’il soit,
Je ne le lâche pas qu’il n’en ait rendu compte :
Il faudra qu’à mes pieds il en boive la honte.
Contre le monde entier dussé-je lutter seul,
Eh bien ! je lutterai comme a fait mon aïeul.
Mon âme au déshonneur préfère la défaite. »

La chrétienne trouva la réponse mal faite,
Mais la mère, pressant son enfant sur son sein,
Scella d’un gros baiser ce serment peu chrétien.

XI. – LA CULTURE D’UNE AME.

C’est ainsi qu’au donjon Olivier et sa mère
Par de longs entretiens trompaient l’absence amère.

Tous les enfants de Jeanne ont part à son amour :
Chacun, sans l’épuiser, peut y boire à son tour,
Mais l’égalité même aux nuances se prête,
Et pour Olivier coule une source secrète.

S’il est le préféré, ce n’est pas sans raison,
Car il doit être un jour le chef de la maison,
Puisque la Mort, hélas ! dans un cruel caprice,
Est venue, à sept ans ! lui prendre son Maurice.
Les aînés ont leurs droits ; tous les vœux sont pour eux.
Puis son fils est si beau, si fier, si vigoureux !
Avec cet air hautain, qu’un sourire tempère,
Il rappelle si bien tous les traits de son père !
Et son âme ! Et son cœur ! Quels éclairs ! Quels élans !
Que de traits de bonté, de mots étincelants !
Comme dans cet enfant on sent bien le grand homme !
Cherchez-en un meilleur dans Athènes ou Rome.
Peut-être n’est-il pas tout à fait sans défaut :
Il s’emporte un peu vite et s’estime un peu haut.
La colère et l’orgueil ! C’est vrai : leurs fortes pousses
Menacent d’étouffer un jour les vertus douces ;
Mais prenez-les à temps, sachez les diriger,
Les défauts vont bientôt en vertus se changer :
L’orgueil ne sera plus que l’amour de la gloire
Et la colère aura pour fille la victoire.

Aussi, Jeanne, attentive, examine avec soin
Dans l’âme de son fils tout sentiment qui poind,
Et, pendant tout le jour, son active tendresse
Sarcle, émonde, soutient, développe ou redresse.
Ainsi le laboureur va voir chaque matin
Les progrès que la nuit a fait faire au jardin :
Si telle graine sort, si telle plante pousse,
Si le pois succulent se gonfle dans sa gousse,
Si la greffe prend bien sur l’arbre ou le rosier,
Si quelque rameau penche et réclame l’osier,
Si la sève s’emporte en pousse trop gourmande,
Si le plant de la veille a bien l’eau qu’il demande,
Que sais-je ? tant d’objets sollicitent ses soins !
Mais si sa main devine et remplit leurs besoins,
Pour le récompenser des peines qu’il se donne,
Que de fleurs au printemps, que de fruits à l’automne !

Comme lui, Jeanne espère et, triomphant déjà
Des vertus qu’en son fils son amour protégea,
Sa main dans ses cheveux avec volupté joue ;
Puis, attirant soudain la ronde et fraîche joue,
Jeanne y colle un baiser long et retentissant,
Épanchement d’un cœur trop plein et bondissant.

Dans son sein ce baiser semble allumer la fièvre :
Courbant sur ses genoux l’enfant qui rit, sa lèvre
Se pose avidement sur son cou gracieux,
Sur ses cheveux bouclés, sur ses deux beaux grands yeux.
De son époux absent sans doute la pensée
Ajoute à ses transports une ardeur insensée ;
Car ses baisers de flamme, entrecoupés de cris,
N’ont un moment cessé que pour être repris :
On dirait un autour qui dévore sa proie…
Mais les cris qu’on entend sont tous des cris de joie.

Enlevant dans ses bras le fruit de ses amours,
Jeanne le baise encore, et le baise toujours ;
Et l’enfant, enivré de ses chaudes tendresses,
La serre à l’étouffer et lui rend ses caresses.
Le soleil du couchant, traversant les vitraux,
Projette sur les murs leurs couleurs aux tons chauds,
Et Jeanne avec son fils rayonne de lumière,
Comme Jésus enfant sur le sein de sa mère.

Oh ! si l’époux qu’on pleure entrait dans ce moment,
Vous le verriez sourire à ce groupe charmant,
Puis, enlaçant ensemble et son fils et sa femme,
Sur leurs fronts rapprochés verser toute son âme.

Mais le bonheur complet est bien rare ici-bas :
Le groupe se sépare, et l’époux ne vient pas.

XIIN – LE TOURNOI.

Une trêve a mis fin à la guerre civile ;
Les ménestrels errants chantent de ville en ville,
Et Jeanne, sur la tour un soir assise au frais,
Écoute avec bonheur cet hymne de la paix :
Entendez-vous là-bas la cloche ?
Voyez-vous là-bas ces lueurs ?
Contre l’ennemi qui s’approche,
Brûlant les toits de proche en proche,
Est-ce un appel aux braves cœurs ?

Ce n’est pas la voix haletante
Du tocsin dans le clocher noir ;
Cette sonnerie éclatante
De bonheur semble palpitante :
Elle ne chante que l’espoir.

Le vent sur le feu qui flamboie
Ne tord aucun noir tourbillon ;
Ces brasiers, dont la cime ondoie,
Ce sont aux champs des feux de joie,
Déployant leur gai pavillon.

Et dans les villes, ces trompettes
Sonnant au coin des carrefours,
Elles n’annoncent que des fêtes
Pâles chagrins, fuyez et faites
Place au cortège des amours.
Voilà trop longtemps que nos guerres
Font porter le deuil au pays ;
Jeunes amantes, et vous, mères,
Vous toutes qui pleuriez naguères,
Revêtez vos brillants habits.

Ils sont passés les jours d’épreuve ;
L’arc-en-ciel a brillé sur nous :
Quitte l’église, ô pauvre veuve ;
Voici venir, en robe neuve,
La fiancée et son époux.

De vos champs arrachez les herbes,
Laboureurs, creusez vos sillons :
Vos moissons jauniront superbes ;
Ne redoutez plus pour vos gerbes
Le pied lourd des longs bataillons.

Car dans le ciel, ô ma Bretagne,
Plane la Paix aux tresses d’or ,
Et l’Abondance, sa compagne,
Dans tes villes, sur ta campagne,
Verse en souriant son trésor.

Oui, l’hymne avait raison, oui, la paix était faite,
Et pour Jeanne et ses fils ce fut un jour de fête ;
Pourtant le cher absent partait pour un tournoi.
Mais Jeanne sait qu’il part invité par le Roi !

DEUXIÈME PARTIE
LE SUPPLICE

I-LA PLACE DU GRAND-CHATELET.

C’EST un de ces matins si beaux, où tout flamboie,
Dans les cieux le soleil et dans les cœurs la joie ;
Le vent est doux et frais, l’air est d’un bleu profond ;
Il semble qu ‘on va voir passer Dieu dans le fond.
Sa bonté se répand partout : pas un coin sombre ;
Tout prend un air de fête et sourit, même l’ombre,
Et l’horrible prison, le Grand-Châtelet noir
A ces rayons s’égaie et laisse entrer l’espoir.
Tel l’homme au cœur glacé que l’ambition ronge ;
Si quelque intrigue heureuse, une promesse, un songe
Rapproche de sa main son but, le noir sillon
De son front dur s’éclaire, et vous le croiriez bon.

Hommes, femmes, enfants accourent sur la place,
Où deux échafauds sont dressés et se font face.
La foule incessamment s’accumule et s’accroît.

—Est-ce une fête? — Non. — Un supplice ? — On le croit.
On va couper un cou ? — Tout au plus va-t-on pendre ;
Voyez-vous ce drap noir qu’on s’empresse d’étendre ?
Le sang le tacherait. — Qu’est-ce enfin ? Le sait-on
— Oui ! l’on va dégrader un chevalier breton.
J’étais là, quand hier on l’amena du Temple
Au Châtelet . On dit qu’on veut faire un exemple…
Le pauvre homme ! il pliait sous le poids de ses fers.
Il doit être jugé ce matin par ses pairs.
—Qu’a-t-il fait ? – Je ne sais.— Et son nom ? – Je l’ignore.

Et le marteau battait sur le poteau sonore :
Les charpentiers, pressés, se hâtaient d’en finir,
Car, dit-on, le cortège allait bientôt venir.
Mais rien ne vient, et l’heure ermuyeusement coule.

Les voilà ! —Grand tumulte et grands cris dans la foule.
On se presse, on se pousse, on s’étouffe. On veut voir :
Être alors trop petit, c’est presque un désespoir.
Oh ! comme on porte envie aux gentes damoiselles,
Qui, sous leur coiffe haute et leurs riches dentelles,
Ornent chaque croisée et peuvent, en causant,
Suivre en tous ses détails ce spectacle imposant.

Une troupe d’archers à cheval — dans la place
Débouche, et, refoulant ces flots de populace,
Ouvre un libre chemin jusqu’aux deux échafauds.
Le peuple, se garant comme il peut des chevaux,
Forme une double haie, où passe le cortège.

Sur un des échafauds, qu’un riche dais protège,
Montent, d’un pas égal et lent, vingt chevaliers,
Tous richements vêtus et fiers de leurs colliers :
Cœurs braves et loyaux, sans taches, sans alarmes .
Derrière eux un héraut et deux poursuivants d’armes.
Chacun a pris son rang; les juges sont assis :
L’or de leurs éperons brille sur les tapis.

Sur l’autre échafaud, grimpe, à l’aide d’une échelle,
Un homme grand et fort, et qui pourtant chancelle,
Comme si quelque chaîne alourdissait son pied,
Ou que dans la torture on l’eût estropié.

Cet homme est revêtu d’armes éblouissantes,
Et le soleil y met des flammes jaillissantes.
L’armure est au complet : du heaume à l’éperon,
Rien n’y manque; on voit bien que c’est un haut baron.
Et voici son écu que sur l’échelle on hisse :
L’écu déshonoré suit son maître au supplice ;
Sur un ignoble pal il doit être attaché ;
Mais, l’homme n’étant pas légalement taché,
L’écu restera droit pendant une heure encore,
Et d’un dernier reflet la gloire le décore.
Par un large escalier, où s’étend le drap noir
De l’infâme échafaud, qu’hélas! le désespoir
Et la honte ont trempé trop souvent de leurs larmes,
Sont montés un héraut et trois poursuivants d’armes,
Ornés de leurs émaux et richement parés.
Ils vont s’asseoir au fond, sur des bancs séparés.
Le spectacle est si beau, si douce est la journée,
Que l’âme est au plaisir plus qu’à l’effroi tournée,
Et tous ces chevaliers, tous ces hérauts brillants,
N’excitent que la joie et les propos bruyants :
La foule émerveillée applaudit leur costume.
Un des poursuivants tient un grand bassin qui fume :
Beau sujet pour causer et rire, car pourquoi
Cette eau bouillante aux mains d’un officier du roi ?
On en rit sur la place, on en rit aux fenêtres.

Mais les rires bientôt se glacent ; douze prêtres,
Pâles, en surplis blancs, tenant en croix leurs mains,
Gravissent, front baissé, les lugubres gradins.
Tous sont silencieux ; plusieurs versent des larmes.
Au signe que du doigt leur fait le héraut d’armes,
Ces fantômes muets vont lentement s’asseoir
Autour de l’inconnu debout sur le drap noir.
Comptez-les : ils sont six à gauche et six à droite.
D’une froide sueur toute chair devient moite ;
Car on comprend enfin, malgré ce ciel brillant,
Qu’ici va se passer quelque drame effrayant.

II. – L’ACCUSATION.

Aux bancs des chevaliers, le premier par son grade
Fait un signe ; un héraut s’avance sur l’estrade.
De son clairon de cuivre il sonne par trois fois,
Puis dans ce grand silence il élève la voix,
Menaçant de la hart, de la geôle ou des verges,
Serfs, manants et bourgeois, soit mariés, soit vierges.
Quiconque, par émeute ou propos sonnant mal,
Troublerait dans ses faits le noble tribunal.
Il se tait et s’assied. — Sur l’échafaud infâme,
L’autre héraut s’avance à son tour et proclame,
Après avoir trois fois sonné de son clairon,
Que les hommes et Dieu vont juger le félon.

Alors, au nom du Roi, son seigneur et son maître,
Il accuse tout haut l’homme que voilà, d’être
Noble faux, déloyal, foi-mentie, à la fois
Vers Philippe de France et vers Charles de Blois.
« Charles avait reçu son serment d’homme-lige,
Le lien le plus fort par où l’homme s’oblige ;
Philippe, qui l’aimait, l’avait fait chevalier :
Et tous ces nœuds sacrés qui devaient le lier,
Son pied les a foulés comme choses profanes.
Un jour, par les Anglais pris au siège de Vannes,
Avare de son or, ce fut la trahison
Qui lui servit de clef pour ouvrir sa prison.
Croyant s’être assuré les profits du mystère,
Il a vendu la France au prince d’Angleterre :
Heureusement le Roi fut à temps informé
Et put rompre le plan par le traître formé.
La mort serait trop peu pour tant de félonie :
Il faut déshonorer le lâche. En vain il nie ;
Tous ses actes honteux, on les a retrouvésn
Son scel est reconnu, tous les faits sont prouvés.
Aussi, sans que jamais nulle prière y serve,
Le Roi l’a condamné sans merci, sans réserve.
Devant ce tribunal si le félon paraît,
Ce n’est pas pour chercher si le traître a forfait :
C’est sûr; la mission qui vous est confiée,
C’est de voir si la foi lâchement oubliée
Permet que ce faux noble, en mourant, laisse ou non
Son blason sans souillure et sans tache son nom.
En un mot, s’il est là, tremblant sur cette estrade,
C’est pour que vous jugiez s’il faut qu’on le dégrade.

— « Oui, je tremble, c’est vrai! mais ce n’est pas de peur,
C’est d’indignation, héraut lâche et trompeur !
Tu tortures les faits sans honte ni vergogne ;
Mais, puisqu’on t’a payé, remplis donc ta besogne.
Seulement je le crie à tous : Cet homme ment. »
— « Baron, défendez-vous, mais pas d’emportement ;
Discutez les griefs dont ce héraut vous charge :
Si votre crime est grand, notre indulgence est large,
Et vous pouvez parler en toute liberté ;
Mais écartez l’injure et l’excès d’âpreté,
Sinon le tribunal ne saurait vous entendre. »

— « Chevalier, vous raillez ! A quoi bon me défendre ?
Vous croyez-vous le droit de rendre un jugement ?
Ce héraut vous l’a dit pourtant bien clairement :
Cette cérémonie est tout extérieure.
Le Roi m’a condamné, le Roi veut que je meure ;
Je mourrai. Nul ne peut rien pour ou contre moi.
Vous êtes une hache entre les mains du Roi :
Frappez, sans recourir à de vains subterfuges,
Et qu’au moins les bourreaux ne se disent pas juges ! »

Dans la foule à ces mots courut comme un frisson,
Et quelqu’un s’écria : « Très-bien, brave Clisson ! »

Les juges à leur front sentent monter la honte ;
Mais leur chef plus adroit ou la cache ou la dompte :
— « Sergents d’armes, veillez, et, s’il crie à nouveau,
Saisissez le coupable et livrez-le au bourreau.
Quant à vous, accusé, le tribunal pardonne
Les mots durs échappés d’une tête bretonne ;
Mais en nous respectant faites-vous respecter :
On voit bien rarement l’innocent s’emporter.
Serait-il vrai, d’ailleurs, que votre mort fût sûre,
Puisque du tribunal dépend la flétrissure,
Expliquez-lui les faits qui vous font accuser :
S’il ne peut vous absoudre, il peut vous excuser. »

— « O mes nobles aïeux, dont l’origine antique
Se perd dans les splendeurs de la fable héroïque ;
Quand, aux bords de l’Escaut, vous vous faisiez des rois
D’un de vos compagnons porté sur le pavois ;
Quand vous veniez chasser les Romains de la Gaule ;
Quand l’Empire croulait au choc de votre épaule ;
Quand vous vous partagiez le pays en vainqueurs
Et que vous mesuriez votre part à vos cœurs ;
Quand, imposant à tous le droit de votre épée,
Vous brisiez d’un bras fort toute force usurpée ;
Quand votre gloire était le prix de cent combats ;
O mes nobles aïeux, vous ne prévoyiez pas
Qu’un jour un tribunal aurait la hardiesse
De venir marchander à vos fils la noblesse !

» Chevaliers, votre espoir est vraiment peu sensé.
Dieu même est impuissant, oui, contre le passé.
Il peut à tout jamais en effacer la trace ;
Le fait survit, et seul le souvenir s’efface :
Sous l’oubli, ce qui fut n’en a pas moins été.
Mais vous, la force manque à votre volonté,
Et vous n’effacez rien !… L’arbre de ma noblesse,
Vous pouvez le couper, si sa grandeur vous blesse ;
Contre son souvenir vous êtes impuissants :
La gloire a des rameaux sans cesse renaissants.
Quand vous m’enlèveriez et mes fiefs et mes titres,
Du renom qui m’attend vous n’êtes pas arbitres ;
Malgré tous vos arrêts, puisqu’il a lui, mon nom
Est un astre éternel promis à l’horizon,
Et tous mes descendants, jusqu’à ce que tout croule,
Brilleront d’un reflet que n’aura pas la foule. »

— « Non ! quand un noble aux lois de l’honneur a forfait,
Il efface ou salit ce que sa race a fait. »

III. – LA DÉFENSE.

« Je laisserai tomber à mes pieds cette injure.
Je me dis innocent et le suis, je le jure.
Oui, soyez mes témoins, soleil brillant, ciel bleu…
Mon serment va plus haut et j’en atteste Dieu.
Mais puisque vous voulez qu’ici je me défende,
Écoutez, et voyez si l’injustice est grande.
Pour Philippe de France et pour Charles de Blois,
J’ai versé bien du sang et fus blessé vingt fois.
Quand un excès d’audace et le sort de la guerre
Me firent prisonnier d’Edouard d’Angleterre,
Si son cœur généreux m’offrit la liberté,
Le mien, en acceptant, conserva sa fierté.
Ce ne fut pas un don, ce ne fut qu’un échange :
Stafford fut ma rançon… Vraiment, c’est chose étrange
Qu’aux nobles actions on cherche un motif bas.
J’admirais Edouard, mais ne lui cachai pas
Que je le combattrais et toujours et quand même,
Tant qu’il ferait la guerre aux deux pays que j’aime.
» L’entretien avait lieu devant plus d’un témoin.
Qu’on en fasse venir… Plusieurs ne sont pas loin !
Si dans ce tribunal aucun d’eux n’a de siège,
Il en est au tournoi, ce tournoi , lâche piège,
Où l’on m’a fait tomber surpris et désarmé !
Ah! l’on aurait eu peur d’un Breton alarmé !
En effet, notre main, pourvu qu’elle soit prête,
Sait bien, et contre tous, protéger notre tête ;
Et j’ai de mes aïeux pris plus d’une leçon. »

La voix de l’inconnu cria : « Très-bien, Clisson ! »
— « Accusé, calmez-vous; surtout pas de menace :
La honte prend souvent le masque de l’audace…
Nous ne ferons ici venir aucun témoin :
Pour des faits évidents il n’en est pas besoin.
Oui, vos discours publics ont été magnanimes :
Ce n’est pas au grand jour que poussent les grands crimes.
Mais si l’ombre a couvert le traité déloyal
Où, faussant les devoirs d’un fidèle vassal,
Vous vendiez aux Anglais, pour de l’or, l’espérance
De vaincre un jour, par vous, la Bretagne et la France,
Vous ne pouvez nier ce dessein criminel,
Car voici votre pacte et voici votre scel. »

— « Mais cette pièce est fausse, et tu le sais, parjure!
On a, contre moi noble, employé la torture ;
L’infâme brodequin, oui ! m’a broyé le pied ;
Le bourreau, moi baron ! m’a tout estropié ;
Et, dans tous ces tourments qu’ordonnait votre maître,
J’ai renié ce scel. Pour me le faire admettre,
L’on m’a promis pardon, l’on m’a promis merci ;
Eh bien ! j’ai dit là-bas, comme je fais ici,
Et je dirais encor sur le bord de ma fosse,
Et je dirai toujours que cette pièce est fausse.

» Je ne sais pas pourquoi le Roi veut mon trépas ;
Mais enfin qu’il me tue et ne m’outrage pas.
Lui, qui m’ose imputer une œuvre déloyale,
A-t-il donc respecté sa parole royale ?
Quand son fils m’invitait, en son nom, au tournoi,
Je devais me fier pleinement à leur foi,
Et je vins seul : j’aurais rougi même d’un doute.
Lorsqu’un prince convie un noble à quelque joute,
Pour quiconque prend part au glorieux déduit,
Une invitation, mais c’est un sauf-conduit !
Quitte à régler plus tard ou la faute ou l’offense.
Et l’on est venu, moi, m’arrêter sans défense,
Au moment où sortant de la lice, vainqueur,
Je laissais reposer et mes bras et mon cœur.
Pour un roi, l’action n’est ni juste, ni belle. »

— « Baron, vousvous trompez ; l’ordonnance est formelle :
Que la preuve soit faite ou qu’on n’ait qu’un soupçon,
Quiconque a commis faute et taché son blason,
Si d’entrer au tournoi il a la folle audace,
Non-seulement il peut être arrêté sur place,
Mais on doit le chasser, après l’avoir battu. »

— « Oui, quand il vient pour voir; non, s’il a combattu.
Il fallait m’arrêter à l’examen des armes .
Le duc de Normandie a répandu des larmes,
En voyant vos soldats porter la main sur moi,
Car ce méfait tachait non pas moi, mais le Roi.
Il s’est jeté plus tard aux genoux de son père,
Et, s’il n’a pu fléchir une aveugle colère,
Pardonnez-lui, mon Dieu, de m’avoir amené :
Il ne connaissait pas le félon couronné…

» Laissez-moi !… Je n’ai plus que quelques mots à dire.
Sur le bord du tombeau je ne veux pas maudire,
Mais Dieu remplit mes yeux d’une étrange clarté :
De l’avenir pour moi le voile est écarté.
Quel est là-bas ce spectre à la face hagarde ?
Philippe de Valois, roi de France, prends garde :
Ma vengeance te suit en tout temps, en tout lieu,
Et tu vieilliras vite à son regard de feu.
» Toi, de qui l’on vantait l’humeur sans cesse égale,
Ton œil est toujours sombre et ton front toujours pâle ;
Toi, qu’on voyait partout vainqueur et tout-puissant,
Tu fuis, et ton pied glisse en des mares de sang.
Puisqu’il te plaît de voir tomber de nobles têtes,
Sois content, car la Mort te prépare des fêtes
Oui, par milliers un jour tes barons tomberont,
Et ton cercle royal branlera sur ton front .
Ah! tu regretteras ton inj uste colère,
Cruel, qui vas priver mes enfants de leur père.

» Et vous, beaux chevaliers, plus prudents que hardis,
Qui, courbant sous le joug des fronts abâtardis,
Vous laissez atteler aux fonctions de juges,
Hâtez-vous de chercher quelques secrets refuges.

» Je laisserai deux fils, orphelins de par vous ;
Leur mère leur dira : Si je n’ai plus d’époux,
Si vous êtes privés des caresses d’un père,
Si tous nous n’avons plus que honte et que misère,
C’est que vingt chevaliers ont, pour plaire à leur roi,
Pris ses désirs pour règle et ses ordres pour loi ;
Et notre unique ami, leur lâche complaisance
L’a tué, sans pitié, malgré son innocence…

» Tremblez, beaux chevaliers, car mes fils ont grandi :
Leur corps est vigoureux et leur cœur est hardi.
Vous leur appartenez, oui, tous tant que vous êtes !
Sous leur glaive vengeur tomberont vos vingt têtes.
Vous vous cachez en vain : ils vous reconnaîtront
Aux taches de mon sang qui marquent votre front…

» Jouissez de ma honte et n’en soyez pas sobres ;
Car votre mort à vous sera pleine d’opprobres
A ce point, que vos fils, honnis et dépouillés,
Rougiront de porter des blasons trop souillés.
Ne pouvant les laver, malgré toutes leurs larmes,
Ils quitteront vos noms, ils quitteront vos armes.
Personne ne saura quels vous avez été ;
L’on ne connaîtra plus que votre lâcheté…

» L’oubli vous offrira ses ignobles refuges :
En racontant ma mort, si l’on cherche mes juges,
L’Histoire répondra, dans ses justes dédains :
On ne sait plus les noms de ces vingt assassins ! »

Et cet homme avait pris une pose si fière,
Que ses juges n’osaient relever leur paupière.
Ils avaient peur de voir, s’ils entr’ouvraient les yeux,
L’Ange exterminateur planant au-dessus d’eux.
Ils sentaient se débattre en eux leur conscience ;
Mais, esclaves liés à la toute-puissance
Et voulant obéir à n’importe quel prix,
Ils tremblaient d’épouvante et s’avouaient maudits.

Et l’accusé sur eux fixait son regard calme !
On eût dit un martyr assuré de sa palme.

La foule palpitante avait comme un frisson,
Et l’inconnu cria : « Très-bien, brave Clisson ! »

Ce cri, retentissant dans l’effrayant silence,
Rompt enfin la stupeur.

— « Oh! c’est trop d’insolence!
Amenez le coupable au pied de l’échafaud,
Et qu’il soit châtié… Je le veux; il le faut. »
On rechercha longtemps l’inconnu dans la foule,
Qui, comme l’Océan tourmenté par la houle,
Heurtait dans tous les sens ses flots tumultueux.
Quelques hommes voulaient, d’un choc impétueux,
Renverser l’échafaud et sauver la victime,
Debout, les bras croisés, fière et vraiment sublime ;
Mais le peuple avait peur des soldats bien armés :
Le tumulte et les cris furent bientôt calmés…
Le peuple ! oh ! non ! tremblant sous le pied qui le foule,
Ce n’était pas un peuple, hélas ! mais une foule.

L’inconnu, dont la voix , bravant le tribunal,
Lançait à l’accusé son salut cordial,
Déjoua les sergents par sa pose immobile.
Le juge fit cesser la poursuite inutile ;
Mais aux plis de sa lèvre, à son œil en courroux,
Les sergents, revenus près de lui, tremblaient tous.

Brave et loyal Herblain, sois content, car ton maître
Sous ton habit d’emprunt a su te reconnaître :
Ton regard, avec lui fréquemment échangé,
Lui dit qu’il est compris et qu’il sera vengé.

IV. – LA CONDAMNATION.

Cependant le clairon réclame le silence.
Des vingt juges l’on va lire enfin la sentence ;
Car entre eux, pour la forme, ils ont délibéré,
Mais depuis plusieurs jours l’arrêt est préparé.
Le héraut, se tournant vers la foule anxieuse,
Lit tout haut cet arrêt d’une voix lente et creuse :

« Au nom du roi de France, et le Ciel invoqué,
Le tribunal, suprême et dûment convoqué ;
Vu le procès instruit dans la prison du Temple
Et sans qu’il soit besoin d’une enquête plus ample ;
Ouï l’accusateur en ses conclusions
Et l’accusé lui-même en ses négations ;
Considérant qu’il est notoire et manifeste
Que ledit accusé, lequel sans droit proteste,
A commis félonie envers son souverain,
Par un pacte nié, mais scellé de sa main
Et qui, représenté, fait preuve de sa trame ;
Déclare devant tous le susdit traître infâme,
Atteint et convaincu de lèse-majesté ;
Par quoi, voulant punir ce félon détesté,
Prononce contre lui la peine capitale,
Proclame tous ses biens propriété royale,
Ordonne que ses fils, de noblesse déchus,
Seront de tous honneurs à tout jamais exclus ;
Enfin dit que celui qui vendait sa patrie
Doit être dégradé de sa chevalerie.
Le présent jugement sera, selon la loi,
Exécuté ce jour… et Dieu sauve le Roi ! »

Quand le héraut se tut, la joie et l’épouvante
Soulevèrent les flots de la foule mouvante.
Cent avis opposés, éclatant à la fois,
Se choquaient bruyamment dans ce chaos de voix :
Tumulte de forêts que le vent bouleverse.
L’émotion était profonde, mais diverse :
Quelques cœurs généreux bondissaient indignés ;
Un grand nombre attendaient, doutants ou résignés ;
Mais la masse, soumise aux décrets de son maître,
Cria : « Vive le Roi ! Honte et mort à ce traître ! »
Le condamné lui jette un regard de dédain
Et commande du doigt silence au vieil Herblain,
Dont le visage pâle est sillonné de larmes.

Sur l’ordre de son chef, un des poursuivants d’armes,
Prenant l’écu qui brille au bord de l’échafaud,
Le renverse et le pend au pal la pointe en haut.
Le maître de l’écu sous cette flétrissure
Frémit, mais cache à tous sa profonde blessure.

Le clairon du héraut de nouveau retentit ;
On se tait. De la cour le chef se lève et dit :
« Condamné, je vous dois un avis. Votre crime
Vient d’être constaté, d’une voix unanime ;
Cet arrêt, sans appel, ne peut se discuter :
Vous n’avez pas le droit même de protester.
Donc, à moins que le Roi, pardonnant votre offense,
Ne daigne sans retard déployer sa clémence,
Priez Dieu, car ce soir vous serez devant lui ;
Votre sort est fixé : vous mourrez aujourd’hui.
Mais, condamné, la cour consent à vous entendre
Sur le genre de mort que vous devez attendre.
A crime avilissant châtiment vil est dû,
Et la loi stricte veut que vous soyez pendu ;
Toutefois, par égard pour votre noble épée,
Vous ne serez pendu que la tête coupée. »

— « Vraiment, beaux chevaliers, vous êtes indulgents !
Veuillez me pardonner mes propos outrageants ;
Quand on le connaît bien, le tribunal y gagne.

» Un des plus hauts barons qu’honore la Bretagne,
Un acte déloyal le livre entre vos mains ;
Ce noble est innocent ; vous en êtes certains :
Et vous dites lui faire une faveur bien grande
De lui trancher la tête avant qu’on ne le pende !…
Une épée ! un champ-clos ! et contre tous je tiens
Que c’est vous qu’on devrait pendre comme des chiens !

» Pardonnez-moi, mon Dieu, je crois que je m’emporte. »
Et tombant à genoux, il dit d’une voix forte :
« Jésus-Christ, mon Sauveur, vous qu’on vit autrefois
Mourir déshonoré sur une infâme croix,
Et mourir innocent, pour les péchés des hommes,
Pour nous plaindre après vous,qu’est-ce donc que nous sommes ?
» A Charles, à Philippe ayant promis ma foi,
Je n’ai jamais trahi ni ce duc, ni ce roi ;
Pour la dernière fois, devant tous je le jure :
Que l’enfer, si je mens, punisse mon parjure !
Mais, si je fus toujours un fidèle vassal,
Un soldat courageux, un chevalier loyal ;
Si mon bras défendit partout, fier et robuste,
Ce qui me semblait vrai, ce qui me semblait juste ;
Si je puis défier les jugements humains :
Je dépose, en tremblant, mon âme entre vos mains,
O mon Dieu; car, hélas! en actes, en pensées,
Vos lois furent par moi trop souvent offensées.
Frappez ; j’ai mérité toute punition :
Ma mort infâme n’est qu’une expiation.
» Que je doive périr par le glaive ou la corde,
Jésus, je me confie en ta miséricorde.
Où pourraient nos péchés trouver juge plus doux
Qu’un Dieu qui nous aima jusqu’à mourir pour nous ?
Intercédez pour moi, douce Vierge Marie !
Mais pour d’autres encor souffrez que je vous prie.
Ma femme, mes enfants , mes uniques amours,
Ma mort va les laisser aujourd’hui sans secours…
Quand chacun pleurera soit l’époux, soit le père,
Que votre douce voix leur dise encore : Espère ! »

Et l’homme agenouillé se relevant alors :
— « Chevaliers, j’ai fini ; je vous livre mon corps.

» Lorsqu’au prêtre hier soir j’ai confessé mes fautes,
Mon âme a pris son vol vers des cimes si hautes,
Que j’avais en mépris tous les honneurs humains ;
Rois, ducs et chevaliers, tous me semblaient des nains,
Ou plutôt des cirons disputant un atome :
La gloire n’était plus, pour moi, même un fantôme ;
Et je fis sans regret à mon saint confesseur
Le serment que, malgré tout propos agresseur,
Tout traitement inique… et même tout outrage,
Je saurais mettre un frein à mon ancien courage
Et supporterais tout, en souvenir de Dieu.
Ce matin, malgré moi, j’ai violé mon vœu ;
Me taire m’a paru la plus lourde des tâches,
Quand je vous ai trouvés si menteurs et si lâches.

» Vous ne me verrez plus m’emporter désormais :
Baron, j’ai protesté; chrétien, je me soumets.
Oui, je me défirai de ma tête bretonne ;
Pardonnez-moi donc tous, comme je vous pardonne.
» Toutefois, n’espérez du serment que je fis,
Ni le pardon de Dieu, ni celui de mes fils :
Je ne puis arrêter ce qui sur vous doit fondre,
Et de moi seul ici, juges, je peux répondre.

» Prodiguez contre moi l’outrage et les tourments :
Pour vous, je ne vis plus ; vous verrez si je mens !
Que ma décision vous semble grande ou folle,
De moi vous n’aurez plus une seule parole.
Allons, acharnez-vous sur mon corps ou mon nom ;
Moi, je vous ferai voir ce que c’est qu’un Breton. »

V. – LA DÉGRADATION.

Les vingt juges restaient cloués sur leur estrade ;
Leur chef balbutia tout bas : « Qu’on le dégrade ! »

Et dans l’affreux silence on entendit alors
Les prêtres qui chantaient les vigiles des morts.
Sous ce soleil ardent, sous ce ciel bleu sans ombre,
Leur voix effrayait plus que dans l’église sombre.
L’épouvante glaça tous les cœurs, quand ces chants
Remplirent l’air de sons lugubres et traînants.
Dans l’église du moins l’espérance se glisse :
Là , c’est une prière ; ici, c’est un supplice.
L’âme, pour qui l’on dit les vigiles des morts,
Dieu ne l’a pas jugée… Elle est là, dans ce corps
Que vous voyez debout, grand, fier, calme et robuste,
Et qui vous fait pâlir sous son regard auguste.
Cet homme, est-ce un martyr et non un criminel ?
L’échafaud va-t-il donc se changer en autel ?

Le chœur fit une pause après le premier psaume.
Le héraut, se haussant, dépouille de son heaume
Le condamné muet, qui ne se défend pas.
Son front nu reste haut ; ceux des juges sont bas,
Et leur chef seul emprunte à l’audace son masque.

Le héraut montre à tous, par son cimier, le casque,
Et crie à pleine voix : « Peuple loyal et bon,
Ce casque, c’est celui d’un chevalier félon,
Le casque d’un soldat lâche et traître à son maître. »
Sur la place des voix crièrent : « Honte au traître ! »
Les juges à ces cris levèrent leurs regards,
Mais leurs yeux effrayés demeurèrent hagards ;
Ils avaient espéré voir enfin, sous sa honte,
Le condamné rougir; mais rien, rien ne le dompte :
Sous ses beaux cheveux gris son grand front détesté
Se dresse toujours calme et plein de majesté.

Alors sous le marteau l’on fit briser le heaume ;
Et le lugubre chœur chanta le second psaume.

Un silence se fit, dès qu’il fut terminé.
Le héraut, s’avançant, enlève au condamné,
Muet sous le dédain qui gonfle sa narine,
Le riche collier d’or flottant sur sa poitrine :
Puis crie à toute voix : « Vous voyez ce collier ?
C’est celui d’un félon et mauvais chevalier,
Le collier d’un soldat lâche et traître à son maître. »

Quelques voix seulement crièrent : « Mort au traître ! »
Le héraut, du collier brisant les longs anneaux,
Le jette, et fait semblant d’en fouler les morceaux ;
Mais on voit qu’il les suit d’un œil ivre de joie,
Car ce collier rompu, c’est son prix, c’est sa proie.
Le condamné sourit et, près d’entrer aux cieux,
S’étonne qu’un peu d’or semble si précieux.

Mais du troisième psaume, hélas! le chant commence ;
Il est bientôt suivi d’un troisième silence.
Le héraut hésitant va vers le condamné,
Mais du collier son œil ne s’est pas détourné.
Il se hâte d’ôter la riche cotte d’armes
Et la déchire… Herblain seul en verse des larmes.
Quand ce cri retentit : « Peuple loyal et bon,
Cette cotte appartient au chevalier félon
C’est celle d’un soldat lâche et traître à son maître » :
Nulle voix cette fois ne cria : « Mort au traître! »
L’austère condamné, de son œil fier et doux,
Glaçait les spectateurs ou les dominait tous.

Les juges s’indignaient de sa pose si grave ;
Mais comment triompher du dédain qui les brave ?
Il leur est interdit de hâter les moments
Où doivent commencer enfin les vrais tourments.
La justice est en eux désarmée et honnie,
Mais il leur faut subir cette cérémonie ;
Leur arrêt est formel : cet homme, on ne peut pas,
Sans qu’il soit dégradé, le livrer au trépas.

Juges, soyez heureux! sous son air froid et calme,
Croyez-moi, le martyr a bien gagné sa palme ;
Car le supplice est grand, pour le cœur d’un Breton,
De s’entendre appeler déloyal et félon.
Juges, si vous osiez le regarder en face,
De son àpre douleur, oui, vous verriez la trace.
Que ce soit patience ou que ce soit orgueil,
Sa mâle volonté cache à tous son grand deuil ;
Mais sous ses cheveux gris, le long de chaque tempe,
D’une froide sueur son front brûlant se trempe :
L’orage gronde au cœur et souvent monte aux yeux.
Cet homme souffre bien, quoique silencieux !

Cependant sous le chant monotone et lugubre,
Qui répand tant d’effroi dans l’air tiède et salubre,
Qu’il glace plus le sang que ne ferait la nuit,
La dégradation lentement se poursuit.
Le héraut, sans pitié, pièce à pièce dépouille
Le glorieux baron, que le déshonneur souille
Et sur qui sont fixés mille avides regards.
Ce sont les gantelets, puis ce sont les brassards,
Puis c’est le baudrier et la riche ceinture ;
Maintenant c’est la dague et l’épée… O torture !
En les voyant ainsi flétrir aux yeux de tous,
Le fier Breton ne peut réprimer son courroux :
Il arrache au héraut son épée, et la baise…
Puis, regardant le ciel, il la rend et s’apaise.
Le héraut, la brisant en deux sous son talon :
— « C’est le glaive, dit-il, d’un chevalier félon,
Le glaive d’un soldat lâche et traître à son maître. »
La foule se taisait, mais regardait le traître,
Les yeux levés au ciel, immobile et priant.

Et le chant reprenait, toujours plus effrayant :
Plusieurs prêtres émus versaient de grosses larmes.
Poursuivant son office, alors le héraut d’armes,
Marchant au condamné dès qu’on suspend les chants.
Brise à coups de marteau la hache à deux tranchants
Qui, dans ses fortes mains, à son manche nouées,
Ouvrait devant ses pas de si larges trouées…
Oh tant d’exploits flétris ! flétris dans un seul jour !

Oui, le héraut cruel enlève tour à tour
A ce vaillant soldat, vainqueur dans dix batailles,
Et le haubert d’acier, et les chausses de mailles,
Et les éperons d’or, dont il était si fier ;
Puis il rompt tout cela sous le maillet de fer :
Répétant, chaque fois qu’il enlève une pièce,
Le terrible refrain de la loi vengeresse
Qui soufflette en public le chevalier félon.

Mon Dieu ! que ce supplice est effroyable et long
Le patient se tait, mais il courbe la tête ;
Voyez son œil humide et son flanc qui halette,
Et ses cheveux collés de sueur à son front…
Juges, soyez contents: il sent bien chaque affront !
Il évite vos yeux dont le regard le faille.
Le gambison de cuir qui lui serrait la taille,
Son dernier vêtement de soldat, le héraut
L’en dépouille et le foule aux pieds sur l’échafaud.
Le voilà presque nu ! jouissez du spectacle :
La hache du bourreau frappera sans obstacle.

Cet orgueilleux baron est donc enfin vaincu !
Plus rien à lui briser, si ce n’est son écu.
Le chef, le désignant du doigt, dit : « Qu’on le rompe! »

VI. – UN OURAGAN.

Le héraut a sonné par trois fois de sa trompe,
Puis, marchant lentement vers le pal abhorré,
Où pend, la pointe en haut, l’écu déshonoré,
Remet la pointe en bas, puis à deux bras l’enlève
Et, faisant un effort, sur sa tête l’élève.

Cet écu, qu’aux combats portait le chevalier,
Serait pour le héraut un trop lourd bouclier,
Car ses deux mains ont peine à le soutenir seules.
Le grand lion d’argent s’y dresse au champ de gueules,
De triomphe et d’orgueil tout palpitant encor,
Langue ardente, ongle aigu, le front couronné d’or.
Le soleil sur l’écu reluit, comme un symbole,
Et de sa gloire antique on croit voir l’auréole.

Le héraut crie à tous : « Peuple loyal et bon,
Cet écu, c’est celui d’un chevalier félon,
C’est l’écu d’un baron lâche et traître à son maître.
Puisse être châtié comme lui chaque traître ! »
Alors, faisant le tour du sinistre échafaud
Et ployant sous le poids de l’écu qu’il tient haut,
A tous les spectateurs lentement il le montre.

Tout à coup il pâlit. C’est que son œil rencontre,
Immobile et fixé sur lui, l’ardent regard
Du condamné, qui s’est redressé tout hagard.
Bien qu’il soit désarmé, cet homme-là vous glace :
En lui tout est colère, en lui tout est menace.
Dans sa haute stature il se tient là debout ;
La sueur de son front vous dit que son sang bout ;
Ses cheveux tout mouillés se dressent sur sa tête ;
De sa gorge s’exhale un souffle de tempête ;
Sous ses sourcils froncés ses yeux sont pleins d’éclairs
Et l’ongle de ses poings s’enfonce dans les chairs.

Un indicible effroi plane sur l’assemblée ;
Jusqu’en ses profondeurs l’âme se sent troublée :
Il semble qu’on ait vu se dresser un géant
Dont un geste pourrait vous plonger au néant.
Immobile de peur, le héraut, qui frissonne,
Laisse glisser l’écu, qui lugubrement sonne.
Clisson a fait un pas : le héraut terrassé
Tombe à genoux, de crainte et de respect glacé.
Il se traîne à ses pieds, mains jointes, tête basse,
Et sa voix, s’il l’osait, lui demanderait grâce.
C’est qu’il a reconnu sur le front de ce preux
Toute la majesté de ses vaillants aïeux…

Et le spectacle est beau de voir, sur cette estrade,
Le dégradé courbant celui qui le dégrade.

Sur les juges alors le sombre condamné
Fixe ses yeux brûlants, et leur chef consterné,
Le cœur gros des terreurs que son front dissimule,
Crie au héraut : « Poltron, répète la formule.
Cet homme à moitié nu peut-il te faire peur ?
Ne sais-tu pas qu’il est lâche autant que trompeur ? »

Le patient bondit sous le trait qui le blesse :
— « Pardonnez-moi, mon Dieu, d’oublier ma promesse.
J’ai besoin de crier. Cet homme en a menti ! »
Ce cri dans tous les cœurs terrible a retenti.
Les regards anxieux attendent une lutte
Et pour un siècle entier comptent chaque minute.
Les juges sont tout près d’appeler le bourreau,
Pour leur venir en aide et dompter ce taureau ;
Leur chef surtout, tachant l’effroi de ridicule,
Se rejette en arrière et malgré lui recule.
Le héraut, qu’il menace et qui craint son courroux,
Veut en vain se lever… il reste à deux genoux.
Eperdu, fasciné, tremblant, ployant la tête,
Il laisse sur son front passer cette tempête.

Tous sont pétrifiés, jusqu’au dernier archer :
Clisson eût voulu fuir, nul n’eût pu l’empêcher ;
Mais ce grand cœur n’en eut pas même la pensée :
Sa mort l’occupe moins que sa gloire offensée.

VII. – UN RAYON DE SOLEIL.

Parfois, quand l’ouragan bouleverse les mers,
Dont les flots affolés vont défier les airs,
S’il éclate soudain quelque grand coup de foudre,
Vous voyez la tempête aussitôt se dissoudre.
Tout se calme, et ces flots, naguère furieux,
Offrent leur clair miroir au pur azur des cieux.

Tel le noble Breton sent tomber sa colère ;
Son visage crispé s’adoucit et s’éclaire.
Si quelque long soupir, quelque tressaillement,
Vous rappellent encor son grand rugissement,
Ne vous effrayez pas de ce reste de houle :
Son indignation s’est fait jour et s’écoule.

Un terrible combat s’est livré dans son cœur ;
Mais la lutte a cessé : le chrétien est vainqueur.
Il tombe à deux genoux, et là, du sacrifice,
A l’exemple du Christ, acceptant le calice,
Malgré son amertume, il le boit tout entier.

S’il nous conduit à Dieu, qu’importe le sentier ?
Quand de l’église au loin la cloche nous invite,
On coupe à travers champs pour arriver plus vite :
Et cette douce image éveille en son esprit
Maint souvenir charmant qui gazouille et qui rit;
Et son âme se fait de plus en plus sereine.
Ainsi le cerf blessé, s’il trouve une fontaine,
De la meute cruelle oubliant les abois,
S’abreuve, et fuit heureux sous la fraîcheur des bois.

Pour le récompenser de la volonté saine
Qui dompte en lui l’orgueil et chasse enfin la haine,
Dieu verse au condamné cette divine paix
Qui fait tout accepter comme autant de bienfaits.
La résignation vaut mieux que le courage ;
Pourquoi craindre la mort ? pourquoi craindre l’outrage ?
Non, Dieu ne choisit pas parmi les glorieux :
Ses élus les plus chers, ses préférés aux cieux,
Sont les justes qu’ici l’on raille et l’on bafoue,
Joyaux étincelants ramassés dans la boue.
Oui, vous aimez, Seigneur, ceux que vous corrigez !

Jésus, le doux Jésus , l’ami des affligés,
Après l’avoir ainsi consolé sur lui-même,
Ramène sa pensée à ceux que son cœur aime,
Sa femme, ses deux fils et leurs deux jeunes sœurs,
Groupe aimé, rayonnant d’ineffables douceurs.
Dans son œil attendri, voyez ! le bonheur brille :
Ses deux bras font un nid à toute sa famille.
Ils sont là tous les cinq, sur son sein se pressant,
Tous les cinq caressés, tous les cinq caressant.

Sa Jeanne, elle a toujours ce doux sourire aux lèvres,
Qui de son sang fougueux sait apaiser les fièvres.
Que de grâce et d’attraits dans son calme maintien !
Et ses fils, qu’ils sont forts et comme ils poussent bien !
Ses filles, deux boutons naissants et pleins de charmes.
Son Olivier surtout, le grand manieur d’armes,
Voyez comme il est fier et comme son œil luit,
En portant cette épée aussi haute que lui.
L’ heureux père sourit à ce jeune courage :
Quel brillant avenir l’attend dans un autre âge !

L’avenir ! Ah ! ce mot est vraiment déchirant !
Qu’est-ce que l’avenir pour cet homme mourant ?
L’avenir pour Clisson, c’est le temps du supplice ;
Car il faut qu’aujourd’hui son destin s’accomplisse.
O ses chers adorés, Dieu serait sans merci,
Si Dieu leur faisait voir ce qui se passe ici.

Non, la bonté de Dieu, qui partout se révèle,
Saura leur adoucir la navrante nouvelle.
Quand Herblain leur dira qu’il est mort résigné,
Eux diront que là-haut son pardon est signé
Et que pour eux au ciel un père, un époux prie.
Qu’ils soient heureux, Seigneur ; Clisson vous les confie :
Si vous aimez toujours la veuve et l’orphelin,
Le bonheur peut encor fleurir sur leur chemin.

— « Pour moi, Seigneur, pour moi, je chante ta louange.
De mes nombreux péchés ta bonté ne se venge
Qu’en m’envoyant, Seigneur, l’Espérance et la Foi
Me prendre sur leur aile et m’emporter vers toi.
Mes actions de grâce, eh bien, j’irai moi-même
Les offrir à Jésus, que j’adore et qui m’aime. »

VIII. – LE PSAUME DES MALÉDICTIONS.

Pendant qu’ainsi Clisson, chrétien vraiment contrit,
Laissait monter vers Dieu, qui du ciel lui sourit,
Les transports enflammés de son âme en extase,
Comme les doux parfums que l’encensoir embrase,
Le héraut, le voyant, le front dans les deux mains,
Étranger comme un mort à tous soucis humains,
Se hâte d’obéir à l’ordre de son maître,
Une seconde fois tout haut flétrit le traître,
Puis, faisant sur l’écu retentir le marteau,
Le brise en trois et foule aux pieds chaque morceau,
Criant : « Vive Philippe et que Dieu nous protège ! »

Alors sur l’échafaud où le tribunal siège,
L’autre héraut s’avance et dit à haute voix :
« L’homme que vous voyez là parut autrefois
Digne, par son cœur brave et sa main aguerrie,
Des saints éperons d’or de la chevalerie.
Il les reçut du Roi, son maître et son seigneur ;
Mais avant d’être admis à ce suprême honneur,
Pour écarter de lui l’ombre même d’un blâme,
Il dut purifier et son corps et son âme.
Un bain limpide et froid purifia le corps ;
Dans la confession l’âme lava ses torts :
Alors, pur devant Dieu, dans sa candeur première,
Il passa dans l’église une nuit en prière,
A genoux sur le marbre et tout vêtu de blanc.

» Vous le voyez encore à genoux et tremblant,
Et peut-être ses yeux pleurent-ils ; mais ces larmes
Ne sont plus les pleurs purs de la veille des armes.
Chevalier déloyal, il s’est déshonoré :
Soit son nom à jamais et partout abhorré !
Sa carrière d’honneur est aujourd’hui finie,
Et l’on va lui donner le bain d’ignominie. »

Les prêtres, se levant et marchant deux par deux,
Se rangent en silence autour du malheureux,
Et, l’âme en pleurs devant cette grandeur tombée,
Tous ont posé la main sur sa tête courbée.
Le peuple avec effroi contemple ce tableau.
Le doute et la pitié se heurtant de nouveau,
Prêtres et spectateurs ont les yeux pleins de larmes.

Au-devant de l’estrade, un des poursuivants d’armes,
Debout, tient le bassin, dont l’onde exhale encor
Sa légère fumée, où joue un rayon d’or,
Comme fait le soleil dans un brouillard d’automne.

Le signal est donné : le chœur funèbre entonne
Le Cantique effrayant des malédictions,
Où David flagellait de ses prédictions
Et le traître Judas et ceux qui lui ressemblent.
Pour que chacun comprenne et que les félons tremblent,
On chante tour à tour les terribles versets,
Six prêtres en latin, six prêtres en français.
Les âmes de terreur pourraient devenir folles,
Car l’air est effroyable autant que les paroles.
Oh ! c’est trop d’épouvante ! Et tout cela, mon Dieu,
Sous ton soleil si gai, sous ton ciel pur si bleu !

« Dieu qu’a loué ma voix, romps enfin le silence.
Le pécheur et le fourbe ont avec impudence
Ouvert leur bouche contre moi.
Ils parlent contre moi d’une langue félonne ;
De discours venimeux leur haine m’environne ;
Ils m’attaquent sans bonne foi.

» J’ai fait tous mes efforts pour gagner leur tendresse ;
Mais leur ingrate voix m’a déchiré sans cesse ;
Et pourtant je priais pour eux.
Ils barrent mon chemin, et leur malice oppose
Le mal à mes bienfaits, et leur haine sans cause
Aux élans d’un cœur généreux. »

Le condamné priait à genoux, en silence.
Il tressaille à ce chant qui vers le ciel s’élance :
Les accents désolés du lamentable chœur,
C’est la voix d’un ami qui console son cœur.
Ce n’est pas contre lui que cette plainte est faite ;
Il pourrait répéter les cris du Roi-Prophète :
Le fourbe et le pécheur le déchirent aussi,
Et ce n’est pas son front que l’on maudit ici.
Sans effroi, sans orgueil, son âme reposée
Bénit le doux David de sa douce rosée.

Il se rappelle alors le vœu du saint Pater
Et, levant son visage aussi calme que fier,
Il jette un long regard de pardon à ses juges.
Leur chef a pâli, mais, fécond en subterfuges,
Il crie à toute voix : « Misérable, écoutez
Les arrêts que Dieu même a contre vous dictés. »
Les prêtres, indignés de ce cri sacrilège,
Ont cloué d’un coup d’œil le juge sur son siège,
Puis reprennent leurs chants, où tremblent des sanglots.

La foule sur la place alors calme ses flots.
« Pour le punir des maux que le traître convoite,
Qu’il ait le grand Pécheur pour maître, et qu’à sa droite
Se tienne toujours le Démon.
Que chaque jugement le condamne et me venge ;
Qu’à jamais sa prière en un péché se change ;
Que Dieu lui dise toujours non.

» Soient ses jours peu nombreux et soit sa vie infâme ;
Soient ses fils orphelins et veuve soit sa femme ;
Qu’un autre succède à leurs droits.
Que ses enfants tremblants, rongés de maladie,
Soient transportés bien loin et que leur main mendie ;
Qu’ils soient chassés hors de leurs toits.

» Que l’avare usurier dévore sa substance ;
Que l’étranger le pille et disperse ou dépense
Les fruits par ses mains entassés ;
Qu’il crie et que personne à son aide n’accoure ;
Que personne jamais ne plaigne et ne secoure
Les pupilles par lui laissés.

» Que ce soit pour la mort qu’il lui naisse une race ;
Qu’elle s’éteigne vite et que son nom s’efface ;
Que de ses aïeux les forfaits
Soient devant Dieu toujours un objet de colère ;
Qu’à jamais rappelé, le péché de sa mère
Ne puisse s’effacer jamais.

» Que leurs crimes toujours contre le ciel se dressent ;
Qu’ils soient exterminés ; que leurs noms disparaissent
De la mémoire des vivants.
Puisqu’oubliant la loi d’où la bonté déborde,
Cet homme n’a pas su faire miséricorde,
Que sa cendre aille à tous les vents.

» Il a persécuté qui mendie et qui prie ;
L’homme contrit de cœur, son aveugle furie
A voulu le faire mourir.
La malédiction qu’il chérissait l’accable ;
La bénédiction que fuyait le coupable,
Loin de lui se hâte de fuir.

» La malédiction ! cet homme l’a vêtue.
Elle pénètre en lui comme l’eau qu’il a bue
Et comme l’huile dans ses os.
Oh! qu’elle soit pour lui l’habit dont il se couvre ;
Qu’elle soit sa ceinture et que sa boucle s’ouvre
Pour serrer ses reins sans repos.

» Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;
Voilà ce que mon Dieu réserve en sa colère. »

IX. – UNE ARME A DEUX TRANCHANTS.

— « C’est assez, dit le juge ; arrêtez, s’il vous plaît,
Et suspendez le psaume à ce dernier verset. »
— « Dieu ne se prête pas aux caprices des hommes ;
Sa justice pour tous est égale, et nous sommes,
Nous ses prêtres, tenus de respecter sa loi,
Comme vous êtes, vous, soumis à votre roi.
Nous sommes la prière ici, vous le supplice :
Ce psaume tel qu’il est appartient à l’office,
Et c’est vous qui l’avez fait traduire en français ;
Nous en devons pour tous chanter tous les versets,
Sans chercher à savoir qui de nos chants s’offusque. »
— « Eh bien! poursuivez donc vos chants,» dit d’un ton brusque
Le juge, qui cacha dans ses deux mains son front,
Comme pour dérober la rougeur d’un affront :
C’est que le condamné, qui relevait la face,
De son calme regard terrassait son audace.

Le peuple devenait de plus en plus bruyant ;
Mais il se tut encor quand on reprit le chant.

« Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;
Voilà ce que mon Dieu réserve en sa colère
A ceux qui parlent mal de moi.
Et toi, Seigneur, Seigneur, dans ta douce clémence,
Fais de ton nom divin éclater la puissance
Et de mon côté range-toi.

» Délivre-moi : je suis plongé dans la misère ;
Je suis pauvre, et mon cœur qui de douleur se serre,
Dans mes entrailles s’est troublé.
J’ai disparu, semblable à l’ombre qui s’efface ;
Comme la sauterelle, hélas ! que le vent chasse,
Je fuis au hasard, essoufflé.

» Mes genoux, affaiblis par le jeûne, s’affaissent,
Et, comme l’huile manque aux nerfs qui s’en repaissent,
On voit ma chair se dessécher.
Je leur suis devenu comme un opprobre horrible ;
Aussitôt qu’ils m’ont vu, sous un signe invisible,
Leurs fronts se sont mis à hocher.

» Toi que je dis mon Dieu, Seigneur, viens à mon aide ;
Que ta miséricorde apporte mon remède ;
Délivre-moi, fais-moi merci.
Qu’ils sachent que ta main a fait toutes ces choses,
Que toi seul es le maître et la cause des causes,
Que toi seul as fait tout ceci.

» Quand ils me maudiront, que ta voix me bénisse ;
Par toi soit confondu qui cherche mon supplice ;
Ton serviteur sera joyeux.
Que qui me calomnie à la honte succombe ;
Que leur confusion sur leurs épaules tombe,
Double manteau jeté sur eux.

» Et je chanterai Dieu dans ma reconnaissance !
Je le célébrerai de toute ma puissance,
Devant de nombreux auditeurs ;
Car, pauvre, je l’ai vu se tenir à ma droite,
Pour relever mon âme et la maintenir droite
Contre tous mes persécuteurs. »

Les prêtres terminaient le chant de ce long psaume,
Quand soudain sur leurs fronts se dresse un grand fantôme :
C’était le condamné, qui, se levant tout droit,
Immobile, montrait ses vingt juges du doigt,
Ses juges fascinés et tout transis d’alarmes.
Le héraut, assisté des deux poursuivants d’armes,
S’élance et balbutie : « A genoux ! à genoux ! »
D’un geste et d’un regard il les maîtrise tous :
— « J’ai promis le silence, oui, c’est vrai; mais arrière !
Car je ne me suis pas interdit la prière.
Peuple, et vous chevaliers, traîtres et gens de bien,
Ecoutez-moi : je vais prier en vrai chrétien. »

Tous l’écoutent ; et lui, de sa voix foudroyante,
Fait retentir au loin sa prière effrayante :
Il parle lentement, voulant être entendu,
Et vers le tribunal son bras reste étendu.

— « Oui, de mes ennemis tel sera le salaire ;
Voilà ce que mon Dieu réserve en sa colère
A ceux qui parlent mal de moi.
Et toi, Seigneur, Seigneur, dans ta douce clémence,
Fais de ton nom divin éclater la puissance
Et de mon côté range-toi.

» Quand ils me maudiront, que ta voix me bénisse ;
Par toi soit confondu qui cherche mon supplice ;
Ton serviteur sera joyeux.
Que qui me calomnie à la honte succombe ;
Que leur confusion sur leurs épaules tombe,
Double manteau jeté sur eux.

» Et je chanterai Dieu dans ma reconnaissance !
Je le célébrerai de toute ma puissance,
Parmi de nombreux auditeurs ;
Car, pauvre, je l’ai vu se tenir à ma droite,
Pour relever mon âme et la maintenir droite
Contre tous mes persécuteurs. »

Alors le condamné, croisant ses bras, regarde
Ses juges, qui restaient tremblants, malgré leur garde.
Juges, ne tremblez pas : son front est triomphant,
Mais ses yeux sont plus doux que les yeux d’un enfant ;
La charité chrétienne y brille tout entière.
Son pardon est complet, son pardon est sincère…
Il en cache la cause et je vais la trahir :
Il vous méprise trop, pour pouvoir vous haïr.

Les prêtres sont allés se rasseoir à leur place,
Et pour le malheureux chacun prie à voix basse :
A leur compassion son titre est de souffrir ;
Mais quelques-uns en lui révèrent un martyr.

Bientôt le patient, courbant sa noble tête,
S’agenouille et reprend sa prière muette ;
Dans le peuple courut encore un long frisson
Et l’inconnu cria de loin : « Très-bien, Clisson ! »

L’âme du vieil Herblain n’est pas la seule émue :
Je ne sais quel projet dans la place remue ;
A la haine, au mépris succède la pitié :
Dans l’admiration va fleurir l’amitié ;
Et plus d’un spectateur, les yeux baignés de larmes,
S’inquiète où trouver des pierres ou des armes.

Cependant le clairon fait retentir sa voix,
Et l’agitation tombe encore une fois ;
Mais on sent que la foule est toute palpitante
Et qu’un courroux grondant se mêle à son attente.

X. – LE BAIN D’IGNOMINIE.

Un mouvement s’est fait sur les deux échafauds.
Au bord de chacun d’eux se rangent les hérauts,
Leur trompe en main, suivis de leurs officiers d’armes :
Leur costume éclatant brille de tous ses charmes.
Le héraut, de l’estrade où le vent encor frais
Joue avec les glands d’or et le velours du dais,
Dit alors par trois fois, de sa voix la plus forte :
— « Héraut au riche émail, héraut à mine accorte ;
Quel est l’homme à genoux sur ce fatal drap noir,
Qui courbe ainsi la tête et semble au désespoir ?
Si tu connais son nom, que ta voix le proclame. »

Et le héraut, debout sur l’échafaud infâme,
Aux deux premières fois resta silencieux,
Morne, les bras croisés, n’osant lever les yeux ;
Mais, quand la question se fit encore entendre,
Vers l’homme qui priait on vit son bras s’étendre,
Et sa voix retentit comme un son de clairon :
— « Héraut trop curieux, tu veux savoir son nom ?
Cet homme à moitié nu, dont tu vois la dépouille
Et qui sur ce drap noir humblement s’agenouille,
C’est un puissant baron, un noble chevalier.
Ce guerrier valeureux, qu’on appelle Olivier,
Est sire de Clisson, seigneur de Blain, de Gorge
Et de vingt autres fiefs. » — « Ou tu mens par ta gorge,
Héraut, ou tes amis t’ont renseigné bien mal :
Cet homme est un félon, un soldat déloyal,
Foi-mentie à son roi, foi-mentie à son prince,
Et l’opprobre éternel de toute une province.
» Or, pour que ce bon peuple, autour de nous groupé,
Par tes discours menteurs ne puisse être trompé,
O loyaux chevaliers, qui siégez comme juges,
Je vous prends à témoins, parlez sans subterfuges,
Que nous faut-il penser de l’homme que voici ? »

Le président se lève, et d’un ton adouci :
« Le tribunal, dit-il, n’a pas droit de clémence.
Pour la dernière fois, héraut, lis la sentence. »

Et le héraut, debout sur l’estrade au drap noir,
A ce peuple assemblé répète et fait savoir
Qu’Olivier de Clisson n’est plus qu’un traître infâme
Et que, laissant à Dieu le souci de son âme,
Son corps doit, ce jour même, être au bourreau livré
Quand le dernier affront l’aura déshonoré.
— « Eh bien ! donnez-lui donc le bain d’ignominie :
Sa dégradation sera close et finie. »

L’ordre du président à peine est prononcé,
Qu’au front du patient le bassin est versé :
Le long de tout son corps cette eau fumante coule…
Il se redresse et jette un coup d’œil dans la foule,
Fait ostensiblement le signe du chrétien,
Et retombe à genoux, muet. S’il ne dit rien,
On voit à coups pressés tressaillir ses épaules,
Larges à supporter, comme Atlas , les deux pôles…
Oh ! s’il ne bondit pas, le terrible lion,
C’est qu’il est enchaîné par la Religion.

Et le peuple restait menaçant, mais tranquille !
— « Les lâches! dit Herblain. Foule ignoble et servile !
A l’entendre, on dirait qu’elle est prête à marcher ;
Mais son courage tombe à l’aspect d’un archer. »

Le fidèle Breton découragé s’évade.

XIN – LA CIVIÈRE.

Les juges cependant descendaient de l’estrade
Et, cachant les habits qui paraient leur orgueil,
Sous des chaperons noirs et des robes de deuil,
Ils vont en double file à l’église prochainé,
Où leur garde leur fraie une voie à grand’peine.
La colère du peuple autour d’eux gronde haut.

Le reste des archers protège l’échafaud
Où le condamné prie. On entend une cloche
Sonner des glas. Alors un des hérauts s’approche
Et lui dit : « Levez-vous, il est temps de partir » ;
Et l’on voit se lever le grand et doux martyr.
Ce serait trop d’honneur que l’infâmante échelle ;
D’une corde aux gros nœuds, passant sous chaque aisselle,
Le noble et fier baron à terre est descendu ;
Puis sur une civière on le couche, étendu
De toute sa longueur, comme on fait d’un cadavre.
Sur son visage pâle et dont la douceur navre,
On jette un long drap noir, où se découpe en blanc
Une croix. Ni le corps, ni le cœur n’est tremblant ;
Si parfois quelque pli du suaire remue,
C’est la brise qui passe, et non l’haleine émue.

Les prêtres deux par deux, tous le front découvert,
Descendent les degrés de l’échafaud désert.
Ils entourent, muets, la civière lugubre.
Chacun d’eux à longs flots aspire l’air salubre,
Pour soulager un peu son pauvre cœur gonflé ;
Le héraut insensible est lui-même troublé
Et soupire ; il n’est pas jusqu’aux poursuivants d’armes
Qui ne sentent monter à leurs yeux quelques larmes :
Tant c’est chose terrible et douloureuse à voir
Que ce baron couché vivant sous ce drap noir !

Les archers à cheval, rangés en double file,
Font un large sillon dans la foule mobile,
Qui referme ses rangs et se presse autour d’eux.
Aussitôt deux sergents, de leurs bras vigoureux
Enlèvent la civière et se mettent en marche :
La lourdeur du fardeau ralentit leur démarche ;
Et les prêtres, chantant les prières des morts,
Escortent ce cadavre ou, disons mieux, ce corps,
Jusqu’à l’église sombre où les juges l’attendent.
Sur le seuil, des archers bien armés en défendent
L’entrée, à qui n’est pas du cortège fatal.
Pour comble de prudence, une troupe à cheval
Écarte du parvis le peuple et le refoule,
Comme si l’on craignait quelque émeute en la foule !…

La curiosité la pousse, mais c’est tout :
La terreur, désormais épuisée, est à bout.
Plus que le vent et l’eau la foule est variable :
Compter sur son appui, c’est bâtir sur le sable.
Lorsque le fier Breton se dressait sous ses yeux,
Tour à tour résigné, tour à tour furieux,
Mais imposant toujours, son geste ou sa parole
Bouleversait les flots de ce peuple frivole ;
Mais sur cette civière à l’appareil mesquin,
Ce n’est plus qu’un spectacle et qui touche à sa fin.
Qui sait même ? Clisson, avant longtemps peut-être,
Doit entendre hurler les cris de : « Mort au traître ! »
Ce n’est pas sous le drap qu’il est enseveli,
C’est sous l’indifférence et bientôt sous l’oubli.

A ce peuple inconstant ne jetez pas le blâme,
O lecteurs ! Descendez avec moi dans votre âme :
Vous êtes déjà las de vos émotions
Et mes vers sont pour vous des déclamations !
Eh bien ! dussiez-vous tous refuser de me suivre,
Moi, que la passion de la justice enivre,
J’irai jusques au bout de ce drame de sang,
J’irai flétrir le crime et venger l’innocent.
Cependant la civière et son morne cortège,
Que la troupe d’archers accompagne et protège,
Sont entrés dans l’église, où sonne encor le glas.
Cette église est déserte et l’on entend les pas,
Comme de sourds sanglots, résonner sur les dalles.
Dans le bas de la nef tremblent les lueurs pâles
Des cierges, dont le jour brillant ternit les feux :
Du crime qu’on commet on les dirait honteux.
Ils forment un carré dont un côté s’éventre,
Pour qu’on puisse aisément pénétrer dans le centre,
Où se dressent, couverts d’un lugubre tapis,
Deux tréteaux, dont les pieds brillent au bas des plis.
Noire et de pleurs d’argent semée, une tenture
Forme à la nef en deuil une longue ceinture.
La lumière à grands flots entre par le portail ;
Le soleil radieux rit à plus d’un vitrail ;
Mais flambeaux et soleil n’ont pu qu’éloigner l’ombre,
Qui plane et sur l’abside étend son aile sombre.
Six cierges, allumés sur l’autel principal,
Rayonnent faiblement d’un éclat sépulcral.
On aperçoit au fond, sous leurs clartés funèbres,
Les juges, qui du chœur ont cherché les ténèbres.
Sous leur robe de deuil et leur noir chaperon,
Ont-ils donc peur encor, qu’ils courbent tous le front ?
C’est qu’ils viennent de voir s’avancer la civière.
Ah ! si le grand baron, rejetant son suaire,
Se redressait terrible, et là, sous l’œil de Dieu,
Allait les souffleter, pour son dernier adieu !

Et voilà qu’en effet la civière s’approche,
Sous les chants du clergé, sous les glas de la cloche.
Les sergents sur son socle ont mis leur lourd fardeau
Et sèchent de leurs poings leur front ruisselant d’eau.
Mais hors du long drap noir nul spectre ne se lève.
Juges, rassurez-vous, votre peur n’est qu’un rêve :
Le martyr vous oublie et Dieu remplit son cœur…
Oh ! non, juges, tremblez, Dieu lui garde un vengeur !
Continuant toujours leurs chants, les prêtres, pâles
Et les yeux baissés, vont remplir au chœur leurs stalles.
On voit alors entrer, entouré de soldats,
Un des prévôts du roi, grave et comptant ses pas.
Il s’avance et s’assied près des officiers d’armes.
Dans un coin de l’église était un homme en larmes.

XII. – LES DERNIÈRES PRIÈRES.

Après un court silence, au repos consacré,
Le clergé, dérogeant au rituel sacré,
Dit, quoique fatigué de la cérémonie,
Les chants habituels pour l’homme à l’agonie,
Chants parfumés d’espoir, à la fois doux et forts ;
Puis, élevant la voix pour l’office des morts,
Recommande cette âme au Créateur des êtres.

Quand le dernier verset fut chanté, tous les prêtres
Revinrent, sur deux rangs, précédés de la croix,
Bénir le moribond pour la dernière fois.

O prêtres, puisqu’il faut que cet innocent meure,
C’est bien de lui montrer la céleste demeure ;
Mais comme il serait beau que, levant son drap noir,
Un de vous lui rendît même ici-bas l’espoir,
Et, dédaignant les cris d’un haineux entourage,
Lui dît : « Que font au juste et la mort et l’outrage ?
La mort ! mais un Breton ne la redoute pas :
Ne l’as-tu pas bravée en plus de cent combats ?
Tu l’affrontais alors aux risques de ton âme ;
Ici, c’est le salut, le creuset où la flamme
De la vile scorie épure le métal :
Souvent un échafaud devient un piédestal.
Ils te jettent en vain et la honte et l’injure,
Ils t’appellent en vain et félon et parjure ;
Le temps lave toujours l’outrage immérité :
Clisson peut faire appel à la postérité.
» Mais ce n’est pas assez d’espérer pour toi-même
Et d’attendre de Dieu le salaire suprême :
Ne sois pas inquiet pour tes jeunes enfants.
Quand la guerre rugit, les partis triomphants
Outragent sans pitié qui leur a fait obstacle ;
Mais quand les passions se taisent, doux miracle !
Les noms les plus maudits, s’ils sont maudits à tort,
Reprennent leurs rayons dans la nuit de la mort :
Chacun veut effacer leurs taches sous ses larmes…
Tes fils retrouveront tes châteaux et tes armes.
Monte donc vers le ciel, libre de tout souci,
Et souviens-toi de nous qui t’absolvons ici. »

Vain espoir ! le doyen, trop fidèle aux saints rites,
Se borne à réciter les prières prescrites…
Après qu’il eût trois fois secoué l’aspersoir
Et balancé l’encens fumant dans l’encensoir,
Les prêtres vers le chœur lentement remontèrent,
Puis dans la sacristie, en priant bas, rentrèrent ;
Mais bien des yeux en pleurs ont jeté leur adieu
Au martyr, qui n’a plus pour défenseur que Dieu.

Le silence se fait et les cierges s’éteignent.
Délivrés des témoins qu’au fond du cœur ils craignent,
Les juges, déposant leurs vêtements de deuil,
D’un pas majestueux ont regagné le seuil ;
Mais leur chef, s’arrêtant auprès de la civière.
Dit tout haut, d’une voix qui voulait être fière :
« Les juges ont fini; noble prévôt du roi,
C’est à vous maintenant de remplir votre emploi » ;
Puis, d’un pas grave et lent, il marche vers la porte.

Au parvis de l’église aussitôt on emporte,
Sur l’ordre du prévôt, la civière au drap noir ;
Et cet homme, qu’on croit glacé de désespoir,
Mais qui bénit son Dieu de la lèvre et de l’âme,
On l’enlève, on l’étend sur une claie infâme,
Par les pieds et les reins solidement lié,
Toujours couvert du drap avec soin replié,
Mais conservant toujours, sur son noble visage,
Chrétien, toute sa foi, soldat, tout son courage.

XIII. – LA GRACE.

On attelle à la claie, en signe de mépris,
Une cavale ignoble, aux longs flancs amaigris.
Sur le parvis s’amasse à flots bruyants la foule,
Mais la garde nombreuse avec soin la refoule :
Un large espace est libre, où les hommes du roi
Peuvent vaquer en paix chacun à son emploi.
Montés sur leurs chevaux, les trois officiers d’armes
Y font avec orgueil parade de leurs charmes ;
Mais le plus fier de tous, c’est le grave prévôt :
Comme il s’agit de mort sa dignité prévaut.

Les chevaliers armés, rangés en double haie,
Entourent la cavale et son ignoble claie.
Le signal est donné : tous partent au grand trot,
Et la claie a bondi sous plus d’un dur cahot.
Ils courent aux Champeaux, cette place des Halles,
Où tomba plus d’un front fameux dans nos annales.

Au milieu du marché se dresse un échafaud,
Comptant neuf pieds de large et douze pieds de haut.
Sur le devant, un bloc, déjà taché de rouge,
Et trois hommes debout, dont l’ombre seule bouge.

Partout des spectateurs, du pavé jusqu’aux toits ;
Tout cela crie, ou cause, ou murmure à la fois ;
Et le soleil, qui veut prendre part à ces fêtes,
Envoie un doux sourire à ces milliers de têtes :
Le spectacle du soir vaut celui du matin,
Mais il sera moins long… la fête est à sa fin !

La claie est là. Déjà du bourreau les deux aides,
Levant le drap, qui tremble aux vents du soir tout tièdes,
Ont délié Clisson. Ses membres détirés,
Calme et les yeux au ciel, il monte les degrés,
Et de son agonie apercevant le terme,
Il jette au billot rouge un coup d’œil doux et ferme.

Dans la foule soudain se fait un mouvement.
C’est qu’au loin dans la rue on entend vaguement
Des battements de mains mêlés de cris de joie,
Et ce bruit sourd augmente, approche et se déploie.
Tous les yeux sont tournés vers le même côté.
« Des applaudissements!… C’est de la cruauté ! »

Mais non ! écoutez bien, car d’espace en espace,
On distingue ce mot, ce doux mot : « Grâce ! grâce ! »
Chacun respire à l’aise et, sans savoir pourquoi,
Crie instinctivement : « Vive notre bon Roi ! »

Oh ! oui, Philippe est bon : sans doute sa clémence
Vient arracher Clisson à la dure sentence
Qu’ont prononcée à tort des juges inhumains…
Et sur la place aussi le peuple bat des mains.
Herblain lui-même espère, et sa tête alourdie
Se redresse, en songeant au duc de Normandie.
Ce prince est généreux : son âme aura frémi
Du destin qui menace Olivier, son ami,
Son compagnon de gloire, hélas ! et sa victime.
C’est lui! c’est lui qui vient empêcher un grand crime !

Herblain lance à son maître un regard de bonheur
Et de ses bras croisés le presse sur son cœur.
Le condamné sourit, mais, secouant la tête,
Lui montre le billot et cette hache prête,
Qui semble, pour frapper, n’attendre qu’un signal.

Cependant on entend le galop d’un cheval ;
Les cris ont redoublé d’ardeur sur son passage.
Pour lui faire un chemin le peuple se partage,
Et l’on voit sur la place apparaître un héraut.
Qui s’avance, muet, vers le haut échafaud.

En voyant sur son sein les fleurs de lys de France,
Herblain sent, malgré lui, fléchir son espérance :
Le duc de Normandie est-il traître à sa foi ?
Ses pleurs ont-ils enfin pu triompher du Roi ?
Sous les ongles cruels du doute qui le ronge,
Dans les yeux du héraut son regard ardent plonge ;
Mais ce héraut muet garde un visage froid :
Rien ne trahit en lui son secret, quel qu’il soit.

Son doigt hautain fait signe au bourreau de descendre.
En deux bonds le bourreau s’est hâté de se rendre
Près du coursier fringant du messager royal.
Celui-ci, de la main caressant son cheval,
D’un air indifférent comme au champ de manœuvres,
Glisse à l’exécuteur sanglant des hautes œuvres
L’ordre… de mettre à part la tête de Clisson.

Le bourreau, qui n’a pu réprimer un frisson,
Promet oui par un signe, et, tout rouge de honte,
Sur le sombre échafaud à pas lents il remonte,
Pendant que le héraut, flegmatique et discret,
Repart au grand galop et bientôt disparaît.

Au fond du désespoir le pâle Herblain retombe
Et, sans sa mission, il envîrait la tombe :
Herblain se donnerait la mort, quoique chrétien.

XIV. – LES CHAMPEAUX.

Pendant le court moment que dura l’entretien,
La foule se taisait ou parlait à voix basse ;
Mais bientôt retentit de nouveau le cri : « Grâce ! »
De tous les spectateurs, pas un n’a soupçonné L’ordre qu’au nom du Roi, le héraut a donné ; Clisson a compris seul quelque nouvel outrage…
Sans qu’un muscle ait frémi sur son noble visage.
Le bourreau s’approchant lui dit : « N’espérez plus. »
— « Merci, mais tes avis, maître, sont superflus.
Car je n’espérais pas ; du moins mes espérances
Se préoccupaient peu du coup auquel tu penses. »
— « Tant mieux donc ! mais j’ai cru devoir vous prévenir :
Mon métier est cruel, et je dois obéir.
N’allez pas m’en vouloir, car ce n’est pas ma faute. »
— « J’ai pour te pardonner une raison plus haute :
Quand tu vas à mon corps donner le coup mortel,
C’est toi qui m’ouvriras, à ton insu, le ciel. »

Le peuple, s’indignant d’une trop longue attente,
Mugissait comme fait la mer dans la tourmente,
Quand son ressac se brise aux flancs noirs des rochers.
Quelques pierres volaient déjà sur les archers.

Au bord de l’échafaud le condamné s’avance
Et d’un geste imposant commande le silence :
— « Tous ces archers ne font qu’obéir à leur roi ;
Dieu seul doit prononcer entre Philippe et moi,
Et, dût, sous tant d’affronts, mon vœu paraître étrange,
Mon Dieu, fais que jamais personne ne me venge !
Qu’amis, épouse, enfants, tous ceux qui m’ont aimé,
Sachent bien que mon cœur à la haine est fermé.
Je n’ai pas cet-espoir : oh ! non, quoique sincère,
Ni les hommes ni Dieu n’entendront ma prière.
Quand le juge trahit sa sainte mission,
Quand pour règle il subit ou prend la passion,
Tous les droits violés, intérêt ou tendresse,
Se courbent; mais bientôt chacun d’eux se redresse :
La Vengeance les suit, et son emportement
Met souvent la fureur auprès du châtiment.
Dieu ne s’emporte pas, lui, dans son calme auguste ;
Mais si c’est le Dieu bon, c’est aussi le Dieu juste,
Et tout crime lui doit une expiation :
Le roi la paie ici, là c’est la nation ;
Quelquefois tous les deux la subissent ensemble…
Oh ! que de flots de sang ! Je me tais, car je tremble :
Je tremble pour la France et Philippe son roi ;
Chère Bretagne, hélas ! je tremble aussi pour toi.
La guerre est pour longtemps de retour à son poste .
» Seigneur, accepte-moi pour unique holocauste :
Que mon sang innocent, désarmant ton courroux,
Fasse pour ces ingrats luire des jours plus doux. »

La foule tressaillante écoutait en silence
Cet élan de bonté qui du tombeau s’élance :
Clisson, au-dessus d’elle étendant les deux bras,
La bénit, puis marchant, le front calme, au trépas,
Il s’approche à pas lents du billot, s’agenouille,
Prie. et place son front. Le bourreau le dépouille,
Sous le cri des ciseaux raccourcit les cheveux,
Et dit : « Êtes-vous prêt ? » — « Oui, maître, si tu veux. »

Que ne puis-je cacher des détails dont j’ai honte !
Mais mon dégoût, lecteurs, il faut que je le dompte,
Car ces affreux détails, Herblain les a tous vus ;
Et votre excuse y germe , ô châtiments prévus!…

Le bourreau des deux mains lève la lourde hache
Et frappe… Au second coup, la tête se détache,
Et le corps convulsif se dresse presque droit,
Puis tombe. Tout honteux de son bras maladroit,
L’exécuteur saisit par les cheveux la tête,
La présente à la foule. et dans un sac la jette ;
Car il doit la garder pour un but inconnu.
Quant au sang, qui jaillit du corps à moitié nu
Et de ses rouges flots teint la chemise blanche,
Dans des masses de son comme on peut on l’étanche.
Lorsque le sang s’épuise et se fige en caillots,
Un garçon du bourreau prend le corps sur son dos,
Descend… et le remet sur la claie infamante ;
Puis, pour cacher du cou l’ouverture béante,
Replace le drap noir… Bientôt le drap rougit,
Et sur la blanche croix la tache s’élargit.

Pauvres enfants! voilà ce qui reste d’un père!
Ils n’auront plus d’appui que le cœur de leur mère,
Car leur noble maison, aux aïeux éclatants,
N’a désormais pour chef qu’un enfant de sept ans.
Dieu bon, veillez sur eux! Dieu bon, veillez sur elle !
En vous Clisson eut foi. Vous lui serez fidèle !

Oh! c’est assez, c’est trop d’horreurs pour un seul jour :
Les cœurs vont succomber sous ce fardeau trop lourd.
Tout est fini, l’on peut respirer, et la foule
En causant bruyamment se disperse et s’écoule.

Non, tout n’est pas fini, car voilà le héraut
Qui monte les degrés sanglants de l’échafaud.
Il sonne du clairon, et le peuple s’arrête;
Une foule nombreuse à l’écouter est prête.
D’où sort-elle ? On ne sait, mais elle a recouvert
Le marché, qui semblait tout à l’heure désert :
Voyez! dans chaq ue rue elle accourt et serpente.
La curiosité creuse à ces flots leur pente :
Dès que l’ordre ordinaire est un moment troublé,
Le peuple en un clin d’œil s’y trouve rassemblé…
Le héraut tend son bras et dit d’une voix haute :
« Clisson vient de subir la peine de sa faute ;
Mais la trahison, peuple, est un crime si grand
Que la tache du père entache aussi l’enfant.
» Donc, au nom de mon roi, de Philippe de France,
Sachez que, par l’effet de sa juste sentence,
Tous les fils de Clisson et tous ses descendants,
A partir de ce jour dans la suite des temps,
Sont, ainsi qu’il le fut, dégradés de noblesse,
Sans pouvoir alléguer leur sexe ou leur faiblesse.
En présence de tous, je les déclare ici
Ignobles, roturiers, taillables à merci,
Indignes de porter des blasons et des armes,
Indignes de servir dans les rangs des gens d’armes,
Indignes de paraître aux joutes, aux tournois,
Dans les cours et partout où commandent nos rois ;
Et ce, sur peine d’être, au cas où leur audace
Oserait dédaigner la présente menace,
Arrêtés à l’instant dans les lieux défendus,
Dépouillés en public et de verges battus,
Comme vilains qu’ils sont et nés d’un père infâme.
J’ai dit… Honte aux Clisson, mais le ciel ait leur âme !

Et le héraut sonna de nouveau du clairon.
Eh bien! moi je vous dis, moi, poëte breton,
Mais rattaché de cœur à la France que j’aime :
Honte à vous tous, héraut, juges, roi, peuple même!
Quoi ! ce n’est pas assez pour un crime douteux
– Et quelle part je fais à vos arrêts boiteux !
De juger, de tuer ou de souffrir qu’on tue
Le soldat qui commit la faute prétendue ;
Quoi ! ce n’est pas assez d’entasser sur son front
Tout ce qu’on peut rêver de plus poignant affront !
Roi, juges et héraut, et peuple, osent s’en prendre
A de pauvres enfants, dans l’âge le plus tendre !
Si leur père est coupable, ils sont innocents, eux !
Oh! je vous le répète à tous, oui, c’est honteux !

Vous parlez de devoirs ? Rappelez-vous, ô lâches,
Que d’autres à leur tour sauront remplir leurs tâches !
Tenez, voyez courir, plus encor que marcher,
Cet homme, ce vieillard, vêtu comme un archer.
C’est Herblain. Quand s’est tu l’éloquent héraut d’armes,
Il s’est vers Montfaucon enfui, cachant ses larmes ;
Sa curiosité dompte son désespoir :
Car, pour tout raconter, cet homme veut tout voir.

XV. – MONTFAUCON.

De l’horrible gibet la haute et large masse,
Pour qui déplaît au prince éternelle menace,
Apparaît au Breton, dès qu’il sort de Paris.
Il compte de ses yeux effrayés et surpris
Les seize gros piliers, que des poutres énormes
Unissent, deux par deux, et qui, spectres difformes,
S’embrassent… Herblain voit, en approchant plus près,
Et les chaînes de fer et les hideux crochets
Où pendent, plus ou moins décharnés, des squelettes ;
Et quelques-uns, hélas! n’ont pas gardé leurs têtes.
Herblain entend au loin des chevaux galoper.
Sous des buissons épais se hâtant de ramper,
Il se signe trois fois, pour que Dieu le protège.
C’est l’infamante claie et son nombreux cortège.
Les chevaux au galop passent comme le vent.

Herblain reprend sa marche et peut, en arrivant,.
Voir, de loin, ce qu’on va faire enfin de son maître.

Sur une pierre gît le cadavre du traître.
Novice dans son art, le valet du bourreau
S’inquiète par où l’accrocher au poteau :
Comment exécuter ce que l’arrêt commande ?
Le corps n’a plus assez de cou pour qu’on le pende!
Oh ! la difficulté rend l’homme industrieux.
De l’ironie ici ? Ce serait odieux !
Le valet du bourreau par-dessous chaque aisselle
Fait passer une corde et, gravissant l’échelle,
Il réussit enfin à suspendre au crochet
Ce corps… dont Jeanne attend le front sur son chevet.

Que le ciel pleure ou bien que le soleil flamboie,
Des caprices du temps ce cadavre est la proie :
Le Roi le veut ; c’est là que Clisson doit pourrir,
A moins que les corbeaux ne viennent s’en nourrir.
Ah ! laissez-moi pleurer en terminant ma tâche :
Ce châtiment posthume est odieux et lâche.
Persécuteur d’enfants, ô Philippe, ô grand roi,
Un tel acharnement était digne de toi !

Du côté du couchant, là-bas, vers la Bretagne,
Au point où l’horizon s’unit à la campagne,
Voyez-vous ces lueurs, rouges comme du sang ?
Seraient-ce les reflets du soleil qui descend ?
Est-ce un spectre de feu qui de l’enfer s’élance ?

Ce n’est pas le soleil; oh! non!… c’est la Vengeance.

TROISIÈME PARTIE
LE RETOUR D’HERBLAIN

I- LA FÊTE DE FAMILLE.

Le mois aux jours brûlants, le mois aux fraîches nuits,
Qui colore la grappe et qui mûrit les fruits,
Qui fait sous le fléau sonner la gerbe blonde,
Qui, mêlant la rosée à la séve féconde,
Rend leur couronne verte aux rosiers des jardins,
Août nous donnait encore un de ces doux matins
Tout remplis de soleil, de parfums et de brises.

Le château de Clisson, le grand fort aux tours grises,
Semblait, sous ce ciel clair, rayonner de bonheur.
Vingt enfants égayaient sa grande cour d’honneur,
Bambins en qui la vie à peine encor boutonne
Et dont les plus âgés ont vu neuf fois l’automne ;
Ceux-ci fils de soldats, ceux-là fils de bourgeois,
Mais tous par Olivier convoqués à la fois,
Pour fêter avec lui le doux anniversaire
Du jour trois fois béni qui vit naître son père.

Pour commencer les jeux le maître est attendu ;
Mais monseigneur n’est pas encore descendu :
Monseigneur est aux mains, aux mains très-caressantes,
Mais trop lentes, hélas! de ses deux gouvernantes.
On habille Olivier, on boucle ses cheveux ;
Il a beau dire : « Assez! laissez-moi, je le veux.
Ils m’attendent en bas. Ce sera malhonnête » ;
Il faut qu’il soit brillant pour la brillante fête ;
Et le couple acharné, s’inquiétant d’un rien,
Jamais, quoique charmant, ne le trouve assez bien.

Cependant ses amis, ennuyés de l’attendre,
Sur le choix de leurs jeux ont fini par s’entendre.
Désir de liberté, peut-être excès de soin,
Les plus sages ont mis leurs surcots dans un coin ;
Et voilà tout l’essaim qui court, qui rit, qui crie,
Et trouble le silence avec effronterie.
Aux douves de Guérande et sur les longs roseaux
Que le vent du matin balançait sur les eaux,
J’ai vu jadis ainsi de leurs rapides ailes
Se croiser, en criant, les jeunes hirondelles.

Au haut de chaque tour, on voit de vieux soldats
Se pencher, et sourire à ces bruyants ébats.
Voix d’oiseaux, voix d’enfants ne font qu’un doux vacarme :
Aussi, dans le château tout en subit le charme.
Le gardien de la cour, bras croisés sur son seuil,
Se souvient, et s’égaie, et suit les jeux de l’œil ;
Si, même, à la croisée apparaît quelque duègne,
Qui rechigne d’abord, qui gronde et qui se plaigne,
Tant de vrai plaisir coule et semble déborder,
Que la vieille s’apaise et reste à regarder.

A quels jeux jouaient-ils ? Je ne sais, mais qu’importe,
Si la joie était grande et l’émotion forte ?
Or voici que soudain l’héritier des Clisson
Saute en la cour d’honneur de la cour du donjon.
Tous l’entourent déjà qu’il n’a fait que paraître.
Il est aisé de voir qu’Olivier est le maître,
Non par son rang, l’enfance a l’instinct peu flatteur,
Mais Clisson porte au front le sceau dominateur.

— « Fi de vos jeux ! dit-il ; n’avez-vous donc pas honte?
Il s’agit bien, vraiment, d’avoir la jambe prompte ;
C’est au bras le plus fort qu’il faut nous essayer :
La guerre est le seul jeu qui puisse m’égayer.
Qui m’aime bien me suive ! Allons, mes camarades,
Volons en Terre-Sainte et jouons aux Croisades.
Ce côté de la cour est le camp des Chrétiens ;
Les Sarrasins sont là… Dieu maudisse ces chiens !
Vite! divisons-nous en une double bande.
Moi, je ferai le chef des Croisés.
Qui demande A faire le Soudan, pour se battre avec moi ? »

Mais voilà le héros qui tressaille d’effroi…
Devinez le danger que son regard redoute :
De la cour du donjon il a vu, sous la voûte,
Apparaître et courir vers lui, d’un pas tremblant,
Sa vieille gouvernante et son couvre-chef blanc.
—« Laissez-là tous vos jeux, monseigneur, le temps presse :
Vous verrez qu’aujourd’hui nous n’aurons pas la messe.
Si j’en crois le soleil, neuf heures vont sonner,
Et nous n’avons qu’une heure au plus pour déjeuner. »
— « C’est toujours, dit Clisson, toujours la même chose!
Madame à tous les jeux qui me plaisent s’oppose :
Pour cette raison-ci, pour cette raison-là.
Quand reviendra mon père, il mettra le holà.
J’ai sept ans bien comptés. A cet âge, madame,
C’est honteux de plier sous la main d’une femme.
J’aurai pour gouverneur quelque vieil écuyer :
Alors plus de sermon qui me vienne ennuyer.
Des récits de combats, des chevaux et des armes ! »

Soudain voyant la duègne essuyer quelques larmes,
L’espiègle enfant s’apaise et lui sautant au cou :
— « Vraiment, vous êtes folle autant que je suis fou ;
Allons, ne pleurez plus, et baisez-moi, ma bonne :
Je vous garde en mon cœur une place, et bien bonne ! »
Et la vieille sourit : — « 0 le méchant garçon !
Comme on le haïrait, s’il n’était pas si bon.
Mais venez sans retard, beau général d’armée :
Le déjeuner attend votre troupe affamée. »

Les guerriers au teint rose hésitent par orgueil ;
Mais, échangeant entre eux un éloquent coup d’œil,
Bientôt chacun reprend son surcot et se pare ;
Oublieux des lauriers promis, on se prépare
A fêter comme il faut le friand déjeuner.
Se laissant par la faim lui-même aiguillonner,
Olivier, de son père imitant la démarche,
Va se placer en tête et crie : « En avant, marche! »

Sarrasins et Croisés, devant la table assis,
Immolent au plaisir la gloire et ses soucis.
Le repas est joyeux, le repas est splendide ;
Mais la Prudence même en personne y préside :
La gouvernante est là, qui surveille, et sa main
Sait tempérer la soif et modérer la faim.
Aucun excès ici ne trouvera passage
Et, jusqu’au plus gourmand, chacun restera sage.
Une joue un peu rouge, un œil un peu brillant,
Parfois, peut-être, un geste un peu trop sémillant,
Quelque soudain éclat de rire qui s’envole,
C’est tout ce qu’on permet à cette troupe folle ;
Mais cette retenue ajoute à sa gaîté :
Le tombeau du plaisir, c’est la satiété.

Les cloches cependant sonnaient à Notre-Dame .
— « Amis, dit Olivier, l’église nous réclame
Et l’objet de la fête est un doux aiguillon ;
Mais avant d’obéir au pressant carillon,
Pour la dernière fois remplissons notre verre,
Et trinquons tous ensemble au retour de mon père.
Qu’il vienne, et je réponds qu’à ses côtés assis,
Vous pourrez écouter de beaux et longs récits ;
Car voilà bien longtemps qu’il cueille de la gloire,
Et vous ne pourriez pas boire à chaque victoire. »

Chaque enfant applaudit, et tous à l’unisson,
Verre en main, ont crié trois fois : « Vive Clisson ! »

II. – L’UNIQUE VŒU D’UNE MÈRE.

La salle tout à coup s’ouvre, et la châtelaine
Apparaît sur le seuil, souriante et sereine.
Jeanne, hélas! n’est plus jeune et les soucis cuisants
L’ont effleurée ; eh bien, les soucis ni les ans
A sa grave beauté n’ont pu porter atteinte :
Seulement elle a pris un peu l’air d’une sainte.
Dans son port imposant, sur son front, dans son œil,
Règne la majesté, mais exempte d’orgueil
Et laissant deviner la bonté de son âme,
Comme à travers l’albâtre on voit luire une flamme.

— « Enfants, je vous bénis, » dit-elle, en s’avançant ;
Puis, leur jetant à tous un regard caressant :
— « La loyauté me plaît sur une jeune bouche ;
Votre long cri d’amour part du cœur et me touche.
Je vous en remercie au nom de mon époux. »
Et prenant une coupe : « Enfants, je bois à vous.
Puissiez-vous être heureux ! Puisse pour vous la vie
S’écouler sans douleurs, sans remords, sans envie !

» Le maître et le vassal, d’après nos vieilles lois,
Ont chacun leurs devoirs comme chacun leurs droits ;
Les services reçus doivent toujours se rendre :
Si nous vous protégeons, vous devez nous défendre,
Mais à qui nous défend nous devons sûreté.
A ces antiques mœurs gardez leur pureté :
Que l’avenir vous trouve, imitant nos ancêtres,
Vous , fidèles vassaux, et mes enfants, bons maîtres.
» Oh ! ce n’est pas assez de nos serments humains :
Dieu seul lie à jamais les cœurs comme les mains.
Prions donc, chers enfants, et les uns pour les autres ;
Vous, priez pour les miens, je prîrai pour les vôtres.
Tenez ! mon Olivier est votre jeune ami,
Et jamais son grand cœur rie se donne à demi ;
Eh bien, quand nous serons ensemble à Notre-Dame,
Unissez-vous à moi de la bouche et de l’âme.
Je n’adresse pour lui qu’une prière à Dieu ;
Joignez vos vœux ardents à mon unique vœu :
Puisse mon fils avoir le destin de son père ! »
— « Je lui ressemblerai, sois-en sûre, ô ma mère. »
Et les enfants émus criaient : « Vive Clisson ! »

— « Madame, pressons-nous ! voici le dernier son.
Et c’est pour Monseigneur que la messe se chante ! »
— « Oh! nous avons le temps, ma chère gouvernante.
Dit Olivier, d’un ton aussi fier que moqueur ;
Les Clisson ont leur banc à la droite du chœur. »

Bientôt vers Notre-Dame, en pompeux équipage,
Avec clairons sonnants, force archers et maint page,
Tout Clisson vit passer, au milieu de ses cris,
Jeanne, que précédaient ses filles et ses fils.
Dans l’enceinte du chœur, clos d’élégants balustres
Et paré des tombeaux de ses aïeux illustres,
La maison de Clisson prend place au banc d’honneur.
Clisson à Notre-Dame est patron et seigneur :
Aussi, pour Olivier quels indicibles charmes !
Aux vitraux comme aux murs resplendissent ses armes.
Son front devient hautain , ses yeux éblouissants,
Lorsque devant sa mère il voit fumer l’encens,
Mais surtout quand le prêtre entonne la prière
Où retentit le nom de son glorieux père.
Quel bonheur, quel orgueil d’être né de celui
Que le ciel et la terre acclament aujourd’hui

O vanité de l’homme! O nuage! O fumée!
Paille un instant brillante et bientôt consumée !
Ces soldats , ces blasons, ces pompeux attributs,
Ces honneurs dont l’orgueil savoure les tributs,
Ces vœux de longue vie et d’avenir prospère,
La Mort en rit de loin, ô pauvre enfant sans père.

Quand le cortége fut rentré dans le château
Et de la haute porte eut dépassé l’arceau :
— « Enfants, dit Jeanne, allez sur les bords de la Sèvre ;
Ce soleil trop ardent vous donnerait la fièvre.
Pour courir à votre aise ou pour dormir en paix,
Vous aurez dans le parc des ombrages épais ;
Mais songez, chers petits, à vos mères craintives
Et n’allez pas jouer follement près des rives.
Mon fils vous rejoindra dans quelques courts instants ;
Nous avons à causer de sujets importants. »

III. – LES EFFUSIONS D’UN CŒUR HEUREUX.

Quand la mère et le fils, dans leur course inégale,
Eurent atteint tous deux la vaste et riche salle,
Dont le soleil ardent enflammait les vitraux,
Jeanne amortit ces feux sous les épais rideaux,
Et, serrant dans ses bras, comme une douce proie,
Cet enfant bien-aimé, son orgueil et sa joie :

— « Te souviens-tu, dit-elle, Olivier, de ce jour
Où d’Herblain, avec toi, j’attendais le retour ?
Comme mon cœur navré cachait mal ses alarmes !
Comme mes pauvres yeux étaient noyés de larmes ! »
— « Oui, ma mère adorée, oh ! oui, je m’en souviens,
Et tu sais que mes pleurs se mêlèrent aux tiens. »
« Eh bien, cher Olivier, à cette même place,
Seule avec mon enfant, que dans mes bras j’enlace,
J’attends encore Herblain ; mais mon œil est joyeux
Et, comme ce beau ciel, mon cœur est radieux.
Cet invincible effroi dont j’étais consumée
S’est dissipé dans l’air, sans laisser de fumée.

» Je suis brave : j’entends autour de nos crénaaux
Croasser tout le jour des bandes de corbeaux ;
J’entends hurler des chiens, j’entends crier l’orfraie :
Je suis toute à l’espoir, et rien, rien ne m’effraie.
Il ne me manque plus, pour être en plein bonheur,
Que ton père à mes pieds, ou plutôt sur mon cœur.

» Cette joie, où mon âme est sans cesse tourné,
Ne saurait, doux ami, longtemps être ajournée ;
Elle approche, elle approche, et je la sens venir.
Oui, nos pressentiments devancent l’avenir.
Comme un marin, voguant vers des îles lointaines,
Sans les voir les salue, aux odeurs incertaines
Qui viennent jusqu’à lui sur les ailes du vent,
Mon bonheur se devine aux parfums qu’il répand,
Et mon cœur enivré les boit et les savoure.

» Ton père, déployant sa force et sa bravoure,
A conquis à son bras les honneurs du tournoi,
Devant ses envieux ! et sous les yeux du Roi ! ! !
Ses lettres m’ont appris la lutte et la victoire.
» Et maintenant qu’il est rassasié de gloire,
Maintenant que la Paix, descendue à nos vœux ;
Nous permet d’espérer des jours moins orageux,
Mon époux, affamé de nos douces caresses,
Répondra sans retard au cri de nos tendresses.
Pour ne plus nous quitter désormais réunis,
Nous verrons fuir nos jours tranquilles et bénis. »

— « Je me reprocherais toute pensée amère,
Mais pourquoi donc Herblain revient-il seul, ma mère ? »
« Il vient nous apporter quelque gage d’amour,
Et le jour qui l’amène est toujours un beau jour.

» Cher fils, qui consolas souvent ma solitude,
Pour charmer tes ennuis et t’adoucir l’étude,
J’aimais à te montrer les splendides dessins
Dont j’ai fait imager pour toi nos Livres saints.
Tu te souviens que Dieu, bon mais sévère juge,
Sur l’univers coupable étendit le déluge.
Tu vois cette maison, que porte un grand bateau
Et qui flotte à tous vents sur les déserts de l’eau.
Noé seul était juste, et le vieux patriarche
Put, avec ses enfants, se sauver dans cette arche,
Asile ouvert par couple à tous les animaux,
Qui vécurent en paix dans ses flancs colossaux .
» Ne vois-tu pas voler vers la fenêtre ouverte
La colombe, tenant au bec sa branche verte ?
Le doux oiseau disait à ces pauvres reclus
Que les eaux s’abaissaient et qu’il ne pleuvait plus.
La justice divine était donc satisfaite,
Et rien qu’à cet espoir tout leur cœur fut en fête ;
Car l’espoir leur montrait, après un long adieu,
La terre sous leurs pieds, sur leurs fronts le ciel bleu.

» Eh bien, l’oiseau béni, la charmante colombe,
Qui me rendrait l’espoir même au bord de la tombe,
Devines-tu qui c’est ?… Ce n’est pas vous, seigneur :
Vous n’êtes pas l’espoir, vous êtes le bonheur !
C’est… mais je ne sais pas si je dois te le dire ;
Je vois ton œil malin qui s’apprête à sourire.

» Malgré son front austère et ses sourcils épais,
Herblain est pour mon âme un messager de paix.
Oui, quand le bon vieillard apparaît, ma souffrance
Se calme et tout mon cœur resplendit d’espérance ;
Car ton père m’a dit, au moment des adieux :
Herblain vous portera mes messages heureux.
Voilà pourquoi, mon fils, quoiqu’il soit seul, j’espère ;
Et si sa lettre omet de parler de ton père,
C’est qu’en ami fidèle, il veut de vive voix
Nous conter en détail ses splendides exploits.

» Et qui sait ? cher enfant, je me trompe peut-être,
Mais peut-être qu’aussi, s’il quitte ainsi son maître,
C’est que dans ce château vit un jeune seigneur,
Qui hait sa gouvernante et veut un gouverneur.
Depuis qu’il est sorti de sa septième année,
Sa fierté rougit d’être aux femmes condamnée :
Pour la soumettre au joug et la faire plier,
Il faut un vieux soldat au gantelet d’acier.
Tu ne supportes plus cette plaisanterie
D’un balai pour cheval, d’un coin pour écurie. »
— « Fille des Belleville et femme des Clisson,
Ma mère, respectez l’honneur de votre nom…
Je t’aime, et tu le sais sans que je te le jure,
Mais le sang dont je sors ne souffre pas l’injure.
Peux-tu parler de joug en parlant de ton fils ?
C’est bon pour les vilains ou pour nos ennemis.
Devant ce mot honteux, oh ! tout mon cœur tressaute
Un joug ! pour le porter, j’ai la tête trop haute ;
Il n’est pas né le bras qui la fera plier. »

Sa mère l’embrassant : « Pardon, mon Olivier,
J’ai tort; j’ai voulu rire… Oui, ta fierté, je l’aime.
Au beau front que je baise il faut un diadème. »
— « Non, ma mère, la gloire est tout ce que je veux. »
— « Oh ! tu n’as pas besoin pour cela de mes vœux :
Garde la noble ardeur qui bouillonne en tes veines,
Et tes ambitions ne resteront pas vaines.

IV. – UNE LEÇON DE CHEVALERIE.

» Pour endurcir ton corps et pour te préparer
Au poids des grands honneurs dont Dieu veut te parer,
O mon bel enfant blond, ô mes chères délices,
Herblain va te soumettre à de durs exercices.
Tous ces périls , je sais qu’ils te plairont à toi ;
Mais, mon fils, sois prudent et songe à mon effroi. »

— « Mère, la lâcheté ressemble à la prudence
Et je ne saurais pas faire la différence.
Prudentj non, mais adroit; ainsi donc, ne crains rien,
Car ce qui plaît à faire, on le fait toujours bien ;
Et pour m’encourager aux choses les plus belles,
Mon père et mes aïeux seront de bons modèles.
Mon bon père surtout, la fleur des chevaliers,
Puisque la paix le rend enfin à nos foyers,
M’offrira ses leçons et son expérience,
Pour monter à cheval, pour manier la lance,
Et l’épée, et la hache, et la masse d’airain,
Tout ce qui d’un soldat peut illustrer la main.
Un héros comme lui, que toute voix renomme,
Saura de son enfant aisément faire un homme.
» Si la guerre alors souffle aux clairons redoutés,
Quel bonheur de pouvoir combattre à ses côtés !
» Plus tard, si, les cheveux blanchis dans la victoire,
Il trouve le repos permis à tant de gloire,
Eh bien, mère, aux combats je le remplacerai,
Et je ferai, crois-moi, du mieux que je pourrai ;
Puis, si je réussis autant que je le pense,
Un baiser de vous deux sera ma récompense. »

— « Va donc, ô noble enfant ; suis ta vocation
Et joins à mon amour mon admiration.
Mais pendant que je tiens ta joue aux teintes roses,
Je veux, je dois ici te commander trois choses.
Comprends bien, c’est un ordre et non un simple vœu.

» La première est, mon fils, de craindre et servir Dieu.
Que jamais de plein gré ton âme ne l’offense.
Dis-toi toujours, partout : Je suis en sa présence ;
L’acte que je médite à ses yeux est-il bien ?…
Et ne l’accomplis pas, si le doute te vient.
» Il nous a tous créés et lui seul nous fait vivre ;
Du mal et du péché c’est lui qui nous délivre ;
Sans sa grâce, aucun bien ne peut germer ici,
Et là-haut, de lui seul nous espérons merci.
Le soir et le matin fais-lui donc ta prière,
Et sa main t’aidera partout dans ta carrière,
Dont le but est l’honneur, mais surtout le devoir. »

— « Mère, je prîrai Dieu le matin et le soir. »

— « Mon second ordre, c’est, si haut qu’on te renomme,
D’être doux et courtois envers tout gentilhomme.
Sois humble sans bassesse et digne sans orgueil ;
Qu’on trouve ouverts toujours et ton cœur et ton seuil;
Sois serviable à tous et plein de complaisance ;
Ne permets à ta lèvre aucune médisance ;
Juge tout avec calme et sans sévérité ;
Quoi qu’il puisse advenir, aime la vérité,
Ne mens jamais, jamais ! mentir est un opprobre.
Dans la soif et la faim montre-toi toujours sobre
» Étouffe en toi l’envie et, comme un noble cœur,
Estime tes rivaux, au besoin, ton vainqueur.
Mais ne t’abaisse pas jusqu’à la flatterie ;
Pas de méchants rapports et pas de fourberie :
Délateurs et flatteurs sont toujours méprisés,
Vils instruments qu’on brise, à peine utilisés.
N’engage pas ta foi pour un sujet frivole,
Mais quand tu l’as donnée, ami, tiens ta parole ;
Dans tes faits, dans tes dits, sois à ce point loyal,
Qu’un seul mot de toi vaille engagement royal ;
Que le pauvre orphelin, la veuve misérable,
Quand ils t’invoqueront, te trouvent secourable,
Et sois certain que Dieu t’en récompensera. »

— « Ce que vous avez dit, ma mère, on le fera…
Je ne vois que l’orgueil qui puisse un jour me mordre :
Je le surveillerai. »
— « Voici mon troisième ordre.
La loi de Jésus-Christ est une loi d’amour :
De tous les biens que Dieu peut t’accorder un jour,
A tous nécessiteux fais une part bien large ;
La charité n’est pas une onéreuse charge,
Et donner pour l’ honneur et l’amour de son Dieu,
N’a jamais appauvri nul homme en aucun lieu.
Va ! c’est un bon calcul que d’être charitable ;
A l’âme comme au corps l’aumône est profitable. »
— « Chaque fois qu’on tendra la main à votre fils,
Votre fils donnera, sans songer aux profits. »

— « Au nom des malheureux je recois ta promesse.
Voilà, mon cher enfant, tout ce que ma tendresse
Désirait épancher de mon cœur dans ton cœur.
S’il me faut te céder aux soins d’un gouverneur,
La séparation en sera moins amère. »

— « Oh ! laisse-moi tomber à tes genoux, ma mère :
J’accepte avec bonheur ton bon enseignement
Et je t’en remercie, ô ma mère, humblement.
Aussi longtemps que Dieu voudra me faire vivre.
Tes conseils bien-aimés, je veux en tout les suivre.
Que Dieu me vienne en aide, et j’engage ma foi
Qu’un jour ton Olivier sera digne de toi. »

Sa mère le couvrit de baisers et de larmes :
— « De quelle douce fée as-tu reçu tes charmes,
Pour m’émouvoir ainsi jusqu’au fond de mon cœur ?
Mon bonheur trop complet me ferait presque peur :
Heureuse comme mère, heureuse comme épouse,
Quelle femme de moi ne serait pas jalouse ?
« Allons, va retrouver tous tes jeunes amis ;
Ils t’attendent là-bas et tu leur es promis. »

Olivier l’embrassa sur l’une et l’autre joue,
Puis, lui faisant de loin une joyeuse moue,
Gai gonflement de lèvre où chante le baiser,
Comme ces nids d’oiseau qu’avril entend jaser :
— « J’y vais, mais vienne Herblain, je le saurai, j’espère ;
Je tiens au long récit des exploits de mon père. »
— « Partez, petit despote, on vous obéira :
Sitôt Herblain venu, l’on vous en préviendra. »
— « Je pars, mais n’allez pas pleurer en mon absence…
Ou bien je vous mettrai, Madame, en pénitence ;
Car vous m’avez déjà trompé plus d’une fois. »

— « Oui, mais je ne suis plus triste comme autrefois
Et je n’ai plus besoin de forcer mon courage :
Mon cœur rasséréné n’a plus un seul nuage,
Et, comme l’alouette en un ciel éclatant,
L’espérance y gazouille et s’élève en chantant. »

V. – LE BOURREAU DE NANTES.

Le même jour où Jeanne, autrefois si peureuse,
Reprochait presque à Dieu de trop la rendre heureuse,
Le bourreau, s’arrachant aux douceurs du sommeil,
Devançait sur sa tour le lever du soleil ;
Et là, seul et debout, il voyait, grand et sombre,
Le nord dans les lueurs et le midi dans l’ombre ;
Car l’on était encor dans un de ces longs jours
Où l’astre roi des cieux élargit son parcours.
Il regarde pâlir la lune et les étoiles,
A la clarté de l’aube entr’ouvrant ses longs voiles,
Faits des blanches vapeurs qu’exhale le Marais ;
Sa poitrine avec joie aspire cet air frais.
Il écoute, à ses pieds, le murmure de l’Erdre,
Dont l’eau va lentement dans la Loire se perdre
Et, tout autour de lui, ce bruit vague, incertain,
Qui monte de la ville ou qui vient du lointain.

Le ciel resplendissait d’une beauté si pure,
Tout était si charmant dans toute la nature,
Que le bourreau restait lui-même émerveillé
Et ne regrettait pas trop de s’être éveillé.
Mais on n’est pas bourreau pour rêver comme un homme ;
Secouant la langueur qui reste d’un long somme,
Le sombre exécuteur bientôt se rappela
L’ordre qui de son lit l’avait fait venir là.

Le bras chargé d’un bois long et d’un sac difforme,
On vit son spectre noir quitter la plate-forme.
Bientôt il reparut au sommet de l’arceau
Qui, découpant dans l’air son quadruple créneau,
L’une à l’autre liait les deux tours de la porte
Qu’au-devant du Marchix ouvrait la ville forte ;
Car dans ces temps anciens, moins loyaux qu’on ne croit,
Où la force usurpait trop souvent sur le droit,
Nantes s’était armé d’un corselet de pierre,
Qui venait se boucler à la Porte Saint-Pierre.

Déposant sur le mur son sac brun, le bourreau
Glisse aux anneaux de fer destinés au drapeau
Dans les jours de combat ou de réjouissance,
Son long bois, qui, debout, reprend son air de lance ;
Puis du sac il retire, oh ! l’horrible trésor !
Une tête coupée et qui suinte encor ;
Et, sans être effrayé de son pâle visage,
La soupèse en sa main et dit : « Ah ! c’est dommage !
Cet homme-là devait être bien vigoureux…
Mais ces barons sont fiers et c’est bien fait pour eux. »

Et l’aube souriait à ces choses funèbres !

Lui, mettant à profit les restes de vertèbres,
Dans le fer de la lance, aiguisée avec soin,
Fait entrer cette, tête, en la frappant du poing ;
S’assure, d’une main que l’art a faite habile,
Qu’au bout du bois infâme elle est bien immobile
Et pourra résister aux rafales du vent ;
Puis, jetant un coup d’œil du côté du Levant,
Dont la blanche lueur s’anime et devient rose :

— « C’est bien ! le soleil dort et la ville repose ;
Personne n’a pu voir ce que j’ai fait ici.
De ce qu’il adviendra je n’ai pas de souci :
L’important est pour moi que mon œuvre soit faite,
Sans qu’un maudit caillou vienne troubler la fête.
Les Nantais n’aiment pas à me voir travailler
Et sans cesse avec eux il me faut chamailler :
Sous ma tour dans une heure ils aboîront encore…
Je crois que j’ai bien fait de devancer l’aurore. »

Comme il allait partir, un énorme caillou
L’atteignit en plein cœur, lancé je ne sais d’où,
Mais lancé d’une main forte, quoique perverse,
Car le bourreau tomba du coup à la renverse,
En poussant un grand cri que l’écho quadrupla.

Quand il reprit ses sens, Herblain n’était plus là.

Des bourgeois, des marchands, des gens de toute sorte
Causaient, les yeux levés sur l’arceau de la porte,
Et chacun demandait, mais en baissant la voix,
Quelle était cette tête au haut de ce long bois.
A qui donc et pourquoi servait-elle d’exemple ?
La foule, à chaque instant plus pressée et plus ample,
Accourait de la ville et surtout du Marchix.
Les questions bientôt dégénèrent en cris.

Laissant à qui de droit le souci d’y répondre
Et redoutant de voir sur lui l’orage fondre,
Le bourreau remonta se cacher dans sa tour :
Les animaux de proie ont, dit-on, peur du jour.

O ma chère Bretagne, ô ma noble patrie,
La trahison chez nous fut en tout temps flétrie ;
Comme sur ton écu, que le temps a rouillé,
On peut lire en nos cœurs : « Plutôt mort que souillé ! »
Mais que Clisson fût traître, on ne pouvait le croire :
Si noble, si puissant, si riche, et plein de gloire,
Qu’avait-il à gagner en trahissant le Roi,
Auquel il n’engagea que librement sa foi,
Car ce roi n’était pas légalement son maître ?
Sur d’autres que Clisson tombe ce nom de traître ;
Son jugement n’a pas taché sa loyauté ;
Pour les Bretons, sa mort n’est qu’une cruauté.

Et comme ces propos couraient tout haut dans Nante,
On récolta la haine, en semant l’épouvante.

VJ. – LA FUITE D’HERBLAIN.

Herblain, dès que sa pierre eut puni le bourreau,
Gagna d’un pas furtif la pente du coteau,
Que nos aïeux, suivant la mode alors dévote,
Nommaient parfois la Butte et plus souvent la Motte
Saint-Nicolas, et qui, planté d’ormeaux épais,
Offrait aux promeneurs la fraîcheur et la paix.

Se glissant d’arbre en arbre et protégé par l’ombre
Du feuillage touffu que l’aube laissait sombre,
Il atteignit bientôt, sans qu’on eût pu le voir,
L’étroite rue à pic tombant à l’Abreuvoir.

Un bateau l’attendait dans un repli de l’Erdre.
Sachant que tout moment perdu pouvait le perdre,
Il saute dans l’esquif et, de la tête aux reins
Se couvrant du caban que portent les marins,
De sa gaffe, appuyée avec force à la rive,
Dégage son canot, qui s’ébranle et dérive ;
Puis de deux avirons maniés avec art
Promptement et sans bruit nage au pied du rempart,
Qui, se tournant soudain vers les eaux, les traverse
Sur l’arcade d’un pont, clos la nuit d’une herse.
La herse était baissée, et sur les cieux obscurs
Un homme apparaissait au haut des Petits-Murs .
Sous cet œil vigilant et devant cet obstacle,
Nul ne peut en secret passer, sans un miracle.
Mais le gardien du pont, du vieil Herblain connu,
Fait remonter la herse au signal convenu ;
Et le bateau , glissant entre la double pile,
S’élance sans encombre au milieu de la ville.

Nul ne soupçonnerait ce qu’était l’Erdre alors.
Son nom seul, chez quiconque a visité ses bords,
Évoque un souvenir de rives enchantées,
Qui disputent le prix aux eaux les plus vantées ;
Mais, après la Chaussée, œuvre de saint Félix,
L’Erdre prenait soudain l’air lugubre du Styx.
On eût dit qu’aux abords de la ville, son onde
Se gâtait au contact de quelque lèpre immonde,
Et la rivière calme aux paysages frais,
S’étalant dans les joncs, n’était plus qu’un marais
Où, le long des remparts, se traînaient des eaux lentes,
Couvertes tout l’été de vapeurs pestilentes,
Et qui, dans Nantes même, offrait èncor l’aspect
D’une mare croupie et d’un cloaque infect.
Aussi des Petits-Murs au Carrefour du Change,
Tous les pignons tournaient le dos à cette fange ;
Sauf sur un pont de bois, dont les vieilles maisons
Respiraient forcément cet air lourd de poisons.
Un peintre en eût peut-être admiré les façades,
Mais à leurs bois pourris on les sentait malades.

Telle se montrait l’Erdre au temps de mon récit.
Descendant le chenal que l’été rétrécit,
Herblain, tout en ramant, scrute au loin chaque rive,
S’arrêtant dès qu’un bruit à son oreille arrive ;
Mais tout se tait encor dans la grande cité ;
D’ailleurs le caban brun dont il est abrité
Écarte tout soupçon, si quelqu’un le remarque.
Le pêcheur apprêtant ses filets dans sa barque,
L’ouvrier qui se lève et regarde le jour
Et le soldat de veille au haut de chaque tour,
Tous suivent d’un coup d’œil curieux, mais tranquille,
Et cette eau qui s’éclaire et cet esquif qui file.
Gagnant, entre deux ponts, une sorte d’étang
Qu’un lourd brouillard couvrait.de son voile flottant,
Herblain, presque invisible à travers cette brume,
Avait passé sans bruit dans la verdâtre écume
Amassée aux piliers du premier des deux ponts,
Ouvrant sa rue oblique à deux rangs de pignons
Et qu’on nommait alors pont de la Mercerie.
Déjà sa barque touche au pont de Casserie,
Qui, simple et nu, permet de regarder sur l’eau ;
Quand un homme, enfermé dans un vaste manteau,
Au garde-fou se penche et lui crie à voix basse :
« Herblain, oh ! si c’est vous, arrêtez-vous, de grâce ! »
Herblain, qui n’est pas sûr de déguiser sa voix,
Sans même dire non, franchit le pont de bois
Et, de toute sa force appuyant sur sa rame,
S’éloigne en toute hâte et le trouble dans l’âme.

VII. – LE RATEAU DE L’ERDRE.

Mais d’où vient que sa main ralentit son bateau ?
C’est qu’il voit devant lui les barres du râteau
Qui clôt pendant la nuit l’embouchure de l’Erdre.
Tant de soins et d’efforts, hélas ! vont donc se perdre !
Car, large de vingt pieds sur vingt pieds de hauteur,
L’immense grille en bois a trop de pesanteur,
Pour que, malgré sa force, Herblain seul la soulève.
D’ailleurs , sous les clartés de l’aube qui se lève,
Quand même ses efforts parviendraient à l’ouvrir,
Si le guet, qu’il entend, vient à le découvrir,
Le vieux et noir Bouffay, dont l’imposante masse
A sa gauche se dresse et semble une menace,
Peut refermer sur lui les murs de sa prison :
Et qui donc préviendra la veuve de Clisson ?

Mais Herblain moins que nous du râteau s’inquiète ;
Miaulant faiblement comme fait la chouette,
Il écoute, et bientôt sur la Loire il entend
Se répéter le cri que son oreille attend ;
Puis, un instant après, il voit contre la herse
Un homme en un canot, que le flot montant berce.
—« Guéneuf, est-ce bien vous? — Oui, maître Herblain, c’est moi.
Depuis une heure au moins ici je me tiens coi ;
Mais je vous appartiens tout entier, corps et âme
Depuis que vous m’avez fait épouser ma femme. »
« C’est bien. Approchez-vous en travers du râteau. »

Et lui-même à la grille amarrant son bateau,
Pour qu’il offre à son pied un appui plus solide,
Herblain saisit sa gaffe et, d’un effort rapide,
Pesant sur le barreau qui semble le moins neuf,
Se fait un jour et passe au bateau de Guéneuf.
Comme il veut de sa fuite écarter toute marque,
Il laisse son caban sur les bancs de sa barque,
Et, des mains de Guéneuf ayant pris un manteau,
D’un gros tolet de fer, qui lui sert de marteau,
Il fait rentrer la barre au fond de sa mortaise.

— « Que votre langue, ami, soit discrète et se taise
Sur tout ce qu’ont pu voir ou que verront vos yeux :
J’ai mes raisons pour être ainsi mystérieux. »
— « Je suis un peu bavard, c’est vrai, comme aubergiste,
Répond Guéneuf, d’un ton moitié gai, moitié triste ;
Mais le vieux soldat peut conserver ses secrets,
Et je sais, pour causer, trouver d’autres sujets. »
« Eh bien, qu’aujourd’hui donc votre talent s’essaie,
Et, sans plus de retards, nageons vers la Saulzaie . »
Sur leur rame, à ces mots, ils se courbent tous deux,
Et le canot, prenant un élan vigoureux,
Sous le coup cadencé de sa double nageoire,
Remonte obliquement le courant de la Loire,
Que le soleil levant couvrait de ses splendeurs.
Le vent et la marée aidaient aux deux rameurs,
En refoulant les eaux du côté de leur source ;
Aussi, quoique forcés d’éviter, dans leur course.
Vingt embarcations creusant, dans tous les sens,
Sous le jour qui renaît, le fleuve aux flots puissants,
Sans retard et sans peine ils accostent la grève,
Où de grands saules gris un long cordon s’élève.
Ces rivages, alors déserts, sont le berceau
Des splendides maisons de notre Ile Feydeau.

Quand à l’un des gros pieux enfoncés dans le sable
La barque fut fixée, à l’aide d’un fort câble ;
Quand chacun eut de l’œil fouillé tout l’horizon
Et fut sûr de n’avoir éveillé nul soupçon,
Le couple disparut sous un rideau de saules.
Là, rendant le manteau qui couvrait ses épaules :
—« Quittons-nous, dit Herblain, car, pour fuir tout danger,
Je ne veux pas qu’on sache où je dois me loger;
Donc, pendant que je vais remonter cette berge,
Allez seul, mon ami, m’attendre à votre auberge.
Sans doute qu’avant peu je vous y rejoindrai ;
Qu’en tout cas mon logis soit prêt quand je viendrai,
Et, veillez avec soin, si j’y viens, que personne,
Étranger ou valet, chez vous ne m’espionne. »
— « Maître, ne craignez rien, vous serez obéi :
Ce n’est pas chez Guéneuf que vous serez trahi.
Je vous servirai seul, et ma femme elle-même
Ne saura rien, si fort que son gros mari l’aime. »

VIII. – LES PONTS DE NANTES.

Guéneuf était parti depuis longtemps déjà,
Lorsquè de l’oseraie Herblain se dégagea.
Son immense douleur pâlissait son visage.
Les soucis de sa fuite, excitant son courage,
Avaient pu rejeter un moment dans l’oubli
Les souvenirs sanglants dont son cœur est rempli ;
Mais quand il se trouva seul avec sa pensée,
Il crut son énergie à jamais dépensée,
Tant il se sentit faible en son accablement.
Il invoqua la mort pour finir son tourment,
Et peut-être la Loire eût roulé son cadavre,
Si Dieu , pour alléger le chagrin qui le navre
Et qui lui fait souvent jeter les yeux sur l’eau,
N’avait dans son esprit retracé le tableau
De sa belle maîtresse, au calme et doux visage,
Lisant à ses enfants, comme un heureux présage,
La lettre dans laquelle, annonçant son retour,
Il lui laisse espérer encore un plus beau jour.

Son devoir qu’il comprend ranime son courage
Et, d’un pas résolu, s’éloignant du rivage,
A travers les osiers et de rares maisons,
Il arrive bientôt à la chaîne des Ponts ,
Qui s’allonge pendant plus d’une demi-lieue
Et forme à notre ville une longue banlieue ;
Mais, quoiqu’il ait repris ses forces, ses chagrins
Restent sur tous ses traits profondément empreints.

Il s’en allait traînant sa triste rêverie,
Quand, au tournant du pont de la Poissonnerie,
Quelqu’un qu’il ne voit pas, l’appelant par son nom,
Lui crie : « Attendez donc un ami de Clisson. »
Le fidèle écuyer, que cette voix consterne,
Voit, en se détournant, sortir de la Poterne
Un jeune chevalier, qui s’avance vers lui.
S’il l’avait cru possible, Herblain sans doute eût fui,
Car son âme est en proie à l’incessante crainte
De trouver un obstacle à sa mission sainte ;
Mais, la fuite pouvant devenir un danger,
Il affecte un air calme et marche à l’étranger.

Pendant que son esprit, qui s’inquiète, songe
A tromper le péril par quelque adroit mensonge,
Le chevalier l’a joint et lui serrant la main :
— « Silence ! dit-il bas, je sais tout, pauvre Herblain.
Ne parlons sur ce pont que de choses frivoles,
Mais cherchons un lieu sûr pour de graves paroles. «
« Votre air mystérieux, je ne le comprends pas ;
Je n’ai rien à cacher », répond Herblain tout bas.
« Me soupçonnez-vous donc de ruses déloyales ?
Eh bien, rien que deux mots : Montfaucon et les Halles! »
Herblain reprit tout haut : « Je vais aux Fleurs-de-Lis,
Venez-y, monseigneur ; l’hôte est de mes amis. »
Et tous les deux alors marchèrent côte à côte,
Affectant un air libre et parlant à voix haute ;
Mais tous deux, inquiets, s’assuraient avec soin
Qu’ils n’étaient surveillés ni de près ni de loin.
Non, la foule qui croît, affairée et bruyante,.
Vers la ville, autour d’eux, coulait indifférente.
C’était un jour de foire et, sur les ponts de bois,
Chevaux, bœufs et piétons les arrêtaient parfois ;
Mais ils s’applaudissaient de l’incessant obstacle
Qui dans leur but secret les servait à miracle ;
Car, dans ce tourbillon de peu ple, ils n’avaient pas
La crainte de laisser la trace de leurs pas.

Sur leur gauche bientôt, à l’angle d’une rue,
Une enseigne éclatante avait frappé leur vue :
Dans un écusson bleu brillaient trois fleurs de lis.
Herblain, montrant l’auberge au chevalier surpris,
Lui dit : « Pour des Français le gîte est bon sans doute,
Mais j’en sais un meilleur ; poursuivons notre route. »
— « Poursuivons notre route, avait dit l’inconnu ;
L’hôtel choisi par vous sera le bienvenu.
Un lieu discret et sûr est tout ce qui m’importe,
Pour les graves secrets que chacun de nous porte. »
— « Sachez donc, monseigneur, attendre ce lieu sûr.
Une rue a l’oreille aussi fine qu’un mur,
Et peut-être un seul mot suffirait pour nous perdre. »
— « J’ai cherché tout à l’heure à vous parler sur l’Erdre :
Là, pas un espion n’eût surpris nos propos. »
— « La rivière elle-même a souvent des échos ;
Je puis vous garantir qu’en mon hôtellerie
Nous serons beaucoup mieux qu’au pont de Casserie. »
— « Vous êtes un oracle, Herblain, et je me tais. »

Et nos deux compagnons, bien d’accord désormais,
Marchent sans échanger une seule parole,
De peur qu’à leur insu leur secret ne s’envole.

Quand ils eurent franchi le pont de Belle-Croix,
Noir sous le double rang de ses maisons en bois ;
Quand de la Magdeleine atteignant la chaussée,
Dans toute sa longueur ils l’eurent traversée,
Le pont du même nom déroula sous leurs yeux
Un de ces beaux tableaux dont Nante est orgueilleux.
Mais ces grands horizons où coule en paix la Loire,
Ce brouillard transparent, ce soleil dans sa gloire,
Blanchissant d’un rayon, là des prés verdoyants,
Ici les hauts sommets des arbres ondoyants,
Ces navires voguant le long des grandes îles
Ou dormant dans le port sous leurs mâts immobiles,
Ces maisons aux murs blancs au haut de noirs rochers,
Ce mélange de tours, de flèches, de clochers,
Que sais-je ? cet amas des plus charmantes choses
N’a pas le moindre attrait pour ces deux cœurs moroses.
Ils traversent le pont, sans même qu’un regard
Au sublime spectacle ait voulu prendre part.

Sur la Prairie au Duc, le laid faubourg des Biesses,
Dont le pont de Toussaint réunit les deux pièces,
Ouvre à leurs pas pressés ses défilés étroits ;
Puis voici devant eux le pont de Brise-Bois,
Où de noires maisons masquent de vertes îles.
Au moment de passer le court pont des Trois-Piles :
– « Ah ! ça, fit l’inconnu , dites-moi sans façon
Que l’entretien promis n’aura lieu qu’à Clisson,
Car vous me faites faire, Herblain, un vrai voyage :
Quand on a peu de temps, le perdre n’est pas sage…
Vous froncez le sourcil : j’ai donc tort et me tais. »
Ils poursuivent leur route et, dépassant Vertais,

Ce faubourg populeux, dont les deux vastes prées
Sont d’amont en aval par la Loire entourées,
Ils atteignent enfin le long pont de Pirmil,
Dont le nom est l’objet d’un si docte babil ;
Mais sa vue admirable et qui n’a pas d’égale,
Vainement à leurs yeux se déroule et s’étale.
Que leur font ces grands bois se mirant dans les eaux
Qui de Saint-Sébastien baignent les doux coteaux ?
Que leur font les rochers et le long pré de Mauves,
Dont l’herbe au soleil d’août a de si beaux tons fauves ?
Qu’ont pour eux de charmant ces filets de pêcheurs,
Et ces jeux de lumière, et ces tièdes fraîcheurs,
Et ces faubourgs assis en vaste amphithéâtre ?
Que leur fait ce grand fleuve et son mouvant théâtre,
Ses jaunes bancs de sable et ses profonds remous,
Plus loin son large lit au flot tranquille et doux,
Ici ses naufs légers fuyant chargés de toile,
Là ses chalands, si lourds sous leur immense voile ?
Que leur font ces îlots aux bleuâtres lointains ?
S’ils regardent la ville et ses créneaux hautains,
C’est que chacun nourrit un projet de vengeance
Contre cette cité vendue au roi de France.

Aux éclairs de leurs yeux leurs cœurs se sont compris
Et, sans s’être expliqués, ils se sentent amis.

Pendant que leur regard mariait sa menace,
Leurs pieds marchaient toujours et touchaient à la place
Qui devait voir surgir, quelque vingt ans plus tard,
Le château fort construit par l’amiral Bouchard

IX.- L’AUBERGE DU GRAND LION D’ARGENT.

Comme ils allaient du pont franchir la dernière arche :
– « Voici là-bas l’auberge où tendait notre marche,
Dit Herblain ; dans cent pas nous y serons rendus.
Nous pourrons y causer sans peur d’être entendus :
L’hôte est un vieux soldat de mon maître, et sa femme,
Élevée au château par les soins de Madame,
Fut par moi mariée au brave et gros Guéneuf,
Qui l’aime d’un amour de jour en jour plus neuf.
Il en parle sans cesse à qui veut bien l’entendre,
Et jamais tourtereau n’eut le regard plus tendre.
Tous deux pour les Clisson se jetteraient au feu :
Pour le mari, mon maître est presque le bon Dieu,
Et pour dame Guéneuf, Madame vaut la Vierge.
Leur dévoûment s’étale au-devant de l’auberge ;
Voyez leur Lion blanc à la couronne d’or :
Les armes des Clisson les protègent encor. »

Le fidèle Guéneuf se tenait sur sa porte ;
Pourtant dans son hôtel la cohue était forte,
Mais sa femme y pourvoit avec ses trois garçons.
Le compagnon d’Herblain éveille ses soupçons ;
Toutefois, au regard que ce dernier lui jette,
Il les conduit tous deux à sa chambre secrète.

La table était servie et servie avec soin :
— « Heurtez-là, si de moi l’un de vous a besoin ;
A vos ordres bientôt vous me verrez paraître.
Comment cela se fait ? C’est mon secret, mon maître. »
Et l’on entend Guéneuf descendre l’escalier.
« Discret et dévoué ! mais, dit le chevalier,
Il vaut son pesant d’or, votre gros aubergiste. »

Herblain distrait s’assied , et parcourt d’un œil triste
Cette chambre carrée aux grands panneaux de bois,
Où son bon maître et lui dormirent tant de fois.
Il en connaît à fond les plus secrets mystères,
Car, dans ces temps, troublés par d’incessantes guerres,
Le plus brave a souvent besoin de se cacher ;
Or, ici, les parois, le plafond, le plancher,
Sous de secrets ressorts, vous offrent des retraites
A la fuite, au repos, selon le besoin, prêtes.
Ce mystère a son bon et son mauvais côté :
Derrière ces panneaux, l’espion aposté
Peut surprendre aisément tout acte qui se passe
Et tout mot qui se dit ici, même à voix basse ;
Mais Herblain sait qu’il n’a rien à craindre aujourd’hui,
Sûr qu’il est de Guéneuf tout autant que de lui.

Entre ces pans de bois, tout chargés de sculptures
Dissimulant aux yeux de secrètes serrures,
Il en est un surtout qui du mâle vieillard
Semble, comme un aimant, attirer le regard :
C’est qu’en poussant du doigt l’œil de ce lion fauve,
Derrière les panneaux roulants, s’ouvre une alcôve,
Et c’est là, dans ce lit, sur ce blanc oreiller,
Qu’il a vu si souvent son maître sommeiller.
Mais cette belle tête aux grands traits héroïques,
Où brillait le sang pur des races germaniques,
Et dont, quand il veillait, la nuit, à son côté,
Son regard admirait la calme majesté,
Malgré tous ses efforts, il se la représente
Pâle et les traits crispés sur la lance infamante.
Sa pauvre âme gonflée éclate en longs sanglots,
Et ses pleurs, qu’il croyait taris, coulent à flots.

N’osant pas consoler d’une façon directe
Cette grande douleur qu’il comprend et respecte,
Le chevalier debout laisse pleurer Herblain ;
Mais enfin il s’approche et lui serrant la main :
—« De pleurer devant moi n’ayez honte ni crainte ;
Dans les yeux d’un vieillard les pleurs sont chose sainte,
Surtout quand ces pleurs, purs de toute lâcheté,
Ne sont que le tribut de sa fidélité.
Pleurez donc sur Clisson, l’honneur de la Bretagne,
Sur ses pauvres enfants, sur sa noble compagne,
Puisqu’on ne sait quel est, quand on pèse leur sort,
Le plus infortuné, des vivants ou du mort.
» Mais pour une maison de si haute noblesse,
La plaindre, quand on peut la venger, c’est faiblesse.
Si je vous ai compris, vous voulez la venger. »

Herblain, se redressant, regarda l’étranger ;
Un éclair d’espérance avait séché ses larmes :
— « Continuez. Parfois la vengeance a ses charmes. »
« La dame de Clisson a des soldats nombreux.
Des vassaux dévoués… des amis chaleureux :
Eh bien ! si vous voulez, je puis tripler sa force. »
— « Vous tendez pour me prendre une excellente amorce :
Qui me fait hésitant, ce n’est pas le danger…
Mais quels droits croyez-vous avoir de nous venger ?
Avant de discuter l’offre que vous me faites,
C’est le moins que j’apprenne, à l’instant, qui vous êtes. »

L’inconnu s’asseyant dit : « Vous avez raison
Et je suis sans motifs pour vous cacher mon nom.
Quand vous aurez reçu toute ma confidence,
Vous jugerez mon titre à votre confiance,
Mais, Herblain, mon nom seul m’y donne déjà droit :
Il est connu ; je suis Péan de Malestroit . »

— « Péan de Malestroit, recevez mon hommage :
Bien jeune, vous avez prouvé votre courage.
Je me trouverais fier de serrer votre main. »
Le brillant chevalier serra la main d’Herblain :

— « Quoique ma modestie aisément s’effarouche,
D’un soldat tel que vous le compliment me touche,
Car toute la Bretagne a connu vos beaux faits :
Des lauriers de Clisson vous partagiez le faix. »
— « Dans sa moisson de gloire, oh ! ma part fut modeste :
Quand il en avait trop, il me laissait son reste.
Il s’est trouvé parfois que le reste était bon.
Mais pourquoi faire ainsi rougir un vieux barbon ?

» J’ai connu votre père en plus d’une bataille ;
C’était un beau vieillard, droit et de haute taille,
Et lorsque ses deux poings brandissaient son estoc,
Bien fort était celui qui résistait au choc.
» Quand le duc Jean le Bon , Dieu bénisse ses cendres !
Accompagna le roi de France dans les Flandres,
Je revis votre père au milieu des barons
Qui derrière le duc déployaient leurs pennons.
Près de lui chevauchait votre frère Guillaume,
Et j’ai vu rarement plus grand air sous le heaume.

» Depuis notre retour en Bretagne, je crois
Les avoir rencontrés à peine une ou deux fois,
Mais j’ai bien souvent eu les oreilles remplies
Du bruit des actions par vous trois accomplies ;
Et vos nobles aïeux doivent être contents,
Car leur nom a gardé son éclat des vieux temps.

X. – LE COMPLOT.

» Parlez donc, monseigneur ; ma foi vous est acquise :
Vous ne pouvez rêver qu’une noble entreprise.
Pour venger son outrage et rétablir son droit,
Clisson peut accepter l’aide de Malestroit.

» Mais, ô mon Dieu ! j’y songe… A ce tournoi funeste,
Où, violant tous droits, ce roi que je déteste
Fit arrêter Clisson et douze autres seigneurs,
Dont le sort inconnu doit coûter bien des pleurs,
Je crois me rappeler, Péan, que votre père
Geoffroy de Malestroit, Guillaume votre frère,
Et vous peut-être aussi ? vous étiez attendus.
Si vous étiez venus, ah! vous étiez perdus ;
Car les vils promoteurs de l’infâme tuerie
Voulaient découronner notre chevalerie…

» Eh ! quoi! vous pâlissez !… Ah ! je vous ai compris :
Guillaume et Geoffroy sont. » — « Prisonniers à Paris !
Oui, le jour même, Herblain, où du plus lâche crime
Clisson, en plein tournoi, devenait la victime,
Mon vieux père et son fils, de gloire tout couverts,
Se sont vus arrêtés et chargés de vils fers…
Je ne sais quel hasard, interrompant leur route,
Ne les fit arriver qu’à la fin de la joute ;
Mais, comme ils franchissaient l’enceinte du tournoi,
Ils furent désarmés par le prévôt du Roi,
Puis jetés sans pitié dans la prison du Temple.
Du sort qui les attend Clisson nous sert d’exemple.

» Les parents, les amis d’Alain de Quédillac,
De Jean de Montauban, de Denis de Callac
Et des autres Bretons qu’une injuste colère
Garde sous ses verroux avec mon pauvre père,
Ont, d’accord avec moi, tour à tour concerté
Vingt projets pour leur rendre à tous la liberté. »
— « Absorbé tout entier par le sort de mon maître,
Vos douleurs, Malestroit, je n’ai pu les connaître :
En me citant les noms des preux chargés de fers,
On ne m’avait pas dit les noms qui vous sont chers. »
— « Nous voulions, quand nous vint la nouvelle fatale,
Les arracher de force à la prison royale.
Chacun à l’entreprise apportant ses efforts,
Et prêts, s’il le fallait, à vider nos trésors,
Nous avons réuni, par bandes différentes,
Plus de trois cents soldats dans la ville de Nantes.
Ce sont d’anciens routiers, et, préparés à tout,
Pourvu qu’ils soient payés, ils iront jusqu’au bout :
Vrais dogues, pour qui c’est un plaisir que de mordre,
Pour marcher sur Paris ils n’attendent qu’un ordre ;
Mais à peine à mi-route ils seraient parvenus,
Que leurs secrets desseins là-bas seraient connus.
Oui, quand leur but se trouve à si longue distance,
Ces coups de main hardis n’ont pas la moindre chance ;
Bien avant nos soldats, le bourreau serait prêt :
Philippe a sous la main son sanglant couperet.
Ainsi, de sa vengeance à notre insu complices,
Nos efforts n’auraient fait qu’avancer les supplices
De ces chers prisonniers, notre unique souci,
Depuis que nous savons Philippe sans merci.

» Substituant la ruse à la force impossible,
Pour ouvrir en secret ce Temple inaccessible,
Nous avons essayé de nombreuses clefs d’or :
La haine qui veillait de nous se rit encor.
Après avoir scruté, dans leur chance diverse,
Tour à tour les chemins directs ou de traverse,
Nous avons vu qu’aucun ne nous conduit au but :
Il ne nous reste, Herblain, qu’un moyen de salut.

» Si la mort de Clisson est largement vengée,
Si la noblesse, en lui se trouvant outragée,
Se soulève, et, marchant contre Charles de Blois,
Le punit de livrer ses amis au Valois,
Le Roi, qu’Edouard trois d’Angleterre menace,
En face du péril peut-être fera grâce. »

« Péan de Malestroit, si je vous ai compris,
L’aide que vous m’offrez, vous la mettez à prix.
Il faut que les enfants de Clisson et sa veuve
Fassent de votre plan, à leurs risques, l’épreuve. »
« Les risques, quels qu’ils soient, nous les partagerons :
Nous tomberons ensemble ou nous vous vengerons.
Sachez qu’un Malestroit n’a pas l’âme assez lâche,
Pour que, lorsqu’il convie à quelque rude tâche,
Dans le terrible enjeu son bras n’apporte rien :
Je demande du sang, mais j’offre aussi le mien.

» Oubliez-vous, d’ailleurs, la cruelle sentence
Qui, poursuivant Clisson jusqu’en sa descendance,
Prive à jamais ses fils de tous droits féodaux
Et livre aux mains du Roi leurs biens et leurs châteaux ? »
— « Oh ! vous ne savez pas tout ce que mon cœur souffre.
Pauvres enfants! tombés aux profondeurs du gouffre,
Pourront-ils remonter aux sommets radieux
Que leur avait conquis le bras de leurs aïeux ? »
— « La cime est escarpée et, s’ils veulent l’atteindre,
Le moyen le plus sûr, c’est de se faire craindre.

» Herblain, c’est dans ce but que je viens vous chercher :
Un mot, et nos soldats avec vous vont marcher. »

— « Ce mot, je le dirais, et d’une âme ravie,
S’il ne fallait risquer pour enjeu que ma vie.
Mais, fidèle vassal, je ne sais qu’obéir
Et me trouve trop vieux pour apprendre à trahir :
Or, je ne serais plus, même à vos yeux, qu’un traître,
Si, seul, sans consulter la veuve de mon maître,
J’attirais sur ses fils, en aggravant leur sort,
La persécution et peut-être la mort. »

— « Vos scrupules, Herblain, n’ont rien dont je me blesse ;
Allez donc consulter votre noble maîtresse. »
— « Jeanne de Belleville, avant qu’il soit midi,
Saura de point en point ce que vous m’avez dit.
Qu’elle accepte nos plans ou bien qu’elle y renonce,
Je vous rapporterai dès ce soir sa réponse.
A dix heures soyez dans ce même réduit
Et veuillez-y m’attendre au moins jusqu’à minuit.

» A marcher sans retard tenez prêtes vos troupes,
Ou plutôt, dès ce jour, dirigez-les, par groupes,
Sur les divers chemins qui mènent à Clisson,
De manière à ne pas éveiller le soupçon :
Plus je lui montrerai de moyens de défense,
Mieux Jeanne accueillera nos projets de vengeance. »

XI. – L’AUBERGISTE PRÉVOYANT.

Herblain, heurtant au point par leur hôte indiqué,
Sous le jeu d’un ressort secret et compliqué,
Fait entendre à Guéneuf un appel énergique.
Nul bruit n’a résonné dans la chambre magique,
Mais, un moment après, apparaît sur le seuil
Un gros homme joufflu, qui n’est pas sans orgueil.
— « Je ne me suis pas fait, messeigneurs, trop attendre. »
— « Fermez donc cette porte et veuillez bien m’entendre.
A dix heures du soir, ce gentilhomme-ci
Doit revenir chez vous et veut m’attendre ici,
Sans qu’aucun indiscret le voie ou le dérange.
A qui l’aurait suivi sachez donner le change.
Quant à moi, vous allez me seller à l’instant
Un cheval, car Madame avant midi m’attend. »

— « J’aurai dans un clin d’œil exécuté votre ordre.
Mais quoi donc ! à mon pain nul de vous ne veut mordre ?
Ces mets ont pourtant l’air assez appétissant
Et d’un mourant mes vins ranimeraient le sang…
Quels que soient les projets dont un brave s’occupe,
Il a tort de jeûner; c’est un métier de dupe.
L’estomac doit toujours venir en aide au cœur :
L’un donne le courage et l’autre la vigueur.
Par Satan !… non, que Dieu contre lui me protège !
Mais enfin, quand un fort est menacé d’un siège,
On a beau le bourrer d’armes et de soldats,
Pas de provisions, et le fort ne tient pas.
Ventre affamé n’a point de bras plus que d’oreilles ;
Videz donc, messeigneurs, ces plats et ces bouteilles :
Vous me ferez plaisir., et vous verrez chacun
Que l’homme bien repu vaut deux fois l’homme à jeun. »

Et le brave hôtelier, admirant sa faconde,
Sans attendre qu’Herblain ou son ami réponde,
Les force à s’assurer si ses vins et ses mets
Valent les compliments que sa voix en a faits.

Les deux nouveaux amis que la vengeance assemble,
Herblain et Malestroit sont descendus ensemble,
Montrant dans leurs regards échangés sur le seuil,
Celui-ci quelque espoir, celui-là tout son deuil.
Le chevalier salue Herblain d’un dernier signe
Et des Ponts, tout rêveur, reprend la longue ligne .

Herblain sur son cheval s’élance sans retard,
Serre à Guéneuf la main, pique des deux et part.
Son vif coursier s’allonge et dévore l’espace ;
Sous son triple galop la distance s’efface ;
Herblain l’excite encore, et son cœur agite
Trouve un soulagement dans sa rapidité.

Mais, songeant tout à coup à l’horrible message
Qu’il apporte et qui fait le but de son voyage,
Il s’arrête, et, n’allant qu’à pas lents désormais,
Il demande au Seigneur de n’arriver jamais.

XII. – UN DOULOUREUX MONOLOGUE.

Le voyage se fait lentement, mais s’achève.
Tout entier absorbé dans son horrible rêve,
Le loyal écuyer lui-même ne sait pas
Tous les sentiers suivis par son cheval au pas.
Il a dû bien souvent s’écarter de la route,
Car au ciel le soleil est bien haut ; et sans doute
Un voyageur à pied, ne marchant qu’à pas lents,
De Nantes à Clisson aurait mis moins de temps.

Devant Herblain se dresse une tour, que traverse
La voûte noire où pend la grille de la herse.
Il est donc arrivé sous les murs de Clisson.
Hélas ! son but atteint lui donne un long frisson.
L’heure écartant alors toute crainte d’alerte,
Le pont-levis était baissé, la porte ouverte ;
Le cheval entra donc librement, et son trot
Fit retentir le pont du bruit de son sabot.

Quand Herblain, dont le front, lourd de soucis, se baisse,
A passé sous la tour de la muraille épaisse
Dont Olivier le Vieux, ce preux de grand renom,
Fit entourer le bourg dont il portait le nom
Il voit d’un œil surpris la foule qui serpente
Gravir du noir château la tortueuse pente,
Où bruissait gaîment un son confus de voix.
Tous étaient confondus, serfs, artisans, bourgeois ;
Mais sur cinq rangs marchaient, devant, vingt jeunes filles,
L’espérance et l’orgueil des plus riches familles.
En longs habits de fête, aux riantes couleurs,
Chacune a dans ses bras sa corbeille de fleurs.
Vingt jeunes gens, portant des rameaux de verdure,
A ce groupe charmant forment une bordure.

Ces fidèles vassaux ont su que, dans Paris,
Clisson s’est du tournoi vu décerner le prix :
Tous réclament leur part de sa gloire nouvelle,
Et, pour qu’en plein soleil leur amour se révèle,
Avec leur châtelaine ils vont, d’un pas joyeux,
Fêter le jour natal du maître glorieux.
L’air retentit de cris où le bonheur éclate.

Herblain, à qui son cœur a rappelé la date,
Étouffe un long soupir et, terrifié, sent
Se dresser ses cheveux et se glacer son sang.
La nouvelle qu’il porte et dont le coup foudroie
Va tomber au milieu de ces transports de joie.
De son message affreux jamais, jamais son cœur
N’avait comme à présent compris toute l’horreur.
Ah! depuis Montfaucon jusqu’à Nantes, sans doute
Son unique penser sur cette longue route,
C’était le désespoir où l’atroce récit
Allait bientôt plonger les êtres qu’il chérit ;
Mais, pour leur adoucir le coup et sa blessure,
Il avait cru trouver une recette sûre.
Or, ces ménagements, avec soin préparés
Et qui leur partageaient la douleur par degrés,
Comment y recourir devant tant d’allégresse ?
Encor, si l’on avait du temps !…
Non, l’aveu presse : Un vassal de Clisson à Nantes pourra voir
Sa tête ; et son récit, circulant, dès ce soir,
De la ville au château, du château dans la ville,
En plein cœur frappera Jeanne de Belleville.
Ah ! ce n’est pas cela qu’aux prisons de Paris,
Le fidèle écuyer à son maître a promis ;
C’est lui qui doit porter le premier la nouvelle…
Il fera son devoir, puisqu’il se le rappelle ;
Mais l’acte qu’il promet à sa fidélité,
N’est-il pas déloyal et plein de lâcheté ?
Quoi! c’est quand du bonheur Jeanne a gravi la cime
Et lève au ciel ses yeux oublieux de l’abîme,
Qu’il va, lui, comme un traître en silence approchant,
La lancer sans pitié dans le gouffre béant !

Entre ses deux devoirs, dont chacun le déchire,
L’âme du vieil Herblain est en proie au délire :
Du rôle affreux qu’il vient remplir avec terreur,
Sa pensée exaltée accroît encor l’horreur.
Tout se présente à lui sous un aspect sinistre :
Il lui semble qu’il est des bourreaux le ministre
Et va faire subir à Jeanne, devant tous,
La dégradation que subit son époux…

— « Mon Dieu, pardonnez-moi mon atroce franchise !
Ma maîtresse adorée, il faut que je lui dise :
L’époux que votre cœur attendait, il est mort.
Philippe, roi de France, et le bourreau, d’accord,
N’en ont fait qu’un cadavre, à la place des Halles..
De l’enfeu paternel ne levez pas les dalles :
Ce cadavre à vos mains ne sera pas rendu.
Le corps est au gibet de Montfaucon pendu,
Et sa téte, aux créneaux de Nantes exposée,
N’est pour ses ennemis qu’un objet de risée.

» Vous songez à vos fils, et leur bras généreux
Doit rendre son éclat au nom de leurs aïeux?
Cet espoir n’est chez vous que folie ou faiblesse ;
Car votre époux est mort dégradé de noblesse,
Et, ses juges étant de loyaux chevaliers,
Vos deux fils ne sont plus que de vils roturiers…

» A défaut des honneurs, vous gardez la puissance,
Votre or et vos châteaux ? Chassez cette espérance :
Vos châteaux et votre or, le Roi vous les a pris
Et va les partager entre ses favoris ;
Car votre époux est mort traître au Roi : la loi juste
A confisqué vos biens pour ce monarque auguste…

» Vos vassaux dévoués ne le souffriront pas ?
Comme aujourd’hui leurs fleurs, ils offriront leurs bras ?
De leur zèle pour vous, comme de leur courage,
Leurs acclamations sont aujourd’hui le gage ?
Oh ! renoncez encore à ce dernier espoir :
Vous les verrez soumis, et tel est leur devoir,
Aux nouveaux possesseurs de votre baronnie ;
Car votre époux est mort taché de félonie,
Et, puisqu’il a foulé ses serments sous ses pieds,
Ses vassaux sont, de droit, envers lui déliés.

» Ne conservez donc plus d’espoir d’aucune sorte :
La maison de Clisson est complétement morte,
Et, pour me résumer en trois mots, sachez bien
Qu’époux, richesse, honneur, vous n’avez plus rien, rien !

Pendant qu’il soulageait sa pauvre âme insensée
Dans ce discours grondant au fond de sa pensée,
Herblain avait suivi, jusqu’au haut du coteau,
La foule, qui montait lentement au château.
A ses bouquets de fête ouvrant la citadelle,
Le pont-levis s’était abaissé devant elle,
Et déjà les échos des tours et du donjon
Répétaient ses vivat en l’honneur de Clisson.
Appelant un valet, Herblain, qui saute à terre,
Lui laisse son cheval tout couvert de poussière,
Et, par le haut arceau, qu’il franchit à son tour,
Va se mêler au peuple assemblé dans la cour.
Sa première pensée est que de sa venue
La châtelaine soit à l’instant prévenue ;
Mais la voyant entrer dans cette cour d’honneur,
Le front tout rayonnant d’espoir et de bonheur,
Sa résolution, qu’il croyait ferme, ploie
Et n’ose pas briser un cœur si plein de joie.
Remettant à plus tard ses récits effrayants,
Il s’enfonce muet dans les groupes bruyants
Et, de son chaperon se voilant le visage,
Laisse se reformer dans son cœur son courage.

XIII. – COMPLIMENTS ET BOUQUETS.

Écoutant leur respect autant que leur amour,
Les bons vassaux, rangés en cercle dans la cour,
Laissent un large vide entre eux et leur maîtresse.
S’avançant lentement, le front plein de noblesse,
Jeanne sur un fauteuil, qu’apporte un grand varlet,
S’assied majestueuse, ainsi que pour un plaid.
Ses Ailles sont près d’elle avec leurs gouvernantes ;
Derrière son fauteuil se groupent ses suivantes,
Variant d’âge, mais rivalisant d’atours ;
Puis quelques officiers en cottes de velours.
La joie et la bonté brillent sur ses traits calmes.

Les vingt jeunes garçons aux verdoyantes palmes,
S’alignent sur deux rangs, et le chef des bourgeois
S’avance alors vers Jeanne et lit à haute voix
Un long discours en vers, où , dans sa courtoisie,
Il semait à deux mains les fleurs de poésie,
Pour vanter de Clisson les exploits merveilleux.
— « Un trône l’attendait parmi les demi-dieux ;
Mais, avant qu’il montât aux célestes demeures,
On devait voir longtemps le chœur joyeux des Heures
Applaudir chaque jour à ses nobles travaux ;
Car Jupiter, cédant aux vœux de ses vassaux,
Et rognant au besoin leurs propres destinées,
Accordait à Clisson tout juste autant d’années
Que Jeanne offrait aux yeux de vertus et d’attraits :
La Mort désespérée avait brisé ses traits.

» Comme ils doivent bénir leur douce châtelaine
De leur garder ainsi, de grâce toute pleine,
Le héros glorieux, l’invincible lion,
Qui daigne les couvrir de sa protection.
Ils voudraient sur son front, et parmi ses longs voiles,
Poser un diadème étincelant d’étoiles,
Ou, si quelque dragon leur livrait son trésor,
Enchâsser pour ses mains les diamants dans l’or ;
Mais le sort les condamne aux offrandes modestes :
Puisse Jeanne accepter, riche des dons célestes,
A défaut de présents plus chers, mais non meilleurs,
Les fleurs de leurs jardins et les vœux de leurs cœurs ! »

Quand il eut achevé de lire ce chef-d’œuvre,
Qui de quelque trouvère était sans doute l’œuvre,
Lui cherchant dans son cœur une péroraison,
L’honnête et bon bourgeois cria : « Vive Clisson ! »
Ce cri trouve un écho dans toutes les poitrines :
Les soldats sur les tours et le long des courtines,
Et le peuple assemblé par groupes dans la cour,
Tous confondent leur voix dans un élan d’amour.

Les cris « Vive Clisson ! » et « Vive Belleville ! »
Roulent… et sont au loin répétés dans la ville ;
Mais ces cris triomphants ont éveillé soudain,
Et dans le château même, un écho plus prochain.
C’est le jeune Olivier et sa joyeuse bande ;
Rangeant derrière lui les enfants qu’il commande :
– « Crions : Vive Clisson ! et crions-le trois fois. »

Quand tous eurent crié, dociles à sa voix,
Imitant de son mieux l’air guerrier de son père,
Il marche d’un pas ferme au fauteuil de sa mère :
— « D’une offense je viens vous demander raison.
Vrai Dieu ! ne suis-je plus l’aîné de la maison ?
Est-ce donc là le cas que d’un Clisson vous faites ?
On donne en ce château les plus brillantes fêtes,
Et des fêtes qu’on donne on me tient à l’écart !
Oh ! dites-moi, du moins, que ce n’est qu’un hasard. »
Et, lui sautant au cou, d’un geste plein de grâce,
Vingt fois sur chaque joue, en riant, il l’embrasse.

— « En entendant là-bas les cris de cette cour,
J’ai cru qu’ici d’Herblain vous fêtiez le retour.
Est-il donc arrivé, Madame, et de mon père
M’apporte-t-il enfin les récits que j’espère ? »
« Pas encor, mon enfant, mais il ne peut tarder ;
Toute promesse faite, Herblain sait la garder…
Ce sont nos bons vassaux que leur amour rassemble
Et qui, le cœur heureux de nous fêter ensemble,
Mon noble époux et moi, m’apportent aujourd’hui,
Pour moi de fraîches fleurs, des vœux ardents pour lui.
Mais laissez, mon enfant, continuer la fête. »

Et, de ses blanches mains pressant la blonde tête,
Jeanne place son fils entre ses deux genoux
Et fait pleuvoir sur lui ses regards les plus doux.
Ému de ce tableau, qu’un gai soleil éclaire,
Tout le peuple applaudit et le fils et la mère.
Les amis d’Olivier, que gonfle un peu d’orgueil,
Sont allés se ranger derrière le fauteuil,
Tout heureux de toucher de près la grande dame.

La fête alors reprend et poursuit son programme.
Les vingt jeunes garçons, élevant leurs rameaux,
Les croisent devant eux et forment des arceaux
Rappelant vaguement la voûte des charmilles.
Sous cet arc triomphal, les blanches jeunes filles,
S’avançant deux par deux, en inclinant le front,
Vont offrir leur bouquet et leur salut profond ;
Et chacune reçoit, rougissante et vermeille,
Un long et doux baiser pour prix de sa corbeille ;
Puis leur chaîne charmante, en passant, au retour,
Derrière les garçons les encadre à son tour.
Voici leur joli groupe à sa première place ;
Près de Jeanne, là-bas, leurs bouquets leur font face :
Et l’on ne sait vraiment, jeunes filles ou fleurs,
Ce qui réjouit l’œil de plus fraîches couleurs.

Jeanne se lève et dit, versant de douces larmes :
— « Pour moi cette journée a d’ineffables charmes ;
Mon âme en gardera l’éternel souvenir.
Clisson, mon noble époux, va bientôt revenir :
Quand ma voix lui fera le récit de ces fêtes,
Qu’il connaîtra les vœux qu’ici pour lui vous faites,
La part que vous prenez à ses succès nouveaux,
Ce grand cœur sera fier d’avoir de tels vassaux
Et leur bonheur sera le souci de sa vie.

» En son nom comme au mien, amis, je vous convie
A célébrer ici dans un festin le jour,
Le jour tant désiré qui doit voir son retour.
Oui, mais en attendant que ce beau jour se lève,
Qu’au moins cette journée en plein bonheur s’achève :
Donnez un libre cours à vos secrets désirs
Et que chacun pour tous invente des plaisirs.
Que sous ce beau soleil la gaîté se déploie
Et que pendant la nuit brillent nos feux de joie.
N’ayez pas peur du prix que coûte le bonheur :
Tous mes trésors vous sont ouverts comme mon cœur.
C’est mon amour qui crie à tous ici : Largesse !
» Faites donc éclater vos transports d’allégresse,
Et puisse un voyageur, de nos grandeurs surpris,
Redire sur sa route, et surtout à Paris :
Les jaloux de Clisson sont atteints de démence,
S’ils osent contre lui rêver même une offense ;
Il peut braver en paix leur souffle envenimé,
Car Clisson est puissant, autant qu’il est aimé. »

Et Jeanne se mêlant à la foule enivrée,
Lui semble à son bonheur tout entière livrée ;
Mais ses discours ont beau ne parler que d’espoir,
Moi je sais qu’elle a peur et regarde un point noir.
Le long retard d’Herblain et sa lettre ambiguë
Ont glissé dans son cœur comme une épine aiguë ;
Ses doutes ne vont pas jusqu à l’épouvanter,
Mais la vive alouette a cessé de chanter.

XIV. – HERBLAIN ET JEANNE.

En n’entendant parler que de jeux et de fêtes,
Herblain sentait grandir ses angoisses secrètes :
Il s’indignait de voir éclater sans remord
Tant de joie et de bruit dans la maison d’un mort.

Il a voulu vingt fois s’élancer, sombre et pâle,
Sur la foule qui rit comme dans une halle ;
Il a voulu vingt fois chasser tous ces hurleurs
Qui par leurs sots vivat outragent ses douleurs ;
Il a voulu vingt fois crier à cette veuve
Qui de tous les plaisirs provoque ici l’épreuve :
« Madame, faites donc finir ces fols ébats,
Car ce jour est le jour des sanglots et des glas…
Non, pas de glas ! Clisson n’a pas de sépulture :
Les corbeaux de Paris en font large pâture. »
Pour ne pas succomber à sa brutalité,
Le vieillard se cramponne à sa fidélité.
Cette femme, après tout, c’est de Clisson la femme,
La mère de ses fils et de ces lieux la dame :
De quel droit, lui vassal, irait-il l’outrager ?
Elle peut le chasser comme un simple étranger…
Et d’ailleurs, ô Dieu juste, est-elle donc coupable
De ne connaître pas le destin qui l’accable ?
Son bonheur qu’il maudit dans son emportement,
N’est que de son amour l’épanouissement.
Eux-mêmes, ces vassaux, ces soldats, dont l’ivresse
Jette à tous les échos sa bruyante allégresse,
Leur folie est témoin de leur fidélité :
Tout pleurerait ici, sachant la vérité.

N’importe ! cette joie est aussi par trop dure
Et voilà trop longtemps que le contraste dure.
C’est le moins que Clisson, qui n’a pas de tombeau,
Obtienne enfin des pleurs dans son propre château.

D’un courroux mal éteint sentant gronder la flamme,
Herblain du mieux qu’il peut la comprime en son âme
Et s’esquive, à travers les groupes de bourgeois
Organisant les jeux et disputant du choix.
Dans la dernière cour il trouve un jeune page
Et le charge d’aller, grave et secret message !
Prévenir sans retard la dame de Clisson
Qu’un étranger l’attend, mais sans suite, au donjon.

De Jeanne, à ce rapport, l’effroi secret redouble ;
Mais aux yeux de son fils dissimulant son trouble :
— « Pendant que pour la fête on dispose ces lieux,
Dans le parc, mon enfant, va reprendre tes jeux,
Et dès qu’Herblain viendra nous t’en ferons instruire.
— « Ma mère, j’y consens, et sans peine, à vrai dire,
Car vos bourgeois n’ont rien de bien récréatif. »
Et le jeune Olivier, toujours gai, toujours vif,
Emmenant après lui sa turbulente armée,
Fait bientôt retentir ses cris sous la ramée.

Jeanne, le front serein, mais le cœur soucieux,
Adresse à ses vassaux un adieu gracieux,
Puis, sous quelque prétexte, écartant toute suite,
Gagne enfin le donjon. — Comme son sein palpite !
Dans la rapide nuit de son anxiété,
A vingt doutes poignants son esprit s’est heurté :
— « Quel est cet étranger qu’entoure le mystère ?
Il n’a pas dit son nom. Pourquoi veut-il le taire ?
D’où vient-il ? Dans quel but ce secret entretien ?
Apporte-t-il le mal ? apporte-il le bien ?
Non, le malheur ici malgré lui se révèle :
On ne cache pas tant une heureuse nouvelle…
Quel est donc ce malheur inconnu , mais certain ?
Menace-t-il Clisson ou frappe-t-il Herblain?
Herblain est en retard, mais d’une heure, et sa lettre
Ne datait que d’un jour quand il l’a fait remettre :
Non, ce n’est pas Herblain pour qui vient l’étranger.
C’est sur un front plus haut que plane le danger :
Il s’agit de Clisson… J’avais raison!… L’envie
Menace son honneur et peut-être sa vie… »

Et Jeanne gravissait à grands pas l’escalier.
Elle aperçoit Herblain debout sur le palier,
D’où l’étroite fenêtre à peine écartait l’ombre.
Il appuyait son bras et son front au mur sombre ;
Mais à son large dos, mais à son grand front nu,
Sans hésitation Jeanne l’a reconnu,
Et dans un cri perçant tout son bonheur déborde :
— « Oh! sois béni, mon Dieu, de ta miséricorde !
Soyez béni vous-même, Herblain, d’être venu !
Mais pourquoi donc vouloir jouer à l’inconnu ?…
Oh! s’il savait la peur atroce qu’il m’a faite !
Mais je ne me plains pas. tout mon cœur est en fête.
Vous êtes du bonheur l’éternel messager :
Je sais qu’Herblain ici, Clisson est sans danger. »

Herblain sent sous les pleurs son pauvre cœur se fondre
Et, faisant un effort, il cherche à lui répondre ;
Mais Jeanne l’arrêtant d’un signe de la main :
— « J’aime à lire ma joie aux yeux du vieil Herblain.
Pour que je goûte mieux le bonheur qu’il m’apporte,
Qu’il nous laisse le temps de franchir cette porte. »

Bientôt la porte s’ouvre et se ferme sur eux ;
Un jour éblouissant les entoure tous deux :
Aux quatre coins du ciel une fenêtre ouverte
Laisse au loin l’œil plonger sur la campagne verte.

— « Herblain, vous m’avez fait longtemps attendre ici,
Mais soyez pardonné puisqu’enfin vous voici…
Mais, grand Dieu ! qu’avez-vous ? votre poitrine râle !
Vous êtes tout en pleurs et vous êtes tout pâle !
Avez-vous donc souffert d’un malheur imprévu ?
Sur cet obscur palier, oh ! je n’avais pas vu
Se coller à vos os vos pauvres chairs fanées.
En deux mois vous avez vieilli de dix années ! »

Herblain pleurait toujours et demeurait sans voix :
La honte et la douleur l’accablent à la fois :
Aussi cruel qu’ingrat, cette douce maîtresse,
Dont l’âme à ses chagrins à ce point s’intéresse
Que d’un époux absent elle en perd le souci,
Il va broyer son cœur pour prix de sa merci.

XV. – LE RÉCIT D’HERBLAIN.

Songeant à son serment, songeant à sa vengeance,
Craignant les indiscrets et l’heure qui s’avance :
— « O Madame, dit-il enfin avec effort,
Qu’importe d’un vassal le misérable sort ?
Gardez votre pitié pour quelque autre infortune…
Il en est de plus grande… et j’en connais plus d’une. »
—« Herblain, vous m’effrayez, mais ce n’est plus pour vous.
Répondez sans retard : comment va mon époux ? »

— « Dieu dispose à son gré des choses et des hommes :
Il nous brise à son heure… et tous tant que nous sommes.
Le faible et le puissant sont au même niveau
Devant la maladie et devant le tombeau. »
— « Oh ! Clisson est malade ! Oui, la chose est trop sûre…
A-t-il dans le tournoi reçu quelque blessure ?
Partons ! Mais que Paris va donc me sembler loin »

— « De vos soins ni des miens Clisson n’a plus besoin. »

Jeanne s’appuie au mur et devient toute pâle ;
Son haleine n’est plus un souffle, mais un râle.
« Malheur ! malheur sur nous, ô mes pauvres enfants !
Celui qui nous serrait dans ses bras triomphants,
Il est mort!… Il est mort ! Vous n’avez plus de père !…
Parle donc ! ton silence, Herblain, me désespère.
Mon bien-aimé Clisson, ne te verrai-je plus ?…
Mes vœux pour le sauver sont-ils donc superflus ? »

— « Oh ! Madame, songez que vous êtes chrétienne…
Et demandez à Dieu que son bras vous soutienne ;
Car,… il n’est que trop vrai,… vous n’avez. plus d’époux,
Et sur vous Dieu suspend de plus horribles coups :
La maison de Clisson tout entière s’écroule. »

Jeanne sur le plancher est tombée, et se roule,
Et de ses doigts crispés déchire ses cheveux :
— « Pas de ménagements! Dis-moi tout ; je le veux »

— « Ah ! maudit soit le jour où dans le roi de France
Je vous fis partager ma folle confiance !
Quand Dieu dans votre esprit éveillait le soupçon,
C’est qu’alors Dieu voulait nous conserver Clisson.
Votre amour vous donnait une seconde vue,
Et notre destinée, ah ! vous l’aviez prévue.
» Quand vous m’avez parlé, Madame, il était temps
D’écraser sous nos pieds ce groupe de serpents ;
Mais ils l’ont enlacé de leurs nœuds, et leur bave
Souille à jamais le nom de ce baron, si brave,…
Si bon. et si loyal,… qu’on admirait partout. »
— « Pas de phrases, Herblain ! Dis-moi tout, dis-moi tout. »
— « Je vous fais bien souffrir, mais je n’en suis pas cause :
Mon récit, c’est Clisson mourant qui me l’impose.
Il devinait qu’ici l’on voudrait tout savoir,
Et, pour tout raconter, il m’a fallu. tout voir. »
— « Pauvre ami! cher époux ! il m’avait bien comprise.
Ce qu’ont vu tes regards, que ta langue le dise,
Herblain,. car, tu le vois, je suis forte à présent :
Obéis donc sans crainte au cher agonisant. »

— « Ce que j’ai vu, Madame, est tellement horrible.
Que je ne puis le dire ; oh ! non, c’est impossible !… »
— « Je le veux. »— « Non, Madame, oh ! pas dans ce moment !
Vous mourriez. Plus tard je tiendrai mon serment. »
— « Ah ! que tu comprends mal tous lesmaux que j’endure !
Tous ces ménagements prolongent ma torture…
Oui, cher Clisson, mon cœur, du début jusqu’au bout,
Veut dans ta passion t’accompagner partout. »

Jeanne, à demi-couchée au milieu de la chambre,
Folle de désespoir, se tordait chaque membre,
En levant vers Herblain un regard suppliant.
— « Eh bien, écoutez donc ce récit effrayant.
J’abrège les détails, mais je jure, Madame,
De vous les dire un jour, ou Dieu damne mon âme. »
Herblain relève Jeanne et la force à s’asseoir ;
Puis, domptant comme il peut son propre désespoir,
Lui conte la prison, les affronts, l’agonie
Et la mort de l’époux qui, mourant, l’a bénie.
Son âme délicate a beau choisir les mots,
Tous ces détails pour lui sont autant de sanglots.
Jeanne, que sa douleur comme un poison enivre,
Sur le chemin sanglant se complaît à le suivre :
Jeanne lui crie : « Encor ! » s’il suspend son récit,
Et quand il le reprend, Jeanne lui dit : « Merci ! »

Mais cette femme faible en vain fait la Romaine :
Tant d’effroi ne tient pas au fond d’une âme humaine,
Ou son explosion doit la faire éclater.
Herblain, qui continue à tout lui raconter,
Lui montre de Clisson, sous des couleurs poignantes,
Le corps à Montfaucon, la tête aux murs de Nantes ;
A ce dernier détail, Jeanne pousse un grand cri,
Et sur le dur plancher tombe son corps meurtri.

Herblain bondit vers elle et sur son corps se penche :
Vains secours ! C’est la mort, car elle est froide et blanche.
La bouche et les yeux sont ouverts!… Oh! c’est trop tard,
Car la bouche est sans souffle et les yeux sans regard,
Mon Dieu ! que peut-il faire ? Appeler ? Il ne l’ose :
Il faudrait expliquer de cette mort la cause.
Attendre ? Mais, s’il reste encor quelque chaleur,
Le moindre retard peut compléter le malheur.

Pendant qu’il se meurtrit la poitrine et la tête,
Herblain entend monter vers lui des chants de fête,
Et dans le bois, là-bas, retentissent les cris
Du joyeux Olivier et de ses vingt amis.

Au rayon du soleil qui sur son front se joue,
Jeanne reprend ses sens ; le sang monte à sa joue ;
Un souffle semble avoir soulevé son beau sein.
Herblain espère. Hélas ! s’il espérait en vain !
Car cette teinte rosej elle est bien pâle encore :
C’est la faible lueur qui précède l’aurore ;
Herblain a vu souvent ces lueurs s’effacer
Et des nuages noirs venir les remplacer.
Ah ! ce semblant de vie est peut-être un vain leurre ?
Jeanne a rejoint au ciel l’époux que son cœur pleure.

XVI. – LE DÉFI.

Non, non, Dieu soit béni ! ce n’était pas la mort :
Jeanne devient moins froide et respire plus fort ;
Son œil a retrouvé son rayonnement d’ange.
Oh ! que le cœur de l’homme est un mystère étrange !
Malgré le désespoir qui l’écrase aujourd’hui,
Dans l’âme du vieillard un vrai bonheur a lui.
Quand sous les mers du Sud quelque sourd volcan gronde,
On voit parfois surgir des bouillons de leur onde
Un îlot enchanté, bientôt couvert de fleurs.

Jeanne vit !… Oui ! sa joue a toutes ses couleurs,
Et son beau corps raidi se détend et s’allonge.
Mais elle garde encor l’apparence du songe.
Bientôt se soulevant et se frottant les yeux :
« Où suis-je donc ? dit-elle , et quels rêves affreux !
C’est vous, Herblain; merci ! car j’aime à vous entendre.
Parlez-moi de l’époux qui se fait tant attendre. »

Herblain ne répond pas, mais éclate en sanglots :
Toute la vérité reparaît à ces mots.
Jeanne a bondi soudain sur ses pieds, et s’élance
Vers Herblain, en criant : « Oh ! vengeance ! vengeance !
Je n’ai rien oublié de ce qu’Herblain m’a dit…
Philippe, roi de France, ô lâche, sois maudit !
Les calculs d’un tyran ne sont pas sans mécompte :
Ah ! tu m’as abreuvée et de sang et de honte !
Ah ! ta hache a frappé sans pitié mon époux !
Ah ! tu flétris mes fils ! Eh bien donc, coups pour coups!
» La cruauté n’est pas chose si difficile ;
D’ailleurs, à ton école on y devient habile.
Je saurai comme toi verser des flots de sang,
Car la lutte est ouverte entre nous, roi puissant,
Et tu seras, cruel ! vaincu par une femme :
Je porterai partout et la mort et la flamme…
Et ne m’accuse pas ! Je fais ce que tu fis,
Heureuse de venger mon époux et mes fils. »

En soulageant ainsi sa pauvre âme ulcérée,
Jeanne marche à grands pas, de folie enfiévrée ;
De ses yeux, autrefois si calmes et si doux,
Partent de longs éclairs tout chargés de courroux ;
Sur sa lèvre blanchit parfois comme une écume.
Prenez garde au volcan, car la menace y fume !

En voyant ces regards plus ardents qu’un tison,
Herblain plaint sa maîtresse et craint pour sa raison.
Lui qui voulait naguère enflammer sa vengeance,
Il a peur et voudrait calmer sa violence :
— « Oh ! Madame, dit-il, montrez un cœur clément :
Clisson a pardonné dans son dernier moment. »
— « Tant mieux ! sa palme au ciel n’en est que plus certaine,
Mais mon devoir, à moi sa femme, c’est la haine…
Je n’ai pas de remords, car j’obéis à Dieu.
Violer tous les droits, oh ! ce n’est pas un jeu,
Et ce grand crime, il faut que mon bras le punisse :
Le Roi dira : Vengeance ! et Dieu dira : Justice ! »

Jeanne continuait de marcher à grands pas ;
Soudain, elle s’arrête et, d’un ton calme et bas :
— « Tu ne reconnais plus, pauvre Herblain, ta maîtresse,
Et ta douce baronne est changée en tigresse :
Nos états divers font nos devoirs différents
Et la mort de Clisson m’en laisse de bien grands.
Je les remplirai tous. Ma mission commence.
» Fuis-moi, si tu me crois atteinte de démence,
Fuis-moi, si la justice est pour toi cruauté ;
Mais si, gardant au cœur ta vieille loyauté,
Tu m’honores autant, vieil Herblain, que je t’aime,
Jure de m’obéir toujours, partout, quand même,
Sans jamais discuter mon ordre, quel qu’il soit.
J’ai besoin d’un appui : tu seras mon bras droit. »

Herblain plie aussitôt un genou devant elle :
— « Autant qu’à votre époux je vous serai fidèle.
Clisson me trouvera toujours reconnaissant :
Vous pouvez disposer, Madame, de mon sang. »

— « J’y comptais, mais merci !… Descendez donc et faites,
Au château comme en ville, organiser nos fêtes…
Oui, je veux des plaisirs, malgré votre récit :
J’ai de graves raisons pour en agir ainsi.
Tâchez jusqu’à demain qu’ici rien ne révèle,
Pas même à mes enfants, l’effroyable nouvelle.
Qu’au loin de nos chansons l’écho porte le bruit,
Et que nos feux de joie illuminent la nuit ;
Puis quand la nuit fuira l’aurore qui la chasse,
Nous tenterons peut-être une joyeuse chasse :
Il faut bien dissiper ses fâcheuses humeurs…
» Mais tiens un canot prêt avec trois bons rameurs. »
— « Madame, vous voyez que je vous ai comprise :
Mon visage est riant, quoique mon cœur se brise. »
A peine Herblain sorti, Jeanne fait sans retard
Tous les préparatifs de son prochain départ.
Conquérant sur son cœur un effrayant empire,
Elle force ses yeux et sa bouche à sourire ;
Mais on peut deviner ses horribles soucis,
En voyant par moments se froncer ses sourcils.

Un grand mont abritait un lac pur et limpide ;
L’ouragan n’y pouvait creuser même une ride ;
Les grâces du matin et les splendeurs du soir
Aimaient à regarder dans son calme miroir…
D’une convulsion la terre est ébranlée :
Le mont déraciné roule dans la vallée.
Vous plaignez le grand mont, brisé, broyé, perdu ;
Plaignez surtout le lac qui n’est plus défendu !
Les vents, de tous côtés bouleversant son onde,
Le font aussi cruel qu’une mer plus profonde,
Et vous pourrez le voir, envahissant son bord,
Y porter trop souvent la ruine et la mort.

Ayant tout préparé pour l’entreprise ardue,
Avec son jeune fils Jeanne était descendue ;
Herblain à sa maîtresse avait dit en secret
Que pour tous ses desseins tout se trouverait prêt ;
Quand soudain dans la cour, où la fête commence,
On voit, ivre de joie, Olivier qui s’avance,
En triomphe porté par ses jeunes amis.
Les airs en son honneur retentissent de cris :
— « Oh ! je me suis montré digne fils de mon père ;
Le vainqueur du tournoi vous salue, ô ma mère. »

Jeanne embrasse son fils et dit aux vingt bambins :
— « Continuez ici vos plaisirs enfantins.
Pour toi, par ta valeur, Olivier, tu m’enchantes
Et je t’en dois le prix. Nous partons tous pour Nantes.
Il n’est pas de plaisir plus justeent vanté
Que de voguer.^ur l’eau par un oeau soir d’été. »

Livre de bord de Belmont, tenu par René Fagault, années 1928-1929 fin

Les années 1923 à 1927 sont sur des pages précédentes de ce blog.

7 juillet 1928 samedi
16 h 30 Vent O. faible
Yves arrivé ici en 1er convoi file 2 bahots et les 2 filets avant le dîner il a relevé les bahots – Résultat : 3 congres.
Devant le résultat il refile les 2 bahots après dîner, il retourne les lever – Résultat : 10 congres, 1 loche – Total : 13 congres, 1 loche

8 juillet 1928 dimanche
7 h nous partons Vent N.E. faible 768 ° relever les filets – Résultat 3 rougets, 10 corlazos, 8 gâvres. On regile les filets. Nous sommes heureux aujourd’hui du résultat de la pêche, mais encore plus heureux de recevoir les familles Bigaré, Rousseau et Rousseau jeune. Présents : le Patron, Yvonne, Yves et Mimie, Anne, Nett, François, Mr et Mme Bigaré et leurs 2 enfants, madame Marie Rousseau, Mr le Dr Louis Rousseau et sa femme, à suivre

8 juillet 1928 suite
Les filets relevés ont donné : pêche de jour : 21 corlazos, 8 gâvres – Les 2 bahots : 6 congres
Total de pêche : 18 congres, 1 loche, 3 rougets, 16 gâvres, 31 corlazos = 69 poissons

15 juillet 1928 dimanche
Nous arrivons à Belle-Île avec le « Mont Saint-Bernard » patron Auguste Trimaud dit Bernard, matelot son neveu, son gendre Sébastien Lalanne et le mousse Pierre Vallé
La caravane se composait de Mr et Mme Bienvenue, Mr et Mme René Fagault et leur fille, Mr le docteur Rousseau et Madame, Mr et Mme Paul Rousseau. Voyage idéal, visite de l’île en auto-cars particulier grâce à l’amabilité de Mr David assurances Maritimes Nantes, qui nous a recommandé à un phénomène de l’île, le chef de gare. J’ai nommé Monsieur Rugieri que je vous recommande, j’ai rarement trouvé un homme aussi complaisant.

22 juillet 1928 dimanche
Vent N. petite brise 765°
Mis les 2 filets simples – Résultat : 50 corlazos, 2 rougets, 3 gâvres
14 h 30 on met les bahauts – Résultat : 1 congre
On avait refilé les filets – Résultat : 9 corlazos
Le patron est complètement amorti par la chaleur
Il est 20 h 15 et sous la véranda nous avons 30° de chaleur. Surement que les Rougets étaient … Il fait vraiment chaud.

29 juillet 1928 dimanche
Vent O.S.O. belle brise 763°
Présents : Mr et Mme René et Mimie. Mme Anne, Nett et François
Pêche de jour mis 2 filets simples – En travers du port Résultat : 0 – Du Vir S. à la Côte N. Résultat : 9 corlazos, 1 gâvre ( Un bahaut : Résultat : 2 corlazos
Régates au Croisic – Pas de yacht

6 août 1928 lundi
Grâce à l’amabilité de l’oncle René, Belmont m’est encore une fois
avec Charlotte pour me reposer un peu ici
et le mardi 7 avec Benigué je prends le temps dans le trou de la sole et au port plat au total une vingtaine de poissons moyens.
Beau temps Vent Ouest -Très chaud
Le mercredi 8 bahots en dedans du Vir. Total : 6 corlazos dont un très beau. Toujours beau temps, très calme. Chaud,
Le jeudi 9 un coup de senne au trou de la sole. Néant.
Beau temps mais un peu de houle à la côte.
Le vendredi 10 bahots en dedans du Vir : 3 congres moyens et ma campagne se termine, de même que l’an dernier pareil époque je ne peux pas quitter Belmont sans remercier de tout cœur l’oncle René et tante Yvonne qui m’ont assurée en leur villa une si gracieuse hospitalité et m’ont permis de passer les plus agréables vacances qu’on puisse souhaiter. Cher oncle, chère tante, mille fois merci.
Signé : (à identifier)

15 août 1928 mercredi
7 heures Vent N. 760° légère brise
8 heures 30 Je pars pour Guérande, réunion de chasse, on appelle cela profiter de Belmont et pêcher.
12 heures à table, très bon déjeuner
14 heures 30 Bénigué n’étant pas là et les têtes de sardines étant de reste à La Turballe, pas de pêche
Il y a de l’orage dans le temps ??
Les vents ayant tourné ils sont O.S.O.

19 août 1928 dimanche
7 heures Vent N.E. 761° petite brise
10 heures Vent E. 760°
14 heures S.O. 758° belle brise
Régates au Croisic

Les 2 filets simples mis samedi soir ont donné comme pêche de nuit – Résultat : 2 maquereaux, 2 gros rougets, 1 loche, 3 tacots, 10 corlazos
Mis les 2 bahots et refiler les 2 filets – Résultat : 7 congres

2 septembre 1928 dimanche
5 h N.E. 795° petite brise
Fête de l’Amicale des Pêcheurs de La Turballe.
Hier au soir samedi mis les 2 filets simples – Résultat de la pêche de nuit : 2 lieux, 9 tacos, 10 corlazos
Midi, départ pour assister au banquet de l’Amicale chez le maître queue Larnac. Banquet présidé par Mr Gautreau président de l’Amicale des Pêcheurs de St Nazaire.
Parmi les personnes assistant au banquet remarqué Madame Gautreau, Marame Constant Lemoine, Mademoiselle Constant Lemoine, Monsieur le Maire de La Turballe Pierre Nogues, Maurice Moreau, Jean Pierre Paludier, Armand Allègre, Prudent Allègre, Lemercier Boulanger, Jean François Jaunais, Magne Marignen, Edouard Lebrun président de la fête.
Le garde champêtre Malenfant part devant pour les régates.

Et grande discussion à l’arrivée à ces sacrés gars de La Turballe tous bons garçons, mais comme ils sont chaud à terre ?

2 septembre 1928 dimanche (suite)
Vent N.E. 766° petite brise
Yves arrivé le samedi soir met les 2 filets pour file les 2 bahauts – Résultat avant le dîner : 4 congres
Résultat après dîner : 9 congres
La pêche de nuit au filet a donne comme résultat : 6 rougets, 2 maquereaux, 4 tacots
encouragé par le succès d’Yves au bahaut, on file ces 2 engins – Résultat : 5 congres
Total de la journée : 18 congres

9 septembre 1928 dimanche †
Journée tragique Vent N.E. 785° petite brise mer houleuse
Arrivé le samedi on met les 2 filets – Résultat : 2 maquereaux, 5 rougets, 4 tacots
A 10 heures je pars à La Turballe chercher des têtes de sardines ayant bien l’intention de battre le record de dimanche précédent en congres.

9 septembre (suite)
Il est 11 h 15, j’étais en mer avec le matelot Bénigué et le garde Giraudet, nous entendons des cris perçants venant de la côte côté de La Turballe. Nous apercevons un prêtre et plusieurs enfants qui de la côte nous faisaient des signes désespérés. Comme je relevais un filet et que j’en avais la moitié à bord, je le rejette à l’eau et à force de rames nous arrivons à terre. Pour voir 2 hommes qui sortaient de la mer un baigneur qui ne donnait plus signe de vie : c’était un profscolaire. Le prêtre, Monsieur Delalande, aumônier de St Jean Baptiste, nous crie « il y en a encore 2 dans l’eau ». Je fais des recherches avec mon aviron car on ne pouvait accoster la côté à cause du ressac de 1,50 m. Au bout d’un quart d’heure sans résultat, on décide de senner.
Au premier coup de senne on retire un professeur de St Jean Baptisite hélas qui ne donnait plus signe de vie.
On continue de senner mais au 4ème coup la senne est déhalinguée, inutile de continuer, il est 15 heures et il en reste un dans le fond.
Le premier retiré par un baigneur et Monsieur Mahé (professeur) revient à lui au bout de 25 à 30 minutes.
On s’acharne sur le second sans résultat.

(suite)
Aussi on décide de le transporter à Guérande.
A 17 heures la mer ayant baissé, avec une petite senne et accompagné du patron pêcheur Julien Lagrée, nous donnons un premier coup, résultat nul. Nous nous apprétions à tirer à nouveau la senne que l’on venait de refiler, lorsque Julien Lagrée du bateau aperçois le deuxième noyé à 3 mètres du bord de l’eau.
Le fils Bénigué se jette à l’eau et le retire.
On se souviendra longtemps de cette après-midi du dimanche 9 septembre

p77 (blanche)

21 septembre 1928 vendredi
Commencement des vendanges à La Turballe. Résultat : 3 barriques Rouget
Vent N.E. fort 767°

23 septembre 1928 dimanche
Vent N.E. belle brise 766°
Journée triste. Madame René en partant pour Piriac s’aperçoit qu’elle a perdu une de ses boucles d’oreille.
Toute la journée se passe à chercher ce bijou, hélas à 18 heures nous n’avions rien trouvé.
Triste fin de saison 1928
Les vacances et la saison sont finies.

28 septembre 1928 vendredi soir à samedi
Vent S. forte brise 753°
Fin des vendanges. Résultat ce jour 1,5 barrique Coudert, 4 barriques Gros Plant
Total La Turballe grande vigne 2,5 Rouget – Au loc 0,5 Couder – Grande vigne 3 Gros Plant – Belmont 1 Gros Plant
270 litres Rouget pur
270 livres 1/2 Rouget 1/2 Couder
110 litres 1/2 Rouget 1/2 Couder
260 litres Gros Plant
225 litres Gros Plant
225 litres Gros plant
225 litres 1/2 Gros Plant 1/2 Colomber
110 livres Couder
Total 1 695 litres

30 septembre 1928 dimanche
Vent N.O. 757°
Arrivés ce matin à 10 heures. Le jardinier Adolphe en nous voyant arriver fait de grands signes et court au devant de nous, quoi encore d’arrivé –
Heureuse nouvelle. Valentine sa femme a retrouvé la boucle d’oreille de Madame René. Joie pour tout le monde. Yvonne embrasse Valentine et lui offre un tailleur de la Maison Gaudet frères et sœur de Guérande, fait sur mesure.
Le déjeuner a été plus gai qu’il y a 8 jours.
Yvonne, Mimie et moi décidons d’aller, pour commémorer la joyeuse trouvaille, au Parc des Dryades .
Le corps mort est remonté.
15 h 30 on allume et on part.
Un pavé marque l’endroit où a été retrouvé le bijou.

4 octobre 1928 jeudi
Vent S.O. 763° temps brumeux, forte bise
Mr et Mme René sont arrivé hier au soir à 22 heures s’offrant 48 heures de vacances.
On procède au nettoyage et curage du puits devant le chalet.

4 octobre 1928 jeudi (suite)
Puis Giraudet, Benigué et l’aimable Gardaix de La Turballe, l’homme de toutes les ressources, on vide la fosse d’aisance qui ne l’avait jamais été depuis la construction de la Villa, soit 22 ans.
On procède aussi à la mise en place de la 4ème buse du puits du jardin.

27 mars 1929 mercredi
Ce jour à 10 heures j’ai commencé à planter à la Grande Vigne en trait côté droit
16 rangs de 41 plants de l’ancien Rouget, plus 20 plants
A quand la première barrique ?

31 mars 1929 Pâques
Vent N.E. faible 765°
Arrivée de Madame Mattéi et de sa toute gracieuse jeune fille Mademoiselle Ninette ; la journée de Pâques a été très employée, d’abord pour les jeunes Mademoiselle Ninette, Mimie Fagault et Yves sont allés à la première messe à Piriac à 6 heures.
Les gens raisonnables, Madame Mattéi, Madame René et le patron, se sont appuyés la grand messe.
Grande partie de tennis.
Après déjeuner la tournée réglée aves les sympathiques invitées, tour de la pointe du Croisic, digestif au Port-Lin, tour de la pointe de Penchateau, le remblai de La Baule, visite du Pard des Dryafes, apérifis à La Chaumière, et dîner à Belmont à 19 heures.

1er avril 1929
Vent N.E. faible – à 16 h Vent O.S.O. belle brise
Ce premier avril nous réservera-t-il des surprises….
La matinée tennis entre Mademoiselle Ninette et Mimie et Monsieur Yves.
Visite par la jeunesse des rochers de la pinte du Castelli.
Après déjeuner le calme et le recueillement sur la plage.
16 h 40 départ de nos aimables invitées.
Et nous n’avons pas fait la coque à l’œuf.

7 avril 1929 dimanche
Vent à 9 heures N.E. belle brise 772°
Vent à 14 heures S. belle brise 771°
Arrivé ici 9 heures
Le patron, Madame René, Yves et Mimie. Journée calme.
Yves part rejoindre les copains mais il a passé la consigné à son père et à sa sœur de peindre les pots de terre en rouge.
On rentre dîner à Guérande car ce soir il a concert par la société des Fêtes « Les noces de Jeannette »

20 avril 1929 samedi 21 heures
Vent N. forte brise 758°
Arrivée à 20 heures, le Patron, Madame René, Yves et Mimie.
Dîner sour la véranda – 22° C

21 avril 1929 dimanche
9 heures Vent N. violent 760°
11 heures Giraudet le garde nous apporte la première botte d’asperves.
Le matelot Bénigué et le Patron peignent le mouille-cul.
On démarre, toujours même brise, mais un peu moins forte. Je constate que la balise des Rouzeux, côté de Lérat, est remise en place, brave Monsieur l’Ingénieur en chef (Bonnissent). A quand la reconstruction de la Tourelle des Bayonnelels ? Pour tous très utile. Et les feux du part de La Turballe.

5 mai 1929 dimanche
Election municipale. Est-ce la liste Joseph B. qui passera ou mon Poulain Paul P. qui se présente seul ??
Arrivé ici à 10 heures par forte brise de S. 758° mer agitée
Présents : le Patron, Madame René et Mimie, au déjeuner Mr Yves qui nous lache après le café.
Le garde Giraudet et le Patron peignent « La Petonne »
Ensuite récolte de 45 asperges et en route pour le serutin !!!
Réception à Belmont de « charmante II » la 2ème vache, achetée 1 300 F et qui doit nous donner un veau le 15 juin. La première Charmante I ayant été vendue 1 050 F après nous avoir donné un veau. Elle n’avait cependant que 2 ans, mais la 3ème année elle est advenue stérile …

17 mai 1929 vendredi
Vent N.E. belle brise 764°
Ce jour j’ai le plaisir et l’honneur de receveoir Monsieur le sous-préfet Coustalin, mon cher Président Joubert, chambre de commerce, Monsieur l’Ingénieur en chef P. et C. Bonnisseau, que j’ai souvent interpellé à la chambre mais avec lequel je m’entends très bien. Egalement invités : le Doyen de la chambre Monsieur Guellouet (le plus sympathique des membres), monsieur l’ingénieur de la Chambre, Monsieur Jarnière, et mon Poulain Monsieur Pichelin.
Menu : hors d’œuvre variés – Homard Croisicais – Soles Turballaises – Filet bœuf – Pommes nouvelles – Asperges de Belmont – Dessert.
Je souhaite encore recevoir ces Messieurs à chaque fois qu’ils le voudront.
Signé : (de tous) La cordialité du déjeuner de Belmont a kacé « la gamelle »

19 mai 1929 dimanche Pentecôte
9 h Vent N.E. petite brise
Présents : le Patron, Madame René, Mimie Fagault
Ce jour de Pentecôte on remet la fête de Jeanne d’Arc qui n’a pu avoir lieu dimanche 12 à cause du mauvais temps. Aussi après déjeuner retournerons nous à Guérande pour encourager la société des fêtes – qui le mérité ! Depuis son président Monsieur Penot jusqu’au plus humble des membres qui souvent ont tous le mérite. Je n’oublie pas le distingué secrétaire Général Eugène Touquet fils.
13 heures. Le sacré baromètre marque une tendance à la baisse 763°, il n’est pas aussi vigoureux que les jeunes du Comité des fêtes.
13 heures 30 On démarre avec la vieille Delahaye pour la Cité Moyennageuse. Vais-je trouver mon cher Poëte Monsieur Peinsendeux.
Et le vent vient au N.N.O.
La fête de Jeanne d’Arc commence, le tout très réussi. Le Poëte Pompideux outre ses grand yeux, son nez s’allonge. Il boit les paroles des acteurs. Il est en extase !!!!!!
Apothéose

20 mai 1929 lundi de Pentecôte
Jour de foire la maison Fagault est fermée en signe de protestation (c’est jour férié)
Vent N.N.E. 763° temps superbe, belle brise
On a passé les drisses au mât du pavillon.

26 mai 1929 dimanche
Vent N.E. belle brise 763°
Arrivé samedi soir 21 heures Présents : le Patron, Madame René et ma Belle-Mère.
Après déjeuner Giraudet, mon vieux matelot Benigué et le Patron peignent l’intérieur du bateau « Petit-René »
17 heures Vent O. jolie brise
21 heures Départ. Après avoir expédié le dîner en 50 minutes.

2 juin 1929 dimanche
Vent O. belle brise 768°
Présents : le Patron, Madame René, Yves
J’ai peint le bateau la coque extérieure peinture sous-marine, à 16 heures visite de Messieurs Chevallet d’Angers et Pouliguen monseigneur de Merdaiset chevalier et de Me et Mme Jules Pichon et leur fille.
On a trouvé un noyé à Ker Elisabeth

9 juin 1929 dimanche
7 heures Vent N.N.O. petite brise 760°
Journée calme
Giraudet et le Patron finissent de peindre le « bateau »
12 heures Vent O. belle brise 765°
19 heures – Giraudet et le Patron changent les drisses du mât

10 juin 1929 dimanche
7 heures Temps bouché et à grains Vent S.O. forte brise – Pluie et vent 765°
Midi – 20 – Arrivé de l’aviateur Monsieur Hinele ? Mattei avec sa mère.
Il est heureux de retrouver sa gentille sœur Ninette et son frère le docteur Jean Mattéi l’auréole de l’école de médecine de Nantes, arrivant de faire un stage à Leysin (Suisse)
Le déjeuner fut gai et Yves se surpasse dans ses talents culinaires et nous présentons des « Pêches Melba »
Beau temps, nous prenons le café – et chacun bavarde – Même « Crac » l’échappé de la Gazette de France.
Le beau temps continue et les jeunes font du tennis.
Nos invités nous quittent consuits par Yves jusqu’à St Nazaire pour prendre le train de 17 H 10
Le temps se met au beau Vent O.N.O. 768°

30juin 1929 dimanche
7 h Vent N.N.O. 758° belle brise
9 h On met le bateau à l’eau sous la surveillance d’un vieux marin de La Turballe François Perio dit « Raoul, le chineur » Le chineur il n’y a guère que lui.
Le Patron pour pouvoir l’appeler ainsi, le sobriquet de chineur de lui vient pas de ce qu’il chine à droite et à gauche ; une goutte ou un verre de vin, mais parce qu’il est toujours à la recherche d’un service à rendre, c’est donc un chineur de travail, mais la jeune génération Turballaise a tourné ce surnom autrement, et cette jeune génération a aujourd’hui 50 à 55 ans, il faut donc dire que mon vieux camarade François Perio, « Le Chineur » pour moi a aujourd’hui 77 ans, et il serait très contrarié si je ne l’invitait pas à venir mettre mon canot à l’eau, car lorsque j’étais gosse (4 à 8 ans) à La Turballe il me « torchait le C…l » ce sont ses propres paroles.
Hier au soir samedi Viton avec la plate a mis les bahauts. Résultat : 3 petits congres
14 h 20 Vent S.S.O. 759° temps à grains, mer houleuse, on repose les bahauts.
Mise en place des bouées Rouge et Verte indiquant les feux de position.
Nous avons un 2ème veau avec Charmante II du nom = !!! (Charmante c’est la vache)

7 juillet 1929 dimanche
7 heures Vent N.N.O. 768°
14 heures Vent O. belle brise 767°
Arrivés hier au soir ici, avec l’Ami Viardot d’Angers. Nous finissons de déjeuner et assistons au départ du bateau de sauvetage d’Hoëdic (l’Ernest-Ernestine), qui samedi soir est venu dans le port de La Turballe, escorter un petit-côtré d’Hoëdic qui avait cassé son mât – L’Ernest-Ernestine est remorqué par un bateau de La Turballe.

 

14 juillet 1929 dimanche
9 heures Vent E.N.E. belle brise
Première mise à l’eau des filets. Engins : 1 filet simple dans la passe Oueset du Vir – Résultat : 32 rougets, 6 tacots, 5 corlazos, 2 gâvres
1 filet simple passe Est du Vir – Résultat : 4 rougets, 1 maquereau, 2 tacots
Présents Mr et Mme René, Mimie Fagault, Anne Fagault, Nett Fagault, François Fagault
Les filest ont été refilés. Résultat : 4 rougets, 1 corlazo

21 juillet 1929 dimanche
9 heures Vent S.S.O. faible, temps brumeux, 766°
Hier au soit Yves est venu mettre les filets et en a profité pour mettre les 2 bahauts – Résultat : 3 congres, dont un très beau qui est destiné à Rauruche de Dijon, propriétaire des 3 Faisans à La Baule-les-Pins, le fameux restaurant (à suivre)

21 juillet 1929 dimanche
14 h 30 J’arrive du Raoulet, le célèbre Vatel de La Baule-les-Pins. Ce monsieur digirait en fumant un excellant cigare. Par la fenêtre de sa salle à manger, je lui offre mon congre.
Comment cela se mange-t-il ?
Ah, non, mois qui ne m’émotione pas souvent, je reste estomacqué. Comment un chef cuisinier me demande comment on mange un congre. Eh bien, sans lui faire tort, je l’enverrai manger une godaille à La Turballe.
15 h 30 je file à La Baule, pensez-vous, je représente mon patron Monsieur Joubert, président de la chambre de Commerce à la société des sauveteurs Bretons à La Baule, où Monsieur Bertho président de cette société nous reçoit d’une façon des plus simples mais des plus cordiales, accompagné de Monsieur Romet capitaine au long cours président du Saint Berthems de St Nazaire.
15 h 45 Discours de Monsieur Bertho et Ramet remet la médaille à monsieur Lecomte de la présence Maire de La Baule, conseiller général du canton de Guérande.
Et Monsieur Niral un ami, ancien sous adminitrateur de la Marine, actuellement Directeur des Chargeurs Réunis.

21 juillet 1929 dimanche (suite)
16 heures Baptême des 4 Doris – Maraine (blanc) par le curé de La Baule. Immédiatement après 2 Doris prennent la mer et commencent les opérations de sauvetage.

27 juillet 1929 samedi
A 19 heures nous arrive Jacquot ex-maréchal des logis du 11° escadron du train de Nantes, celui qui a mis mon fils Yves au port d’Armes. Il est aujoud’hui adjudant de réserve et accomplit en ce moment une période de 21 jours.

C’est un Parisien, dans toute l’acception du terme, et en plus doublé d’un brin garçonisme, mais ce qu’il a l’accent c’est formidable.

28 juillet 1929 dimanche
8 heures Vent N.E. calme plat 797°
Présents : le Patron, Madame René, Yves Fagault et Mimie, Madame Emmanuel Fagault, Nett et François.

Pêches – Résultat de la journée : 2 cogs, 39 rougets, 5 corlazos, 1 maquereau, 2 lieux, 1 araignée, 3 gâvres, 11 congres.

Ici tout est expédié en vitesse, je n’ai même pas le temps de mettre la position des filets et le résultat de chaque, que l’on me demande, penses-tu, à s’habiller, je ne suis cependant pas à poil.
20 h 55 – 767° bonne brise d’O.

15 août 1929 jeudi
9 heures Vent N.E. petite brise 764°
2 filets simples dehors – Position barrage au Vir Sud-Nord – Résultat : 3 rougets, 2 maquereaux, 1 lieux, 2 corlazos – Position barrage du Vir Est-Ouest – Résultat : 13 rougets, 6 tacots, 5 corlazos, 2 gâvres, 1 dormeur Total 35 poissons

18 août 1929 dimanche
7 heures réveil – Vent N.N.O. faible 765°
Présents : Mr et Mme René, Yves, Mimie et François Fagault
Nous avons le bonheur de recevoir aujourd’hui le père Leblanc et ses enfants : Me et Mme Pinard, Claude Pinard, Marie-Annick Pinard, Miche Pinard, Alain Pinard, Jack Leblanc

C’est toujours pour moi une grande joie de recevoir ces amis, presque des parents puisque toute la famille m’appelle Tonton René.

18 août 1929 (suite)
Pêche = 2 filets simples, un dans l’ouest de Co-Belmont – Résultat : néant
Le 2ème dans le barrage ouest du Vir à la Côte – Résultat : 51 rougets, 8 corlazos, 1 loq Total 60 poissons plue 2 gâvres
Les filets sont refilés.

(de Leblanc) Quels melons délicienx !! Et quels rougets fins moëlleux !!! Bravo, braves amis aux habiles pêcheurs que sont les gars Fagault et la gracieuse Mimie. Vrai de vrai, si les agents sont de braves gens, que mes vieux amix Fagault le sont encore plus !!!
On a bien mangé et bien bu, et on a siroté le café extra supérieuret nous attendons le pousse café – Mais toute la bande Pinard et Fagault g… crie à qui mieux mieux si bien que le père Leblanc en est tout … émoustillé. Le … viens !!! Merci de tout mon cœur et reconnaissant en mon nom et au nom de tous les miens de l’accueil si affectueux des Belmontois les plus aimables des amis de vieille date. Qu’on est donc bien reçu dans ce coin de Turballe et comme les enfants ont gardé les traditions de famille, car quand on a connu

(suite) comme aussi les premiers propriétaires de Belmont, on se souvient avec toujours la même émotion des jours passés en gardant le souvenir toujours affectueux des chers disparus, et j’ai nommé Mr et Mme René Fagault père et mère des chers amis, qui nous reçoivent aujourd’hui. Hip, Hip, Hourrah !!! Merci à mes amis et espérons quqe pendant de longues années encore, cette bonne journée du 18 août 29 aura des recommencements.
Et je signe le présent procès-verbal en y mettant tout mon cœur d’ami fidèle et reconnaissant. Belmont le 18 août 1929 – Signé : Lucien Leblanc père

27 août 1929
(écriture différente) Vent Est petite brise Beau temps
Nous mettons deux filets dans les passes du Vir dans de bonnes conditions. Résultat : 5 rougets, 5 corlazos, 5 lieux, 5 gâvres
et un filet bien abimé par les hélingues.
Vent Est le matin et O. le soir. Beau temps Nous mettons les bahots que nous levons 4 fois. Résultat : 4 congres moyens et des gâvres.
Nous donnons 5 coups de

(suite) senne dans la journée au Port plat et dans le trou de la sole. Résultat : quelques petits turbots et quelques plies. C’est bien maigre.
Dans les deux bahots deux congres moyens et quelques gâvres.
Toujours beau temps Vent O. nous sennons trois fois ; Résultat : une quantité de petits turbots et de petites plies, 2 grosses plies seulement.
Et pour la troisième fois je quite Belmont après y avoir passé comme toujours d’agréables instants grâce à l’aimable hospitalité de mon oncle et de ma tante. Et comme tous les ans à pareille époque je tiens à laisser écrit ici l’espérance de toute ma gratitude en leur souhaitant de tout cœur bonne et longue année en cette chère propriété de Belmont qui est toujours mon attrait irresistible et bien compréhensible !!

1er septembre 1929 dimanche
Vent E. 762° petite brise
Présents : Mr et Mme René, Yves – Mr et Mme Paul Rousseau
2 filets simples – Résultat : 10 rougets, 6 corlazos, 2 tacots
Un coup de senne au trou de la sole – Résultat : 1 sole de 43 cm 650 g- C’est Kervadex qui l’a arrangée.

8 septembre 1929 dimanche
7 heures Vent E.N.E. 764° belle brise
Les filets ont été mis par le vieux matelot Benigué et le garde Giraudet. Résultat : 12 corlazos, c’est maigre.
Mais il faut dire que l’un des filets a été traversé par un belugat
Ce jour j’ai un contre-maître maçon qui me fait la base de mon cadran solaire. Comme je tiens à avoir l’heure vraie, il est fait dans toutes les règles grâce à l’amabilité de Toto (qui est-ce Toto), c’est tout simplement le créateur de la Foire de Rennes s’il vous plaît, et le fondateur des Amis de Guérande, qui a donné ce jour la représentation sous la Tour Ste Anne du « chemineau » par un groupe d’artistes de Rennes et qui a eu l’idée à l’issue de cette représentation de faire un quête pour Monsieur Luciani qui a malheureusement perdu sa vedette par incendie à son bord. Il forme des vœux pour que le Crédit Maritime lui donne en location la vedette 689 mouillée dans le port de Piriac, ce serait une bonne œuvre de solidarité.

15 septembre 1929 dimanche
7 heures Vent E. faible 792°
Présents Mr et Mme René, et les enfants revenant de Bannaster .
Samedi soit, mis 2 filets. Résultat : 3 rougets, 1 lieux, 1 corlazos
Filé 2 bahauts – Résultat : néant
14 heures Nous appareillons pour La Baule, voir le Grand Meeting d’Aviation organisé par Monsieur André, celui qui de La Baule fait la plage la plus fréquentée de l’Europe.
Combien dans la Presqu’île de Guérande lui doivent une belle aisance !!!
Il en faudrait beaucoup de Mr André en France – Notre belle Patrie

22 septembre 1929 dimanche
16 heures Vent O. jolie brise 769°
Présents : Mr et Mme René, Yves et Mimie
Maintenant nous serons souvent seuls, si mon pauvre frère Manu vivait, ce qui est arrivé ne se serait pas produit. Les « La Gaillardais » ont été durs. Je laisse à mon beau-frère Etienne de juger, lui le type sérieux et pondéré. A suivre

22 septembre 1929 dimanche (suite)
Pas de pêche, hier le temps ne servait pas pour les filets et aujourd’hui temps magnifique pour bahauter.
Alors on en profite pour mettre les filets au sec et amener le bateau à terre, la saison de pêche 1929 est terminée.
Maintenant les vendanges.

26-27 septembre 1929 jeudi et vendredi
Vendanges à La Turballe
Résultat n°46 : 3 fûts de 260 litres Rouget pur – 1 barrique de 220 livres Rouget pur – n°36 : 1 barrique 1/2 G.P. 1/4 R. 1/4 Couter – 3 barriques GP – Total 4 barriques bon Rouget et 4 barriques Gros Plant
2ème journée de vendanges

3 et 4 octobre 1929
Arrivé Madame René et le Patron le mercredi soir à 22 h 10 par temps bouché. Après une nuit de tempête impossible de fermer l’œil pour ma femme, car pour moi plus il vente mieux je dors. Je me suis levé à 7 heures pour voir si mon canot est en bon état car c’est grande marée et la mer rapporte jusqu’au mur. Pas de mal, la mer a fait le tour du canot.
à suivre

3 octobre 1929
Giraudet, sa femme, Charles Vaillant et le Patron à 9 heures, par un temps de chien, vent de sud violent et grains de pluie, le baromètre marque 753°, nous nous attaquons au « Colombar », après plusieurs mises à l’abri à 12 h 15 nous finissons le fameux colombar. Cela aurait pu être fini plus tôt ; mais la boulangère, Mademoiselle Lemoine, vient nous prévenir qu’un cheval est tombé sur la route. Alors le vieux Charles Vaillant, attèle notre vieille « Mince » (une jument) et va continuer la tournée de pains. Le citoyen Gardaix de La Turbaille, homme de tous les dévouements, qui nous donne la main, vu reconduire le cheval de la boulangère. Voilà ce qui a occasionné le retard.
Midi On déjeune. Puis départ pour le « Loc », où il reste le Coudert à vendanger – ah oui – au bout d’une demie heure de la flotte, on rendre tous guenés (guenés veut dire en Turballais mouillés).
A demain la fin des vendanges.
J’ai profité de ce mauvais temps pour voir le port de La Turballe par grosse mer, depuis la fermeture de la fameuse passe du sud. Eh bien les bateaux étaient dans un lac.

4 octobre 1929 vendredi
fin des vendanges 1929 : 1 fût de 260 livres Colombar et 1 barrique et demi de Couderc dont 1 barrique pour Giraudet.
16 heures : Madame René et le Patron quittent Belmont par un calme plat et Vent N.E. nul 757°

6 octobre 1929 dimanche
17 heures Vent fort O.S.O. 753° Temps à grains
Mr et Mme René sont venus déjeuner et ont eu la visite de Madame Boquien, Mademoiselle Odette Boquien, Mademoiselle Clarisse Hendrieux
17 h 30 Nous partons voir la mer à Batz, comme si on ne l’avait jamais vue.

27 octobre 1929 dimanche
16 heures Belle Brise de N.E. 758°
Monsieur et Madame sont venus faire une visite à Belmont. Temps superbe. 20° sous la véranda. On enlève les stores.

Nécrologie (La Presqu’île Guérandaise, 2 février 1930)

René Fagault, président de l’Union des Commerçants et Industriels de Guérande, et membre de la Chambre de Commerce de Saint-Nazaire, s’était rendu dimanche matin, vers 10 heures, à sa propriété de Belmont, en La Turballe.
A son retour, il se sentit incommodé dans son automobile ; néanmoins, il peut rentrer chez lui. Mais à son domicile, rue Saint-Michel à Guérande, son état s’aggrava. On manda un docteur qui lui prodigua ses soins les plus éclairés ; mais bientôt une nouvelle crise se produisait, et M. Fagault ne tardait pas à rendre le dernier soupir.
Ce décès, qui a surpris tous ceux qui connaissaient l’étonnante vigueur de M. Fagault, doit être attribué à une angine de poitrine.
Le défunt jouissait de la considération générale.
Les obsèques ont eu lieu mercredi matin.
Une affluence considérable était accourue de la région de Saint-Nazaire, d’Herbignac, de La Roche-Bernard, et de toute la côte, apporter à la famille si cruellement et si soudainement éprouvée le réconfort d’une chaude sympathie. La vaste collégiale Saint-Aubin de Guérande était absolument comble.
Parmi les personnnalités présentes, nous avons reconnu : MM Butterlin, sous-préfet de Saint-Nazaire, Joubert, président de la Chambre de Commerce ; Nassiet et Guillouet, vice-présidents ; Lemoine ; Charles Lemauf, conseiller général du Croisic ; Masson, maire du Croisic, et Toublanc, adjoint ; Giroire, 1er adjoint de La Baule, représentant M. de Lapeyrouse ; Georgelin, président du Tribunal de Commere ; Valdès Roigt, doyen du Corps Consulaire ; Bonisseau, ingénieur des Ponts-et-Chaussées ; de Bedouaré, Bichon, Adet, Priou, Anézo, Batard, Gonichon, Jean Vincent, membres de la Chambre de Commerce ; Mallein, membre de la Chambre de Commerce d’Orléans ; Bigaré, maire de Guérande : Nogue, maire de La Turballe ; Docteur Gouret, de La Turballe ; Litoux, maire de Saint-Lyphard ; Molf Leray, représentant M. Le Chauff de Kerguénec, maire de Saint-Molf, absent ; Jarnoux, secrétaire de la Chambre de Commerce de Saint-Nazaire ; abbé Beauget, supérieur du Petit Séminaire ; Valentin, greffier du Tribunal de Saint-Nazaire ; Lorieux père et fils : Thomas, directeur de l’Ecole Saint-Jean-Baptiste ; Bertrand, ancien notaire, et de très nombreuses notabilités de la Presqu’île Guérandaise (le Comte Hubert de Montaigu, retenu à Paris, s’était fait représenter par Mme la Comtesse de Montaigu) Les cordons du poêle étaient tenus par M. Joubert, président de la Chambre de Commerce de Saint-Nazaire ; M. Boquien, directeur d’usine à La Turballe ; M. Leblanc, de Nantes ; Me Henry, notaire ; M. le Docteur Gouraud et M. Auguste Yviquel, conseiller municipal.
La Société Musicale, dont le défunt était président d’honneur, précédait le cortège, jouant des airs funèbres.
Au cimetière, M. Joubert, président de la Chambre de Commerce de Saint-Nazaire prononça avec émotion le discours suivant :
« Mesdames, Messieurs
Au nom de la Chambre de Commerce de Saint-Nazaire, dont il faisait partie comme représentant de la région de Guérande, je viens exprimer les regrets que nous cause la disparition de René Fagault.
Quand la nouvelle de sa mort nous a surpris, instinctivement, par de phénomène réflexe commun à tous les hommes en pareille circonstance, notre esprit s’est reporté au jour de notre dernière réunion et au déjeuner amical qui l’a prédédée.
Jamais, peut-être, Fagault n’y avait manifesté autant de vie, autant de bonne humeur.
Par une sorte de prescience, voulait-il nous laisser au maximum le souvenir de ce qu’il était : la santé et la vie en personne !
Car il est impossible d’évoquer Fagault, sans se le représenter, grand, droit, carré d’épaules, le teint coloté, les yeux pétillants, et sous ce ensemble physique, un cœur d’or, débordant de sympathie et du besoin de se dévouer.
On comprend qu’une telle personnalité n’ait pu passer inaperçue dans son milieu.
Commerçant actif, il avait su donner à son entreprises une impulsion et une étendue peu communes dans nos populations rurales.
Partisans du progrès, l’esprit en éveil, il avait annexé au noyau primitif de son commerce tous les rayons que réclamaient l’activité incessante et le développement prodigieux de ce pays, riche en plages fameuses, dont Guérande est la capitale historique mais bien vivante.
Organisateur, il avait doté sa maison d’un personnel, sagement réparti, et du matériel qu’impose la formule fièvreuse moderne.
Enfant du pays, sympathique à la population, nul l’avait vu grandir, on le rencontrait sur les routes de la région, la poignée de main franche et facile, le mot gai sur les lèvres ; mais aussi, dès qu’il fallait être sérieux, il était toujours prêt à donner un conseil, d’un mouvement généreux qui allait au cœur des gens.
Etonnez-vous, après cela, que ses compatriotes l’aient désigné, avec un empressement que chaque élection confirma, pour représenter à notre Chambre de Commerce les intérêts de la Presqu’île Guérandaise.
Ah ! ils avaient bien choisi, car il tenait une grande place parmi nous, tant par la sûreté de son jugement que par la sympathie naturelle qu’il inspirait.
C’est à son intervention que ses commettants doivent, notamment, de sérieuses améliorations dans les tarifs et horaires de chemin de fer et dans les questions de douane ;
Les marins-pêcheurs de La Turballe étaient ses amis de toujours. Il avait fait de si bonnes parties avec eux ; aussi, avec quelle ardeur intervenait-il pour appuyer leurs revendications.
C’est fini : la vie a quitté ce corps qui paraissait inaccessible à la maladie. Nous ne verrons plus le bon sourire de Fagault nous accueillir dans Guérande ; mais je suis bien sûr qu’aucune réunion ne se passera d’ici longtemps, sans qu’au moment d’ouvrir la séance, une émotion ne nous étreigne : il nous manquera un ami.
A sa veuve éplorée et à ses enfants, ainsi qu’aux membres de sa famille, j’adresse l’expression de mes plus sincères condoléances.
Au nom de mes collègues de la Chambre de Commerce, et en mon nom personnel, mon cher Fagault, je te dis une dernière fois « Adieu » »
Nous renouvelons à Mme veuve René Fagault, à ses enfants et à toute sa famille, nos bien vives condoléances.