NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE VI RUE PRÉMION

Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

  • Zut ! J’en ai assez… Charles, donne-moi une cigarette ?
  • Berthe s’allongea sur un canapé.
    L’atelier de Charles Delange avait subi une complète transformation. Les meubles en ordre, les tapis bien tendus, les plâtres époussetés, les vitres des fenêtres remplacés par de superbes vitraux allégoriques, les chevalets alignés, les tentures soigneusement installées, le perroquet gorgé des poussières du balayage, coi sur son perchoir fraîchement reverni. Charles, drapé dans une ample robe de chambre grenat, un bonnet turc sur ses cheveux, visitait pour la centième fois son temple d’artiste ; il rangeait de nouveau les pipes du ratelier, regardait encore si le pot à tabac avait le ventre bondé et si le petit crocodile en bronze bâillait pleinement ses allumettes. Berthe roula sa cigarette avec une dextérité remarquable et l’alluma aux tisons du foyer.

  • Malgré ton génie tu n’aurais jamais pu rendre ton atelier si coquet.
  • Le peintre joyeux vint s’asseoir près d’elle.

  • Oui, ma petite chatte d’or, tu es la fée de mon domaine. Tu auras un ticket d’honneur pour entrer au paradis des artistes.
  • Il passa sa main droite dans les cheveux dénoués de son amie baisant son front, ses sourcils.
    Elle était vêtue d’une longue robe blanche avec une ceinture en cuir de même couleur. Sa chevelure traînait comme un liquide d’or renversé le long du bras du canapé.
    Il la chatouillait de caresses dans la nuque, derrière l’oreille, sur la gorge à travers l’étoffe. Des désirs la picotaient ; elle s’agitait au cou du peintre.
    Le bonnet turc tomba sur le sol… et l’on sait ce qui serait arrivé sur le canapé moelleux aux fleurs roses quand deux coups de poings ébranlèrent violemment la porte.
    Ils se levèrent en sursaut.

  • Imbécile, s’écria Charles, je savais bien que j’avais oublié quelque chose… la sonnette, parbleu !
  • C’étaient Lolette et René.

  • Comment, ensemble… déjà ! s’exclama Berthe.
  • Nous nous sommes rencontrés par hasard dans l’escalier, expliqua Lolette.
  • René la regarda interloqué. Elle rougit.
    On arrangea les sièges. Le défilé commençait.
    Charmel, complet gris, serrant les mains à les briser ; Ormanne, maigre, deux méridionaux bavards. Belle et son inséparable Line, les deux gamines, habillées pareilles et qui riaient pour ne pas être sérieuses. Claire Vernant et Joséphine Bournier, une institutrice et une du téléphone. De Remirmont, tiré à quatre épingles, frais rasé, célèbre par ses saluts parabolants. Verneuil, roux, les cheveux baignés d’huile brillantine, l’air un peu stupide avec son monocle de difficile équilibre. Deux couples bras dessus bras dessous. Mussaud le sculpteur, gras gueulard et Marthe la Rouquine, sa maîtresse, grande fille qui grimaçait des réponses en signes compliqués des yeux et de la bouche ; Frayssère, étudiant en médecine, une grosse tête bonasse touffue de cheveu noirs frisés et hirsutes, avec son amie la blonde Mme Boucran en fuite du domicile conjugal, ayant semé ici et là deux ou trois enfants de pères inconnus, et pour le moment courbant sous son despotisme le faible et nouvel amant qu’elle suce de tout son coeur. Il la croyait fidèle ; elle l’était souvent.
    Trois autres à la queue leu-leu. En tête, un petit joufflu, sombre comme un pasteur protestant, sournois comme un rat d’égout que la lumière ébloui, frisant d’un geste sec sa frêle moustache noire : M. Gustave Monnès, auteur dramatique embryonnaire. Personne n’ignorait ses premiers essais en un acte, délayages d’idées auxquelles s’attachent les novices en quête d’originalité. Ils dormaient au fond d’un tiroir dans l’attente du sauveteur promis, le Moïse provincial désireux d’une renommée décentralisatrice dont le geste théatral imposera une miette de gloire au front du débutant prosterné humblement aux pieds de ce grand César tragédien, professeur d’un conservatoire succursale de Paris ! On le jouerait, chaque acteur aurait sa petite tirade à effet ; l’auteur viendrait sur la scène payer d’une risette sa claque d’un soir de chaleur communicative. Triomphe éphémère qu’une presse infidèle douchera d’un compte rendu passe-partout. Le dernier produit inconnu de Monnès était, disait-il, un fameux drame en cinq actes casé à l’Odéon. Papa Sardou, enfoncé ? Quant à Rostand, heu ! Il avouait un regret : « Sarah Bernhard seule est capable de rendre le véritable caractère de mon héroïne. » On gardait son sérieux, mais l’on songeait à la rêveuse Perrette de Lafontaine.
    Derrière lui venait Trémat, un gigantesque maigriot barbu, aux yeux gris malades se reposant à l’ombre de l’étoile en gestation de Monnès, étoile qui devait en son âme de croyant briller un jour au fronton du théâtre des triomphes. Puis Mondin, toujours élégant, toujours pressé, ardent directeur d’une revue bretonne, subventionnée de ducs et de marquis, devant conduire la Bretagne à son ère d’intelligence et d’indépendance nationales. Une revue parsemant aussi ses ailes naïves et coquettes sur toutes les tables de famille avec des concours de broderies et de poésies dont le jury bénin distribue aux lauréats timides des petites tapes d’encouragement et des sucreries roses aux vainqueurs. Une de ces petites revues de province qui vivote doucement dans un parfum spécial de tranquillité, de blancheur anodine, conservant loin du tam tam des « littéraire, artistique, théâtral » chers aux jeunes pourfendeurs de bourgeois la tradition d’art susceptible de réveiller parfois l’esthétique que n’a pas encore tuée tout à fait le « cochon qui sommeille. »
    Bruit de voix. Geray, laid, avec un tic qui lui tirait le cou. Léris de Montdieux, traînant deux défauts superficiels, une manière excentrique et baroque de s’habiller, l’autre de ne pas giffler les sots qui se moquaient de lui, et… une petite femme brune comme une chauve-souris, enguirlandée de fourrures.

  • Mes amis, dit Léris, je vous amène une étoile du ballet, Mlle Secacio, à qui j’apprends la langue française depuis quelques nuits sans succès.
  • La danseuse montra ses dents blanches et babilla une flottille de sons que personne ne comprit.
    Soigneusement son compagnon l’enfouit au fond d’une bergère.

  • Sommes-nous au complet ? demanda Delange.
  • Marguerite Renaud m’a promis de venir sitôt débarassée de son vieux, dit Claire Vernant.
  • Oh ! alors… les vieux sont pires que les chiens, maugré Charles.
  • Crampons et salauds, dirent ensemble du fond du cœur Belle et Line.
  • A cet aveu tous éclatèrent de rire, et les gamines sans se désappointer firent chorus.
    La danseuse étonnée interrogea Leris. Il dit oui de la tête sans comprendre. Elle pouffa se tortillant comme une anguille.

  • Ah ! mince, clama Belle, regardez donc la Bonifacio !
  • Quand le calme fut rétablit Charles commença :

  • Mesdames, Messieurs, nous sommes réunis en ce sanctuaire, non pour planter la crémaillère…
  • Ça fait des vers, remarqua Line.
  • Esprit et paix, les gosses, ou je vous flanque une fessée.
  • Oh ! faudrait voir, malin !… on se tait.
  • Non pour planter la crémaillère, il n’y en pas, non pour causer politique, car la politique est essentiellement le dépotoir réservé aux bourgeois afin qu’il puissent s’agiter à l’aise dans l’égout collecteur de leurs ambitions, non pour assister à quelque messe noire ou saturnale folichonne, au dire des vieilles filles radoteuses à la veillée quand le chat fait ronron, mais pour inaugurer de votre présence mon atelier si bien ordonné par Mlle Berthe, ma favorite.
  • Oh ! ce pacha !
  • Silence. Laissez-moi terminer mon laïus, vous baverez après à votre fantaisie.
  • Le peintre étendit les bras au-dessus de ses invités et s’écria d’un air inspiré : Invocation.

    O liberté, princesse inconnue des bourgeois, descends de ton refuge inaccessible, viens te reposer parmi nous, viens présider en mon cénacle dont murs ne sont pas souillés de la devise nationale, comme une insulte à ta beauté…

  • Amen, dit Marguerite qui entrait sans frapper. Pardon la compagnie… j’arrive en courant… mon vieux est parti… je suis toute essoufflée…
  • Pauvre chou I… viens te chauffer, dit Berthe.
  • Il pleut … il ne voulait pas s’en aller.
  • Quel est donc cet antique amoureux ? questionna Verneuil.
  • Lestique, le fabricant de chaussures de la rue des Arts.
  • Un divorcé, s’exclama René, un noir pas commode. Il habitait autrefois près de mes parents. On le connaissait, fort dans les Dervallières ; il battait sa femme, la traînait dans les massifs de rosiers où elle s’écorchait les mains et la figure… Il a trois ou quatre enfants… A son procès de divorce presque toutes les filles de son atelier déclarèrent avoir couché avec lui.
  • Il n’est pas méchant pourtant, plutôt hypocrite et pas gourmand sur l’amour… N’est-ce pas Claire ?
  • C’est vrai ! Nous logions ensemble. Quand il venait le lit n’était pas souvent défait.
  • Il se mettait à genoux et me prenait les mains. Il roucoulait :
  • Ma Marguerite chérie… ma mignonne… aimes tu ton petit Tatave — il s’appelle Gustave — veux tu l’aimer toujours tout seul….. tu seras heureuse avec moi… à mon âge on meurt en s’attachant… et patati… et patata.,
  • Elle mimait très drômatique, les scènes d’amour de son « michet ».
    Il m’a fait la cour pendant longtemps sans même avoir cà…— elle claqua son ongle sur ses dents – Il a casqué des bijoux, des robes, de l’argent. Quand il insistait je lui jetais ses bouquets par la tête. Il payait mes trois chambres… oui, trois, une pour mes amis, une pour mon amant, la dernière pour lui.
  • Maintenant tu habites chez lui.
  • Ç’à me plaisait d’avoir la même place que sa femme… il me promet le mariage.
  • Le même truc qu’avec Marie Le Jean, dit Belle. Elle travaillait dans ses bureaux nuit et jour pour lui éviter la faillite dans un moment de crise… Une honnête fille qui s’était laissé prendre à ses messes. Elle l’acceptait parce qu’elle avait une mère à soutenir… La fatigue l’a rendue malade et pendant ce temps-là il courait avec d’autres… Puis il l’a laissée dehors mourir de chagrin et de misère… Lui est toujours fier et riche. C’est lui qu’on salue bas dans la rue, elle, qu’on insulte, qu’on méprise… il a des voitures, des chevaux, elle est crevée comme un chien sans un sou… mais ce qu’il a, c’est une femme qui le lui a gagné, c’est un maquereau. S’il y avait de la Justice, on devrait le fiche à l’eau avec une pierre au cou.
  • Bien parlé, petite, dit René. Il manque à notre organisation sociale un tribunal devant lequel comparaîtraient les criminels que les lois égoïstes du tien et du mien ne peuvent atteindre. Il n’est pas moral que les voleurs d’âmes vivent impunément du produit de leur crapulerie. Ouvrez le code. Les juges punissent l’assassinat, le vol, le viol, l’empoisonnement, l’attentat à la pudeur, le faux, l’infanticide, les coups et blessures volontaires, les détournements de mineurs, les abus de confiance, que sais-je encore ? Et l’homme qui les commet tous à la fois peut cependant échapper à la censure nécessaire surtout en pareil cas. Voici la preuve. Lestique demande à la mère de Marie de prendre fille pour travailler à ses bureaux : abus de confiance… Par ses mensonges, il empoisonne son innocence, viole ses espérances les plus naturelles, et vole son honneur ; mensonges, faux en paroles, meurtre prémédité d’une virginité confiante. Il vit d’elle, vagabondage spécial, la jette ensuite à la voirie des prostituées. C’est l’étranglement final d’une existence humaine dont il s’est rassasié. Et je ne compte pas le honteux exemple que donne ce misérable affichant dans sa pelisse chaude la sérénité et la paix d’une conscience tranquille. C’est un monsieur riche ! L’or fait taire les indignés ; pas un de ses ouvriers n’ose lui cracher à la face son mépris ! A quoi bon d’ailleurs ? Ne sont-ils pas, ces infâmes, à l’abri des attaques derrière le paravent d’un rang social qui commande ! Les bourgeois savent se défendre. N’est pas construit encore que nous réserverions à la punition de leurs crimes silenciés : — une potence de Montfaucon.
  • Cette tirade mi-railleuse, mi-haineuse éploya du silence dans l’atelier. Les yeux se fixaient pensifs vers le foyer. Charles rompit le pénible froid.

  • Assez parlé de votre hibou en chaussures. Léris a bien quelque monologue gai dans son vieux sac d’élève du conservatoire.
  • Leris ne se faisait jamais prier. Il s’exécuta de bonne grâce ; la gaieté reprit son grésillet tintamarre.
    Berthe préparait avec l’aide de Belle et de Line la table surchargée de friandises et de liqueurs. La danseuse claqua de la langue.

  • Madame est gourmande sans doute, dit Line en faisant la courbette.
  • L’italienne courut l’embrasser. Geray chanta une mélodie. Musicien convaincu, il versait à flots une âme cristallisée dans la douceur harmonieuse de son rythme. Il pouvait devenir un artiste de génie s’il voulait, mais peureux de l’incertain, il traînait une simple existence de commis-voyageur, mêlant à sa vie banale quelques gouttes d’un élixir divin digne de Berlioz ou de Saint-Saens. Un concert s’organisa très vite. Charmel raconta une blague en patois provençal. Ormanne entonna une chansonnette du midi. Mussaud brailla une grivoiserie brutale. Chacune leur tour, ensemble, Claire, Marguerite et les autres dévidèrent leur répertoire folichon.
    Soudain le perroquet, tranquille jusqu’alors, se mit à hurler :

    Il est né le divin enfant,
    Chantez hautbois, résonnez musettes.

    On regarda. Line et Belle sortaient de la chambre du fond costumées en Amours, disaient-elles. A chaque épaule une aile d’oiseau volée à quelque malheureux modèle empaillé ; sur la tête une couronne de fleurs artificielles ; autour de leurs hanches un morceau de toile. Perclus parmi leurs cheveux flottants deux petits seins blancs émergeaient un bout de nez rose. On aurait dit des bébés de neige, le ventre insignifiant, les membres bien proportionnés. Elles étaient arrêtées devant Bigot un doigt dans la bouche, stupéfaites de leur audace, se regardant en côté une forte envie de rire.

  • Oh ! les folles, s’écrièrent les dames.
  • La danseuse battit un entrechat sur son fauteuil. Léris eut beaucoup de peine à l’empêcher d’en faire autant.

  • Des Amours délicieux, déclara René.
  • Quel toupet ! murmura Lolette en le regardant,
  • Et toi Charles, que penses-tu de l’idée ? cria Touffe d’or.
  • Originale… mais pas complète. Donne-leur l’aiguillère et l’amphore. Elles nous verseront le champagne. Cupidon et son frère servant le nectare à I’Olympe.
  • Le chahut s’accéléra. Les assiettes de gâteaux se vidaient comme des trous d’eau dans le sable des plages. Geray arpégeait sur le piano. Mussaud hurlait un refrain de café-concert. D’aucuns s’embrassaient. De Bemirmont chatouillait Claire qui se trémoussait, d’aise. Verneuil voulait cueillir les miettes qui pendaient aux lèvres de Joséphine. Monnès projetait des regards fascinateurs sur la danseuse de Léris. Une danseuse du théâtre, çà le tentait. N’aurait-ce été que la fille du concierge, c’était une entrée ? Il exultait. A un Moment d’accalmie il invita à la lecture du fameux drame en cinq actes reçu à l’Odéon. Trémat guérissait sa neurasthénie en regardant Frayssère bécoter sa maîtresse et l’appeler ma cotte cotte. Lolette et René formaient un couple plus calme à l’angle de la cheminée. Ils devisaient une joyeuse intimité. Elle croquait du bout des dents les bonbons que René lui tendait.
    Les bouchons de champagne sautèrent. Delange amena Line et Belle, l’une avec son amphore, l’autre avec son aiguillère. Elles doraient les coupes du flot mousseux. Pèlerinage difficile. On les chatouillait ; elles riaient trop. On les embrassait ; elles arrosaient les vêtements, les tapis. Quand ce fut fini, elles coururent se blottir sur les genoux de Charmel et d’Ormanne. « Tu sais, confiè¬rent-elles, si tu n’es pas sage, je m’en irai. »
    Charles porta le premier toast.

  • Peintres, sculpteurs, poëtes, musiciens, littérateurs, amoureuses et autres, cessez vos caresses indiscrètes ! Tendez vers moi une oreille attentive. Dans cinq minutes il serait trop tard ; vos yeux se bercent déjà de lueurs d’ivresses. Je ne blâme pas. L’ivresse est la poussière d’or qui enfante les molécules de l’art. Le beau n’est pas le vrai ; ce serait plutôt l’idéalisation d’une vision enfourchant le rêve au harnais compliqué des formes de la nature synthétique. Ainsi comprise la nature trouvera toujours place en mon atelier. Qu’il soit pour nous le phare de ralliement ou l’antre sibyllin circonscrit d’un Styx que nul bourgeois ne franchira jamais, où on causera silencieusement des maîtres et du génie, où l’on aiguisera les glaives du combat contre les Mécènes vaniteux de province. A notre persévérante amitié ! A notre triomphe ! A nos passions, veilleuses de la nuit près desquelles les doigts de nos cerveaux vont réchauffer leurs onglées ! A nos vices juvéniles, escalier unique du talent ! Malheur au vertueux, de cette vertu idiote préconisée par notre siècle enchristianisé, il n’est plus génial qu’en peignant les devantures des bouquinistes ou les grilles des tombeaux ! Dans le coeur du mal se recrute la foi qui illumine les vrais artistes. Ouvre la fenêtre, René, regarde s’il ne passe pas quelque pâle voyou, miséreux, apache, déserteur, appelle-les tous. Leur compagnie nous sera plus salutaire que l’ambiance des préjugés.
  • René avait ouvert la fenêtre. Un froid humide satura l’air chaud de la salle. Il pleuvait douillettement au dehors comme des caresses lasses de la sur la ville.

  • On ne peut rien voir, dit René.
  • Belle et Line claquaient des dents. On referma la fenêtre.

  • Tant pis, reprit Delange, portons un toast à tout le rancart de l’humanité qui gît au delà des barrières où se parquent les honnêtes gens. A la souffrance du maudit ! Aux souffreteux de l’inégalité ! Au tas gangreneux des marais infectés d’égoïsme au bord desquels se promène le groin glacial et repu des accapareurs de la liberté. A la résurrection future d’un soleil de fraternité écrasant de sa lumière les hibous serviles des innombrables religions ! A l’ère nouvelle ! l’artiste respecté, pouvant enseigner à la table du pauvre, débarrassé du sifflement jaloux des parvenus, l’alphabet du symbole de bonheur dont chaque lettre est une maille au filet invisible qui encercle l’homme à Dieu ! L’art ne doit plus être une fantaisie, mais un bélier agressif à l’assaut des vieux murs d’une époque émasculée. Jeunes.., ayant un cénacle… une ville à surprendre… débordants d’audaces irréfléchies… jetons notre caillou auprès de ceux de nos aînés. A notre tournoi, chevaliers assoiffés de chimères, contre les masses imbéciles,… en champ clos dans les artères brumeuses de Nantes !
  • La coupe de champagne en la main droite, Charles semblait le prophète transfiguré d’un avenir nouveau. Il avait croyance exagérée en l’accomplissement prochain de ses utopies. Il ne s’apercevait pas de l’obstacle formidable où butaient ses pas. Le pavé qui barre le chemin, ses faibles bras ne le rejetteront jamais dans le fossé. La lumière qui l’éblouit de l’autre côté de la haie ne brûlera pas ses cils inspirés. L’ange de David ne vient plus sur terre aider les nains à maîtriser les géants ; la fronde est distendue, les pierres sont de laine sur les cuirasses de l’ennemi.

  • A Nantes ! s’écria René avec élan. A notre ville au sol boueux ! A Nantes, qui se parchemine du râle de ses poitrinaires ! A Nantes dont le front est soucieux d’une angoisse terrible, peut-être le regret de sentir ses viscères se déchiqueter entre les mains des scoriques descendants d’un autrefois incompris ? A celle qui se voudrait vidée jusqu’à la moelle des vers qui la rongent et qui n’ont pas le cerveau assez large pour songer un peu de son histoire séculaire ! A Nantes la Brume multipliant le tourbillon mou de ses draperies tissées en gaze de pluies, en fils de nuages danseuse nonchalante des ombres et des silences aux frôlements lascifs sur les toitures lymphatiques, les murs goutteux, les rues tortueuses, les quais endeuillés des vapeurs du grand fleuve, l’hirsute abracadabrant de ses conservations et le multicolore de ses blanches nouveautés près des vieux rateliers où les archéologues mangent le foin de leur science piteuse et frigorifique ! Faire revivre ses membres ridés de notre audace ! A nous le souffle ardent de l’inspiration formida-ble qui consume la masse paresseuse des brouillards ! La faire jaillir vaporeuse comme une amante qu’on divinise ! Lui presser le coeur, en extraire les beautés incomprises, ployer les genoux devant le fougueux orchestre de ses missions secrètes ignorées des futiles ! Reine, on ne lui déniera pas son pouvoir de hantise égoïste… ; On s’enivrera de son empire ondoyeux. Se plonger dans la lutte ; son haleine glacer le feu de nos nerfs enthousiastes,.. et s’il faut succomber que ce soit à ses pieds avec la suprême oraison de fidélité et d’adulation !
  • Tour à tour chacun porta son toast. On eut dit qu’un pastiche du Bernard des Croisés avait surgi au-dessus d’eux, leur insufflant le pèlerinage sublime de la délivrance de leur ville hors la captivité des bourgeois. Les femmes mêlèrent leurs folies absurdes Le champagne troublait les têtes. La danseuse sauta sur la table, renversa les coupes, les bouteilles, et elle dansa, s’accompagnant d’une chanson gutturale espagnole ou italienne. A chaque mesure claquan des doigts, enlevant un morceau de ses habits. Bientôt elle fut nue ; sa danse devint effrénée ; elle gesticulait son ventre proéminent d’une façon ignoble ; ses seins ballonnaient. Non qu’elle fut laide ; elle avait même un charme brutal, celui de la chair où l’on devine des voluptés savantes.
    Monnès regardait de tous ses yeux.

  • Si l’on mettait le feu aux vêlements qui gisent à ses pieds, quel merveilleux tableau : La bacchante aux flammes, murmura Charles.
  • Mondin fila à l’anglaise et bientôt Marguerite. Line et Belle bâillaient.
    Monnès s’approcha de Léris.

  • Voulez-vous me la céder ce soir votre,.. amie ? Je crois que je suis pris.
  • Le coup de foudre.
  • J’en doutais jusqu’à aujourd’hui
  • Faites, cher ami. Je vous comprends.
  • Il Ia cueillit comme un papillon, fatiguée, tout en sueur. Elle s’habilla et ils partirent ensemble suivis du fidèle Trémat.
    Quand ils eurent disparu Léris ricana :

  • Il est amoureux d’une bohémienne. Ce pauvre Monnès se croit l’amant d’une actrice. C’est une de ces femmes qui font la danse du ventre sur la place Bretagne que j’ai raccrochée au passage. Il m’a demandé l’autorisation de l’emporter I Ce que je m’en moque !… Il s’en souviendra peut-être un peu trop du ballet !
  • Léris se frottait les mains heureux du tour joué à ce fat prétentieux.. Mussaud devenait tendre. Il pressait Frayssère sur son coeur l’appelant son frère son bien aimé. « Je te sculpterai nu demain acec des nichons gros comme le poing ». Frayssère bagayit : « Viens que je t’embrasse, mon vieux zozo ! »
    Leurs maîtresses les emmenèrent. Charmel et Ormanne prirent à califourchon sur leurs épaules les petites Line et Belle qui se mirent à brailler !

  • On joue au cheval… hue… hue… cocotte.
  • Remirmont avec Claire, Verneuil avec Joséphine, René avec Lolette suivaient, Léris et Geray fermaient la marche.
    Quelle tempête dans l’escalier ! Les voisins s’en plaignirent pendant un mois. D’aucuns se levèrent en chemise croyant à un incendie. Des têtes bonnet de coton apparaissaient aux portes et s’éclipsaient vite accablées d’injures terribles, de cris de guerre, de cris de mort. Ils hurlaient, réclamaient l’électricité, chantaient un de profundis. Les gamines donnaient des coups de poings dans les portes. Devant la loge du concierge ils entonnèrent en choeur un couplet farouche. Le pipelet ouvrit, mais devant la troupe menaçante n’eut pas le courage de ronchonner.
    La pluie qui glissait dense calma leur effervescence, les dipersa. Pas un seul n’avait le brave pépin si nécessaire à Nantes. Courbant le dos, serrés les uns contre les autres, ils s’enfuirent se protégeant de leur mieux.
    On entendait les voix de Line et de Belle criant sur les épaules de leurs cavaliers :

  • Ho… ha… cocotte… au trot … au galop.. hua… hue…!
  • René avait passé sa main autour de la taille de Lolette. Elle se laissait blottir contre lui et ils se couvraient ensemble de sa pèlerine. En montant la rue Mathelin Rodier, il lui dit à voix basse, très doucement :

  • Tu viens chez moi?
  • Sans lever les yeux, elle répondit simplement :

  • Oui.
  • La pluie dévidait toujours sa légende incompréhensible d’une voix de grand’mère qui n’a plus de dents pour les récits des pavanes du temps jadis.

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    Contrat de mariage Merit Bernier, Rablay (49), 1729

    avec habit de deuil prévu pour l’épouse si elle survit à son époux

    Tous les contrats sont écrits au kilomètre, sans alinéa, et sans ponctuation, c’est leur difficulté première. Alors, je vous présente un contrat de mariage en allant à la ligne à chaque fois que l’on change de sujet, et en vous mettant en italique et entre parenthèses, mon commentaire. Si vous avez d’autres questions, posez là dans les grilles de commentaires qui vous sont accessibles en ligne, ci-dessous.
    Les contrats ont presque toujours un rythme, immuable selon les provinces et droits coutumiers.
    Le contrat ci-après concerne une famille modeste, voire très modeste. En particulier la fille et sa mère ne possèdent que le strict minimum pour survivre, et il ressort de ce contrat que la mère aura du mal à aligner le peu qu’elle doit donner à sa fille en faveur de ce mariage.

    Voici la retranscription de l’acte : Le 10 février 1729 après midy, par devant nous Charles Billault Nre royal Angers résidant à Rablay, furent présents établis et soubmis Pierre Mérit métayer veuf de Jeanne Renou, Perrine Beguier veuve de Jacques Bernier et Catherine Bernier sa fille, Dt paroisse de Rablay, entre lesquelles dits Pierre Merit et Catherine Bernier a esté fait les traités et conventions de mariage qui suivent (introduction avec filiations, pas toujours données mais le plus souvent)
    c’est à savoir que lesdits Merit et Catherine Bernier du consentenent savoir ledit Merit de François Merit son frère, de Marie Lorine sa belle mère, et ladite Bernier du consentement de sa dite mère, de François Burgevin et Jean Morin ses beaux-frères, se sont mutuellement promis la foy de mariage et iceluy solemniser en face d’églize si tôt que l’un en sera pas l’autre requis, tout légitime empeschement cessant, (après cet engagement il est quasiement impossible de revenir en arrière, seuls de rares cas y sont parvenus. Ce point comporte souvent des collatéraux, toujours bons à prendre)
    auquel mariage entreront lesdits futurs conjoints avec tous et chacuns leurs droitz, (on attaque ici les clauses financières et les droits de chacun)
    ledit futur a déclaré avoir d’effets mobiliaires en meubles bestiaux et ensemancé pour sa part et portion, faisant moitié de sa communauté acquise entre luy et ladite Jeanne Renou, la somme de 300 L de laquelle somme il entrera en communauté celle de 100 L et le surplus montant 200 L tiendra nature de propre audit futur, en ces estocq et lignée, et à tous effets, (on ne donne pas toujours un chiffre pour les biens du futur, mais pour contre toujours un chiffre pour ce qui en entrera dans la communauté. Tous les contrats de mariage donnent ce dernier chiffre, qui est très important en droit. Ce chiffre ne semble pas un pourcentage des biens propres, et me semble plus un plancher. Enfin l’estoc ne doit pas vous faire peur, c’est la même chose que la lignée)
    et ladite Perrine Beguier veuve Bernier a promis et par ces présentes promet et s’oblige donner à ladite future sa sille en avancement de droit successif la somme de 100 L à 2 termes savoir 50 L à Noël prochain, et 50 L en un an, de laquelle somme il en entrera en communaulté, qui sera acquise entre lesdites parties dans le jour de la bénédiction nuptiale, celle de 50 L et le surplus, montant pareille somme tiendra nature de propre à ladite future de son côté et lignée à tous effets,
    à laquelle communaulté pourront ladite future elle ses hoirs renoncer toutte foy et quante à ce faisant reprendront franchement et quittement ce qu’ils justifieront qu’elle y aura aporter préférablement à tous créanciers, ensemble ses habits linge bague et joyaux, et autres hardes servant à son usage, (en fait de joyaux, c’est une phrase systématique, écrite même s’il n’y en a pas, comme c’est surement le cas présent… Mais, on ne sait jamais, ils pourraient faire fortune...)
    les debtes qui seront créées pendant ladite communaulté seront acquittées par ledit futur nonobstant que ladite future y fut obligée,
    et celles qui seront créées auparavant icelle seront acquitté par celui ou celle qui les aura créées, sans qu’elles puissent entrer en ladite communauté,
    et pour cas qu’il soit vendu ou aliéné des biens propres desdits futurs, ils en seront récompensés sur les biens de ladite communaulté, ladite future par préférence aura défault sur les biens dudit futur, (si un bien propre de Mr ou de Mme est vendu, l’argent n’en rentre pas dans la communauté, mais dans un autre bien propre)
    les successions tant directes que collatérales qui échoieront auxdits futurs tiendront nature de propre à celuy ou celle à qui elles échoiront, sans qu’elles puissent entrer en ladite communaulté, (ce dont ils hériteront de leurs proches reste bien propre et n’entre jamais dans la communauté. D’ailleurs s’ils meurent sans enfants ces biens reviennent aux collatéraux, avec la moitié des biens de la communauté)
    et a ledit futur assigné et assigne par ces présentes douaire coutumier à ladite future, sur tous et chacuns ses biens le cas avenant, (le douaire, aliàs dotation de la veuve, est souvent coutumier et la coutume variable d’une province à l’autre, mais il arrive que le douaire soit particulier et déroge à la coutume, car la future a obtenu encore plus lors de ce contrat)
    et aura ladite future un habit de deuil selon sa condition survivant ledit futur, (clause que je rencontre pour la première fois, car elle est inexistante en Haut-Anjou. Elle nous apprend, ce que j’ai vu quand j’était enfant, qu’on portait autrefois plus le dueil que de nos jours)
    et à l’égard de l’autre moitié des meubles et effets de la communaulté dudit Merit et de ladite Jeanne Renou, montant pareille somme de 300 L qui appartient à Jeanne Merit sa fille et de ladite déffunte, âgée de 2 ans environ, l’estimation qui en a esté fait faire par Louis Renou métayer grand père de ladite mineure Dt à Rablay, et François Renou vigneron oncle de la mère de ladite mineure Dt paroisse de Chanzeaux, à ce présents établis et soubmis par personne… ledit Pierre Merit déduction faire des debtes de ladite communaulté si bien qu’il revient à Jeanne Merit mineure pour la moitié des effets mobiliaires de la communauté de ladite Jeanne Merit (sic, mais surement une erreur) sa mère la somme de 300 L que ledit Pierre Merit promet et s’oblige payer et bailler à ladite Jeanne Merit sa fille quante elle aura atteint l’âge de majorité de la bien traiter entretenir nourrir et gouverner jusqu’à l’âge de 14 ans pour l’intérest de ladite somme et après ledit âge de 14 ans accomplis ledit Pierre Merit s’oblige payer l’intérest de ladite somme de 300 L à ladite Jeanne Merit sa fille au denier 20 jusque à parfait payement d’icelle (l’enfant ne sera nourri que jusqu’à ses 14 ans, puis manifestement sera placée domestique ailleurs, par contre sa part, toujours préservée, comme cela est redit dans ce contrat, ne lui sera accessible qu’à ses 25 ans, âge de sa majorité, à moins qu’elle ne se marie avant, auquel cas elle pouvait généralement la toucher.)
    ce qui a esté ainsy voulu consenty stipulé et accepté, s’obligent lesdites parties leurs hoirs … (ritournelle dans tous les contrats, avec des variantes, pour dire que tout le monde est d’accord)
    fait et passé au village de la Roche paroisse dudit Rablay demeure dudit Jean Morin présents Etienne Coeurderoy, vigneron, cousin de ladite future et Me Anthoine Debrye chevalier seigneur de Doué Dt paroisse de Rablay témoins,
    lesdits futurs, Louis et François les Renou, Jean Morin, François Merit et Marie Lorine ont déclaré ne savoir signer de ce enquis. Signé : de Brie, E. Coeurderoy, Billault (toujours intéressant de découvrir le niveau d’alphabétisation, ici peu élevé. Les signatures, quand elles existent permettent aussi des identifications par recoupement ultérieurs avec d’autres actes, car ils signent toujours en ordre, futur, future, parents, oncles, tantes, cousins etc…)

    Si vous avez des questions concernant le vocabulaire ou le droit, posez-les et je ferai un prochain contrat avec les réponses.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Perruquier barbier baigneur estuvier à Laval, 1712

    Mes souvenirs scolaires (Lycée Guist’hau de Nantes) sont remplis d’absence totale de bains, hygiène, même à la cour du roi Soleil. Voici pourtant un peu d’hygiène en 1712 :

  • L’acte qui suit est extrait des Archives Départementales de Mayenne, 3E30
  • Voici la retranscription de l’acte : Le 5 avril 1712 avant midy devant nous François Lebreton notaire du comté pairie de Laval, y résident, furent présents en leurs personnes establiz et submis Pierre Fleury marchand perruquier demeurant forsbourg du Pont de Maine paroisse St Vénérand de ceste ville d’une part,
    et René Lemesle perruquier et Jacquine Collibet sa femme de luy authorisée pour la valadité des présentes, demeurants paroisse de la Trinité dudit Laval d’autre part,
    lesquelles parties ont faict entr’elles ce qui suit, à savoir que ledit Sr Fleury a par ces présentes vendu ceddé et transporté auxdits Lemesle et Collibet sa femme acceptants et achetants pour eulx leurs hoirs et ayant cause, une des 4 places de barbiers, perruquiers, baigneurs, estuviers, faisant partye des 6 places créées pour ceste ville de Laval par l’édit du mois d’octobre 1701, desquelles 4 places Pierre Bourdin marchand Sr de Tiennebrune auroit obtenu ces provisions de la Grande Chancelerie le 16 mai 1706, et lesquelles 4 places il auroit vendues et ceddées audit Sr Fleury par acte au rapport de Me Jacques Lemoyne notaire de cette cour du 4 juin audit an 1706, pour par ledit Lemesle jouir faire et disposer de ladite place de perruquier à luy cy dessus vendue et se faire recevoir et installer en l’exercice d’icelle à ses frais et despens, quand et comme bon luy semblera, auquel effect ledit sieur Fleury leur a présentement deslivré et mis entre mains les provisions de laditte place de perruquier expédiées sous le nom dudit Bourdin Tiennebrune cy-dessus dattée scellée du frand sceau de cire jaulne, la quittance de finance du prix d’icelle en date du 30 mars audit an signée Bertin au dos de laquelle est l’enregistrement d’icelle signé Chamillard, la quittance des deux sols pour livre signée Ferrand en date dudit jour 31 mars et 2 moullez qui sont autant de l’édit de création desdites places et de l’arresté du Conseil des mois d’octobre 1701 et de juin 1702, le tout attaché ensemble sous le contrescel de ladite chancelerie, desquelles pièces lesdits Lemesle et femme se sont contantez et en ont deschargé ledit sieur Fleury,
    la présente vendition faicte pour et moyennant la somme de 200 livres que lesdits Lemesle et Collibet sa femme ont promis et se sont obligez sous l’hypotèque de tous leurs biens et solidairement l’un pour l’autre un seul pour le tout bailler et payer audit Sr Fleury savoir moitié montant 100 livres d’huy en un an, l’autre moitié montant pareille somme six mois après, le tout prochain venant, et jusques au payement réel de luy en payer les intéretz au sol la livre à commancer de courir de ce jour et ladite place de perruquier cy dessus vendue y demeurera hypotéquée par privilège spécial sans que ledit hypotèque général et spécial desrogent l’un à l’autre, et deslivreront lesdits Lemesle et femme à leurs fraiz coppie des présentes audit sieur Fleury, et à ce faire à esté présent aussy estably et submis Denis Collibet marchand lainier demeurant dite paroisse de la Trinité dudit Laval, lequel s’est volontairement submis et obligé dous hypotèque de tous ses biens et avecq lesdits Lemesle et Collibet sa femme et tous trois solidairement, les uns pour les autres un d’eulx seul pour le tout sous les renonciations requises au payement de la susdite somme de 200 livres dans les termes susdits et intéretz d’icelle vers ledit sieur Fleyrt à peine de tous dommages intéretz et despens ce que lesdites parties ont ainsy voulu stipullé et accordé et promis …
    fait et passé audit Laval en nostre estude es présences de Nicolas Jacquet commis au greffe ordinaire de ceste ville, et Pierre Gerbault (est-ce un ascendant d’Alain ?) marchand demeurant audit Laval, tesmoins requis qui ont signé avecq lesdits Pierre Fleury, Lemesle, Denis Collibet et nous notaire et a ladite Jacquine Collibet dit ne savoir signer de ce enquise.

    (Planche de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert)
    Le métier de perruquier est donc défini ainsi : barbier, perruquier, baigneur, estuvier. Ce qui se traduit par différentes taches, et lorsqu’on utilise le terme perruquier, c’est à titre de raccourci, car on a toujours les 4 métiers réunis.
    Pour son rôle de barbier, il ne faut pas confondre barbier et chirurgien, même si tous deux font la barbe :

    BARBIER, s. m. artisan qui fait la barbe. Il y a à Paris deux communautés, qui, suivant leurs statuts, ont droit de tenir boutique ouverte pour faire la barbe, & d’y mettre des bassins pour enseigne. La premiere est celle des maîtres Chirurgiens, dont les bassins de l’enseigne doivent être jaunes : la seconde est celle des Perruquiers, dont les bassins sont blancs. Voyez CHIRURGIE. (Encyclopédie de Diderot et d’Alembert)
    Le perruquier a besoin d’une marmite ou chaudiere. Ce vaisseau doit être fait en poire, plus large par le bas que par le haut. Cette forme empêche les cheveux de remonter lorsqu’ils sont sur les moules. Sa grandeur ordinaire est d’un seau & demi, & il peut contenir 2 livres ou 2 livres & demie de cheveux frisés sur des moules qui ne soient ni trop gros ni trop petits.

    Il lui faut aussi une étuve. Il y en a de rondes & de quarrées. Ceux qui ont du terrein peuvent les faire en maçonnerie comme les fourneaux. Celles que l’on commande aux Menuisiers sont quarrées & de bois de chêne. C’est une espece de coffre de 3 piés & 1/2 à 4 piés de haut, sur 2 à 2 piés & 1/2. On place ordinairement en-dedans une croix de fer. Si l’étuve a 4 piés, il faut que la croix soit posée à la hauteur de 3 piés ou environ, & couverte d’une grille de gros fil de fer, dont les trous soient un peu écartés. Sous la grille, l’on met une poële proportionnée à la grandeur de l’étuve, pleine de charbons bien couverts, & disposés de maniere qu’en se consumant ils ne forment point de cavité. (Diderot)

    Mais le Perruquier-barbier-baigneur-estuvier, possédait aussi des bains pour l’hygiène corporelle. Ainsi, il y en avait 6 à Laval en 1712, pour 14 000 habitants.

    Dans les inventaires après décès que j’ai dépouillés à ce jour, la perruque est rare, mais j’ai surtout fait les classes rurales et il est probable qu’elle a été portée en ville.

    PERRUQUE, s. f. (Art. méch.) coëffure de tête, faite avec des cheveux étrangers, qui imitent & remplacent les cheveux naturels. L’usage & l’art de faire des perruques est très moderne ; ils n’ont pas plus de 120 ans (en 1766, ce qui la reporte à 1646). Avant ce tems, l’on se couvroit la tête avec de grandes calottes, comme les portent encore aujourd’hui les comédiens qui jouent les rôles à manteau, ou ceux qui font les paysans. On y cousoit des cheveux doubles, tout droits ; car on ne savoit pas tresser, & l’on frisoit ces cheveux au fer, comme on les frise aujourd’hui sur la tête. (Diderot)

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    1914-1918 au 84e R.I.T. carnet de guerre d’Edouard Guillouard, photos Leglaive

    Mon grand père maternel, au front du début à la fin, avait 3 enfants en 1914 ! Ce billet est écrit à la mémoire de tous ces enfants… car cela m’a beaucoup frappée…

    J’ai mis il y a quelques années sur mon site le carnet de guerre 1914-1918 au 84e R.I.T. d’Edouard Guillouard, photos Leglaive. D’une rigueur et précision toute militaire, il m’avait fallu 2 mois pour le tapper et le mettre en pages, d’autant que je n’avais pas de légendes au photos (en vrac dans une enveloppe) et que beaucoup sont encore non identifiées.
    J’avais alors découvert cette guerre comme on ne nous la décrit pas souvent :
    Ils étaient parti pour quelques jours, alors la France n’a pas mis en route la fabrication massive de bottes, capes huilées, casques, etc… et c’est tardivement après des mois dans la boue, la pluie et le froid que ces équipements indispensables leur parviendront…
    Mon grand père circule souvent à cheval, mais prend le train pour les rares permissions, puis apprend la lutte anti-aérienne car l’avion a fait son apparition.
    Un nombre incalculable de nouveautés techniques voient le jour au fil du temps…

  • J 256 (8 mois 12 jours) arrivée des périscopes pour voir de la tranchée, sans être vu et surtout sans s’exposer
  • J 414 (1 an 1 mois 28 jours) : arrivée des casques
  • J 595 (1 an 7 mois 16 jours) : distribution de montres et de pipes
  • J 818 (2 ans 2 mois 26 jours) : arrivée des capes huilées
  • J 1002 (soit 2 ans 8 mois 28 jours) arrivée des masques à gaz
  • J 1126 : Edouard n’a encore jamais parlé de peur, malgré tout ce qui tombe autour de lui, mais manifeste soudain une « grande appréhension ». Il est envoyé suivre les cours de commandant, se doute bien qu’il aura du mal à suivre, faute d’études suffisantes, et craint de décevoir les supérieurs, qui l’ont nommé. Belle grandeur d’âme de ces hommes, que la peur de ne pas être à la hauteur de la mission qui leur est confiée ! Il apprend même la lutte anti-aérienne.
  • J 1378 (3 ans 9 mois 8 jours) : distribution de cigares

  • Voici le cheval, car ce fut sans doute, du moins en Europe, la dernière fois qu’il combattait lui aussi.
    Outre le carnet de guerre, j’ai le cahier d »Aimée Guillot, sa belle-mère, édifiant : Il commence ainsi :
    à la grâce de Dieu ! que nos chers disparus nous obtiennent force et résignation à accepter vaillamment ce qui arrive !

    Suivent un nombre considérable de prières, messes, lessive, jardin, raccomodage, visites aux tombes, etc… ponctuées de mauvaises nouvelles….

    Mais, ce qui m’a le plus frappée lorsque j’ai fait ces pages, c’est qu’Edouard Guillouard avait 3 enfants en partant en 1914.

    En réalité, en partant au août 1914, mon grand père laissait 2 enfants et une épouse enceinte de plus de 5 mois. C’est ma maman qui est née à l’automne 1914, alors que son papa était au front. Elle disait souvent qu’elle ne l’avait connu qu’à 4 ans, et elle avait auparavant un vague souvenir d’une apparition d’un militaire qui lui avait fait peur car elle ne réalisait pas que c’était un papa. Sans doute ce jour de la photo…
    Alors aujourd’hui, je pense à tous ces enfants, privés de papa pendant 4 ans, et encore plus à ceux qui ne l’ont pas vu revenir… car mon grand père eut la chance d’en revenir.
    Mais lorqu’il revint, sa boutique n’était pas en forme : c’est sans doute une chose dont on parle peu, quand on évoque les 4 années 14-48. Il avait un boutique de gros, livrant de Nantes à travers la Bretagne, de la quincaillerie. Les clients, eux aussi au front ou disparus, ne payaient pas ou mal, et les affaires avaient périclité, menées tant bien que mal par son père, alors très âgé. Ainsi, ceux qui étaient partis et en sont revenus, n’avaient pas fait fortune, c’est le moins qu’on puisse dire… et cela aussi il faut le souligner.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE V. LE CLAN DES MAÎTRES

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Les invités offrirent le bras aux dames pour passer. Les épaules nues coulaient des rivières incarnats entre les velours et les satins des robes. Les groupes se formaient. Le feu brillait dans la cheminée son souffle fauve.
    L’avoué Dosmun, trente-cinq ans, chuchotait une courbette à l’ombre de la jolie Mme Ernaud. Le mari calme, ventre en pointe, cheveux gris, gesticulait devant Varlette, l’architecte.

  • Il ne se doutera jamais qu’il est cocu ! disait un avocat imberbe, gazette de potins à son noble ami le vicomte de la Revrollière.
  • A gauche de la cheminée l’abbé Doreux, coquet, migon, galantait avec les dames.

  • Le rôle de la femme est à son extrême limite d’importance. Une femme écrasa jadis la tête du serpent, elles en ont toutes le devoir aujourd’hui. Qui ne céderait devant la force et le charme du geste féminin ?
  • Monsieur l’abbé, quand on aime son mari et que… — le reste se rougit derrière un écran opportun.
  • Se sacrifier, madame, pour la bonne cause
  • Peut-on hésiter, grogna une de la Ligue Patriotique des Françaises. Si mon mari n’obéissait pas ?…
  • René entendit. Il sourit devant la moiteur épicée de la vaillante « vertu de Lysistrata. »
    Le beau Gachard, raie cirée, bagues aux doigts, sentant l’ambrosa, — parfum nantais à la mode — aggrippa le bras de René

  • M. de Lorcin… une occasion unique… un chien magnifique… à céder pour presque rien… race…
  • Je ne chasse pas.. merci ?
  • L’autre le laissa désappointé.
    Au fumoir il salua M. Delange — bonne figure sympathique — en pleine manille avec le baron des Valormets et deux conseillers municipaux. Des Valormets, vieux garçon poivre et sel. A quoi pense-t-il sous ses sourcils épais ? Mystère ! Abonné de l’Autorité, ambitieux, désirerait être conseiller général.

  • M. Delange, j’ai passé la journée avec votre fils.
  • Il a dû vous en conter de drôles. Ce pauvre Charles déraisonne. Il installe un atelier rue Prémion, m’a-t-il-dit ?
  • Ah ! C’est lui qui encombrait cette semaine les escaliers de ses meubles. J’allais porter des bons du bureau de Bienfaisance à une misérable famille, il m’a été impossible de monter. De plus un perroquet a failli m’arracher les yeux. Votre fils pour excuses m’a prié violemment de ne pas insulter son perroquet afin de ne pas lui apprendre un langage bourgeois. Savez-vous ce qu’il chante, M. Delange, le perroquet de votre fils ? Des cantiques ! C’est un peu raide
  • Je ne laisserai jamais mon fils se moquer impunément des choses saintes, observa d’un ton rogue un des conseillers municipaux, moustaches noires très longues, crâne en pain de sucre.
  • Bah ! répliqua le banquier en riant, c’est son affaire. Qu’il fasse comme il voudra. D’ailleurs je perdrais mon temps et ma tranquillité à le sermonner. Il veut ce qu’il veut.
  • Mon fils a vingt-cinq ans, claironna le second conseiller municipal, un gros joufflu, cela ne l’empêche pas d’être d’une soumission exemplaire.
  • M. de Lorcin appelait René.

  • Colonel Hamond, je vous présente mon neveu
  • Jeune homme, répondit du ton dédaigneux qu’a le militaire pour le civil, j’ai connu votre père. Une âme loyale et honnête. C’est rare à notre époque. Il respectait l’armée, votre père, c’était un homme d’une vaillante estime. M. Béthenie vous en dira autant que moi. Tenez, le petit chauve qui joue au besigue.
  • Il désignait du doigt un homme maigre, la barbe en côtelettes, fort occupé à tricher son adversaire le notaire Séniland, rouge comme une écrevisse, les lèvres lippues et sensuelles, le crâne simili-dos de casserole fraîchement étamée.

  • Vous faites du droit ? Suivez les traces de mon ami votre oncle. Vous serez plus indépendant que nous. Sale gouvernement ! On nous met des colliers de garde-chiourmes. Chasser les moines et les bonnes soeurs. Infamie !
  • Révoltez-vous, refusez d’obéir. D’un bout-à l’autre de la France on applaudira vote courage. De l’extérieur, moins de lâcheté, s’emportait M. de Lorcin, la discipline après la croyance !
  • Des officiers obéiront toujours avec plaisir. La nouvelle épidémie des francs-maçons s’est abattue sur les casernes. D’autres pleureront, mais n’oseront sacrifier leur avenir.
  • Voilà le mal…on n’ose pas
  • Un journaliste grêle, figure de fouine, se joignit au groupe. Habitude de se glisser par les fentes les plus étroites.

  • On a peur…peur…à quoi bon les écrits, si les actes n’arrivent jamais ?… Est-ce que la canaille a peur ? Les socialistes se remuent. Si nous les laissons faire ils mettront le grappin sur la ville aux prochaines élections.
  • Vous êtes pessimiste, Maurville, n’avons-nous pas l’argent, les conférences, les fêtes ? Les commerçants suivront notre égide préconiseuse de paix et de tranquillité. Le trouble les épouvante.
  • Pas trop d’assurance. Les socialistes se sentent des bases solides. M. Réchamps prépare un vaste meeting au lancement de son navire l’Hercule. Ses chantiers sont prospères tandis que les autres subissent une crise lamentable. A quoi cela tient-il ? … Peut-être, les fonds secrets ?…
  • Pardon, interrompit sèchement René, M. Réchamps ne doit son succès qu’à son travail et son dévouement effectif pour ses ouvriers. Il les traite avec bonté ; il les connaît tous et tous le connaissent. Il ne s’agit plus d’une société anonyme où leur d’une action s’enrichit de la sueur d’un troupeau d’hommes qu’il ignore.
  • René, dit M. de Lorcin, je te prie de ne pas t’exprimer ainsi devant moi.
  • Excusez-moi, mon oncle, mais je ne permettrai par qu’on essaie de jeter le discrédit sur ma famille par des insinuations perfides et ridicules.
  • Un silence. Le journaliste pinçait les lèvres dépit. Le colonel frisait sa moustache. Le bâtonnier semblait mécontent.

  • Vous trichez, monsieur le juge, vous trichez, hurla soudain le notaire, ce roi a déjà marqué son point.
  • Pardon, pardon, soyez poli, monsieur, cria le juge, vous ne voyez pas clair.
  • Une dispute violente s’éleva. Le ton aigre devint, acide, pimenté. L’un argua de son titre de membre du tribunal, l’autre de sa situation à l’abri de tout soupçon. Le colonel voulut trancher la question. Il reçut comme un obus le légendaire : Cedant arma toquaoe. Grand émoi !… Une heure après les deux compères réconciliés se gorgaient de petits fours qu’ils trempaient dans du thé. Ces gens-là, mêmes races, se disputent, se battent pour la frime. Une vieille complicité née dans les grimoires, alimentée du suc des malheureux qu’ils rançonnent à travers le maquis des codes et des formules.
    Des éclats de rires. Un novice brun débitait un monologue drôlatique. Très fier de son succès, les demoiselles le prisaient fort, et puis, une aventure qui peut se raconter entre jeunes filles l’avait — par ses soins — rendu intéressant. Il aurait aimé, ou plutôt, une actrice ravissante l’aurait aimé ; ils se serait égaré une ou deux fois sur une place publique, et de méchantes langues – il y en a partout – l’auraient trahi. Son père serait arrivé par l’express, aurait surpris des lettres enflammées qu’il aurait à son tour enflammées, mis en branle les fermoirs ordinaires de ces genres d’histoires. « Mon seul péché de jeunesse, disait-il en riant. N’est-il pas facile de m’en excuser ? » Çà faisait songer ces demoiselles à de roses polissonneries autorisées. Le vicomte de la Revrollière gâtait tout de son cynisme.

  • Croyez-vous ? Marans !. . Ne le perdra jamais.
  • Une dame accompagna son mari : le grand air de Faust. Une autre offrit un poème de sa composition. Sans se lever, fixant les yeux sur le néant.

      Poème d’hiver !
      O les mignons oiseaux gelés dans les venelles !
      Pourquoi ne plus chanter ? tendez pour moi vos ailes !
      ………………

    On s’exclama ! Oh ! Quel talent ! ma chère, j’en pleurais ! Madame, mille compliments ! Délicieux ! Exquis ! Quelle mélodie !…
    M. de Lorcin vaniteux :

  • Madame, nous avons un autre poète parmi nous. Mon neveu voudra bien nous faire part d’une de ses oeuvres.
  • Oh ! Oui, Monsieur René, déclama en un précieux délire la dame aux oiseaux gelés dans les venelles, dites-nous quelque chose de vous ; c’est sublime, j’en suis sûr… Oh ! la poésie…le charme… le rythme qui nous berce… nous transporte… Ah ! c’est divin… Il faut avoir l’âme sensitive pour comprendre. Comment peut-on être indifférent… Dites, Monsieur René, pour l’art ?
  • René n’avait pu s’empêcher de sourire discrètement pendant le Poème d’hiver. Il refusa. Nul ne saisirait son originalité poétique ; ses auditeurs bourgeois auraient des nausées de stupéfactions. Il ne prostituerait pas ses efforts. On insistait ; on se récriait. D’aucuns semblaient le narguer. Marans paonnait, blaguant la frousse, l’insuffisance. Lassé. René céda avec un mauvais rire. Imitant le geste de Baudelaire, il s’appuya le bras à la cheminée, et de la même voix du poète des Fleurs du Mal à crier La Charogne, il laissa tomber sec : Le Chemineau. L’effet fut le même. Les bourgeois sont toujours identiques à travers le temps et les espaces, des bornes kilométriques.
    René récitait âprement la violente satyre du misérable sans gîte, ni caresse, pouilleux, chassieux, dont

      Le vent, salait les croûtes de poussières

    et sur qui

      L’ombre des feuillages pleuvaient des sueurs de soleil.

    Un silence profond, indécis ; les visages grimaçaient. Quelque chose d’inattendu qui leur secouait la peau.

    « Juif-errant du mépris le chemineau allait d’un bout du monde à l’autre. L’eau claire des fontaines

      En sa main courbée devenait, pourriture
      Et délayait le pus de ses gerçures. »

    Les auditeurs broyaient leur souffle ; un malaise gênait leur respiration. René satisfait de l’impression d’ébahir ces imbéciles qui quêtaient des vers comme on quête des gros sous, termina de plus en plus ironique.

      « Un passant cassa la jambe la moins torse du pauvre chemineau. ll se traîna sur un monceau de fu¬mier souffrir en paix. La nuit venue un chien l’attaquait. La lutte fut terrible dans le silence des campagnes. Le chien déchiqueta ses maigres chairs ; les os broyés se mêlèrent à la paille et le sang s’anhila dans le purin. Mais le chien creva empoisonné avec un long râle d’agonie et ce fut l’oraison funèbre du chemineau.
      Son glas : des vomissements laborieux,
      Vidant son âme à la porte des cieux. »

    Le salon claqua des mains par politesse ; il semblait fauché d’un froid cyclone. Les uns pensèrent : un fous, les autres : un original, d’autres : un dangereux. La dame aux oiseaux gelés se crut dans l’obligation de quelques félicitations embarrassées.
    Mme de Lorcin navrée s’écria :

  • Où vas-tu chercher de pareilles horreurs ?
  • Vous êtes anarchiste, monsieur, trancha le baron des Valormets.
  • Pourquoi avez-vous insisté ? répliqua René. Je ne fabrique pas les vers à la mesure des auditeurs.
  • Ne vous fâchez pas, Monsieur René, dit une une dame en bleu pâle, étincelante sous le casque blond de sa chevelure fleurie de chrysanthèmes. Je veux défendre votre « chemineau » contre ses détracteurs, votre talent contre les railleurs.
  • Madame, s’inclina René, vous être trop indulgente.
  • Allons donc, j’aime votre franchise. Ce qu’on pense, il faut le dire… Je vous inviterai à mon prochain five o’clock, nous causerons ensemble de poésie et de musique, pendant que le sexe faible bavardera chiffons et le sexe fort politique.
  • Oh ! sursauta le beau Gachard inquiet, et, avec toupet, se penchant à l’oreille de la belle veuve :
  • Serait-ce un rival ?
  • Peut-être, répondit-elle à voix basse.
  • Prends garde.
  • Elle laissa tomber son mouchoir.

  • Ramassez.
  • Puis plus haut :

  • Monsieur René, voulez-vous m’offrir votre bras et me conduire au piano. Vous tournerez les pages.
  • Avec plaisir, madame.
  • Gachard rageait. Si cette folle l’abandonnait pour ce René, qui paierait ses dettes ?
    Mme Verdian préluda d’un doigté léger et sûr. Son brillant morceau dissipa les troubles des esprits. René ne se sentit plus seul dans le vaste salon où les notes rossignolaient.
    La soirée continua de plus en plus animée. Les plateaux chargés de friandises circulèrent. Les flirts discrets se savouraient derrière les éventails et les écrans. L’avoué Dosmun caressa les épaules de Mme Ernaud. Marans tira de son sac des aventures imaginaires.
    L’avocat imberbe, gazette des potins, apprit en secret que Bambert le bijoutier en pinçait pour la jeune femme du juge Béthenie. Mme Verdian accaparait René de ses sourires et de ses regards caressants. Vexé, Gachard les regardait du coin de l’œil. L’abbé Doreux allongeait ses pieds au ras du feu riant et blaguant avec le cercle de ses admiratrices.
    Naturellement on jasa du Pont-Transbordeur. Les premiers pylônes étaient très avancés, là-bas, sur la Fosse. Tout Nantes le regardait grandir peu à peu, pousser son squelette troué vers le ciel. Les journaux en chronique locale avaient sur lui une tartine quotidienne. Aux devantures des libraires et des buralistes, on ne voyait presque plus que son portrait. Les éditeurs se disputaient la nouveauté des premiers pas. Et l’on parlait des cartes postales. C’était la mode. Une fureur insensée pour ces bouts de papier, ces brins d’images.
    Au fumoir les groupes discutaient sur la conduite à tenir pour les prochaines élections législatives.

  • Prenons la corde, prenons-la bien, ne la lâchons pas. Défendons nos droits jusqu’au bout. Le préfet est à la solde de Combes. Résistons. La ville le sait ; nous sommes les protecteurs du commerce.
  • Les condamneriez-vous les pauvres moines, M. Béthenie ?
  • Non ! Non ! Je suis des vôtres, vous le savez bien !
  • M. Varlette, soupira une dame qui venait chercher son mari pour partir, une pierre est tombée à deux mètres devant moi sur les marches Saint-Pierre. Il y aura des tués avant peu.
  • Nous y songeons, chère dame, nous y songeons, vous serez protégée.
  • Minuit sonnait à la pendule. Déjà.! La brouhaha du départ s’accélérait de-ci, de-là.

  • Maman, mon chapeau !
  • Charles, mon éventail !
  • Tu me dépeignes ; fais donc attention !
  • Comment trouvez-vous ce manteau ?
  • Merveilleux ; vous êtes exquise !
  • Au revoir, ma Loulou.
  • Au revoir, Clémence.
  • M. de Lorcin arrêta son neveu au passage.

  • René, un mot. J’ai des reproches à te faire. Tu as manqué d’amabilité ce soir. Ta conduite a pu froisser bien des personnes.Tu sais le rôle important que joue la plupart de mes invités dans la vie des affaires nantaises, que nous sommes tous des militants de la bonne cause réunis chez moi en sécurité. Tes paroles pourraient me nuire à leurs yeux. Tu t’écartes des principes que nous t’avons donnés. Prends garde de faire fausse route et de ne pas regretter plus tard le chemin parcouru alors peut-être qu’il ne sera plus temps.
  • Mme Verdian ôta la réponse aux lèvres de René.

  • M. de Lorcin, j’abuse de votre neveu. ll vous fait honneur par sa galanterie. Je vais le prier de m’apporter ma fourrure.
  • René aida la jolie veuve à s’enfouir dans les poils duvetés. Sa main frôla la gorge chaude. Elle lui sourit de ses dents claires. Bientôt elle fut pelotonnée dans sa voiture. René lui baisa la main.

  • Vous viendrez me voir… votre parole !
  • Gaschard s’avança furieux.

  • Puis-je vous accompagner jusque chez vous ?
  • Ses yeux flambaient dune colère mal contenue.

  • Merci, Monsieur, railla-t-elle, le soleil éclipse les étoiles.
  • René comprit. Et, tandis que la voiture fuyait sous les arbres du boulevard, il lui confia légèrement moqueur.

  • Je vole pas les situations… spéciales.
  • L’autre blémit, leva la main. Mais René lui tourna le dos et s’en alla dans le rire flottant de la lune, cire coulée parmi la nappe nocturne.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Inventaire après décès d’un marchand vinaigrier à Laval, 1710, suite et fin

    Cet article est la suite des jours précédents.

    En 1958, alors étudiante en chimie, j’ai eu le privilège de visiter l’usine Cointreau, pur moment de régal du nez et des yeux, en particulier la salle des alambics de cuivre, impressionnante par ces faïences bleutées au mur et au sol, qui tranchaient sur le cuivre brillant, la dimension même de tous ces alambics, et enfin l’odeur … qu’on ne peut oublier tant c’est merveilleux.
    Avec ce billet, qui fait suite aux 3 précédents nous terminons l’étude d’une vinaigrerie commencée il y a 3 jours avec le contrat d’apprentissage, l’achat d’un alambic, et l’inventaire des marchandises. Aujourd’hui, nous analysons les dettes actives (ce qui leur est dû) et passives (ce qu’ils doivent). Ces dettes reflètent toujours les mouvements de marchandises, donc l’activité de l’artisan ou du boutiquier :

    Archives Départementales de la Mayenne 3E30-44
    Debtes actives : Premier ont déclaré lesdits Lebreton et Corvaisier qu’il est debu à ladite communauté les sommes cy après savoir :

  • Par le Sr Leroyer de Suron 1 L 15 s
  • Par le Sr Ricoul marchand au bourg de Sacé, reste à payer sur une barrique d’eau de vie 70 L (nul doute que ce Ricoul est hôte et vend au détail, et au passage, on peut constater qu’une hôtellerie débite aussi l’eau de vie, à l’époque réceptionnée en barriques, puisque la bouteille de verre viendra plus tard)
  • Par la dame Huet de la Bazouge des Alleuz 4 L 4 s
  • Par le Sr Bourgonnière Gougeon 4 L 10 s
  • Par le Sr Maignen d’Argentré 1 L 7 s 6 d
  • Par le Sr Levesque de St Jean sur Maine 3 L 12 s
  • Par les pères Capucins de Laval 7 L 14 s
  • Par la nommée Cribier de St Pierre 16 s
  • Par le Sr Landais 9 L 19 s
  • Par le Sr Mézière de Suron 2 L 2 s

  • Touttes les susdites sommes deües pour eaües de vies vendües et livrées aux desusdits.

      Eh oui ! Même les pères Capucins achetaient de l’eau de vie ! et en fait de vinaigrerie, les clients doivent de l’eau de vie non encore payée… Notre vinaigrier avec droit de distiller, est donc manifestement plus distillateur que vinaigrier. Et vous avez bien vue que sont des eaues de vies, et non des eaux de vie, qui est écrit. Il est vrai qu’en buvant beaucoup de ce breuvage, on a surement plusieurs vies, à moins que ce ne soit un pluriel intempestif de mot composé, toujours délicat dans la langue française !.


    La rue du Pont de Mayenne (ci-dessous en 1905) devait sentir bon autrefois, parfumée de la distillation du cidre !

    Dettes passives : lesdits Lebreton et Corvaisier ont déclaré qu’il est deub par ladite communaulté

  • une demye année escheüe le premier jour du mois de may dernier de la ferme de la maison où ils sont demeurants 36 L
  • la deffunte veuve Lemercier qui demeuroit au bourg de Connerré auroit donné en garde ou depost audit deffunt Lablée la somme de 100 L dont il luy auroit donné son billet et que ladite somme est encore deüe à ses enfants et héritiers 100 L
  • au sieur Anceney de la Teste Noire pour une pippe de vinaigre 30 L (Maxime Anceney est hôte de la Tête Noire, et cette fourniture de vinaigre par l’hôte au vinaigrier est tout à fait surprenante. Maxime aurait-il fait lui même le vinaigre dans sa cave ? Il avait une grosse hôtellerie et un très fort débit de boissons, sur lequel nous reviendrons.)
  • au sieur Pinard marchand de vin pour une busse de vin 30 L (le vin et le cidre sont des productions locales, tout au plus venant du Haut-Anjou ou d’Angers – autrefois la vigne remontait très haut en France, même si le vin n’y était pas fameux – et comme le vin et le cidre étaient conservés en barriques, ils vieillissaient mal, et le vinaigrier se fournissait donc localement des ces produits abîmés)
  • au Sr Rozière marchand pour reste de vin et cildre 22 L
  • au Sr de la Grenotière aussi marchand pour vin qu’il leur a vendu 35 L
  • au Sr Gougeon de Bazougers pour marchandise de cildre 390 L
  • aux collecteurs de ladite paroisse St Vénérand de la présente année, deub de reste sur la taille 2 L 10 s (cela n’a pas changé depuis, lors d’une succession, on a toujours les impôts en cours à régler)
  • les taxes de la capitation et ustancilles de ladite présente année sont encore deües mais ne savoir à quoy elles se montent, les roolles n’estant pas encore faits ny arrester
  • est deub au Sr receveur du grenier à sel de ceste ville pour un quart de minot de sel levé audit grenier 13 L 18 s
  • à Jean Lafontaine pour étoffes de sa boutique 30 L (dépenses pour le ménage et non la boutique)
  • à Renault Ravary leur garçon pour métives 6 L (dur dur à l’époque pour les domestiques comme ce Renault, qui n’étaient pas payés au mois, et on voit qu’il n’a toujours pas touché ses gages)
  • au Sr Ouvrard Boisardière pour 2 pippes de cildre 37 L
  • au bureau des Aydes de ceste ville pour droicts d’Aydes et autres à cause de leur débit d’eau de vie 24 L (impôt sur lequel nous reviendrons)
  • au sieur Leseyeux pour le restant du prix de 3 barriques d’eau de vie qu’il a vendues et livrées à ladite Corvaisier depuis la mort de son défunt mary et desquelles il y en a encore une cy-devant inventoriée 390 L (la veuve, vite remariée comme c’était souvent le cas à l’époque, a dû faire tourner la boutique, et manifestement s’est approvisionnée chez un confrère qui l’a dépannée. Ce qui signifie aussi que les barriques d’eau de vie ne faisaient pas de vieux os en magasin, et que la vente tournait bien, signe d’une certaine consommation)
  • et encore pour une voiture de vinaigre qu’il a payée pour elle 6 L
  • ont déclaré que des vins et cidres achettez des sieurs Hebert, Anceney (hôte de la Tête Noire toute proche), Pinart, Greotière et Gougeon sont proveneuz les vinaigres eaux de vie et cildre cy-devant inventoriées soubs le titre de marchandises à la réserve de la barique vendue par ledit Sr Leseyeux. (Il serait intéressant de savoir si ces acheteurs sont tous des hôtes, comme Maxime Anceney, qui détenait alors la célèbre Tête Noire. Merci de faire signe ci-dessous, dans les commentaires, si vous avez des éléments, c’est important pour l’histoire.)

    Et, calcul faict du présent inventaire des meubles meublants et marchandises et debtes actives le tout s’est trouvé monter et rendue à la somme de 2 368 L 14 s 6 d
    et les dettes passives à celle de 1 085 L 3 s
    Partant ne revient de bon que 1 283 L 11 s 6 d
    laquelle divisée en deux fait pour chaque moitié 641 L 15 s 9 d

    Le fonds de roulement est important, et situe bien le vinaigrier aliàs distillateur d’eau de vie, dans la petite bourgeoisie, ce que confirme l’inventaire de ses vêtements et de son intérieur.
    Manifestement, son activité eau-de-vie est plus importante que son activité vinaigre.
    Vin et cidre, abîmés, utilisés pour ces 2 activités, ne viennent pas de loin car la vigne remonte encore très haut en 1710. Enfin le cidre tient une place importante, et ici c’est parfaitement illustré.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.