Journal d’Etienne Toysonnier, Angers 1683-1714 (1684 fin)

1684 : juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre

Journal de Maître Estienne TOYSONNIER, Angers, 1683-1714
Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930

  • Le 3 juin (1684) on receut icy la nouvelle de la mort de monsieur Jean Chauvel de la Boulaye, capitaine de cavalerie au régiment de … ; il se noya en passant une rivière en Catalogne commendant cinq cent hommes par l’ordre de monsieur le maréchal de Belfonds pour aller donner sur les Espagnols qui étaient de l’autre costé. Il était fils de feu monsieur Chauvel de la Boulaye procureur du Roy au présidial et de Delle Renée Grimaudet.
  • Le 6 (juin 1684) mourut monsieur l’abbé de Bonchamps, chanoine de St Maurice, âgé de 47 ans.
  • Le 14 (juin 1684) monsieur Huault de la Gauberdière advocat au présidial, fils de feu monsieur Huault marchand, et de madame Renou, épousa mademoiselle Verdon, fille de feu Sr Verdon bourgeois et de madame Janneau.
  • Le 15 (juin 1684) mourut subitement la femme de monsieur Guesdon notaire ; elle s’appelait …
  • Le mesme jour (15 juin 1684) mademoiselle Binet fille du Sr Binet, marchand cirier, épousa monsieur des Gallachères Blouin.
  • Le mesme jour (15 juin 1684) monsieur Angot, cy-devant orfèvre mourut subitement. Il a laissé deux filles, la première mariée à monsieur Bault de Vilnières, et l’autre à monsieur de Vigné chevalier seigneur de la Devançaye. Il avait épousé Delle Vaudelay.
  • Le mesme jour (15 juin 1684) le sieur Rozier se fit recevoir dans la charge d’huissier audiencier au présidial remplie cy-devant par le sieur Daumouche.
  • Le 23 (juin 1684) mourut la femme de feu monsieur Syette avocat au siège présidial, âgée de 65 ans. Elle s’appelait …
  • Le mesme jour (23 juin 1684) mourut monsieur Douaceau fils de feu Mr Douaceau fermier des forges de Bretagne pour le fer. Il avait épousé …
  • Le 25 d’avril dernier (1684) commença la mission du R. Père Honnoré de Canne, capucin. L’ouverture s’en fit par une procession générale de la cathédrale au Ronceray ; elle était composée de plusieurs autres capucins qui prêchaient en différents endroits dela ville. Le père Honnoré prêchait dans l’église de St Maurice deux fois le jour et le père Clément aussy capucin le matin à quatre heures l’un et l’autre de la manière la plus sainte et la plus pathétique ; un chacun à son tour a fait une retraite avec un grand progrès suivant son rang et sa considération pour se disposer à une confession générale et ensuite à une communion auquel jour il se faisait une procession de tous ceux qui avaient fait leurs dévotions un cierge à la main, les filles de basse condition commencèrent ensuite celle qui étaient plus remarquables et ainsy des autres, les écoliers à leur tour et puis les hôpitaux. Monsieur d’Angers y a paru infatiguable ; il s’y est fait des réconciliations et des restitutions surprenantes ; elle finit le 28 de ce mois par une procession générale de St Maurice aux Cordeliers.
  • Le 27 (juin 1684) monsieur Lefebvre de Laubrière conseiller au Parlement de Bretagne, fils de défunts monsieur de Laubrière Lefebvre aussy conseiller au Parlement de Bretagne et de madame Arondeau de Savary, épousa mademoiselle Lechat, fille de monsieur Lechat, aussi conseiller audit Parlement, et de Melle de la Bigotière de Perchambault. Il est âgé de 43 ans et la damoiselle de 18. On le dit riche de quinze mil livres de rente. On donne à la fille trente mil écus en mariage. (Je suis impressionnée par la fortune, je vous ferai aussi un billet sur ces notions. Mais la remarque de Toysonnier souligne la rareté et l’énormité de celle-ci)
  • En ce temps le Sr Camus commis greffier du présidial, fils du feu Sr Camus, commis aussy greffier et madame Gilbert, épousa la fille du feu sieur Palue de Boisnivet exempt de prévost de cette ville.
  • Le 29 (juin 1984) se firent les feux de joye pour la prise de la ville de Luxembourg assiégée et prise par monsieur le maréchal de Créqui.
  • Le 4 juillet (1684) monsieur Neveu, fils de monsieur Neveu, médecin, et de damoiselle Boullay épousa mademoiselle Dupont fille de monsieur Dupont avocat, lequel n’a jamais plaidé qu’une cause.
  • Le 6 (juillet 1684) monsieur de la Basinière Robin épousa mademoiselle …
  • Le 7 (juillet 1684) monsieur Jacques Maurice Goureau Sr de la Blanchardière, fils de monsieur Goureau conseiller honoraire au siège présidial et de défunte Melle Avril, fut installé en la charge de conseiller au mesme siège qu’occupait François Goureau son frère, qui s’en est démis en sa faveur.
  • Le mesme jour (7 juillet 1684) mourut la femme de deffunt monsieur du Cetre Drouet avocat au siège présidial.
  • Le mesme jour (7 juillet 1684) mourut monsieur Allard droguiste mari de défunte madame Richard. Il était fils de défunt monsieur Allard droguiste et de mademoiselle Phelipeau.
  • Le 9 (juillet 1684) comme la charité est fort ingénueuse, il fut publié aux prônes des grandes messes que les bourgeois artisans et autres qui seraient menacés par saisie de leurs meubles pour leurs loyers et debtes, eussent à les porter dans la maison des Dames de la Providence, et qu’on leur prêterait la somme sans intérêts, à la charge de les retirer dans six mois et à faute de ce, qu’ils seraient vendus, que ceux qui voudraient se servir de ce moyen pour se libérer auraient une attestation de leur curé de leurs bonne conduite vie et mœurs et de leurs nécessités. (Mont de Piété : Par acte du 17 juin 1684, l’évêque Henri Arnauld donna 4 000 livres à la maison des Pénitentes d’Angers en chargeant les directeurs d’administrer un Mont de Piété, qu’il réglementa le 1er juillet suivant et dont le service commenca le 12. A une date incertaine, le Bureau s’est transporté dans le local qu’il occupe encore, la Cour des Tourelles (Dict. Maine et Loire, C. Port))
  • Le 16 (juillet 1684) monsieur Duménil, fils de monsieur Duménil cy-devant avocat du Roy et de défunte madame des Roches Gurie épousa mademoiselle de la Douve du Cormier ; elle a une sœur qui a épousé Mr de la Hamardière Neveu.
  • Le 19 (juillet 1684) mourut monsieur de la Barre prêtre chanoine en l’église d’Angers, maître Escole et chancelier de l’Université. Il a résigné sa chanoinie à Mr Frein son neveu et son bénéfice de maître Eschole à Mr Babin docteur en théologie, fils de Mr Babin avocat.
  • Le 21 mourut la femme de monsieur Charault Ernault sieur de Vaufoulon gentilhomme ; elle était sa cousine germaine âgée de 32 ans ; elle s’appelait de Jonchères Thomas, fille de feus Mr de Jonchères Thomas avocat et de damoiselle Hunault.
  • Le 31 (juillet 1684) monsieur Marin Boylesve, fils de feu monsieur Boylesve seigneur de la Maurousière maître d’hôtel du Roy et de madame… fille de feu Mr le président Lanier de St Lambert, se fit installer en la charge de second président au siège présidial que remplissait cy-devant monsieur Louis Boylesve père de monsieur le lieutenant génétal d’à présent. Il se mit d’abord en la place de président après lecture de ses lettres de provision et de l’arrest de réception, monsieur Leclerc assesseur qui l’installa, lui donna les placets et on plaida. Mrs le président Gohin et Boylesve lieutenant général étaient lors à Paris. Mr Boisourdy parla bien à la louange de ses ancêtres.
  • Le 3 aoust (1684) mourut la femme de feu monsieur du Breil Bernard, greffier en chef au présidial. Ils ont laissé trois garçons et deux filles, monsieur Bernard conseiller honoraire au présidial, monsieur Bernard président en l’élection, monsieur Bernard de Boismarest, monsieur de Grée Poulain conseiller au présidial avait épouse une fille en 1er mariage. Elle s’apellait Jarry, âgée de 75 ans ; elle fut enterrée le lendemain en l’église des Pères Cordeliers. L’autre fille a épousé Mr Lefebvre de Champboureau auditeur des Comptes à Nantes.
  • Le 21 (août 1684) monsieur Jacques Goureau conseiller au siège présidial fils de monsieur Goureau conseiller honoraire au mesme présidial et de feue madame Eveillard épousa mademoiselle du Lavoy Grandet, fille de feu Mr Grandet lieutenant en la maréchaussée de cette ville et de damoiselle Françoise Cormier.
  • Le 24 (août 1684) mourut monsieur de la Porte, eslu en l’élection de cette ville. Il a épousé Melle Hameau du Marais et a laissé un garçon et une fille.
  • Le 25 (août 1684) monsieur des Barres de la Durandière, gentilhomme, fut condamné d’estre décapité, accusé et convaincu de vols de gands chemins et homicides ; et le même jour fut exécuté et son valet pendu. Il était âgé de 38 ans. (Note de Marc Saché : La maison de la Durantière appartenait au Craonnais. Le gentilhomme, devenu bandit de grands chemins, dont parle Toisonnier, était sans doute le fils de René de la Durantière, seigneur des Hautes Barres, en la paroisse Saint Aignan, et de Renée Baudouin, fille de feu Bertrand D., Sr de la Piverdière – Arch. Dép. de Maine et Loire, E2373)
  • Le 10 septembre (1684) mourut monsieur Martinet marchand de draps de laine.
  • Le 30 (septembre 1684) mourut monsieur Lefebvre de la Feronnière conseiller au Parlement de Bretagne, âgé de 45 ans. Il est mort hydropique. Il avait épousé madame Ménardeau. Il a laissé deux filles, l’aînée à épousé monsieur de la Roche Savonière de la Bretesche, lieutenant des gardes du corps du Roy.
  • Le 10 octobre (1684) monsieur Gueniveau de Forges âgé de 63 ans, veuf de mademoiselle Valtère, épousa mademoiselle Chauvin, âgée de 28 ans, fille de monsieur Chauvin avocat et de feu demoiselle …
  • On a recueilli fort peu de vin cette année (1684), une grande partie des vignes ayant gelé par la rigueur de l’hyver passé.
  • Le 6 novembre (1684) se fit l’ouverture du palais ; tous les conseillers montèrent en robes rouges. Ils ont obtenu un arrest du Conseil qui leur en donne le privilège en considération de la fidélité de la ville au Roy.
  • Le 7 (novembre 1684) il neigea si abondamment que la terre fut couverte de la hauteur de deux pieds ; les plus avancés en âge disent ne l’avoir jamais remarqué dans une saison si peu avancée.
  • Le 9 (novembre 1684) mourut le sieur Richard, huissier audiencier au présidial de cette ville.
  • Dans ce mesme temps (novembre 1684) mourut mademoiselle Guèdes ; elle avait épousé le feu Sr Guèdes praticien ; elle s’appelait Chaussée, âgée de 55 ans.
  • Le 10 (novembre 1684) mademoiselle Lezineau fille de monsieur Lezineau, avocat, cy-devant maire de ville et prestre depuis quelques années, et de demoiselle de Launay, épousa monsieur de la Chesnaye baron du Puy-Morin.
  • Le 11 (novembre 1684) le chevalier de Maillé de la Tour Landry épousa madame de Biragues.
  • Le mesme jour (11 novembre 1684) mourut monsieur du Tremblay Frein bourgeois, âgé de 70 ans. Il avait épousé feue mademoiselle Anne Gaudicher. Il a laissé plusieurs filles, la première a épousé monsieur Sauroët de Pommerieux, gentilhomme, la 2e monsieur Bouteiller de la Pinardière, et un fils qui a épousé mademoiselle Ménage.
  • Le 15 (novembre 1984) mourut la femme de Mr Aubert cy-devant marchand, âgée de 43 ans ; elle n’a point laissé d’enfants ; elle s’appelait Cordon.
  • Le même jour (15 novembre 1684) mourut monsieur Boisourdy, prestre curé de St Aubin de Luigné.
  • Le 20 (novembre 1684) mourut Mr Dupin, prêtre curé de Sorges, âgé de 78 ans.
  • Le 27 (novembre 1684) mourut Mr Oger prêtre chapelain de St Michel du Tertre âgé de 63 ans.
  • Le 28 (novembre 1684) mademoiselle Hiron, fille de feu Mr Hyron bourgeois et de Françoise Landevy épousa monsieur Demur, Sr de Blandouët, gentilhomme veuf de …
  • Le 29 (novembre 1684) le sieur Goirant, valet de chambre chez Monsieur, épousa mademoiselle Davy, fille du feu sieur Davy, notaire en cette ville, et de madame Garnier.
  • Le 6 décembre (1684) Joachim de Chenédé, escuier, fils de monsieur Joachim de Chenédé conseiller honoraire au siège présidial de cette ville, eslu et procureur de sa majesté en l’élection de Paris, et de dame Louise Aveline, épousa madame Marguerite Lefebvre, fille de monsieur Lefebvre de la Guyberdrie, gentilhomme ordinaire chez le Roy et de dame Marguerite Foussiser ; elle est veuve de messire René d’Eliand vivant chevalier seigneur d’Ampoigné, duquel premier mariage il y a eu six enfants dont il en reste quatre, trois garçons et une fille ; elle est âgée de 38 ans. Feu son père avait épousé trois femmes ; de la première qui s’appelait madame de Pécherat, il en eut une fille qui épousé feu monsieur Ayrault lieutenant criminel ; de la seconde du nom de Foussier ladite dame de Chenédé, et de la troisième qui s’appelait Guédier, il a eu un garçon et trois filles, dont l’aînée a épousé monsieur Boisard Sr de Marolte, gentilhomme servant. Le susdit mariage s’est fait malgré les père et mère dudit Sr de Chenédé ; l’un et l’autre me font la grâce de m’aimer parfaitement. (Note de Marc Saché : René Joachim de Chénedé, fils de Joachim de C., sieur de la Plaine, procureur du roi en l’élection de Paris, et de Louise Aveline, épousa, le 6 décembre 1684, Marguerite Lefebvre, veuve de René d’Héliand, écuyer, seigneur d’Ampoigné, et fille de n.h. Claude Lefebvre, écuyer, sieur de la Guiberderie, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et de Marguerite Foussier, sa seconde femme. – Il était né le 1er octobre 1654 à Angers. Après le décès de Marguerite Lefebvre, inhumée le 4 août 1689, il se remaria le 22 aout 1695 avec Anne Menoust, veuve de René Avril de Louzil, conseiller au Présidial d’Angers. (B.M. Angers ms. 1205 (1002) vol. 1, p.416 ; état civil de la paroisse de Charcé ; Gontard de Launay, Généalogie des familles des maires d’Angers, t4. p 7 ; Toisonnier à la date du 8 février 1684)
  • Le 18 (décembre 1684), monsieur Babin, prêtre, docteur en théologie, fut installé dans la place de maître Ecole et chancelier de l’Universite qui luy avait résigné feu Mr l’abbé de la Barre.
  • Le mesme jour (18 décembre 1684), monsieur de Varenne Gode, prêtre chanoine en l’église cathédrale fut installé dans le bénéfice d’archidiacre que possédait cy-devant monsieur Artaud.
  • Le 25 (décembre 1684) monsieur Rodais épousa la fille aînée de monsieur Rouillier, fermier des postes d’Anjou et autres lieux.
  • Le 30 mourut Mr François de l’Eperonnière seigneur de la Roche-Bardou, cy-devant lieutenant de la Vennerie du Roy. Son fils aîné est receu en survivance
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  • Le mesme jour (30 décembre 1684) mourut monsieur Foussier de la Cassinerie, âgé de 78 ans, marchand de bled en gros. Il a laissé plusieurs enfants, monsieur de la Cassinerie Foussier conseiller honoraire au siège présidial qui a épousé madame Fardeau, monsieur du Plessis Moreau conseiller audit siège a épousé une fille feu monsieur Ménage avocat du Roy, une autre.
  • Le mesme jour mourut madame de Montrieu, âgée de 80 ans.
  • En cette année, l’église des R. Pères Cordeliers a esté pavée comme elle se voit.
  • Journal de Maître Estienne TOYSONNIER, Angers, 1683-1714
    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930
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    Journal d’Etienne Toysonnier, Angers 1683-1714 (1684 début)

    1684 : janvier, février, mars, avril, mai

    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930

  • Le 6e (janvier 1684) on fit des feux de joie pour la naissance de Monseigneur le duc d’Anjou. Le Te Deum fut chanté en musique à la cathédrale, toutes les compagnies assemblées, le canon tira en la manière ordinaire. Il y eut des illuminations à toutes les fenêtres, des feux d’artifices sur les 8 heures du soir, on fit couler trois busses de vin, tous les habitants se mirent sour les armes. Monsieur de Neufville Poisson, cy-devant maire de cette ville marchait à la teste de toutes les compagnies.
  • J’ay oublié de remarquer qu’il a esté arresté par une conclution que les maires logeraient à l’avenir à l’hostel de ville pendant leur mairat. Monsieur Charlot, à présent maire, a commencé à la St Jean dernière.
  • Le 20 (janvier 1684) mourut madame Allard, femme de monsieur Allard, droguiste, fils de feu Mr Allard Auny, marchand droguiste et de Françoise Phelipeau ; elle s’apellait Richard ; elle s’était frappée à la teste ; elle fut trépanée ; huit jours après elle mourut.
  • Le 3 février (1684) mourut mademoiselle de la Ferranderie Panetier, veuve de feu Mr Panetier, vivant advocat, âgée de 70 ans ; elle s’appellait Lézine Barillier. Elle a laissé quatre enfants, un chanoine à St Maurille, un autre qui est greffier en chef du présidial marié à Mlle Neveu fille de monsieur Neveu docteur en médecine, une fille religieuse à Fontevrault, une autre mariée et veuve de Mr Galard conseiller à la prévosté, et un autre garçon, décédé à Paris.
  • Le 5 (février 1684) mourut monsieur Boylesve docteur de Sorbonne, religieux bénédictin non réformé et aumonier de St Aubin, âgé de 72 ans ; c’était un personnage d’un grand génie. Il était frère de feu Mr Boylesve de Goismard ; il a laissé plusieurs autres frères.
  • Le 8 (février 1684) monsieur de Chenédé de la Plenne fut receu dans la charge de premier valet de chambre de madame la Dauphine. Il est fils de monsieur de Chenédé conseiller honoraire au présidial et à présent procureur et avocat du Roy de l’élection de Paris, et de dame Louise Aveline. C’est un de mes meilleurs amis.
  • Ce même jour (8 février 1684) mourut Mr Guilbault de la Bogatrie mary de damoisselle Chauvin. Il est mort après avoir dissipé tout son bien.
  • Le 15 (février 1684) mourut monsieur Robert sieur de Rouzée, avocat au siège présidial et commissaire des saisies réelles. Il est mort des gouttes. Il avait épousé mademoiselle Bellière de la Roche, fille de monsieur Bellière de la Roche bourgeois. Il était âgé de 45 ans.
  • Le mesme jour (15 février 1684) Mr des Grois Cossé, fils de feu Mr des Grois Cossé, bourgeois, épousa Melle la Garanne.
  • Le mesme jour (15 février 1684) monsieur Dupart, gentilhomme de Gascogne, épousé Mlle de Villemorge de Millière, fille de feu Mr de Villemorge et de …
  • Le mesme jour (15 février 1684) mourut mademoiselle de Chantdepie Leroyer, veuve de monsieur de Chandepie Leroyer, lieutenant en l’élection de cette ville. Elle s’apellait mademoiselle du Mons ; elle était âgée de 72 ans.
  • Le 16 (février 1684) mourut monsieur Romain prestre curé de Veaux, âgé de 38 ans, fils de deffunt monsieur Romain avocat au siège présidial de cette ville et de Mlle Marguerite Joubert de la Vacherie. Il a été enterré à St Mainboeuf.
  • L’hyver a été extrêmement rude cette année ; le froid a duré pendant sept semaines avec la dernière violence jusques là que les gens fort avancés en âge ont avoué que depuis 1607 il ne s’en était pas ressenti un plus pressant ; les rivières et les estangs ont glacé d’une épaisseur extraordinaire, ce qui a obligé monsieur l’évesque d’Angers, à cause de la disette du poisson et des légumes, de permettre de manger des oeufs pendant le caresme jusques au jour des Rameaux exclusivement.
  • Le 18 (février 1684) quatre arches des Ponts de Cé tombèrent par la grande quantité des glaces.
  • En 1683, le chœur et la nef de l’église des Cordeliers a été boisée de la manière qu’elle se voit.
  • Le 21 (février 1684) mourut madame Pousse, femme de Mr Pousse Me chirurgien âgée de 40 ans ; elle était fille de Mr la Barre, Me chirurgien. Elle a laissé plusieurs petits enfants ; sa mère s’apellait Mlle Lecourt.
  • Le 22 (février 1684) les glaces jointes à la grosseur des eaux emportèrent une longueur des Ponts de Cé, avec deux moulins.
  • Le 22 (février 1684) Il y a quelques mois que monsieur de Varennes Gode, capitaine aux gardes, se promenant dans les jardins de l’Arsenal de Paris, entendit les cris d’une damoiselle apellée de Bragelonne, qu’un nommé monsieur Potel, fils de monsieur Potel Me des requestes, insultait de paroles, et voulait faire sottises, fut à son secours, entra obligeament dans ses intérests et repris avec hauteur ce jeune homme, lequel se sentant sensiblement touché du procédé du sieur de Varennes Gode, et se voyant traversé dans ses desseins, le prit d’une main à la cravatte et de l’autre, armé de son épée, en voulut tirer raison sur le champ. Le sieur de Varennes se mit en défenses, perça son ennemy et le renversa par terre mort. Il obtint des lettres de rémission du prince, pour l’enterrinement desquelles il se mit prisonnier. Il a été longtemps retenu par l’authorité de ses adverses parties et leur fortune, enfin le Roy fit un jour en soupirant, si l’affaire de Varennes ne finirait pas bientôt qu’on devait penser qu’il en avait affaire ; cela avança le jugement. Il a été condamné à 3 000 livres de réparation, à 3 000 livres d’aumone et à tous les dépens du procès solidairement avec la damoiselle de Bragelonne. On prétend que cette demoiselle avait tendu ce piège au sieur de Varennes et qu’elle le voulait sacrifier. Le Roy, en faveur de cette affaire, fit un édit avant qu’elle fut finie, par lequel il est porté que les juges entérineront les lettres de rémission sans examiner si les informations y sont conformes. Cet arrest a été rendu le 22 de ce mois. Il a épousé mademoiselle Le Clerc de Sautray, fille de monsieur Le Clerc de Sautray et de …
  • Le 28 (février 1684) mourut monsieur Daumouche huissier audiencier au présidial de cette ville.
  • Le premier jour de mars (1684) mourut madame de Royé religieuse de la Fidélité, fille de feu Mr Deroyé et de …
  • Le 2 (mars 1684) mourut madame Horeau, femme de Mr Horeau marchand de dantelles, âgée de 60 ans. Elle s’apellait…
  • Le 4 (mars 1684) mourut mademoiselle Courault de Pretiat femme de feu Mr Courault de Pretiat, fermier de campagne. Elle s’appellait Lefebvre, âgée de 80 ans ; elle a un fils chanoine à St Maurice, un autre marié à mademoiselle Reimbault de la Foucherie et une fille mariée à feu Mr Dartois dont il y a un fils prestre et une fille.
  • Le 10 (mars 1684) mourut Mr Caternault notaire royal en cette ville. Il avait épousé feue madame Perrouin. Il a laissé quatre garçons et une fille ; l’aisné a été Père de l’Oratoire, ensuite curé d’Escouflant puis curé de Cheviré le Rouge et est à présent curé du Lyon d’Angers ; sa fille a épousé depuis deux ans monsieur Nicolon Sr de Chanzé, cy-devant veuf de mademoiselle … duquel mariage il y a des enfants.
  • Le 22 (mars 1684) s’est fait l’ouverture du jubilé accordé par la pape Innocent XI en action de grâce de l’heureux succès des armes de l’Empereur contre le Turc. Le Roy de Pologne vint à son secours qui déffit cette armée infidèle composée de cent mil hommes et les obligea de lever le siège devant Vienne capitale de l’Empire. Monsieur l’évesque d’Angers célébra pontificallement la messe en l’église de St Aubin. Toutes les communautés y marchèrent.
  • Le 25 (mars 1684) monsieur Paul Toysonnier sieur de Villeneuve, mon frère, célébra sa première messe en l’église de St Michel du Tertre. Il avait été ordonné prestre le 18 du mesme mois par monsieur Arnaud évesque d’Angers.
  • Le 28 mourut le sieur Defaye procureur au palais des marchands, âgé de 38 ans, fils du Sr Defaye, huissier audiencier au siège présidial de cette ville. Il a laissé plusieurs petits enfants.
  • Le 1er avril (1684) mourut madame Peignier boullangère, veuve de Mr Peignier boullanger, âgée de 58 ans. Elle s’apellait Chauvin ; elle a laissé deux enfants. Elle fut enterrée le lendemain en le cimetière de St Michel du Tertre.
  • Le 4 (avril 1684) mourut madame Brehier femme du sieur Brehier commis au greffe du présidial de cette ville. Elle mourut demie heure après estre accouchée, âgée de 28 ans ; elle a laissé deux petits enfants. Elle s’apellait Marie Rontard fille de feu Me Rontard Me apothicaire en cette ville.
  • Le 15 (avril 1684) mourut mademoiselle Chevais, femme de Mr Chevais de la Benaudière, bourgeois de cette ville. Elle s’apellait Melle Bienvenu de la Béchalière, fille de feu Mr Bienvenu de la Béchalière et de dlle … Elle est morte en couches ; elle a laissé 3 petits enfants. Elle était âgée de 36 ans.
  • Le mesme jour (15 avril 1684) monsieur de Villeneuve du Caseau gentilhomme, fils de monsieur de Villeneuve du Caseau et de mademoiselle de l’Estoile, épousa mademoiselle Carron.
  • Le 20 (avril 1684), le nommé Bompas Me cordonnier de cette ville se pendit en sa maison de désespoir. Il fut condamné le lendemain par sentence du juge de la prévost à estre traisné sur la claye par les rues de la ville et d’estre pendu par les pieds. Il y a eu appel de cette sentence à la requeste de monsieur le procureur du Roy de la prévosté.
  • Le 22 (avril 1684) monsieur Margaritteau de la Morinière, fils de monsieur Margaritteau de la Morinière, marchand de soye et de Delle Avril, fut installé au siège de l’élection en la charge d’assesseur de l’élection qu’occupait cy-devant Mr du Planty Frein.
  • Le 23 (avril 1684) mourut monsieur Chatelain, droguiste. Il a laissé plusieurs enfants ; une fille a épousé Mr Gandon cy-devant lieutenant aux eaux et forests.
  • Le mesme jour (23 avril 1684) mourut madame de Linière femme de monsieur de Linière cy-devant marchand de draps de laines dont le commerce a cessé depuis quelques années par suite de sa mauvaise conduite. Elle s’appelait Allard ; c’était une femme d’une vertueuse patience.
  • Le 26 (avril 1684) monsieur Poilpré, fils de défunt monsieur Poilpré et de Delle Bachelot épouse Melle Musard, fille de monsieur Musard secrétaire de monsieur l’évesque d’Angers et de madame la Porte.
  • Le mesme jour (26 avril 1684) mourut madame Trouillet âgée de 63 ans, femme de monsieur Trouillet conseiller honoraire au siège présidial de cette ville ; c’était une femme d’une vertu consommée ; elle était d’une grande taille et du bon air ; elle s’appellait Héard, fille de défunt monsieur Héard.
  • Le 27 (avril 1684) mourut monsieur de Lizières Margariteau, avocat au présidial de cette ville, d’apoplexie. On remarque que ses père et grand-père en sont morts. Le lendemain, il fut enterré dans l’église de St Pierre ; il était âgé de 53 ans. Il était de la ville de Montfaucon ; il a laissé 13 enfants et de grands biens ; sa femme est du Poitou, elle s’appelle Garciau.
  • Le mesme jour (27 avril 1684), monsieur Binet fils du sieur Binet marchand cirier, épousa la fille du sieur Lemaître marchand en gros et de Mademoiselle Baillif.
  • Le 4e jour de may (1684), messieurs de la Pinardière Bouteiller, fils de défunts monsieur de la Pinardière Bouteiller bourgeois et de Delle Doublard, et Berthelot marchand en détail et en magazin, furent esleus eschevins.
  • Le 4e (mai 1684) mourut monsieur Jean Toysonnier greffier à la prévosté de cette ville. Il est mort d’une maladie de langueur, âgé de 58 ans ; il n’a point laissé d’enfants. Il avait épousé Marie de Fontenelles Goupil. Il était frère de feu mon père.
  • Le 6 (mai 1684) fut lu et enregistré à l’audience du présidial l’édit du Roy portant que les officiers ne seront plus en robe boutonnée et ne seront couverts que d’habits modestes et ne porterons que des collets.
  • Le 8 (mai 1684) mourut madame Quin teinturière femme de monsieur Quin. Elle a laissé deux enfants ; elle est morte en couches, âgée de 28 ans ; elle s’appelait Cottereau.
  • Dans le mois d’avril passé (1684), monsieur du Bois de Maquilly gentilhomme épousa mademoiselle Sybille de la Buronière.
  • Dans le mesme temps (avril 1684) monsieur Gaudelière gentilhomme épousa mademoiselle La Musse.
  • Le 8 (mai 1684) mourut madame Caternault femme de monsieur Houssin. Elle était âgée de 32 ans ; elle est morte en couches.
  • Le 10 (mai 1684) mourut monsieur Subleau secrétaire du Roy, à sa terre de la Mauvoisinière, fils de feu Mr Subleau sergent proclamateur. Il a laissé à un seul enfant quarante mil livres de rente ; il avait fait cette grande fortune dans la charge de trésorier de la marine. Il est mort secrétaire du Roy ; il avait épousé Melle Séjourné. (nota en marge : Il n’est mort que le 4 juillet)
  • Le 17 (mai 1684) mourut monsieur Misaudeau secrétaire de Mr Louis Boyslesve lieutenant général.
  • Le 18 (mai 1684) mourut le sieur Girard bedault de Saint Maurice. Il a laissé un enfant et sa femme grosse, qui s’appelle Anne Belot fille du feu Sr Belot marchand de soye et de Marguerite Barbier.
  • Le 22 (mai 1684) mourut la femme du Sr Chouteau praticien secrétaire de monsieur de Crespy, procureur du Roy au présidial, âgée de 29 ans ; elle était grosse de quatre mois, on l’ouvrit, l’enfant était mort. On dit qu’elle était tombée de cheval depuis six semaines. Elle a laissé quatre petits enfants ; elle s’appelait Constance Rigault, fille du Sr Rigault hoste à Azé/Cré sur le chemin de Château-Gontier.
  • Le 23 (mai 1684) mourut la femme de feu Mr Thomas de Jonchère avocat au présidial procureur de l’hôtel de ville. Elle s’appelait Melle Hunault de Marsillé.
  • Le 24 (mai 1684) mourut monsieur de Marsillé Hunault cy-devant conseiller au présidial âgé de 63 ans. Il était fort gouteux ; voulant s’efforcer de marcher, il tomba dans un puits. Sa femme s’appelle Melle Bilard du Lyon d’Angers ; il a laissé trois enfants ; il était frère de Melle du Jonchère Thomas.
  • Le 25 (mai 1684) mourut subitement madame Chartier hôtesse du Pigeon.
  • Le 26 (mai 1684) mourut le sieur Perron tanneur. Il avait épousé la fille du feu Sr Dupré hoste de St Jean, faubourg St Michel.
  • Le 29 (mai 1684) monsieur Brouard plaida sa première cause
  • Le 30 (mai 1684) mourut la femme de defunt Mr Valtère, avocat au siège présidial de cette ville ; elle s’appelait Cécile Ménard
  • Journal de Maître Estienne TOYSONNIER, Angers, 1683-1714
    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930
    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE VI RUE PRÉMION

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

  • Zut ! J’en ai assez… Charles, donne-moi une cigarette ?
  • Berthe s’allongea sur un canapé.
    L’atelier de Charles Delange avait subi une complète transformation. Les meubles en ordre, les tapis bien tendus, les plâtres époussetés, les vitres des fenêtres remplacés par de superbes vitraux allégoriques, les chevalets alignés, les tentures soigneusement installées, le perroquet gorgé des poussières du balayage, coi sur son perchoir fraîchement reverni. Charles, drapé dans une ample robe de chambre grenat, un bonnet turc sur ses cheveux, visitait pour la centième fois son temple d’artiste ; il rangeait de nouveau les pipes du ratelier, regardait encore si le pot à tabac avait le ventre bondé et si le petit crocodile en bronze bâillait pleinement ses allumettes. Berthe roula sa cigarette avec une dextérité remarquable et l’alluma aux tisons du foyer.

  • Malgré ton génie tu n’aurais jamais pu rendre ton atelier si coquet.
  • Le peintre joyeux vint s’asseoir près d’elle.

  • Oui, ma petite chatte d’or, tu es la fée de mon domaine. Tu auras un ticket d’honneur pour entrer au paradis des artistes.
  • Il passa sa main droite dans les cheveux dénoués de son amie baisant son front, ses sourcils.
    Elle était vêtue d’une longue robe blanche avec une ceinture en cuir de même couleur. Sa chevelure traînait comme un liquide d’or renversé le long du bras du canapé.
    Il la chatouillait de caresses dans la nuque, derrière l’oreille, sur la gorge à travers l’étoffe. Des désirs la picotaient ; elle s’agitait au cou du peintre.
    Le bonnet turc tomba sur le sol… et l’on sait ce qui serait arrivé sur le canapé moelleux aux fleurs roses quand deux coups de poings ébranlèrent violemment la porte.
    Ils se levèrent en sursaut.

  • Imbécile, s’écria Charles, je savais bien que j’avais oublié quelque chose… la sonnette, parbleu !
  • C’étaient Lolette et René.

  • Comment, ensemble… déjà ! s’exclama Berthe.
  • Nous nous sommes rencontrés par hasard dans l’escalier, expliqua Lolette.
  • René la regarda interloqué. Elle rougit.
    On arrangea les sièges. Le défilé commençait.
    Charmel, complet gris, serrant les mains à les briser ; Ormanne, maigre, deux méridionaux bavards. Belle et son inséparable Line, les deux gamines, habillées pareilles et qui riaient pour ne pas être sérieuses. Claire Vernant et Joséphine Bournier, une institutrice et une du téléphone. De Remirmont, tiré à quatre épingles, frais rasé, célèbre par ses saluts parabolants. Verneuil, roux, les cheveux baignés d’huile brillantine, l’air un peu stupide avec son monocle de difficile équilibre. Deux couples bras dessus bras dessous. Mussaud le sculpteur, gras gueulard et Marthe la Rouquine, sa maîtresse, grande fille qui grimaçait des réponses en signes compliqués des yeux et de la bouche ; Frayssère, étudiant en médecine, une grosse tête bonasse touffue de cheveu noirs frisés et hirsutes, avec son amie la blonde Mme Boucran en fuite du domicile conjugal, ayant semé ici et là deux ou trois enfants de pères inconnus, et pour le moment courbant sous son despotisme le faible et nouvel amant qu’elle suce de tout son coeur. Il la croyait fidèle ; elle l’était souvent.
    Trois autres à la queue leu-leu. En tête, un petit joufflu, sombre comme un pasteur protestant, sournois comme un rat d’égout que la lumière ébloui, frisant d’un geste sec sa frêle moustache noire : M. Gustave Monnès, auteur dramatique embryonnaire. Personne n’ignorait ses premiers essais en un acte, délayages d’idées auxquelles s’attachent les novices en quête d’originalité. Ils dormaient au fond d’un tiroir dans l’attente du sauveteur promis, le Moïse provincial désireux d’une renommée décentralisatrice dont le geste théatral imposera une miette de gloire au front du débutant prosterné humblement aux pieds de ce grand César tragédien, professeur d’un conservatoire succursale de Paris ! On le jouerait, chaque acteur aurait sa petite tirade à effet ; l’auteur viendrait sur la scène payer d’une risette sa claque d’un soir de chaleur communicative. Triomphe éphémère qu’une presse infidèle douchera d’un compte rendu passe-partout. Le dernier produit inconnu de Monnès était, disait-il, un fameux drame en cinq actes casé à l’Odéon. Papa Sardou, enfoncé ? Quant à Rostand, heu ! Il avouait un regret : « Sarah Bernhard seule est capable de rendre le véritable caractère de mon héroïne. » On gardait son sérieux, mais l’on songeait à la rêveuse Perrette de Lafontaine.
    Derrière lui venait Trémat, un gigantesque maigriot barbu, aux yeux gris malades se reposant à l’ombre de l’étoile en gestation de Monnès, étoile qui devait en son âme de croyant briller un jour au fronton du théâtre des triomphes. Puis Mondin, toujours élégant, toujours pressé, ardent directeur d’une revue bretonne, subventionnée de ducs et de marquis, devant conduire la Bretagne à son ère d’intelligence et d’indépendance nationales. Une revue parsemant aussi ses ailes naïves et coquettes sur toutes les tables de famille avec des concours de broderies et de poésies dont le jury bénin distribue aux lauréats timides des petites tapes d’encouragement et des sucreries roses aux vainqueurs. Une de ces petites revues de province qui vivote doucement dans un parfum spécial de tranquillité, de blancheur anodine, conservant loin du tam tam des « littéraire, artistique, théâtral » chers aux jeunes pourfendeurs de bourgeois la tradition d’art susceptible de réveiller parfois l’esthétique que n’a pas encore tuée tout à fait le « cochon qui sommeille. »
    Bruit de voix. Geray, laid, avec un tic qui lui tirait le cou. Léris de Montdieux, traînant deux défauts superficiels, une manière excentrique et baroque de s’habiller, l’autre de ne pas giffler les sots qui se moquaient de lui, et… une petite femme brune comme une chauve-souris, enguirlandée de fourrures.

  • Mes amis, dit Léris, je vous amène une étoile du ballet, Mlle Secacio, à qui j’apprends la langue française depuis quelques nuits sans succès.
  • La danseuse montra ses dents blanches et babilla une flottille de sons que personne ne comprit.
    Soigneusement son compagnon l’enfouit au fond d’une bergère.

  • Sommes-nous au complet ? demanda Delange.
  • Marguerite Renaud m’a promis de venir sitôt débarassée de son vieux, dit Claire Vernant.
  • Oh ! alors… les vieux sont pires que les chiens, maugré Charles.
  • Crampons et salauds, dirent ensemble du fond du cœur Belle et Line.
  • A cet aveu tous éclatèrent de rire, et les gamines sans se désappointer firent chorus.
    La danseuse étonnée interrogea Leris. Il dit oui de la tête sans comprendre. Elle pouffa se tortillant comme une anguille.

  • Ah ! mince, clama Belle, regardez donc la Bonifacio !
  • Quand le calme fut rétablit Charles commença :

  • Mesdames, Messieurs, nous sommes réunis en ce sanctuaire, non pour planter la crémaillère…
  • Ça fait des vers, remarqua Line.
  • Esprit et paix, les gosses, ou je vous flanque une fessée.
  • Oh ! faudrait voir, malin !… on se tait.
  • Non pour planter la crémaillère, il n’y en pas, non pour causer politique, car la politique est essentiellement le dépotoir réservé aux bourgeois afin qu’il puissent s’agiter à l’aise dans l’égout collecteur de leurs ambitions, non pour assister à quelque messe noire ou saturnale folichonne, au dire des vieilles filles radoteuses à la veillée quand le chat fait ronron, mais pour inaugurer de votre présence mon atelier si bien ordonné par Mlle Berthe, ma favorite.
  • Oh ! ce pacha !
  • Silence. Laissez-moi terminer mon laïus, vous baverez après à votre fantaisie.
  • Le peintre étendit les bras au-dessus de ses invités et s’écria d’un air inspiré : Invocation.

    O liberté, princesse inconnue des bourgeois, descends de ton refuge inaccessible, viens te reposer parmi nous, viens présider en mon cénacle dont murs ne sont pas souillés de la devise nationale, comme une insulte à ta beauté…

  • Amen, dit Marguerite qui entrait sans frapper. Pardon la compagnie… j’arrive en courant… mon vieux est parti… je suis toute essoufflée…
  • Pauvre chou I… viens te chauffer, dit Berthe.
  • Il pleut … il ne voulait pas s’en aller.
  • Quel est donc cet antique amoureux ? questionna Verneuil.
  • Lestique, le fabricant de chaussures de la rue des Arts.
  • Un divorcé, s’exclama René, un noir pas commode. Il habitait autrefois près de mes parents. On le connaissait, fort dans les Dervallières ; il battait sa femme, la traînait dans les massifs de rosiers où elle s’écorchait les mains et la figure… Il a trois ou quatre enfants… A son procès de divorce presque toutes les filles de son atelier déclarèrent avoir couché avec lui.
  • Il n’est pas méchant pourtant, plutôt hypocrite et pas gourmand sur l’amour… N’est-ce pas Claire ?
  • C’est vrai ! Nous logions ensemble. Quand il venait le lit n’était pas souvent défait.
  • Il se mettait à genoux et me prenait les mains. Il roucoulait :
  • Ma Marguerite chérie… ma mignonne… aimes tu ton petit Tatave — il s’appelle Gustave — veux tu l’aimer toujours tout seul….. tu seras heureuse avec moi… à mon âge on meurt en s’attachant… et patati… et patata.,
  • Elle mimait très drômatique, les scènes d’amour de son « michet ».
    Il m’a fait la cour pendant longtemps sans même avoir cà…— elle claqua son ongle sur ses dents – Il a casqué des bijoux, des robes, de l’argent. Quand il insistait je lui jetais ses bouquets par la tête. Il payait mes trois chambres… oui, trois, une pour mes amis, une pour mon amant, la dernière pour lui.
  • Maintenant tu habites chez lui.
  • Ç’à me plaisait d’avoir la même place que sa femme… il me promet le mariage.
  • Le même truc qu’avec Marie Le Jean, dit Belle. Elle travaillait dans ses bureaux nuit et jour pour lui éviter la faillite dans un moment de crise… Une honnête fille qui s’était laissé prendre à ses messes. Elle l’acceptait parce qu’elle avait une mère à soutenir… La fatigue l’a rendue malade et pendant ce temps-là il courait avec d’autres… Puis il l’a laissée dehors mourir de chagrin et de misère… Lui est toujours fier et riche. C’est lui qu’on salue bas dans la rue, elle, qu’on insulte, qu’on méprise… il a des voitures, des chevaux, elle est crevée comme un chien sans un sou… mais ce qu’il a, c’est une femme qui le lui a gagné, c’est un maquereau. S’il y avait de la Justice, on devrait le fiche à l’eau avec une pierre au cou.
  • Bien parlé, petite, dit René. Il manque à notre organisation sociale un tribunal devant lequel comparaîtraient les criminels que les lois égoïstes du tien et du mien ne peuvent atteindre. Il n’est pas moral que les voleurs d’âmes vivent impunément du produit de leur crapulerie. Ouvrez le code. Les juges punissent l’assassinat, le vol, le viol, l’empoisonnement, l’attentat à la pudeur, le faux, l’infanticide, les coups et blessures volontaires, les détournements de mineurs, les abus de confiance, que sais-je encore ? Et l’homme qui les commet tous à la fois peut cependant échapper à la censure nécessaire surtout en pareil cas. Voici la preuve. Lestique demande à la mère de Marie de prendre fille pour travailler à ses bureaux : abus de confiance… Par ses mensonges, il empoisonne son innocence, viole ses espérances les plus naturelles, et vole son honneur ; mensonges, faux en paroles, meurtre prémédité d’une virginité confiante. Il vit d’elle, vagabondage spécial, la jette ensuite à la voirie des prostituées. C’est l’étranglement final d’une existence humaine dont il s’est rassasié. Et je ne compte pas le honteux exemple que donne ce misérable affichant dans sa pelisse chaude la sérénité et la paix d’une conscience tranquille. C’est un monsieur riche ! L’or fait taire les indignés ; pas un de ses ouvriers n’ose lui cracher à la face son mépris ! A quoi bon d’ailleurs ? Ne sont-ils pas, ces infâmes, à l’abri des attaques derrière le paravent d’un rang social qui commande ! Les bourgeois savent se défendre. N’est pas construit encore que nous réserverions à la punition de leurs crimes silenciés : — une potence de Montfaucon.
  • Cette tirade mi-railleuse, mi-haineuse éploya du silence dans l’atelier. Les yeux se fixaient pensifs vers le foyer. Charles rompit le pénible froid.

  • Assez parlé de votre hibou en chaussures. Léris a bien quelque monologue gai dans son vieux sac d’élève du conservatoire.
  • Leris ne se faisait jamais prier. Il s’exécuta de bonne grâce ; la gaieté reprit son grésillet tintamarre.
    Berthe préparait avec l’aide de Belle et de Line la table surchargée de friandises et de liqueurs. La danseuse claqua de la langue.

  • Madame est gourmande sans doute, dit Line en faisant la courbette.
  • L’italienne courut l’embrasser. Geray chanta une mélodie. Musicien convaincu, il versait à flots une âme cristallisée dans la douceur harmonieuse de son rythme. Il pouvait devenir un artiste de génie s’il voulait, mais peureux de l’incertain, il traînait une simple existence de commis-voyageur, mêlant à sa vie banale quelques gouttes d’un élixir divin digne de Berlioz ou de Saint-Saens. Un concert s’organisa très vite. Charmel raconta une blague en patois provençal. Ormanne entonna une chansonnette du midi. Mussaud brailla une grivoiserie brutale. Chacune leur tour, ensemble, Claire, Marguerite et les autres dévidèrent leur répertoire folichon.
    Soudain le perroquet, tranquille jusqu’alors, se mit à hurler :

    Il est né le divin enfant,
    Chantez hautbois, résonnez musettes.

    On regarda. Line et Belle sortaient de la chambre du fond costumées en Amours, disaient-elles. A chaque épaule une aile d’oiseau volée à quelque malheureux modèle empaillé ; sur la tête une couronne de fleurs artificielles ; autour de leurs hanches un morceau de toile. Perclus parmi leurs cheveux flottants deux petits seins blancs émergeaient un bout de nez rose. On aurait dit des bébés de neige, le ventre insignifiant, les membres bien proportionnés. Elles étaient arrêtées devant Bigot un doigt dans la bouche, stupéfaites de leur audace, se regardant en côté une forte envie de rire.

  • Oh ! les folles, s’écrièrent les dames.
  • La danseuse battit un entrechat sur son fauteuil. Léris eut beaucoup de peine à l’empêcher d’en faire autant.

  • Des Amours délicieux, déclara René.
  • Quel toupet ! murmura Lolette en le regardant,
  • Et toi Charles, que penses-tu de l’idée ? cria Touffe d’or.
  • Originale… mais pas complète. Donne-leur l’aiguillère et l’amphore. Elles nous verseront le champagne. Cupidon et son frère servant le nectare à I’Olympe.
  • Le chahut s’accéléra. Les assiettes de gâteaux se vidaient comme des trous d’eau dans le sable des plages. Geray arpégeait sur le piano. Mussaud hurlait un refrain de café-concert. D’aucuns s’embrassaient. De Bemirmont chatouillait Claire qui se trémoussait, d’aise. Verneuil voulait cueillir les miettes qui pendaient aux lèvres de Joséphine. Monnès projetait des regards fascinateurs sur la danseuse de Léris. Une danseuse du théâtre, çà le tentait. N’aurait-ce été que la fille du concierge, c’était une entrée ? Il exultait. A un Moment d’accalmie il invita à la lecture du fameux drame en cinq actes reçu à l’Odéon. Trémat guérissait sa neurasthénie en regardant Frayssère bécoter sa maîtresse et l’appeler ma cotte cotte. Lolette et René formaient un couple plus calme à l’angle de la cheminée. Ils devisaient une joyeuse intimité. Elle croquait du bout des dents les bonbons que René lui tendait.
    Les bouchons de champagne sautèrent. Delange amena Line et Belle, l’une avec son amphore, l’autre avec son aiguillère. Elles doraient les coupes du flot mousseux. Pèlerinage difficile. On les chatouillait ; elles riaient trop. On les embrassait ; elles arrosaient les vêtements, les tapis. Quand ce fut fini, elles coururent se blottir sur les genoux de Charmel et d’Ormanne. « Tu sais, confiè¬rent-elles, si tu n’es pas sage, je m’en irai. »
    Charles porta le premier toast.

  • Peintres, sculpteurs, poëtes, musiciens, littérateurs, amoureuses et autres, cessez vos caresses indiscrètes ! Tendez vers moi une oreille attentive. Dans cinq minutes il serait trop tard ; vos yeux se bercent déjà de lueurs d’ivresses. Je ne blâme pas. L’ivresse est la poussière d’or qui enfante les molécules de l’art. Le beau n’est pas le vrai ; ce serait plutôt l’idéalisation d’une vision enfourchant le rêve au harnais compliqué des formes de la nature synthétique. Ainsi comprise la nature trouvera toujours place en mon atelier. Qu’il soit pour nous le phare de ralliement ou l’antre sibyllin circonscrit d’un Styx que nul bourgeois ne franchira jamais, où on causera silencieusement des maîtres et du génie, où l’on aiguisera les glaives du combat contre les Mécènes vaniteux de province. A notre persévérante amitié ! A notre triomphe ! A nos passions, veilleuses de la nuit près desquelles les doigts de nos cerveaux vont réchauffer leurs onglées ! A nos vices juvéniles, escalier unique du talent ! Malheur au vertueux, de cette vertu idiote préconisée par notre siècle enchristianisé, il n’est plus génial qu’en peignant les devantures des bouquinistes ou les grilles des tombeaux ! Dans le coeur du mal se recrute la foi qui illumine les vrais artistes. Ouvre la fenêtre, René, regarde s’il ne passe pas quelque pâle voyou, miséreux, apache, déserteur, appelle-les tous. Leur compagnie nous sera plus salutaire que l’ambiance des préjugés.
  • René avait ouvert la fenêtre. Un froid humide satura l’air chaud de la salle. Il pleuvait douillettement au dehors comme des caresses lasses de la sur la ville.

  • On ne peut rien voir, dit René.
  • Belle et Line claquaient des dents. On referma la fenêtre.

  • Tant pis, reprit Delange, portons un toast à tout le rancart de l’humanité qui gît au delà des barrières où se parquent les honnêtes gens. A la souffrance du maudit ! Aux souffreteux de l’inégalité ! Au tas gangreneux des marais infectés d’égoïsme au bord desquels se promène le groin glacial et repu des accapareurs de la liberté. A la résurrection future d’un soleil de fraternité écrasant de sa lumière les hibous serviles des innombrables religions ! A l’ère nouvelle ! l’artiste respecté, pouvant enseigner à la table du pauvre, débarrassé du sifflement jaloux des parvenus, l’alphabet du symbole de bonheur dont chaque lettre est une maille au filet invisible qui encercle l’homme à Dieu ! L’art ne doit plus être une fantaisie, mais un bélier agressif à l’assaut des vieux murs d’une époque émasculée. Jeunes.., ayant un cénacle… une ville à surprendre… débordants d’audaces irréfléchies… jetons notre caillou auprès de ceux de nos aînés. A notre tournoi, chevaliers assoiffés de chimères, contre les masses imbéciles,… en champ clos dans les artères brumeuses de Nantes !
  • La coupe de champagne en la main droite, Charles semblait le prophète transfiguré d’un avenir nouveau. Il avait croyance exagérée en l’accomplissement prochain de ses utopies. Il ne s’apercevait pas de l’obstacle formidable où butaient ses pas. Le pavé qui barre le chemin, ses faibles bras ne le rejetteront jamais dans le fossé. La lumière qui l’éblouit de l’autre côté de la haie ne brûlera pas ses cils inspirés. L’ange de David ne vient plus sur terre aider les nains à maîtriser les géants ; la fronde est distendue, les pierres sont de laine sur les cuirasses de l’ennemi.

  • A Nantes ! s’écria René avec élan. A notre ville au sol boueux ! A Nantes, qui se parchemine du râle de ses poitrinaires ! A Nantes dont le front est soucieux d’une angoisse terrible, peut-être le regret de sentir ses viscères se déchiqueter entre les mains des scoriques descendants d’un autrefois incompris ? A celle qui se voudrait vidée jusqu’à la moelle des vers qui la rongent et qui n’ont pas le cerveau assez large pour songer un peu de son histoire séculaire ! A Nantes la Brume multipliant le tourbillon mou de ses draperies tissées en gaze de pluies, en fils de nuages danseuse nonchalante des ombres et des silences aux frôlements lascifs sur les toitures lymphatiques, les murs goutteux, les rues tortueuses, les quais endeuillés des vapeurs du grand fleuve, l’hirsute abracadabrant de ses conservations et le multicolore de ses blanches nouveautés près des vieux rateliers où les archéologues mangent le foin de leur science piteuse et frigorifique ! Faire revivre ses membres ridés de notre audace ! A nous le souffle ardent de l’inspiration formida-ble qui consume la masse paresseuse des brouillards ! La faire jaillir vaporeuse comme une amante qu’on divinise ! Lui presser le coeur, en extraire les beautés incomprises, ployer les genoux devant le fougueux orchestre de ses missions secrètes ignorées des futiles ! Reine, on ne lui déniera pas son pouvoir de hantise égoïste… ; On s’enivrera de son empire ondoyeux. Se plonger dans la lutte ; son haleine glacer le feu de nos nerfs enthousiastes,.. et s’il faut succomber que ce soit à ses pieds avec la suprême oraison de fidélité et d’adulation !
  • Tour à tour chacun porta son toast. On eut dit qu’un pastiche du Bernard des Croisés avait surgi au-dessus d’eux, leur insufflant le pèlerinage sublime de la délivrance de leur ville hors la captivité des bourgeois. Les femmes mêlèrent leurs folies absurdes Le champagne troublait les têtes. La danseuse sauta sur la table, renversa les coupes, les bouteilles, et elle dansa, s’accompagnant d’une chanson gutturale espagnole ou italienne. A chaque mesure claquan des doigts, enlevant un morceau de ses habits. Bientôt elle fut nue ; sa danse devint effrénée ; elle gesticulait son ventre proéminent d’une façon ignoble ; ses seins ballonnaient. Non qu’elle fut laide ; elle avait même un charme brutal, celui de la chair où l’on devine des voluptés savantes.
    Monnès regardait de tous ses yeux.

  • Si l’on mettait le feu aux vêlements qui gisent à ses pieds, quel merveilleux tableau : La bacchante aux flammes, murmura Charles.
  • Mondin fila à l’anglaise et bientôt Marguerite. Line et Belle bâillaient.
    Monnès s’approcha de Léris.

  • Voulez-vous me la céder ce soir votre,.. amie ? Je crois que je suis pris.
  • Le coup de foudre.
  • J’en doutais jusqu’à aujourd’hui
  • Faites, cher ami. Je vous comprends.
  • Il Ia cueillit comme un papillon, fatiguée, tout en sueur. Elle s’habilla et ils partirent ensemble suivis du fidèle Trémat.
    Quand ils eurent disparu Léris ricana :

  • Il est amoureux d’une bohémienne. Ce pauvre Monnès se croit l’amant d’une actrice. C’est une de ces femmes qui font la danse du ventre sur la place Bretagne que j’ai raccrochée au passage. Il m’a demandé l’autorisation de l’emporter I Ce que je m’en moque !… Il s’en souviendra peut-être un peu trop du ballet !
  • Léris se frottait les mains heureux du tour joué à ce fat prétentieux.. Mussaud devenait tendre. Il pressait Frayssère sur son coeur l’appelant son frère son bien aimé. « Je te sculpterai nu demain acec des nichons gros comme le poing ». Frayssère bagayit : « Viens que je t’embrasse, mon vieux zozo ! »
    Leurs maîtresses les emmenèrent. Charmel et Ormanne prirent à califourchon sur leurs épaules les petites Line et Belle qui se mirent à brailler !

  • On joue au cheval… hue… hue… cocotte.
  • Remirmont avec Claire, Verneuil avec Joséphine, René avec Lolette suivaient, Léris et Geray fermaient la marche.
    Quelle tempête dans l’escalier ! Les voisins s’en plaignirent pendant un mois. D’aucuns se levèrent en chemise croyant à un incendie. Des têtes bonnet de coton apparaissaient aux portes et s’éclipsaient vite accablées d’injures terribles, de cris de guerre, de cris de mort. Ils hurlaient, réclamaient l’électricité, chantaient un de profundis. Les gamines donnaient des coups de poings dans les portes. Devant la loge du concierge ils entonnèrent en choeur un couplet farouche. Le pipelet ouvrit, mais devant la troupe menaçante n’eut pas le courage de ronchonner.
    La pluie qui glissait dense calma leur effervescence, les dipersa. Pas un seul n’avait le brave pépin si nécessaire à Nantes. Courbant le dos, serrés les uns contre les autres, ils s’enfuirent se protégeant de leur mieux.
    On entendait les voix de Line et de Belle criant sur les épaules de leurs cavaliers :

  • Ho… ha… cocotte… au trot … au galop.. hua… hue…!
  • René avait passé sa main autour de la taille de Lolette. Elle se laissait blottir contre lui et ils se couvraient ensemble de sa pèlerine. En montant la rue Mathelin Rodier, il lui dit à voix basse, très doucement :

  • Tu viens chez moi?
  • Sans lever les yeux, elle répondit simplement :

  • Oui.
  • La pluie dévidait toujours sa légende incompréhensible d’une voix de grand’mère qui n’a plus de dents pour les récits des pavanes du temps jadis.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Journal d’Etienne Toysonnier, Angers 1683-1714 (1683 fin)

    1683 : août, septembre, octobre, novembre, décembre

    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930

  • Le 2 aoust (1683), monsieur de la Bouchetière Aubin, avocat, épouse Mlle Planchenaux, fille du Sr Planchenaux, marchand de bétail vers Ingrandes ; elle a une autre sœur qui a épousé monsieur du Rouzay Pasqueraye, contrôleur au grenier à sel.
  • Le 6e (août 1683) mourut Mr Raveneau, notaire.
  • Le 14e (août 1683) mourut la femme de monsieur Le Mesle, receveur des décimes ; elle s’appelait Moreau de la Jemellière ; elle a laissé six enfants.
  • Le 21e (août 1683) monsieur Huau de la Gauberdière plaida sa première cause.
  • Le 28e (août 1683) monsieur de Basourdy se fit installer en la charge d’avocat du Roy, en la place de feu monsieur Ménage ; c’était un homme de la dernière droiture, d’un grand mérite et un des plus beaux esprits de ce siècle.
  • Le mesme jour (28 août 1683) mourut la femme de Mr Hary l’apothicaire ; elle s’apellait Genoüil.
  • Le 4e septembre (1683), je plaidai ma première cause avec l’applaudissement de tout le monde, grâces à Dieu, j’en suis bien aise.
  • Le mesme jour (4 septembre 1683) monsieur Claude Desmazières plaida avec moi sa première cause.
  • Le 7e (septembre 1683) il se fit un convoy général de toutes les compagnies à la cathédrale, où monsieur d’Angers célébra la messe pontificallement pour Marie Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, femme de Louis le Grand, 14e du nom, Roy de France et de Navarre, qui mourut au château de Versailles le vendredi 30 de juillet. Le chœur était tendu de noir avec une bande de velours et grand nombre d’écussons aux armes de la Reine ; un lit d’honneur dans le chœur avec plusieurs cierges. Le prieur de St Serge y fit l’oraison funèbre.
  • Le mesme jour (7 septembre 1683) monsieur le chevalier de la Forest d’Armaillé fut tué en duel à Paris par un monsieur Quetaire. Il fut pendu par les pieds et traîné sur la claye par les rues de Paris. Il était fils de monsieur de la Forest d’Armaillé conseiller au Parlement de Bretagne et de la dame Le Chat. Son frère, conseiller au parlement de Paris, fut au devant, fut au devant, fit passer l’action pour rencontre et empêcha que son procès luy fut fait.
  • Le mesme jour (7 septembre 1683) mourut mademoiselle de Forges âgée de 18 ans, fille de monsieur Gueniveau de Forges, bourgeois, et de mademoiselle Valtère. Sa mère mourut un mois après subitement de douleur de la mort de sa fille unique.
  • Le 20e (septembre 1683) mourut madame Rousseau de Pantigné, femme de monsieur Rousseau de Pantigné, conseiller au siège présidial de cette ville. Elle était fille de monsieur Bertin cy-devant greffier en chef au criminal et de dame Louise Gigault.
  • Le 28e mourut monsieur Pillegault de l’Ouvrinière, greffier en chef au civil du présidial de cette ville, âgé de 43 ans. Il avait épousé en premières nôces mademoiselle Buisson fille de monsieur Buisson, docteur régent ès loix, dont il a laissé plusieurs enfants, et en secondes mademoiselle …
  • Du 5e octobre (1683) monsieur Leclerc, fils de monsieur Leclerc assesseur au siège présidial d’Angers, voulant prendre le plaisir de la chasse au guet à sa campagne, sortit de sa maison le soleil couchant, et sa campa dans une hauteur à son avantage pour mieux apercevoir la proye ; étant sur le point de quitter son poste sans aucun succès, il entendit un bruit dans un buisson un peu éloigné du lieu où il était, tira son coup croyant que c’était un loup ; ce fut malheureusement sur le cocher de son père, qui était sorti un peu devant luy de la maison, sans le dire ; il mourut de ce coup huit jours après.
  • Le 28e (octobre 1683) mourut madame Rouillard, femme de Mr Rouillard, marchand ; elle s’apellait Louise Angouland, fille de monsieur Angoulant marchand droguiste et de Louise Guitton, sœur de ma déffunte mère ; elle a laissé une fille. Elle fut enterrée le lendemain dans le cimetière de St Maurille ; elle était âgée de 48 ans.
  • Le 3 novembre (1683) monsieur du Tremblay Frein, fils de monsieur du Tremblay Frein, bourgeois, et de feüe mademoiselle Gaudicher épousa mademoiselle Ménage, fille de feu monsieur Ménage, avocat du Roy, et de mademoiselle Foussier de la Cassinerie. Il avait esté pendant plusieurs années conseiller au siège présidial de cette ville ; mais dans une grande affaire que Messieurs du présidial intentèrent à monsieur Boylesve lieutenant général, il fit le personnage de procureur du Roy. Par arrest du privé Conseil, il fut obligé de résigner sa charge dans six mois. Depuis cette disgrâce, il vit longtemps le monde d’un air fort indifférent, se mit ensuite la dévotion en tête, fut dans un séminaire à Paris, revint icy dans l’habit ecclésiastique et enfin s’est déterminé pour le mariage après avoir gousté tous les états de la vie.
  • Le 4e (novembre 1683), quatre des plus grosses cloches de St Maurice qui avaient été fondües quelques jours auparavant, furent bénites. Monsieur l’Evesque d’Angers, Monsieur d’Autichamp lieutenant du Roy de la ville et Château, Monsieur Gohin premier présidant, monsieur Denyau, grand doyen, Mlle de Grammont nièce de Madame de Grammont abbesse du Ronceray, Mme d’Autichamp femme dudit Mr d’Autichamp, Mme la lieutenante générale femme de Mr Boylesve lieutenant général, et Mme Lanier femme de feu Mr Lanier maître des requestes furent parains et maraines. Le chapitre donna ensuite une collation superbe.
  • Le 11e (novembre 1683) mourut monsieur Boylesve cy-devant premier président au présidial. Il avait épousé mademoiselle de Bord dont le père avait amassé de grands biens dans la maltoste. Il a laissé plusieurs enfants sçavoir monsieur Boylesve lieutenant général, Mr du Planty Boylesve et une fille mariée à Paris à Mr Bussy. Il a plusieurs frères scavoir feu Mr de la Guérinière Boylesve, feu Mr Boylesve évesque d’Avranches, Mr de la Mauricière Boylesve, Mr de la Croiserie Boylesve, Mr des Aulnais Boylesve.
  • Le 13e (novembre 1683) mourut monsieur le chevalier Lasnier fils de feu Mr Lasnier de la Guerche président au présidial de cette ville et de mademoiselle Poisson ; elle était de la ville de Château-Gontier.
  • Le mesme jour (13 novembre 1683), monsieur Constantin, cy-devant sous-lieutenant aux gardes, se fit installer dans la charge de grand prévost de feu son père. Monsieur de Boisourdy avocat du Roy parla fort à l’avantage de l’un et de l’autre.
  • Le 23e (novembre 1683) monsieur Pouriatz, advocat, fils de feu Mr Pouriatz advocat et de damoiselle Anne Augeard, épousa mademoiselle Ragon des sentiers de la province de Bretagne.
  • Dans ce temps, on faisait voir un cheval dans cette ville qui avait huit pieds. Il marquait avec son pied droit et frapait autant de coups qu’une carte qu’on lui présentait avait de points, et ainsy de toutes les autres en prenant un Roy pour 3, une dame pour 2 et un valet pour 1. Un particulier prenait des dez et les jettait sur la table ; il marquait avec le pied combien il y avait de points. Il connaissait de plus toutes sortes de chiffres, marquait avec son pied combien de fois dix dans cent, combien de fois cinq et ainsy de toutes les autres quesetions qu’on lui faisait. Il connaissait toutes sortes de monnaies françoises et étrangères marquait combien de livres dans un louis d’or, combien de sols dans un escu, combien de livres, combien de pièces de trente sols, combien de quinze, combien de fois dix, combien de fois cinq. Il fut admiré de toute la ville. J’eus la curiosité de le voir jusqu’à trois fois ; il était fort bien fait de sa taille, âgé de 12 ans.
  • Le 24e (novembre 1683) mademoiselle Phelipeaux, femme de feu Mr Phelipeaux, étant à sa campagne, une paÿsane lui fit dire qu’une vache avait fait un veau, elle y fut pour le voir, elle s’en approcha et le caressa, la vache en fut jalouse et lui donné de ses cornes dans le ventre, dont elle mourut quatre jours après.
  • Le 28e (novembre 1683) mourut mademoiselle Ayrault, fille de feu Mr Pierre Ayrault lieutenant criminel et de mademoiselle Françoise de Pecherat ; elle fut enterrée le lendemain dans le cimetière de St Michel le long de la salle de Mr le curé. Elle donna par son testament 1 000 L à l’Hôtel-Dieu, 1 000 L à l’Hôpital général, 1 000 L aux filles du refuge ; elle fonda une messe tous les mois à la paroisse et fit plusieurs autres biens à différentes personnes. C’était une fille fort vertueuse ; elle était âgée de 31 ans ; elle mourut d’une maladie de langueur.
  • Le 2e (décembre 1683) mourut monsieur Malo maître chirurgien. Il fut enterré le lendemain dans l’église des R.R. pères Minimes. Il avait épousé feüe madame Choisnière.
  • Le 9e (décembre 1683) monsieur l’évesque d’Angers consacra le grand autel de l’église des dames de la fidélité de cette ville.
  • Le 17e (décembre 1683) deux archers de gabelle furent tués à la porte de Toussaints par des valets d’estrangers.
  • Le 29e (décembre 1683) madame Moreau femme de monsieur Moreau cy-devant notaire, mourut âgée de 64 ans ; elle était devenue sourde et aveugle depuis 10 ans ; elle s’appelait Noulau. Elle a laissé pour enfants Mr du Plessis Moreau conseiller au siège présidial qui a épousé mademoiselle de la Cassinerie Foussier, une fille qui a épousé monsieur de la Grüe, et une autre mariée avec monsieur de Loube seigneur de Lambroise. Il y a trois garçons ecclésiastiques ; son père était droguiste.
  • En ce temps, monsieur Musard de la Marsilière, fils de monsieur Musard, secrétaire de monsieur Arnaud évesque d’Angers, et de Mme Masson, leva une compagnie d’infanterie et s’en fut à Belle-Isle en garnison.
  • Dans le mesme temps monsieur de Sazilay de la Tremblaye Robin leva une compagnie de cavalerie. Il a épousé Mlle Grandet.
  • Dans ce mesme temps, monsieur Bouré de Jarzé leva aussi en cette ville une compagnie de cavalerie.
  • Le 19e de ce mois (décembre 1683) madame la dauphine accoucha à Versailles d’un second fils nommé Monseigneur le duc d’Anjou.
  • Cette année (1683) a été fertile en bled et en vin.
  • Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930
    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Journal d’Etienne Toysonnier, Angers 1683-1714 (1683 début)

    1683 : janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet

  • Avec ce billet, j’ouvre une nouvelle catégorie qui donnera la frappe, que j’ai faite, du manuscrit d’Etienne Toysonnier, avocat à Angers, pour les années 1683-1714, durant lesquelles il tient un journal à la fois mondain et évennementiel ; ses remarques ne figurent pas dans les registres paroissiaux : maladies, fortunes, mésalliances…, parfois cruement dites. Je m’efforcerai de mettre en caractères gras ces remarques… et de votre côté vous pouvez contribuer à compléter ces notes. Merci de songer pour cela à la rubrique COMMENTAIRES ci-dessous.
  • Voici ce qu’en dit Célestin Port (Dictionnaire Historique du Maine et Loire, 1878) : Etienne Toisonnier, fils d’Etienne T., maitre apothicaire, était avocat au Présidial, comme son oncle, en 1686. Devenu veuf de Marguerite Guillot, il épousa le 22 août 1712 Marie Dugué et mourut àgé de 65 ans, le 6 juin 1719. Il a laissé un Journal de ce qui s’est passé de plus remarquable à Angers depuis 1683 jusqu’en 1714 (Mss. 883, autog., in-fol. de 124 ff.), recueil de notes au jour le jour sans grand intérêt, que possède la Bibliothèque municipale.
  • Cette dernière remarque n’engage que Célestin Port, car ce n’est pas mon avis, vous allez pouvoir en juger avec cette frappe du manuscrit, que j’ai réalisée :
  • Journal de Maître Estienne TOYSONNIER, Angers, 1683-1714
    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930

  • Le 2 du mois de janvier (1683) mourut Mr de la Bouchetière Aubin, avocat au siège présidial d’Angers, âgé de 66 ans, et fut enterré le lendemain en l’église de Saint-Maurille. Il a laissé neuf enfants. Une de ses filles a espousé Mr Valleau, aussy avocat
  • Le 3e dudit mois (janvier 1683) mourut madame du Ruau veuve de Mr Tréton du Ruau, vivant conseiller au siège présidial. Elle s’appelait Marie Gohin fille de Mr Gohin, aussy conseiller au siège présidial. Elle a laissé deux filles dont la première a espousé Mr Cupif seigneur de Teildras, aussy conseiller audit siège, laquelle est décédée depuis quelques années. De ce mariage est issüe une fille unique qui a épousé Mr Boylesve, conseiller au parlement de Bretagne, fils de Mr des Aulnais Boyslesve et de dame Gandon. La seconde a espousé Mr Leclerc des Aunais seigneur de Sautray. Elle fut enterrée le lendemain en l’église de Saint-Michel du Tertre ; son corps fut le matin exposé à la porte dans un lit d’honneur. Elle était âgée de 84 ans.
  • Le 4e dudit mois (janvier 1683) mourut mademoiselle Bourmault veuve de Mr de la Haye Le Roy, avocat au siège présidial, et fut enterrée le lendemain en l’église de St Maurille. Elle a laissé un fils aussy avocat qui s’est signalé dans le barreau ; ses trop grandes études lui ont causé une maladie d’esprit et il est actuellement travaillé. Elle était âgée de 79 ans.
  • Le 6e (janvier 1683) mourut Mr Hubon marchand droguiste, veuf de la fille de Mr Deschamps, revendeur. Il a laissé six petits enfants. Il fut enterré le lendemain en l’église de la Trinité, âgé de 38 ans.
  • Le 10e (janvier 1683) mourut Mr Eturmie demeurant à Saumur, épousa mademoiselle Coustard, fille de Mr Coustard Me apothicaire et de …
  • Le 17e (janvier 1683) dudit mois mourut madame Toysonnier ma mère, âgée de 64 ans, veuve de Estienne Toysonnier vivant marchand Me apothicaire, fils d’Estienne Toysonnier, vivant greffier au siège de la prévosté et de Marguerite Guillot, lequel décéda le 21 novembre 1680 et fut enterré le lendemain dans le cimetière de l’église de St Michel du Tertre, proche la croix. Elle s’appellait Catherine Guitton, fille de Jean Guitton bourgeois, et de Marie Riobé. Elle fut enterrée le lendemain près de mon père, lequel mourut d’une maladie de langueur, âgé de 66 ans, et ma mère d’un abcès qui lui survint au bras gauche et lui fit souffrit avec le dernier courage et une grande résignation les douleurs les plus aigües pendant neuf semaines.
  • Le même jour (17 janvier 1683) mourut mademoiselle de la Naüe Le Rat, femme de Mr de la Naüe Le Rat, avocat au siège présidial, âgée de 42 ans. Il n’y avait qu’un an qu’elle était mariée ; elle se trouva grosse de deux garçons morts sont elle ne put accoucher ; on l’ouvrit après sa mort ; ses enfants ne donnèrent aucuns signes de vie. Elle s’apellait Marie Reimbault, fille de feu Mr Reimbault Sr de la Foucherie, bourgeois, et de Jacqueline Chauvin. Elle fut enterrée le lendemain dans l’église de St Michel du Tertre.
  • Le 25 (janvier 1683) dudit mois Mlle Boulin du Chastelier, fille de feu Mr Blouin du Chastelier et de feue madame Lagou espousé Mr Doyen, avocat à Saumur.
  • Le mesme jour (25 janvier 1683), Monsieur de Chérité seigneur de Voysin ; elle était de Bretagne.
  • Le mesme jour mourut monsieur Constantin seigneur de la Lorie, grand prévost d’Anjou. Il fut enterré le lendemain dans l’église des dames religieuses de Sainte Catherine. Toute la maréchaussée marcha à son enterrement. Il fut enterré dans un cercueil de plomb.
  • Le 7e février (1683) mourut mademoiselle du Planty veuve de monsieur Duplanty eleu ; elle fut enterrée le lendemain en l’église de St Maurille. Elle s’appellait mademoiselle de la Bute Sara ; elle était âgée de 72 ans
  • .

  • Le mesme jour (7 février 1683), un nommé Chesneau, fils du fermier du Bois l’Abbé, fut tué d’un coup de fusil par des chasseurs dans ledit bois.
  • Le 14e (février 1683) monsieur du Temple Herreau, fils de Mr du Temple Herreau, avocat au siège présidial de cette ville épouse mademoiselle Cherbonneau, fille de monsieur Cherbonneau avocat et de mademoiselle Bouchard.
  • Le 18e (février 1683) monsieur Peneau sieur des Noües, cy-devant capitaine au régiement des vaisseaux, épousa mademoiselle Desplaces Gaultier.
  • Le 19e (février 1683) mourut monsieur Froger, chanoine de St Maurice, docteur en Sorbonne. Il mourut sans résigner. Monsieur d’Angers présenta sa prébende à Monsieur Boylesve prieur de Pruniers et de St Melenne, fils de Mr Boylesve, lieutenant général.
  • Le 20e (février 1683) monsieur Aufré épousa mademoiselle de la Houssaye Binet, fille de Mr de la Houssaye Binet et de mademoiselle Hubert
  • Le 22e (février 1683) messieurs Cesbron et Doublard plaidèrent leurs premières causes.
  • Le 25 février 1683, à Ste Croix, mariage de messire Jacques de la Bouère de Cordon, chevalier, seigneur du Fresne, avec Marie Gouin.
  • Le 7e mars (1683) monsieur Lancrau sieur de Piart, épousa mademoiselle Séguin.
  • L’hyver (1682-1683) n’a pas été rude ; on n’a ressenty le froid que pendant trois semaines. Le reste s’est passé en pluies assez fâcheuses et incommodes qui engendrèrent plusieurs loches et vers qui mangèrent les bleds assez avancés et obligèrent de semer deux fois en différents lieux.
  • Le 22 (mars 1683) mourut monsieur Durant marchand de dentelle. Il ne fut malade que deux jours ; il était fort puissant de taille.
  • Le pemier avril (1683) mourut monsieur Bauvais, capitaine du château du Verger. Il a laissé trois petits enfants, sa femme s’appelle mademoiselle Lechamp.
  • Le 4e (avril 1683) mourut monsieur Toublanc, prestre chapelain de St Maurice, cy-devant curé prieur de St Augustin, âgé de 72 ans. Il était fils de monsieur Toublanc, docteur en médecine qui laissa plusieurs filles dont l’une espousé monsieur Artaux du pays de Forest ; l’autre feu monsieur de Boisbernier gentilhomme ; la troisième feu monsieur Ganches Sr du Brossé et la quatrième feu monsieur Bodin sieur de Logerie. De ces mariages sont venus plusieurs enfants, comme du premier monsieur Arthaud qui a épousé mademoiselle Des Landes de la ville de La Flèche, monsieur du Fougeré Artaud qui a espousé mademoiselle Lefebvre de Chamboureau ; du second monsieur de Boisbernier qui a épousé mademoiselle Chauvin fille de monsieur Chauvin advocat ; du 3e une fille qui a espousé un nomme monsieur Gaultier et du 4e deux filles dont la cadette a espousé monsieur de Chevreux gentilhomme cy-devant capitaine.
  • Le 6e (avril 1683) mourut madame Le Cornu du Plessis Caume, femme de monsieur Le Cornu du Plessis Caume gentilhomme. Elle s’apellait mademoiselle Galisson de Courchant, fille de monsieur Galisson de Courchamp et de mademoiselle de St Aubin ; son frère est lieutenant général du présidial de Château-Gontier.
  • Le 9e (avril 1683) mourut monsieur Drouin notaire âgé de 57 ans. Il avait épousé en premières nôces madame Moreau et en secondes mademoiselle Marguerite Tessé fille de monsieur Tessé Me chirurgien et de Mme d’Eggremont. Du 1er mariage il a eu deux filles dont la première a épousé monsieur de la Blanchardière Audouin, conseiller au siège présidial et la 2e a espousé monsieur Gohin Sr de la Fautraye. Il était dans son commencement peu avancé en biens ; il a fait depuis une fortune assez considérable. Il fut le lendemain enterré à la porte de St Maurille près de sa première femme ; il était âgé de 57 ans. Il a laissé sa seconde femme grosse.
  • Le 26e (avril 1683) Me Jacques Goureau, fils de monsieur Goureau conseiller honoraire au présidial et de mademoiselle Eveillard, et Me Lemasson plaidèrent leur première cause, le premier avec grand applaudissement.
  • Le 28e (avril 1683) mourut madame Jallet, âgée de 64 ans, veuve de monsieur Jallet. Elle fut enterrée le lendemain en l’église de St Michel du Tertre devant l’image de Notre Dame de Piété ; elle est morte d’un cancer du téton. Elle s’appellait Symphorienne Bourdonnière ; elle a laissé deux garçons dont le premier est actuellement travaillé d’une paralysie et l’autre est religieux au couvent du Verger.
  • Le 1er jour de may (1683) messieurs Pocquet de la Livonière conseiller au présidial et Me Charles Jauneaux docteur aggrégé et avocat furent nommés eschevins en la place de Mr de Pantigné Rousseau aussy conseiller et Me Pierre Thibaudeau notaire.
  • Le 2e (mai 1683) monsieur … épousa mademoiselle Gouin fille de monsieur Jean Gouin notaire et de la dame Martineau.
  • Le 4e (mai 1683) monsieur du Martré épousa mademoiselle Camus fille de monsieur Camus et de …
  • Le 6e (mai 1683) monsieur Chauveau apothicaire fils de monsieur Chauveau apothicaire et de Delle de La Roche, épousa la fille de Mr Deschamps teinturier de chapeaux (Il lui est écheu depuis 10 ans une succession fort considérable) et de Marie Mauriceau.
  • Le 12e (mai 1683) mourut monsieur Allard droguiste âgé de 70 ans, mary de Marie Phelipeau.
  • Le 18e (mai 1683) mourut monsieur Le Rat, âgé de 33 ans, fils de monsieur Le Rat avocat et de Delle Faligan.
  • Le 20e (mai 1683) mourut monsieur Le Jeune, marchand de bled,
  • Histoire du temps (1683) – Un jeune frère des Minimes, appellé frère Jean, d’une humeur gaye enjouée et libre, et un peu effronté dans son air, fort adroit en peinture et mignature, se fit de grandes habitudes en cette ville et s’attaché particulièrement à mademoiselle de Grandbois, femme de monsieur le lieutenant de la prévosté. Cet homme a quelques duretés pour cette femme et ne l’aime pas aussy tendrement qu’elle le souhaiterait, quoiqu’elle soit bien faite, d’une taille fine et aisée, de l’esprit et des charmes assez pour engager tout autre. Cette femme ennuyée de la conduite et des froideurs de son mary, s’en explique au moine, qui d’abord entre en toutes ses peines d’une manière fort obligeante, lui ouvre les moyens de s’en séparer et lui promet de mettre tout en usage pour la secourir ; ses fréquentes visites et ses entreveües particulières devinrent suspectes au malheureux époux ; on s’en plaint hautement et rompt par son bruit et ses menaces toutes leurs mesures. Il exila sa femme à sa campagne pour leur oster l’occasion de se voir. Ce moine, désolé, s’adresse à un étranger, l’engage à lui prester une perruque, une espée, et un habit de cavalier, et dans cet équipage va voir incognito cette pauvre exilée. Il ne put si bien faire qu’il ne fut descouvert. Le lieutenant en est aussy tost averti. Il l’arreste luy mesme en ville quoique dans son habit religieux et la besace sur l’espaule et le fait conduire dans les prisons de l’évesché. Le procès s’instruit et enfin monsieur l’official rend sa sentence et le condamne à quinze jours de prison, au pain et à l’eau, et à dire pendant ce temps deux fois le jour, les sept psaumes pénitentiaux, et à sortit la province. Il est conduit ensuite dans les prisons royayx. Le justice séculière par sentence confirme la première dont il interjette appel au parlement, lequel par son arrest confirme les deux sentences et le renvoye entre les mains du supérieur de Tours. Cet arrest est du 15 de ce mois (mai 1683) fort en faveur devant les évesques contre les moines qui prétendaient qu’ils ne devaient point connoistre des crimes commis au dehors par leurs religieux. C’est une tache d’huile qui ne fera que s’étendre.
  • Le 30e (mai 1683) mourut madame la marquise de la Porte femme de monsieur le marquis de la Porte ; elle fut enterrée le lendemain en l’église des Cordeliers ; elle était fille de monsieur Boylesve de la Mauricière et de la fille de monsieur Papin, vivant avocat. Il n’y avait que dix mois qu’elle était mariée. (Le 31 mai 1683 aux Cordeliers, sépulture de Catherine Boylesve, femme de haut et puissant messire Bernard François de la Porte de Vezins)
  • Le mardy 25 (mai 1683), jour de St Urbain, il y eut un orage de grêle qui brisa les vignes et les bleds en plus de vingt paroisses, entr’autres du costé de la Pommeraye et de la Flèche.
  • L’année 1682 avait été fort stérile du costé de Château-Gontier et de Craon ; les paysans ne pouvant plus supporter leurs misères et après avoir vendu leurs vaisselles, meubles et habits, la pluspart ont restés nuds sur les lieux, et les autres fondirent dans notre ville en très grand nombre à la charge du public ; ces pauvres languissans touchèrent tout le monde. Il y eut une assemblée de police ; on nomma deux personnes pour chaque paroisse pour y quester. Il s’y fit des aumones considérables. Les messieurs du présidial donnèrent cent louis d’or et ainsy des autres compagnies et communautés à proportion de leurs forces. Toutes ces sommes ont été mises entre les mains des Mrs missionnaires pour en soulager les pauvres sur les lieux.
  • Le 31 (mai 1683), messieurs de la Bouchetière Aubin, Burolleau, Lefort et Blanchard plaidèrent leur première cause.
  • Le 4e juin (1683) mourut madame Quin, femme du sieur Quin, teinturier ; elle était fille du feu Sr de la Marche, vitrier.
  • Le même jour (4 juin 1683) monsieur Chotard de la Sablonnière fut installé en la charge de feu monsieur Pecherat, conseiller au présidial.
  • Le mesme jour (4 juin 1683), les lettres de monsieur de Baumont de Miribel d’Autichamps, de réception de survivance de monsieur son père de la charge de lieutenant du Roy en la ville et château d’Angers, furent lues en l’audiance du présidial et enregistrées. Monsieur Martineau avocat du Roy parla en la louange du père et du fils d’un discouts juste et élevé.
  • Le synode de messieurs de la religion prétendue réformée fut indiqué à Sorges et ouvrit le 2e juin. Monsieur d’Autichamp en fut nommé commissaire par le Roy. Il dura pendant quinze jours. Sa majesté lui donnait 50 livres par jour pour tenir table ouverte de douze couverts.
  • Le 6e (juin 1683) jour de la Pentecoste, le ministre de Montrichard et celuy de Baugé firent abjuration de leur hérésie entre les mains de monseigneur d’Angers en l’église de St Maurice. Le Te Deum fut ensuite chanté en musique. Cinq autres particuliers la firent en même temps.
  • Le 7e (juin 1683) mademoiselle Briand, veuve de monsieur Marais, du pays de Laval, épousa monsieur Milon, fils de monsieur Milon, assesseur au présidial de Tours, aussi veuf de mademoiselle Gillot, dont il y a un garçon et une fille.
  • Le 11e (juin 1683) jour St Bernabé, il y eut un orage de gresle qui désola les paroisses de Marcé, Duretal, Bauné, Corné et plusieurs autres.
  • Le 14e (juin 1683) monsieur Guynoiseau, avocat fils de Mr Guynoiseau, avocat et de Anne Rossignol, épousa la fille de Mr Brondeau de la Gaulerie et de Mme Minée du Brossé.
  • Le 18e (juin 1683) il y eut un tremblement de terre sur les onze heures du soir.
  • Le 21e (juin 1683) monsieur de Rouillon épousa la fille de Mr Pinard, bourgeois, et de M. Couesté.
  • Le 3 juillet (1683) mourut monsieur Guillaume Louët fils de monsieur Loüet lieutenant particulier et de Delle Joubert. Il fut enterré le lendemain dans l’église de St Michel du Tertre en la chapelle de Mrs Loüet ; sa femme s’apelle Anne Grimaudet. Il avait été quelques années conseiller au présidial. (Le 4 juillet 1683, à St Michel du Tertre, sépulture de Guillaume Louet, écuyer, sieur de la Motte d’Orvaux, âgé de 67 ans)
  • Le 5e (juillet 1683) monsieur Romain, avocat, fils de monsieur Romain, aussi avocat et de Delle Joubert de la Vacherie, veuf de mademoiselle Destriché, épousa mademoiselle Duport.
  • Le 13e (juillet 1683) mourut madame Nau femme de Mr Nau Me plombeur.
    Le mesme jour (13 juillet 1683) mourut monsieur …
  • Le 19e (juillet 1683) Mr Legout plaida sa première cause.
  • Le 26e (juillet 1683) mourut mademoiselle Elye, femme de Mr Elye, avocat, et fut enterrée le lendemain en l’église de St Maurille. Elle s’apellait Françoise Millecent de la Dodaye ; elle n’a point laissé d’enfants.
  • Le mesme jour (26 juillet 1683) monsieur Delaunay plaida sa première cause.
  • Journal de Maître Estienne TOYSONNIER, Angers, 1683-1714
    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930
    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905 CHAPITRE V. LE CLAN DES MAÎTRES

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Les invités offrirent le bras aux dames pour passer. Les épaules nues coulaient des rivières incarnats entre les velours et les satins des robes. Les groupes se formaient. Le feu brillait dans la cheminée son souffle fauve.
    L’avoué Dosmun, trente-cinq ans, chuchotait une courbette à l’ombre de la jolie Mme Ernaud. Le mari calme, ventre en pointe, cheveux gris, gesticulait devant Varlette, l’architecte.

  • Il ne se doutera jamais qu’il est cocu ! disait un avocat imberbe, gazette de potins à son noble ami le vicomte de la Revrollière.
  • A gauche de la cheminée l’abbé Doreux, coquet, migon, galantait avec les dames.

  • Le rôle de la femme est à son extrême limite d’importance. Une femme écrasa jadis la tête du serpent, elles en ont toutes le devoir aujourd’hui. Qui ne céderait devant la force et le charme du geste féminin ?
  • Monsieur l’abbé, quand on aime son mari et que… — le reste se rougit derrière un écran opportun.
  • Se sacrifier, madame, pour la bonne cause
  • Peut-on hésiter, grogna une de la Ligue Patriotique des Françaises. Si mon mari n’obéissait pas ?…
  • René entendit. Il sourit devant la moiteur épicée de la vaillante « vertu de Lysistrata. »
    Le beau Gachard, raie cirée, bagues aux doigts, sentant l’ambrosa, — parfum nantais à la mode — aggrippa le bras de René

  • M. de Lorcin… une occasion unique… un chien magnifique… à céder pour presque rien… race…
  • Je ne chasse pas.. merci ?
  • L’autre le laissa désappointé.
    Au fumoir il salua M. Delange — bonne figure sympathique — en pleine manille avec le baron des Valormets et deux conseillers municipaux. Des Valormets, vieux garçon poivre et sel. A quoi pense-t-il sous ses sourcils épais ? Mystère ! Abonné de l’Autorité, ambitieux, désirerait être conseiller général.

  • M. Delange, j’ai passé la journée avec votre fils.
  • Il a dû vous en conter de drôles. Ce pauvre Charles déraisonne. Il installe un atelier rue Prémion, m’a-t-il-dit ?
  • Ah ! C’est lui qui encombrait cette semaine les escaliers de ses meubles. J’allais porter des bons du bureau de Bienfaisance à une misérable famille, il m’a été impossible de monter. De plus un perroquet a failli m’arracher les yeux. Votre fils pour excuses m’a prié violemment de ne pas insulter son perroquet afin de ne pas lui apprendre un langage bourgeois. Savez-vous ce qu’il chante, M. Delange, le perroquet de votre fils ? Des cantiques ! C’est un peu raide
  • Je ne laisserai jamais mon fils se moquer impunément des choses saintes, observa d’un ton rogue un des conseillers municipaux, moustaches noires très longues, crâne en pain de sucre.
  • Bah ! répliqua le banquier en riant, c’est son affaire. Qu’il fasse comme il voudra. D’ailleurs je perdrais mon temps et ma tranquillité à le sermonner. Il veut ce qu’il veut.
  • Mon fils a vingt-cinq ans, claironna le second conseiller municipal, un gros joufflu, cela ne l’empêche pas d’être d’une soumission exemplaire.
  • M. de Lorcin appelait René.

  • Colonel Hamond, je vous présente mon neveu
  • Jeune homme, répondit du ton dédaigneux qu’a le militaire pour le civil, j’ai connu votre père. Une âme loyale et honnête. C’est rare à notre époque. Il respectait l’armée, votre père, c’était un homme d’une vaillante estime. M. Béthenie vous en dira autant que moi. Tenez, le petit chauve qui joue au besigue.
  • Il désignait du doigt un homme maigre, la barbe en côtelettes, fort occupé à tricher son adversaire le notaire Séniland, rouge comme une écrevisse, les lèvres lippues et sensuelles, le crâne simili-dos de casserole fraîchement étamée.

  • Vous faites du droit ? Suivez les traces de mon ami votre oncle. Vous serez plus indépendant que nous. Sale gouvernement ! On nous met des colliers de garde-chiourmes. Chasser les moines et les bonnes soeurs. Infamie !
  • Révoltez-vous, refusez d’obéir. D’un bout-à l’autre de la France on applaudira vote courage. De l’extérieur, moins de lâcheté, s’emportait M. de Lorcin, la discipline après la croyance !
  • Des officiers obéiront toujours avec plaisir. La nouvelle épidémie des francs-maçons s’est abattue sur les casernes. D’autres pleureront, mais n’oseront sacrifier leur avenir.
  • Voilà le mal…on n’ose pas
  • Un journaliste grêle, figure de fouine, se joignit au groupe. Habitude de se glisser par les fentes les plus étroites.

  • On a peur…peur…à quoi bon les écrits, si les actes n’arrivent jamais ?… Est-ce que la canaille a peur ? Les socialistes se remuent. Si nous les laissons faire ils mettront le grappin sur la ville aux prochaines élections.
  • Vous êtes pessimiste, Maurville, n’avons-nous pas l’argent, les conférences, les fêtes ? Les commerçants suivront notre égide préconiseuse de paix et de tranquillité. Le trouble les épouvante.
  • Pas trop d’assurance. Les socialistes se sentent des bases solides. M. Réchamps prépare un vaste meeting au lancement de son navire l’Hercule. Ses chantiers sont prospères tandis que les autres subissent une crise lamentable. A quoi cela tient-il ? … Peut-être, les fonds secrets ?…
  • Pardon, interrompit sèchement René, M. Réchamps ne doit son succès qu’à son travail et son dévouement effectif pour ses ouvriers. Il les traite avec bonté ; il les connaît tous et tous le connaissent. Il ne s’agit plus d’une société anonyme où leur d’une action s’enrichit de la sueur d’un troupeau d’hommes qu’il ignore.
  • René, dit M. de Lorcin, je te prie de ne pas t’exprimer ainsi devant moi.
  • Excusez-moi, mon oncle, mais je ne permettrai par qu’on essaie de jeter le discrédit sur ma famille par des insinuations perfides et ridicules.
  • Un silence. Le journaliste pinçait les lèvres dépit. Le colonel frisait sa moustache. Le bâtonnier semblait mécontent.

  • Vous trichez, monsieur le juge, vous trichez, hurla soudain le notaire, ce roi a déjà marqué son point.
  • Pardon, pardon, soyez poli, monsieur, cria le juge, vous ne voyez pas clair.
  • Une dispute violente s’éleva. Le ton aigre devint, acide, pimenté. L’un argua de son titre de membre du tribunal, l’autre de sa situation à l’abri de tout soupçon. Le colonel voulut trancher la question. Il reçut comme un obus le légendaire : Cedant arma toquaoe. Grand émoi !… Une heure après les deux compères réconciliés se gorgaient de petits fours qu’ils trempaient dans du thé. Ces gens-là, mêmes races, se disputent, se battent pour la frime. Une vieille complicité née dans les grimoires, alimentée du suc des malheureux qu’ils rançonnent à travers le maquis des codes et des formules.
    Des éclats de rires. Un novice brun débitait un monologue drôlatique. Très fier de son succès, les demoiselles le prisaient fort, et puis, une aventure qui peut se raconter entre jeunes filles l’avait — par ses soins — rendu intéressant. Il aurait aimé, ou plutôt, une actrice ravissante l’aurait aimé ; ils se serait égaré une ou deux fois sur une place publique, et de méchantes langues – il y en a partout – l’auraient trahi. Son père serait arrivé par l’express, aurait surpris des lettres enflammées qu’il aurait à son tour enflammées, mis en branle les fermoirs ordinaires de ces genres d’histoires. « Mon seul péché de jeunesse, disait-il en riant. N’est-il pas facile de m’en excuser ? » Çà faisait songer ces demoiselles à de roses polissonneries autorisées. Le vicomte de la Revrollière gâtait tout de son cynisme.

  • Croyez-vous ? Marans !. . Ne le perdra jamais.
  • Une dame accompagna son mari : le grand air de Faust. Une autre offrit un poème de sa composition. Sans se lever, fixant les yeux sur le néant.

      Poème d’hiver !
      O les mignons oiseaux gelés dans les venelles !
      Pourquoi ne plus chanter ? tendez pour moi vos ailes !
      ………………

    On s’exclama ! Oh ! Quel talent ! ma chère, j’en pleurais ! Madame, mille compliments ! Délicieux ! Exquis ! Quelle mélodie !…
    M. de Lorcin vaniteux :

  • Madame, nous avons un autre poète parmi nous. Mon neveu voudra bien nous faire part d’une de ses oeuvres.
  • Oh ! Oui, Monsieur René, déclama en un précieux délire la dame aux oiseaux gelés dans les venelles, dites-nous quelque chose de vous ; c’est sublime, j’en suis sûr… Oh ! la poésie…le charme… le rythme qui nous berce… nous transporte… Ah ! c’est divin… Il faut avoir l’âme sensitive pour comprendre. Comment peut-on être indifférent… Dites, Monsieur René, pour l’art ?
  • René n’avait pu s’empêcher de sourire discrètement pendant le Poème d’hiver. Il refusa. Nul ne saisirait son originalité poétique ; ses auditeurs bourgeois auraient des nausées de stupéfactions. Il ne prostituerait pas ses efforts. On insistait ; on se récriait. D’aucuns semblaient le narguer. Marans paonnait, blaguant la frousse, l’insuffisance. Lassé. René céda avec un mauvais rire. Imitant le geste de Baudelaire, il s’appuya le bras à la cheminée, et de la même voix du poète des Fleurs du Mal à crier La Charogne, il laissa tomber sec : Le Chemineau. L’effet fut le même. Les bourgeois sont toujours identiques à travers le temps et les espaces, des bornes kilométriques.
    René récitait âprement la violente satyre du misérable sans gîte, ni caresse, pouilleux, chassieux, dont

      Le vent, salait les croûtes de poussières

    et sur qui

      L’ombre des feuillages pleuvaient des sueurs de soleil.

    Un silence profond, indécis ; les visages grimaçaient. Quelque chose d’inattendu qui leur secouait la peau.

    « Juif-errant du mépris le chemineau allait d’un bout du monde à l’autre. L’eau claire des fontaines

      En sa main courbée devenait, pourriture
      Et délayait le pus de ses gerçures. »

    Les auditeurs broyaient leur souffle ; un malaise gênait leur respiration. René satisfait de l’impression d’ébahir ces imbéciles qui quêtaient des vers comme on quête des gros sous, termina de plus en plus ironique.

      « Un passant cassa la jambe la moins torse du pauvre chemineau. ll se traîna sur un monceau de fu¬mier souffrir en paix. La nuit venue un chien l’attaquait. La lutte fut terrible dans le silence des campagnes. Le chien déchiqueta ses maigres chairs ; les os broyés se mêlèrent à la paille et le sang s’anhila dans le purin. Mais le chien creva empoisonné avec un long râle d’agonie et ce fut l’oraison funèbre du chemineau.
      Son glas : des vomissements laborieux,
      Vidant son âme à la porte des cieux. »

    Le salon claqua des mains par politesse ; il semblait fauché d’un froid cyclone. Les uns pensèrent : un fous, les autres : un original, d’autres : un dangereux. La dame aux oiseaux gelés se crut dans l’obligation de quelques félicitations embarrassées.
    Mme de Lorcin navrée s’écria :

  • Où vas-tu chercher de pareilles horreurs ?
  • Vous êtes anarchiste, monsieur, trancha le baron des Valormets.
  • Pourquoi avez-vous insisté ? répliqua René. Je ne fabrique pas les vers à la mesure des auditeurs.
  • Ne vous fâchez pas, Monsieur René, dit une une dame en bleu pâle, étincelante sous le casque blond de sa chevelure fleurie de chrysanthèmes. Je veux défendre votre « chemineau » contre ses détracteurs, votre talent contre les railleurs.
  • Madame, s’inclina René, vous être trop indulgente.
  • Allons donc, j’aime votre franchise. Ce qu’on pense, il faut le dire… Je vous inviterai à mon prochain five o’clock, nous causerons ensemble de poésie et de musique, pendant que le sexe faible bavardera chiffons et le sexe fort politique.
  • Oh ! sursauta le beau Gachard inquiet, et, avec toupet, se penchant à l’oreille de la belle veuve :
  • Serait-ce un rival ?
  • Peut-être, répondit-elle à voix basse.
  • Prends garde.
  • Elle laissa tomber son mouchoir.

  • Ramassez.
  • Puis plus haut :

  • Monsieur René, voulez-vous m’offrir votre bras et me conduire au piano. Vous tournerez les pages.
  • Avec plaisir, madame.
  • Gachard rageait. Si cette folle l’abandonnait pour ce René, qui paierait ses dettes ?
    Mme Verdian préluda d’un doigté léger et sûr. Son brillant morceau dissipa les troubles des esprits. René ne se sentit plus seul dans le vaste salon où les notes rossignolaient.
    La soirée continua de plus en plus animée. Les plateaux chargés de friandises circulèrent. Les flirts discrets se savouraient derrière les éventails et les écrans. L’avoué Dosmun caressa les épaules de Mme Ernaud. Marans tira de son sac des aventures imaginaires.
    L’avocat imberbe, gazette des potins, apprit en secret que Bambert le bijoutier en pinçait pour la jeune femme du juge Béthenie. Mme Verdian accaparait René de ses sourires et de ses regards caressants. Vexé, Gachard les regardait du coin de l’œil. L’abbé Doreux allongeait ses pieds au ras du feu riant et blaguant avec le cercle de ses admiratrices.
    Naturellement on jasa du Pont-Transbordeur. Les premiers pylônes étaient très avancés, là-bas, sur la Fosse. Tout Nantes le regardait grandir peu à peu, pousser son squelette troué vers le ciel. Les journaux en chronique locale avaient sur lui une tartine quotidienne. Aux devantures des libraires et des buralistes, on ne voyait presque plus que son portrait. Les éditeurs se disputaient la nouveauté des premiers pas. Et l’on parlait des cartes postales. C’était la mode. Une fureur insensée pour ces bouts de papier, ces brins d’images.
    Au fumoir les groupes discutaient sur la conduite à tenir pour les prochaines élections législatives.

  • Prenons la corde, prenons-la bien, ne la lâchons pas. Défendons nos droits jusqu’au bout. Le préfet est à la solde de Combes. Résistons. La ville le sait ; nous sommes les protecteurs du commerce.
  • Les condamneriez-vous les pauvres moines, M. Béthenie ?
  • Non ! Non ! Je suis des vôtres, vous le savez bien !
  • M. Varlette, soupira une dame qui venait chercher son mari pour partir, une pierre est tombée à deux mètres devant moi sur les marches Saint-Pierre. Il y aura des tués avant peu.
  • Nous y songeons, chère dame, nous y songeons, vous serez protégée.
  • Minuit sonnait à la pendule. Déjà.! La brouhaha du départ s’accélérait de-ci, de-là.

  • Maman, mon chapeau !
  • Charles, mon éventail !
  • Tu me dépeignes ; fais donc attention !
  • Comment trouvez-vous ce manteau ?
  • Merveilleux ; vous êtes exquise !
  • Au revoir, ma Loulou.
  • Au revoir, Clémence.
  • M. de Lorcin arrêta son neveu au passage.

  • René, un mot. J’ai des reproches à te faire. Tu as manqué d’amabilité ce soir. Ta conduite a pu froisser bien des personnes.Tu sais le rôle important que joue la plupart de mes invités dans la vie des affaires nantaises, que nous sommes tous des militants de la bonne cause réunis chez moi en sécurité. Tes paroles pourraient me nuire à leurs yeux. Tu t’écartes des principes que nous t’avons donnés. Prends garde de faire fausse route et de ne pas regretter plus tard le chemin parcouru alors peut-être qu’il ne sera plus temps.
  • Mme Verdian ôta la réponse aux lèvres de René.

  • M. de Lorcin, j’abuse de votre neveu. ll vous fait honneur par sa galanterie. Je vais le prier de m’apporter ma fourrure.
  • René aida la jolie veuve à s’enfouir dans les poils duvetés. Sa main frôla la gorge chaude. Elle lui sourit de ses dents claires. Bientôt elle fut pelotonnée dans sa voiture. René lui baisa la main.

  • Vous viendrez me voir… votre parole !
  • Gaschard s’avança furieux.

  • Puis-je vous accompagner jusque chez vous ?
  • Ses yeux flambaient dune colère mal contenue.

  • Merci, Monsieur, railla-t-elle, le soleil éclipse les étoiles.
  • René comprit. Et, tandis que la voiture fuyait sous les arbres du boulevard, il lui confia légèrement moqueur.

  • Je vole pas les situations… spéciales.
  • L’autre blémit, leva la main. Mais René lui tourna le dos et s’en alla dans le rire flottant de la lune, cire coulée parmi la nappe nocturne.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.