NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XV Les courses

Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

  • Chapitre XV
  • Les courses
  • A sa fenêtre, René fouillait la foule qui s’acheminait à l’appel des cloches vers la cathédrale. L’air était d’une pureté remarquable pour la ville. Le soleil se bouffait d’or en la porcelaine bleu-ciel. Ainsi, chaque dimanche, il attendait Mme Lonneril et sa fille se rendant à la grand’messe. Il surprenait un sourire de son aimée. Ces jours maudits, il ne pouvait lui parler autrement.
    Or il arriva qu’en cette matinée de mai, Melle Lonneril se rendait seule vers l’église. Elle salua moins discrètement le jeune homme avant de franchir la porte monumentale qui se croûtait.
    René attendit quelques instants, puis, quand la place redevint claire et blanche de lumière nue il descendit et pénétra à son tour dans St-Pierre. Melle Lonneril était assise à l’angle d’un pilier. Se doutait-elle qu’il allait venir ? A chaque son du battant de la porte, elle détournait la tête. Ils se sourirent sous le regard banal du Suisse doré sur tranches. Il lui fit signe de sortir. Elle obéit.

  • Vous êtes seule ce matin ? demanda-t-il
  • Oui, ma mère est légèrement fatiguée.
  • Profitons-en, venez-chez moi termine la messe.
  • Chez René.

  • Permettez-moi, chère amie, d’enlever votre chapeau, votre ruche, de vous mettre à l’aise.
  • Il offrit des bonbons.

  • Croquez-moi ces petits gâteaux. Jamais, je j’ai été si gai que ce matin. Est-ce le beau temps ou le bonheur de vous avoir ? Peut-être les deux.
  • Elle sourit tendant ses lèvres au gourmand.

  • Savez-vous à quoi je pense, Jeanne, en vous voyant près de moi ?
  • Et à quoi donc, mon chéri, penses-tu.
  • Je pense que c’est aujourd’hui les courses de chevaux, que nous pourrions prendre une voiture et aller ensemble au champ de manoeuvre aux yeux de tous.
  • Tu sais bien que ce n’est pas possible.
  • Rien n’est impossible, au contraire.
  • Je ne pourrai plus rentrer chez moi.
  • C’est certain ; aussi je te garderai.
  • Oh ! non je n’ose pas.
  • On guérit de la peur. Je suis persuadé que vous y avez songé depuis quelque temps.
  • Elle baissa le tête. Il s’assit sur ses genoux, se fit câlin.

  • Veux-tu, petite Jeanne chérie, rester toujours avec moi ? Nous vivrons nuit et jour ensemble sans arrêter de s’aimer. Qu’as-tu à craindre ? Nous n’avons besoin de personne. Si les sots nous ennuient nous partirons loin, très loin. Quant à tes parents, on les enverra se promener tranquillement ; tu ne dépends pas d’eux.
  • Elle hésitait, mais ile en dit et en fit tant et tant qu’elle accepta. Ils allèren déjeuner au restaurant. Une voiture les prit à la porte pour les conduire aux courses.

    Les boulevards s’ensoleillaient embrouillés du vol des poussières. Les coups de fouet stridaient comme un flot de mouettes qui s’ébattent. Les automobiles cornaient ; leur passage semait des éternuements saccadés. Les bicyclettes glissaient légères ainsi que des abeilles qui bruissent. A la queue leu leu, un indéfinissable ruban d’aune en aune sous l’ombre vaine des arbres grisonnés des pellicules de la route.
    Les piétons arrivaient par bandes noires pailletées des spirales claires, vomis par tous les boulevards qui environnent le Petit-Port. Un joyeux enthousiasme mène les groupes ; les uns chantent, les bébés s’amusent, les amoureux s’embrassent, nul n’y fait attention. Des grues harnachées d’oripeaux éclatants se font huer le sourire aux lèvres. Et les chiens se poursuivent joyeusement entre les jambes.

    L’immense fourmilière sortie de Nantes a traversé sans obstacle les voies larges et spacieuses, franchi l’étroite rivière du Cens, escaladé la butte du champ de courses, et là, s’arrête, s’entasse devant les barrières qui fixent la limite de la piste. Le flot s’accumule sans cesse, se gonfle en un circulaire bourrelet, enlaçant l’arène d’une ceinture infranchissable. Les tribunes prises d’assaut reluisent de miroitements féeriques ; les pelouses sont piétinées. Les joueurs sont là, bavards ou silencieux, souvent grotesques, possédés de ce mail ridicule du jeu imbécile.
    Dans l’hyppodrome les voitures se promènent sur le ventre blanc du sol ; des cavaliers galopent. En des rais de lumières ils sembles des pantins de théâtres d’ombres. La piste fourrée d’herbes est envahie devant les triunes où des dames étalent fièrement d’insignifiants tickets rouges, comme des hochets de grandes maisons, où les lorgnettes agitent leurs yeux convexes.

    Le signal se hisse au poteau ; la piste se purifie. Les chevaux font leur entrée, montés par des jockeys aux couleurs brillantes et fantaisistes. Les magnifiques animaux déploient leur beauté ferme, leurs formes supérieures comme une étoffe splendidement ouvragée. Ils partent s’aligner dressant fièrement la tête, hénnissant d’orgueil ou d’éblouissement au soleil qui les salue d’une pluie d’or. Soudain ils partent, découpant leurs silhouettes sur l’horizon bleuté ; derrière les arbres les casaques des jockeys sèment des éclairs ; parfois butant, s’écroulant, sautant d’un élan les fossés et les haies, pour arriver au but les naseaux en sueur, la crinière flottante, écharpe de triomphe ou de dépit. La foule hurle, trépigne ; les fantoches humains sont mis en branle et la comédie ne s’arrête plus. Mais la closhe a tinté, la musique joue des morceaux que le vent emporte par bribes dans sa dorne. L’attente sable les allées de la patience et nivelle les enthousiasmes passés.
    Entre les épreuves, les ombrelles blanches versent des points joyeux sur la foule. Les dames passent re repassent des lignes de clartés dans les chemins d’ombres des hommes. Dans l’enceinte du pesage les chevaux obéissent, rêveurs, aux ordres des jockeys. Leurs yeux ovales sont emplis d’un monde étrange que l’on ne comprends pas, où parfois passent des lueurs brutales. Adoration de la bête dont l’homme se fait l’humble servant et dont il se parera la gloire : le geai volant toujours les plumes du paon. L’animation la plus diverse règne dans le vaste hémicycle du champ de courses où le soleil se mire orgueilleusement.
    Nonchalants en leur landau, Jeanne et René souriaient au bonheur d’être l’un près de l’autre à la face de tous. Il gardait la main de son amie dans la sienne ou tenait galamment son ombrelle. Ils se moquaient des regards ennemis qui les cinglaient à des carrefours de haine. Heureux, ils triomphaient. Le landau de l’amour victorieux écraisait les pierres de l’envie avec une suprême indifférence.
    Lorsque le soleil eut presque fini sa promenade d’après-midi, le départ commença. Les voitures prirent à la fille le long des boulevards bordés de curieux. De rares attelages éblouissaient ; quelques toilettes extravagantes ; des horizontales, la nuque sur des coussins, étalaient leurs oripeaux réclames. En réalité, une effroyable banalité que cette procession de chevaux de camion et de rosses de fiacres, que cete suite trop longue de voitures quelconques, bondées de personnes quelconques. Mais il est une coutume à laquelle les bons nantais s’en voudraient de manquer : voir le défilé des courses. Le long de la route de Rennnes, des badauds installent des chaises sur les trottoirs ; ils regardent placidement pendant deux heures, le bruit, le roulement, avalant la poussière, s’ahurissent d’une attente ridicule. Les aubergistes ont dressé des tables qui se garnissent rapidement de buveurs. Le vin blanc coule à flots, le « gros plant » et le « muscadet » de la Loire-Inférieure aussi émoustillants qu’une chaude fille du midi. De ses dernières lueurs mourantes le soleil semble emplir les verres bas de joyeux écus d’or.

    La voiture de M. de Lorcin, l’avocat, avait croisé celle de son neveu. René avait compris une colère terrible dans l’âme de son oncle, et il lui avait railleusement souri. Aux abords de la rue Noire, M. et Mme Lonneril longeaient tristement le trottoir. Ils baissèrent la tête, honteux au passage de leur fille. Jeanne ne les vit pas. Seul René avait eu, une seconde, quelque pitié pour ces braves gens, puis il haussa les épaules avec dédain. La voiture arriva au Pont-Morand, gravit la rue de Strasbourg encombrée. Le crépuscule venait attirant son couvre-chef sur cette journée ordinaire et sempiternelle des courses. Les courses de chevaux que petits et grands vont contempler béats, comme une merveille intéressantes, pour s’emplir les yeux quelques secondes du galop d’un animal inconnu pour le bénéfice d’inconnus… Résumé : ce sont les tramways qui mangent le refrain des rengaines.

  • Jeanne, il faut rester.
  • Je n’ose pas.
  • Si vos parents vous reçoivent mal ?
  • Je reviendrai.
  • A quoi bon. Le Tout-Nantes sait que vous êtes avec moi ; il n’est plus temps de reculer. Avez-vous peur ? Quand on aime vraiment, les qu’en-dira-t’on sont mesquines choses. L’amour lâche n’est plus l’amour, il frise le mariage commun.
  • Vous êtes méchant, René. Croyez-vous que ce ne soit pas grave de devenir officiellement votre maîtresse. Mes amies me tourneront le dos. C’est l’exil.
  • Un exil que j’envierais pour vous avoir toujours seule à mes côtés. Sois gentille, ma petite Jeannette, reste cette nuit, tu réfléchiras mieux demain. Nous nous aimerons librement pendant le sommeil de la terre, en le silence calme de la nuit. J’écouterai le tic-tac de ton coeur battre les minutes d’amour en baisant ton sein gauche. Laisse-moi dénouer ta ceinture, défaire ton corsage, laisse-moi arracher les épingles de tes cheveux, noyer mes doigts dans tes tresses blondes. Tais-toi, mon aimée, je veux te dévêtir moi-même, ôter les bandeaux qui me cachent ton corps… Je connais par coeur le maquis de tes lacets… Tu te souviens la première fois comme j’étais maladroit… Tes petits seins, je les embrasse tous deux… Un corset, c’est vite décrocheté… Qu’ils sont blancs tes pieds… Je les embrasse aussi, là, sur les ongles, sur les chevilles;.. Aussi tes genoux… Ta chemise, elle est jolie, mais trop difforme pour ta chair. Que je t’aime… Si je pouvais encore te mettre plus nue… Je te veux vite… tout entière… Approche-toi… les draps nous cachent… Tes lèvres… ta langue… enlace-moi… Entrer en toi… t’aimer… Jeanne sens-tu l’amour venir nous éblouir… Je t’aime…
    Des soupirs, doux comme des plaintes, se bercèrent en les rideaux, entr’ouvrant l’alcôve aux pas mystérieux du rêve des amants.

  • NANTES LA BRUME, Ludovic Garnica de la Cruz, 1905
  • : chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac – chapitre 11 suite – chapitre 11 fin 12 : les portes de Neptune13 : Cueillettes d’avril – 14 : Moisson d’exil – 15 :

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XIV Moisson d’exil

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    L’amour est le dieu de l’égoïsme bienheureux. Est-ce pour sacrifier trop sur son autel que René oubliait son ami Charles ? Il l’avait revu très rarement depuis la mort de son père. D’ailleurs, le peintre conservait une tristesse et une solitude farouches. Dans l’atelier les meubles s’en allaient. Le fameux tableau encadré de mystère dormait sous son voile au centre de la pièce.
    La veille, René avait reçu une petite carte liserée de noir portant cette mention :

    Défunt Bigot a l’honneur de prévenir ses amis et connaissances de sa récente entrée dans le monde des empaillés. Il y jouit d’un parfait bonheur en un éden que n’ont jamais encore souillé les bourgeois. Réjouissez-vous avec lui.

    Charles avait montré à René le perroquet raide sur son perchoir. La pauvre bête était morte au milieu d’un cantique que lui apprenait son maître. Et celui-ci avait pleuré de vraies larmes en sentant le corps de son camarade se refroidir entre ses mains.

  • Je n’ai vraiment pas de chance, dit-il ; lui, le bon ami fidèle est parti. Il n’avait pas ce regard de mépris qu’on les passants quand je les frôle, prêts à insulter le fils du voleur. Est-ce ma faute à moi si mon père n’a pas réussi. Ils ont la rancune terrible et sauvage dans cette ville. Personne ne veut de mes tableaux. J’ai gratté la signature. Alors j’en vends quelques uns à des brocanteurs à des prix dérisoires. Il me faudrait bâcler des croûtes pour vivre. L’art, je n’ai plus la force d’un songer !
  • Charles, pourquoi de décourager. PUise à ma bourse ce que tu voudras. Nous ne t’avons pas délaissé, nous, les amis de la première heure.
  • Je vous sais tous à mes côtés. Mais la ville est noire. Sombre toile d’araignée dont je suis le minuscule prisonnier. Je me débats en vain dans les fils. L’emprise étouffante accourt. J’entends, du cloaque, sourdre les marteaux et les chaînes de la captivité et de la mort. Je suis l’être vif, le lépreux qui souille ses rues. Je suis le mauvais tableau qui s’expose aux chastes yeux des jeunes gens. Je suis la honte, le ruisseau fangeux qui les souille. Je suis pire qu’un assassin, qu’un souteneur ; je suis le fils du voleur. J’en ai assez de leur lâche cruauté. Ils voudraient me voir crever de faim. Ils ne pardonnent jamais. Ils baveront toujours sur le fils le malheur du père.
  • Ce soi-là, René faisait une partie de billard au cercle des étudiants. Dans la grande salle éclairée de larges fenêtres, une animation joyeuse tourbillonnait avec les fumées des pipes et des cigarettes. Les glaces se voilaient amoureusement au jour tombant. Doucement le lierre enlaçant le lustre se desséchait. De hautes affiches habillées de couleurs étincelantes paraient les murs. Sur les tables de marbre blanc les manilles se scandaient. Un calme écarté s’hypocritisait plus loin. Les piles de soucoupes glssaient avec une chanson de vaisselle sur le visage poli des tables. Des mots terribles tonitruaient horizontaux comme des coups de feu ; des éclats de rire, des discussions vives se trémoussaient d’aise. Par une porte entr’ouverte on entendait le piano et la voix d’un gosier enthousiaste hurlant quelque air favori d’opéra. La bibliothèque s’entassait ; un perpétuel froufrou de papier, les journaux du soir froissés, les revues parcourues. Sur la cheminée un charmant vénitien sérénadait à quelque lointaine et charmante Juliette. Ils étaient là, les Roméo de la jeunesse, ébruitant leur gaieté en des refrains juvéniles, mariant des toast blonds aux toast rouges, vidant des urnes d’exubérances. L’esprit se pavanait par les phrases. Et c’était aussi la joyeuse comédie de l’insouciance, de la marche fleurie vers la vie que l’on aperçoit facile et rêvassant sur les codes et les formales. D’aucuns discutent articles, d’aucuns maladies. Carabins, clerc, potards fraternisent à la cadence muette de la franche camaraderie et des amitiés naissantes. A l’abri des tentacules maudites des religions, des politiques, des calculs misérables de l’orgueil, on joue sur le même théâtre un morceau de vie, sans regarder en ennemi le camarade de travail de différente opinion. Etudiant, titre d’espérance comme un reflet de foi en des lendemains bienfaisants. Ils sont réunis su rle bord du rivage pour l’accolade avant de se disperser aux vents des exigences et des méfaits sociaux.
    Les billes du billard fonçaient comme des béliers les unes sur les autres ; leurs fronts claquaient. Attentif à sa partie, René n’entendit pas la porte s’ouvrir derrière lui. Charles Delange entra. Pâle, il attendit le coup de son ami, puis il l’appela pendant qu’il blanchissait sa queue.

  • Toi, ici ?
  • Je viens te dire au revoir. Je pars pour Paris.
  • Quand ?
  • Dans une heure.
  • Ahuri, le jeune homme abandonna le jeu et sortit avec le peintre.

  • Alors, c’est bien vrai, tu quittes Nantes ?
  • A l’instant même. Si tu veux me faire plaisir, accompagne-moi à la gare. Mes malles sont rendues. J’en ai assez du mépris des gens. Cet après-midi, ton oncle Lorcin n’a même pas daigné répondre à mon salut. Je juisle vampire ; le vampire s’en va. A Paris, jeme consacrerai à l’art, à mes études chères, débarrassé de la plaie bourgeoise. L’on neme cassera plus sur le dos à tout propos le suicide de mon père. Tous ne seront pas si acharnés à m’arracher les os de la bouche pour me punir du crime paternel. Et puis, la ville est trop mal habitée, ce n’est plus un lieu sain pour une âme d’artiste. On s’étiole ; l’esprit de tubercule ; la vitalité s’embourbe. Rien à faire ! Les crapauds ont sali la source pure.
  • La gare dressa sa face noirâtre, illuminée de pendants d’oreilles électrics. Les machines soufflaient sous leurs cuirasses des blocs de vapeurs. Ils pénétrèrent sous le hall. Les employés couraient, balançant des lanternes rouges et blanches. Ils se promenèrent côte à côte, longeant le bruit, heurtés des malles qu’on roulait, des voyageurs pressés. Un train au loin faisait la manoeuvre. Des points lumineux s’entrecroisaient comme la raquette d’un volant. A l’autre bour, par delà le spectre de la Loire, les usines Lefèvre-Utils brillaient, la ville grouillait dans la nuit.

  • Charles, tu m’écriras sitôt à Paris. Tu me donneras ton adresse. J’irai te voir et peut-être te rejoindre.
  • Pourquoi ne viens-tu pas dès maintenant ?
  • Non ! Je ne peux pas, c’est impossible.
  • Pardon ! J’oubliais Melle Lonneril, dit Charles avec amertume.
  • René baissa la tête sans répondre.

  • Te souviens-tu, repris le peintre quelques minutes après, de notre premier dimanche lors de ton arrivée de Brest ? Nous étions pleins d’enthousiasme. Nous comptions prendre d’assaut la ville à la pointe de nos audaces.
  • Et faire l’éducation des bourgeois à coup de bottes au derrière, disais-tu.
  • Beaux rêves ! Nous sommes bel et bbien des petits enfants qui ont voulu apprendre la sagesse à grand’mère, et que celle-ci chasse lorsqu’ils l’ont trop ennuyée. Ce serait plaisant d’avoir pu songer à endoctriner le vieux colosse paresseux sur son lit douillet de routines, nous, les pauvres mouches de son ciel, oui, très plaisant, s’il n’y avait pas une mort, beaucoup de sans, beaucoup de pleurs. Nantes est avachie. Sa carcasse n’est plus capable de novations. Potinière et bestiale, elle vomit de son sein les idées inhabituelles. Si l’on ne veut pas disparaître entraîné par la roue de la banalité, il faut fuir, chercher ailleurs le soleil réconfortant des renouveaux, des espoirs consolateurs. Ville-dépotoir du vice bourgeois, son emprise a mille tentacules empoisonnées. René, je regrette de te voir rester ici. Tu perds un temps précieux. Tu voles à ton existence des minutes de perfection totale. Ton âme s’immobilise, s’ankylose au souffle de l’ambiance.Lève les yaux sur la devanture de la porte, la devise du Dante y est gravée. Plus d’espérance, n’y crois pas. C’est le chaos vide, la cave aux déchets, surtout le néant, l’affreux néant sans issue.
  • Les voyageurs pour Paris, en voiture !
  • Charles monta dans un compartiment.

  • Mon cher René, tu recevras demain de mes nouvelles. Plus vite du viendras me retrouver, plus vite sera le vrai bonheur. Quand finira ton éclair d’amour, tu m’écriras. J’irai t’attendre à la gare d’Orléans. La vie utile commencera.
  • Nous irons, elle et moi, te voir à Paris.
  • Ne l’espère pas. Jeanne est nantaise d’âme et de corps. La fougue des premières joies apaisée, il te semblera avoir fait un faux pas.
  • Charles, tu me chagrines.
  • Soit, mon René, n’en parlons plus. A bientôt, si le ciel le veut. Embrassons-nous ; laissons nos âmes soeurs communier en un baiser.
  • René se hissa sur le marchepied. Ils s’embrassèrent aux ricanements des voisins. La locomotive siffla. Le train d’un coup de rein s’ébranla, glissa lentement, puis plus vite. Charles agita son mouchoir.

  • Adieu !
  • René sentit des larmes picoter ses yeux, son coeur sursauter à son côté. Là-bas, la figure triste de son ami s’éclipsait dans le brouillard qui commençait à descendre. Le train disparut couvrant sur la nuit un convoi lugubre de mauvais augure. Le silence revint ; le vide isola René ; un malaise étrange, pénible, comme si l’on venait de refermer la tombe de sa destinée.

  • NANTES LA BRUME, Ludovic Garnica de la Cruz, 1905
  • : chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac – chapitre 11 suite – chapitre 11 fin 12 : les portes de Neptune13 : Cueillettes d’avril – 14 : Moisson d’exil – 15 :
    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XIII Cueillettes d’avril

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Quelques jours plus tard, René rencontra Melle Lonneril dans le passage Pommeraye. Elle était arrêtée à la devanture d’un magasin, admirant, sans doute les vases magnifiques panachés d’éventails en un méli-mélo de luxures éclatantes d’un goût raffiné. Le jeune homme fut ravi de la trouver séduisante en sa robe de tissu écossais aux tons brouillés où dominaient le vert et le bleu. Un boléro découpé sur une chemisette en soie développait sa poitrine sur laquelle s’étalait une cravate de mousseline neige. A la ceinture ses hanches se dessinaient fermes, inconsciemment provocantes par le dessin des contours inachevés sous les plis chevauchés de la jupe. Ses cheveux blonds illuminaient davantage son visage à l’ombre d’une capeline de mêmes couleurs que la robe, éclairée d’une boucle de strass au milieu d’un noeud drapé de liberty.

  • Tiens, dit-elle en se détournant, c’est vous monsieur de Lorcin !
  • Vous êtes délicieuse, murmura le jeune homme.
  • Ne me flattez pas, je croirais que vous vous moquez.
  • Vous vous tromperiez, mademoiselle. A quel bienheureux hasard dois-je de vous rencontrer ici ?
  • Je viens de chez une de mes amies. En rentrant je flâne.
  • Si vous voulez, nous flânerons un bout de chemin. Il me semble vous avoir vu depuis un siècle.
  • Elle sourit enle regardant. Ils descendirent les marches du grand escalier orné de statues d’enfants, d’étalages de souvenirs nantais et de broderies bretonnes comme des mouches d’or aux ailes bleues, de bazars débordants de jouets et de fantaisies amusantes. Au dessus d’eux le jour se promenait su rles vitres rogeoyant à la mort du soleil qui s’ensevelit à l’angle du ciel.
    Ils babillèrent heureux de se trouver seuls pour la première fois. Ils ne se dirent pas leur joie d’être l’un près de l’autre, mais lls la laissèrent percer à chaque phrase.
    Rue de l’Arche-Sèche, il lui prit le bas, elle le serra contre elle. L’intimité se fit plus profonde.

  • Vous sortez souvent, mademoiselle ?
  • Rarement ; il me faut des occasions.
  • Le pourrez-vous demain ?
  • Je ne sais pas.
  • Essayez. Je vous attendrai à cinq heures et demie au square St-André. Nous serons si bien cachés au centre de la verdure tranquille.
  • Et s’il pleut ? railla-t-elle gentiment.
  • Nous serons plus en secret encore sous le même parapluie… Vous viendez ?
  • Je ferai mon possible… Je vous le promets.
  • A demain… bonsoir, mademoiselle.
  • Alle retroussa sa robe, montrant sa jupe de moire rose, et disparut plus légère – le coeur a peut-être parfois des ailes.
    A cinq heures, il s’impatientait déjà en parcourant les allées vides du petit square. Les vieilles commères qui marmottent de douces médisances, enfantent enleur stérilité de persistantes calomnies sont parties au foyer et le gardien travaille seul, les épaules basses. L’Erdre résonnait du bruit des lavoirs ; les camions filaient au delà des grilles assourdissant le jardin en triangle. Plus loin la passerelle de Barbin voûtait sur l’eau moire son dos ajouré comme un bas de mariée. Pour la vingtième fois, René Regarde les marches qui descendent du cours Saint-André entre les placides caricatures débarbouillées de Du Guesclin et d’Olivier de Clisson. Il scrute du regard le quai Ceineray, ombrellé de ses arbres, la rue Tournefort, la rue Sully. Le cadran du collège Saint-Stanislas, gros comme une montre dans le lointain sonne la demie.
    Soudain, derrière lui, le sable craque dans un frou-frou. Il se détourna devinant l’arrivée.

  • Bonsoir, mademoiselle. Je ne comptais déjà plus vous voir.
  • Oh ! Je suis d’une exactitude militaire.
  • Ce n’est pas un reproche ; je m’en voudrais de vous en faire. Venez vous asseoir quelques instants.
  • Elle le suivit coquettement en sa ravissante toilette. Elle avait jugé ce rendez-vous important et s’était faire aussi séduisante que possible. Un paletot mastic aux manches bouffantes ornées de galons japonais. Au col, des flors de rubans pékinés par des comètes de velours noir, les bouts flottants serrés par des glands de soie. Son large chapeau de paille verte était fleuri de roses. Cette abondance d’étoffes rythmait une chanson de fraîcheur captivante, jouant sur le cerveau de René l’or d’une coupe de champagne. Des parfums montaient d’elle, l’enveloppaient, enveloppaient René, mêlés à son odeur de chair neuve de femme aimée.
    Assis, il prit sa petite main gantée.

  • Comme c’est gentil d’être venue ! J’aurais eu vraiment de la peine si vous aviez manqué votre promesse.
  • Ce n’aurait cependant pas été ma faure. Je sors si rarement, si difficilement. Maman ne veut pas toujours.
  • Les femmes peuvent l’impossible quand elles le veulent.
  • Les hommes eux sont trop égoïstes.
  • Avez-vous pu vous en apercevoir ?
  • Peut-être. Avant tout leur plaisir ; le reste, s’ils ont du temps.
  • Je ne discute pas. Je sais que le plaisir m’est ici et que le temps qui me restera après votre départ sera vide.
  • Est-ce bien sûr ? N’êtes-vous pas fort occupé ?
  • Et par quoi ? Mon droit ne …
  • Elle haussa les épaules.

  • Ne mentez pas ? D’anciennes connaissances.
  • Je n’en ai plus.
  • C’est déjà mai d’en avoir eu.
  • Seriez-vous jalouse ? On n’est jaloux que de ceux qu’on aime.
  • Oui, René, je l’ai été depuis le mois de novembre… et je le suis encore.
  • Mais ne savez-vous pas que mon idylle d’hiver est terminée depuis longtemps.
  • Je le sais… mais les autres ?
  • Ah ! les autres, des passagères inconnues dont le visage est oublié à mes yeux pleins du vôtre, des amies quelconques d’un soir, que votre parfum a fait dissiper comme une vapeur malsaine, des vices que l’on méprise par ce qu’on les voir plus nus. Cela, c’est du passé mort, au creux d’un sépulcre scellé hermétiquement, queles pages sombres de la vie. Dites, Jeanne, Voulez-vous, après cette noire préface, composer le livre ensemble ? Le dieu d’amour en fera un travail de Pénélope que l’on recommence à chaque chapitre sans jamais en signer l’épilogue.
  • Il pressait dans les siennes sa main brûlante à travers la peau du gant.

  • Je suis franc, Jeanne, ne le voyez-vous pas ? J’ai souffert d’un caprice brutalement arraché parce que je l’ai jugé injuste. J’ai souffert ensuite de ma vengeance. Mon âme est encore malade, non de la réputation imbécile que le peuple nantais peut m’avoir faite de son insipide potinage, mais des éclaboussures du mal dont j’ai heurté des flaques. Par mes efforts je me suis éloigné du marais infect qui grouille par toute la ville. Au convalescent, il faut un sourire de soleil à travers les vitres ; à ma convalescence il me faut un amour exquis. Aimer : le doux remède de tout mal, de toute chute, le calmant mystérieux de toutes les blessures, le salut divin de l’égaré qui tâtonne son chemin. Jeanne, vous m’aimez, je le sais, dites-le moi vous même, non de vos gestes, non de vos regards, mais de vos lèvres ?
  • Il courba la taille flexible de la jeune fille vers sa poitrine, attendant une réponse. Elle baissa la tête sans parler.

  • Dites, Jeanne ? supplia-t-il? Vous m’avez laissé deviner votre amour. Il n’y manque plus que votre aveu. Parlez si bas que vous voudrez…
  • Elle se leva brusquement.

  • L’heure passe, monsieur, je me sauve.
  • Resté sur le banc il la contempla triste. Elle lui prit la main et rapide :

  • Oui, René, je vous aime.
  • Le gardien armé d’une pique inspectait les allées, emprisonnant et enterrant d’un coup sec les morceaux de papier. Il passa près d’eux d’un air indifférent. Les squares, n’est-ce pas fait pour les amoureux ?
    Sur la place Saint-Pierre, ils se quittèrent. A demain. Régulièrement ils devaient se voir pami les arbustes confidents du premier rendez-vous.
    Ils fleurirent de leur bonheur les voisinages déserts qu’ils choisissaient de préférence, loin des railleries mesquines des badauds. Rire dela beauté est le propre de la majorité des êtres à face humaine, de ce rire absurde qui fait aimer le chien, mépriser le maître. Solitairement, ils s’exilaient entre le silence de la rue des Orphelins, jusque là-bas derrière la caserne des dragons. Ils descendaient le boulevard extérieur à la paisible tranquilité des arbres. Ils allaient s’asseoir quelques minutes – lorsqu’elle avait une heure de plus – sur la prairie de Mauves qui se mûrissait comme une amante nouvelle sous la fécondation du soleil. La planturesque nonchalance de la prairie rêveuse et grave au bord de la Loire les envahissait de tendresse. Leurs lèvres se cherchaient, se collaient longuement. Ils buvaient à même une coupe de lèvres où moussaient leurs langues inassouvies. Tout était silence alentour. Le frottement des baisers chantaient l’hymne de l’au-delà des voluptés inquiètes. Le désir de feu mordait à satiété dans les chairs, mais la voix du retour ricanait le long des fossés.

    Un matin, René reçut une depêche de Brest. Son oncle était mort l’instituant son légataire universel. Il partit aussitôt et resta cinq jours absent, sans pouvoir prévenir sa chère Jeanne. Celle-ci très attristée l’attendait chaque soir au petit jardin habituel. Puis elle ne vint plus, persuadée de la fuite du jeune homme vers quelque aventure du temps passé. Et elle pleura.
    A son retour de Brest, René ne sachant comment la rencontrer, prit le parti de l’attendre à la grande poste où elle venait de temps en temps. Au centre de la vasre salle encombrée d’un énorme poële, garnie de quelques bancs minuscules, il espérait la voir venir. Derrière les cages, les employés grinçaient de plumes, tambourinaient de leurs tampons. Comme une marée les timbres, les récépissés, les monnaires fluaient et refluaient sur les tablettes de cuivres. Au fond, la poste-restante s’encombrait de voyageurs et d’inconnues hautaines ou timides. Au guichet, les noms bondissaient, l’alphabet sautillait, d’aucuns comptaient. Le commis indifférent, brutal, froissait les épitres à en-têtes commerciales et les discrètes missives parfumées. Monnaie couratnte pour son métier, ces petits chiffons délicats dans lesquels se jourent parfois la destinée terrible d’une vie entière, le bonheur ou la mort douloureuse et infamante ! Chacune s’en va, s’éparpille, emportant son secret., ce secret qui ouvre enfin la porte aux boudoirs des caresses divines et des adultères, ce secret qui vend des corps au poids du plaisir, qui met des taches pourpres au satin des souliers, qui sème les pleurs comme le vent d’automne sème les feuilles affaiblies. Les battants se déversent et s’écoulent aussi rapidement. Sillage étrange de têtes diverses, depuis le riche bourgeois jusqu’au flâneur déguenillé, la dame aux jupes élégantes jusqu’à la grue du ruisseau. L’égalité traînaille au bord des comptoirs.

    Un soir, elle vint ; il alla vivement à sa rencontre. Elle eut un sourire de joie.

  • Vous !
  • Je vous attendais, Jeanne. Qu’avez-vous cru de moi ? Du mal, peut-être ? J’étais à Brest pour l’enterrement d’un de mes oncles. Je ne savais coment vous avertir sans crainte de troubler votre paix.
  • J’ai eu peur. On doit souffrir beaucoup quand on aime, n’est-ce pas à propos de rien… de mille chimères absurdes ?
  • Voulez-vous réparer cette absence par une longue promenade demain ?
  • Elle réfléchit.

  • Non, dit-elle, après-demain ; ma mère s’absente toute la journée. Je serai libre dès une heure. Attendez-moi au petit jardin, sans faute.
  • C’est cela. Quel bonheur ! Nous reprendrons le temps perdu aux banalités de l’existence.
  • L’oubli des tristesses a fui vers d’autres rives. Il faut si peu de choses pour l’expulser, parfois un serrement de main.

    Il pleuvait une eau condensée qu’un vent violent, soufflant par rafales, faisait tourbillonner en flocons de brouillards sur la face morne de la ville ramassée dans la brume comme un colimaçon dans sa coquille. Le ciel éployait son éventail gris d’une tristesse mortuaire, laissant échapper des plumes épaissies. Et la pluie froide flaçait de ses petites mains la peu des visages sous les parapluies ballotés. Les doits ruisselaient des perles diamantées. Les gouttières ronronnaient doucement et vomissaient sur les trottoirs purs comme des glaces. De tous les pores de l’espace, il bruinait une torpeur agaçante qu’ondulait un rythme éternellement repris en sourdine à la harpe mouillée.

    Ils se rencontrèrent tous deux troussés et crottés, nerveux sous la pluie qui les caressait, railleuse, de ses lèvres fraîches. Il s’approcha d’elle et comme les parapluies se heurtaient, il la pria de ferme le sien.
    Indécis, ils regardaient les feuilles dégoutter, les aiguilles humides picoter dans l’eau de l’Erdre mouvante, sillonnée de trous, ainsi qu’une table où l’on tire aux macarons. Jeanne avait ses bottines trempées. Ils piétinaient dans les rigoles.

  • Qu’allons-nous faire ? murmura-t-elle.
  • Elle grelottait.
    Je comptais sur une longue promenade parmi le réveil du printemps. Il faut y renoncer. Nous tremlez ; vous attraperez un rhume, si nous restons sous la pluie. Voulez-vous venir chez moi ? Je vous ferai les honneurs de mon logis.
    Elle se fit prier, puis accepta. Elle lui prit le bras parfaitement cachée sous la soie du parapluie.

    René enflamma quelques brins de bois dans la cheminée, et, pour elle, approcha le plus joli fauteuil. Il délaça ses bottines humides et les remplaça par des pantouffles à lui, un peu grandes mais suffisamment sèches. Elle jeta son chapeau sur le lit et sa chauffa les mains à la flambée.

  • La flamme a rosé vos joues… Il fait meilleur ici que dehors… Et nous sommes plus seuls, plus libres.
  • Il s’assit au bord du fauteuil, passa son bras sous l’aisselle de la jeune fille, lui caressa les joues des ses lèvres.
    Comment trouvez-vous ma chambre ? Elle est simple. Jamais cependant elle ne fut si belle ; vous lui manquiez. C’était le vase à fleurs vide… Vous êtes le bouquet d’amour qui l’ornez.

  • Oh ! le flatteur.
  • Que dire d’intéressant sans parler de vous. Et comment ne pas flatter ce que l’on aime ?
  • Il se laissa tomber près d’elle, puis il la pris sur ses genous. Il chercha quelque chose à fire ; il ne trouva rien. Alors il comprit qu’il valait mieux se taire, que l’heure était venue du silence plus loquace que nul autre. Il la pressa contre lui, chercha sa gorge, son oreille et sa bouche tremblante. René trouvait une rose où sa langue allait puiser une liqueur printannière. Avec une douceur cauteleuse il défit un à un les crochets du corsage et découvrit le sommet des seins dormant leurs nez roses sur la chemise enrubannée. Il les caressa tous deux, les prit chacun leur tour dans sa main, joua avec les extrémités. Ils semblaient si frais qu’il voulut y goûter. Il approcha ses lèvres, les suça dévotieusement comme un bébé.
    Jeanne ne disait rien. La tête appuyée sur l’épaule du jeune homme, elle fermait les yeux, égarée sans doute dans quelque rêve étrange, inconnu de son esprit vierge.
    René s’enhardit. Quand il se fut rassasié des seins mignons, il glissa sa main sous les jupes, les long des mollets et des cuisses. Là, entre les bas et le pantalon, il trouva un coin de chair. A ce contact, la jeune fille poussa un léger cri, elle s’efforça de rabaisser ses jupes, d’écarter la main de René. Mais celui-ci la pressa contre lui, chercha ses lèvres, emprisonna sa langue avec la sienne. Elle se tut, vaincue.
    Triomphant, il continua sa conquête amoureuse. D’un coup sec, il fit sauter le bouton du pantalon, tira délicatement la chemise. Il sentit enfin la chair nue, brûlante. Une chair sur laquelle il promena ses doigts avides de connaître les contours bien accentués, dun poli duveté. Il caressa le ventre, le nombril où il appuya son index, puis plus bas, ses doifts se plongèrent dans des toufffes épaisses, légèrement humides.

  • Oh ! René, laissez-moi, je vous en pris, murmura-t-elle, sans chercher à se défendre.
  • Je t’aime, Jeanne. Laisse-moi t’aimer ?
  • Il la sentair qui s’énervait de désirs à ses chatouillements. Son cerveau brpulait. La posséder de suite. Elle s’agitait sur ses genoux et soupirait à son oreille. QUand il jugea le moment propice d’une futile résistance, il l’emporta sur le canapé et l’étendit sur le dos. Il se coucha sur elle de tout son long, chercha encore sa bouche, sa langue. La ceinture tomba sur le bois du meuble ; il retroussa les jupes, essaya de descendre le pantalon, mais celui-ci restait accroché au corset. Il ne put y parvenir, embarrant ses mains malhabiles et pressées dans d’innombrables lacets. Il se redressa pour voir plus clair, furieux de cet obstacle ridicule. Alors Jeanne se défendit vivement. Elle eut honte de se trouver ainsi entre les bras du jeune homme. Elle voulut se lever.

  • René, laissez-moi où je ne reviendrai plus ; je ne vous reverrai jamais.
  • Défais ces liens, Jeanne, où je les casse.
  • Vous êtes méchant, laissez-moi ; je vous en prie.
  • En voilà des ficellements extraordinaires. Jeanne, défais-les. Je vais déchirer.
  • Méchant, tu es méchant. Tu ne me reverras plus.
  • Allons donc, reprit-il, haussant les épaules.
  • Devant son air penaud elle se mit à sourire.
    Fébrilement, il explorait les attaches et découvrait enfin l’épingle de sureté malencontreuse. Elle emprisonnait ses mains, le repoussait, remuait les jambes, le suppliait toujours. L’épingle roula sur le rapis. Le pantalon glissa découvrant un ventre blanc et ferme, la base ombrée de poils blonds.
    De nouveau René se pencha sur elle, lui prit la bouche. Elle lutta avec ruse. Heureuse de demi-bonheurs, repoussant les ardeurs qui lui faisaient mal. Elle refusa de se donner. Ce fut lui le vaincu, qui chercha soudain sa bouche dans un spasme trop hâtif et vain, imprimant un « je t’aime » en une morsure sanguinolente. La jeune fille avait tressailli du bonheur de l’aimé ; elle l’avait serré fortement dans ses bras ; une sensation étrange la pénétra. Elle ne se débattit plus, l’approchant au contraire en attouchement plus direct, puis le berça de ses baisers pendant le repos qui suit la complète jouissance. Elle souriait heureuse, aimat de tout son coeur, ne se souvenait de rien. Son triomple de vierge ignora la pudeur.

  • Tu ne m’aimes pas, lui dit-il doucement.
  • Si, tu le sais bien.
  • Elle souriait. Une franche gaieté volutait de tout son corps. Ses deux bras la suspendaient câline au cou de son ami.

  • Mauvaise mignonne, vous reviendez demain ?
  • Peut-être… si je peux… attendez-moi
  • Il la redonduisit jusqu’à l’entrée de sa rue et lui envoya du bout des lèvres un baiser, alors qu’agile elle disparut.

    A cinq heures le lendemain elle frappait à sa porte ; René s’empressa de la recevoir d’abord dans ses bras et de lui offrir un bouquet de baisers. Ils s’installèrent encore dans le grand fauteuil. Elle se laissa câliner sur ses genoux. Il renouvela ses caresses les plus curieuses, les plus passionnées. Puis il l’emporta sur le lit, en l’arche des rideaux. Près d’elle, il lui conta mille petites choses tendres, pendant qu’insensiblement il la déshabillait. Bientôt elle n’eut plus que sa chemise brodée à faveurs bleues. Les seins jaillirent hors la dentelle. Ils se cachèrent dans les draps. Leurs jambes se mêlèrent. Il appuya le corps nu de l’aimée contre le sien. Leur respir se confondit. La chair battait contre la chair. Elle lui répétait son amour, cherchait avec une ardeur insatiable sa bouche, sa langue caressante. Elle-même tendait sa poitrine aux suçons, tout son corps aux baisers avides. Elle s’offrit.

    Quand il l’eut prise avec précausion des pleurs mouillaient ses yeux. René avant endendu ses cris étouffés de la souffrance du premier bonheur d’amour. Il la consola de sa tendresse.

  • Je t’ai fait mal ?
  • Oh ! oui, méchant.
  • Tu m’en veux ?
  • Non, mon loup. Je t’aime.
  • Elle devenait de plus en plus câline. Sa pudeur primitive était morte. Entre les doigts de l’amant elle savourait l’exquise sensation d’être choyée. La chair jusqu’en son intimité avait faim d’être pétrie. Ses lèvres connurent l’homme. Elle le voulait plongé en unlacis de caresses nouvelles, inaugurant une science inconnue qui s’apprend toujours une fois apprise.
    Au tic tac de la pendule coulait leur calme érotisme, un érotisme enfantin d’une saveur plein de curiosité. Sept heures sonnèrent.

  • Déjà, s’écria-t-elle, je suis en retard. Tu vas me faire gronder.
  • Reste encore, Jeanne
  • Elle l’embrassa follement, lui mit le museau rose de ses seins sur les lèvres.

  • Dis-leur bonsoir.
  • Et elle s’habilla vite, passant vertigineusement, jupes, bas, corset, robe en un froufrou ravissant.

  • A demain, Jeanne
  • N’es-tu pas le maître, maintenant ?
  • Les draps traînaient. Des taches de sang semblaient des fleurs de cire rouge.
    Elle rougit.

  • J’ai signé mon esclavage avec mon sang.
  • Chérie, je serai le meilleur des amants.
  • Et moi la plus gentille des maîtresses.
  • Bonsoir, Jeannette. Tu auras de jolis rêves. Vois-tu l’on est véritablement heureux lorsqu’on est débordé par la joie d’aimer. L’ennui ne vient jamais s’asseoir aux chevets de ceux qui s’attendent avec confiance. L’unique souffrance est que l’on juge trop bien l’inutilité de l’alentour.
    Il la prit dans ses bras.

  • A bientôt. Je t’aime de tout mon coeur. Jeanne, il arrivera sous peu que je te conserverai avec moi. Nous habiterons ensemble. Nous aurons le jour et la nuit pour nous aimer.
  • N’en demandons pas tant. Mes parents…
  • Vouloir, c’est pouvoir. Qu’avez-vous à attendre d’eux maintenant, sinon la perpétuelle barrière à vos désirs, à votre amour, le tyrannique égoïsme du bourgeois qui défend sa fille aux appels légitimes de ses sens. Pour vous, la famille, c’est la haine, la rancune, la lutte insupportable, la mauvaise écurie que l’on doit fuir pour le palais du bonheur où l’hôte aimé vous attend les bars ouverts, aux sons des cloches joyeuses de la liberté. Les abandonner, c’est reprendre votre droit à la vie, élargir votre essor vers l’horizon du renouveau, c’est pénétrer dans le jardin embaumé d’ivresses, fleuri de caresses, sarclé d’espoirs, le jardin inconnu de votre âme que l’amour dévoilera à vos yeux éblouis, à votre coeur fasciné, en ses moindres détails, et vous y goûterez la paix céleste en entendant chanter les sources.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XII Les portes de Neptune

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Le mois de mars s’éclipsait derrière le paravent du passé avec son attirail d’hiver. Le soleil montait plus haut dans le ciel, versant plus à pic ses mille flêchettes brûlantes, et comme un soupir de gai soulagement se dilatait en la ville.
    On était au samedi quatre avril. Le lancement de l’Hercule dans les chantiers de M. Réchamps devait avoir lieu vers quatre heures. René s’y rendit à pied le long de la Fosse.

    Le quai grondait du cahotement des va-et-vient. A l’entrée la maison des Tourelles où fut signé l’édit de Nantes pointait ses deux cônes. Tranquillement, en promeneur qui n’a pas les minutes à compter, René s’acheminait sous les arbres de la promenade de la Bourse devant l’embarcadère des Abeilles. L’ouverture des pontons est diadémée d’un croissant bleu à lettres blanches. Ou c’est un coquet pavillon en briques rouges près duquel soufflent doucement les naseaux des Abeilles corsetées de clair. Depuis la gare de la Bourse jusqu’au Bureau du port des files interminables de linges séchaient au courant de l’air. Les remous de bâteaux à vapeur flêchaient de la la bave laineuse aux flancs des lougres et des canots au repos.

    L’alignement des maisons bloquaient d’infinissables yeux. Au ras du trottoir les iris se multicoloraient de boutiques en buvettes. Au fond des orbites colorés causaient des cordiers ou buvaient des marins jargonnant en langues étrangères. Des stridences dures de cornes à chaque instant. Sobrement, des vieux cassés tiraient des chaînettes de chaque côté des rails. Un train passe à pas comptés, renâcle ; la bielle fulgure. La fumée se perd dans des arbres étiques, sur les toitures malpropres des hangars où s’adossent des signaux rouges et blancs.
    Labyrinthal enchevêtrement des rails, de becs de gaz isolés comme des piqûres de voile, de poteaux télégraphiques – étagères à bonnets de coton, – de piles colossales de sacs, des caisses entre lesquelles cerclaient les camions, les chevaux dolents tiraillant les wagons poussifs, des barriques aux culs verts ou rouges alignées.

    Alentour, les mains derrière le dos, flegmatiquement les douaniers, les débardeurs en blouses bleues, culottes grasses, les rentiers fumant leur pipe ou digérant.

    D’énormes bâches noires goudronnées calfeutrent les membres jaunâtres des planches. Les ventres gris des bidons de pétrole. Abcès sombres dans les gencives du quai. Parmi la dureté de l’ambiance, une petite guérité égaye sa robe blanche à rayyres bleues, près d’une panoplie-écriteau encadrée de crocs, – de la société des Hospitaliers sauveteurs bretons. Sur les blocs de fonte, quartiers de momies formidables, des voyous battent une manille. Dans les wagons vides, les enfants rajeunissent le port de leurs ébats.

    Les curieux, le nez en l’air, s’ébaubissent devant le pont transbordeur qui s’achève peu à peu. Son premier pylône est complètement terminé depuis le mois de novembre, le second fiit de grandir à son tour, et la rue, au sommet, le doigt en l’air, semble vouloir sans cesse monter plus haut, orgueilleuse de toucher le visage du ciel. Les hommes travaillent dans les replis des tiges de fer, semblables à d’infimes araignées tissant une toile inextricable.

    Plus loin, l’église Saint-Louis en un renfoncement cligne de l’oeil un bout de quai ; l’ange de sa flêche ferme les ailes sur le dôme en boule de billard. Le passage du Sanitat, curieux par sa voûte louche, protège le simple commerce d’une marchande de pommes de terre frites.
    Scellés au port par d’énormes amarres nouées, les navires ont replié les ailes du voyage. Les cheminées luisent comme des fleurs brutales au travers le réseau des mâts échevelés de cordages. Tout contre figées, les grues impassibles semblent lever des bras épouvantés. A l’arrière, à l’avant, sabrent la vue les noms internationaux ; quelques drapeaux flottent.

    Là bas, en face des Entrepôts de la Douane, cloportes sombres accoupis dans la boue nécessaire, au frontal perlé du titre en lettres d’or, le déchargement du sucre s’opère avec animation. Les chaînes grincent, decendent en plein estomac d’un vapeur, extirpent un à un les barils – ils pendent en l’air comme des gros crabes – les reposent sur le quai. Ils sont roulés, bousculés ; les hommes s’acharnent ; la fourmilière s’accentue ; la fumée même son ombre sur les visages. Puis ce sont des gures à bras que cinq manoeuvres tournent.Les crémaillères des roues craquèlent à chaque effort. Et les charges lentement s’élèvent, boulant une tâche sur l’horizon pur.

    Au-dessus, l’horloge des docks veille, fixant irrévocablement la mesure du temps. Son ordre va plonger au-delà du fleuve dans les chantiers de constructions navales, où les poutres érigent un gigantesque jeu de quilles. Des houles invisibles passent en grondant un bruit terrible d’enclume. La chanson du fer s’attendrissant aux doigts de l’homme. La coque d’un bâtiment inachevé semble un saumon énorme resté prisonnier entre les pieux.

    Des estacades étendent leur ratelier à l’entrée du port. Les dragues tournoient leurs seaux vaseux. Les remorqueurs, traînant une flotille plurale de chalands, brutalisent l’eau tranquille à coups d’hélices. Les chaloupes tendent leurs voiles de couleur. Les yachts fusent le nez dans l’écume. Un lougre cheche une place. Incessamment bourdonnent les bateaux-omnibus entre Nantes et Trentemoult.

    Après la rue montante de l’Ermitage, bornée de rochers, l’escalier aux cent marches élargie à sa base ses perrons réguliers dominés parla statue de Sainte-Anne, le bras levé, hautaine de bénédictions sur l’ensemble du port de Nantes.

    Un formidable chaos bout dans le crâne du jeune homme, à l’étalage de la vie sanguine de la ville. C’est là que l’on bat la pâte de l’alimenation où puisent les intestins de la Cité. La flotte fluctueuses des fumées d’usines gonfle ses voiles au souffle des haleines du travail. Nantes, immense entrepôt de denrées coloniales pour le bassin de la Loire ! Nantes, parterre colossal d’usines métallurgiques, de raffineries, de savonneries ! Nantes, poitrine volcanique de triturations à charbons ! Nantes, épopée de l’outil, de l’industrie, du commerce ! Nantes, la véritable assoiffée du matériel, de l’utilitaire, du broyage perpétuel ! Nantes, qui s’entend seulement vivre par le bruit des treuils sur son port, son port que fauchent les mats en fête, que colore le halêtement des charrues du fleuve patiemment poussées par les hélices frondeuses. Les sirènes s’appellent, se répondent. Elles se comptent ; les poitrails sont hors de l’eau. Génisses énervées attendant l’assaut du mâle ; la carène s’assouplit pour le choc d’amour. Il passe un long frisson comme l’aile d’un albatros ivre de vin. La cuve déborde de sève épaisse, de chyle résorbant, d’un chrême luxuriant. Les déchets créent la vie, la cie crée les déchets. Tour à tour dans le cercle fatal écolue la transcormation des choses, le rite sacramental de baptême et d’onction. C’est Nantes qui s’accouche perpétuellement d’elle-même par la fécondation incessante de son gigantesque port.

    Les chantiers Réchamps grouillent en habits de fête. Le patron serre la main de ses ouvriers qu’il félicité chacun son tour. Et ils sont eux aussi joyeux à l’ombre du titan que refrènent de larges langes de bois et d’énormes ceintures de fer.
    René est là. Il vient de présenter ses hommages à la famille Lonneril. La jeune fille a sur lui attaché son oeil clair tintant d’un simple reproche. Il n’a pu soutenir intrépidement ce regard. Cependant il eut le vertige doucereux d’un symptôme de paix atterrissant à son âme.

    L’heure approchait du navire allant plonger ses flancs vierges dans la vulve éclaboussante de l’onde. Ayant sa femme au bras, M. Réchamps filt le tour du pont, attacha lui-même un bouquet rouge à la proue, puis le plus ancien des ouvriers hissa le drapeau rouge à la poupe. Et le maître parla. Il parla chaleureusement de fraternité profonde, d’égalité cordiale, d’union ineffritable. Il combla les coeurs d’espoirs, de bonheurs pacifiques. Son geste superbe semblait dessécher le lac qui les séparait du parfait domaine de justice, ses yeux poindre un horizon ensoleillé du cantique triomphal des travailleurs et des déshérités. Sur le silence respectueux et enthousiaste de la foule sa voix fripait des froufrous d’âmes réconfortées. Les coeurs s’élargissaient d’aimer ; les poings se serraient pour la lutte malheureusement imminente. La petite taille de l’amateur grandissait infiniment au choc des mots métalliques dont les étincelles emflammaient les autours. Sa main désignait la Ville. La Ville lointaine, un âté de toits moulés dans la gélatine grise, un volcan sourd où grondaient des laves d’idées contraires ; la Ville comme une citadelle à conquérir, un quartier malsain à pacifier de l’égoïsme et de la routine, une terre à défricher des mauvaises herbes de l’envie et de l’orgueil, pur y semer la bonté et la fraternité. Sa main leur montra le fleuve mousseux d’or et d’argent, la fiere brute qui ne supporte aucun obstacle, dévore les arbres, les navires et les hommes ; le fleuve qu’ils allaient dompter une fois encore à l’aide de leur travail commun : l’Hercule. Son hélice éperonnait l’au rageuse, soumise malgré sa force. Le Fleuve vaincu, au tour de la ville. Puisse l’Hercule porter un jour – précieuse comme un diamant – la victoire drapée dans les plis pourpres de leur flamboyant drapeau :
    Des centaines de poitrines entonnèrent une ovation cordiale à l’armateur. Tous regardaient leur travail avec orgueil. La joie d’avoir mis la main à une oeuvre fraternelle et d’émancipation future les faisait acclamer l’homme qui les commandait, l’homme qui se dévouait pour leur cause, qui leur offrait leur formidable exécution, sa conception, sa pensée, lueur rouge de ralliement, bélier tranchant de l’avant-garde, pivot défiant les assises ancestrales du capitalisme. Et quand la masse descendit, faisant flamber les poutres à son frottement, le nez coupait les plèvres de la Loire, chassait l’eau loin derrière lui, l’écume ballonnait alentour, lasse d’une lutte désespérée entre le fleuve et le navire. Illeur parut être le conquérant d’une première bataille et se reposer sur les flots comme un guerrier las sur le champ de ses exploits. Les maisons de Tretemoult s’estompaient de brume, le port s’emmaillotait de brouillard, les grues surgissaient pareilles à des machines de guerre qui sèmeront des cadavres au lever de la lumière, les navires échelonnés le long des quais se transformaient en colossals canons, gueules bées, attendant le signal pour vomir la mort, les maisons repliaient leurs manteaux, fortifiaient leurs façades. Tout était gris, terriblement gris, symptôme de combat. Et l’Hercule impassible se dandinait, sa silhouette allongée démesurément sur le crépuscule.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XI le cul-de-sac

    début du chapitre XI : le cul-de-sac

    chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac
    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Coac… coar… ard… ac… ard…coc coa cco ard…

  • Phare, Populaire… vient de paraître
  • Les vendeurs de journaux se dispersaient en la ville, hurlant dans leur corne criarde et courant sans cesse à qui arriveraient les premiers au bout des multiples artèes. D’autres allaient prendre leur place coutumière près du kiosque des trams, ou faisaient la tournée des grands cafés.
    Sept heures et quart environ ; René se rendait au restaurant. Un camelot l’agaça : Phare, Populaire, m’sieu ! Il acheta un numéro de chaque.
    De nombreux trottins troussés jusqu’aux genoux se pressaient par les rues boueuses, montrant leurs mollets séduisants aux vieux marcheurs l’oeil au guet. Les magasins vidaient leurs employés, calicots inanes et coquettes vendeurs aux yeux cerclés par les doigts de l’amour, aussi les humbles miséreuses trop pauvres ou trops laides, les souffre-douleur d’ateliers dont on ricane au passage, l’apprentie qui se poudre et singe la première.
    Rue d’Orléans, à la devanture d’un marchand de comestibles, où sur la nappe blanche et propre d’architecturaient des plats succulents, sculptés de promesses alléchantes, une gosse se haussait sur la vitrine ; elle semblait fascinée, enflant ses narines. La gamine n’était pas grosse ; ses os se moulaient à sa robe noire mince pour l’hiver. Comment ne grelottait-elle pas sous cette minuscule pélerine qui lui tombait à peine aux coudes ? Pas de fourrures, pas de gants, des doigts bleuis, croisés sur son corsage, une petite frimousse pâle exsangue, adorablement jolie ; ses cheveux étaient enroulés en chignon, – comme une dame, quoi ! Flairant une nouvelle aventure, René l’aborda gentiment.

  • Aimeriez-vous ces plats ?
  • Oh ! oui, monsieur.
  • Voulez-vous dîner avec moi ? il y aura des choses aussi bonnes.
  • Je veux bien… Vous ne me ferez pas rentrer tard car je serai battue ?
  • Non ! J’irai vous reconduire.
  • Au restautant. Une salle étroite. Un feu de charbon rouge comme une blessure vive. La table bourrée de plats exquis ; une orgie d’excellents mets et de vins de choix. René en face la gamine. Il lui avait noué la serviette autour du cou ; sans crainte de se tâcher, elle fourrageait ses mains dans la graisse, le beurre et les sucreries. Elle dévorait gloutonnement, graissait ses joues, son menton, son nez, usait rarement de la fourchette, préférant la commodité à l’usage. René s’amusait fort intérieurement de la voir se gaver.

  • Tu avais faim, je crois ?
  • Dame, je n’avais pas mangé depuis hier soir. Et encore, c’est pas bon chez nous ?
  • Vous êtes nombreux chez vous ?
  • Y a le père, la mère et deux mômes de cinq et six ans… qui sont bien mignons… on n’est pas riches, monsieurs, on n’a pas de pain tous les jours. Le père est manoeuvre. Il travaille pas souvent. Il se cuite avec ses paies et nous bat tous quand il est saoul., autrement, il est pas méchant. La mère est estropiée. Elle est des jours sans se lever. Elle se plaint. Le médecin dit que c’est pas la peine qu’il vienne, qu’y a rien à faire. Quant aux moutards, ils n’ont pas de fricot comme ça eux.
  • Tu les aimes bien tes petits frères ?
  • Ils sont si mignons… on se prive pour eux. Les grands supportent mieux la misère que les petits… Veux-tu que j’emporte du poulet dans un papier pour leur donner avec des gâteaux.
  • Prends ce que tu voudras ; tiens, aussi cette pièce d’or.
  • Non : Maman me battrait… et le père donc, y m’en ficherait une tournée… Je leur donnera ça à manger en cachette ; ils seront contents… J’en ai assez… où vas-tu m’emmener maintenant ? Tu ne me feras pas rentrer tard ?
  • Sois tranquille… Embrasse-moi si tu es contente.
  • Elle s’essuya soigneusement la bouche et grimpant sur ses genoux, elle l’embrassa sur les deux joues.
  • Quel âge as-tu, douze ans ?
  • Des prunes… dix-huit ans au mois de mai prochain.
  • Tu mens… une gringalette comme toi.
  • J’ai pas profité, pardine. Nous, les pauvres, on peut pas se développer comme les riches, à boire de l’eau, du pain sec et quelquefois des journées à souffrir la faim et travailler quand même sous peine d’être jetée à la porte par la patronne.
  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Je suis chez une couturieur. Elle me donne quinze sous par jour… Et je ne paie rien ; je porte le tout à la maison… Ça nous fait pas beaucoup pour tous.
  • Ça ne m’étonnent pas si les devantures gourmandes te tentent.
  • Oh ! Elles ne me tentent pas. Je suis envieuse. Je le fais exprès.
  • Exprès ?
  • C’est un truc. Quand j’ai trop faim et qu’il y aura pas à la maison, je me colle comme ce soir contre la vitrine. C’est rare qu’il ne passe pas un vieux qui m’invite à dîner avec lui.
  • Ce soir, ce fut un jeune…
  • C’est la première fois.
  • Lorsque tu as dîné qu’est ce qu’ils te disent les vieux ?
  • Ils m’emmênent avec eux dans une chambre… Je couche avec, pardi.
  • Et ça te fait plaisir d’aller avec ces gens-là.
  • Ça m’est égal… ni froid ni chaud… faut payer avec ce qu’on a…les hommes ne donnent pas à mangers aux filles pour rien.
  • Tu ne sais donc pas que c’est mal ?
  • Mal !… et crever de faim est-ce bien ?
  • Tu te trouves heuseuse ?
  • Ça dépend… Quand j’ai bien mangé et que le père me bat pas, je suis contente.
  • Longtemps encore il l’interrogea. Elle répondait de sa voix simple, contant avec naïveté son humble vie d’héroïsme, de dévouements, d’abnégation, avec une résignation touchante et triste à pleureur ; une âme d’élite que la misère imbécile consuit à l’indifférence de la brute par les sentiers de la souffrance besogneuse. L’idéal tué à coups d’épingles ; sur son cadavre l’acceptation d’une existence bornée aux soucis pressant du vivre quotidien, avilissement naturel, comme fatal, du corps chétif idiotant l’âme.
    Il eut pitié de la pauvre fille. Il la caressa tendrement, presque dévotement, ainsi qu’une martyre nécessaire à la société. Il crut s’amurer avec une petite soeur longtemps absente, une petite soeur orpheline sans autre soutien qu’un grand frère. Elle s’était chattement pelotonnée dans ses bras. En ce nid chaud elle s’était endormie. Le silence. L’horloge tic-taquait, insupportable, régulière. René râvait, les doigts frisottant les boucles de la gamine. Son rêve puisé à la beauté de sa compagne lui mit soudain un désir comme un coup de fouet. Il se leva en sursaut.

  • Partons, dit-il à voix basse.
  • Somnolente encore elle se laissa conduire par la main. L’air frais de la nuit la réveilla complètement.

  • Où habites-tu, petite ?
  • Rue des Carmélite… on rente ?
  • Oui.
  • Tu ne fais pas comme les autes ?… Tu me trouves mal ?
  • Non !… Je te plains de tout mon coeur et je t’aime pare que tu es une souffrance immérité dont les goujats seuls peuvent abuser.
  • Alors, c’est pas pour ça… que tu m’as offert à dîner ?
  • Non !… C’est parce que tu m’as fait pitié.
  • Dis-tu vrai !… Tu as peut être dégoût des vieux d’avant toi !
  • Il ne répondit pas. Elle secoua la tête.
  • C’est pas possible que tu m’aies donné à manger pour la peau… Tu me connaissait pas… Tu me carottes.
  • Crois ou ne crois pas, petite amie, reprit avec sévérité René. Je n’ai aucun mépris de tes antérieurs. Je n’en ai qu’une grande compassion. Fais ce que tu voudras. Sache cependant qu’il y a de bons coeurs, des âmes susceptibles d’obliger leur prochain pour le bien ou comme réparation de l’inégalité des fortunes. Si tu penses parfois à moi, rappelle-toi que je t’ai aimée en maudissant le sort qui t’a jetée dans la vie… Au revoir, mignonne, je m’appelle René de Lorcin ; j’habite ru Saint-Pierre. Si tu as faim, viens chez moi ; tu auras ce que tu voudras sans te demander en échange qu’un baiser de soeur, et une promesse de ne plus retourner avec ses autres qui profitent de leur charité.
  • Des larmes brillaient aux cils de la jeune fille.

  • Bonsoir, monsieur, merci… voulez-vous que je vous embrasse ?
  • Il se pencha. Elle entoura son cou de ses deux bras et lui dit imperceptiblement à l’oreille.

  • Si vous voulez, je vous aimerai de tout mon coeur… je sor le soir à sept heures rue d’Orléans.
  • Avait-elle menti ? Etait-elle partie ? Ne se rappelait-elle plus son adresse ? René ne la revit pas et ne sut jamais ce qu’elle était devenue.

    Le lendemain matin avant de se lever, il s’étirait, retardait le moment de sauter sur la descente de lit. Les journaux achetés la veille gisaient sur la table de nuit. La tête hors des draps, il les parcourut par ci, par là. Un titre l’attira : Suicide d’un banquier. Il fut stupéfait, épouvanté…

    « … Hier, vers quatre heures et demie, une détonation retentissait dans le cabinet de M. Delange, banquier, rue de la Barillerie. Les employés se précipitèrent. Ils trouvèrent leur patron encore assis dans son fauteuil de cuir, couvert de sang, la cervelle éclatée, un oeil hors de l’orbite. On courut prévenir la police… »

    René se leva comme un fou, s’habilla en deux tours de main et courut chez le peintre.

  • Tu as sans doute appris la triste nouvelle et tu viens m’apporter tes condoléances, lui dit Charles en le voyant entrer.
  • Mon pauvre ami, je viens de lire le journal. C’set affreux. Je tiens à te renouveler mon amitié et me mettre à ton service pour tout ce dont tu pourrais avoir besoin.
  • Charles sourit douloureusement.

  • Ne pas abandonner le fils d’un suicidé, c’est déjà la meilleure preuve de l’amitié. Merci ! Autour du cadavre vont s’agiter les spectres de la haine. Ils remueront la mare de sang de mon père pour m’en éclabousser la face. Leur rancune ne pardonnera pas les pertes d’argent. Toucher la bourse, c’est toucher plus qu’à la vie. Vae victis ! Je vais apprendre ce que va ma couter mon dédain de leurs préjugés, de leurs routines, de leurs allurs de gens bien pensants. Ils vont souffler sur mes ailes orgueilleuses et lointaines l’odeur cholérique de leurs méchancetés satisfaites ; ils s’en donneront à coeur joie dans le sang caillé du suicide.
  • L’enterrement fut triste, presque une fuite. René et quelques rares amis, peu de parents honteux accompagnèrent Charles derrière le cercueil de son père. La ville semblait pressée de se débarasser d’un pustule soudainement crevé.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    Nicolas Travers : un grand Nantais issu du Craonnais

    Peu ou pas connu à Craon, commémoré à Nantes par une rue Travers joignant la place du Change à la place Sainte-Coix, Nicolas Travers (1674-1750) est un historien de Nantes et un théologien janséniste censuré pour ses publications subversives.

    Il naît à Nantes le 10 août 1654, 11ème enfant de Pierre Travers et Françoise Lanier, qui en auront 14. Ses biographes le donnent dernier des 7 enfants, car ses parents en perdent autant en bas âge. Il en était souvent ainsi autrefois !

    Sa mère, Françoise Lanier, est Craonnaise. La famille Lanier, bien connue à Craon, est détaillée sur mon site, et la branche des Travers y est détaillée en pages 4 à 6

    Ses parents ont sans doute noué connaissance lors d’un voyage d’affaires de Pierre Travers à Craon, pays de toile. Il est toilier, Me brodeur, et notaire, mais plus généralement connu comme maître brodeur. Le mariage est célébré à Craon le 4 juillet 1660. Pierre Travers n’est pas venu seul de Nantes, distante de 95 km, c’est à dire plus de 2 journées de cheval, ou une journée en changeant de cheval. Il est accompagné de son beau-frère Guilbaud.

    Nicolas fait ses humanités au Collège de l’Oratoire, y subit l’influence de Port-Royal. Devenu prêtre, il est nommé vicaire à Saint-Saturnin de Nantes, après un court passage à Héric et Treillières.
    Il entretient une correspondance avec les savants comme Dom Lobineau etc…, se mêle de polémique archéoloque, et publie sur le thème de la subornidation aux évêques, ou plutôt de l’insubordination.
    Censuré, il est condamné par lettre de cachet à résider chez les Augustins de Candé, où il va séjourner de 1745 à 1748, et en sort sur sa promesse « de ne plus imprimer quoi que de fût sur les affaires de l’église.»
    J’aime bien ce petit clin d’oeil à Candé, située à mi-chemin entre Craon et Nantes ! Signe pour Nicolas Travers d’un exil forcé sur les terres d’Anjou, dont il est originaire par sa mère. J’ajoute ici, ce que vous pouvez voir dans les 14 actes de baptême à Nantes des enfants de Françoise Lanier, que la famille du Craonnais a régulièrement visité les Travers à Nantes.

    Son oeuvre la plus célèbre est l’ « Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes », qui de devait paraître qu’au 19e siècle, en particulier grâce à l’historien Dugast-Matifeux, son biographe. Cet ouvrage est encore incontournable pour tous les historiens de Nantes.

    Sa sépulture est rédigée à la fois à Saint-Léonard, paroisse dans laquelle il est décédé le 15 octobre 1750, et dans celle de Sainte-Croix, dans laquelle il avait demandé à être inhumé.

  • En savoir plus :
  • Dugast-Matifeux, Nicolas Travers, historien de Nantes et théologien, in Annales de la Société Académique de Nantes, 1856, pages 250 à 326

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