Drapier, serger, tissier : métiers différents, car tissus différents : drap, serge, toile

J’ai oublié dans le billet d’avant-hier, de préciser ce qu’était le drap.
Le billet dit « d’avant hier » se trouve reporté en date du 11 août 2009

Voici 2 proverbes qui illustrent à merveille les qualités du drap : chaud et solide,

    La soye d’esté, le drap d’hyver (il est chaud)

    Quiconque se vest de drap meschant, deux fois pour le moins se vest l’an (il est solide)

Le drap est

« une étoffe de laine qui participe des qualités de la toile par son tissu, et de celles du feutre, par l’opération du foulage qu’on lui fait subir. »

C’est la meilleure définition du terme drap que je connaisse. Elle se trouve dans l’ouvrage d’Auguste Vinçart, l’Art du teinturier-coloriste sur laine, soie, fil et coton, Paris, 1820.

Voici la liste des planches de l’Encyclopédie Diderot, qui situe parfaitement le métier dans la laine et le foulon

Voici une autre définition du drap :

« Espece d’estoffe de laine. Bon drap. drap fin. gros drap. drap de Hollande, de Berry, d’Espagne. une aulne de drap. acheter, vendre du drap. faire du drap. habit de drap. tailler en plein drap. On dit aussi, Drap d’or. drap de soye, mais quand le mot de drap est mis seul, on entend tousjours qu’il est de laine. » (Dictionnaire de L’Académie française, 1st Edition, 1694).

Mais je préfère sincèrement la première définition, car elle inclut les 2 principales caractéristiques du drap : solidité et chaleur.


Métier du drapier avec ses détails. Navette anglaise et ses détails. (Encyclopédie Diderot)

Il n’existe plus, enfin je ne trouve plus depuis longtemps de vêtements de qualité fait avec un tel tissu. Nous avons été, au fil de mon existence (70 ans) envahis par la petite qualité vestimentaire et les synthétiques, etc… voir même la guenille jettable. Quand je dis jettable, je fais allusion à une émission de télé sur les vêtements récupérés : les centres de tri croulaient sur des tonnes de vêtements à jetter car non réutilisables du fait de leur manque total de qualité, et leur problème étaient de faire face à ces déchets…
Nos ancêtres, qui vivaient le plus souvent sans vitre aux fenêtres, avec tout au plus une cheminée dans la pièce, avaient tout de même la chance de connaître le drap, fait pour vêtements d’hiver inusables à tel point qu’au début de ce blog, nous chantions sa solidité dans une contine. Cette contine m’a beaucoup aidée pour comprendre l’importance du foulon et du drap : je suis heureuse d’avoir eu la chance de l’entendre dans mon enfance, allez l’entendre sur mon site, sur l’un des liens ci-dessus.


épinçage des draps fins après le dégrais, et outils. (Encyclopédie Diderot)

Mieux, le drapier faisait aussi de la ratine (le plus cher et le plus côté des draps de laine) : le mot viendrait du terme hollandais « gaufre », gaufrer, ou bien de « raster », racler. AU 13e siècle, « rastin » est une étoffe à poil tiré et frisé. Etoffe de laine, réputée très chaude, ancienne et répandue au point que le verbe « ratiner » désigne le procédé utilisé : frotter les draps pour lier le poil en petites mèches terminées par un bourrelet, en général à l’endroit du tissu.(Hardouin-Fugier E. & Coll. Les étoffes : dictionnaire historique, 1994)
Ce même dictionnaire, donne, entre autres, car il y en a beaucoup :

Drap : Du bas latin « drappus », terme lui-même qui proviendrait du celtique. Mot générique désignant tout un ensemble de tissus divers, un peu comme le mot « étoffe ». Sa fabrication est liée au très ancien élevate du mouton. On ne peut donc ici qu’indiquer les procédés les plus courants de sa fabrication.- La qualité de la laine est déterminante pour le produit fini. La chaîne est composée de fils à forte torsion, la trame de floches. Sa torsion est contraire à celle des fils des chaînes, condition qui détermine le bon déroulement du foulage. Le drap est tissé en écru, puis teint en pièce. – L’achèvement consiste à fouler, laver, lainer, teindre, sécher, ramer, raser et apprêter à chaud. Inutile de souligner les multiples usages du drap depuis des temps immémoriaux et les faits économiques liés au drap, depuis l’élevage des ovins jusqu’à la vente, foire, transport, concurrence, groupements sociaux, en passant évidemment, par sa fabrication et sa mécanisation. Des régions entières ont eu, pendant des millénaires, leur civilisation marquée par la fabrication des draps, en particulier le nord de la France. – Le succès du drap dans la mode est éternel ; Mallarmé l’évoque pour l’année 1874 : « Un paletot-blouse en drap blanc avec col marin en pareil »
Drap d’Alep : chaîne en soie, trame en laine.
Drap l’Alma : sergé à côtes en laine ou laine et soie.
Drap d’argent, drap d’or : terme générique désignant des étoffes somptueuses
Drap de Baye : lourde tenue de deuil
Drap de Beaucamp : sergé lourd, grossier, à chapîne en lin et à trame en laines colorées.
Drap de chasse : uni, à chaîne en soie fine et trame en coton lourd à côtes horizontales
Drap de Damas : fabriqué à Damas au 14e et 15e siècles, qui se distingue du Damas. Il est précieux, brodé d’or et d’argent.
Drap de dame : très léger et doux, comparable à la flanelle, légèrement foulé, tiré à poil.
Drap de France : fabriqué en Angleterre dans la dernière moitié du 19e siècle
Drap de gros bureau : drap français grossier, blanc ou teint en noir ou gris.
Drap de Lyon : riche soierie
Drap de Paris : fin sergé à effet granité, fabriqué à la fin du 19e siècle.
Drap de pauvre : serge grossière, non teinte, brune mais jamais noire, utilisée au début du 19e par les ouvriers
Drap de soie : étoffe de soie très fournie en chaîne, tissée à tension rétrograde.
Drap de velours : étoffe épaisse avec un poil doux, fabriquée en Angleterre dans la dernière partie du 19e siècle pour confection féminine.
Drap militaire : les règlements du 18e siècle interdisent de le tirer ou aramer en large ou en longueur ; on doit au contraire le laisser sécher sans aucune extension. Teint en laine en bleu céleste, beu de roi, vert, marron ou bien teint en pièce et foulé avant la teinture, c’est le cas pour l’écarlate, le cramoisi, le rose, l’aurore, le jonquille, le noir et le drap garance, qui a été le plus employé dans les régiments d’infanterie et de cavalerie pendant la Première guerre mondiale.
Drap mortuaire : étoffe de velours noir étendue sur la bière d’un mort pendant les obsèques (Hardouin-Fugier E. & Coll. Les étoffes : dictionnaire historique, 1994)

Et la serge dans tout cela ? Le serger fabriquait une étoffe de laine, la serge, qui était plus ordinaire que le drap, moins cher, moins chaude, moins solide, mais très répandue. Avec le drap on fait les vestes, les manteaux, les culottes d’homme, le tout d’hiver, et avec la serge les jupes de femme, les vestes légères…, là encore tout de même pour l’hiver, le reste du temps tout est en lin et chanvre et relève du tissier.

En conclusion, laissez-moi vous compter que lorsque j’ai débuté en généalogie, il y a fort longtemps, j’ai bien entendu rencontré les marchands de draps de soie. J’imaginais alors que certains dormaient dans des draps de soie. Il n’en était rien, et ce n’est que bien plus tard que j’ai compris qu’il s’agissait de marchands de tissus de soie, dont les dames nobles et notables raffolaient, lorsqu’elles avaient les moyens de se le permettre, pour quelques vêtements plus beaux que ceux du quotidien.

Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet Merci d’en discuter sur ce blog et non aller en discuter dans mon dos sur un forum ou autre blog.

8 réponses sur “Drapier, serger, tissier : métiers différents, car tissus différents : drap, serge, toile

  1. Report des commentaires parus dans mon ancien blog :
    Marie-Laure, le 15 avril : Ce billet est un vrai chef d’oeuvre !Mille mercis.Il m’a éclairé entre autres sur le métier de foulon que j’avais vu dans un acte à Athée (53) ; c’était en connection avec un moulin , ce qui m’a fait me demander si certains moulins à eaux étaient pour les textiles et pas pour les céréales. Comme en GB = le mot : »mill » fait pour ces deux emplois.

    Note d’Odile : les moulins à eau étaient de 2 types : foulon, céréales. J’ai même sur une de mes pages de familles de meuniers (les Perrault ou les Belier) 2 moulins en vis à vis du côté de Nyoiseau, l’un foulon l’autre céréalier, et ils doivent s’accorder pour le partage de l’eau, surtout en temps de basses eaux… Quant au drap actuel, il faut aller chercher chez les marins, les militaires, et tous uniformes, toujours frabriqués à ma connnaissance, et la Bretagne est en bonne place de ce point de vue encore. Dieu merci…

    Marie, le 15 juin : St Sylvain d’Anjou le 16 Mars 1710 Inhumation de Paul- Jules Adam, fils de Maître Michel Adam, marchand de drap de soye de la paroisse Ste Croix d’Angers, lequel était agé de sept semaines ( St Sylvain d’Anjou 1700-1713 vue 179/240 ) Michel Adam élu juge consul d’Angers en 1711, et son portrait, daté de 1728, est de nos jours encore conservé au tribunal de commerce d’Angers. Il avait acquis en 1714, note A Bizouillier, la maison de l’Arbre- de -Vie, qui dès lors prit le nom de Maison d’Adam.( Supplément au dictionnaire de Célestin Port. André Sarazin ) cette merveilleuse demeure du XV à pans de bois ,un des joyaux de la ville d’Angers,cet enfant pouvait être en nourrice à St Sylvain ? et ce Michel Adam n’a rien a voir, avec mes ancêtres Adam de St Sylvain qui sont de modestes laboureurs ! Je croyais aussi que bourgeois et gentilhommes dormaient dans des draps de soie !

    Note d’Odile : je me doutais bien que je n’étais pas la seule à être tombée dans le piège des draps de soie. Quant à la maison Adam, elle est sur mon site de cartes postales, à Angers, en 1905.

    Marie-Laure : Merci beaucoup pour cette précision.Je vous envoie l’acte mentionné vue 394/459 , ATHEE, le 21.4.1695.

    Sarah, le 15 juin : merci, pour cette réponse très documentée.

  2. bonjour

    article tres interessant et mentionnant une source que je recherche:
     » Il avait acquis en 1714, note A. Bizouillier, la maison de l’Arbre- de -Vie, qui dès lors prit le nom de Maison d’Adam. »
    avez vous des informations biographique sur A.BIZOUILLIER ?
    qui etait ce ?
    quels sont ses ouvrages ?
    merci
    jausiers

      note d’Odile :
      merci de patienter à demain, car je rentre KO faute de ligne de tram opérationnelle, j’ai encore dû faire à pieds, comme tout le monde, de l’Hôtel Dieu à Mangin.
    1. Vous parlez d’A.Bizouillier. Je suppose qu’il s’agit d’André qui était mon oncle (frère de ma mère). Si c’est le cas sachez qu’il a d’abord été Directeur des Editions de l’Ouest, puis ensuite Secrétaire général du Tourisme rattaché à la préfecture d’Angers. Il est décédé le 26/04/1978 à Angers. Il a été à l’origine de la « route lumineuse »,
      monuments éclairés le soir entre Saumur et Angers.

  3. Bonjour,
    Félicitations pour la richesse de votre blog découvert par le plus grand des hasards.
    Je m’efforce de retranscrire un texte du début du XIXe et je bute sur un mot pour moi indéchiffrable… à la 2e ligne : …toile de coton, en [????], en mouchoirs & cie pour…
    Pouvez-vous m’aider ? Merci d’avance et bien cordialement, Jacky Tronel
    http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/wp-content/uploads/2013/08/extrait_texte_installation_filature.jpg
    J’espère que vous pourrez accéder à ce lein pour voir l’image ?!…

      Note d’Odile :

    Siamoise : étoffe en soie et coton dont le nom est inspiré par les étoffes vues lors de la célèbre réception des ambassadeurs du roi de siam par Louis XIV. La mode s’empare du nom pour désigner divers tissus, souvent mal définis, en soie, en coton ou en lin à rayures sur fond blanc. Au 18ème siècle, la chaîne est en fil. La trame en coton est teinte par la technique de l’ikat (en écheveaux ligaturés), d’où il résulte, au tissage, des effets aléatoires.
    La siamoise flambée et une variante qui a subi l’élimination des frisons par flambage. La siamoise flammée présente un effet obtenu par les variations de brins fins ou gros sur le même fil.
    On trouve des siamoises en Rhénanie, en Prusse et en France, en particulier en Beaujolais et en Auvergne, à Bar-le-Duc, à Nantes, à Rouen et à Troyes. A Rouen, les premiers essais dateraient de la fin du 17ème siècle. A Roubaix, elle est légèrement drapée : la trame recouvre la chaîne.
    Elisabeth Hardouin-Fuhier Dictionnaire historique des étoffes

    ouvrage d’art, magnifique que je vous recommande, et qui est encore en vente en ligne.

  4. Merci pour votre site bien informé ! Pouvez-vous aussi me dire ce qu’est un lit aurore? Ou unlit de roy (inventaire d’une demeure noble au xviii)! Me’rci d’avoir éclairé ma lanterne sur la Serge! Cordialement Agnès Lagadic

  5. Le lit aurore et lit de roi sont pour moi du vocabulaire anglo-saxon importé en France par certains

    aurora bed est le lit sans pied de lit

    king size bed est le lit 180 x 200

    Odile

  6. Bonjour,
    Mes ancêtres étaient souvent « maitres drapiers » au XVII et XVIIIème siècle ». Qu’entend-on par ce vocable « maître drapier » ? Quelle était exactement leur travail ?
    Merci beaucoup.
    Bien cordialement

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *