NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XI le cul-de-sac

début du chapitre XI : le cul-de-sac

chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac
Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

Coac… coar… ard… ac… ard…coc coa cco ard…

  • Phare, Populaire… vient de paraître
  • Les vendeurs de journaux se dispersaient en la ville, hurlant dans leur corne criarde et courant sans cesse à qui arriveraient les premiers au bout des multiples artèes. D’autres allaient prendre leur place coutumière près du kiosque des trams, ou faisaient la tournée des grands cafés.
    Sept heures et quart environ ; René se rendait au restaurant. Un camelot l’agaça : Phare, Populaire, m’sieu ! Il acheta un numéro de chaque.
    De nombreux trottins troussés jusqu’aux genoux se pressaient par les rues boueuses, montrant leurs mollets séduisants aux vieux marcheurs l’oeil au guet. Les magasins vidaient leurs employés, calicots inanes et coquettes vendeurs aux yeux cerclés par les doigts de l’amour, aussi les humbles miséreuses trop pauvres ou trops laides, les souffre-douleur d’ateliers dont on ricane au passage, l’apprentie qui se poudre et singe la première.
    Rue d’Orléans, à la devanture d’un marchand de comestibles, où sur la nappe blanche et propre d’architecturaient des plats succulents, sculptés de promesses alléchantes, une gosse se haussait sur la vitrine ; elle semblait fascinée, enflant ses narines. La gamine n’était pas grosse ; ses os se moulaient à sa robe noire mince pour l’hiver. Comment ne grelottait-elle pas sous cette minuscule pélerine qui lui tombait à peine aux coudes ? Pas de fourrures, pas de gants, des doigts bleuis, croisés sur son corsage, une petite frimousse pâle exsangue, adorablement jolie ; ses cheveux étaient enroulés en chignon, – comme une dame, quoi ! Flairant une nouvelle aventure, René l’aborda gentiment.

  • Aimeriez-vous ces plats ?
  • Oh ! oui, monsieur.
  • Voulez-vous dîner avec moi ? il y aura des choses aussi bonnes.
  • Je veux bien… Vous ne me ferez pas rentrer tard car je serai battue ?
  • Non ! J’irai vous reconduire.
  • Au restautant. Une salle étroite. Un feu de charbon rouge comme une blessure vive. La table bourrée de plats exquis ; une orgie d’excellents mets et de vins de choix. René en face la gamine. Il lui avait noué la serviette autour du cou ; sans crainte de se tâcher, elle fourrageait ses mains dans la graisse, le beurre et les sucreries. Elle dévorait gloutonnement, graissait ses joues, son menton, son nez, usait rarement de la fourchette, préférant la commodité à l’usage. René s’amusait fort intérieurement de la voir se gaver.

  • Tu avais faim, je crois ?
  • Dame, je n’avais pas mangé depuis hier soir. Et encore, c’est pas bon chez nous ?
  • Vous êtes nombreux chez vous ?
  • Y a le père, la mère et deux mômes de cinq et six ans… qui sont bien mignons… on n’est pas riches, monsieurs, on n’a pas de pain tous les jours. Le père est manoeuvre. Il travaille pas souvent. Il se cuite avec ses paies et nous bat tous quand il est saoul., autrement, il est pas méchant. La mère est estropiée. Elle est des jours sans se lever. Elle se plaint. Le médecin dit que c’est pas la peine qu’il vienne, qu’y a rien à faire. Quant aux moutards, ils n’ont pas de fricot comme ça eux.
  • Tu les aimes bien tes petits frères ?
  • Ils sont si mignons… on se prive pour eux. Les grands supportent mieux la misère que les petits… Veux-tu que j’emporte du poulet dans un papier pour leur donner avec des gâteaux.
  • Prends ce que tu voudras ; tiens, aussi cette pièce d’or.
  • Non : Maman me battrait… et le père donc, y m’en ficherait une tournée… Je leur donnera ça à manger en cachette ; ils seront contents… J’en ai assez… où vas-tu m’emmener maintenant ? Tu ne me feras pas rentrer tard ?
  • Sois tranquille… Embrasse-moi si tu es contente.
  • Elle s’essuya soigneusement la bouche et grimpant sur ses genoux, elle l’embrassa sur les deux joues.
  • Quel âge as-tu, douze ans ?
  • Des prunes… dix-huit ans au mois de mai prochain.
  • Tu mens… une gringalette comme toi.
  • J’ai pas profité, pardine. Nous, les pauvres, on peut pas se développer comme les riches, à boire de l’eau, du pain sec et quelquefois des journées à souffrir la faim et travailler quand même sous peine d’être jetée à la porte par la patronne.
  • Qu’est-ce que tu fais ?
  • Je suis chez une couturieur. Elle me donne quinze sous par jour… Et je ne paie rien ; je porte le tout à la maison… Ça nous fait pas beaucoup pour tous.
  • Ça ne m’étonnent pas si les devantures gourmandes te tentent.
  • Oh ! Elles ne me tentent pas. Je suis envieuse. Je le fais exprès.
  • Exprès ?
  • C’est un truc. Quand j’ai trop faim et qu’il y aura pas à la maison, je me colle comme ce soir contre la vitrine. C’est rare qu’il ne passe pas un vieux qui m’invite à dîner avec lui.
  • Ce soir, ce fut un jeune…
  • C’est la première fois.
  • Lorsque tu as dîné qu’est ce qu’ils te disent les vieux ?
  • Ils m’emmênent avec eux dans une chambre… Je couche avec, pardi.
  • Et ça te fait plaisir d’aller avec ces gens-là.
  • Ça m’est égal… ni froid ni chaud… faut payer avec ce qu’on a…les hommes ne donnent pas à mangers aux filles pour rien.
  • Tu ne sais donc pas que c’est mal ?
  • Mal !… et crever de faim est-ce bien ?
  • Tu te trouves heuseuse ?
  • Ça dépend… Quand j’ai bien mangé et que le père me bat pas, je suis contente.
  • Longtemps encore il l’interrogea. Elle répondait de sa voix simple, contant avec naïveté son humble vie d’héroïsme, de dévouements, d’abnégation, avec une résignation touchante et triste à pleureur ; une âme d’élite que la misère imbécile consuit à l’indifférence de la brute par les sentiers de la souffrance besogneuse. L’idéal tué à coups d’épingles ; sur son cadavre l’acceptation d’une existence bornée aux soucis pressant du vivre quotidien, avilissement naturel, comme fatal, du corps chétif idiotant l’âme.
    Il eut pitié de la pauvre fille. Il la caressa tendrement, presque dévotement, ainsi qu’une martyre nécessaire à la société. Il crut s’amurer avec une petite soeur longtemps absente, une petite soeur orpheline sans autre soutien qu’un grand frère. Elle s’était chattement pelotonnée dans ses bras. En ce nid chaud elle s’était endormie. Le silence. L’horloge tic-taquait, insupportable, régulière. René râvait, les doigts frisottant les boucles de la gamine. Son rêve puisé à la beauté de sa compagne lui mit soudain un désir comme un coup de fouet. Il se leva en sursaut.

  • Partons, dit-il à voix basse.
  • Somnolente encore elle se laissa conduire par la main. L’air frais de la nuit la réveilla complètement.

  • Où habites-tu, petite ?
  • Rue des Carmélite… on rente ?
  • Oui.
  • Tu ne fais pas comme les autes ?… Tu me trouves mal ?
  • Non !… Je te plains de tout mon coeur et je t’aime pare que tu es une souffrance immérité dont les goujats seuls peuvent abuser.
  • Alors, c’est pas pour ça… que tu m’as offert à dîner ?
  • Non !… C’est parce que tu m’as fait pitié.
  • Dis-tu vrai !… Tu as peut être dégoût des vieux d’avant toi !
  • Il ne répondit pas. Elle secoua la tête.
  • C’est pas possible que tu m’aies donné à manger pour la peau… Tu me connaissait pas… Tu me carottes.
  • Crois ou ne crois pas, petite amie, reprit avec sévérité René. Je n’ai aucun mépris de tes antérieurs. Je n’en ai qu’une grande compassion. Fais ce que tu voudras. Sache cependant qu’il y a de bons coeurs, des âmes susceptibles d’obliger leur prochain pour le bien ou comme réparation de l’inégalité des fortunes. Si tu penses parfois à moi, rappelle-toi que je t’ai aimée en maudissant le sort qui t’a jetée dans la vie… Au revoir, mignonne, je m’appelle René de Lorcin ; j’habite ru Saint-Pierre. Si tu as faim, viens chez moi ; tu auras ce que tu voudras sans te demander en échange qu’un baiser de soeur, et une promesse de ne plus retourner avec ses autres qui profitent de leur charité.
  • Des larmes brillaient aux cils de la jeune fille.

  • Bonsoir, monsieur, merci… voulez-vous que je vous embrasse ?
  • Il se pencha. Elle entoura son cou de ses deux bras et lui dit imperceptiblement à l’oreille.

  • Si vous voulez, je vous aimerai de tout mon coeur… je sor le soir à sept heures rue d’Orléans.
  • Avait-elle menti ? Etait-elle partie ? Ne se rappelait-elle plus son adresse ? René ne la revit pas et ne sut jamais ce qu’elle était devenue.

    Le lendemain matin avant de se lever, il s’étirait, retardait le moment de sauter sur la descente de lit. Les journaux achetés la veille gisaient sur la table de nuit. La tête hors des draps, il les parcourut par ci, par là. Un titre l’attira : Suicide d’un banquier. Il fut stupéfait, épouvanté…

    « … Hier, vers quatre heures et demie, une détonation retentissait dans le cabinet de M. Delange, banquier, rue de la Barillerie. Les employés se précipitèrent. Ils trouvèrent leur patron encore assis dans son fauteuil de cuir, couvert de sang, la cervelle éclatée, un oeil hors de l’orbite. On courut prévenir la police… »

    René se leva comme un fou, s’habilla en deux tours de main et courut chez le peintre.

  • Tu as sans doute appris la triste nouvelle et tu viens m’apporter tes condoléances, lui dit Charles en le voyant entrer.
  • Mon pauvre ami, je viens de lire le journal. C’set affreux. Je tiens à te renouveler mon amitié et me mettre à ton service pour tout ce dont tu pourrais avoir besoin.
  • Charles sourit douloureusement.

  • Ne pas abandonner le fils d’un suicidé, c’est déjà la meilleure preuve de l’amitié. Merci ! Autour du cadavre vont s’agiter les spectres de la haine. Ils remueront la mare de sang de mon père pour m’en éclabousser la face. Leur rancune ne pardonnera pas les pertes d’argent. Toucher la bourse, c’est toucher plus qu’à la vie. Vae victis ! Je vais apprendre ce que va ma couter mon dédain de leurs préjugés, de leurs routines, de leurs allurs de gens bien pensants. Ils vont souffler sur mes ailes orgueilleuses et lointaines l’odeur cholérique de leurs méchancetés satisfaites ; ils s’en donneront à coeur joie dans le sang caillé du suicide.
  • L’enterrement fut triste, presque une fuite. René et quelques rares amis, peu de parents honteux accompagnèrent Charles derrière le cercueil de son père. La ville semblait pressée de se débarasser d’un pustule soudainement crevé.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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    Nicolas Travers : un grand Nantais issu du Craonnais

    Peu ou pas connu à Craon, commémoré à Nantes par une rue Travers joignant la place du Change à la place Sainte-Coix, Nicolas Travers (1674-1750) est un historien de Nantes et un théologien janséniste censuré pour ses publications subversives.

    Il naît à Nantes le 10 août 1654, 11ème enfant de Pierre Travers et Françoise Lanier, qui en auront 14. Ses biographes le donnent dernier des 7 enfants, car ses parents en perdent autant en bas âge. Il en était souvent ainsi autrefois !

    Sa mère, Françoise Lanier, est Craonnaise. La famille Lanier, bien connue à Craon, est détaillée sur mon site, et la branche des Travers y est détaillée en pages 4 à 6

    Ses parents ont sans doute noué connaissance lors d’un voyage d’affaires de Pierre Travers à Craon, pays de toile. Il est toilier, Me brodeur, et notaire, mais plus généralement connu comme maître brodeur. Le mariage est célébré à Craon le 4 juillet 1660. Pierre Travers n’est pas venu seul de Nantes, distante de 95 km, c’est à dire plus de 2 journées de cheval, ou une journée en changeant de cheval. Il est accompagné de son beau-frère Guilbaud.

    Nicolas fait ses humanités au Collège de l’Oratoire, y subit l’influence de Port-Royal. Devenu prêtre, il est nommé vicaire à Saint-Saturnin de Nantes, après un court passage à Héric et Treillières.
    Il entretient une correspondance avec les savants comme Dom Lobineau etc…, se mêle de polémique archéoloque, et publie sur le thème de la subornidation aux évêques, ou plutôt de l’insubordination.
    Censuré, il est condamné par lettre de cachet à résider chez les Augustins de Candé, où il va séjourner de 1745 à 1748, et en sort sur sa promesse « de ne plus imprimer quoi que de fût sur les affaires de l’église.»
    J’aime bien ce petit clin d’oeil à Candé, située à mi-chemin entre Craon et Nantes ! Signe pour Nicolas Travers d’un exil forcé sur les terres d’Anjou, dont il est originaire par sa mère. J’ajoute ici, ce que vous pouvez voir dans les 14 actes de baptême à Nantes des enfants de Françoise Lanier, que la famille du Craonnais a régulièrement visité les Travers à Nantes.

    Son oeuvre la plus célèbre est l’ « Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes », qui de devait paraître qu’au 19e siècle, en particulier grâce à l’historien Dugast-Matifeux, son biographe. Cet ouvrage est encore incontournable pour tous les historiens de Nantes.

    Sa sépulture est rédigée à la fois à Saint-Léonard, paroisse dans laquelle il est décédé le 15 octobre 1750, et dans celle de Sainte-Croix, dans laquelle il avait demandé à être inhumé.

  • En savoir plus :
  • Dugast-Matifeux, Nicolas Travers, historien de Nantes et théologien, in Annales de la Société Académique de Nantes, 1856, pages 250 à 326

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    Prête-nom au 17e siècle

    Voici une vieille méthode de dissimulation d’un véritable destinataire dans un contrat : le prête-nom

    Prête-nom : Celui qui prête son nom dans quelque acte où le véritable contractant ne veut point paraître (tous dictionnaires, mêmes anciens)

    J’avais rencontré cette pratique, que je considère comme regrettable, lors des ventes de biens nationaux pendant la période révolutionnaire. Ici, je la rencontre en 1625 d’une manière qui m’intrigue car le véritable prêteur, qui dissimule son nom, est un Chesneau, et l’emprunteur Marie Chesneau. On peut croire qu’ils sont proches parents, même s’ils demeurent loin l’un de l’autre, je suis certaine qu’ils ont une origine commune. Le frère (hypothèse de parenté) a voulu dissimuler qu’il prêtait lui-même de l’argent à sa soeur ? Je reste songeuse sur les motifs d’une telle dissimulation.

    Enfin, le patronyme PECCATTE ne m’est rien, mais je le trouve en Normandie, et je parie qu’il est d’origine normande, d’ailleurs il est en 1625 près de Lassay-les-Châteaux, qui touche la Normandie.

  • L’acte qui suit est extrait des Archives Départementales du Maine-et-Loire, série 5E6. Il comporte 4 actes attachés ensemble :
  • 1-Constitution d’une rente hypothécaire par Mathurin Peccatte et Marie Chesneau
  • Voici la retranscription de l’acte : Le 23 septembre 1625 avant midy par devant nous Louis Coueffe notaire royal Angers furent présents establis et deuement soubzmis Mathurin Peccatte marchand demeurant à Niort près Lassay pays du Maine (Niort-la-Fontaine, à quelques km à l’ouest de Lassay-les-Châteaux, Mayenne) tant en son privé nom que au nom et soy faisant fort de Marie Chesneau sa femme à laquelle il promet faire ratiffier ces présentes et obliger solidairement avec luy à l’effet et entretien et bailler lettres de ratiffications et obligation valable d’huy en 15 jours prochains venant,
    et Pierre Chesneau Me cousturier demeurant en ceste ville paroisse Saint Maurice
    lesquels eux et chacun d’eux seul et pour le tout sans division de personne ni de biens eux leurs hoirs, confessent avoir ce jour d’hiy vendu créé et constitué et par ces présentes vendent créent et par hypothèque … à Me Nicolas du Chardonnet demeurant en ceste ville à ce présent et acceptant et lequel a achapté et achepté pour luy ses hoirs la somme de 18 livres 15 sols de rente hypothécaire annuelle et perpétuelle payable et rendable franche en ceste ville eux leurs hoirs audit acquéreur ses hoirs chacun an en sa maison en ceste ville à pareille jour et date premier paiement d’huy en un an prochain venant et à continuer,
    laquelle somme de 18 livres 15 s de rente lesdits vendeurs eux et chacun d’eux esdits noms solidairement … ont assigné et assignent généralement sur tous et chaxuns leurs biens meubles immeubles rentes présents et futurs quelqu’ils soient avec pouvoir audit acquéreur ses hoirs et ayant cause de demander et faire déclarer toutefois et quant il plaira pareille assiette …
    et auxdits vendeurs leurs hoirs de l’admortir quand bon leur semblera
    et est faite ladite vendition création et constitution de rente pour la somme de 300 livres tz payée au veu de nous notaire par ledit acquéreur auxdits vendeurs qui s’en contentent …

    et a ledit Peccatte esdits noms esleu son domicile en la maison de honorable femme Marye Rimon veufve pour y recepvoir tout exploitz et actes …
    fait et passé audit Angers à notre tablier présents Me François Valleau et Gervais Seure

  • 2-Contre-lettre de Mathurin Peccatte
  • Le 23 septembre 1625 devant Louis Coueffe notaire Angers … Mathurin Peccatte marchand demeurant à Niort près Lassé pays du Mayne tant en son nom que se faisant fort de Marye Chesneau sa femme … lequel a recogneu et confessé qu’à sa prière et pour lui faire plaisir seulement Pierre Chesneau Me coustellier demeurant en ceste ville s’est en sa compagnie constitué vendeur solidaire sur tous ses biens futurs vers Me Nicolas Chardonnet de la somme de 18 livres 15 sols de rente hypothécaire …

  • 3-Nicolas Chardonnet reconnaît avoit été prête-nom
  • Le 23 janvier 1625 après midy par devant nous Louys Coueffe notaire royal Angers, fut présent estably et deument soubzmis Me Nicolas Chardonnet demeurant en ceste ville lequel a recogneu et confessé que la somme de 300 livres qu’il a ce jourd’huy payée et fournye à Mathurin Peccate marchand demeurant à Niort près Lassé (Lassay) pays du Mayne et Pierre Chesneau Me coustelier Angers, et pour laquelle ils luy ont vendu et créé et constitué sur tous leurs biens 18 livres 15 sols de rente hypothécaire annuelle et perpétuelle par contrat passé par nous notaire, appartenait audit Chesneau qui la luy avait mise entre mains à l’effet dudit contrat sans qu’il en ait déboursé aucune chose et luy a seulement presté son nom pour lui faire plaisir au moyen de quoy ledit Chardonnet a consenty et par ces présentes consent que ledit Chesneau se fasse payer et continuer chacun an de ladite rente contre ledit Peccatte et Marye Chesneau sa femme …

  • 4-Ratiffication par Marie Chesneau
  • Le 1er octobre 1625 avant midy par devant nous Jacques Duboys notaire en la court royal du Mans demeurant à Rannes fut présent estably et deuement soubzmise Marie Chesneau femme de Mathurin Peccatte marchand à ce présent qui l’a authorisée par devant nous quand à ce demeurant à Niort près Lassay pays du Mayne, laquelle après que nous notaire luy avons fait lecture de mot à autre du contrat de constitution de 18 livres 15 sols de rente hypothécaire annuelle et perpétuelle vendue et créée et constituée par ledit Peccatte en son nom et soy faisant fort d’elle et par Pierre Chesneau Me coustelier à Me Nicolas Chardonnet moyennant la somme de 300 livres de principal payée contant et de la contrelette consentie par ledit Peccatte esdits nom audit Chesneau portant promesse d’indemnité de ladite rente dans un an prochain passé par Coueffe notaire royal Angers le 20 septembre dernier qu’elle a dit bien entendre et l’avoir agréable et ratiffie …

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Journal d’Etienne Toisonnier, Angers 1683-1714 (1700)

    Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930

  • Le 2 janvier 1700, mourut d’apoplexie dans la salle du Palais Mr Baraléry, chanoine de St Martin, âgé de 62 ans.
  • Le 26 (janvier 1700) le sieur de l’Epinière Boisard a épousé la fille de feu Mr du Planty Frain, autrefois assesseur de l’élection et de la demoiselle Boizard.
  • Le 3 février (1700) le sieur Cherpentier de la Bodinière, commis au Bureau des Aydes, épousa la fille de du feu Sr Boireau huissier de l’hôtel de ville.
  • Le 10 (février 1700) mourut la femme de feu Mr Constantin prévôt d’Anjou, âgée de 66 ans quelques mois ; elle s’appelait Pelletier ; elle a laissé un garçon et plusieurs filles, Mr Constantin prévôt d’Anjou marié avec la Delle Leclerc des Emereaux, une fille mariée avec Mr de la Roche Bardoul de l’Esperonnière, une autre avec Mr d’Andigné.
  • Le 22 (février 1700) le fils du sieur Delmur épousa la fille du sieur Salmon.
  • Le 24 (février 1700) mourut la femme de feu Mr Hunault docteur en médecine ; elle s’appelait Jurois ; elle a laissé plusieurs enfants, un fils aussy docteur en médecine, une fille veuve de Mr Cadoz avocat.
  • Dans ce même temps mourut Mr de la Porte Trochon cy-devant élu en l’élection de cette ville. Il a épousé Delle Herreau duquel mariage sont issus un fils qui a épousé Melle de la Garde Petit, une fille mariée avec le sieur Voisin, un autre fils marié en 1688 a Delle Le Baillif.
  • Le 27 (février 1700) mourut Mr de la Blanchardière Audouin. Il avait été pendant quelques années conseiller au présidial ; il avait vendu sa charge à cause de sa surdité.
  • Le 11 mars (1700) Mr Rioland de la Marsaulaye conseiller au présidial fils de Mr Rioland assesseur de l’hôtel de ville et de la défunte Delle Curieux épousa la fille de Mr Pocquet de Livonnière conseiller audit siège, docteur régent du droit français et de la dame Dupin Quatrembat.
  • Le même jour (11 mars 1700) le sieur Garnier, notaire, fils du feu Sr Garnier, aussy notaire, et de la dame Bréhéret, épousa la fille du Sr Lemaçon, huissier de l’hôtel de ville de et de la dame…
  • Le 17 (mars 1700) le sieur … barbier perruquier épousa la fille du sieur Deniau aussy barbier perruquier.
  • Le 19 (mars 1700) mourut la femme du feu sieur Jourdan de Flains ; elle s’appelait Bellet ; son fils aîné est conseiller au présidial.
  • Dans ce même temps mourut à Paris Mr Pinsonnet de Belfonds, seigneur de Lancrau.
  • Le 28, le fils du feu sieur Garciau commis au greffe du présidial épousa la fille du feu sieur Dupré Me chirurgien à Château-Gontier
  • Le 7 avril (1700) mourut subitement le Sr du Brossé Minée.
  • Le 20 (avril 1700) le fils de Mr Chantelou de Portebize procureur du Roy de l’élection et de la dame Gilles de Volennes épousa la veuve de feu Mr Guynoiseau de la Sauvagère, capitaine, dont elle n’a point eu d’enfant ; elle s’appelle de la Roche Thévenin.
  • Le même jour (20 avril 1700), le fils du sieur Burolleau cy-devant marchand de soie et de la feue dame Guynoiseau épousa la fille du Sr Prévost et de la feu dame Barbereau.
  • Le 21 (avril 1700) Mr Deniau assesseur au siège de la prévôté de cette ville, veuf de la Delle Curieux de la ville de Beaufort, dont il a une fille, épousa la fille du feu Sr Gandon, marchand droguiste, et de la feue dame Buret (ou Huet)
  • Le 24 (avril 1700) mourut Mr Lefebvre de Chamboureau de la Boizardière ; il était bénéficier et diacre dit-on.
  • Le 27 (avril 1700) Mr Joubert escuyer épousé la fille de feu Mr Boulay, avocat.
  • Le même jour (27 avril 1700) Mr Martineau de la Galonnière escuyer épousa la fille unique de Mr Fromageau, commissaire des saisies réelles et de la demoiselle Gandon. (bonne manière de conforter sa bourse)
  • Le 29 (avril 1700) mourut à Paris Mr Dorvaux de Champiré ; c’était un grand dévôt.
  • Dans le même temps, mourut aussy à Paris Mr Lemaîtré de Darmonville, quelques jours après l’opération pour la pierre.
  • Le 1er mai 1700 les sieurs de la Reue Buret marchand et Mabit furent élus échevins.
  • Le 5 juin 1700, Mrs Pierre Daburon, Gault de Basse-Cour, et Viel de la Martinière, plaidèrent leur 1ère cause.
  • Le 7 (juin 1700) Mr Gautreau avocat se fit recevoir dans la charge de procureur du roy de l’hôtel de ville cy-devant remplie par Mr Gasté.
  • Le même jour (7 juin 1700) Mr Lefrère plaida sa première cause.
  • Le 1er juillet 1700 mourut la femme de Mr Blanchet de la Martinière avocat ; elle s’appelait Raimbault Me apothicaire veuf de la dame Martin, duquel mariage sont issus plusieurs enfants, Mr Raymbault avocat veuf de la Delle Rhibaudeau, le sieur Raymbault apothicaire marié avec la fille du feu Sr Maunoir apothicaire à Nantes, Mr Raymbault prêtre et plusieurs filles.
  • Le 28 (juillet 1700) le fils cadet de Mr du Cazeau de Villemeur escuyer et de la dame … épousa la fille de Mr Artauld l’aîné et de la défunte Delle Deslandes.
  • Le 2 août 1700 mourut la femme de Mr de Vaugirault Vollaige ; elle s’appelait Lefebvre de Chamboureau.
  • Le 3 (août 1700) mourut Melle Delorme, fille
  • Le 5 (août 1700) mourut Mr Valtère chanoine en l’église d’Angers, âgé de 43 ans.
  • Le 10 (août 1700) Mr Raymbault avocat, veuf de Delle Thibaudeau, duquel mariage sont issus trois enfants, épousa la fille du Sr Trebuchet, bourgeois et de la défunte dame …
  • Le 5 septembre 1700, Mr de Chenedé escuyer, chevalier de St Lazare, premier valet de chambre de feue madame la Dauphine, et premier valet de garderobe de Monseigneur le Duc de Berry, fils de feu Mr de Chenedé escuyer, conseiller au présidial de cette ville, procureur et avocat du roy de l’élection de Paris et de dame Louise Aveline, épousé à Versailles mademoiselle Anne Gabrielle Bachelier, fille de Mr Gabriel Bachelier escuyer premier valet de garderobe ordinaire du Roy et de Monseigneur le duc de Bourgogne et de dame Françoise de Villemandy.
  • Le 22 (septembre 1700) mourut Mr l’abbé Pelletier, l’un des 30 Académiciens de l’Académie royale de cette ville.
  • Le 29 (septembre 1700) mourut Mr Richard chanoine en l’église d’Angers.
  • Le 30 (septembre 1700) Mr Michau de Montaran, conseiller au grand conseil et trésorier des Etats généraux de Bretagne, épousa la fille de feu Mr Gourreau et de la dame Perigault.
  • Le 10 octobre 1700 mourut mademoiselle Louise Toysonnier, fille, ma sœur, âgée de 53 ans six mois ; elle est morte d’une longueur de maladie, dont elle a déternue deux mois au lit pendant le cours desquels elle a souffert les douleurs les plus aigües et les plus violentes avec une patience bien chrétienne.
  • Le 19 (octobre 1700) le Sr Cassin marchand ferron épousa la fille de defunt Legris Me charpentier et de la dame Jusqueau.
  • Le 23 (octobre 1700) mourut subitement le Sr Guérin Me cirier
  • Dans ce même temps Mr Chotard fils de défunts Mr Chotard gouverneur de Châteaubriant et de la dame Palu épousa la fille de feu Mr Hunault de la Loire escuyer
  • Le 2 novembre 1700 Mr Robert, docteur régent ès droits en l’Université de cette ville, fils de Mr Robert sénéchal de Craon et de défunte Delle de Crespy, épousa la fille de Mr Hernalt de Vaufoulon, escuyer, et de la défunte dame Thomas de la Jonchère.
  • Le 13 (novembre 1700) mourut subitement la femme du Sr Beslière, marchand droguiste ; elle s’appelait Chartier ; elle n’a point laissé d’enfant.
  • Le 22 (novembre 1700) mourut la femme du Sr Gaudicher l’aîné, notaire ; elle s’appelait Anne Dupin, fille de défunt Sr Dupin notaire et de la dame Camus.
  • Le 26 (novembre 1700) mourut Mr Legendre prêtre prieur curé de Ste Colombe. Il était l’amour et les délices des prêtres. (Note de Marc Saché : Legendre fut un des fondateurs, avec Maillard et Lecerf, du Séminaire, établi d’abord dans une maison du faubourg Saint-Jacques et un des acquéreurs du logis Barrault que leur vendit, en 1673, Chalopin, pour 2 600 livres. L’évêque Michel Lepelletier l’envoya, en 1693, au prieuré-curé de Sainte-Colombe, près La Flèche, où, par son activité bienfaisante et son zèle à instruire les jeunes prêtres, il laissa un profond souvenir. Voir son éloge dans Grandet, Histoire du Séminaire d’Angers, éditions Letourneau, t1, p. 16, 17)
  • Le 6 décembre 1700 mourut le sieur Cordelet, commis à la recepte des tailles.
  • Le 14 (décembre 1700) mourut Mr des Picquetières Blouin, l’un des trente Académiciens de cette ville.
  • Dans le même temps mourut la femme de feu Mr Valleau, avocat ; elle a laissé trois enfants ; elle s’appelait Aubin de la Bouchetière.
  • Cette année a été assez abondante en blez et en vin, grâce à Dieu. On a remarqué que les vins ont eu goût de corne.
  • Numérisation par frappe du manuscrit : Odile Halbert, mars 2008. Reproduction interdite.
    Légende : en gras les remarques, en italique les compléments – Avec les notes de Marc Saché, Trente années de vie provinciale d’après le Journal de Toisonnier, Angers : Ed. de L’Ouest, 1930
    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet

    NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA de la Cruz, chapitre XI le cul-de-sac

    début du chapitre XI : le cul-de-sac

    chapitre 1 : le brouillard 2 : la ville 3 : la batonnier et l’armateur 4 : le peintre 5 : le clan des maîtres 6 : rue Prémion 7 : labyrinthe urbainchapitre 7, suite8 : les écailles 9 : emprises mesquines 10 : carnaval11 : le cul-de-sac
    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    La place Graslin désertée peu à peu s’atorpissait. Sur les pavés les lumières luisaient des mares sinistres. René se dirigea vers larue Franklin. Un désir fou de sentir l’atmosphère des femmes; A l’entrée, elles étaient trois qui causaient.

  • Monsieur, je voudrais vous parler.
  • Viens donc, andouille !
  • Oh là là, c’te poire !
  • Il sourit. Il en descendait de chaque allée, costumées pour l’attaque.
    Joli p’tit gars ! râla une mégère en le tapant du coude.
    René s’engagea dans la rue Scribe, laissant derrière lui une façade aux volets capitonnés de vert. La maison des riches, des élégants, à l’usage des membres de la haute classe ou des prodigues imbéciles.Là, où les femmes du monde, ni les les femmes honnêtes, ne vont, de peur d’y rencontrer leurs maris, leurs enfants ou leurs pères. Là, où le monsieur respectable nivelle sa dignité au ventre collectif d’une putain.
    René songea à la rencontre qu’il y avait eue avec le Juge Béthenie et le notaire Semiland. Avaient-ils digéré cette indigeste rencontre ? La rue était sombre. Aucune lueur n’illuminait les innombrables chambres garnies, désertées depuis cinq heures par leurs propriétaires. Multiples sanctuaires préparés pour les offices de pollutions dégradantes. En plein camp, le bec de gaz du commissariat de police du 5ème canton flottait comme le fanion ralliateur de l’armée des pupilles dispersées. Rue Rubens, une femme en rouge l’acosta.

  • Monsieur, viens chez moi, tu verra…
  • Je sais, répliqua René sans s’arrêter.
  • L’autre resta bouche bée.
    Rue Contrescarpe de nouvelles ombres sortaient de la Brasserie moderne, l’interpellaient. Un moment fut d’avoir à se facher contre les audacieuses. Il déboucha place du Bon-Pasteur, gravît la rue Guépin et se trouva place Bretagne. Les orgues de barbarie chahutaient à gueules que veux-tu leurs cacophonies cuivrées. Des détonations de carabines pétaient sec à l’intérieur des tirs. La grande majorité des baraques se silenciaient. Un manège de chevaux de bois tintamarrait en diable, attirait les rares spectateurs. Des femmes et des voyoux enjambaient les planches, pivotaient dans les tourniquets.

  • Vous ne montez pas, mesdemoiselles ? cria le directeur à deux jeunes filles qui regardaient d’un air envieux les cavaliers.
  • Elles secouèrent la tête. Le vieux cheval étique se mit en marche alentour des glaces ; l’orgue coinquait toujours. René s’était arrêté. Il contemplait les deux fillettes qui ne se décidaient pas à partir. Son pélerinage au travers les quartiers infâmes avait exarcébé ses sens. Il s’approcha.

  • Voulez-vous monter avec moi ? Si ça vous fait plaisir, c’est de bon coeur, les petites ?
  • Elles semblèrent se consulter du regard.

  • Acceptes-tu, Jeanne ?
  • Et toi, Fifine ?
  • Le manège s’était arrêté. René monta : il leur fit signe ; elles sautèrent sans déguiser leur joie. Elles cherchèrent les plus gros chevaux qu’elles enjambèrent à califourchon, riant à gorge déployée. Leur gaminerie naturelle s’épanouit, narguant les piétons, hue… hue donc… sale bête… plus vite…
    René juché sur son cheval à crinière de lion restait impassible. Le tournoisement formait un brasier de l’ensemble des lumières. La gaieté exubérante des deux gosses l’amusait.

  • Un second tour, dites, monsieur ?
  • Tant que vous voudez, répondit René
  • De plaisir, elles donnèrent des coups terribles contre les flancs vermoulus des coursiers. En avant … en avant ! hue ! hue !
    Au dixième tour, elles en eurent assez ; elles descendirent rejoindre René sur la place. Elles lui souriaient heureuses, reconnaissantes. Dans leurs prunelles troubles, il compris l’obéissance passive à titre de remerciement.

  • Prenez chacune un bras, je ferai le panier à anses.
  • Tous trois descendirent les marches de l’abreuvoir, traversèrent la petite place du Cirque, où jadis celui-ci s’installait. L’Erdre dormait. L’au s’estompait à peine du reflet des becs de gaz. Ils prirent le pont de l’Hôtel de ville, la rue Thiers, la rue de Châteaudun. La cathédrale perdait son front dans l’opaque de la nuit. Ils tournèrent à gauche ; rue Ogée, il y avait une maison de passe. La patronne en jupon les conduisit, et disparut après avoir touché ses cinq francs de loyer leur souhaitant bonne nuit.
    La chambre était luxueuse, grenat. Doubles rideaux à la fenêtre, canapé à fleurs, large tapis couvrant le sol, ustensiles nécessaires aux plus minimes détails.
    Les petites s’extasièrent.

  • C’est chic ici !
  • Elles allumèrent les douze bougies des candélabre de bronze sur la cheminée, sautèrent sur le canapé pour juger des ressorts, furetèrent partout, inhabituées aux commodités de la vie des riches, ou s’étonnant de certains objets.

  • Tiens, Jeanne, un peigne, un tire-bouchon !
  • Fifine, regarde-donc les serviettes, comme elles sont bien brodées.
  • Assis sur le canapé, René les laissait courir à leur aise. Il pensait. Avec quelle facilité elles l’avaient suivi en cet endroit. La coutume sans doute de payer de son corps les quelques plaisirs qu’on leur procurait. Et pourtant elles peinaient – lui avaient-elles dit – toute la journée, gagnant un peu d’argent que les parents accaparaient jusqu’au dernier sou. Faibles devant le désir naturel et bénin des frivolités bonbons, sucreries, chevaux de bois, elles les remboursaient en se livrant à l’homme qui les offrait, inconscientes de la valeur de leur personne, de leur acte qu’elles rendaient insignifiant à leurs jugeottes.
    Dans le grand lit. Les trois têtes sortaient des draps, appuyées sur les oreillers. Figures drôles, d’un comique caressant ! Elles s’étaient déshabillées sans hésiter à la demande de René. Il les tenait serrés contre ses flancs un bras à l’entour de chaque taille mince. C’étaient deux minuscules corps de filletes.

  • Quel âge avez-vous, mignonnes ?
  • J’ai dix-sept ans, dit Jeanne
  • Moi, seize, dit Fifine.
  • Les bougies des candélabres jetaient de vives lueurs sur l’édredon et la blancheur froide des draps. Ils s’étaient pressés davantage l’un contre l’autre ; les fronts des fillettes reposaient sur les épaules de René. Il les amusa de chatouillements agaceurs et excitants, si bien que parmi leurs éclats de rires, les désirs d’amour montaient. Leurs jambes irrémédiablement mobiles s’enroulainent à celles du jeune homme ; leur syeux se fermaient ; leurs bouches soupiraient de frêles supplications ; leurs eins à peine formés comme des pommes vertes, devenaient rudes au toucher. Aux pistillements des langues elles sursautaient avides du mâle.
    Louis, les gamines inscouciantes des chevaux de bois qui l’attente du plaisir sensuel transformait en femmes délirantes. Et René les fit gémir de volupté l’une après l’autre. Il posséda ces deux chairs encore neuves immergées au plus profons bain des extases. Il les voulut au point de faire craquer leurs os, de les laisser retomber pantelantes, moites de sueurs, les paupières d’une lourdeur plombale.
    Il eut la corvée de les reconduire chez elles, rue de Flandres. Leur gaieté s’était évanouie en entendant sonner une heure. Elles grognaient songeant à la raclée paternelle : leur humble veau gras, à elles, les gentilles prodiges.

    René s’en retourna seul par la rue Voltaire et le centre de la ville;La lune ballonait son hydropisie dans un ciel parcouru de nuages et le sol semblait alors un funambulesque damier. A la Cigale, on soupait encore. Des grues sortaient avec leurs michets. Des mendiants une vieille sordide accompagnée de trois mômes de cinq à six ans psalmodiant des litanies plaintives. Au long du théôtre endormi, les fiacres s’accroupissaient, les rossinantes s’hypnotisaient de lune, les cochers battaient la semelle sur le trottoir. Rue Jean-Jacques des fils à papa trottinaient au bras de catins absinthées. Place du Commerce. Deux heures à la Bourse. Des souteneurs se consultaient. De l’autre côté de la ligne du chemin de fer, la Loire coulait de la lave d’or. Un train passa – crocodile ronflé de gros yeux ronds. A l’angle du quai Brancas et du quai Cassard où l’Erdre se jette dans la Loire, une main se posé sur son bras.

  • Veux-tu, sur le quai, pour dix sous ? Y a personne.
  • La femme était laide, la face couperosée, en cheveux, avec un tablier à carreaux. La voix caverneuse puant l’eau-de-vie.

  • Y en a d’autres, là-bas.
  • En effet, sur le parapet deux ombres grouillaient, menaçant d’un soubressaut trop fort de crouler dans le fleuve. René tressaillit de l’audace.

  • Aucun danger, reprit la femme, on veille à la rousse. Un coup de sifflet averti des mouchard… J’ai pas mangé… pour dix sous seulement… cinq minutes… Dans une allée… Ici… Elle troussa sa robe, tendit le ventre.
  • René prit quelques pièces d’argent et lui donna.

  • Laissez-moi, dit-il dégoûté.
  • Elle recula grognant merci.
    Il avait à peine franchit le pont qu’un coup de sifflet raya l’air silencieux. Un bruit de galop. Des ombres passèrent près de lui. Le quai Cassard reluisait de clair de lune. Cinq minutes après deux agents à pas comptés, enveloppés dans leurs pélerines firent craquer leurs bottes paisibles sur le trottoir et laissèrent errer, en bâillant, leurs yeux myopes sur les devantures des buvettes où posseraient – par un heureux hasard – un dernier filet de lumière. Une bonne bouteille et une salle chaude : leur devoir avant tout.
    Quai Flesselles des voitures de vidanges ferraillèrent mal assises sur leurs essieux. La machine à vapeur ouvrait une gueule vermillon, semait la centre et des étincelles dans la nuit. Longtemps le cahotement s’entendit. Instinctivement René serra les poings, une main crispée sur son révolver. Place du Bouffay. Sur les toits des arcadines du marché, la lune glissait des halos sautillants. Le calme avait l’allure d’un criminel. Sous les halls des ivrognes cuvaient leur vin. Près d’un portique une douzaine d’hommes accroupis bavardaient à voix basse. Leurs yeux mauvais se fixèrent sur le jeune homme. Un frisson le parcourut. C’étaient les bandes de malfaiteurs qui dévastent la ville pendant la nuit, les rôdeurs de coups à faire, de bourgeois à estourbir, de voyageurs à suriner. Aucune secours, aucune protection, partout le silence d’abandon, les portes closes qui ne s’ouvrent pas à l’appel désespéré, les agents secrètement cachés aux doux farniente de la sécurité.
    René se mit à courit. Des éclats de rire raillèrent sa fuite. Comme il tournait la tête, il les vit qui le regardaient se sauver. Il ne s’arrête qu’à sa porte, où il put enfin souffler à l’aise.
    La cathédrale cracha trois heures.

    La fin de ce chapitre bientôt, il était trop long pour faire une seule page !
    Note d’Odile : Ce châpitre nous restitue le Nantes des maisons closes en 1905. C’est le 13 avril 1946 que la loi Marthe Richard, conseillère municipale de Paris, ordonne la fermeture des maisons closes en France : 20 000 femmes environ sont concernées soit près d’un millier de maisons de tolérance. Les femmes partent sur le trottoir.

    Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Contrat de mariage Levavasseur Broutin, tabellionage de la Ferté-Macé, 1638

    Contrats de mariage retranscrits et analysés sur ce blog.

    Chaque province avait son type de contrat de mariage, et même il existait des variantes à l’intérieur d’une province. J’aime bien mes ancêtres Normands, pour leur jolis contrats de mariage.

  • Ils ont une très grande particularité : la dot n’est pas payée comptant, et il est prévu un étalement généralement sur 6 ans ou environ. Mais cette promesse était le plus souvent mal tenue. Le gendre devait relancer souvent, y compris devant le notaire, parfois le beau-père était décédé entre-temps, donc il devait faire passer les frères et soeurs de son épouse devant le notaire pour les obliger à payer la dette.
  • Ce qui signifie que le contrat de mariage figure le plus souvent classé avec cet acte devant notaire, à l’instance du gendre impayé, donc des années plus tard. Ici il n’y a que 8 ans, mais tout de même tout n’est pas encore payé !
  • Il existe même des records de longévité, si l’on peut dire ainsi, car il y avait belle lurette que tout le mondé était décédé, à commencer par le gendre et la fille, sans voir leur argent. Mon record constaté est traité dans mon ascendance LEPELTIER à La Coulonche. Ce sont les petits enfants qui sont poursuivis pour impayé, 46 ans après le contrat de mariage de leur grand-mère ! Remarquez bien qu’avec cet acte d’impayé, j’avais fait mon beurre, c’est à dire moisson de filiations ! Mais avouez que cela pourrait figurer dans un livre de records !
  • Mais ces contrats normands ont une autre particularité. La dot n’est pas qu’en argent et trousseau, elle est aussi en meubles morts ou vifs.

  • La première fois que j’ai rencontré le terme meubles morts ou vifs, mes neurones n’avaient pas fait tilt immédiatement ! Je veux bien avouer quelques minutes, le temps de comprendre que les mères vaches étaient des meubles vifs etc…
  • L’acte notarié qui suit est extrait des Archives Départementales de l’Orne, série 4E172
  • Au passage, comme vous pouvez le constater, la série des actes notariés est en 3E en Mayenne, en 5E en Maine-et-Loire, et en 4E dans l’Orne et la Loire-Atlantique. Mystère impénétrable à mon mes neurones rabougris !
  • Voici la retranscription de l’acte : Aujour d’hui 17 de may 1638 après midy en faisant et traictant le mariage qui au plaisir de Dieu sera fait et parfait en face de saincte église catholique apostolique et romaine entre Gervais Levavasseur fils de François Levavasseur et de Anne Rousel ses père et mère de la paroisse de la Lande degul (la Lande de Goult en foret d’Ecouves après Carrouges) d’une part,
    et Magdelaine Broutin fille de Michel Broutin et Michelle Lefranc ses père et mère de la paroisse Nostre Dame de Beauvain d’autre part, (je descends de Michel Broutin et Michelle Lefranc par leur fils Jean marié en 1629)
    lesquelles parties se sont promises se prendre et espouser l’un l’autre par foy et loy de mariage au plus tost que faire se pourra et que par leurs parents et amis sera advisé et à ce
    fut présent Michel Broutin père de ladite fille, lequel a moyen que ledit mariage soit fait et accompli comme dit est a promis donner et payer auxdits futurs mariés en don pécuniel et mobilier pour la légitime part et portion qui pouroit apartenir à ladite fille des successions de sesdits père et mère, scavoir est la somme de neuf vingt livres (180 livres) tournois avec deux robes noueres, deux cotillons habits usage de ladite fille, deux vaches pleines ou leurs viaux après elles, huit brebis plaines ou leurs aigneaux après elles, un coffre de bois de chaisne fermant à clef, un pot, une pinte, une chopine, six escuelles, six assiettes, un pat demi plat, le tout d’estaing, un chapron, un lit fourny de couestes traversins, deux oreiliers, une couverture de serge et tour de lit de toielle et outre ledit Broutin et sa femme ont promis meubler et atrousseler de linge bien honneste selon la maison dont elle part et la maison où elle va,
    à payer ladite somme de 180 livres, 30 livres au jour des espousailles des afidés ? et futurs mariés et dudit jour en un an 30 livres et ainsi d’an en an jusques à fin du paiement, de laquelle somme de 120 livres il en sera employé en don et assigner pour tenir le nom costé et lignée de ladite fille la somme de 140 livres que ledit futur futur et sadite mère assignent dès à présent et comme dès lors sur tous et chacuns leurs biens et quant à ce tenir lesdites parties sont demeurées à un et d’accord et en ont obligé respectivement tous et chacuns leurs biens meubles et héritages
    présents vénérables et discrettes personnes maistre Jacques Heron prêtre curé de Beauvain, maistre François Heron prêtre curé de Montreuil, maistre Jacques Hernie prêtre de St Georges d’Anesbec, maistre Philippe Heron prêtre de Beauvain, Jacques Lagrue et Marin Gelin et Jean Levavaseur, Anne Rousel mère dudit Gervais, Nicolas Lagrue, tous parents et amis des dits futurs mariés.

  • Et voici la réclamation du gendre impayé devant notaire :
  • Du 22 juin 1646 au village de Lamberdière, fut présent Michel Broutin desnommé en l’aultre part fait audit futur, lequel à l’instance de Gervays Le Vavasseur aussy desnommé, lesquels sont recogneu loué ratifié et (eu) pour agréable le comptrat escript en l’aultre part en forme de traicté de mariage l’avoir leu qu’ils ont dict estre leurs propres faicts promesse et obligation qu’ils sont promis entretenir en tout son conteneu et ont lesdites parties signé, trois mots en gloze en ladite minutte sont véritables dont et de quand à le tenir et obligent lesdites parties, en présence de Me Guillaume Lagrue prêtre de Beauvain et Denis Lefranc de Magny. Perrez notaire

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.