NANTES LA BRUME, Ludovic GARNICA DE LA CRUZ, Paris, 1905, CHAPITRE VII. LABYRINTHE URBAIN suite

Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

Suite et fin du chapitre commencé hier

Un jour qu’il faisait clair — par hasard — Lolette voulut voir ce qu’on appelait les Ponts.

  • Les Ponts, lui expliqua d’abord René, c’est un immense quartier formé d’îles sur la Loire. habité presque exclusivement par des ouvriers, des viveurs de curieuses industries. Quartier croquemi¬taine des gens peureux. Passé minuit les détrousseurs de goussets sont les rois absolus du passage. Ils font payer les droits à la barbe des agents solidement armés de prudence.
  • Nouveau pèlerinage. Ils prirent par le pont de la Rotonde sur le canal St-Félix ondoyant du reflet de la gare d’Orléans. L’usine de la biscuiterie Lefèvre-Utile croupissait un bouddha gourmand — manteau bleu et rouge — endiadémé d’un Petit Beurre Lu. Le Champ de Mars. Cadavre nu, crevassé de fentes, suppurant de vieux déchets, percé de kystes : chroniques cadeaux des expositions et des attractions extraordinaires. De pauvres diables y fumaient leur soupe, d’autres battaient une manille crasseuse. Au delà, les ponts de la Vendée barraient l’horizon. Des senteurs frigides soufflaient des réservoirs des maisons de fruits et primeurs. Après l’ellipse des rues Baron et avoisinantes déchiquetées de biscornements, une série interminable de quais, de dentelures, de prairies soudées les unes aux autres par les ponts.
    Le quai Magellan écrasé de troncs d’arbres abattus comme des moignons géants. En face, la prairie de Biesse étale ses vertes gencives où se crispent des tétards errants, des chaudronneries bâtardes. Le phtisique pont de la Madeleine les sépare des quais Moncousu et André Rhuys. La cale aux foins, vide, chevelue d’herbe en paix qu’oppressent des tiges de fer roussi ou des blocs de bois écorché, semblant des cuissards saignants de moutons. Une dizaine d’hommes halent un train de planches aux crocs d’une longue corde. La tristesse décemnale modulé l’aile terne de l’hôpital planant sur l’angle sournois de la morgue. De l’autre côté l’église de la Madeleine pointe par dessus les toits jaunâsses sur les pierres la silhouette effilochée de son clocher. Plus loin le pont vieillot des Récollets enseveli de bure : extase solitaire parmi la boue et le cloaque morbide des bavures gluantes de ses rives. Aux claques des battoirs on débarbouillait les linges dans un courant chiche sur le seuil du pré du Bois-joli inquiet cependant d’être négligé de la main défonceuse des hommes. Serpent lamentable de masures enfumées, de boutiques étroites où le jour est mal à l’aise. Il est monté de l’eau ceinturant la rue de Vertais une gâteuse torpeur charpissant des guenilles de pestilences malheureuses.
    Subitement une lumière éclaircie s’affole ! Le Pont de Pirmil ! Huit arches, huit pieds formidables d’éléphants immobilisés au coeur de la Loire majestueuse d’insolence. Ciel immense ! Regards d’acier ! Elle se ballade entre la prairie d’Amont bordée de chalets enrubannés et d’usines et la côte de Saint-Sébastien inaugurée par l’hôpital Saint-Jacques, puis se meurt au lointain du brouillard dans des estampes de rives artistiques. Une phalange de bateaux plats se tassent sous les arches. On dirait, avec leurs bras noirs en équerre enlacés de filets, les cadavres enfumés d’un incendie des au-delà séchant les suaires transparents des pêcheurs d’alose. Lolette, que le vent fou d’espace glace et enrage, s’enthousiasmait :

  • L’été, qu’il doit faire bon ici !
  • Nous viendrons, mignonne, répondait René.
  • Il évoquait des souvenirs futurs d’idylles printanières, des beurre-blanc et des plats de grenouilles.
    L’hiver est long ! L’hiver est cruel ! Prenez garde ! Il gèle les mailles humides de baisers de nos rêves d’amour Elles cassent comme le verre à la moindre pesée !
    Ils s’en revinrent par le boulevard Victor-Hugo, au travers le pré des Récollets et la Prairie-au-Duc. Les moustiquailles des chemins de fer des gares de Lege et de l’Etat agacent le repos, la tête sur les marches de l’Institut Pasteur, une de ces oeuvres utilitaires chères à l’auteur de l’Homme qui rit, et qui ricanerait de la maigreur ridicule de la place de la République.
    René s’arrêta à l’orée du Pont Haudaudine et descendit sur le quai André Rhuys avec son amie. Des manœuvres transportaient des planches sur leurs épaules à la queue leu leu. Fourmilière en chaînons s’engouffrant sous des toits volcaniques en poussières pailletées.

  • Regarde, chérie, le déroulement splendide de ce pont. Quelle structure Et des nantais restent indifférents devant ce lumineux soleil des eaux, réservant leur admiration pour des cochonneries patriotardes. Ne semble-t-il pas un étalon-chimère qui se cabre sur l’arène miroitant de la Loire ? Pégase fabuleux aux flancs minces l’écrasant de sa beauté, qui grince d’avoir le licou rivé aux quais. Des enjolivures d’images comme des couronnes de triomphe l’enlacent de féeries : ces remorqueurs à roues et à hélices brillants comme des carosses de princes, ces grues comme des clowns les pattes en l’air, ces doubles dragues grattant de leurs ongles creux le lit du fleuve rapetissé par la folie éclatante du Pont.
  • Des hommes jurèrent de les sentir sur leur passage. Un train raillonnait sur le quai, faillit les écraser. Ils s’en allèrent.
    Maintenant on apercevait distinctement le premier pylône du Pont transbordeur qui devait relier la Fosse à la gare de l’Etat. Il était à l’ordre du jour ; on supputait la hauteur ; 76 mètres et la grue là-haut piquait le ciel. Il serait terminé l’an prochain. René dans ses explications en oublia le pont Maudit, appelé ainsi la suite de nombreux crimes, et le Pont de la Belle-Croix qui se dessinait au bout du quai Turenne, derrière un gigantesque lavoir on séchait du linge. Le marché couvert de la Petite Hollande, comme une verrue enflée en sa presqu’île, avec des vitraux minces enchâssés par les serpentins de plomb. La lumière indécise des tons et des demi-tons l’épanouissait ainsi que l’éventail caudal d’un paon. Les maisons aïeules de l’île Feydeau se penchaient vers le centre — la rue Kervégan. Elles approchaient leurs fronts pour un baiser chaste de nonnes, tirées en avant par leurs gorges énormes de balcons ouvragés d’art ancien.
    Le Pont de la Bourse franchi et ses embarras de voitures au passage à niveau esquivés, ils furent repris par le brouhaha crépusculaire de la ville. Les becs de gaz s’allumaient auprès des électricités mâles. La foule devenait compacte, bavarde, enlizée de flâneries au long des devantures épanouies. Ils glissaient, le rêve égaré dans le houleux tic tac du déversoir des futilités !
    Un soir René rentra de leurs excursions de fort méchante humeur. Il s’était aperçu des sourires malveillants qui soulignaient leur passage. D’aucuns s’étaient détournés avec des rictus de haine. La racaille des préjugés s’agitait dans l’ombre ; les langues venimeuses se délectaient, parmi le suc de leurs calomnies. La nouvelle grossie, contournée, estropiée bassement, se répandait comme une fumée intarissable. Quelle impudence ! Promener son amour avec sérénité au centre de nos moeurs hypocrites ! Quelle audace ! Avouer à nos yeux honnêtes un bonheur inavouable ! A-t-on le droit d’être heureux lorsque l’on se baigne ainsi ouvertement dans le vice ? Mêlant le besoigneux du bas ventre qui cherche une satisfaction charnelle, avec celui qui aime, ils auraient voulu, ces pharisiens de la Basilerie, qu’ils rasent les murs, qu’ils se terrent comme des criminels proscrits. Allons donc ! Pourquoi rougir du plus noble des sentiments ? Rougir et devant qui ? Les prostituées du bouge, du mariage et du qu’en-dira-t-on. Les femmes du plaisir grossier, du mensonge et de l’hypocrisie.
    Maintenant qu’ils sortaient encore ensemble, René entendait gronder l’ennemi lâche et insaisissable dans l’ambiance, la sourde hostilité des jaloux et des imbéciles. La bande jacassait par le vaste champ de foire de la ville, un vaste champ de foire à potins. Une meute de choix, de derrière les fagots, aiguisait ses crocs de roquets empoisonneurs.
    II était surtout une marchande de meubles anciens et modernes qui les couvait de sa rage baveuse. Quand elle les voyait, elle sortait au pas de sa boutiques et les regardait sournoisement ; hideux masque bouffi. Elle appelait parfois une commère pour montrer du doigt et croquer de bon coeur un morceau d’insanes malédictions. Ce droit de critique lui venait, disait-elle, de ce qu’elle avait connu M. de Lorcin. « Songez donc, son fils, de si bonne famille, mener avec une pareille saleté. (Elle ne l’avait tant vue.) Je ne comprends pas que l’on tolère pareil scandale ! Que fait sa famille ? » Une fois, René voulut aller cracher à la figure de la grosse femme, Lolette l’en empêcha. Ces gens-là, on les méprise simplement. S’arrête-t-on parce qu’une ordure barre le caniveau de sa mauvaise odeur ? C’était la race bâtarde de jalousie qui déversait son coeur furieux contre les indépendants en dehors de leurs mesquineries grotesques. C’était la synthèse du troupeau des envieux, ayant un moyen de tenter l’avilissement de leurs dominateurs et par le sang et par l’esprit. Le ruisseau bourbeux voulant salir le grand fleuve clair.
    René s’emporta contre cette Mme Derrin, marchande de meubles. Celle-là vit de la misère de son prochain, de sa ruine, elle aide à détrousser les faibles de la rue. Si l’on prenait un par un le bric à brac de ses marchandises, combien gardent les traces de l’amour, de ces pauvres individus assez fous pour se ruiner ? Elle et ses pareilles en profitent, elles en vivent, elles s’engraissent du mal qu’elles critiquent. Un jolimétier de bandit honnête, qui consiste à s’en¬richir des derniers restes du malheureux. Peut-être même mendie-t-il un sou à la vitrine où brille un souvenir cher sacrifié à la faim, un sou que les mégères lui refusent ? Peut-être sent-il la cervelle pourrie d’un désespéré, ce piano dont le son éclate à leurs yeux avares comme des tintements, joyeux d’écus ? Et celui-là, pourquoi pleure-t-il en voyant des doigts impies palper le collier d’or blond et ce cachet finement armorié ? Leurs breloques, leurs montres, leurs meubles où se prélasse un luxe singé, où les ont-ils achetés ? Sots vaniteux parés des plu¬mes du paon recueillis chez les entremetteurs de déchéances.
    L’âme de René s’entichait. Il brava la censure muette de ses concitoyens. Le sourire tristement narquois aux lèvres, il pavoisa son amour à la plus visible lumière. Il s’aigrissait à ce combat perfide de moqueries dédaigneuses. Il épiait les visages, fixait les faces d’un regard énergique. Il acheta même une cravache et ne sortit jamais sans elle. Il l’agitait d’un coup de main agressif. Oh ! fouailler comme un russe le monceau perfide qui le heurtait à tout moment !
    Au théâtre ils allèrent applaudir « Louise ». Lolette était un peu gauche dans son fauteuil parmi les grandes dames d’alentour. René souffrit des dédains.
    Les doigts crispés il résista jusqu’à la fin à l’envie de fuir, vaincu par la raillerie hautaine qu’il voulait défier. Le poème de Charpentier lui soufflait la vaillance. Dans le rythme divinisant, la révolte naturelle des prisonniers de la coutume et de la famille chantait une corde attardée sur son coeur. Sa lutte aussi à lui qu’on mettait en scène. Les paroles de Julien dénudaient sa soutfrance actuelle ; le père, le préjugé, la mère, la routine. Paris s’illuminait. Par delà le cycle féerique des lumières, il entrevit Nantes se parant de clartés nocturnes, appelant d’une voix plus faible le monde des plaisirs : un monde multitudineux, engoué, tremblotant sa folie comme une veilleuse dans le silence de la chambre tranquille.
    Le lendemain que dimanche sortait ses habits de fête, ils flegmardèrent le long des devantures, entourées de curieux le matin à la sortie des messes paresseuses, le tantôt après la musique du Jardin des Plantes. Plus frondeurs, plus osés. Hardis condottieri d’une vengeance en sourdine. Alors ils purent admirer la place Royale dominée par sa fontaine colossale en granit bleu. Pièce montée d’une table gigantesque de noces. Hérissant des seins durs ou des thorax sombres, les statues de la Sèvre, de l’Erdre, du Cher et du Loir, forment une cour rigide au bronze de la Loire, versant de ses deux bras des urnes pleines, un long voile encadrant son orgueil frontal. L’eau jaillit de toutes parts ; huit petits génies épanouissent leurs jets ténus comme des aiguilles sur les pieds de la statue de la ville de Nantes. Au sommet du disque enchevêtré de fils d’eau, elle appuie sa superbe prestance sur un trident, relevant de sa main gauche les plis de son royal manteau, et sa chevelure s’écrase sous une tour de diadème. Un tourbillon siffle, ondule, rugit ; les jets semblent les vipères du crâne d’une Méduse, une mine ouvragée patiemment au-dessous d’elle. Splendide allégorie de la Ville des brumes à mi-corps dans l’eau, d’où s’élèvent des buées grises de vapeurs qui l’enveloppent, la tête haute, satisfaite de sa puissance indestructible, sublime d’une humide indifférence.
    Le café Continental s’emplissait de bourgeois en famille venant écouter les fantaisies musicales d’un orchestre de Dames Viennoises. C’était le plaisir permis, peu coûteux, où rien ne troublerait la chasteté des vierges humant cinq centimètres de sirop sous l’oeil paternel. Les vastes vitres des portes d’entrée ruisselaient sur le trottoir un feu blafard jusqu’aux fiacres impassibles, jusqu’aux songes des maigres rosses. Du dehors on voyait de longues files de consommateurs fumant près des soucoupes ; les garçons en tabliers blancs papillonnaient de-ci, de-là. Les deux amants regardaient pensivement arrêtés au bord de la fontaine. L’eau chansonnait sa bataille caressante.

  • Allons les voir de plus près, dit René.
  • A leur apparition un silence brusque de conversation s’unifia. Seul l’orchestre dégringolait une mélodie plaintive. D’un ton fier René réclama un coin de table et deux sièges. Le garçon s’empressa, dégagea une famille. Ça grogna. René conservait son sourire insolent, courbant sa cravache en ses deux mains. Il promena son regard de défi moqueur sur l’hostilité ambiante des moeurs apprivoisées, posa lentement la cravache sur la table pour enlever ses gants.

  • Deux byrrhs !
  • Lolette pouffa de rire au nez des voisins interdits et retrouvant son jargon de gamine d’autrefois :

  • Ça, ça leur coupe la chique !
  • Ludovic Garnica de la Cruz. Nantes la brume. 1905. Numérisation Odile Halbert, 2008 – Reproduction interdite.

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