Inventaire après décès d’un marchand vinaigrier à Laval, 1710, suite et fin

Cet article est la suite des jours précédents.

En 1958, alors étudiante en chimie, j’ai eu le privilège de visiter l’usine Cointreau, pur moment de régal du nez et des yeux, en particulier la salle des alambics de cuivre, impressionnante par ces faïences bleutées au mur et au sol, qui tranchaient sur le cuivre brillant, la dimension même de tous ces alambics, et enfin l’odeur … qu’on ne peut oublier tant c’est merveilleux.
Avec ce billet, qui fait suite aux 3 précédents nous terminons l’étude d’une vinaigrerie commencée il y a 3 jours avec le contrat d’apprentissage, l’achat d’un alambic, et l’inventaire des marchandises. Aujourd’hui, nous analysons les dettes actives (ce qui leur est dû) et passives (ce qu’ils doivent). Ces dettes reflètent toujours les mouvements de marchandises, donc l’activité de l’artisan ou du boutiquier :

Archives Départementales de la Mayenne 3E30-44
Debtes actives : Premier ont déclaré lesdits Lebreton et Corvaisier qu’il est debu à ladite communauté les sommes cy après savoir :

  • Par le Sr Leroyer de Suron 1 L 15 s
  • Par le Sr Ricoul marchand au bourg de Sacé, reste à payer sur une barrique d’eau de vie 70 L (nul doute que ce Ricoul est hôte et vend au détail, et au passage, on peut constater qu’une hôtellerie débite aussi l’eau de vie, à l’époque réceptionnée en barriques, puisque la bouteille de verre viendra plus tard)
  • Par la dame Huet de la Bazouge des Alleuz 4 L 4 s
  • Par le Sr Bourgonnière Gougeon 4 L 10 s
  • Par le Sr Maignen d’Argentré 1 L 7 s 6 d
  • Par le Sr Levesque de St Jean sur Maine 3 L 12 s
  • Par les pères Capucins de Laval 7 L 14 s
  • Par la nommée Cribier de St Pierre 16 s
  • Par le Sr Landais 9 L 19 s
  • Par le Sr Mézière de Suron 2 L 2 s

  • Touttes les susdites sommes deües pour eaües de vies vendües et livrées aux desusdits.

      Eh oui ! Même les pères Capucins achetaient de l’eau de vie ! et en fait de vinaigrerie, les clients doivent de l’eau de vie non encore payée… Notre vinaigrier avec droit de distiller, est donc manifestement plus distillateur que vinaigrier. Et vous avez bien vue que sont des eaues de vies, et non des eaux de vie, qui est écrit. Il est vrai qu’en buvant beaucoup de ce breuvage, on a surement plusieurs vies, à moins que ce ne soit un pluriel intempestif de mot composé, toujours délicat dans la langue française !.


    La rue du Pont de Mayenne (ci-dessous en 1905) devait sentir bon autrefois, parfumée de la distillation du cidre !

    Dettes passives : lesdits Lebreton et Corvaisier ont déclaré qu’il est deub par ladite communaulté

  • une demye année escheüe le premier jour du mois de may dernier de la ferme de la maison où ils sont demeurants 36 L
  • la deffunte veuve Lemercier qui demeuroit au bourg de Connerré auroit donné en garde ou depost audit deffunt Lablée la somme de 100 L dont il luy auroit donné son billet et que ladite somme est encore deüe à ses enfants et héritiers 100 L
  • au sieur Anceney de la Teste Noire pour une pippe de vinaigre 30 L (Maxime Anceney est hôte de la Tête Noire, et cette fourniture de vinaigre par l’hôte au vinaigrier est tout à fait surprenante. Maxime aurait-il fait lui même le vinaigre dans sa cave ? Il avait une grosse hôtellerie et un très fort débit de boissons, sur lequel nous reviendrons.)
  • au sieur Pinard marchand de vin pour une busse de vin 30 L (le vin et le cidre sont des productions locales, tout au plus venant du Haut-Anjou ou d’Angers – autrefois la vigne remontait très haut en France, même si le vin n’y était pas fameux – et comme le vin et le cidre étaient conservés en barriques, ils vieillissaient mal, et le vinaigrier se fournissait donc localement des ces produits abîmés)
  • au Sr Rozière marchand pour reste de vin et cildre 22 L
  • au Sr de la Grenotière aussi marchand pour vin qu’il leur a vendu 35 L
  • au Sr Gougeon de Bazougers pour marchandise de cildre 390 L
  • aux collecteurs de ladite paroisse St Vénérand de la présente année, deub de reste sur la taille 2 L 10 s (cela n’a pas changé depuis, lors d’une succession, on a toujours les impôts en cours à régler)
  • les taxes de la capitation et ustancilles de ladite présente année sont encore deües mais ne savoir à quoy elles se montent, les roolles n’estant pas encore faits ny arrester
  • est deub au Sr receveur du grenier à sel de ceste ville pour un quart de minot de sel levé audit grenier 13 L 18 s
  • à Jean Lafontaine pour étoffes de sa boutique 30 L (dépenses pour le ménage et non la boutique)
  • à Renault Ravary leur garçon pour métives 6 L (dur dur à l’époque pour les domestiques comme ce Renault, qui n’étaient pas payés au mois, et on voit qu’il n’a toujours pas touché ses gages)
  • au Sr Ouvrard Boisardière pour 2 pippes de cildre 37 L
  • au bureau des Aydes de ceste ville pour droicts d’Aydes et autres à cause de leur débit d’eau de vie 24 L (impôt sur lequel nous reviendrons)
  • au sieur Leseyeux pour le restant du prix de 3 barriques d’eau de vie qu’il a vendues et livrées à ladite Corvaisier depuis la mort de son défunt mary et desquelles il y en a encore une cy-devant inventoriée 390 L (la veuve, vite remariée comme c’était souvent le cas à l’époque, a dû faire tourner la boutique, et manifestement s’est approvisionnée chez un confrère qui l’a dépannée. Ce qui signifie aussi que les barriques d’eau de vie ne faisaient pas de vieux os en magasin, et que la vente tournait bien, signe d’une certaine consommation)
  • et encore pour une voiture de vinaigre qu’il a payée pour elle 6 L
  • ont déclaré que des vins et cidres achettez des sieurs Hebert, Anceney (hôte de la Tête Noire toute proche), Pinart, Greotière et Gougeon sont proveneuz les vinaigres eaux de vie et cildre cy-devant inventoriées soubs le titre de marchandises à la réserve de la barique vendue par ledit Sr Leseyeux. (Il serait intéressant de savoir si ces acheteurs sont tous des hôtes, comme Maxime Anceney, qui détenait alors la célèbre Tête Noire. Merci de faire signe ci-dessous, dans les commentaires, si vous avez des éléments, c’est important pour l’histoire.)

    Et, calcul faict du présent inventaire des meubles meublants et marchandises et debtes actives le tout s’est trouvé monter et rendue à la somme de 2 368 L 14 s 6 d
    et les dettes passives à celle de 1 085 L 3 s
    Partant ne revient de bon que 1 283 L 11 s 6 d
    laquelle divisée en deux fait pour chaque moitié 641 L 15 s 9 d

    Le fonds de roulement est important, et situe bien le vinaigrier aliàs distillateur d’eau de vie, dans la petite bourgeoisie, ce que confirme l’inventaire de ses vêtements et de son intérieur.
    Manifestement, son activité eau-de-vie est plus importante que son activité vinaigre.
    Vin et cidre, abîmés, utilisés pour ces 2 activités, ne viennent pas de loin car la vigne remonte encore très haut en 1710. Enfin le cidre tient une place importante, et ici c’est parfaitement illustré.

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet seule une citation ou un lien sont autorisés.

    Une réponse sur “Inventaire après décès d’un marchand vinaigrier à Laval, 1710, suite et fin

    1. Report des commentaires parus dans mon ancien blog :
      Stanislas, le 15 mars : passionnant l’éventail des fournisseurs en vin, eau-de-vie et cidre semble assez large : Pinart porte bien son nom … de marchand de vin Leseyeux est un nom angevin, une famille de se nom négociant à Laval de la Grénotière, nom de terre à la Chapelle Anthenaise qui sembe appartenir à une famille Péger, alliée à Mayenne (Angot) Gougeon, (Bazougers), famille de marchands fermiers

      Marie-Laure, le 15 mars : ( Ce monastère de capucins étaient peut être un ordre hospitalier et ils s’en servaient comme désinfectant…?; ou peut être ces moines créaient leur version du Calvados à partir du cidre ou leur version de la Bénédictine comme les bénédictins de Fécamp…?Ou tout simplement étaient – ils bons viveurs… et devaient aller souvent « à confesse »). (Je me demande si les descendants de Mr Corvaisier devinrent =Courvoisier du Cognac ,en émigrant plus au sud…)

      Wayne, le 6 juin : I can see in my mind’s eye Maxime Anceney welcoming his guests at la Tête Noire with a drink—or several drinks. Odile, your work has truly brought back to life people, places, and times that were long gone. Thank you.

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