La propriété d’un bien foncier autrefois : l’exploitant agricole est rarement propriétaire de l’exploitation

Ce blog illustre uniquement le Haut-Anjou, parce que je le connais, et je ne parle que de ce que je connais pour l’avoir longuement étudié dans les archives notariales et autres archives. Rien ne sort sur ce blog d’un quelconque wiki ou forum, et autres lieux internautiques où n’importe qui a droit de dire n’importe quoi.

Ce qui caractérise la France de l’Ancien Régime, c’est d’abord l’extrême diversité entre provinces, voire même à l’intérieur d’une province : diversité de droits, coutumes, mœurs, logements, type d’exploitation, de cultures, vocabulaire, accent… etc… Il en résulte très souvent tant de différences sur un seul terme, que vous ne pouvez rien extrapoler hors du Haut-Anjou… voire m’écrire qu’il y a une erreur sur mon site parce que vous avez tel ou tel sens… et que j’en ai un autre. Consultez d’abord le Dictionnaire du Monde Rural de Lachiver, et vous constaterez que chaque mot peut avoir beaucoup de sens différents selon le lieu et l’époque…

Le présent billet s’efforce de répondre pour le Haut-Anjou à la question

    « mon ancêtre achète en 1623 un bien de 300 livres, à quoi cela correspond ? »

La question est incomplète car une partie de la réponse est dans cet acte, puisque tous ces actes spéficient clairement lieu, type de terre et superficie ; ces 3 paramêtres sont bien plus utiles que le montant en livres pour comprendre la réponse. Nous allons voir pourquoi, nous étudierons successivement : l’hémorragie du monde agricole, qui possède la terre agricole, comment et pourquoi placer ses économies.

  • 1-L’hémorragie agricole
  • La population agricole était de 80 % en 1800, 50 % en 1870, 36 % en 1945 et seulement 6 % en 1990. Autrefois majoritaire, elle constitue donc la majorité de nos ascendants.

  • 2-Propriété de la terre agricole
  • L’exploitant agricole d’autrefois est rarement propriétaire de l’exploitation. Celle-ci est appellée métairie et closerie en Haut-Anjou, la métairie étant environ le double de la closerie voire plus, en surface, en revenus, et en valeur de cession foncière. Dans les régions très voisines, pour lesquelles il existe des études, on estime que 75 à 80 % des terres agricoles sont sous bail soit à ferme (louage) soit le plus souvent à moitié. (j’y reviendrai). Mais je n’ai encore jamais trouvé d’exploitant en Haut-Anjou qui possède son exploitation.

    Selon Annie Antoine, « Fiefs et villages du Bas-Maine au 18e siècle », Editions Régionales de l’Ouest, Mayenne, 1994, le clivage richesse/pauvreté ne recouvre pas le clivage propriétaire/exploitant,

    et selon R. Dupuy « Structures foncières en Haute-Bretagne à la fin de l’Ancien Régime, Pierre.51-55 in Actes du colloque franco-québécois, Rennes-Québec, 1985, « le clivage majeur nous semble plutôt opposer les pauvres, qu’ils soient tenanciers ou propriétaires, aux riches, également fermiers ou propriétaies ou les deux à la fois. » (j’y reviendrai)

    Or, de temps, y compris de nos jours, une exploitation agricole doit avoir une surface minimale pour être rentable. Nous arrivons donc à la notion de surface plutôt que de valeur monétaire.

  • 3-Comment placer ses économies
  • Nous venons de voir qu’environ 20 % de la terre n’est pas aux mains de gros propriétaires bailleurs des exploitations agricoles. Ces 20 % sont constitués de lopins d’une à plusieurs boisselées, fréquemment des rangs de vigne aussi, et assez souvent exploités en direct. Ces propriétaires sont artisans ruraux, petits hobereaux, et agriculteurs (métayers, closiers, laboureurs).
    En effet, si l’exploitant agricole n’est pas propriétaire de son exploitation, il possède souvent quelques lopins, ou quelques rangs de vigne, pour son utilisation personnelle. Ces lopins sont en quelque sorte le placement de quelques économies, exactement comme de nos jours vous placez les vôtres sur un livret ou autre placement sûr. Ces lopins pouvaient parfois se montrer fort utiles, en cas de coup dur (tout comme votre livret A d’ailleurs…). Ainsi, lorsqu’un proche parent était arrêté en flagrant délit de faux-saunage, s’il n’était pas rédiviste, il pouvait négocier sa liberté contre une amende, souvent de 200 livres. Immédiatement, tous les proches alertés se retrouvaient chez le notaire et vendaient des lopins pour payer cette amende.

      Merveilleuse solidarité !

    Donc, en l’absence de banque autrefois, ces petites cessions de lopins de terre sont des placements d’économies, et ce sont des placement sûrs, ce qui ne gâche rien. C’était en quelque sorte le livret A de l’époque, qui rapportait un peu puisque ces petits lopins permettent de compléter un peu les revenus puisque cette fois les fruits vont entièrement à l’exploitant. Citons le cas de la vigne, que j’ai étudiée au moins jusqu’à Château-Gontier, qui est toujours possédée par quartiers ou rangs par de multiples petits propriétaires, car je le répète, autrefois il était moins dangereux de boire du vin que de l’eau… alors chacun tentait sa production…
    Et puis, et cela est totalement oubliée des générations actuelles, autrefois, on dotait ses enfants au mariage, donc les parents devaient économiser en plaçant dans le seul placement alors connu : un lopin de terre, parfois une petite maison… C’était même la principale destination des économies…. J’y reviendrai très longuement.

  • 4-Conclusion
  • Donc, votre ancêtre a placé ses économies de l’année, comme vous placez sur le livret A. Mais hélas, la comparaison avec le livret A s’arrête là, car de nos jours lorsqu’on économise sur lui ou ailleurs, on peut espérer (on le peut) acheter un jour un bien cette fois plus important comme un appartement, (le fameux apport personnel) etc… Autrefois, ceci n’était pas vrai. Ces populations rurales besogneuses avaient tout juste le temps de parer aux coups dur et de doter leurs enfants avant de disparaître, et tenter de leur procurer un statut comme le leur, mais jamais ils ne montaient socialement, sinon par une autre voie. J’ai dans mes ascendants un exemple, qui fera l’objet d’un billet. Mais ne rêvez pas, c’était rare… voire rarissime… Essayez de deviner la voie… Réfléchissez bien, vous pouvez y parvenir…
    J’ai mis sur ce site un grand nombre de rôles de taille, de contrats de mariage, d’inventaires après décès, et je vais vous faire des tables d’équivalence en autres biens de la même époque, ainsi le lit de chêne du métayer vaut 30 livres lui aussi.

    La prochaine fois je traite le coût d’une maison pour les petits artisans propriétaires. C’est important avant de passer aux meubles nécessaires. Et j’espère qu’au fil de ces billets vous pourrez devenir capables de gérer un budget de l’époque, sans passer par 2008 où les comparaisons ne sont bonnes à rien.. Ainsi, la terre est le bien qui est le plus incomparable : nous avons maintenant n’importe quel prix au m2, avec un facteur hallucinant, qui s’appelle la spéculation. Ainsi personne ne peut dire ce que vaut un m2 en France, tant les différences donnent le vertige. Ces différences n’existaient pas autrefois, seule la qualité agricole de la terre donnait quelques différences, minimes, au regard des abimes que nous connaissons de nos jours…

    Odile Halbert – Reproduction interdite sur autre endroit d’Internet Merci d’en discuter sur ce blog et non aller en discuter dans mon dos sur un forum ou autre blog.

    Une réponse sur “La propriété d’un bien foncier autrefois : l’exploitant agricole est rarement propriétaire de l’exploitation

    1. Report des commentaires parus sur mon ancien blog :
      Stanislas, le 14 avril : merci pour cette synthèse claire d’une réalité complexe la terre était le placement préféré de nos aïeux OH: « je n’ai encore jamais trouvé d’exploitant en Haut-Anjou qui possède son exploitation » j’en ai rencontré à la frontière du Maine et de la Bretagne, il porte alors le nom de laboureur – Note d’Odile : j’ote volontiers le terme « préféré » ci-dessus, puisqu’il n’y avait pas d’autre placement, et que c’était la seule possibilité. En ville, dans les ports, comme Nantes, on connut ensuite les placements d’économies dans les montages financiers des armateurs : il est BCBG aujourd’hui à Nantes d’en faire le MEA CULPA, tout en plaçant actuellement ses économies dans une banque sans savoir à quoi votre fric sert, c’est-à-dire en faisant tout à fait la même erreur morale que ces petits épargants Nantais du 18e siècle accusés aujourd’hui d’avoir cofinancé la traite des noirs.

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