Edouard 2° HALBERT 1877-1932 : train de vie

Edouard 2° HALBERT : train de vie

Son grand-père Mounier, d’origine modeste (j’y reviendrai très longuement) a vécu sans dépenser bourgeoisement, se contentant même d’une pièce à vivre et louant les autres pièces de la maison à des tiers.  Son aptitude au travail, et son modeste train de vie, alors que ses affaires florissaient, augmentaient d’autant les économies, ce qui explique qu’il put acquérir plusieurs maisons rue Saint-Jacques et route de Clisson à Nantes. Ajoutons que la route de Clisson où il s’installa en 1843 était un monde rural non urbanisé, et il était le seul au sud de la Loire à Nantes, à fournir les chevaux, alors nombreux, en avoine et foin.

Edouard 2° Halbert sera héritier du commerce de grains et fourrage créé par son grand père Jacques Mounier à l’époque du cheval à Nantes. Il jouit de la maison et du commerce depuis son mariage, car ses parents se sont retirés en sa faveur, mais il attendra 1923 pour voir la succession effective de son père et 1932 celle de sa mère. Ils ne lui laissent pas que les biens Mounier, car son père a aussi une partie des biens BONNISSANT-LEBRAIRE.

Je suis née en 1938, et j’ai mémoire d’une « bonne à tout faire » nommée Émilie, qui semble avoir terminé sa carrière après la guerre. Je savais donc que mes grands parents avaient une domestique. J’étais loin de m’imaginer ce que je viens de découvrir dans les recensements.

Les recensements de la ville de Nantes, que j’ai entièrement dépouillés et que je vais publier sur mon blog, m’apprennent qu’en 1926 mon grand père n’a pas une, mais deux domestiques, l’une dénommée « cuisinière », l’autre « femme de chambre », et ces domestiques sont recensées sous son toît, car y vivant, logées sans doute sous les toits, comme c’était alors souvent le cas de ces femmes, et travaillant certainement beaucoup plus que 35 h par semaine, comme de nos jours.

Voici le recensement de 1926 concernant la maison de mon grand père Edouard Halbert :

 

Halbert Edouard

Allard Madeleine

Halbert Marguerite

Halbert Camille

Halbert Paul

Halbert Georges

Halbert Marie

Gravoueil Marie

Delhommeau Marguerite

1877

1877

1908

1909

1911

1912

1913

1893

1871

Nantes

La Pouëze

Nantes

Nantes

 

 

 

Chap. Hermier

Vieillevigne

chef

épouse

fille

fille

fils

fils

fille

 

 

négociant en grains

 

 

 

 

 

 

cuisinière

femme de chambre

Certes, ce recensement donne d’autres maisons de la route de Clisson ayant domestique. Notamment, plusieurs personnes âgées, en couple ou seules, ont domestique.

Je suis âgée de 82 ans, vit à domicile. Je sais qu’on ne peut tout faire seule, et j’ai aide ménagère depuis des années faute d’avoir encore mes épaules. Mais j’ai une retraite, ce qui n’existait pas en 1926, et j’ai le système actuel des aides ménagères quelques heures par semaine, alors qu’en 1926, il n’existe aucune retraite, et les personnes âgées terminent leurs jours soit :

  • avec une domestique, pour ceux qui ont encore un capital, donc les plus aisés
  • auprès d’un enfant qui gagne sa vie, pour les plus chanceux en famille
  • à l’hospice pour tous les autres, et je ne sais s’ils sont la majorité. Ce que je sais c’est que l’EHPAD actuel n’a rien à voir avec l’ancien hospice, recueil des pauvres, mais pauvrement.

La route de Clisson n’échappait pas à cette vision sociale des personnes âgées d’alors, et on y observe bien des familles qui ont près d’eux leur ancien(ne), et des personnes âgées seules avec domestique. Et pour mémoire, je me souviens qu’il y avait hospice pour les vieux à l’hôpital Saint-Jacques tout proche. Cela c’était avant les EHPAD actuels.

Revenons à Edouard 2° et à son train de vie. Je dois vous avouer que j’ai été totalement stupéfaite d’apprendre par ce recensement que mon père, Georges Halbert, et ses frères et sœurs, alors tous adolescents, ont connu ces 2 domestiques. Je découvre ainsi une fascette de mon père qui m’était inconnue, car il a donc eu une enfance très bourgeoise.

Mais j’apprends dans ce recensement de la route de Clisson en 1926 bien plus encore.

En effet, le même recensement de 1926 nous apprend aussi toutes les professions des habitants de la route de Clisson, et j’y fais une énorme découverte pour l’histoire de la famille, que je m’empresse de vous conter.

Lorsque Jacques Mounier, le « grand père breton aux origines modestes », s’installe route de Clisson en 1843 et y lance un commerce de grains et fourrages, cette route est un désert rural. Dans tous les recensement avant la seconde guerre mondiale, l’agent recenseur du 4° canton de Nantes fait brusquement une coupure sur son registre et annonce qu’il commence la partie rurale : la route de Clisson.

Le commerce de grains de fourrages est alors seul au sud de Nantes, à une époque où le cheval assure la traction des nombreux véhicules et des machines diverses. Mais la vapeur et le moteur à essence arrivent et vont supplanter le cheval. On gardera de nos jours la mémoire du cheval dans nos instruments de mesure. On a défini le « cheval-vapeur » comme la puissance développée par un cheval pour remonter de 1 m une masse de 75 kg en 1 s.  Et aux chevaux-vapeur on a ajouté les chevaux fiscaux pour les automobiles. Quel Français n’a jamais entendu parler de la 2 CV, la 4 CV …

Tandis que le nombre de chevaux diminue drastiquement entre les 2 guerres mondiales avec la multiplication des automobiles, le recensement de 1926 donne route de Clisson 2 autres marchands concurrents, respectivements installés au 102 et au 72 :

102 Lemaqueresse Henriette

Lemaqueresse Jean

Lemaqueresse André

Lemaqueresse Jean

Tillaud Henriette

1886

1883

1911

1919

1852

St Sébastien

Herbignac

 

 

 

chef

époux

fils

fils

fille

négociant en grains
72 Chataigner Gustave

Marchand Marie

Chataigner Marie

1871

1877

1908

St Sébastien

Vallet

Nantes

chef

épouse

fille

Md de fourrage

 

couturière

Ils sont de la même génération qu’Edouard 2° Halbert, né en 1877, vivent plus modestement car je n’y vois pas de domestiques sous leur toît. Ainsi j’apprends que la concurrence est là alors que le marché décroît.

Or, dans le même temps, voici la mémoire de la famille :

« En 1926, Edouard Halbert, atteint de rhumatisme articulaire, est soigné au salicylate, et est mis au régime. Le traitement déforme ses doigts et agit surtout sur son caractère, tandis que toute la famille doit suivre le régime. En mai, il part en cure 3 semaines pour atténuer sa maladie.
C’est à cette époque qu’il délaisse ses affaires au profit des organisations  professionnelles.
Sa femme, aidée de ses 2 filles aînées, s’occupe du commerce. Elle gère en particulier la comptabilité avec beaucoup de rigueur. Elle transmet cette compétence à ses 2 filles.
En 1930, Edouard Halbert achète une voiture Delaunay-Belleville, qu’il fait transformer près de Paris pour y ajouter des sièges. Ainsi, la famille peut pique-niquer le dimanche au bord de la mer, ainsi à Pornic. Il achète même une tente de plage et fait faire une boîte de rangement de la vaisselle. » 

Je comprends que mon grand père est atteint, comme moi, de la goutte, qu’il a transmise à mon père, puis à un de mes frères et moi. Cela fait plus de 45 ans que je suis volontairement au régime anti-goutte pour la fuir, et il n’a rien de désagréable. Je suppose qu’à l’époque, le régime était sans doute moins connu que de nos jours et un peu plus fantaisiste pour qu’il ait laissé un tel souvenir à ma tante !

Le changement de caractère et l’éloignement des affaires auraient pu aussi être la conséquence des difficultés déjà rencontrés dans son commerce ?

Il n’en est rien puisqu’en 1930 il affiche un tel train de vie avec la Delaunay-Belleville, voiture alors considérée comme exceptionnelle. Pourtant Renault et Citroën ont déjà beaucoup de modèles connus et en série. La petite histoire orale de la famille nous raconte qu’il fallait tant de temps pour la faire démarrer qu’on aurait été plus vite à pied à l’église le dimanche ! Mais, manifestement Edouard tenait à parader.

La voiture est pour alors beaucoup d’hommes un objet d’identification narcissique et virile. Certes, beaucoup de femmes passèrent leur permis de conduire avant la seconde guerre mondiale, comme ce fut le cas de maman, mais elles n’eurent plus le volant après le mariage, car il était réservé au mari.

Ainsi, avec ses 2 domestiques et sa belle voiture, alors que les chevaux se raréfient avec la motorisation, et qu’il y a des concurrents, Edouard 2° Halbert, mon grand père vivait au dessus de ses moyens et méritait les reproches incessants de ses parents, reproches qui nous ont été transmis en 1939 par son fils Paul, écrivant les mémoires de la famille. Voici donc la mère d’Edouard 2°, sachant qu’elle était fille de Jacques Mounier le fondateur, venu de Bretagne d’une famille nombreuse de laboureurs, et créateur du commerce de grains et fourrages :

 

« Marie Monnier, épouse d’Edouard 1er Halbert 1855-1932
Marie Monnier avait hérité des qualités de son père, goût du travail, rouerie dans les affaires, goût de l’économie poussé jusqu’à l’avarice. C’était elle qui portait la culotte.
Route de Clisson le commerce de grains et fourrages prospérait. De Bretagne, les avoines arrivaient par gabares, on les camionait à la maison, on pesait, ajustait, les ficelait en sacs que les camions allaient livrer aux clients. A la saison des foins, des gabarres lourdement chargées des foins des prairies de l’embouchure de la Loire remontaient jusqu’à Nantes sur le quai Moncousu. C’était la période de la cale aux foins. La « cale » durant tout l’été, de juillet à septembre. Sous le soleil de plomb on déchargeait le foin dans les charrettes, sous les ardoises brûlantes des greniers on rentrait la provision de foin pour l’année chez les clients.
Il fallait être partout, être à la cale, chez les clients, assister à la réception des charrettes de campagne, préparer les expéditions d’avoine, et quelquefois travailler tard dans la nuit, les mains coupées par le fil rude à ficeler les sacs pour les livraisons du lendemain, à 5 heures les camionneurs arrivaient, trouvant leurs chevaux pansés par Edouard 1er Halbert. Les dimanches d’été, il fallait aller au Pellerin, à Frossay, ou à Rouans pour acheter du foin aux herbagers, discuter, finasser et montrer de la rouerie pour ne pas être roulé soi-même.
En 1877, ils eurent un fils qui épouse Madeleine Allard.
Avant leur mariage ils firent construire la maison située 2 chemin de la Gilarderie et vécurent tous les deux dans cette maison jusqu’à leur mort.
Edouard Halbert mourut en juin 1923 et sa femme en février 1932.
Durant les dernières années de leur vie, ils ne surent guère profiter du bonheur d’avoir en face chez eux leurs enfants et petits enfants. La mère faisait à son fils des reproches souvent violents sur sa façon de gérer le commerce ou sur ses dépenses. »

Photo de 1936

Hélas, Edouard 2° avait transmis le goût des belles voitures, au dessus des moyens de son commerce, à son fils mon père, que l’on voit sur la photo de 1936 en tablier et béret, le 2ème à gauche debout devant la porte du magasin.

2 réponses sur “Edouard 2° HALBERT 1877-1932 : train de vie

  1. C’est une belle saga familiale et sociale Odile, merci de nous la faire partager.
    J’attends le prochain épisode !
    Bonne journée à tous

  2. Chère Odile
    Comme toujours avec vous, la petite histoire rejoint la grande et c’est un pan de l’histoire sociale de la France, de la première moitié du XXe que vous faites revivre, avec des documents inédits et familiaux.
    Félicitations et bonne continuation
    Alain

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